‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 45 sur 91 · CHRONIQUES DE L OBIL-DE-BOEUV · texte numérisé non relu

CHRONIQUES DE L OBIL-DE-BOEUV

élrangea id(^C8 ; miiis l'éclat qu'elles ont fait est une croix que j'ai reçue, comme tant d'autres*, sans la mériter. Or, n'ayant jamais donné h cet étranger aucun sujet de se féliciter de ma complaisance, je ne puis ni ne dois rien attendre de la sienne.

— A Dieu ne plaise, madame, que je croie Votre Majesté coupable de choses dont une haïssable malice s'est plu à l'accuser ; le roi lui-même n'a plus de créance en de telles calomnies.

— Pourquoi donc Sa Majesté me fait-elle un nouvel outrage en m'écrivant ce billet, car il est tracé en l'opinion tout évidente d'une intelligence extrême entre moi et M. de Buckingham?

— Votre Majesté se méprend sur ce point, et l'opinion du roi est l'opposé d'un sentiment tant éloigné delà vérité.

— Quoi ! monsieur, attendre d'une femme des recommandations auprès d'un homme qu'une détestable méchanceté a fait passer pour son amant.,.

— C'est donner un sensible témoignage qu'on ne croit pas, au moins, qu'il ait été son amant favorisé.

— Ce témoignage peut être une fourbe.

— Il est cependant fondé sur l'expérience. Daignez, madame, me pardonner une parole hardie en faveur de la pensée llatteuse à votre vertu qui en est l'essence. Le roi et son humble ministre ont pris la conviction que c'est précisément parce que Buckingham n'est aucunement l'obligé de vos bontés qu'il vous est permis d'attendre tout de lui.

— Prétend-on à cette heure que j'encourage ses espérances?

— Votre Majesté ne saurait le croire de Louis XIII.

— C'est alors une infâme perfidie qu'on me propose.

— Ceci s'appelle une ruse de guerre, dit Richelieu en souriant, et pour celui qui juge bien des choses du monde la droiture, à l'endroit d'un ennemi, c'est la nécessité.

— Un tel raisonnement, monsieur le cardinal, peut agréer à la politique, mais Dieu me défend d'y prêter l'oreille.

— Prenez garde, madame, que le roi en apprenant votre refus de rendre à Buckingham les mauvais offices d'une ennemie, n'aille croire que vous faites espérance de le traiter en ami.

— Horrible fatalité 1

— Il se laissera d'autant plus aisément persuader à cette pensée, que vous aurez repoussé la main amie qu'il vous tendait... Réfléchissez-y.

— C'est un cas bien étrange que le roi lui-même me porte à compromettre sa gloire... car l'écrit dont vous me faites demande, monsieur le cardinal, il restera pour accuser mon imprudence et ma légèreté.

— Non, madame, son contenu même vous mettra en garde des mauvais discours : on ne saurait faillir d'y voir l'intention de sauver l'Etat. L'amour seul, dans son aveuglement, pourra faire un jugement plus téméraire ; mais c'est lui qu'il importe d'abuser. D'ailleurs, si Votre Majesté daigne m'en donner la licence, je saurai dicter le billet de telle façon qu'il remplira nos vues sans renfermer un mot qui puisse faire outrage à votre honneur.

— Monsieur le cardinal, je ne dois pas obéir au commandement du roi.

— Madame, dit Richelieu en se levant avec vivacité et en étendant le bras vers la Seine, voici le pont Neuf...

— Quel rapport a-t-il avec notre entretien ?

— Un trop véritablement immédiat, reprit le cardinal après un gros soupir... Le roi mon maître m'a donné le douloureux message de vous dire, si vous lui résistiez en cette occasion...

— Eh bien ! monsieur?

— Le roi m'a chargé de rappeler à Votre Majesté qu'au pont Neuf commence la route de Madrid...

A ces mots la reine retomba sur son siège, où elle resta longtemps plongée dans une profonde rêverie. Enfin elle se leva, se mit silencieusement à son pupitre, et tournant vers Richelieu des yeux tristes mais exempts de larmes, elle dit d'un accent étouffé :

— Dictez, j'écris.

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E]l Son Kminence dicta co qui suit à l'humiiiéo souveraine :

« MoNdIBUR LB DUC,

« S'il est vrai que vous ayez jamais eu pour moi quelque « considération, vous m'en donnerez une marque signalée « en différanl de quelques jours l'attaque du fort Saint- « Martin. Gela ne saurait empêcher la prise de cette place, « puisque les Français ne sont point en état de la secourir. « Mais ce bref délai donnera le temps au roi mon mari « d'arriver à son armée, et de voir de ses propres yeux les « mauvais ordres que son ministre a donnés pour s'oppo- « ser aux Anglais. L'abandon d'une forteresse si impor- « tante fera grand dommage à la renommée du cardinal ; « ceci me facilitera, à moi, les moyens, avec l'assistance « de ceux qui ne peuvent soulîrir son excessive autorité, « de ruiner son crédit, et nous serons vengés de notre <i ennemi commun. Sur ce, monsieur le duc, je prie Dieu « de vous avoir en sa sainte garde.

« Anne, infante d^ Espagne, reine de France. >

— C'est vous qui avez estimé à propos de me dicter des choses déplaisantes à votre endroit, dit la reine avec un léger sourire en posant la plume.

— Et Votre Majesté n'a pas crié holàl répondit Richelieu en souriant aussi.

— Je n'ai pas dû me mettre en peine sur ce point, répondit Anne avec une certaine expression de malice : Votre Eminence ne serait pas si imprudente que de se faire dételles blessures sans avoir un baume pour les guérir.

Ici le cardinal se leva ; il répéta à Sa Majesté qu'elle venait de rendre à l'Etat un grand service, s'inclina profondément devant elle, et se retira.

Le rusé ministre n'avait pas exposé dans cette entrevue tous les motifs qui le portaient à solliciter d'Anne d'Autriche une lettre pour Buckingham ; car rarement Richelieu employait un expédient sans être assuré d'y trouver

plusieurs ressources. Il n'ignorait pas les négociations tentées par M""" de Chevreuse et le duc de Lorraine auprès du roi d'Espagne ; il savait, sans toutefois en être aussi certain, que la reine se prêtait à ces pourparlers, dont on pouvait attendre en définitive une alliance entre l'Angleterre et le Royaume Catholique maintenant en guerre l'un contre l'autre. Raisonnant d'après ses prévisions sur cette coalition future, Son Éminence pensait que le message adressé au général anglais et qui pour premier résultat aurait donné le temps aux troupes françaises de secourir Saint^Martin, prendrait alors aux yeux du trompé Buckingham le caractère d'une perfidie. Dans les opinions du grand politique, cette circonstance pouvait éloigner un accord entre Charles I'"" et Philippe IV ; parce qu'il deviendrait prudent de suspecter les intentions d'Anne d'Autriche, qu'on aurait dû précédemment regarder comme l'âme de ce traité secret. Le cardinal seul, peut-être, était capable de suivre jusqu'à ses conséquences présumées l'effet d'une simple lettre : tels étaient en général les replis tortueux sur lesquels se fondait son immense supériorité.

La dépêche d'Anne au généralissime fut remise d'une manière mystérieuse ; ce seigneur ne put concevoir le moindre doute que Richelieu eût pris part à cette affaire. Flatté jusqu'à l'exaltation du témoignage de confiance qu'il recevait d'une souveraine adorée, il résolut, pour lui marquer son entier dévouement, d'accéder à sa demande : condescendance inimaginable à une époque où le tacticien le moins expérimenté eût découvert le danger d'un retard. Tandis que le duc s'endormait ainsi, sur la foi des amours, dans les lacs que lui tendait son ennemi, celui-ci mettait les heures à profit : de grosses barques portant chacune deux cents hommes traversaient, sous le manteau des nuits, l'étroite mer qui sépare l'île de Ré du continent, Saint- Martin s'approvisionnait en vivres et en munitions de guerre ; des canons armaient ses remparts. On réparait nuitamment les murailles démantelées, à l'aide de lanternes qui répandaient une lueur vive sur l'ouvrage de maçonnerie ; et le jet lumineux était calculé de telle manière que

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la lanterne mémo, le couvrant de aa masse opaque, en dérobait la vue aux Anglais.

Cependant Louis XIII et son principal ministre avançaient vers la Hochelle avec toute la rapidité que les ressources du temps permettaient. Au moment où le monarque avait quitté la reine, elle s'était aisément rendu compte du sentiment que ce prince apportait dans la réconciliation promise par Richelieu : une politesse cérémonieuse, un baiser glacial, des exhortations piquantes, telles avaient été les circonstances de cette séparation. S'il eût dû en être autrement, le cardinal se serait bien gardé d'employer auprès d'Anne d'Autriche le moyen qui nous est connu ; il lui importait trop d'entretenir la mésintelligence entre les deux époux. Mais il sondait habilement l'ulcère que sa main corrosive avait creusé à Nantes dans le cœur de son maître: il savait que la plaie était incurable. D'ailleurs, si Louis XIII eût pu vaincre son ressentiment, ce qui ne se vil pas une seule fois en sa vie, ce phénomène n'aurait point été produit en lui par une femme : déjà nous avons dit que ce fils atrabilaire d'un père si galant haïssait le sexe en général. L'inclination qu'il éprouvait pour M"® d'Hautefort ne dément point cette assertion, elle l'appuie au contraire d'un sensible témoignage. Louis s'était attaché à cette jeune personne parce que, organisée apparemment à la manière de Sa Majesté, elle ne laissait voir aucune des faiblesses naturelles aux dames. L'humeur revèche qu'elle montrait lorsqu'un cavalier se hasardait à ses côtés, les rebuffades impolies dont elle payait sa galanterie, le soin qu'elle prenait d'enfouir sous un monceau d'atours des charmes que tant d'autres étalaient avec affectation, tout dans cette beauté sauvage semblait sympathique aux penchants ou plutôt à l'absence de penchants du roi. M''* d'Hautefort ne paraissait pas être femme plus qu'il n'était homme, et les glaçons qui flottent sur un fleuve peuvent avoir aussi leur affinité. Un écrivain ingénieux a dit que Louis XIII n'était amoureux que depuis la ceinture jusqu'en haut, et que ses amours étaient vierges.

Pendant la route, cette virginité se permit une impoli-

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tesse que nous devons citer ; elle est caractéristique. Au passage de Sa Majesté à Poitiers, il y eut un grand couvert ; on recherchait avidement alors ces exhibitions de souverain, comparables à celles des ménageries sauf l'argent donné à la porte. Une jeune spectatrice de l'appétit royal avait le sein découvert; Louis XIII ayant arrêté un moment sa vue sur cette indignité, enfonça son chapeau sur ses yeux et les tint baissés pendant tout le reste du dîner. Jusque-là ce n'était que de la chasteté, voici quelque chose de plus. La dernière fois que le prince pudibond but, il retint une gorgée de vin dans sa bouche, puis, visant en chasseur habile, lança cette réserve sur les appas indiscrètement exposés. La pauvre fille, dégouttante du liquide projectile, sortit toute confuse, et s'évanouit dans la pièce voisine. Un écrivain jésuite, le père Barri, en rapportant cette anecdote, assure que « cette gorge découverte méritait bien cette gorgée » : jeu de mots pitoyable qui ne persuadera point qu'un souverain, encore même que ce ne soit pas tout à fait un homme, puisse se conduire de la sorte avec une femme.

Louis XIII arriva le 10 octobre au camp d'Estrée. Gaston lui remit ce même jour le commandement, et se retira dans un château situé à deux lieues de la côte. Le lendemain on annonça au roi un gentilhomme nommé Fontenac qui depuis huit jours attendait avec une vive impatience l'arrivée de Sa Majesté pour lui proposer, disait-il, un moyen infaillible de prendre la Rochelle. On introduisit l'industrieux conseiller.

— Parlez, monsieur, lui dit le cardinal, qui se trouvait là : Sa Majesté prendra grand plaisir à suivre vos avis si l'objet en est praticable.

— Rien, monseigneur, n'y saurait mettre empêchement, et Votre Éminence est plus qu'homme du monde en état de juger que le succès est tout assuré puisqu'il dépend de la piété du roi.

— S'il en est ainsi, monsieur, répondit Sa Majesté, ne manquez pas de déduire votre plan.

— Sire, le voici : que Votre Majesté enrôle seulement

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tous les combaltnnts do son .irmco dans la confrérie du Rosaire, faisant le conimandoment à chaque officier ou soldat de porter un chapelet béni par un religieux jacobin, et dont il ô^^alora les forains, chaque matinée et nuitée, par autant d'Ave dévotement récités.

— Sans doute, monsieur, dit le cardinal en comprimant une forte envie de rire, ce moyen ne saurait manquer de faire merveille; mais je tiens de bon lieu que chaque combattant calviniste porte sous ses habits un feuillet de la Bible. Vous voyez donc bien que, vu l'égalité des armes spirituelles, Dieu, dans sa justice infinie, ne pourrait qu'il ne se tînt neutre entre les deux camps.

— Votre Imminence se garde assurément de la pensée que le Seigneur accorde sa divine protection aux huguenots...

— Ceci, messire de Fontenac, fournirait matière à controverse en un concile, et ne saurait devenir le sujet d'un conseil de guerre. Or les discussions théologiques sont d'ordinaire fort longues ; si j'ai bonne souvenance, on agita six mois durant, dans certaines conférences, la question da savoir si en cas extrême il était séant d'administrer le sain-) baptême avec du bouillon gras. Une pareille lenteur s'accommoderait mal aux nécessités d'un siège. Si le roi mon maître accorde quelque créance à mes humbles avis, il préférera pour le moment l'artillerie et les mousquetades aux chapelets consacrés même par un religieux jacobin. Car, voyez-vous, ajouta Son Éminence autant pour le superstitieux Louis XIII que pour le dévot Fontenac, les rois qui vont droit en besogne font état, plus que de toute chose au monde, des pratiques éprouvées par l'expérience ; ils ont foi aux miracles, mais ils ne s'en servent pas parce que les vues du Seigneur sont cachées, et que celles des souverains doivent être évidentes.

— Nous ne vous en savons pas moins gré, ajouta Louis XIII, de vos bonnes et pieuses intentions : nous voulons bien vous dire qu'il est de notre ferme volonté qu'en toute occasion nos armées se conduisent dévotement, et nos lieutenants y tiendront la main devant la Rochelle.

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On introduisit le même soir dans la chambre du roi un soldat venant de Saint-Martin. Il avait passé le détroit à la nage pour apporter une lettre importante. Ce courageux militaire, que l'on félicitait d'avoir, au mépris du plus grand danger, traversé un espace de deux lieues, répondit que sa plus grande peine avait été d'écarter les poissons qui se collaient à toutes les parties de son corps. La dépêche qu'il remit à Sa Majesté était renfermée dans une balle de plomb creuse pendue à son cou. Elle annonçait que le gouverneur de Saint-Martin ferait le lendemain une sortie contre les troupes assiégeantes, lesquelles ne s'étaient environnées d'aucune des précautions usitées en pareille situation. Le nageur intrépide fut admis dans les gardes avec une haute paye de vingt écus par mois.

Dès ce moment on fit au camp les plus promptes dispositions pour attaquer sérieusement la Rochelle. Louis XIII, abandonnant le château, dans lequel il s'était d'abord établi, planta son pavillon royal au milieu de l'armée. A partir de ce jour, le conseil tint chaque matin sous la tente.

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