‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 33 sur 91 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Retour en France. — Entrevue avec le roi. — Le nouvel abbé de Fécamp. — Voyage de Compiègne. — Arrangements intérieurs. — La reine et sa confidente. — Le serpent tentateur. — Une aventure de garde-robe. — Julienne et le chevalier du Vezay. — Sir William. — Bolle-mère indulgente. — Voyage à Amiens.— Le bosquet. — Les Mémoires de Laporte. — Départ

CHaONIQUES DE L «Kl L- DE-BŒUF

précipitiî. — Triulc» ailicnix. — Lcb firrrols d'ni^uillctlcM. — Délire d'amour. — Dignité tardive. — Scrupule» de la cimlcsse de Laiinoy. — Promenade de la princesse de Conti. — L'illustre espionne.

Après une traversée que le beau temps favorisa, Joseph débarqua à quelque distance de Calais : une chaise de poste ratteiidait ; il y monta sans perdre une minute ; et, couvert do nouveau du saie capuchon des franciscains, il descendit à sa capucinière, soixante heures après son départ do Londres. Le moine resta quelques instants prosterné devant son prie-Dieu, essayant d'abuser la Divinité sur cette foi religieuse dont nous connaissons maintenant le pivot. Pendant cette courte prière, des chevaux frais étaient attelés à la chaise de poste : Joseph allait se rendre à Rueil,où le cardinal donnait à la reine d'Angleterre et aux ambassadeurs de Sa Majesté Britannique une fête d'adieu. Car il est temps de dire que Buckingham, averti des événements de Londres par vingt courriers successifs, messagers de la terreur du pauvre Charles Stuart, se disposait à quitter Paris dès le lendemain. Informé toutefois du véritable état des choses, grâce à des corresponilants moins eiîrayés que le monarque anglais, le duc calma les craintes de la reine Henriette sur le caractère dune sédition déjà apaisée, et lui donna l'assurance que rien ne s'opposait à ce que la cour de France l'accômpai;nàt jusqu'à Amiens, ainsi qu'on en était convenu avant les nouvelles alarmantes. Tout était donc en mouvement au Louvre, au Luxembourg et à l'hôtel de Chevreuse pour le départ du lendemain, tandis qu'on dansait au château du cardinal.

Le père Joseph reconnut d'une lieue le théâtre de la fête à l'espace lumineux marqué par une brillante illumination sur un ciel sans étoiles ; et bientôt la brise du soir apporta jusqu'au voyageur les sons d'une musique harmonieuse, réglant les pas de l'élégante cohorte des danseurs.

Le moine, ayant laissé sa chaise à la porte du château,

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se glissa le long des murailles pour gagner l'appartement du ministre, esquivant avec soin les lumières, comme une chouette qui cherche son refuge dans les crevasses d'une vieille tour. Richelieu n'était point à son cabinet ; mais l'huissier de service avait ordre de l'ouvrir à toute heure au père Joseph. Celui-ci aperçut d'une croisée Son Éminence se promenant dans ses magnifiques jardins, où des milliers de flambeaux attachés aux arbres prêtaient à leur feuillage une nuance dorée, tandis que les fleurs recevaient un reflet plus brillant. Le cardinal montrait une humeur charmante, signe infaillible qu'il se réjouissait alors du chagrin de quelqu'un. En eff'et, le duc de Buckingham,dont l'illumination faisait étinceler les riches habits au milieu d'un groupe de gentilshommes, avait le visage soucieux, malgré les sourires qu'il s'efforçait d'appeler sur ses lèvres. Ce ministre n'était pas aussi indifférent qu'il affectait de le paraître aux nouvelles reçues de Londres : il ne pouvait voir avec mépris les démonstrations hostiles faites par les réformistes, parti toujours redoutable en Angleterre. D'ailleurs, cette circonstance, en l'obligeant à quitter inopinément la France, ruinait ses espérances galantes, devenues d'autant plus impétueuses qu'elles avaient été jusqu'alors plus contrariées.

De son côté, la reine, que le père du Tremblay voyait se prpmener avec Louis XIII dans une allée d'orangers combattait mal une extrême tristesse : ses traits, altérés par un chagrin aussi vif que le sentiment trahi qui le causait, recevaient un surcroît de mélancolie de l'insipide société du roi. Lui, bâillant à toute seconde, et laissant endormir ses yeux sous leurs noirs sourcils, s'embarrassait fort peu du soin de cacher l'ennui don-t il semblait dévoré.

Le reste de la cour, essaim léger dispersé dans les bosquets illuminés, les parcourait, peut-être littéralement pour quelques dames et quelques courtisans, à la manière des ombres heureuses de l'Elysée, On voyait par intervalles scintiller sous la voûte des platanes ou des marronniers la parure des beautés qui s'y égaraient, et que dérobaient ensuite d'épais massifs de verdure. Tel était

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l'abandon déco siècle galant, que les cardinaux donnaient des bals où presque tout ce que les belles possédaient de charmes s'oll'rail à la vue ; où tout ce qu'elles faisaient désirer de l'avours était quelquefois accordé. Vainement un monarque atrabilaire oll'rait-il à sa cour l'exemple d'une chasteté tristement déterminée, les jeunes seigneurs, mieux servis par la création, paraissaient peu disposés à se corriger des écarts que Sa Majesté blâmait. Richelieu lui-même n'avait j)as fait interdire aux convives de sa fête un pavillon élégant construit au fond de ses jardins, petit temple dont la jolie Marion Delorme était souvent la prêtresse durant les suaves matinées du printemps. Des dames curieuses tournèrent la clef de ce réduit enchanteur : et l'ameublement qu'elles y virent leur prouva d'une manière irréfragable que si le cardinal faisait quelque part de pieuses retraites, ce ne pouvait être en ce séjour.

Quoique le principal ministre eût été prévenu sur-lechamp de l'arrivée du père Joseph, ce religieux attendit longtemps dans le cabinet. Son Éminence, satisfaite du résultat obtenu à Londres par son agent, ne voyait maintenant aucune urgence à l'entretenir, tant un témoignage de reconnaissance coûtait à cette âme envieuse. Richelieu parut enfin, et, prompt à simuler les sentiments les plus éloignés de son cœur, il complimenta le capucin avec une elFusion que le meilleur comédien de l'époque n'aurait pas certainement imitée aussi bien.

— Il arrive, de bonne fortune, poursuivit le cardinal après ce déluge de félicitations, que l'abbaye de Fécarap est venue à vaquer pendant votre voyage. Le roi reçoit un grand contentement à vous la donner, père Joseph : demain mon secrétaire ne manquera pas de vous en expédier le bref.

— J'en témoigne une singulière gratitude à Votre Éminence au nom de mon pauvre couvent, qui va prendre le soin particulier de faire reconstruire une partie du bâtiment, laquelle menace ruine.

— Ma volonté, père Joseph, est que ce bénéfice vous

revienne en propre. Il faut que je vous dise que votre pauvre couvent est assez riche pour subvenir à ses réparations ; et si j'ai des renseignements de bon lieu, vos frères les mendiants ne se font pas moins de trente mille écus de rente.

— Ils regardent autour d'eux, monseigneur, et ont des pensées pour une pauvreté plus pressée que la leur. Les mains de nos frères sont des navettes de charité. Puis, que ferais-je, moi, capucin indigne, des biens de la terre? Je me nourris au plus juste de mes besoins ; mon corps | serait énervé par un linge moelleux, et la cendre de mai couche doit donner tout contentement au serviteur d&\ Dieu qui dort peu afin de prier beaucoup.

— Père du Tremblay, dit Richelieu piqué en saisissant le froc de Joseph, cette bure n'est pas si épaisse qu'un •jeil comme le mien ne reçoive à travers la démonstration du cœur vaniteux qu'elle cache. Quittez une comédie qui n'a pas même le mérite d'amuser ceux qui sont à portée de l'ouïr; et si vous voulez que nous restions amis, méprisez moins le prix que je trouve bon de mettre à vos services. Autrement je pourrais me laisser toucher par l'idée qu'il me serait aisé de m'en passer.

Le franciscain sortit sans répliquer à ce discours hautain ; mais la haine secrète qu'il nourrissait contre le cardinal en devint plus acrimonieuse. Ce moine, quoique habile politique, manquait parfois de tact : il ne sentait pas que vouloir tromper un homme aussi pénétrant que Richelieu sur un sentiment comme l'orgueil, qui le plus souvent se trahit aux yeux les moins clairvoyants, était une entreprise follement téméraire; et l'on ne conçoit pas comment Joseph pouvait oublier que le plus grand art de Son Éminence consistait à ne rien ignorer. En effet, le cardinal-duc savait que sous son froc crasseux, du Tremblay portait une belle robe de soie ; que, retiré dans sa cellule, il ne faisait pas faute de savourer des mets délicats et des vins généreux, qu'un frère discret, admis au partage de ces provisions mystérieuses, apportait du dehors dans sa besace de mendiapt. Enfin le ministre n'ignorait

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point quo sous son misérable grabat, Pierre rErmile II cachait un colfro renfermant plus de cent mille écus d'or. Copi3iulanL toute la cour se mit en route le lendemain avec Henriette, reine d'Anf^lcterre. On vit de bonne heure une lonj^ue lile de carrosses sortir de Paris, et le soleil, en éclairant d'un vif rayon la flèche du vieux Saint-Denis, semblait lui prêter un sourire pour saluer la lille du meilleur des rois endormis éternellement sous les voûtes de cette abbaye. Dans le carrosse de Louis XIII étaient le duc d'Anjou son frère, le prince de Condé, le prince de Conti, ses cousins, et les maréchaux de Bassompierre et de la Force. Marie de Médicis avait avec elle la comtesse de la Flotte, M™» de Comballet, et cette belle d'Hautefort que le roi honorait d'une affection si peu dangereuse. Anne d'Autriche emmenait seulement quelques-unes de ses filles avec la vieille comtesse de Lannoy, sa dame d'honneur, attachée à Sa Majesté par les crampons inflexibles de l'étiquette. La duchesse de Chevreuse, au grand regret de sa souveraine, avait pris place dans le carrosse de la reine d'Angleterre, qu'elle devait accompagner jusqu'à Londres. Près de cette jeune princesse étaient aussi deux nobles Anglaises, la comtesse d'Ambie et la marquise d'IIamilton.

Le cardinal-duc n'était point du voyage, mais sa défiance accompagnait les illustres voyageurs. Lafeymas et ses affiliés les plus adroits, les plus braves surtout, mêlés à4a suite d'un si grand nombre de hauts personnages^ veillaient en i véritables cerbères sur les amants qu'ils avaient jusqu'alors condamnés au martyre d'une passion contrariée. La tâche touchait à son terme ; le Tristan du jaloux Richelieu n'avait plus qu'un effort à faire pour s'élancer dans son intendance, et ses dignes compagnons rêvaient déjà le son des pistoles qu'ils avaient encore à palper. Tous s'attendaient, il est vrai, à des entreprises désespérées de la part du bouillant Buckingham ; mais leurs dernières instructions étaient précises : à tout excès d'audace ils devaient, sans aucune hésitation, opposer l'excès de la férocité. Les ioux du favori de Charles devaient jusqu'à la fin brûler

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sans succès ou s'éteindre dans son sang. Or, après avoi ordonné cette mesure extrême, le principal ministre cru qu'il serait imprudent d'en être le témoin ; il craignit qui sa perfidie ne fût pas à l'épreuve d'une telle catastrophe et que son âme, encore peu façonnée au crime, ne se trahi par quelques signes de terreur. Il ne manqua pas de prétextes pour rester à Paris : Buckingham s'en réjouit ; il n( pouvait lui venir à la pensée que cette circonstance, heu reuse à son avis, fût la conséquence d'un arrêt de mori porté contre lui.

Quoique des relais eussent été placés sur la route parcourue par la cour, elle n'arriva que fort tard à Compiègne, où elle devait coucher. Les grands chemins, mal entretenus, sillonnés de profondes ornières, même dans les directions les plus suivies, ne permettaient qu'une lente circulation aux voitures de maître, dont les roues dorées s'embourbaient à chaque instant. Bientôt la lumière jaillit de toutes les fenêtres du château, qui se dessinaient tout à l'heure en noir sur ses façades grisâtres. Une bruyante circulation commença dans l'intérieur; la salle des gardes, naguère déserte et silencieuse, retentit des saillies militaires; on y entendit bruire les armes d'une compagnie des gardes écossaises, tandis qu'un feu pétillant s'allumait dans une cheminée où la moitié de cette compagnie eût pu facilement se ranger. Le long des corridors, des officiers, des dames, des valets de pied faisaient résonner le carreau sous leurs pas empressés ; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit; les sonnettes retentissaient; des factionnaires étaient posés à l'entrée des appartements principaux.

Un mouvement non moins tumultueux régnait dans la ville. A peine la moitié des voyageurs avait-elle trouvé place au château; le surplus reflua chez les habitants, car on ne pouvait attendre aucun secours des hôtelleries, misérables gîtes fréquentés uniquement par les porteballes, les juifs et les rouliers, à une époque où l'hospitalité n'avait pas encore cessé d'être un devoir. Il serait difficile de préciser ce que l'exercice de cette vertu antique coûta ce soir-

.il

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là aux bons riverains de l'Oiso: les denrées de toute nature furent prodiguées pour faire honneur aux courtisans qui encombraient leurs maisons. Kchevins, bailli, subdélégué, secrétaires du roi, bourgeois, marchands, tout subit l'invasion de ces nobles alFamés. Heureux les hôtes de qui les femmes ou les lilles, par un surcroît particulier de sacriiices, ne payèrent pas à cette volée passagère de genlillâtres un tribut mystérieux, qui n'entre dans les obligations hospitalières d'aucun pays.

En descendant de carrosse, le roi s'était plaint d'un frisson; vers dix heures du soir une lièvre légère se déclara. La plus petite déviation d'habitudes ébranlait le frêle tempérament de ce prince : les réjouissances de la nuit précédente, auxquelles le regard seul de Sa Majesté semblait avoir pris part, avaient suffi néanmoins pour détruire l'équilibre de ses fonctions vitales; et la fatigue du voyage, que les femmes les plus délicates de la cour ressentaient à peine, achevait de déterminer l'indisposition du cacochyme Louis Xin. Deux médecins déclarèrent que cette courbature n'aurait aucune suite dangereuse ; que le lendemain, selon toutes les apparences, le roi se trouverait en état de continuer sa route. Mais Louis, qu'une sombre terreur gagnait dans les moindres anomalies de sa débile santé, soutint qu'il était fort malade, et décida dès ce moment que son voyage s'arrêterait à Compiègne. « A moins, « ajouta-t-il d'un accent lugubre, qu'il ne soit besoin de « me faire rebrousser chemin jusqu'aux demeures souter- « raines de Saint-Denis, devant lesquelles Dieu m'a per- « mis dépasser vivement ce matin.» On eut alors le secret d'une maladie dont les traces échappaient à la science : elle résidait tout entière dans les préoccupations funèbres [qu'on voyait trop fréquemment traverser la vie du monar- |que, et qu'avait apparemment excitées l'aspect du monu- Iment sépulcral,

I Les trois reines, les princes et princesses se hâtèrent -le visiter le roi ; mais, dominé par de noires idées, il se montra peu sensible à cette attention, ainsi qu'à l'intérêt :'espectueux que le duc de Buckingham vint lui exprimer

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en ce même instant. Les hauts personnages se retirèrent, bien tranquillisés toutefois sur l'état de Sa Majesté, que les docteurs garantissaient tout à fait rassurant.

Buckingham, en sortant de l'appartement du roi, saisit la main d'Anne d'Autriche, qui frémit soudain dans la sienne. Le prince de Gondé, nonobstant le souvenir cuisant de son arrestation dans la chambre de l'Italienne Marie ', offrit avec empressement d'être son chevalier. Le prince de Gonti, quoique blessé d'avoir perdu l'espoir d'appeler Henriette sa belle-sœur par le rejet humiliant des vœux du comte de Soissons, reconduisit chez elle la reine d'Angleterre.

La duchesse de Ghevreuse n'était pas demeurée étrangère aux dispositions intérieures des logements de Compiègne faites par le comte de Ghalais, alors placé en première ligne dans les tendres affections de cette favorite. L'appartement ordinaire de la reine régnante avait été cédé par honneur à la jeune épouse de Charles L'"". Anne, reléguée pour cette fois à l'extrémité d'une aile du château diamétralement opposée au pavillon que Louis XIII habitait, ne devait avoir pour voisine que la reine mère, dont les soupçons étaient, comme on sait, difficiles à exciter en matière de galanterie. Le choix d'une telle localité doit être expliqué. La duchesse, qui dans toutes les habitations royales s'était abandonnée aux doux épanchements de l'amour, connaissait les ressources secrètes qu'offrait celte partie du château. Les filles de Sa Majesté devaient coucher, au nombre de quatre, dans une garde-robe communiquant à la chambre de Sa Majesté. Gette garde-robe joignait, d'un autre côté, une suite de pièces que Ghalais eut le soin de déclarer pour le moment inhabitables, et qui établissaient de faciles communications entre l'appartement de la reine et celui que le gentilhomme complaisant avait destiné au duc de Buckingham. Grâce à cet intervalle inhabité, le ministre anglais paraissait Ipgé fort loin

1 . Allusion à l'arrestation de M. le prince à l'instigation du mare* chai d'Ancre.

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de la sensible souveraine; mais il pouvait marcher à couvert do toute suspicion jalouse jusqu'à sa chambre, ai, comme tout devait porter à le croire, les quatre filles qui allaient coucher près d'elle étaient fidèles et discrètes. (Jr, M"» de Chevreiise avait trop d'habileté pour avoir omis de subjuguer ces témoins dangereux, qu'on ne pouvait éloigner sans éveiller les soupçons de la vieille dame d'honneur, toute dévouée au cardinal. Des mariages brillants, plus {latteurs pour ces jeunes personnes que les récompenses pécuniaires, leur avaient été promis, sans quetoufois on se fût ouvert à elles jusqu'au point de leur faire une confidence entière. On verra bientôt si toutes s'en tinrent à cette perspective de bonheur.

La comtesse de Lannoy, se reposant sur la surveillance des sentinelles posées à la porte d'Anne d'Autriche, tranquille sur la garde robe dont elle ignorait la seconde issue, adroitement masquée par un lit, occupant enfin elle-même une pièce qui dépendait de l'appartement de Sa Majesté, la comtesse, disons-nous, crut pouvoir sans danger, mais non sans dépit, déférer à l'ordre de se retirer que lui intima la reine en ajoutant qu'elle avait à causer avec sa bonne Marie.

— Dites votre tendre Marie, ma chère souveraine ! s'écria la duchesse en embrassant Anne d'Autriche avec transport dès qu'elle fut certaine de n'être pas entendue par l'espionne de Richelieu. Ah ! s'il appartenait au dû de ma charge ou s'il était donné à mon cœur de parachever

1 votre félicité, que je serais heureuse moi-même I Mais, hélas 1 cela ne saurait être : l'amour qu'une femme porte à sa pareille est défaillant à communiquer ces joies où se noient toutes les peines de la vie ; elles sont mises en

j la garde de l'autre sexe, et les bizarres conventions du

I monde...

— Tais-toi, petite, répondit Anne en mettant sa main sur la bouche de la surintendante, ce que tu dis n'est pas bien.

— Je le sais, madame, reprit la duchesse, car les paroles entrent pour bien peu de chose dans le bonheur.

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— Hélas ! Marie, n'ai-je pas aussi à me reprocher des actions dont je dois être contrite?

— En vérité, c'est de la conscience à l'excès pour un mince profit.

— Folle créature I

— Raisonnons, poursuivit M""* de Chevreuse en baissant un peu la voix. Nous touchons à l'heure où le duc va quitter la France.

— Oui, duchesse, dit la reine après un long soupir, nous avons rêvé quelques instants un bonheur auquel Dieu nous faisait défense d'aspirer. Voici venir le réveil.

— Sans que ce bonheur ait été nôtre, interrompit la surintendante.

— Remercions-en la Providence.

— La contrainte est l'ennemie de mon humeur, et je ne saurais me conjoindre à cet acte de gratitude. Je regarde ce manquement d'heur comme la sensible cause du chagrin qui va derechef briser votre pauvre cœur, et qu'un amour vraiment très politique pouvait bannir sans retour.

— Tu sais, Marie, répondit en riant la fille de Philippe III, que j'ai fait promesse de ne point m'embesogner des affaires d'Etat.

— Ce mot spirituel m'est un otage que vous m'avez entendue; mais j'ai grand'peur que vous n'entendiez pas mêmement vos intérêts....

— T'avises-tu donc de la pensée que j'aie dû me séparer assez de mes devoirs pour acheter au prix d'une coupable faiblesse ce litre de mère dont je suis en peine?

— Je tiens cette vérité pour évidente : vous devez, madame, des rois à la France.

— Je ne lui en dois que de légitimes.

— Ah ! bon Dieu, que ce serait grande compassion des dynasties si ce mot de légitimité était si délicat à l'entente qu'il dût signifier quelque chose ailleurs que dans le discours !

— Quoi ! vous croiriez, Marie...

— Je crois, madame, grâce à l'habitude que j'ai des choses du monde, qu'il faut proclamer la légitimité des

CHRONIQUES DE l'oKIL-DE-IKKUF 139

princes comme les miracles, sans l'examiner et même sans y croire.

— Reste toujours, pour une femme qui ne sait pas faire la puissante résolution de demeurer fidèle à ses devoirs d'épouse, le remords d'avoir failli.

— L'entraînement est là : il sauve l'intention... Hélas ! on glisse sur une pente ai douce...

— A qui le dis-tu, Marie? Mais où serait la vertu, n'était dans une courageuse résistance aux choses qui nous louchent le plus? Ah ! j'espère que Dieu ne fermera pas mes yeux jusque-là que je consente...

— Est-ce qu'une femme consent jamais?... Au surplus, ajouta la duchesse en appuyant sur les mots, le sort luimême va prendre soin de vous mettre en garde contre votre cher ennemi. Vous ne le verrez plus qu'au moment d'un adieu bien grave, bien royal, devant la vénérande comtesse de Lannoy, l'étiquette personnifiée, qui ne vous permettra pas de jeter une seule larme. Le duc, vous le savez, a nouvelle qu'il ne peut différer son retour en Angleterre à cause des événements de I^ondres. Il nous quitte demain.

— La cour ne doit-elle pas accompagner Henriette jusqu'en la ville d'Amiens ?

. — Oui, mais vous ne pouvez hasarder votre renommée à la suivre quand le roi, malade à ce qu'il croit, a déclaré ce soir qu'il s'arrêterait ici.

— La reine mère continue sa route, je l'accompagnerai.

— Impossible, et je m'étonne qu'un esprit comme le vôtre soit si peu connaissant des choses, qu'il chicane sur certaines bagatelles, tout en méditant un compromis sérieux de votre honneur.

— Gomment cela, Marie?

— Eh! madame, il ne saurait y avoir de cour aux yeux d'une reine de France que sous le manteau du roi son époux. Votre Majesté se ferait faire les plus grands outrages par la médisance en se rendant à Amiens, quand Louis XIII reste à Gompiègne.

140 CHRONIQUES DE LOEIL-DE-BCœUF

— Quoi ! lorsque je voyagerais en compagnie delà reine ma belle-mère !

— Votre conduite dans cette occasion ne pourrait, comme la sienne, recevoir une explication bénigne. Il est du bon naturel qu'une mère se sépare le plus tard qu'elle peut de sa fille chérie, tandis qu'on trouverait qu'une épouse marche du mauvais pied en accompagnant sa belle-sœur dans le temps que son mari est malade.

— L'est-il réellement, duchesse?

— On fera mine de le croire, ne fût-ce qu'afîn de vous accuser. Alors vos sentiments pour M. de Buckingham, qui peut-être ne sont pas encore parvenus au su du public, feront éclat par le fait d'une démarche si peu séante, et ce sera beaucoup de bruit sans effet.

— Sans effet, tant mieux, Marie.

— Tant pis, madame; Dieu est miséricordieux, et le monde ne l'est aucunement. Il y aurait bien plus de sagesse à préférer beaucoup d'effet sans bruit.

— Mon esprit est en défaut de te comprendre, chère amie.

— Mes desseins ne tarderont pas à recevoir une démonstration tout évidente ; mais que Votre Majesté daigne répondre auparavant à une simple question : Par quelle cause êtes-vous si touchée du voyage d'Amiens?

— Mais, duchesse... mes tendresses pour Henriette..* et puis les honneurs qu'il est juste... politique même de rendre à la souveraine d'un grand Etat...

— Et puis, il y a douce bénédiction à voir encore un seigneur charmant...

— Ce n'est pas à toi que je voudrais le nier, murmura la reine en se jetant dans les bras de sa favorite,

— Or, ma bonne souveraine, ce plaisir des yeux on ne doit pas le rechercher, mais bien l'éviter, quand il est défaillant d'espoir.

— Cruelle, que veux-tu donc que je t'avoue?

— Rien... laissez-moi tant seulement deviner les élans de votre cœur, et ne faites pas désaveu des soins que j'ai pris pour une félicité que vous désirez ardemment.

cnnoNiQUES de l'okil-de-boiîuf HI

— Je n*ai plus à me metire en peine de la repousser : elle va me fuir.

— Si vous lui laissez le loisir d'échapper...

— Tu me le conseilles toi-même.

— Nullement, chère souveraine. Vous bercez vos espérances d'un avenir toujours trop incertain ; moi je veux tenter quelque chose par-dessus, en vous ménageant un bonheur présent, que rien à cette heure ne saurait vous empêcher de parfaire.

— Marie, que veux-tu dire ?

— Le duc de Buckingham sera dans un instant à vos pieds...

— Qu'enlends-je ! quoi ! vous avez osé, quand la trahison est si grande auprès de moi... Duchesse, vous me perdez.

— Je vous sauve. Je suis vraie du cœur en assurant à Votre Majesté qu'elle ne doit être en appréhension d'aucun danger, et l'heure qui va sonner peut être le signal de sa délivrance. Les quatre filles couchées dans cette garde-robe sont engagées par-dessus les yeux à nous garder le secret ; le duc arrivera jusqu'ici sans risque d'être aperçu par les agents de Lafeymas, quoique le château en soit rempli ; enfin, cette porte qui communique à la chambre de M"" de Lannoy ferme de notre côté. Toute surprise est donc impossible, tant dedans que dehors; personne ne saurait entrer en soupçon des choses que nous projetons... C'est le temps d'en finir, ou l'occasion nous échappe sans retour.

— Ah ! bonne Marie, s'écria la reine avec une extrême exaspération, tu vas mettre ma vie en désordre, m'entraîner dans le précipice... Dieu, mon divin Sauveur, ne me recevra plus en la gloire de ses élus.

— Je vous fais reine de France; je vous venge de l'infâme cardinal, et vous assure la régence du royaume.

— Ainsi ma vertu... mon honneur... cette couche qui m'attend...

— Cette couche doit être le premier berceau d'un Dauphin,

112 CHRONIQUES DE L OEIL-DE-BœUF

— Serpent séducteur 1 as-tu porté tes désirs jusquelà?

— Mes désirs, répéta la favorite, dont les traits et l'accent devinrent tout à coup calmes et froids, est-ce donc à moi que cet événement s'en va profiter? Est-ce moi qui ai persuadé M. de Buckingham à l'espérance? Ai-je, de ma main, laissé tomber dans le cœur de Votre Majesté la première étincelle du feu qu'elle me reproche d'attiser? J'ai vu votre martyre; j'en expérimentais mieux que vous les angoisses ; et mon tendre dévouement à tout ce qui touche votre service s'est porté au-devant de vos souffrances. J'avais la pensée de faire servir le bonheur qui vous advenait à ruiner la tyrannie du cardinal, en mettant fin à la cause qui tient Louis XIII éloigné de vous. Mais, puisque je n'exerçais ainsi qu'une misérable séduction, dont ma souveraine se tient offensée, j'émousserai le dard envenimé du serpent tentateur ; étant vrai qu'il est plus noble de triompher d'une sienne passion que de ses plus signalés adversaires. La résignation aux peines de ce monde conduit droit au ciel : restez en butte aux traits acérés que Richelieu ne se fera faute de lancer contre vous, tant que l'infécondité de votre couche lui captivera l'oreille prévenue du roi ; continuez d'endurer la responsabilité d'une défaillance dont le défaillant lui-même vous punit avec une rigueur sans seconde. Ne laissez pas toutefois d'opposer uniquement vos soupirs à celui qui vous tient la dague dans le cœur ; et si ce monstre parvient, comme il en flatte sa vilaine âme, à vous faire répudier par Louis XIII ; si, rejetée, vergogneuse et déchue, à la cour du roi votre frère, monarque trop faible pour vous venger, vous n'êtes abreuvée que de fiel, à l'âge où notre sexe règne partout; couronnée au moins de vertus toutes blanches, vous ravirez la France et l'Espagne en admiration, et la palme des saintes vous sera réservée.

— Ah ! Marie, que tu te venges cruellement ! quel sort tu me fais envisager! répudiée, chassée, que serait-ce de moi?... plutôt mourir.

— Et pourtant vous avez maudit la légèreté de ma lan-

CHBONigUES DE L"(HÎII.-UK-U(lia;i l4li

gue, d aborJ que je vous ai fait voir uii chemin tout semé |de Heurs pour fuir une telle destinée.

— Mais, duchesse, \eri principes... le devoir.

— Le devoir 1 Louis y denieura-t-il fidèle à votre endroit ?

— Non, sans doute, et je pourrais...

— Vous abandonner à de justes ressentiments... Voilà que l'heure en est sonnée, madame ; écoutez... on approche... c'est liuckingham : recevez votre vendeur.

— Dieu de miséricorde, soutiens ma faiblesse !

Un léger tumulte entendu dans la garde-robe avait fait effectivement présumer à M""" de Ghevreuse que le seigneur anglais approchait ; elle écouta, et la reine écouta avec elle. Un profond silence succédait à ce bruit passa- [ger... La duchesse n'entendit durant quelques instants que les palpitations bruyantes du cœur de la reine, qui frappait sa prison d'albâtre comme pour en rompre les parois. Mais bientôt le mouvement se renouvela ; puis les oreilles du couple ému furent frappées de ces paroles effrayantes, prononcées par une voix d'homme, qui n'était pas celle de Buckingham :

— J'ai moins à craindre ici que vous ; si vous avancez [davantage, c'en est "fait de votre vie.

Aucune réponse ne fut faite à cette menace; mais un piétinement très vif y succéda. La favorite, qui venait d'appliquer son oreille contre la porte du cabinet, saisit les accents d'une femme parlant à voix basse, et s'interposantsans doute entre les deux champions. Enfin la porte communiquant aux chambres inhabitées fut fermée avec quelque fracas ; tout rentra dans le silence, et ce ne fut qu'à l'aide d'une laborieuse attention que M""" de Ghevreuse put entendre le colloque suivant :

— Ghevalier, je m'en vas à ma perte; que de larmes me fera jeter la coupable faiblesse où je me laisse tomber par amour pour vous !

— Quittez vos craintes, bonne Julienne. Nous sommes maîtres des deux issues de cette garde-robe, dont les verrous nous servent d'otages. D'ailleurs, ni Buckingham ni

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les habitantes de la chambre voisine n'oseront donner l'éveil sur cette aventure, et vos compagnes nous font ouïr le bruit d'un profond sommeil.

— Mais comment sortirez-vous ?

— Avant que d'entrer ici sous les habits de votre amie, dont j'ai pris la place, j'avais jeté autour du balcon de cette croisée une échelle de soie verte, qu'on ne peut apercevoir dans le feuillage qui tapisse la muraille. Nul mauvais office ne saurait donc mettre empêchement à ma retraite. Sur le point que voici, ne songeons qu'à jouir d'une nuit fortunée; car, chère Julienne, je suis plus touché du bonheur qu'elle me promet, que de la récompense réservée à mon zèle pour le service du cardinal.

Un baiser scella cet entretien, qui dès lors changea complètement d'objet. Dans la conversation qu'à partir de cet instant M""* de Ghevreuse entendit, les discoureurs parurent de plus en plus émus ; elle ne jugea pas à propos d'écouter plus longtemps leur dialogue, et s'éloigna avec dépit. Il est à présumer que les compagnes de Julienne avaient promis de ne pas s'éveiller, quoiqu'une demoiselle doive avoir le sommeil léger en tel voisinage.

La surintendante retourna toute décontenancée auprès d'Anne d'Autriche, qui, pâle, palpitante, éperdue, s'était jetée sur une bergère. Elle pleurait amèrement.

— Ah ! duchesse, dit la reine d'une voix étoufîée par les sanglots, c'est une chose affreuse que l'aventure de cette garde-robe : les espions du cardinal avaient pris liaison avec ces misérables filles en qui vous aviez placé trop de confiance, ils auront reconnu le duc; ils diront tout... je suis perdue, Marie, perdue à tout jamais.

— Vous tombez en des frayeurs trop grandes, ma bonne souveraine. Je viens d'écouter à la porte, un seul homme a pénétré dans le cabinet, et cet homme, qui s'est bien fait connaître, je vous l'assure, pour l'amant de Julienne ne sortira pas du silence : il craindrait par là de compromettre cette fille. Au surplus, madame, l'accusation à laquelle il se porterait ne pourrait faire outrage à votre réputation: le duc n'a point été reconnu dans l'obscurité,

ciino.NiyuES i)K i,()i;iu-ni:-nui.i;i- 14')

riou ne souliondrail le soupçon que l'aventurier nocturne eiH la pensée d'arriver jusqu'à vous. Que Votre Majesté feigne (le tout ignorer, et son repos ne court aucun hasard.

— Crainlif comme est mon cd'ur, il ne saurait être rassuré sur les rapports de cet homme.

— Et comment auraient-ils ellet? Dépourvu de preuves, de probabilités même, ce dire ne serait-il pas sujet à désaveu! Croyez moi, madame, vous pouvez le braver... A cette heure, taisons-nous. Je m'assure que les amants de la garderobe ne songent guère à nous écouter dans le déduit qui les préoccupe; mais la curiosité peut leur revenir... Mon Dieu ! chère princesse, vous voilà glacée; laissez-moi vous mettre au lit...

VA Marie pressait la reine contre son sein presque nu, il elle essayait de communiquer la chaleur à celui de -^.i Majesté.

— Oui, tu as raison, je frissonne ; mais ce lit si froid... Viens çà près de moi, Marie ; autrement je ne pourrais ane réchaulïer.

Un soupir profond s'échappa du sein de la pauvre Anne au moment où sa favorite l'enlaçait de ses bras caresiLs ; elle s'endormit bientôt, mais M""® de Chevreuse continua de veiller. Beaucoup moins rassurée qu'elle n'avait affecté de le dire, elle ne se dissimulait pas que l'aventure du cabinet pouvait avoir des suites dangereuses. L'amant de Julienne, qu'on devait supposer peu soucieux

I de ménager la réputation, déjà fort équivoque, d'une beauté si complaisante, résisterait-il à l'élan cupide qui le porterait à se prévaloir d'un fait important, décisif même, dans le temps que les illustres amants touchaient à leur séparation? La nuit n'était pas tellement sombre que les traits du ministre anglais, si remarquables par leur mâle beauté,

! fussent restés décidément inconnus ; et si l'espion était bien informé sur ce point, les communications faciles entre

\ l'appartement du duc et celui de la reine n'achevaient-elles

j pas de révéler une intrigue, sinon démontrée, du moins

itrès probable, dont l'habile cardinal saurait à coup sûr tirer parti ?

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En calculant ces diverses chances, le repos de la reine semblait hasardé. La duchesse se livrait à de pénibles réflexions sur ce grave sujet, lorsque le silence de la chambre laissa parvenir jusqu'à son oreille ce bruit, cet entrelien qu'elle avait dédaifjné d'écouter en dernier lieu... .letez un charbon ardent sur un monceau d'éléments combustibles, et l'incendie est inévitable... Marie, impatientée, tourmentée, agitée à l'excès, n'osait pourtant bouger, craip-nant d'éveiller la reine endormie dans ses bras, et qu'elle inondait d'une acre chaleur. Pauvre Marie ! sa situation était digne de compassion.

Cher Georges! murmura en cet instant la reine, enfin

tu as trompé leur surveillance... Le voilà réalisé ce bonheur si longtemps rêvé et que le sort jaloux nous pensa ravir... C'est toi qui es ie roi... l'autre n'était qu'un fantôme... une ombre glacée... Ils viennent, dis-tu 1 oui, je reconnais la voix de Louis XIII ; la porte va tomber brisée à sa parole souveraine... Je vois son œil nous dévorer d'un feu sombre comme sa pensée... Mais il nous reste un instant... qu'importe après la vie...

Et dans le songe délirant qui l'abusait, Anne étreignit à tel point sa favorite, qu'elle poussa un faible cri, qui réveilla Sa Majesté.

— Ah ! je suis ravie que ce rêve fatigant ait pris fin, dit M'"^ de Chevreuse en embrassant la reine...

— Ai-je donc parlé ? demanda la souveraine en balbutiant.

— Votre Majesté ne m'a rien appris que je n'eusse déjà deviné ; mais elle a ravivé le regret que je sens de ne pouvoir donner remède à son mal.

Hélas !... je suis bien malheureuse... Mais, toi, Marie,

comme te voilà brûlante... Et ton sein, il bat avec une force...

— Il faut que je l'avoue, ma bonne/maîtresse, j'éprouve au cœur une agitation peu commune : les événements de la soirée, mes réflexions, votre songe... et puis le voisinage de ce cabinet...

— Oui, je comprends... Par bonne fortune, le jourcom-

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ineiice à poindre ; il va cliussor loulos ces pcnséed faligaoles... J'aurai néanmoins un grand regret...

— Votre rêve, je gage ?

— Tu dis vrai, Marie.

— Tout espoir de réalité n'est pas évanoui, car...

Ici rentrelien fut interrompu par un cliquetis d'épées (|ui se lit entendre sous les fenêtres; presque aussitôt une ( xclamation aiguë partit de la pièce voisine. M"»* de Che- \ reuse, lancée hors du lit comme par un ressort, court au cabinet, dont la porte n'est plus barricadée. Julienne, qui se trouve devant la croisée ouverte, ne paraît pas s'apercevoir de l'entrée de la duchesse. Son sein nu, convulsivement agité, son cou tendu, ses yeux hagards fixés vers la terrasse, où deux adversaires acharnés se battent, tout dans cette jeune personne annonce une préoccupation puissante.

— Divin Jésus! il est mort, s'écrie-t-elle enfin avec l'accent du désespoir... Et elle tombe évanouie dans les bras d'une de ses compagnes, qui s'est levée pour la prévenir qu'un témoin dangereux de ses transports immodérés se trouve derrière elle.

La duchesse, penchée un moment à la croisée, aperçut, éclairé des premières lueurs de l'aurore, un homme fuyant, l'épée au poing, à travers les jardins ; tandis que son adversaire, étendu au pied de la muraille, paraissait en effet privé de vie... Il portait des habits de femme. M™» de Chevreuse, en se retournant, vit la pauvre Julienne agenouillée devant la reine, qui, après avoir jeté sur elle une robe du matin, était entrée dans la garde-robe.

— Malheureuse! s'écria Sa Majesté effrayée de tout ce que la faute de Julienne pouvait entraîner de conséquences funestes, comment avez-vous osé sortir du respect dû à votre reine jusqu'à venir à la fin de vos passions à quelques pas de ma chambre? Ce serait justice que je vous fisse plonger pour le reste de vos jours dans les souterrains d'un couvent.

— Grâce 1 grâce ! répondit cette fille prosternée sur les pieds de la reine, qu'elle baisait avec transport en les inon-

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dant de larmes... Je suis tombée en de grandes misères ; mais mon crime est moindre qu'il ne paraît: on m'a rendue victime d'une fourbe. Oui, je le jure à la face du Seigneur, qui m'entend, Marguerite, la perfide Marguerite, seule, n'allait pas droit en ses intentions. Ayant fait la résolution de recevoir son amant dans sa chambre, elle a noué cette intrigue avec le chevalier, qui s'est introduit parmi nous, couvert des habits de cette indigne; témérité dont le ciel l'a tôt puni.

— Quel est ce chevalier? demanda la reine d'un ton plus doux.

— Hélas ! madame, il gît noyé dans son sang au pied de cette croisée. Sa faute est déjà dans la miséricorde du Sauveur.

— Répondez, comment se nomme-t-il?

— Le chevalier du Vezay. Mes yeux se sont arrêtés sur son visage livide... Il est mort ; mais si, de grâce toute miraculeuse, il en revenait, que Votre Majesté lui fasse paix; il n'a rien brassé contre le service de sa souveraine, ma bonne maîtresse peut m'en croire.

— Relevez-vous, mademoiselle, reprit Anne d'Autriche sans paraître avoir entendu la dernière assertion de Julienne... Relevez-vous et cachez vitement la fatigue de vos traits et votre désordre hideux... J'ai formé le dessein de vous faire conduire au Val-de-Grâce : si vous y vivez en la considération de Dieu, six mois durant, je laisserai votre famille dans l'ignorance de la triste vérité ; et si votre repentance répond à mon souhait, j'oublierai tout, fors la promesse que j'avais faite de vous établir convenablement.

— Hélas I madame, le chevalier, s'il survivait...

— Sa conduite servirait d'otage à mon indulgence... Allez, Julienne, n'apportez plus de retardement à vous retirer derrière vos rideaux; il est grandement temps que l'état honteux où vous voilà cesse d'être, au vu de vos compagnes, un sensible témoignage des signalés outrages que vous avez faits à la vertu.

A ces mots, la reine rentra dans sa chambre avec la duchesse. S'étant approchées d'une fenêtre, elles virent

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quatre gardes, appelés apparemment par une sentinelle, emportant lo ohcvalier, qui paraissait privé de tout mouvement. La robe blanche, parcillo à celle des filles d'honneur, qu'il avait revêtue, était toute sanglante. — Cet liommo est mort, dit après quelques instants d'examen un chirurgien survenu pendant la marche des soldats ; il ne lui faut plus qu'un cercueil.

— Voici, murmura la reine en poussant un long soupir voici le funeste ell'et d'une coupable passion...

— Dites, madame, répondit vivement la duchesse, que c'est la punition due aui agents de l'homme qui met toute pierre en œuvre pour vous perdre. Du Vezay, que je savais l'ami de Lafeymas, avait été conduit dans le cabinet par une pensée sinistre plutôt que pressé d'amour. Le duc se sera mis en appréhension d'une personne à la recommandation du cardinal, et je ne fais pas de doute qu'il n'ait chargé un gentilhomme habile, sir William peut-être, d'attendre lo chevalier, l'estoc au poing, et d'éteindre dans son sang le secret important qu'il pouvait divulguer. Ce taisant, Buckingham a bien montré ses tendresses extrêmes et le soin qu'il prend de votre gloire.

— Il faut que j'en convienne... Ah 1 Marie, quel rêve j'ai fait...

L'événement de la nuit occupa fort peu les courtisans; on ignora presque généralement dans quelle partie du château il s'était passé, et l'on ne s'en inquiéta guère, tant les galanteries nocturnes et leurs suites sanglantes étaient communes alors. La favorite vit de bonne heure le duc, qui lui conlîrma ce qu'elle avait soupçonné touchant la mission du spadassin sir William.

Buckingham, ivre d'un amour porté jusqu'au délire, jura à sa confidente qu'il était déterminé à tout hasarder pour rendre ses elForts supérieurs aux obstacles opposés à son amour, et qu'à la première occasion favorable rien ne pourrait l'arrêter, pas même les scrupules de la reine.

— Vous n'en serez pas réduit à vous emporter jusquelà, mon cher duc, répondit en riant la duchesse ; de la façon que nos lois procèdent contre le crime auquel se

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laissent entraîner vos desseins, il irait d'un trop gros jeu; mais le plus bel attribut des têtes couronnées est la clémence.

— Il y a trop grande malice, duchesse, à vous faire une moquerie d'une chose si sérieuse.

— C'est aussi très sérieusement que je vous en parle, bien que cette matière ait, quoi que vous en disiez, plus d'un côté plaisant. Mais je voulais vous faire entendre au moins congrûment, moi qui suis assez faible pour agir avec vous de commune main, qu'il agréera plus à la reine de vous voir heureux que criminel.

— Gela suffit, duchesse, et par saint Georges...

— Vous n'êtes pas le seul, interrompit la favorite, qui invoquiez votre patron: durant la dernière nuitée, ce nom de Georges a été prononcé avec de grandes tendresses par une jolie bouche ; et bien que lors elle fût endormie, je m'assure qu'elle ne démentira pas ce doux parler après le réveil.

— Merci, merci, bonne duchesse, dit le duc avec ardeur en couvrant de baisers les mains de la belle messagère... que je vous aime, et que je ressens de chagrin de ne pas vous aimer toute seule I

— Ah ! ah I ah ! l'excellent aveu 1 reprit M»« de Chevreuse en éclatant de rire... ce pauvre duc qui, par reconnaissance, se met en souci de me promettre les écornures de son amour... C'est par trop plaisant... Et la favorite s'éloigna du pétulant Anglais en continuant de s'abandonner à l'explosion de fou rire qu'il avait excitée.

Louis XIII était rétabli et debout ; mais, frappé de l'idée qu'il ferait une grande maladie s'il accompagnait plus loin la reine d'Angleterre, il déclara qu'il allait retourner sur ses pas et se rendre à Fontainebleau. La reine mère avait été prévenue, dès le matin, de cette détermination par un page du roi : elle alla trouver Sa Majesté, afin de régler le surplus du cérémonial à observer avec l'épouse de Charles I'», A l'arrivée de Marie de Médicis, le monarque jaloux, quoique bien éloigné de soupçonner ce qui se pas-

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sait snua le maiilouii, se promettait do rcmniouir Aniiu (rAulricho; il commença par en avertir sa mùro.

— Ceci, répondit-elle, se fût trouvé dans les convciian- C08 si votre maladie eût continué ; mais à cette heure que vous voilà gaillard, c'est déjà quelque chose do peu révérend à l'endroit du roi Charles, notre frère, que vous abandonniez ici la princesse, votre sceur, qui lui est conjointe, sans que vous emmeniez la reine, dont, au su de tout le royaume, vous n'êtes pas d'ordinaire le mari empressé.

— Par Notre-Dame 1 Votre Majesté parle à son aise sur ce point; mais je n'ai nullement l'oreille émerveillée des dires qui me reviennent touchant les assiduités du sieur de Buckingham auprès de la reine.

— En vérité, mon fils, vous vous laissez entraîner à des soupçons bien peu dignes de la majesté du trône. II n'est dans vos États si petit gentilhomme, voire si mince procureur, savonné de noblesse à finance, qui ne se tînt en garde contre cette jalousie de bas aloi.

— Quoi 1 madame ma mère, c'est chose trop vulgaire que de prendre soin de son honneur.

— L'honneur, hélas 1 on lui a fait prendre en cette matière une singulière direction.

— Je l'avoue, et dans cette même direction nous le voyons cheminer sous une étrange garde. Mais, enfin, madame, les idées du monde vont ainsi, et le ridicule s'attache...

— A l'homme possédé d'une ire assez folle pour jeter clameur de haro sur la légèreté, réelle ou prétendue, de sa femme, et qui, dans sa hâte à se mettre en appréhension d'être déshonoré, se déshonore en effet.

— Ainsi, madame ma mère, vous avez la pensée qu'un époux doit recevoir le plus sanglant outrage sans se plaindre.

— Ce serait trop assurément, quoique après tout il y gagnât encore le silence des langues malignes. Mais quand ses doutes ne reposent que sur les chimères de son esprit il m'est avis qu'il y a sagesse de sa part à s'abstenir de plaintes qui ne servent qu'à le donner en risée.,.

— Puisque vous le voulez, dit Louis XIII d'un ton rempli de brusquerie, que la reine s'en aille donc avec Votre Majesté jusqu'à Amiens ; mais je ne saurais souffrir de dissimuler, et je vous le dis haut et clair, ce n'est qu'avec déplaisir que je me prête au désir que vous me montrez touchant ce voyage. Dieu veuille que je n'en aie point de repentance I

— Allons, mon fils, quittez ces sombres pensers, plus dignes d'un vieux Castillan que d'un roi de France jeune comme vous l'êtes. Je vous verrais avec une grande liesse revenir à des sentiments plus tendres à l'endroit d'une princesse charmante ; c'est par d'affectueuses attentions, non par une humeur pleine d'ombrages, que vous parviendrez à la captiver sûrement. Alors, mon fils, les mauvais augures qui vous agitent et qu'entretient la conscience de vos propres torts envers la reine s'évanouiront au sein des égards d'une particulière amitié, et ce serait cas surprenant que ce changement en vos manières ne vous garantît pas sa fidélité.

— Je suis le maître, madame, et je ne sache pas que j'aie des devoirs à remplir envers personne, sinon au bon plaisir de Votre Majesté. Que serait-ce donc des rois s'ils devaient, comme la commune engeance, se voir assujettis sur le trône à ces plates délicatesses qu'on appelle galanteries? j'en ai le cœur affadi lorsque, dans mes appartements du Louvre, je vois une nuée de muguets voltiger autour d'un cercle de femmes comme des papillons autour d'une lumière. Allez, je prends ces futilités en trop grande pitié pour les imiter jamais, et je m'assure que Dieu m'en tiendra compte en l'autre vie.

— Mais non pas en celle-ci, où vous laisserez tomber en des mains cadettes le sceptre que vous reçûtes du roi mon glorieux époux.

Louis ne répondit point, mais ses sourcils bruns s'abaissèrent soudain; le plus sombre nuage se répandit sur sa physionomie naturellement chagrine. Il tourna le dos à sa mère. Marie de Médicis regretta d'avoir touché, dans un entraînement qu'elle se reprochait, une corde qui vibrait

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toiijour.s douloureusomont chez co prince, encore plus jaloux do son frère qu'il no l'était do la reine.

Le roi reçut les adieux de Buckinf,'ham avec une froideur presque dédaigneuse ; mais il s'efforça d'éclairer d'un sourire son pAlo visage lorsque MM. de Carlisle et de llolland prirent congé do lui. Le ministre anglais fut choqué do cotte dilTéronce alîcctée; il jura secrètement de se venger du monarque français; et le baiser déglace que celuici donna à la reine Anne ne la disposa que trop à confondre son ressentiment dans celui du brillant ambassadeur.

Les trois reines se rendirent ce même jour à Amiens, accompagnées des princes cl princesses du sang. Le lendemain, M. de Chaulnes, gouverneur de la Picardie, offrit aux illustres voyageurs une fête magnifique à l'occasion du baptême d'un fils dont la duchesse, sa femme, venait d'accoucher, etque Buclcingham tint avec la reine régnante. Un bal termina les réjouissances de cette journée. Anne d'Autriche, libre do la jalouse surveillance du cardinal, se livra sans réserve aux plaisirs d'une enivrante soirée, ambitieuse de partager, grâce au charme de sa danse, les applaudissements universels qu'obtenait Buckingham, son danseur fidèle. M™' de Ghevreuse voyait avec plaisir que la reine, au sein de ce tourbillon d'enchantements, ne conservait pas le moindre souvenir des lugubres événements de la nuit de Compiègne ; son âme, emportée dans une sphère de délices, n'y pouvait entrevoir le plus léger nuage.

Cette veille charmante passa comme la lueur d'un éclair: on la croyait à peine commencée, lorsqu'une porte, ouverte sur les jardins de M. de Chaulnes, découvrit aux yeux sourcillants des danseurs le plus beau soleil d'août, éclairant une verdure émaillée de fleurs et dégouttante des perles d'une douce pluie survenue avant l'aurore.

Le déclin de ce même soleil devait être témoin de certaine aventure dont le retentissement a traversé les siècles.

Anne d'Autriche habitait une maison située sur le bord de la Somme. Le jardin, coupé, comme tous ceux du temps, de charmilles et de berceaux, s'étendait le long de la rivière ; la reine et les dames de sa cour s'y promenaient

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entre sept et huit heures du soir ; l'air était embrasé ; on cherchait avec empressement la fraîcheur des bosquets. Le duc de Buckingham menait la reine ; M*"» de Chevreuse, conduite par lord Rolland, marchait à quelque distance de Sa Majesté; le chevalier de Putange, son écuyer, se trouvait plus près d'elle; le surplus des promeneurs était dispersé dans le jardin. Tout à coup, et lorsque déjà la nuit devenait sombre, Anne d'Autriche et le seigneur anglais disparurent sous un berceau. Soit réserve discrète, soit elïet d'une séduction, Putange s'arrêta. Au même instant la favorite retourna sur ses pas pour montrer à son conducteur une fleur rare, dont l'examen fut long. On peut évaluer à dix minutes le temps qui s'écoula avant qu'un cri aigu, parti du berceau, ramenât l'attention de toute la société sur le couple illustre engagé sous cet ombrage maintenant assez obscur. L'écuyer, s'élançant alors dans la direction où le cri s'était fait entendre, trouva Sa Majesté plus qu'assise sur un banc de gazon, et le duc se tenait debout devant elle, fort ému, fort décontenancé. Il est sage d'expliquer cet événement à l'aide d'un récit contemporain: en si délicate occurrence, le devoir de l'historien est d'éclairer l'opinion du lecteur plutôt que de l'influencer. < M. de Buckingham, dit le naïf Laporte dans ses mémoire res, se voyant seul avec la reine, à la faveur de l'obscu- « rite qui commençait à chasser la lumière, s'émancipa « fort insolemment jusqu'à vouloir caresser Sa Majesté, « qui, en même temps, fit un cri, auquel tout le monde « accourut. Putange arriva le premier et arrêta le duc, qui « se trouva fort embarrassé. Les suites eussent été fort « dangereuses pour lui si l'écuyer ne l'eût laissé aller; il « s'évada, et l'on convint d'assoupir la chose autant qu'on « pourrait. »

Il serait hasardeux de déterminer jusqu'oiî put aller la témérité du trop passionné Buckingham, et de précisera quel degré de danger intervint le cri d'alarme qu'Anne d'Autriche poussa en même temps ^ mais il faut toutefois avoir une foi religieuse en l'infaiUibilité de la reine pour convenir que par une exclamation si tardive, et dont l'in-

CHRONlyUES Dli L'uKlL-DE-aoïXr l.'>.)

tonation est demcurûo au moins ôquivoquo, cette princesse * ail fait voir sa saj^esso ot su vertu », ainsi que l'assure l'indulgente M"'" de Motteville.

Quoi qu'il en soit, Buckingham parla le lendemain de continuer sa route vers Boulogne, malgré l'empêchement de la reine mère, qui, depuis son arrivée à Amiens, gardait le lit, retenue par une assez forte fièvre. Jusqu'alors, Henriette de IVance avait dû comprimer le désir fort légitime qu'elle pouvait avoir de connaître enfin les sentiments du roi son époux, autrement que par l'entremise circonscrite d'un ambassadeur. Peut-être n'apprit-elle pas sans quelque plaisir que l'amour un peu moins pur de son bouillant conducteur allait lui laisser entrevoir entîn le terme de ce long noviciat conjugal. Le seigneur anglais ne manqua pas de raisons propres à justifier son départ : la sédition de Londres se réveillait, disait-il; les alFaires s'accumulaient dans le cabinet de Windsor ; quelques puissances menaçaient l'Angleterre d'une rupture ; enfin Charles l"^, dont la tendresse pour sa nouvelle épouse s'était tenue un grand mois calme et résignée, commençait à s'aviser d'une nouvelle impatience. Tout cela parut plus probable que démontré à la reine mère. Sa Majesté avait appris l'aventure des jardins par la maligne Gomballet, qui, indépendamment de son dévouement aux haines comme aux intérêts du cardinal son oncle, étouffait avec peine un amour malheureux, ou plutôt trop passagèrement heureux pour Buckingham. La veuve de Henri IV se faisait une juste idée de l'inconstance des hommes ; toutefois elle concevait difficilement que, quelque tardif qu'eût été le cri d'alarme du bosquet, le duc se fût décidé à partir si promptement.

Ici le devoir de Thistorien devient austère : il faut dire que Marie, dès longtemps initiée à la passion du ministre anglais, et différemment impressionnée que Louis XIII sur les suites qui pouvaient en advenir, éprouva un vif regret en voyant la précipitation que le duc mettait à s'éloigner. Il ne serait pas difficile d'expliquer par des vues de haute politique cette excessive indulgence de la princesse ita-

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lienne, et ces grands intérêts couvrent bien des immoralités. Marie de Médicis, mère encore vigoureuse d'un monarque valétudinaire, prévoyait tout ce que la régence d'une souveraine inexpérimentée laisserait retomber de pouvoir en ses mains; et brûlant de ressaisir les rênes de l'État sous un roi mineur, elle sentait qu'avant tout il fallait qu'il naquît. Or, dans l'impossibilité trop constatée d'obtenir un rejeton de la souche royale, on devait assurer un appui à l'héritier du trône, de quelque source qu'il surgît, dans la tige qui le produirait au défaut d'une légitimité virile. Il est temps de dire que la reine mère, outrageusement trahie par Richelieu, ne ressentait plus pour lui qu'une profonde aversion, et qu'elle faisait reposer sur Buckingham des espérances d'autant plus grandes que ce ministre était plus puissant. L'ambitieuse Marie avait nourri d'autres projets, fondés sur le mariage prochain de son second fils, le duc d'Anjou, avec une princesse du sang des Médicis; mais, outre que la vie prématurément galante de ce jeune prince donnait à craindre que les excès ne l'eussent déjà rendu impuissant, sa légèreté extrême, la faiblesse de son caractère, la versatilité de ses idées et l'inconstance de son humeur, faisaient présumer qu'il serait peut-être impossible de le maintenir dans une direction fidèle de vues, et qu'il demeurerait accessible à toutes les influences. Ces appréhensions avaient donc reporté les espérances de Marie sur la reine sa belle- fille. C'était depuis ce changement de desseins qu'elle vivait en bonne intelligence avec cette princesse espagnole; à partir de la même époque, elle s'était empressée de la défendre des soupçons jaloux du roi, qui certes ne pouvait deviner l'arrière-pensée de sa mère.

Marie de Médicis dissimula, comme on le pense bien, le déplaisir qu'elle éprouvait du départ précipité de Buckingham, Elle reçut dans son lit les derniers embrassements de sa fille, et lui fit entendre une touchante exhortation sur ses devoirs de reine et d'épouse. Toute la cour assistait à ces adieux, durant lesquels la douce Henriette ne cessa de pleurer. Si, malgré les promesses toujours flat-

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teuscs de l'hymon, la jeune lille quitte péniblement le sein de sa mère, dont une rue, quelquefois une simple muraille doit la séparer, que sera-ce donc lorsque les mers devront jeter leurs «^ouirres entre elle et cette tendre protectrice ; lorsqu'elle no sera plus en rapport qu'avec des liyures, des habitudes, des cœurs étrangers ! Au sein de la patrie nous trouvons encore une famille hors des liens du sang : la communauté des pensées, des alfeclions, des gloires nationales constitue aussi une parenté. Mais loin du ciel qui nous vit naître, nos alliances, nos intimités semblent offrir quelque chose d'incomplet, d'artificiel, jusque dans la tendresse de nos enfants, dont les sentiments, exprimés en langue étrangère, parviennent moins touchants à notre oreille prévenue.

Le jeune duc d'Anjou, le prince de Condé, le prince de Conti, MM. de Vendôme et les maréchaux de Bassompierre et de la Force devaient conduire Henriette de France jusqu'à son embarquement ; la reine régnante et le reste de la cour l'accompagnèrent au delà des portes d'Amiens. Au moment où M. de Buckingham vint au carrosse d'Anne d'Autriche prendre congé de cette souveraine, ainsi que des princesses de Condé et de Conti, qui se trouvaient à ses côtés, on le vit, dit-on, baiser avec transport la robe de Sa Majesté; puis, favorisé par le rideau delà portière, qu'une brise interposa l'espace d'une seconde entre elle et ses compagnes, il lui dit quelques mots à l'oreille ; et lorsque le zéphyr laissa retomber la soie protectrice, une grosse larme s'échappa des yeux du ministre anglais. Dans tout ceci, le visage de la reine exprimait peu le ressentiment qu'on pouvait attendre d'elle après l'attentat de la veille : ses traits trahissaient, au contraire, le plus tendre regret, et ses beaux yeux, noyés de langueur, semblaient se couvrir de leurs longs cils pour dérober les pleurs qui les remplissaient.

On sait peu de chose d'un long entretien qui avait eu lieu, avantle départd'Henriette, entre la reine etM™*de Chevreuse : cependant il en a transpiré quelques détails que nous devons rapporter ici. A la première audience donnée

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au Louvre à M. de Buckingham, Anne portait sur l'épaule une touffe de rubans dont les bouts, au nombre de douze, étaient enrichis d'autant de ferrets d'aiguillettes de diamants : cette parure, fort recherchée alors, avait été offerte à la reine par Louis XIII quelques jours avant la réception du seigneur anglais, qui en avait admiré le bon goût et la magnificence. Au moment de se séparer d'un homme qui lui témoignait tant d'amour, la reine se plaça au-dessus des scrupules jusqu'à vouloir qu'il eût une preuve non équivoque que sa tendresse était payée de retour, et la duchesse de Chevreuse, qui devait accompagner Henriette à Londres, fut chargée de remettre au duc les ferrets d'aiguillettes de Sa Majesté. Anne confia en conséquence à sa favorite l'écrin qui les contenait pendant la conversation dont nous ne connaissons pas bien les détails et dont cette circonstance éclaire toutefois quelques points en se groupant avec d'autres probabilités non moins démonstratives. Malheureusement, à l'instant oià ce dépôt passait dans les mains de M""* de Chevreuse, la comtesse de Lannoy, qui connaissait la boîte de chagrin vert contenant le bijou, en aperçut un coin mal caché par la duchesse. Ce fut une découverte précieuse pour cette dame d'honneur, vouée, comme on le sait, au cardinal, et qui ne douta nullement de la destination que les diamants allaient avoir.

Après le départ d'Henriette et de sa suite, une correspondance active s'établit entre Anne d'Autriche et la complaisante Marie: le sieur Laporte, valet de chambre portemanteau de Sa Majesté, lui servait de courrier. Les allées et venues du fidèle serviteur sur la route de Boulogne furent si fréquentes que le gouverneur reçut l'ordre exprès de faire tenir les portes de la ville ouvertes à toute heure de la nuit, afin que rien n'arrêtât ce messager diligent. Le but secret de cette correspondance ne tardera guère d'être soupçonné.

Quel que fût le besoin qu'éprouvait l'affectionnée princesse de s'entretenir avec sa favorite, il ne pouvait suffire pour expliquer une correspondance si animée ; mais personne ne devina d'abord son véritable but : tout au plus

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la médisaiico tourna-t-ello à l'ontour, en présumant que les feux de la reine et de Buckinf^ham s'exhalaient dans quelques tendres missives, faibles calmants d'une fièvre d'amour encore ardente.

Peu inquiet des résultats ultérieurs d'une passion dont lestémoif^nages no s'échanjîeaientplusque par écrit, Lafeymas l'était davantage de la renommée qu'aurait infailliblement l'aventure du jardin. Son intendance de Champagne, déjà payée par tant de veilles, d'efforts et de dangers, était, hélas 1 dépendante de l'idée que Richelieu attacherait à l'opportunité du cri d'alarme poussé dans le bosquet, et tout faisait craindre que Son Eminence ne le crût assez tardif pour être dégagée de la parole donnée au moderne Tristan. Lafeymas se hâta de réunir ses gens dans une hôtellerie d'Amiens : leur ayant distribué quelque argent, il les invita d'une manière pressante à retourner à Paris, où lui-même, ajouta-t-il, allait courir pour réclamer leur récompense commune.

— On nous chicanera peut-être, poursuivit-il d'un ton chagrin, touchant l'efficacité de la campagne qui se termine ; mais vous pouvez prendre confiance en ma prud'homiepourle soin de relever avec éclat tous nos exploits. Par ma bonne épée, s'écria-t-il en terminant, j'appuierai en tant que besoin mon dire du tableau des victimes tombées au Val-de-Grâce et à Gompiègne.

— Très bien, s'écria avec emphase un spadassin qui avait été abbé ; ainsi Marc-Antoine acheva d'attendrir les Romains en leur montrant la tunique sanglante du grand César.

— Vive le seigneur de Lafeymas ! s'écrièrent tous les assistants.

— Nous lui baillons une couronne civique, reprit l'érudit défroqué, pour n'avoir pas désespéré de notre cause.

Cette saillie, qui termina la séance, excita une explosion bruyante d'hilarité, au milieu de laquelle la bande insouciante se sépara. Quelques-uns des mauvais sujets se mirent en route immédiatement; les autres, se mêlant aux pages effrontés des grands seigneurs, parcoururent la ville

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avec eux, éteignant les lanternes des paisibles bourgeois, volant des baisers aux femmes qu'ils rencontraient, et poussant l'audace jusqu'à les caresser au bras même des maris picards, qui n'osaient défendre leur bien conjugal contre de si hardis larrons.

Le calme régnait dans la ville d'Amiens : la plupart des grands accompagnaient la reine Henriette ; quelques seigneurs, quelques dames étaient retournés à Paris ; tous les compagnons de Lafeymas s'acheminaient vers cette capitale ; il ne restait enfin auprès des reines que la faible partie de leur maison respective qui les avait suivies. Marie de Médicis gardait encore le lit. Anne d'Autriche, de son côté, vivait fort retirée : Sa Majesté se plaisait à changer en paisible solitude sa riante habitation des bords de la Somme. Cette morne tranquillité, succédant aux plaisirs bruyants, durait depuis deux jours, lorsque l'on apprit que le duc de Buckingham revenait seul à Amiens. Ce retour tout à fait inattendu, du moins pour la reine mère, la surprit beaucoup dans le premier moment ; mais, après un long séjour à la cour de Henri IV, il n'était pas d'intrigue galante dont elle ne sût pénétrer les détours : elle découvrit promptement le but de celle-ci. Quant à la reine Anne, elle joua merveilleusement l'étonnement lorsqu'on lui annonça la démarche du favori de Charles, déjà descendu à l'hôtel qu'habitait Marie de Médicis. « Encore revenu, « Nogent, dit-elle à son gentilhomme d'honneur, qui se « trouvait alors dans sa chambre, je pensais que nous en « étions délivrés. » Molière, quarante ans plus tard, n'aurait pas fait parler mieux l'honnête Tartufe.

Buckingham, en quittant la reine d'Angleterre près de Calais, avait supposé qu'il venait de recevoir des dépêches du roi son maître, lesquelles l'obligeaient à retourner auprès de la reine mère, afin d'entrer en communication sur une alliance plus intime encore que celle concertée entre les cours du Louvre et de Windsor. Tel fut le prétexte que l'amoureux ministre fît annoncer à Marie de Médicis, en sollicitant d'elle une audience préalable, indis-

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pensable pour être admis chez Aane d'Autriche. Ce retour, imaginé par M"»» do Ghovrouae, était un expédient inf^énieux : l'adroite favorite avait pensé avec raison qu'une fois les amants séparés, l'espionnage do Lafeymas et l'atlenlion maligne de la cour tomberaient d'eux-mêmes, et que la rapide expédition do Buckingham ne leur laisserait pas le temps de reprendre leur investigation. Le parti le plus prudent eût été sans doute de revenir secrètement à Amiens; mais ce mystère, qui, au premier coup d'œil semblait devoir moins compromettre la reine Anne, l'aurait en définitive compromise davantage par l'interprétation trop naturelle qu'on pouvait donner à la fugue inexpliquée que le duc eût faite du cortège d'Henriette.

La veuve de Henri IV accorda l'entrevue demandée, bien qu'elle fût dans son lit; elle reçut le prétendu négociateur en riant et l'écouta avec une malice dont l'expression troubla plus d'une fois le récit de la fable, d'ailleurs fort embarrassée, qu'il s'ellbrçait de débiter.

— Monsieur le duc, répondit la mère de Louis XIII sans penser que la matière fût assez grave pour bannir le sourire de ses lèvres, je ne mets point en doute que le roi mon fils ne tienne à courtoisie d'accepter les nouvelles propositions de Sa Majesté Britannique, car il ressent au cœur une forte passion de voir régner la bonne intelligence entre les deux cours : on conférera de ce négoce au premier conseil.

— Que Votre Majesté daigne assurer le glorieux Louis XIII que le roi mon maître verrait avec une allégresse grande un lien perpétuel entre les deux cours.

— Et ce qui m'est un gage que vous partagez des dispositions si pacifiques, si chaudement amicales, c'est le voyage rétrograde que vous faites aujourd'hui pour me les annoncer de vive voix...

— J'ai pris un plaisir singulier, madame, répondit le ministre avec quelque embarras, à vous donner nouvelle en personne des intentions de ma cour, et j'ai pensé dans mon cœur que je ne pouvais apporter trop d'empressement...

— A l'exécution du dessein qui vous ramène, interrompit la reine; voilà ce que je prends aisément en créance, monsieur de Buckingham, et je m'assure que vous y êtes porté d'àme.

— Votre Majesté me rend justice.

— Et je veux que la reine ma belle-fille vous la rende mêmement. Allez voir cette princesse devant que de partir, monsieur le duc, et quand vous aurez rejoint ma bonne Henriette, dites-lui bien que je vous ai chargé de lui porter derechef mes bénédictions.

A ces mots Marie de Médicis tendit la main au favori de Charles, qui, charmé des dernières paroles de Sa Majesté, baisa cette main avec transport et se retira.

A peine était-il sorti que Marie vit entrer M™' de Lannoy. De son propre mouvement, elle venait demander à la reine mère si la reine sa bru pouvait, sans blesser les bienséances, accorder au ministre anglais l'audience qu'il avait déjà fait solliciter de cette jeune souveraine.

— Pourquoi, répondit la Florentine, serait-elle empêchée de recevoir le duc? je l'ai bien reçu, moi.

— Mais, madame, je ne sais s'il est séant que Sa Majesté permette l'entrée de sa chambre à des hommes dans le temps qu'elle est encore au lit.

— N'ai-je pas permis l'entrée de la mienne?

— J'oserai faire remarquer à Votre Majesté que l'âge où la voilà parvenue...

— Mon âge, madame ! si vous voulez recevoir la démonstration de l'intervalle qui le sépare encore de la vieillesse décrépite, regardez-vous dans ma glace.

Cette repartie, rendue plus expressive encore par l'accent et le coup d'œil italiens, si propres à seconder une amèreironie,tempéralezèle réformateur de M™» de Lannoy.

— Je me tiendrais pour bien malheureuse en paroles si j'avais pu déplaire à Votre Majesté, reprit-elle d'une voix tremblante ; mais on sait que le roi a reçu du ciel de grands principes de chasteté...

— Allez, madame, la suite nous fera voir si d'une humeur si différente de celle du grand roi son père, Louis saura

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s'élever aussi haut que lui. Retournez incontinent auprès de la reine ma bru, et ne manquez pas d'introduire M. l'ambassadeur dans sa chambre. Il ne saurait vous être donné de mesurer ce que la politique doit de ménagements et d'égards au favori d'un monarque puissant, et vos scrupules sont des considérations trop frivoles en de si grands intérêts.

La comtesse s'inclina et sortit. Mais, entêtée comme toutes les vieilles femmes qui se croient infaillibles, elle ne laissa pas d'envoyer quérir, sans en omettre une, les dames de la cour qui se trouvaient à Amiens, pour assister à l'audience accordée, contre son gré, au duc de Buckingham. Cette précaution persistante demeura sans succès: la seule princesse de Conti se rendit à cet appel d'une pudeur de soixante ans.

Lorsque le ministre anglais entra chez la reine Anne, sa vieille dame d'honneur fut un peu rassurée par les révérences qu'il prodiguait : l'étiquette ne recevait point, au moins en cela, de notable injure. La comtesse avec une grimace qu'elle s'efforça de faire ressembler à un sourire, poussa derrière le duc un siège apporté d'avance pour lui, selon l'usage immémorial qui veut que les reines de France, pendant les audiences qu'elles donnent, fassent asseoir ceux dont le droit est de se couvrir devant elles. Mais, abjurant dès ce moment le cérémonial usité, Buckingham courut se mettre à genoux au chevet d'Anne d'Autriche, alléguant que dans son pays les reines étaient servies ainsi. La comtesse s'était précipitée pour relever le courtisan trop expansif ; il ne Técoutait plus : penché sur le lit de la reine, il baisait son drap avec un des transports si extraordinaires et laissait échapper des exclamations telles qu'on eût pu croire sa raison troublée. Cependant M^^de Lannoy, ceignant de ses maigres bras le corps du délirant Anglais, s'obstinait à le tirer d'une situation trop peu respectueuse ;car son visage, en se dérobant sous les dentelles dont l'oreiller était orné, s'approchait si près de la bouche de Sa Majesté qu'on devait craindre que des lèvres hardies ne s'y attachassent. En même temps, le duc s'était

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emparé d'une des mains de la reine et la pressait convulsivement contre son sein. A ces démonstrations assurément sans exemple dans les fastes diplomatiques, Anne n'opposait pas un seul mot : soit émotion, soit embarras, soit étonnement, elle semblait muette ; se bornant à pousser quelques soupirs arrachés sans doute à son indignation, qu'eussent incontestablement exprimée ses yeux s'ils n'avaient été fermés à demi par le sentiment indéfinissable qui dominait Sa Majesté.

— Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas que vous sortiez du respect jusqu'à rester ainsi, s'écriait la duègne dont les ongles s'accrochaient au pourpoint soyeux de Buckingham pour l'arracher d'auprès du lit. Ce n'est point la coutume en France que l'on rende aux reines des hommages tant extraordinaires.

— Eh ! vénérable comtesse, répondit impatiemment le duc en se cramponnant aux draps, je ne suis pas Français ; j'ignore ce qui est de vos coutumes, et l'on ne saurait me forcer à les accomplir.

— Au moins, milord, le respect que vous devez à Sa Majesté devrait-il vous rendre plus délicat à le lui exprimer.

— Personne n'éprouve dans le cœur autant de respect que moi pour Sa Majesté, car je porte ce sentiment jusqu'à l'adoration.

— Voilà précisément ce qui n'est pas séant, et je dois vous empêcher de rendre des marques d'un respect si étrange : ceci est un devoir de ma charge.

— Je n'estime pas à propos d'y demeurer soumis, répliqua le ministre en combattant toujours.

Pendant toute cette discussion et la pantomime chaleureuse qui l'accompagnait. M™* de Gonti, debout au pied du lit, était restée neutre entre les deux camps. Son œil scrutateur se fixait sur la reine, quand l'extrême proximité du galant ambassadeur permettait de découvrir les traits de Sa Majesté, et le sourire le plus malicieux errait sur les lèvres de l'attentive observatrice. Cette exprès-

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sion peu charilable de physionomie fut c qui frappa d'abord Anne d'Autriche ramenée enfui à f(uelque présence d'esprit,

— Levez-vou3, monsieur, dil-elle en retirant pour la première fois sa main, levez-vous, ou crai^^nez ma colère, qu'un plus long retardement pourrait attirer sur vous.

— J'obéis, madame, vos commandements sont des lois adorables... et le duc n'obéissait pas.

— En vérité, poursuivit Anne avec un ton qui simulait mai le courroux qu'elle venait d'annoncer, une semblable témérité ne saurait se concevoir... Otez-vous de ma présence... Sortez, monsieur...

Sur cette intimation sévère on cessa d'entendre parler la reine ; mais M'"^ de Conti observa, au mouvement de lèvres de Sa Majesté, qu'elle prononçait à voix basse quelques mots de plus, et l'oreille subtile de la princesse crut saisir une terminaison en oir.

Quoi qu'il en fût, ces dernières paroles agirent comme un talisman sur la volonté du premier ministre : il se leva, fît un salut aussi profond que grave et quitta la chambre au parfait contentement de la comtesse de Lannoy, qui ne manqua pas de s'attribuer tout l'honneur de cette retraite tardive.

Peu d'instants après on vit Buckingham remonter en carrosse et s'éloigner d'Amiens précipitamment. Mais la princesse de Gouti, qui avait assisté à ce départ, n'en demeura pas moins préoccupée de la terminaison en oir qu'elle croyait avoir entendue. Le soir, quand le crépuscule commençait à remplacer la lumière du jour, Son Altesse ayant pris le bras de son écuyer, dirigea sa promenade vers une jolie prairie située sur le bord de la Somme devant l'hôtel occupé par Anne d'Autriche. On sait que les jardins de cette habitation s'avançaient jusqu'au fleuve, qu'ils bordaient des touffes épaisses de leurs bosquets, sur la rive opposée à celle où se trouvait M™® de Conti. La soirée était belle, quoique peu lumineuse ; la princesse et le cavalier qui l'accompagnait s'assirent sur un petit tertre de gazon, et l'attention de Son Altesse, arrêtée sur

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les berceaux noirâtres du jardin, parut s'endormir dans une silencieuse contemplation.

Plusieurs fois le gentilhomme dit à cette dame étran- {jemant attentive que la nuit devenait froide, et qu'il était à craindre que Son Altesse no s'enrhumât. Elle, sans répondre à cette ob àervation prévoyante, sans détourner un instant son regard du point vers lequel il était tourné depuis deux heures, se saisit d'un coin de manteau de l'écuyer et l'attira sur ses épaules ; ce qui établit une singulière connexité entre les personnes formant ce groupe.

Enfin, au moment où minuit sonnait à la cathédrale d'Amiens, un point noir se détachant des massifs d'arbustes s'avança sur la rivière que blanchissait un pâle reflet de lune. M""* de Conti reconnut bientôt une barque montée par trois personnes, et qui traversa la Somme en ligne directe. « Levons-nous », dit Son Altesse en voyant deux des trois passagers se diriger vers le tertre du gazon, tandis que le troisième, qui sans doute était un batelier, laisser allait son léger esquif au courant. jLe couple observateur se jeta en toute hâte derrière un hallier pour n'être pas aperçu des aventuriers, car ils passèrent tout près de la curieuse princesse. Ses pressentiments ne l'avaient point trompée : elle venait de reconnaître Buckingham et le brave William. La terminaison en oir pouvait donc maintenant s'expliquer par : Je vous recevrai au jardin ce soir. S'avançant du connu vers l'inconnu, comme dans un problème mathématique, on arrive assez naturellement à dévoiler la scène qui s'était passée le matin au lit de la reine. Selon toutes les probabilités, Sa Majesté avait consenti à revoir le duc; mais une audience solennelle ne pouvait suffire à cet amant impétueux, et tout porte à croire qu'il ne l'avait sollicitée que pour amener Anne, par la crainte de ses emportements, à lui accorder une entrevue secrète. On voit qu'il avait réussi.

Le carrosse du ministre l'attendait sur cette même rive de la Somme, que pour plus de mystère il avait passée et devait repasser ailleurs que dans la ville d'Amiens. M™«de Conti et son écuyer entendirent bientôt le bruit des roues,

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(jiii, s'aHiiibliasant avec une proportion rapide comme la course de l'équipage, ne tarda pas de s'évanouir dans le lointain.

Le surlendemain on apprit, par lo retour des princes qui avaient accompaf^'né la reine d'Angleterre jusqu'à Calais, qu'elle s'était embarquée la veille dès que le duc l'avait eu rejointe. Une belle Hotte anj^laiso avait rangé à cette occasion les côtes de France: elle salua de toutes ses batteries la jeune souveraine des Royaumes-Unis tandis que les forts de Douvres et de Deal répétaient sur le rivage britannique ce salut martial, dont les vents de l'Océan emportaient le bruit et la fumée. Henriette, conduite à bord d'un magnifique vaisseau de guerre par le duc d'Anjou son frère et les autres princes du sang, y fut reçue aux accords d'une musique harmonieuse. Des matelots cachés sous les voiles, obéissant au même instant à un signal parti de la dunette, laissèrent tomber sur le pont un nuage de roses blanches et de fleurs d'oranger eileuillées, qui couvrit la princesse d'un givre parfumé. L'amiral, souverain de cette ville flottante qui célébrait l'arrivée de sa reine, la conduisit, à travers une double haie d'élégants officiers, dans la salle du conseil, où le plus magnifique dîner était servi, La vanité anglaise s'était bien révélée dans un service dont toutes les pièces étaient d'or massif, et qu'on pouvait évaluer à trois millions de notre monnaie. Après le repas, les princes français, étant descendus sur le yacht qui devait les conduire à terre, assistèrent au départ imposant de l'escadre. Pendant que la douce Henriette, du haut de son superbe vaisseau, envoyait le dernier baiser d'adieu à son frère, la brise du soir enflait les voiles et se jouait des pavois aux mille couleurs, que le duc d'Anjou et ses compagnons virent longtemps briller à l'horizon.

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