C.llUO.NIyUES DE L tHilL-DE-UiJia I
campcmoiil à son onnomi. Lo duc s'abandonna des lurs a une confiuncu chovalorusquc, admirable dans les ballades, mais insuflisanlc dans les camps, cl qui consiste à penser ipic la vaillance osl l'unique arbilro des combats. Croyant commander à des troupes invincibles, il reçut la bataille avec empressement et la soutint avec intrépidité. .Mais l'art militaire, cette science qui plus tard faisait préférer à Turennc les petites armées aux grosses ; ce tact né de l'expérience et du jugement triompha bientôt des malheureux elForts de l'armée britannique : elle fut défaite et contrainte, après de grandes perles, à regagner son escadre. La fortune trahit encore Buckingham sur ce théâtre llottant. Henri II, duc de Montmorency, créé amiral de France à l'âge de dix-huit ans, Montmorency, héros par succession, grand capitaine par inspirations héréditaires, livra plusieurs combats à la flotte de Gléopâtre, qui, vaincue dans tous ces engagements, dut enfin s'éloigner des parages de la Rochelle. Mais si la marine anglaise ne montra pas en cette occasion sa supériorité devenue depuis aussi constante qu'irrécusable, elle continua néanmoins d'entretenir avec la place assiégée des relations suivies qui la mirent en étal de résister aux attaques réitérées des troupes royales. Louis XIII fut gagné par l'arrière-saison sans avoir obtenu aucun avantage marquant sur les calvinistes.
Des vents furieux soufflant de la haute mer assiégeaient chaque nuit les tentes françaises et les inondaient d'un déluge d'eau salée. Quelquefois des rangées entières de ces tentes, enlevées par la tempête, laissaient à découvert nos soldats endormis, qui, le matin, s'éveillaient frissonnants et pénétrés d'humidité. Le roi se décida à lever son camp, sans toutefois abandonner le blocus. Les troupes prirent des cantonnements dans un demi-cercle d'environ deux lieues ; le militaire, commensal obligé de son hôte, devint souvent quelque peu plus auprès de l'hôtesse. Le pays était pauvre, clairement semé de châteaux et même d'habitations bourgeoises : l'armée n'y trouva point les délices de Gapoue. Des officiers généraux, voire des maré-
-98 CHRONIQUES DE l'œ;IL-DE-BQEUI'
chaux de France, occupaient de simples cabanes où le contact habituel d'une population misérable les exposait à plus d'un genre de désagrément. Un jour le maréchal de Bassompierre parut au conseil avec un pou sur ses habits. Louis XIII aperçut le premier ce témoin inaccoutumé des conférences royales.
— Par saint Louis ! dit le roi en désignant du doigt l'épaule du vieux guerrier, il m'est avis, mon cousin, que vous amenez là un conseiller d'une étrange sorte.
— Quel est-il donc, sire?
— Montrez-le au maréchal, reprit Sa Majesté en faisant signe à un jeune page de saisir l'intrus.
— Un pou, dit tranquillement Bassompierre en le regardant sur une feuille de papier; je le tiens pour être de la belle espèce. Sire, ce sont là des profits ordinaires à la guerre; et j'ai souvenance que le roi, votre glorieux père, en eut sa part en plus d'une rencontre. Ce prince illustre n'était point tant mal adexlre à donner le tour d'épaule : foi de gentilhomme I on eût dit qu'il s'y était appris en la cour des Miracles sous la direction du prince des gueux.
— Sur mon âme, cher cousin, continua Sa Majesté en regardant avec intention l*insecte ignoble, il faut que je l'avoue, vous avez fait là un élève dodu.
— Je n'en ferai pas vanité, sire, de peur qu'on n'ait la pensée qu'il n'y a que des poux à gagner à votre service.
— Voire embonpoint serait, en tout cas, une marque du contraire, répondit Louis XIH légèrement piqué mais toujours riant. Je maintiens même que vous fûtes de tout temps entretenu en bonne chair : si ma mémoire ne faut, vous étiez déjà gras lorsqu'en 1621 vous faisiez votre entrée d'ambassadeur à Madrid caracolant sur une mule... Ce devait être chose assez plaisante à voir qu'une mule montée par un gros âne '.
1. Cette plate plaisanterie est historique : on l'a conservée ici pour donner une idée des délicatesses d'esprit de Louis XIII dans ses rares éclairs de gaieté.
CHRONIQUES DE L'nEIL-DE-nnP.UÎ" *ii^.>
— Ah 1 «iro, le mot est par trop jovial : de ^'rAce, ayez souvenance que j'nvais l'honneur do représenter Votr©^ Majesté.
A cette repartie spirituelle toutes les lèvres se pincèrent avec force pour comprimer un sourire; et le roi, qui no riait plus, fronça rudement le sourcil.
Les désastres de l'armée anglaise avaient paralysé le hardi projet d'Olivier Cromwell ; vainement Joseph tourna-t-il longtemps les yeux au retour de chaque nuit vers la plus haute tour de la Hochelle: le signal lumineux ne s'y montra point. Ce capucin, qui après avoir mûrement pesé les chances de l'expédition qu'il devait partager s'était convaincu qu'elle en présentait peu de contraires, déplora secrètement la défaite des Anglais, cause unique de sa déception : les ambitieux n'ont une patrie que sauf le bon plaisir de leur intérêt personnel. Du Tremblay espéra toutefois que la campagne suivante serait plus favorable à ses vues. Buckingham s'était éloigné des côtes de France ; mais en les menaçant de son retour prochain à la tête d'une expédition tellement formidable, et, disaitil, si évidemment invincible, que nulle armée ne pourrait lui disputer la victoire, et que les Hochelais seraient sans peine délivrés.
Le roi, Gaston, Richelieu et bon nombre de courtisans revinrent à Paris vers la fin de décembre, les beautés de la cour s'en applaudirent ; et comme l'hiver fut beau cette année-là, nos guerriers, fiers d'une campagne pourtant assez insignifiante, se prodiguèrent dans les lieux publics aux yeux des dames longtemps privées d'une si noble vue.
Il était alors du meilleur ton de se montrer au cours *, promenade plantée sur la rive droite de la Seine par Marie de Médicis au temps de sa régence. Les femmes de condition relevée y paraissaient soit en carrosse, soit montées sur une haquenée richement couverte ; et depuis quel-
1. La promenade appelée encore aujourd'hui le cours la Reine et qui borde les Champs-Elysées du côté de la Seine.
300 CHRONIQUES DE l'(»IL-DE-B0EU1'
que temps la coquetterie avait conquis sur l'austérité des confesseurs que les belles sortissent sans le masque jaloux sous lequel, durant de longues années, elles avaient dû cacher leurs traits en public. Le cours, dont le nom est formé du mot italien corso, se composait de trois allées parallèles longues de 1.550 pieds chacune; elles étaient environnées de fossés, et l'on y entrait, aux extrémités, par deux grandes portes que fermaient des grilles de fer. Cette enceinte, oîi la bourgeoisie n'osait guère paraître, était, à la moindre lueur de soleil, le rendez-vous du grand monde. La galanterie heureuse demeurait seule fidèle au port Saint-Bernard, à Vincennes, au pré aux Clercs, surnommé le cours mélancolique.
Dans la promenade à la mode on se salue sans se connaître. Les cavaliers se tiennent presque toujours découverts. Si les dames quittent leurs carrosses pour se donner quelque exercice, l'étranger qui les voit est frappé du luxe d'ampleur des vertugadins qu'elles portent et qui permettent à peine à deux femmes de se promener côte à côte dans des allées larges de dix pieds. Ce vêtement, imaginé sans doute pour couvrir les suites fréquentes des amours faillibles, a reçu le nom de cache-Lâtard. A l'époque que nous peignons, on se plaisait à choisir des dénominations clairement significatives.
En passant de Florence à Paris, les habitudes du cours n'ont point été altérées : ici, comme aux bords embaumés de l'Arno, les femmes, en se promenant, montrent pour signaux îi leurs amants des nœuds de rubans ou d'autres atours dont la couleur, le placement et la forme, convenus d'avance, constituent un langage mystérieux inconnu des maris. Dans ce joli dialecte, un nœud placé sur le cœur s'appelle le mignon y' un autre attaché bien au-dessous et vers la pointe inférieure du corset, se nomme le favori. Une toulîe de soie rose mise au sommet de la tête prend le nom de galant. Mais heureux le mortel qui voit sur la gorge de sa belle un dizain de perles I c'est l'assassin, et l'hymen est absolument sans défense contre les coups qu'il porte. On reconnaît encore dans l'empire des modes
CHRONIQUES DE L'ur:iL-DE-IUJi:UK 301
iiuo autre sorte d'assassins : ce sont, parmi les mouche» dont les femmes se couvrent le sein, de petites l)undes alTectant lu l'orme oblongue, comme pour cacher une blessure au Cd'ur.
lin général, tout unage, tout caprice de la beauté décèle une inspiration galante : les cheveux frisés sur les tempes sont les cavaliers ; ceux pendant le long des joues ont la dénomination plus vulgaire de garçons. Un nœud qui joue au bas de l'éventail est le badin. A l'église, on ne saurait se produire sans le hijou, petit livret renfermant le plus souvent tout autre chose que des prières, et dont les estampes sont plus propres ù faire battre le cœur qu'à le sanctifier.
Pendant que toute la brillante noblesse revenue de la Rochelle retrouvait, après une longue continence, les encouragements des mignons, des favoris et des assassins, Louis XIII faisait à la reine quelques visites du matin, courtes, à peine polies, et mêlées de ces bâille»ments qui chez ce prince étaient des phénomènes physiologiques assez fréquents. Hors de cette insipide société, Anne d'Autriche, habituellement seule, retrouvait ses souvenirs et les lettres de sa chère Marie. Une seule fois durant lliiver le roi, sollicité par je ne sais quel vouloir inaccoutumé, emmena la reine à Versailles, et passa vingtquatre heures avec elle dans le petit château qu'il venait d'y faire bâtir. Trente-quatre ans plus tard, une chambre mystérieuse de ce rendez-vous de chasse devait retentir doucement des soupirs d'une chasteté expirante ; là, M"« de la Vallière s'abandonnerait, âme et corps, à un amant auquel son cœur enivré ne reconnaîtrait qu'un défaut : celui d'être roi. Rien de semblable ne put s'accomplir dans l'entrevue du couple royal. Une HUe d'honneur, témoin caché de cette scène stérile, en donna, quelques jours après, de tristes détails. Elle avait vu de belles formes, une nature puissante, des charmes créés pour exciter le délire, prodigués par une complaisance fervente dans l'espoir d'un sacrifice légitime. Et malgré ce trésor d'appas, un outrage! cet outrage si sensible à la beauté...
302 CHRONIQUES DE l'ot:il-de-boeuf
Le misérable hiérophante, défaillant aux mystères d'un culte charmant, avait fait retomber les voiles du sanctuaire sur une victime rou^e de honte, et dont l'amour-propre seul était sacrifié.
M'"* de Lannoy, retenue depuis plusieurs mois chez elle par une maladie, ne faisait plus qu'à de rares intervalles son service de dame d'honneur, qui d'ailleurs était fécond en désagréments pour elle. Anne n'avait pu oublier que cette femme n'était placée près d'elle qu'en qualité d'espionne : elle l'accablait d'un silencieux mépris. La marquise de Senneçay, admise en survivance de cette vieille titulaire, remplissait déjà ses fonctions. Sa jeunesse, son affabilité, les grâces de sa personne rendaient ses services aussi agréables à la reine que ceux de sa devancière lui avaient été déplaisants. Cette dame montrait beaucoup de dévouement à Sa Majesté ; elle s'attachait à la distraire, écoutait ses plaintes, essayait de la consoler, et, faute d'y réussir, pleurait quelquefois avec elle. M™« de Senneçay ne tarda point à inspirer une certaine confiance à l'isolée souveraine ; mais celle-ci ne lui disait pas tout, et les vrais secrets de son cœur ne pouvaient encore s'épancher entièrement que dans ses lettres à sa chère Marie.
Anne ayant certain soir terminé un de ces écrits consolateurs, appela Brigitte, sa fidèle femme de chambre, pour porter ce message au courrier, non moins fidèle, chargé de remettre ordinairement cette correspondance secrète. Brigitte n'est point un personnage nouveau : on ne peut avoir oublié l'adroite jardinière du Val-de-Gràce, qui, le lendemain d'une nuit fatale, se montrait si prompte à boutonner le haut-de-chausse sous lequel la surintendante cachait ses charmes enchanteurs. M™" de Ghevreuse, selon sa promesse, prit cette fille à son service : l'intelligence qu'elle montrait sous le chaume de son père s'accrut prodigieusement à ce nouveau posta. La petite posséda bientôt un fonds d'adresse et d'expérience digne de s'exercer au Louvre même; aussi plusieurs courtisans en avaient-ils enseigné les éléments à la jolie Brigitte dans le mystère de sa mansarde. La duchesse, qui voulait près-
CIIRONIQUBS DK (/(IRIL-DE-IUKUP 303
quo autant do bien quo ces messieurs à sa protégée, l'offrit comme un cadeau précieux à l'épouno de Louis XIII. lillle entra profondèmenl dans les bonnes grâces de sa maîtresse : Brigitte seule, depuis l'oxil do Marie, fut véritablement la confidente do sa maltresi>e ; seulu elle couchait dans son appartement. Kn un mot, si cette princesse eût possédé les prérogatives de son rang, la fille d'un jardinier aurait ou des intendants, des lieutenants généraux, voire des maréchaux de France pour protégés. Le ciel ne permettait pas qu'il en fût ainsi ; Richard continuait de cultiver les potagers du Val-de-Grâce, avec une grande indépendance toutefois : qui eût osé donner des ordres au père de M"« Brigitte? Il avait dans le couvent toutes les allures d'un conseiller ; peut-être en certaines circonstances en prenait-il le titre : c'était, dans cet empire mystique, un Hichelieu au petit pied, à la perfidie près. Du reste, quand sa fille venait le voir, elle ne manquait jamais de recevoir la visite des nonnes, Tabbesse en tête : ces bonnes religieuses avaient du savoir-vivre, ou, si l'on veut, du savoir-faire, et leurs chapelles en étaient mieux ornées. Brigitte, appelée par Anne d'Autriche, n'entra pas seule dans sa chambre.
— J'aurais cru faillir à mon devoir, dit la fille de Richard, si je n'avais présenté à Votre Majesté un mien parent, page à la cour de Lorraine, et qu'un négoce touchant de près son cœur appelle à Paris.
— Dieu 1 s'écria la reine, les traits de ce jeune homme...
— Sont fort ressemblants à ceux de votre plus affectionnée servante I interrompit le page, que son justaucorps bombé vers la poitrine trahissait grandement.
— Serait-il vrai? Toi, chère Marie!...
— Moi-même, répondit la surintendante en pressant Anne sur son cœur.
— Ah I Marie, en l'état oà je suis, j'avais besoin de grandes consolations, reprit Sa Majesté après un long embrassement; le ciel me devait les tiennes.
— Peut-être, ma gracieuse souveraine, son infinie bonté vous en réserve-t-elle de plus touchantes.
304 CHRONIQUES DE L'(ffilL-DE-BŒ:UF
— Que veux-tu me faire entendre?
— Ecoutez, les moments sont chers, car la nuit peut être rapide plus qu'à l'accoutumée, et mes paroles doivent se garder d'y tenir trop de place. Votre lettre au duc de Buckingham, arrachée par la trahison de l'infâme cardinal, avait fait une vilaine peinture des intentions de Votre Majesté aux yeux du seigneur anglais après l'échec dont Cet écrit a été la cause sensible. Ma bonne souveraine, qui ne fit jamais voir en son esprit une pensée perfide, passait cependant pour avoir usé d'une fourbe, au grand dommage de l'homme du monde le plus touché de ses charmes et qualités. Je n'ai pu soulfrir que semblable soupçon ternît une aussi belle vie. Je quittai donc vers la fin de l'automne la cour de Nancy, où mon cœur commençait à s'affadir un petit des soupirs du seigneur duc, et je fis voyage vers l'Angleterre. Buckingham s'occupait déjà à Portsmouth de former une seconde et toute-puissante expédition destinée à secourir la Rochelle...
— Et je fais espérance, interrompit vivement Anne d'Autriche, que tu as pris grand soin de dire au duc que cette malheureuse lettre ne fut écrite en aucune intention méchante de ma part, et qu'elle tomba tout entière de l'enseigne malice du cardinal.
— J'allais en Angleterre pour cela I répondit la surintendante, qui mentait un peu en cachant le charme que le souvenir du comte de Hollande avait prêté à ce voyage.
— Dis-moi, chère Marie, Buckingham est-il de présent assuré de mon innocence ?
— Je le tiens du moins merveilleusement disposé à s'en convaincre. Mais Votre Majesté se mettrait difficilement dans la pensée tout ce que les hommes font voir d'incrédulité touchant les sentiments des femmes; il leur faut toujours des preuves... Le duc vient vous en demander, ajouta tout bas M™^ de Chevreuse.
— Il vient ! dit avec feu la reine, dont le visage se colora subitement d'un vive rougeur... Faudra-t-il, pour lui paraître innocente...?
— Être le contraire au jugement des casuistes. L'amour
CKRONigCES DE L*(IÎIL-DE-H<ti:i;i' HOÔ
est ainsi fait, madame, on ne saurait rien lui prouver que par dos sacrifices.
l-ln co moment Anne d'Autriche se rappela, par malheur, la scène humiliante do Versailles, arrivée le matin mênjc; ses traits, teintés naf(uùre d'nne couche légère de carmin, devinrent alors pourpre.
— Où se trouve ù cotteheureM.de Buckingham? s'écria la reine, dont le regard étincela tout ù coup de honte et d'amour...
— Vous allez le voir, dit la duchesse avec une sorte de solennité. Kt courant ouvrir la croisée communiquant au pont (tes Soupirs, Marie introduisit un cavalier qui, laissant tomber son vaste manteau brun, parut dans tout l'éclat d'une riche et séduisante parure... C'était le favori (le Charles !•'.
— Ah! Georges! Georges! balbutia la reine d'une voix étoufTée en se laissant aller presque évanouie dans les bras de Buckingham.
— Anne ! chère Anne ! s'écria l'Anglais en couvrant de baisers la fille de Philippe III, à toi jusqu'à mon dernier soupir !
Le duc avait à peine prononcé ces mots, où tout ce que nous" ignorons des mystères d'Amiens était révélé, et déjà le faux page, Brigitte et la lumière avaient disparu. Un rayon adouci de la lune, voilée d'un nuage diaphane, éclairait faiblement cette scène passionnée. Quelques instants plus tard, des rideaux semés de fleurs d'or ondulaient en plis soyeux autour d'un couple enivré, qu'ils dérobèrent bientôt.
— Ah î oui, vengeance ! vengeance d'un horrible outrage, murmura l'accent éteint d'une personne qu'on ne pouvait plus voir... ; mourir ensuite s'il le faut, mais mourir vengée 1...
Et l'accent se tut... et le pâle rayon de la lune, qui glissait obliquement sur les rideaux, semblait caresser le sanctuaire qu'ils fermaient.
Le plaisir veille avec persévérance ; mais ce n'est pas au profit de la raison. Une voix douce, une voix impor-
306 CHRONIQUES bE l'oEIL- DE -BOEUF
tune pourtant, dut faire entendre un prudent avis sous la voûte de soie où se balançaient, invisibles émanations de bonheur, les soupirs issus d'une nuit trop rapide. Déjà quelques traces enflammées se montraient à l'orient, comme les déchirures d'une étoffe éclatante. A peine un coin du manteau des nuits pouvait-il encore protéger la retraite de Buckingham à travers les arbres dépouillés de feuilles qui entouraient le pont des Soupirs. Pour arriver jusqu'à l'appartement d'Anne d'Autriche, le duc avait semé de guinées l'espace parcouru ; mais au retour du soleil, nulle séduction ne pourrait le sauver d'un danger imminent. Il partit... Anne, palpitante d'une vengeance toujours trop imparfaitement accomplie au gré des dames espagnoles, Anne, presque nue, et livrant au regard des charmes qui pouvaient en défier la critique, suivit le beau vengeur jusqu'à la croisée. Elle avait une main jetée autour de son cou, l'autre était engagée dans l'une des siennes, et la fixait contre un cœur dont rien ne déguisait ni la douce chaleur ni le battement précipité : rien que le tissu vivant qui l'enveloppait. L'adieu fut lent, malgré les prudentes exhortations de Marie, qui fuyait aussi. Le baiser final se prolongeait, il se compliquait d'un dernier transport et d'une invincible tristesse. Le mot Pour jamais! expira entre les lèvres de Buckingham ; il vint heurter douloureusement celles de son amante... Enfin on se sépara.
Longtemps la reine, un pied sur le pont des Soupirs, l'autre dans sa chambre, eut les yeux fixés vers le point où le corps du ministre anglais venait de se fondre avec les ombres. Tout à coup un groupe de nuages couvrit en partie les traces enflammées qui croissaient à l'horizon; puis, se dentelant de lumière, ces masses vaporeuses afl'ectèrent bientôt la forme d'une auréole semblable à celle dont le peintre se plaît à ceindre la tête des bienheureux. Ravie en extase par son efl'ervescence autant que par cette combinaison fantastique des vapeurs éthérées, Anne crut voir apparaître, derrière les nuages, Buckingham magnifique, resplendissant de pierreries, tel enfin qu'il se
CHRONIQUES OK L'tHilL-DE-BOKUF 3(>7
montra pour la première fois au Louvre. Il s'élevait ma- ]ostueusomont dans l'ospaco céleste; mais son visage était pfile, un jet 3aii|,'lant s'échappait de son côté gaucho... illusion inexplicable, avertissement incompréhensible! A six semaines do cette nuit fortunée, la reine apprit que Huckingham venait de tomber soAis les coups d'un assassin (23 uoiU 1628).
On a dit que le duc, victime du fanatisme, avait payé de sa vie son éloignement pour les doctrines du puritanisme. Cette version oil're peu de vraisemblance : les exaltés de la secte écossaise, sans être encouragés par le favori, ne lui inspiraient pas plus d'antipathie qu'il n'éprouvait de sympathie pour les calvinistes anglicans. Il faut chercher ailleurs la cause de sa mort.
Nous croyons l'avoir rapporté déjà, Richelieu faisait surveiller partout ses ennemis et ses amis ; les agents secrets qu'il soudoyait dans toutes les cours lui faisaient tenir des renseignements scrupuleux sur ce qui s'y passait ; et sa politique, éclairée de ce qu'on méditait à l'étranger pour ou contre la F'rance, agissait d'après ces données mystérieuses bien plus que d'après les documents authentiques des ambassadeurs. Or le cardinal sut qu'au retour de son expédition malheureuse Buckingham s'était rendu à Portsmouth afin d'accélérer l'armement d'une nouvelle flotte, qu'il se proposait d'amener encore lui-même sur nos côtes. Lorsque précédemment il avait reparu à Londres, les courtisans ne lui avaient pas épargné le sarcasme et les amères ironies ; maître absolu de l'esprit du roi et conséquemment des ressources de l'Angleterre, il voulut racheter à tout prix ces critiques, et prit la résolution de tout prodiguer pour ressaisir la victoire. Ce ministre souverain jura d'engloutir dans la rade des Basques ^ le dernier vaisseau, le dernier homme, la dernière guinée de son pays, plutôt que de succomber une seconde fois.
Cette détermination ne laissait pas d'inquiéter le car-
1. Grande rade de la Rochelle, située entre l'Ile d'Oléron, l'île d'Aix, l'île de Ré et le continent.
308 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BCMîUF
dinal. Son Eminence sentait tout ce qu'on devait craindre d'un homme qui ne savait mesurer ni l'or ni le sang, et dont les efforts désespérés pourraient retarder longtemps la soumission des Rochelais. Aux jeux inconstants de la destinée il peut suffire d'un coup de dé pour ruiner le crédit d'un homme ; il suffit aussi pour le consolider à jamais. Richelieu, dans ses fatalistes prévisions, se persuadait ou que le canon de la Rochelle tuerait sa fortune, ou que sur les ruines fumantes de celte place s'élèverait le bronze impérissable de sa réputation : ce dernier pressentiment devait se réaliser. Au sein de ses graves appréhensions, le ministre de Louis XIII sentit plusieurs fois naître en lui la tentation de sacrifier Buckingham: il la réprima toutefois, tant que ses inspirations ne furent que politiques. Mais quand l'agent de Son Eminence caché à Portsmouth eut découvert que le duc avait quitté cette ville avec M™^ de Chevreuse; lorsque cet espion vit siller le navire emportant ces deux personnages à traversl'Océan, et que son maître sut qu'ils avaient touché les côtes de France, la crainte du prélat se changea en fureur. Il expliqua tout d'abord le projet de l'exilée : une nuit, une heure, une minute fortunée allait peut-être donner un héritier à la couronne, réhabiliter Anne dans l'esprit du roi, assez abusé pour se croire père, et tromper à la fois les haines, les espérances, les jalousies du principal ministre. Malheureusement la découverte de cette entreprise ne put être aussi rapide que son exécution : les démarches de Buckingham et de Marie furent éclairées jusqu'aux portes du Louvre, jusqu'à l'entrée du pont des Soupirs; mais au moment où les faits demeurèrent constatés, ils étaient accomplis, consommés... Consommés! et Richelieu écuma de rage en répétant ce mot, avec l'idée des résultats qu'il y attachait.
Dans l'impossibilité de prévenir les funestes conséquences d'une intrigue que l'homme d'État appelait diabolique, il voulut du moins s'en venger. On assure que quelques jours avant l'assassinat de Buckingham on vit rôder son assassin, nommé Felton, aux environs de Rueil ;
CHRONIQUES DE lVuCIL-DE-BCKUI' 300
quelques écrivains ont même ujoulé que Louis XIII n'avait pas ignoré la mission lugubre confiée à ce misérable. Quoi qu'il en soit, Kelton ayant été introduit dans la chambre du favori de Charles sous prétexte de lui remettre un mémoire, le frappa tandis qu'il lisait cet écrit. En apprenant le mort de son rival, Hichelieu, toujours à son rôle, montra des marques de regret, peut-être pleurat-il. Pour l'époux d'Anne d'Autriche, on surprit à cette nouvelle un sourire amer elUeurant ses lèvres et traversant son visage comme une lueur d'enfer.
Mais que la situation d'Anne d'Autriche fut affreuse! Klle adorait Buckingham, le seul homme encore par lequel son cœur eût connu la félicité. Car en admettant que le duc de Montmorency l'eût aimée précédemment, son amour, tout aussitôt déçu, n'avait pu devenir entreprenant. Quant au très jeune Gaston, licencieux avec sa belle-sœur vers l'année 1624, le seul effet qu'il eût produit sur elle peut être comparé à celui de ces aliments légers de la flamme qui jetés sur un brasier ardent le font briller, sans profit, d'un éclat passager.
Louis XIII apprit la douleur déchirante d'Anne d'Autriche, ses soupirs, ses nuits éplorées : en un mot, tout le deuil empêché dans ses habits et répercuté dans son âme. Cette connaissance porta jusqu'au délire la jalouse fureur du roi : mille projets de vengeance se croisèrent dans sa pensée; mais comment sévir ouvertement? Les preuves, les plus simples probabilités du crime manquaient ; il n'existait que des présomptions fondées sur un voyage dont le but n'apparaissait pas aussi clairement à l'opinion publique qu'à la jalousie du monarque, et, quoi qu'ils disent, les rois sentent qu'ils sont justiciables des nations. La punition que Louis adopta reflète bien son humeur : elle caractérise ce sombre naturel formé tardivement des passions du x® siècle. Un malin de bonne heure ce prince entra chez la reine; il avait composé son visage, adouci son accent : une affabilité inaccoutumée apparaissait dans ses manières.
— Vous me voyez satisfait plus qu'homme du monde,
310 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BŒUF
dit-il en entrant et sans paraître s'apercevoir que les traits delà reine étaient livides ; d'heureuses nouvelles sont parvenues à mon su : les Rochelais ont été battus en plusieurs sorties, et ma volonté est de célébrer ces fortunés événements par des réjouissances en mon château du Louvre. Je viens donc vous dire que j'ai fait la résolution de danser un ballet avec vous le vingtième jour du présent mois.
— Je me conjouis avec Votre Majesté des signalées victoires qu'elles a remportées sur ses ennemis, répondit Anne en appelant une lueur de sourire sur sa pâle figure ; mais je suis à cette heure malhabile à la danse : ma jeunesse tantôt passée...
— Passée 1... par saint Louis 1 je n'en saurais rien croire, repartit Louis XIII avec ce rire laborieux et bruyant qui marque une malice de démon... Vous êtes jeune, madame, toujours jeune...
— Au moins, sire, ai-je mis en oubli l'habitude des ballets.
— Pure modestie; la cour est encore pleine de la souvenance des grâces toutes charmantes qu'on vous vit déployer dans les danses d'Amiens... Un talent si merveilleux ne se perd pas en quelques années. Je fais graade espérance de votre habileté dans le ballet que j'ai résolu... Nous voulons que vous y dansiez...
— Je danserai, sire.
La reine avait prononcé ces mots avec l'accent qu'elle eût pris pour dire : Je mourrai.
Tout ce qu'il y avait à la cour d'âmes sensibles fut ému de compassion le jour du ballet. Anne, faible, abattue, chancelante, d'une effrayante pâleur, mais extrêmement parée, entra lentement dans une vaste salle du Louvre, où se trouvaient mille beautés fraîches et jolies. On crut voir une belle femme habitante nouvelle des tombeaux, et reprenant ses atours de fête pour danser un branle nocturne sur la pelouse du cimetière.
J'étais en grande impatience de votre arrivée ! dit
Louis XIII en s'emparant de la main de la reine, que ses doigts étreignirent comme des crampons.
CllUONlQUES UB LUIAL-UE'UaEVV 311
— Je HuU passioQUco de montrer toute nioa obéUsance à V'oU'e MwjohIô, répondit Anne d'une voix éteinte; mai» jo me sens défuiliir... je suis nialudu.
— La (lanso vous ra};aillardira, madame ! répliqua le roi avec son rire satanique... Partons, voici les violona qui commencent à sonner le ballet.
Après une demi-heure de secous.M-s violeuLes, la luine qui avait vainement averti son terrible danseur que ses jambes tremblantes refusaientde la porter plus longtemps, tomba, haletante, épuisée, sur le parquet poudreux.
— Qu'on la relève I s'écria Louis XIII d'un accent étrange et en laissant voir ses dents serrées... Mais, sur mon Ame, le remède est bon, et nous y reviendrons... Je m'entends mieux qu'homme du monde à traiter semblable maladie.
On emportait la reine privée de toute connaissance, de tout mouvement, lorsque le roi tirant à part Richelieu, lui dit :
— Mon cousin, croyez-vous que le cloître, voire la prison, l'eussent tellement punie... Allez, allez, il faut pour venger l'outrage s'en rapporter aux gens outragés.