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— L'hospitalité do la taverne est chose peu digne do remarque, répondit Cromwell en assez bon français, hmgue qu'il se faisait une courtoise oblif^ation do parler en faveur do l'clriini^er, dont il avait reconnu la physionomie française. l'it soudain il passa le pot d'étainàson nouvel hôte. Le moine but.
— Voilà les manières par lesquelles se fait voir la fratichlse sin},'ulière d'un loyal Breton, répondit Joseph en posant le pot sur la table... Jo m'y entends mal, ou ce serait commettre une lourde méprise que de prêter une telle cordialité à un courtisan... Je m'engafçerais jusque par-dessus les yeux à soutenir que j'ai l'honneur de parler à l'un de ces braves réformistes, qui, à grande raison, font l'admiration do tout homme ayant le cœur bien placé.
— Touchez là, monsieur, répliqua le jeune homme en tendant la main à l'étranger communicatif, je me plais à voir en vous un de ces croyants qui font quelquefois sentir la tête du bélier au berger orgueilleux qui les parque,
— Foin du pape ! dit le moine perfide en se penchant à l'oreille de Cromwell. et vive la liberté 1
— Par les versets de la Bible 1 je suis charmé de tomber en votre compagnie ; nous allons jaser à cœur joie sur un chapitre qui me plaît fort, et je vois que vous ne le tenez pas pour m\lplais;\iit. Coatiniions à parler votre langue : ces machines digérantes qui ruminent près de nous leur pesant dîner et leurs lourdes affaires, sont par trop indignes d'ouïr notre conversation. Je les connais bien : ils font partie de ce bétail stupide qui paît, avec ;Une détestable insouciance, partout où la main du maître J'attache. Ce serait pour eux paroles perdues que d'entendre raisonner des hommes.
— Bétail qu'on trouve en tous les Etats, mon chej monsieur, broutant à ses pieds, faute d'oser lever la tête...
—Mais en tous les États aussi il se rencontre des gens de cœur, capables d'affranchir le troupeau. L'étincelle qui enflamma les Brutus, les Rienzi peut briller de nouveau.
— Je veux être damné, si je ne crois pas la chose pos-
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sible, en Angleterre surtout, dit Cromwell en baissant un peu la voix.
— Et moi je la tiens comme prochaine, s'il advient un de ces généreux parlementaires qui ont des pensées si grandes touchant la liberté ; un de ces niveleurs indignés de voir que des hommes taillés sur le même patron, chauffés au cœur des mêmes passions, sujets aux mêmes maladies, arrivant à la destruction par une route commune, n'aient pas une part égale au festin de la vie.
— Sans doute, brave Français, mais peu d'hommes ne se trouveraient pas empêchés par l'absence d'une des conditions qui rendraient la réussite certaine... Et quel supplice, monsieur, que de trouver sur l'écueil l'arrêt du monde qui vous condamnerait à une renommée éternelle!
— La vraie grandeur consiste plus souvent à planer audessus des obstacles qu'à les attaquer.
— Et qui osera se croire assez sûr de ses ailes pour tenter un vol si audacieux ?
— En France, moi peut-être ; en Angleterre, vous !...
Ici le jeune officier tressaillit sur sa chaise ; un souvenir puissant sembla revivre dans sa pensée et colora son visage du plus vif incarnat.
— Je ne saurais vous connaître encore, monsieur, dit Cromwell avec entraînement, mais votre conversation porte les marques d'une supériorité singulière, elles sentiments que vous faites voir sortent rarement d'un cœur perfide. Il faut que je vous confie une circonstance étrange de ma vie... J'étais de service, il y a deux ans, à Windsor. La nuit n'était pas prochaine ; mais, fatigué de plusieurs rondes faites à l'accoutumée autour du château, je venais de m'étendre sur un lit sanglé, dans la grande salle du conseil qui précède l'appartement du roi. Je ne me sentais nulle envie de sommeiller ; rêveur et mélancolique, je promenais ma vue : tantôt sur le plafond, oià les rois ont fait peindre de courtoises allégories de ce qu'on appelle la gloire de leur règne ; tantôt sur les vitraux, que la gloriole couronnée a couverts d'armoiries fastueuses. Tout à
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coup luu! formp humaine, une femme *, m'app.irut dans la demi-lumière que ménaj^eaient les vitres aux divers coloris ; sur su lonj^ue robe blanche vinrent se montrer, en vifs reilets, les nuances de ces peintures transparentes... Je me mis sur mon séant, auquel état l'apparition demeura toujours présente. Je tâtais tour à tour chacun de mes membres, dans la pensée de mieux m'assurer que je veillais, etlalif^ure restait debout devant moi... Qu'elle était belle I htranger, je n'aimerai de ma vie, ou mon amante aura cette ressemblance. « Olivier Cromwell >, me dit l'adorable fantôme d'une voix dont les sons, doux comme Taccent du luth, pénétraient vite jusqu'à mon cœur, « tu sers aujourd'hui, mais un jour le commandent ment t'adviendra. Cromwell, la destinée a marqué ta « place bien haut. Que quelques années encore tombent « dans le gouffre des âges, et tu seras le premier de l'Anne !;leterre. » Puis, désignant du doigt la table autour de laquelle le conseil a coutume de délibérer, l'être mystérieux ajouta: « On te verra assis là, au-dessus des minis- « très du royaume... Olivier tu gouverneras.» Aces mots, la vision se dissipa comme une vapeur ; je me retrouvai I seul livré à mes réflexions, qui tourbillonnèrent, trois heures durant, au-dessus de cet océan sans fond, sans imites, appelé l'incompréhensible, où toute imagination ifmit par s'engloutir et se noyer.
— Vir fortissimus ! s'écria le père Joseph dominé par une exaltation facile à exciter en lui, les avis de la Providence ne furent jamais vains : vous avez reçu la révélation de vos destins à venir par la voix de ce spectre aux paroles prophétiques... J'eus aussi d'étranges visions : je pourrais, en consultant ma souvenance, me croire prédestiné à de nobles choses. Qui sait si, dans le temps que vous ferez flotter sur toutes les mers le pavillon triom-
1. Celte vision d'Olivier Grorawell est un point historique constaté par un grand nombre d'écrivains ; lui-même en a donné l'assurance verbalement et par écrit : le fantôme se borna, dit-on, à lui annoncer qu'il serait le premier homme du royaume.
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phant de la Grande-Bretagne, je ne porterai pas jusqu'en Asie le drapeau des F'rancs... Puis, comme s'il eût regretté de s'être trop ouvert vis à-vis d'un homme qui n'approuverait, à coup sûr, ni sa croisade, ni l'empire universel du catholicisme, le moine continua d'un ton plus calme : Cependant l'âge a blanchi mes cheveux devant que la gloire ait ceint mon front de ses couronnes ; peutêtre n'est-ce qu'au ciel qu'il me sera permis d'en jouir. Mais vous, généreux Anglais, vous qu'on voit tout brillant de cette jeunesse si prompte à caresser les flatteuses illusions, courez sans retardement au-devant de l'illustration qui vous est promise.
— J'en ai, dans plus d'une conjoncture, cherché la route de toutes les forces de mon âme, répondit Gromw^ell, dont les yeux étincelaient d'expression, je l'aurais trouvée peut-être en d'autres temps... Mais, hélas! monsieur, poursuivit le parlementaire après un soupir, dans notre siècle cupide, les partisans s'en vont secondant jles hommes qui peuvent les acheter : à qui possède l'or arrive la puissance, et la fortune m'a dénié ses dons.
— Sortons, monsieur ; ce qui me reste à vous déduire de mes vues courrait peut-être hasard devant les témoins qui nous entourent, car la langue de mon pays pourrait n'être pas étrangère au savoir de quelques-uns, et les faux frères abondent en toute occasion.
— Soit, quittons cette taverne... Aussi bien les pensées se resserrent dans une enceinte tellement étroite, l'âme manque d'espace pour s'épancher. Ici près coule la Tamise, gagnons incontinent sa rive ; voici venir la nuit, et nous ne serons ouïs que par les vents qui se jouent à la surface du fleuve en ridant ses flots.
En peu d'instants, le couple conspirateur fut rendu au lieu indiqué : on n'y voyait point alors ce magnifique pont de Westminster, chef-d'œuvre des arts modernes. La Tamise coulait, en cet endroit, noble, sans obstacles ; mais deux cents toises plus bas, elle portait mille vaisseaux marchands dont on voyait les mâts, forêt brune et svelte, se dessiner sur un ciel rendu blanchâtre par les
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pAlos luonrs (ij la luao. Tu ut près des conjurés s'élovait, iioiro do romprointo des siècles, la gothique abbaye où dormant los rois jadis couronnés d'or, côte à côte avec les {grands génies qui parlèrent aussi des couronnes et plus belles et plus justement acquises.
— Jeune homme, dit Joseph en tendant le bras vers ce vieux monument, les illustrations de l'Angleterre vous attendent îi ce dernier rendez-vous... Le spectre de Windsor vous l'a dit.
— Inconnu, vous discourez si doctement que je sens, à vos paroles, palpiter jusqu'à la dernière libre de mon cœur. Votre éloquence ferait éclore incessamment toute inspiration qui manquerait à ma pensée. Mais, hélas ! nulle séduction ne peut découler de mes mains...
— Ne vous faut-il que de l'or, je vous en procurerai. ' —Vous?
— Ma fortune est bornée ; mais, sans y apporter aucun désordre, j'en puis distraire dix mille écus:ils sont à vous, si vous me bâillez votre parole qu'après-demain un mouvement aura éclaté à Londres...
— Le délai est court.
— Je le sens bien; mais j'ai déjà pris des engagements avec les calvinistes de la Roohelle et de Montauban, gens que les persécutions de la cour rendent sujets à désaveu en matière de conjuration. La prudence me commande d'aller vite en besogne, et l'émeute de Londres doit être le signal de ces religionnaires.
— Sur ma foi, vous avezlà l'idée d'une belle combinaison.
— Vous et moi tenons peut-être de la Providence l'office de changer la face des deux plus puissants États du monde. Si, d'aventure, je ne vous avais pas offert assez d'argent pour subjuguer ce qu'on appelle un parti, parlez, d'autres ressources...
— Vous voulez rire : avec cent guinées je me fais fort d'enivrer une bonne moitié de la chambre basse, dont les motions orageuses répandront à Windsor l'alarme la plus Ichaude; tandis que deux cents autres guinées soudoieront une nuée de parlementaires subalternes, qui parcourront
la ville en poussant de grands cris. Le gant sera jeté. Si cette amorce ne suffisait pas pour allumer une révolution, il faudrait s'abstenir d'avancer plus vers ce but dès lors reconnu trop éloigné : il me serait évident que nous aurions attaqué la poire devant sa maturité; force serait aux francs Bretons de garder encore la dague dans le cœur. Mais ils sauraient du moins, dans une rencontre plus heureuse, où trouver leur point d'appui.
— Cela peut assurer, pour un temps, l'accomplissement de mes desseins, et plus tard mon aide pourrait vous empêcher de défaillir.
— J'y compterais, comme il ne tient qu'à vous de compter en toute conjoncture sur moi.
— Le jour n'est peut-être pas loin où j'aurai sujet de vous remémorer cette promesse pour de vastes intérêts, dit le capucin avec une exaltation marquée.
Le messager du cardinal était en ce moment dominé par l'homme qui dans ses extases rêvait l'empire de la chrétienté, et, déposante la face du ciel même son masque d'hypocrisie, Joseph songeait à s'ap.puyer d'un calviniste pour faire réussir l'ambition du prêtre catholique subitement réveillée en lui. Puis, ramené par la réflexion à une appréciation plus sensée des difficultés que ses vues gigantesques pourraient rencontrer, il ajouta :
— Mais, capitaine Gromwell, nous avons en France un Richelieu.
— Toujours Richelieu.,. Eh 1 je veux que Dieu me damne si Ton ne fait pas à cet abbé cent fois trop d'honneur en le croyant redoutable.
— Monsieur, vous le connaissez mal.
— Je le connais bien. Ecoutez :1e cardinal est un colosse aux pieds d'argile. Sa supériorité, comme celle du renard, réside uniquement dans sa fourbe et ses artifices. Et voyez ce que devient le renard poursuivi à outrance par nos intrépides chasseurs. Monsieur, je n'ai vu nulle part de fortune, tant élevée qu'elle fût, subsister sans la force, et votre prêtre usurpateur du pouvoir est faible. Qui le soutiendrait, si quelque parti imposant, le calvinisme, par. J
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exemple, venait à l'attaquer avec des inspirations par-dessus ce fanulintme qui soûl ne mène k rien ? Scraient-ce les grands ? Il les humilie. Serait-ce la nation ? Kilo le hait. L'ôtranj,'er ? Richelieu lui fit prendre en haine sa politique cautcleuso. Pour qu'un tyran soit fort, besoin est qu'il sache paraître populaire ; autrement, trois enfants, qui oseront agiter résolument un drapeau au-dessus de leur tête, feront choir ce potentat du sommet de sa puissance... Ah ! je voudrais bien que notre monarchie hautaine montrât aussi peu de consistance que votre despo- ] iisme en robe rouge ! moi, simple officier, moi, citoyen obscur, perdu dans la foule, je soufflerais, et elle tomberait. Mais nos ministres, moins subtils que les vôtres, ne laissent pas de se faire voir beaucoup mieux avisés : ils savent appuyer l'autorité royale sur une aristocratie caressée, enrichie, qui caresse et enrichit à son tour tout ce qu'il y a d'impur dans le peuple; et c'est ainsi que, par un ricochet de corruptions, l'oppression se soutiendra en Angleterre tant qu'une main généreuse, une main forte ne se prendra pas a dessiller les yeux de la brave nation qui subit le contre-cœur de si tristes destinées.
— Une révolution est possible dans la Grande-Bretagne, vous avez un peuple. Louis XIII, ou plutôt son ministrene compte que des sujets.
— Et ne saurait-on faire éclore en France une popularité ?
— Peut-être... mais il sera sage d'attendre qu'un homme ait paru qui sache la museler d'une main ferme après s'en être servi.
— Monsieur, dit Olivier avec expression en serrant la main du moine, nos âmes sont entrées en accord.
— Revenons à notre émeute. Je me suis confié à vous de l'incendie qui est près d'éclater en France; l'étincelle
; que je vous demande peut l'allumer, et je m'étonnerais l'peu que ma prudence elle-même fût heureusement trom- ; pée par les suites d'icelui. Je loge dans le Strand, accom- I pagnez-moi jusque-là et je vous remets la somme convenue.
— Je vous suis, monsieur.
120 CHRONIQUES DE LOEIL-DE-BœUF
Les deux conjurés se mirent en devoir de gagner le logement du père Joseph, suivant silencieusement des rues où l'on ne marchait point encore sur de beaux trottoirs qu'on y a construits un siècle plus tard, et longeant des rangées monotones demaisonsen briques qu'avait noircies la vapeur du charbon. Ils buttaient souvent contre un pavé inégal ; car Londres n'était éclairé alors que par les lanternes des vvatchmen, lueurs errantes qui se montraient çà et là dans l'obscurité de la ville.
En entrant chez lui, le père du Tremblay fit signe à son domestique, qui l'attendait près de la cheminée, de quitter l'appartement.
— Oui, mon père, répondit le valet étourdiment, sinon par malice ; inattention ou malveillance qu'accueillit un coup d'œil foudroyant.
La qualification n'échappa point àCromwell; dans son active sagacité, il conçut un soupçon qui le rendit, durant quelques secondes, rêveur et méditatif. iMais l'expression d'une calme sécurité reparut promptementsurson visage; et l'œil exercé du moine put voir que si le réformiste anglais avait craint un instant de s'être compromis, son esprit avait trouvé rapidement une ressource en lui-même contre toute appréhension.
— Capitaine, dit Joseph avec la même assurance que s'il n'eût rien remarqué du jeu de physionomie d'Olivier Cromwell, dix mille écus d'or sont comptés dans ce sac... emportez-les; j'ai votre parole, et je ne vous demande que cela.
— Je n'y ai jamais manqué. Sur la sainteté du synode, ajouta-t-il comme par inspiration soudaine, il est temps enfin qu'en vous parlant je mette un nom après la qualification générale de monsieur
— Je me nomme le baron Leclerc * ; mais, entre nous, le nom importe peu à l'affaire.
1. Le père Joseph se nommait en effet Leclerc, mais il était peu connu sous ce nom; et quand il vivait dans le monde, on l'appelait le baron du Tremblay.
CIlMONlyUKH Di: L'oiIII.-nii-ilUCCUl' l*il
— \'ous avez raison; et si je me suis eiiquis du vôtre, c'est qu'il faut bien que j'aie une direction 'pour me présenter à votre logis. Du reste, je veux que vous sachiez que je n'ai de ma vio redouté la trahison : attendu que je n'ai jamais rien entrepris sans m'être ménagé une garantie contre elle.
— Ce serait aujourd'hui chose superflue, dit Joseph avec un sourire assez franc.
— J'en reçois sans conteste la conviction. A propos, allégeons un peu ce fardeau d'or; je vous ai tantôt établi le compte, assez bref, de mes frais de campagne; ajoutons quelques dizaines de pistoles pour les dépenses qu'on ne saurait prévoir ; cela pourra nous conduire à trois mille écus : c'est tout ce que j'emporte... Vous n'avez pas, que
-je présume, la pensée, baron Leclerc, qu'Olivier Cromwel songe à vendre son zèle. J'ai une passion démesurée de travailler à Taffranchissement de mon pays; un petit mouvement à Londres, propre à mettre en lumière les amis que je cherche, convient d'aventure à vos desseins : j'en reçois une allégresse grande ; mais, souffrez que je l'avoue, ma convenance est d abord ce qui me détermine en cette affaire. J'apporte la résolution, vous apportez l'argent ; nous brassons une combinaison de moyens, ou, si le mot vous agrée mieux, une alliance. Partant, point de reconnaissance réciproque, puisque chacun de nous agit dans le sens de son propre intérêt. Si l'arrangement vous convient, entendu de la sorte, nous pourrons y revenir plus d'une fois. Adieu, il sera sans utilité aucune de nous voir demain; assuré que je suis qu'il vous reviendra quelque chose de mas faits et gestes avant la fin du jour.
Ici le papiste et le calviniste, qui venaient de s'entendre si bien sous l'influence de leur ambition respective, car dans les derniers moments Joseph avait presque toujours suivi l'élan de la sienne, le papiste et le calviniste, disonsnous^ se séparèrent fort satisfaits l'un de l'autre, avec pro-
1. Le mot direction est employé ici, à la manière des Anglais, j pour adresse.
l'2'2 CHRONIQUES DE L OEIL-DE- BOEUF
messe de se retrouver, le surlendemain de bonne heure, à la taverne de White-Hall.
Gromwell était trop habile pour aller brusquement convier les réformistes influents de la chambre basse à un banquet que lui, simple officier, n'avait aucune raison valable de leur donner. Ce fut un de leurs collègues, avec lequel Olivier était lié, qui fit, en son propre nom, cette invitation. Aucun parlementaire ne manqua d'y répondre. Au dix-septième siècle, les grands repas, qu'on voyait ordinairement dégénérer en orgie, étaient recherchés avec ardeur, surtout chez les Anglais. Des guerres à peu près continuelles réduisaient alors les hommes à une existence précaire, où le lendemain ne s'offrait à leur pensée qu'à travers un doute. De là naissait le désir avide de jouir d'une vie qui pouvait à chaque instant leur échapper, et l'intempérance les flattait d'autant plus, qu'elle les rendait oublieux d'un avenir incertain. La réunion des réformistes delà chambre basse se grossit d'un certain nombre de niveleurs, étrangers aux honneurs de la représentation, mais parmi lesquels on ne compta point l'avisé Gromwell. Elle fut bruyante du cliquetis des verres, de la chaleur des toasts patriotiques; puis elle finit par d'orageuses motions qu'un commencement d'ivresse rendit hostiles au pouvoir. Des drapeaux aux couleurs britanniques, mais non pas aux armes de la couronne, avaient été, selon l'usage, attachés en dehors des fenêtres ouvertes de la salle du banquet; selon l'usage aussi, les convives, la serviette au cou, le verre à la main, le visage empourpré, vinrent sur le balcon pérorer le peuple rassemblé aux portes de la taverne. L'enthousiasme que ces harangues envinées pror duisirent se manifesta bientôt au sein des masses, d'ailleurs animées et échauffées par les copieuses libations de porter. Des meneurs, payés largement, divisèrent la foule ; de nombreuses bandes se mirent à parcourir la ville en tumulte : on entendit de toutes parts les cris de Vive l^ liberté ! Vivent nos braves réformistes du parlement A bas les royaux ! Mort aux papistes 1 De temps en temps, les devantures des magasins appartenant aux antagonistes
t;llll(»MIJU I.S 1)1. I, (H.ll.-|>h-»i M.l l 123
de lu rôformation volaient encclaU avec un rctcntissemenl aigu de vitres brisées; tandis que dans quelques carrefours on brillail l'cflif^ie des hauts partisans de la cour, et particulièrement celle du premier ministre.
Pendant tout ce désordre, le père Joseph, rasant les maisons comme un oiseau nocturne, observait avec une sombre joie ce terrible résultat de sa mission, et se rendait chez. M'"" de Clarick, dans le but sans doute d'en être félicité. La comtesse le reçut sous un berceau de son jardin, où elle était desceadue pour écouter le bruit lointain de la sédition.
— Kntendez-vous, madame ? dit le moine d'un accent creux après une brève révérence.
— Ah! monsieur, je frémis.
— Voilà, comtesse de Clarick, ce que les passions humaines traînent à leur suite, quand ceux qui s'y livrent ne sont pas arrêtés par la considération de Dieu.
— Quels cris sinistres !... hélas 1 le sang coulerait-il ?
— Je n'en serais pas surpris... quelquefois le péché ne peut être racheté que par le crime. Ecoutez ! écoutez !
En ce moment Joseph, debout devant la comtesse, le bras et les yeux élevés dans la direction où Ion entendait un mélange confus de clameurs diversement accentuées, de vitres se brisant, de pétillantes étincelles s'élevant des bûchers allumés par la vindicte populaire, Joseph ressemblait au prince de l'eafer. Son attitude elTraya un instant sa belle interlocutrice.
— Ah ! s'écria-t-elle d'une voii qui exprimait bien son clfroi, que je suis marrie d'avoir concouru par mes conseils à ces funestes excès !
— Calmez-vous, madame, répondit le moine avec un sourire plus hideux encore que sa noire gravité ; ces gens marchent du bon pied pour vous donner tout contentement : des courriers expédiés de Windsor vont tirer le magnifique Buckingham des molles délices de Capoue ; il aura tôt arrêté cette mutinerie, et les suites en seront aussi douces que son effet est effrayant... Recevez mes salutations. J'ai cru quil était séant que vous apprissiez autre-
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ment que par le tumulte de la place publique les conséquences de vos avis officieux... Me voilà quitte d'une politesse dont vous eussiez pu me reprocher le manquement, car ce qui se passe à cette heure est en partie votre ouvrage... Ah 1 ah 1 le désordre augmente... conjouissonsnous, madame, l'œuvre fructifie.
— Cessez, cessez, iponsieur, vous me faites horreur 1
— Ce n'était pas dans ma pensée -, je voulais uniquement être poli, mais le favori de Charles I»"" remplira cet office auprès de vous beaucoup plus adextrementque moi.
A ces mots le capucin s'inclina brusquement et quitta la comtesse, qui ne se leva point pour accompagner le redoutable étranger.
En rentrant chez lui, Joseph trouva le billet suivant écrit en caractères évidemment déguisés :
« Vous ne me taxerez pas de lenteur, monsieur le ba- « ron ; la soirée vous a montré assez d'événements pour « que vous en receviez les effets signalés. Demain la « scène se fera voir plus animée encore. Le débile Char- « les, tout en cachant sa terreur derrière les vieilles mu- « railles crénelées de Windsor, fait avancer vers Londres « quelques centaines de gardes ; mais on ne sera pas si « imprudent que de leur ordonner de tirer, et les réfor- « mistes tomberaient dans une grande faute en commen- « çant le feu. La ville sera donc à nous toute la journée, « et je serai trop embesogné pour vous voir.
« Si vous devez, comme vous m'en avez fait avis, quitte ter notre capitale pendant la plus prochaine nuit après € celle qui commence, je serai à dix heures du soir au « pied de la tour de Londres, où vous avez formé la ré- « solution de vous embarquer : c'est là que nous pren- « drons congé l'un de l'autre. »
Cet écrit n'était pas signé ; mais Joseph ne pouvait méconnaître son auteur, dont il ne se lassait point d'admirer la prodigieuse activité, mais surtout la prudente adresse. En effet, Olivier avait été le moteur du mouvement qui s'accomplissait ; il s'était trouvé partout pour attiser le feu de la sédition, et nulle part on avait pu le
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remarquer. Le second jour, cet habile conspirateur surprit encore davanta^'o le capucin lorsqu'il le découvrit à la lêle d'uno dos co:npa;,'nies des ^ardc8, marchant contre la révolte di>nl il était l'Ame, et iniluençant du regard et du geste les révoltés lorsqu'il semblait prêt à les combattre.
Durant cette seconde journée, la sédition prit un caractère plus imposant et plus dangereux en même temps. Plusieurs coryphées du parti réformiste furent saisisdans les rues et portés sur les bras du peuple à la chambre basse : tumultueuse ovation à laquelle ils se prêtèrent de fort bonne grâce. D'un autre côté, des parlementaires voués servilement à la monarchie étaient assaillis, dans leurs carrosses, dune grêle de pommes, d'oeufs, de carottes, de navets. Leurs chapeaux, enlevés par de hardis aventuriers, devenaient le jouet de la foule, au-dessus de laquelle on les voyait voltiger. A tant d'excès la troupe n'opposait que d'insuffisantes représentations ; empêchant pour toute action répressive, que les sévices allassent jusqu'aux coups et les projectiles jusqu'aux pierres.
Le soir, en se rendant au pied de la tour de Londres, Joseph vit quelques hôtels en feu : paut-être ces incendies avaient-ils été allumés par des vengeances individuelles, toujours promptes à s'exercer à l'ombre d'un mouvement populaire. Le moine attendit quelque temps Cromwell, debout sur le canot qui allait le porter à son vaisseau. Il levait les yeux avec une sorte de vénération vers cette antique forteresse flanquée de tourelles, dont les Anglais ont fait tout à la fois un arsenal, une prison d'Etat et une ménagerie. Les créneaux et les toits de cette masse colossale de constructions se découpaient alors sur un ciel sans nuages, nuancé de poupre par les flammes s'élevant d'une maison qui brûlait derrière le vieux édifice. C'était un aspect imposant que celui de ce sombre repoussoir s'appuyant ainsi contre un fond ardent. j Par intervalles, du Tremblay suivait de l'œil, le long de î'Ia Tamise, des flambeaux mobiles, portés sans doute par j les révoltés, et dont la lueur rougeâtre se projetait en pas-
sant sur les palais qui bordaient le fleuve. Bientôt Olivier Cromwell parut.
— Eh bien ! êtes-vous content ? dit-il d'un accent plus brusque qu'il ne l'avait eu dans le précédent entretien.
— Oui, capitaine ; je vous tiens pour un homme d'une haute capacité... je plains ceux qui se feront vos ennemis.
— Conseillez donc aux papistes de ne jamais jouter avec moi ; c'est un bon office que vous pouvez leur rendre, père Joseph du Tremblay.
A ce nom le moine demeura quelques instants stupéfié; mais ayant facilement deviné que son incognito avait été trahi par son valet, il ne tarda pas à répondre :
— Puisque vous êtes si connaisseur des choses humaines, vous devez sa/oir que ni ma robe ni la situation que je tiens de la nécessité ne pourraient nous empêcher d'associer, dans toute rencontre, nos résolutions. Je suis vrai du cœur en vous disant qu'un homme de ma trempe ne se donne point âme et corps à un Richelieu, et qu'il le sert à la manière dont les chrétiens retenus en captivité servent le dey d'Alger ou de Tripoli.
— Je le sais, et moi, qui ne saurais souffrir de dissimuler, il faut que je vous dise, père Joseph, qu'en lieu opportun la dilférence de nos croyances ne nous diviserait pas.
— Tous mes sentiments seraient à vous, fors ce point sacré.
— Allons, mon père, un élan de bonne foi 1 il n'y a pas là de clerc pour l'écrire... convenez-en avec franchise, quand on est organisé comme vous et moi, ce serait demeurer stupide à toute bonne politique, que de se laisser prendre à la considération des dogmes religieux, à moins qu'ils ne paraissent servir un intérêt plus solide. Et moi aussi, je suis en renommée de grande dévotion ' :
1. Cromwell, étant déjà protecteur et dînant avec ses amis, voulait déboucher lui-même, par raffinement de précaution, une boutcillo de vieux vin de Tokai. Ses officiers de bouche cherchaient un tire-bouchon, qu'ils ne trouvaient pas; le grand homme s'impatientait, lorsqu'on vint lui annoncer une députation de presbytériens, qui désirait savoir si Son Honneur s'était occupé
CHRONIQUES DE l\».IL- UK-tiOt^VÏ- 127
il y n qunlrc ans dcjà que je marche à la lêle des puritains, excitant leurs pratiques, oohuuir.nit leur exaltation, et no paraissant porter que Dieu dans mon cœur. Mais si je favorise de la sorte ces bons sectaires, c'est que je sais qu'ils forment un parti puissant dans les Royaumes-Unis. Or, que le pouvoir m'advicime un jour, par l'accomplissement des promisses du spectre de Windsor, alors je fais peser le niveau sur tous les cultes, afin qu'aucun ne devienne une faction redoutable, dont un ambitieux, comme moi, puisse tirer avantage. Voilà, père du Tremblay, ce que fera Votre Révérence elle-même, si la fortune lui est bénigne ; et je vous sais, par saint Georges! homme tnp habile pour croire que la route qui vous aura conduit au pouvoir ne soit pas fermée soudain derrière vous par votre prudence bien avisée. Ai-je tort de penser ainsi ?
— Non, par ma foi ! capitaine, s'écria le moine, qui laissa tomber en cet instant de sa bouche le seul aveu sincère qui lui soit jamais échappé.
— Encore un mot, père Joseph, reprit Cromwell, et veuillez ne pas maudire la légèreté de ma langue. Votre mission tendait à rejeter sur la rive anglaise notre premier ministre beau danseur, parce que Richelieu tenait à grande importance que Louis XIII... Vous comprenez : voilà qui est de la charité dans toutes les religions de la terre. Vous m'avez fait votre instrument pour ce sujet : je suis parbleu bien éloigné de vous en savoir mauvais gré. Grâce à cette entremise, j'ai mesuré une carrière que je parcourrai, n'en doutez pas, lorsque je serai parvenu à vaincre les obstacles qui sont les ennemis de mes desseins ; vous avez payé le toiseur, c'est moi qui me trouve obligé, et je veux que Dieu me damne si nous ne
de faire discuter par les Pères de l'Éj^lise réformée quelques points litigieux de leurs dogmes . Cromwell fit répondre à ces coreligionnaires qu'il y songeait mûrement. « Ils croient, dit-il « ensuite en riant à ses convives, que nous sommes à la recherche « des saintes vérités, et nous cherchons un tire-bouchon. » Ce trait donne la mesure des sentiments pieux du protecteur.
128 CHRONIQUES DE L CEH.-DE-BCHEUF
devons pas nous quitter en bonne intelligence. Si votre étoile vient à grandir là-bas, ajouta Gromwell en étendant le bras vers la France, ayez souvenance que vous avez laissé au pied delà vieille tour de Londres un homme résolu, un homme capable de pousser à la roue de votre char... Adieu.
— Je n'aurai garde de l'oublier ! répondit du Tremblay, dont les yeux parurent en ce moment étinceler d'un éclair d'exaltation.
Ainsi finirent les relations de ces deux hommes supérieurs. Ils se serrèrent la main en silence ; puis le père Joseph, faisant signe au patron du canot de pousser au large, s'assit à la poupe, enveloppé d'un vaste manteau brun. Les rames de huit robustes matelots, en frappant avec ordre la surface tranquille du fleuve, eurent mis promptement l'intervalle d'un goufl"re entre les deux plus grandes ambitions peut-être que le monde contînt alors. Olivier, resté debout sur le rivage, suivit quelque temps du regard le flambeau qui éclairait la barque de Joseph, et dont la lueur fugitive traçait sur les flots un sillon lumineux. Mais bientôt cette petite flamme, emportée par le courant, disparut dans les brumes de la nuit. L'Éminence grise avait quitté, peut-être pour jamais, ce Gromwell qu'on devait voir un jour régner sur l'Angleterre, et soumettre à sa domination usurpée la politique de tous les Etats de l'Europe.