‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 46 sur 91 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Visite d'Olivier Cromwell au père Joseph. — Le poignard du maire Guyton. — Les prélats guerriers. — Le cardinal de la Valette. — Bon mot de Bassompierre. — La flotte de Cléopâtre. — Un conseiller d'étrange sorte. — Echantillon des délicatesses d'esprit de Louis XIH. — Le cours la Reine. — Les cache-Mtards. — Les cavaliers. — Les garçons. — Le badin. — Le bijou. — Outrage à la beauté. — La marquise de Senneçay dame d'honneur. — La jardinière Brigitte. — Le page supposé. — Anne et Buckingham. — Le ponl des Soupirs. — Assassinat de Buckingham (23 août 1628). — Le ballet. — Vengeance d'un jaloux.

La nuit est sombre et orageuse, à peine aperçoit-on les longues files de tentes alignées le long de la côte. A

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l'ouest du camp royal, une grosse masse grisâtre se fond avec l'hori/on obscur, sur lequel tranche toutefois un drapeau blanc llcurdelisé dont cette masse est surmontée, et que la tourmente agite violemment. Là sommeille le roi de France. A l'est, et non loin du fossé profond qui ferme le camp, les tours gothiques, les flèches aiguës, les édifices élevés de la Rochelle se hérissent sur le ciel des nuits, tandis que des fortifications imposantes développent dans la plaine leurs angles redoublés. Par intervalles égaux, le flot d'une marée montante, en arrachant aux rochers un sourd mugissement, couvre le qui-vive réitéré des sentinelles. De temps en temps, à la noire surface des ondes scintillent ces lueurs phosphorescentes qu'on voit ordinairement précéder les tempêtes nocturnes. Un œil perçant peut découvrir en mer quelques lumières lointaines, brillant à fleur d'eau : ce sont les feux des Anglais campés sous les murs de Saint-Martin. Plus loin encore, deux tours au sommet desquelles étincellent des flammes tournoyantes indiquent les pointes des îles de Ré et d'Oléron ; entre elles se trouve l'étroite passe qu'on nomme le pertuis Breton. L'armée britannique a conquis ce canal important ; et c'est pour guider les vaisseaux vers la rade rochelaise que des phares sont allu^ mes sur ce point.

A quelque dislance du pavillon royal, deux tentes rapprochées et communiquant entre elles forment le quartier du cardinal. Au mouvement qui se fait remarquer à l'entour, à la garde formidable qui veille, au nombreux domestique qui circule, on croirait que Louis XIII est là plutôt que dans la tente silencieuse et moins bien gardée au-dessus de laquelle flottent les fleurs de lis. A cinquante pas environ, une toile modeste abrite quelqu e personnage, apparemment moins illustre, qu'un seul factionnaire défend d'une surprise possible en cet endroit à peu près isolé. Une lumière qu'on aperçoit à travers la toile éclaire la veille prolongée de celui qui campe sous ce tissu.

Au moment où le gros temps semble défier les plus

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hardis marins de se hasarder sur une mer furieuse, un canot vient d'aborder néanmoins dans une anse creusée entre des rochers, sous lesquels se cache cet esquif monté par trois hommes seulement. L'un d'eux, longeant la rive, protégé par l'obscurité, arrive au quartier du principal ministre. Se montrant alors, il marche vers la tente isolée où veille le personnage que nous ne connaissons point encore, en répondant France aux interpellations multipliées des sentinelles. « De la part du cardinal », dit-il brusquement au dernier factionnaire ; puis il soulève la toile.

« Salut, père Joseph du Tremblay ! articula lentement l'aventurier en découvrant sa tête.

— Est-il possible! s'écria le capucin, qui avait bondi sur sa chaise; vous, messire Olivier Cromwell!

— Parlons plus bas, mon révérend, j^ai foi dans votre loyauté.

— C'est justice: mais, bon Dieu! songez donc en quel lieu vous voilà 1

— Demeurez calme, répliqua le réformiste anglais à demi-voix ; ne voyez-vous pas que je porte l'habit français? De plus, j'ai su me procurer votre mot d'ordre, et sauf le cas de trahison, ma démarche est peu hasardeuse. D'ailleurs notre entretien sera bref.

A ces mots Cromwell, posant son chapeau sur la table, prit place à côté du capucin.

— Mon père, continua l'Anglais confidentiellement, je viens vous offrir la France.

— Que voulez-vous dire? demanda Joseph en souriant quoique ses yeux exprimassent en ce moment l'inquiétude.

— Il me semble, reprit Olivier avec aigreur, que je vous ai donné à Londres la démonstration qu'il n'y a rien de risible dans mes projets.

— Mais celui dont vous venez de vous ouvrir,..

— Est d'une exécution facile, si vous savez vouloir résolument.

— Je n'ai pas coutume de faillir dans mes résolutions !

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(lit lo moine, chez qui l'oxaltution fataliste commenv-ait à dominer la raison.

— Si jo n'avais cette pensée, viendrais-je devers vous à travcrd la tompôlo ot m'exposerais-jo sur une terre dont on puut, au retour du soleil, couvrir avec dédain mon cadavre descendu de la potence ?

— Parle/, vivement, messire Olivier; ce sera grand hasard si nous ne sommes surpris par quelque envoyé du r;)rdinal.

— Impossible. Kntendez-vous la pluie d'averse bruire ir la tente qui nous couvre?... Entendez-vous les vents

loufjueux de l'ouest faire ra<;o contre les arbres du voisinage? Ces marques insijjnes d'une nature en désordre endorment l'ambitieux satisfait. Hichelieu dort.

— II veille : n'a-l-il pas encore devant lui le but de Charles-Martel?

— J'ai la pensée qu'un homme peut atteindre plus haut sans prendre le soin hasardeux de se faire roi, répliqua Cromwell avec chaleur. Quant à votre cardinal, il est défaillant à viser au sommet de la puissance. Il y a folie, père Joseph, à darder jusque-là un regard d'aigle quand les ailes du noble oiseau manquent pour s'y élever, et ses fortes serres pour s'y retenir. Agissez avec moi de commune main, et nous portons à terre ce titan orgueilleux. J'ai grandi en Angleterre depuis notre séparation auprès de la tour de Londres. Lancé en un jour de tempête populaire à la chambre basse, je prends un soin particulier à réunir sur la cour tous les éléments d'orage qui fermentent au cœur des réformistes : mais cette marche conduirait trop lentement aux fins de mes desseins; votre assistance m'agrée, je viens vous la demander,

— Le moment vous semble-t-il favorable à former un parti, qu'on doit se proposer rapide en ses eflets?

— Sans doute, il faut agir sur le point que l'esprit de nos adversaires est pris ailleurs. Ecoutez : le duc de Rohan,qui commande dans la Rochelle, possède un grand courage, des vues élevées, une aptitude militaire sans seconde. En un mot, ce seigneur a fait preuve en plus

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d'une rencontre d'autant de grandeur réelle que votre cardinal cache de misérable subtilité seulement sous le voile d'une réputation usurpée. Cet homme supérieur, je l'ai vu hier; il fait grand état de vos talents, père Joseph : vous tenant pour le flambeau du ministre dont vous paraissez être le simple agent. Eh bien ! que votre bouche me fasse ouïr une parole d'adhésion, et Rohan jette sur vous la dépouille superbe de Richelieu; Louis XIII devient votre esclave comme il est celui de cet intrigant.

— Henri de Rohan est calviniste; en prenant liaison avec lui, je mettrais mon salut en péril.

— Messire du Tremblay, je serais tombé en un grand mécompte touchant votre caractère, si vos scrupules se traînaient, débiles et rampants, sur de si misérables sentiers. Mais j'ai su mieux lire à travers ce froc, qui, pour la tourbe seule, enveloppe votre cœur généreux. Par notre pacte, vous seriez en aide à la vraie religion, à celle assise sur l'équité. Rohan s'est fait trop grand pour songer à soumettre son pays aux sectateurs de Calvin. Il ne se prend à combattre que pour conquérir une foi libre, une pensée inaliénable, dont le catholicisme dénie l'exercice. Vous les octroieriez, vous, père Joseph, ces libertés, ces garanties de croyance qui doivent être, aux yeux des hommes sages, le droit sacré de tous. Vous accompliriez un changement si désirable; car, les destinées amies nous ayant favorisés, la France, que votre ministère rendrait calme, prospère, forte, et l'Angleterre, dont vous auriez pris en protection les franchises religieuses, vous donneraient, en récompense de ces signalés offices, la triple couronne du souverain pontife.

— La triple couronne ! s'écria du Tremblay mis debout par un soubresaut convulsif.

— Le temps s'écoule, la pluie cesse, l'orage s'éloigne ; je fais, à tort peut-être, mépris du péril qui m'environne; gardez maintenant de m'interrompre.Si l'on apprécie avec une particulière sagesse les ressources d'attaque remises aux mains de Louis XIII et les moyens de défense dont Rohan est homme à tirer si grand effet, on concevra dif-

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iicilcnicnl que la Hochello coure le ha«ard d'étro soumiso colto annéo : la famine seule pourrait la réduire, cl quand notre sultinribanque de Buckingham échouerait contre l'ilo do Hé, ce dont vos généraux peuvent faire espérance en raison du temps perdu, votre armée navale ne serait pas, que je présume, Imbilo à empêcher la nôtre de ravitailler les Hochelais. Rohan,sans risque, sans dommage aucun, ferait donc sortir de celte place une partie do sa garnison avec lui-même. Les calvinistes pourraient prendre en grande conliance les dignes lieutenants de cet homme fort, surtout s'il laissait en leurs murs cette Marguerite de Bcthune, sa femme, noble fille du grand Sully, qui défendit Castres en 1625 plus réellement que votre Pucelle à demi fabuleuse ne défendit jadis Orléans. Par une belle nuit, poursuivit Cromwell en s'approchant du capucin, six mille assiégés quittent la forteresse, s'embarquent sur une partie légère de notre flotte et cinglent vers l'Angleterre. Le chef calviniste ayant grossi son détachement d'Anglais adextrement choisis parmi les parlementaires, lève l'ancre derechef, débarque au nord de la France et marche sans retardement sur Paris, tandis que l'armée royale canonne la Rochelle à cent vingt lieues de là.

« Un appel est fait par bouches et plumes secrètes aux calvinistes, aux partisans de la reine mère, à ceux d'Anne d'Autriche, à ceux de Gaston, à tous les ennemis du cardinal. Cent mille hommes armés entrent en la capitale et reçoivent avec une allégresse grande le commandement d'un renommé capitaine, qui met le royaume hors d'un esclavage honteux. La reine Anne est proclamée régente. Rendu en temps opportun au Louvre, vous prenez en main les rênes de l'Etat, vous devenez le maître et n'accordez même un royal service à Louis XIII qu'en la considération de certaines promesses qui font bonne garantie à tous les partis. Gaston reçoit le titre de lieutenant général, Rohan ceint la couronne de Navarre et l'épée de connétable, Richelieu est livré au ressentiment de ceux qu'il a trahis et tourmentés... Qui peut apporter obstacle à ces

divers résultats? Louis se voit menacé du débarquement des Ang;lais, les Rochelais donnent l'appréhension d'une sortie; l'Espagne, la Lorraine, la Savoie arment contre la France : le salut ne se fait voir que dans la résignation.

« Toutes choses étant ainsi réglées, on songe à se procurer un rejeton royal. En cette matière délicate, la duchesse de Chevreuse sera d'un grand secours à Votre Révérence ; mais j'aurai à vous faire agréer que le plus beau danseur de l'Angleterre ne prenne si petite part que ce soit à cette combinaison ; car vous pensez bien, vénérable Joseph, que je n'aurais pas choisi un plan si vaste en haine de mes intérêts ; voici venir mon tour. Trente mille hommes ayant le duc de Rohan à leur tête descendent en Angleterre, chaudement servis par les parlementaires. Les brandons de la discorde brûlent, vous le savez aux plaines britanniques; le trône chancelle sous ce Charles que dirige l'incapable et vaniteux Buckingham. Un homme résolu peut dès aujourd'hui porter à terre cette monarchie qui croule... Je serai cet homme... Alors ma destinée se fait voir dévoilée , je tombe dans le précipice qu'ouvrit mon audace, ou bien sur le front d'Olivier Cromwell brille l'auréole de gloire promise par la sylphide de Windsor. Je connais la force du parti dont les passions m'obéissent : mon sort en Angleterre ne saurait être inférieur à celui que j'aurai aidé à vous faire en France... Ces destins accomplis, la tiare peut vous luire. Qui serait si téméraire en Europe que de la disputer à nos efforts unis?... Vous êtes-vous pris à suivre, à peser en votre sagesse et prudence tout ce que je viens de déduire? Des obstacles, je n'en vois point sur les chemins que j'ouvre par la pensée à votre fortune et à la mienne. Rohan et moi avons compté sur votre génie, acceptezvous? »

Le père Joseph était habile, entreprenant, enthousiaste surtout ; mais une entreprise aussi gigantesque étourdissait sa raison •. il l'avoua franchement à Cromwell.

— Olivier, lui dit-il, sans être devin on peut vous pro-

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motlro uno grando et prochaine élévation : le» faHtcs en sont écrits dans votre Ame et vos projeta en donnent la dômonslratioii évidonto. L'expédition dont vous faite» espérance peut même tout d'un coup réaliser tant d'heur, tant do gloire, et je l.i liens pour exécutable, fors un seul point douteux.

— l^^t lequel ? deniuiula vivcmeiil Olivier.

— (]olui du départ. Il n'est point échappé à votre expérience (pie M. de Huckinj^ham a perdu l'occasion d'atta- (juer Saint-iMartin avec avantage. A cette heure, la place Lst capable de résister, et votre général aura que je présume, à combattre en rase campagne l'habile maréchal de Schomberg. Si l'armée anglaise est en nécessité d'abandonner l'île, réfugiée sur ses vaisseaux elle trouvera tôt notre escadre, que je tiens, quoi qu'on die, pour imposante et que le brave Montmorency commande. Or, le succès de votre tentative demeure en la dépendance d'un combat maritime. Si vous succombez, le plan arrêté entre Hohan et voua s'évanouit : étant vrai que vous ne pouvez rien faire sans vaisseaux. Toute la question est là, messire Olivier.

— Mais si nous agissions dès demain?

— Vous en auriez licence si vous étiez généralissime ; mais votre crédit dans l'armée anglaise, moins sûr qu'au parlement," est encore proportionné au rang d'un simple colonel, et Buckingham tout léger qu'il est, ne se défera pas sur votre avis d'une partie de son escadre, même en espérance d'une diversion qu'il estimerait utile, tant que son propre sort lui semblera courir quelque hasard.

— Ceci est à craindre, dit Olivier d'un air réfléchi. Il faudrait, pour tomber en telle imprudence, qu'il entrevît la jupe de votre reine.

— Ce talisman est resté dans Paris.

— Enfin si de bonne fortune nous pouvions agir ce que Dieu veuille permettre en sa grâce, compterais-je sur vous^ père Joseph?

— N'en doutez pas.

— Voilà tout ce que j'ai le droit d'attendre de vous,

continua l'Anglais en pressant la main du moine. Puis, dérangeant un coin de la toile et levant le bras vers une haute tour de la Rochelle, il ajouta : — Au sommet de ce vieux monument apparaîtrait un feu inaccoutumé le soir du départ. A trente jours de là, nos tambours battraient aux portes du Louvre.

— Vous m'y trouveriez.

— J'y compte.

Ici les deux ambitieux se serrèrent de nouveau la main. Gromwell s'éloigna. La tempête était apaisée quand il rejoignit le canot caché sous les rochers. Il restait encore deux heures de nuit, et la moitié de ce temps suffit à deux robustes rameurs pour traverser le détroit qui sépare les plaines de Saint-Martin du pays d'Aunis. Lorsque le réformiste rentra dans son camp tout dormait encore autour de sa tente, et le sommeil du soldat était généralement appesanti par de copieuses libations du vin assez médiocre qui croît entre les marais salants dont l'île est couverte.

Au moment où Louis XIII établit son camp sous les murs de la Rochelle, les habitants songeaient à élire un maire dont le caractère exempt de faiblesse répondît au serment qu'ils avaient fait de supporter toutes les rigueurs d'un long siège plutôt que de perdre leurs privilèges et leur liberté. Les Rochelais portèrent les yeux sur Guyton, citoyen jeté parla création dans ce moule désormais brisé d'où sortirent les deux Brutus. II refusa d'abord la magistrature, mais vaincu par les instances de ses concitoyens, cet homme fort accepta. « Puisque vous le voulez, dit-il « en tirant son poignard, je suis maire, mais à condition « que j'aurai licence d'enfoncer cette dague dans le sein « du premier d'entre vous qui parlerait de se rendre. « Vous tous qui m'avez élu, ne manquez pas d'en user de « la sorte avec moi si je devenais infidèle à l'honneur « jusqu'à proposer une capitulation. Je dépose cette arme « affilée sur la table du conseil afin qu'elle soit toujours « prête à punir le Rochelais dégradé qui demanderait à « porter sa soumission aux tyrans. » Le soir même de

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«on éloclion, un des nmis de (luyton lui représentait que In famine, plua terrible encore que le fer ennemi, pourrait réduire les jissiépés à la plus allrcusn détresse. « Sans * doute, répondit le maire avec calme, mourir de faim est « une chance que j'ai prévue. Il faudra bien que vous et « moi en venions là si nous ne sommes secourus. Mais « Dieu permettra qu'il reste un citoyen pour fermer les « portes de la ville. »

Une forteresse {gouvernée par un tel homme et dont la défense était confiée au dtic de Rohan paraissait difficile A réduire, ou du moins le sièfje semblait devoir se prolonger. On s'y attendait dans le camp de Louis XIII, aussi l'armée royale se préparait-elle à des attaques d'une vigueur soutenue. Le cardinal de Richelieu, qui voulait bien laisser le roi son maître se livrer à la témérité d'un soldat, se ménageait toute l'autorité d'un généralissime. Les maréchaux venaient au conseil à son quartier. Le mot d'ordre en partait journellement; les rapports s'y concentraient chaque soir : Son Eminence se réservant, disait-elle, d'informer Sa Majesté de tout ce qu'elle devait apprendre. Pour donner plus d'appareil à ses attributions martiales, le prélat guerrier paraissait aux revues cuirassé, le casque en tête, l'épée au côté. Mais comme cet accoutrement militaire n'avait pas le pouvoir d'elTacer du souvenir des généraux, la calotte, la croix pectorale et la soutane qui encadraient ordinairement le visage du ministre, ces officiers souriaient quelquefois à l'aspect de l'Achille tonsuré, moquerie mal réprimée dont il s'offensait secrètement.

Ce genre de métamorphose donna souvent lieu à des incidents comiques. Le cardinal de la Valette, archevêque de Toulouse, avait été appelé aussi au commandement des troupes ; mais joueur intrépide, prodigue à l'excès, acquéreur à tout prix des faveurs du sexe, il montait en même temps à l'autel et à l'assaut afin de cumuler les bénéfices ecclésiastiques et les émoluments militaires. Un jour, pendant le siège de la Rochelle, la Valette, après avoir dit sa messe, se hâtait de revêtir ses armes pour se

rendre au conseil. Dans sa précipitation, il saisit l'étole qu'il venait de quitter, au lieu du baudrier qu'il devait prendre, et passa son épée dans la ganse destinée à lier ensemble les deux parties de l'ornement du lévite. Le maréchal de Bassompierre, malin plaisant, rieur à tout propos, fut le premier à s'apercevoir de la bévue du cardinal. S'approchant de lui, il lui demanda, en touchant son étrange ceinturon, si le roi s'était enfin décidé à suivre le plan de campagne du dévot F'ontenac. « J'éprouve « quelque contentement d'en avoir avis, ajouta-t-il, et je « vais commander une étole, puisqu'elle doit faire partie « du costume des généraux. »

Le généralissime cardinal ne pouvait avoir pour aide de camp un capucin proprement dit. Le père Joseph, appelé à des fonctions guerrières, dut modifier un peu son habit ordinaire : il ceignit donc ses reins d'une écharpe frangée d'argent dans laquelle il passait son épée, à peu près comme un arlequin de nos jours engage sa batte dans une ceinture de cuir. Sa Révérence n'osant pousser la mascarade jusqu'au casque se contenta d'envelopper sa tête, entièrement tondue, d'un morceau d'étoffe rouge, en sorte que l'honnête moine franciscain légèrement altéré par le corps, était à peu près mahométan par la tête,

La flotte de Cléopâtre ne s'était pas éloignée des côtes, et le superbe Buckingham eut à s'en féliciter. Battu d'abord sous les murs de Saint-Martin, il se retira en assez mauvais ordre vers la tête de l'île, où M. de Schomberg l'attendait. Le général anglais possédait cette valeur, première vue du soldat, qui n'est que la dernière du capitaine. En voyant les formidables dispositions du maréchal français, ce guerrier de parade s'avisa un peu tard de son inexpérience sans toutefois l'avouer à ses lieutenants. Habitué à dominer tout ce qui l'entourait, il ne pouvait souffrir le moindre conseil; il eût été trop pénible de faire soupçonner sa nullité. Buckingham prit une position essentiellement vulnérable sans même s'apercevoir que Schomberg, par des manoeuvres habiles, avait assigné un

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