Paroles littéralement historiques
CHHONKJUES DE l,'(li;iL-l)E-m)i:UF 231
lunoéclairuit la j^arniluro de vcrmoil. Je me relirai d'abord à Loches, ousuite à An^'oulèmo, où je connus cet évëque do LiH'on, qui devait un jour se montrer le plus in|çrat et le plus discourtois des hommes. »
En achevant ce récit, Marie de Médicis soupira pour la troisième fois, et dit à M"« d'IIautefort : « De présent, chère fille, allez vous mettre au lit, je ne saurais trop vous féliciter de prendre les hommes en grande défiance; en vous tenant éloif^née d'eux votre cœur perd peut-être quelques doux élans, mais votre âme conserve un véritable bonheur. »
Cependant Gaston songeait à elTectuer son projet d'émigration, agité avec ses amis chaque soir à la couchée. Le prince s'était ouvert de ses desseins aux ducs de Lorraine et de Savoie, ennemis déclarés du cardinal, qui les humiliait; il avait reçu des réponses favorables de ces deux Altesses régnantes. Elles lui offraient d'abord un asile, ensuite des secours d'hommes pour le coup de main qu'il méditait. Or, Tours semblait être le point le plus convenable à une évasion : à droite aboutissait le chemin du Maine, d'où l'on pouvait gagner la Normandie, la Picardie et la Lorraine, en formant une pelote de neige des seigneurs mécontents ; à gauche correspondaient les routes du Midi, par lesquelles on se jetterait aisément dans la Savoie ou dans la Catalogne, en ramassant d'autres ennemis de la cour, les calvinistes. 11 était donc temps d'agir, et les partisans de Monsieur y songeaient.
Le comte de Rochefort et le marquis de Puylaurens, pour l'exécution ; le président de Goigneux, pour le conseil; le comte de Chalais, pour la correspondance avec Monsieur, qui, jusqu'au dernier moment, devait rester auprès du roi ; tels étaient les agents actifs de la conspiration. Ils conféraient d'ordinaire dans les hôtelleries sur l'important objet qui les occupait, et se croyaient en sûreté loin des oreilles vendues au cardinal.
Un soir, sur les bords de la Loire et six lieues environ plus bas que Tours qui ne laissait plus voir que dans un lointain bleuâtre sa vieille collégiale de Saint-Martin, Fuy-
laurens, Rochefort et Goigneux entrèrent dans un pauvre cabaret. L'occasion paraissait favorable pour tenter, la nuit même, de se jeter dans le Perche, et l'on s'arrêtait en ce lieu afin d'expédier un message à Ghalais. Ce jourlà, le président, préparé à l'expédition, se montra en habit de cavalier, et fut accueilli par une double explosion d'hilarité, qui lui était bien acquise ainsi qu'on va le voir. Goigneux portait un pourpoint de drap gris, pardessus lequel était attachée, avec une jarretière, la plus rouillée des rapières qu'avait pu fournir le quai de la Ferraille. Ses bottes jaunes, en cuir desséché et probablement achetées à la halle, étaient fendues à la partie antérieure ; des rubans servaient tant bien que mal à les rattacher. La coiffure du noble robin travesti se composait d'un castor jadis noir, que retroussait sur le devant une épingle recourbée ; au-dessus flottait une maigre plume rouge, fortement endommagée par les vers. A tout prendre, M. de Goigneux dans cet équipage ressemblait à un Amadis; mais à un Amadis des tréteaux du Pont-Neuf. Après avoir ri lui-même à l'unisson de ses amis, il prit place comme eux à une table boiteuse, non sans avoir trébuché trois fois coup sur coup par l'enchevêtrement malheureux de ses éperons, attribut chevaleresque peu familier avec les talons d'un président au parlement.
Dans la chaleur de leur entretien, les partisans de Gaston ne prirent pas garde à une sorte de roulier qui était entré après eux dans la chambre et avait demandé du vin à l'hôtesse. Le comte de Rochefort aperçut le premier ce nouveau venu.
— Parlesbeauxyeux de ma belle 1 dit-il à demi-voix, j*ai l'appréhension que dans ces derniers instants notre langue n'ait été un petit légère; voyez-vous ce rustre, messieurs?
— Il n'a pas la mine d'un agent du cardinal, répondit Puylaurens; je le crois, sur ma foi, plus occupé de sa chopine que de nos paroles...
— Je pense comme le marquis, ajouta Goigneux ; c'est quelque Angevin, quelque Bas-Normand inhabile à comprendre le langage des sérapins de bon lieu.
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Et comme si l'inconnu eût voulu confirmer celle opinion, il demanda h rii^tessc une seconde chopine dans un jargon si barbare qu'elle eut queiquo peine à l'entendre.
— Je vous liens du paya où l'on ven(lanj,'c avec une };aulc, brave homme ! dit cette femme en servant au roulier ce qu'il demandait.
— V^raiment oui, ma bonne dame, répondit-il d'un accent aigu et traînant, v'ià que j'en arrive.
— Voyez-vous, reprit Coigneui, ce pauvre diable uest aucunement à redouter; et puis, messieurs, le cardinal n'a plus tant d'oreilles à son commandement, depuis qu'il a fait emprisonner ce coupe-jarret de.Lafeymas, que Dieu veuille envoyer en enfer...
— Pour vous servir, mes bons gentilshommes ! dit le Normand, qui, son verre élevé, se tourna vers les trois amis et les salua...
— Dieu vous bénisse, bonhomme, répondit gaiement Roche#ort, et ménage deux aunes de chanvre filé à celu* dont nous parlons.
— Merci, nobles seigneurs, grand merci.
La conversation des partisans de Gaston continua sur un ton peu élevé; mais des oreilles exercées eussent pu en faire encore leur profit. Enfin le message, objet principal de la halte, étant terminé, les trois gentilshommes se levèrent, payèrent grassement quelques gorgées de vin qu'ils avaient bues et partirent.
— Oui, oui, dit sur le seuil de la porte M. de Puylaurens, je tiens pour ce sujet mon domestique prêt ; je vais lui faire le commandement de monter à cheval, et sous deux heures il sera rendu au château où la cour s'arrête cette nuit.
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