‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 29 sur 91 · CHRONIQUES DE L («-UL-DE-BOEUF · texte numérisé non relu

CHRONIQUES DE L («-UL-DE-BOEUF

colère, conseiller maladroit, qui presque toujours nous fait dévier sans profit du sentier de la prudence. Se croyant mieux éclairée par la réflexion, M'"» de Chevreuse se persuada que le cardinal, malj^ré l'assurance qu'il alîectait, ne pouvait être tranquille sur la présence entre les mains d'Anne d'Autriche de certaine lettre d'amour écrite par lui à cette souveraine. Dans l'opinion de la duchesse, cet écrit serait toujours un préservatif assuré contre les rapports contraires au repos de la reine que l'amour méprisé du ministre pourrait être tenté de faire au roi. Se basant donc sur cet obstacle, qu'elle regardait comme insurmontable, la surintendante, plus empressée que jamais de favoriser les projets hardis de Buckingham et la tendresse à peu près désarmée de la reine, jura de travailler avec d'autant plus d'ardeur à la félicité des amants, qu'elle avait maintenant à venger l'espèce d'échec que pour la première fois venait de lui faire subir un homme dont elle voulait en toute occasion braver la puissance.

La duchesse en était là de ses réflexions, lorsqu'une main discrète, en grattant doucement la porte du cabinet, annonça une visite apparemment familière, puisqu'elle ne s'était pas fait annoncer. Sans attendre une réponse, on entra.

— Ah ! c'est vous, monsieur de Buckingham, dit la favorite avec vivacité, j'en suis ravie dans l'âme. Venezvous-en ici, nous avons à causer.

— Oui, je sais bien, répondit le ministre anglais, qui, déjà placé près de la duchesse, avait passé son bras autour de sa taille, et la serrait avec force contre son cœur. M. de Chevreuse vient de se rendre au Louvre, et...

— Non, non, monsieur le duc, vous ne savez pas du tout, reprit la surintendante en écartant des mains trop afl'ectueuses : il ne s'agit nullement de cela.. Votre Excellence a de l'ambition plus qu'homme au mpnde : enlever au cardinal Marion Delorme et M'"" de Farges, tout en détruisant ses illusions sur les condescendances de la reine, c'est faire à la fois bien des résolutions... Voilà qui est assez pour le moment.

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— Mais voiH oubliez, chère (luchesse, . .

— Monsieur do Buckiii^'harn, je ti'ai pas de mémoire ; causons Hutisémont. Les travaux souterrains avanccnt-iU?

— Domain, h l'entrée de la nuit, l'ouverture que mes gens ont fait dans une cave de la porte Saint-Jacques aboutira, (|ue j'espère, aux caveaux de l'église du V'alde-(irâce ; elle jardinier, qui est à mon commandement, m'aura ménagé un moyen de m'introduire dans la nef en soulevant une tombe de marbre.

— Celte fois le succès me semble assuré, à moins que le cardinal n'ait, de science merveilleuse, gagné les bonnes religieuses endormies sous les dalles funéraires.

— De leur vivant, peut-être ; mais à cette heure elles ne songent point à troubler une félicité qu'elles ont, fo> de gentilhomme, rêvée elles-mêmes dans le silence de leur cellule... Mais la reine...

— La reine s'est laissé décider par moi à se rendre dans la nef du V'al-de-Grâce, aupied du second pilier de droite en sortant du chœur, quand neuf heures sonneront à l'horloge du couvent... Ktant vrai que* Dieu nous ferme quelquefois les yeux sur nos imprudences, quand nous sommes le jouet de certaines fatalités.

— Lt Sa Majesté viendra de son plein gré? Elle serait touchée jusque-là des sentiments dont elle a daigné me laisser apercevoir les marques... Duchesse, je me tiens pour le plus heureux des hommes.

— Dites le plus fier, le plus enflé d'une vaine gloriole... Duc, ce n'est point de la sorte que s'exprime le véritable amour. Agréez que je sois assez de vos amis pour vous remontrer ce que ce transport a de téméraire; quittez ces airs de rodomont, abaissez un petit le premier ministre, Anne viendra chercher au Val-de-Grâce, non pas le superbe, le vaniteux Buckingham, mais un vénérable religieux aux pieds duquel Sa Majesté veut peut-être abjurer la faiblesse dont votre orgueil se laisse caresser. Elle ignore que vous deviez remplacer le saint homme; cette substitution, le choix du lieu, celui de l'heure, tout est

u'ti de ma pensée, et je ne suis point assurée que mon

auguste maîtresse, en courroux de l'imprudence avec laquelle j'aurai trahi son honneur mis à ma garde, ne m'enlève ses bonnes grâces.

— Chère duchesse ! s'écria le duc, aux yeux de qui la femme présente était toujours la plus belle, que je m'estime peu digne de vos bontés! moi qui, possesseur d'un trésor inépuisable de séductions et d'attraits, me suis fait assez ingrat pour en rechercher un autre!

— Ingrat, mon cher duc, mais nullement, la convention que vous rappelez est à terme; vous et moi nous en avons accompli merveilleusement les clauses : c'est bénédiction que de s'en souvenir. A tort ou à raison l'opinion du monde m'a décerné à la cour le trône de la beauté ; j'aurais tenu à déshonneur que vos premiers hommages ne fissent pas d'abord élection de ma personne; le plus galant cavalier d'Angleterre a donc traité avec moi de puissance à puissance : affaire d'étiquette, mon cher duc, pas davantage. Ensuite le cœur a repris ses droits. Maintenant que vos vœux s'élèvent jusqu'à la reine de France, je me laisse dévaler doucement démon trône de fleurs pour vous aider comme alliée et je me renferme scrupuleusement, entendez-vous, dans mes devoirs de confidente.

— Ah! duchesse, vous me faites payer d'un trop rude sacrifice un bonheur encore incertain.

— J'en suis bien marrie, milord; mais il est des consolations qui excèdent les pouvoirs d'un ambassadeur.

— Il est aussi des subtilités politiques...

— Que ces hommes d'État sont gens de mauvaise foi!.. . En tous cas, ministre félon, s'il arrivait d'aventure que la considération de la reine, ma maîtresse, ne fût pas assez puissante pour vous détourner de quelque pensée malséante, je laisserais sur votre conscience tous les détours diplomatiques dont vous chercheriez à vous prévaloir à mon encontre.

Le lendemain au soir, neuf heures sonnaient à l'horloge du Val-de -Grâce, lorsque la reine, enveloppée d'une mante de satin, et donnant la main à sa favorite, entra dans l'église par la porte communiquant du grand chœur à ce-

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lui (les reli^'ieuses. Une seule lampe brûlait sous la voûte ténébreuse, comme une petite étoile attachée au firmament des nuits. Los pas de Sa Majesté et de la duchesse, quoique discrets et légers, éveillaient les échos de l'enceinte sonore : peu s'en fallait qu'ils ne répétassent le battement précipité du cœur des illustres aventurières.

— C'est ici, dit M'"« de Chevreuse en s'arrêlant auprès du piliiT indiqué; il ne saurait tarder à paraître.

— Tu l'as voulu, Marie; mais que me voilà devenue coupable! Ouïr les propos d'amour de cet étranger... et dans la maison du Seigneur...

— Chut! n'ôtez donc pas de votre souvenance que vous venez ouvrir votre cœur au vénérable père Anselme, et que Votre Majesté doit tomber fort étonnée, fort courroucée, de trouver en ce lieu M. de Buckingham... Le point essentiel, quand on se montre faible, c'est de sembler l'être par surprise.

— Ah ! sire, voilà encore un effet de votre cruel abandon.

— Encore me paraît par trop sévère, ma gracieuse souveraine; Votre Majesté a l'âme si belle, que ses vengeances ne valent pas jusqu'ici la peine d'être citées... Mais j'entends du bruit, j'aperçois une lumière qui s'élève lentement du sol, et projette un pâle rayon sur les dalles... là, vers l'entrée de celte chapelle...

— Que signifie ceci, chère duchesse, dit la reine en

f)ressant son corps tremblant contre celui de sa favorite, es morts sortent-ils de leurs tombeaux pour me reprocher ma faute?

— Calmez-vous, répondit tout bas M™« de Chevreuse, c'est, à ce que je présume, un vivant bien énamouré qui vient rendre hommage à vos charmes et hautes qualités... Dieu lui pardonnera d'avoir, à si belle fin, emprunté l'issue de la tombe pour arriver jusqu'à vous; l'amour se produit comme il peut...

— Marie, vous me faites frémir !

— Voici le père Anselme.

En ce moment le duc de Buckingham, revêtu d'un froc.

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