‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 48 sur 91 · CH.\PITRE XIII · texte numérisé non relu

CH.\PITRE XIII

La difîue de la Rochelle. — Procès-verbal du 16 septembre 1628. — Le coup de poignard du maire Guyton. — Sommation. — Prise de la ville (1*'^ novembre 1628). — Campagne du Languedoc. — Le corps des Gastadours. — Le duché de Mantoue. — Le cardinal généralissime. — Prise de Suze. — Montmorency et de Portes au lever du roi (4 mai 1620). — Apparition du marquis de Portes à Montmorency. — Pillage de Privas.

La mort de Buckingham n'arrêta point les préparatifs immenses faits en Angleterre pour une seconde expédi-

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tion : les vers du tombeau devaient se prendre à dévorer son corps avant qu'on vît finir une guerre née de ses passions. Ainsi les malheurs des peuples survivent quelquefois longtemps aux hommes vicieux qui les ont produits. Les Rochelais, si impatients sous le joug avant les promesses mal réalisées des Anglais, ne pouvaient se résigner à recevoir une chaîne ressoudée par le despotisme du vindicatif Richelieu. De son côté, le comte d'Emby, beau-frère de Buckingham, se disposait à prendre le commandement de la nouvelle flotte, dont il pressait l'armement avec cet orgueil national qui chez les Anglais est le plus actif des sentiments.

Mais Louis XIII devança sur la côte rochelaise l'escadre destinée à secourir les révoltés ; il fut rendu à son camp d'Estrée avant la fin de l'hiver. Dès la campagne précédente, on avait commencé à l'entrée du canal qui porte les vaisseaux dans le bassin de la Rochelle une digue que les historiens ont beaucoup vantée, sans toutefois la décrire, et qui ferait aujourd'hui sourire dédaigneusement le plus jeune élève de notre école polytechnique. Le cardinal s'attribuait tout l'honneur de cette invention; elle lui appartenait pourtant comme les victoires appartiennent aux souverains; c'est-à-dire pour la gloire, non pour le travail.

Cette digue, dont on voit encore quelques vestiges pendant les plus basses marées, fut, selon les rapports les moins suspects, imaginée par un ingénieur obscur : Richelieu n'intervint dans ce projet que pour hâter son exécution, parce qu'il sentit que la Rochelle tombait infailliblement si l'on parvenait à rompre ses communications avec les vaisseaux anglais qui ravitaillaient la place.

L'ouvrage se composait principalement d'une espèce d'estacade compacte, s'avançant dans le canal d'environ deux cent cinquante pas de chaque côté, et dont l'épaisseur excédait vingt pieds. Elle était formée d'énormes poutres enfoncées dans les vases, et que liaient ensemble d'autres pièces de bois cramponnées au sommet des pre-

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iniùros, luiulis quo do grosses chainos los attachaient par lo bas. Do troisièmes pièces placées transversalement, présentaient vers la haute mer leurs pointes ferrées et aif^ui's. Dans les intervalles, on avait coulé des pierres, <les quartiers do roche, qui contribuaient à consolider la palissade en arrêtant lo sable qu'apportaient les marées. \Ji\ espace de cent pas était ména^'é entre les deux bouts de la digue pour le cours des eaux ; mais il se trouvait défendu par trente vaisseaux à l'ancre, et s'enchaînant entre eux à l'aide de câbles croisés. Chacune de leurs proues, tournée du côté des ennemis, portait dix gros canons, et bon nombre de soldats tenaient garnison sur les bâtiments. Kntre ces navires qu'on appelait la digue flottante, d'autres avaient été coulés à fond, remplis de pierre ou de sable, l^lnfin une multitude de barques voguaient jour et nuit derrière cet appareil défensif, afin de prévenir toute surprise ou trahison.

Tant que le travail, souvent contrarié par les tempêtes, ne toucha point à sa perfection, il fut un objet de moquerie pour les assiégés, convaincus que les flots emporteraient une belle nuit tout l'amalgame de bois, de pierres et de fer qu'on s'efforçait d'accumuler pour consommer leur ruine. Mais la persévérance et l'or des assiégeants parvinrent à tromper l'espoir des Rochelais ; le canal fut fermé, ils se virent réduits à leurs uniques ressources. En peu de mois la place tomba dans un dénûment alVreux, quoique deux expéditions récentes eussent tenté des efforts inouïs pour la secourir. Vainement M. de Rohan s'était-il mis dans le même but à la tête des calvinistes du Languedoc, laissant son héroïque épouse diriger la défense de La Rochelle, avec sa jeune et belle fille, qui lui servait d'aide de camp ; contenu par le prince de Condé et l'illustre Montmorency, le duc ne put, comme il en avait formé le dessein, opérer une diversion en tombant sur les derrières de l'armée royale.

Cependant les Rochelais endurcis à la voix du Spartiate Guyton, exaltés par la duchesse de Rohan, qui tour à tour commandait sur le rempart et faisait entendre au

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prêche la parole évangélique, les Rochelais mouraient glorieusement de faim. Nos privilègesl Nos libertés! tels étaient les seuls cris qui partaient de chaque maison.... Et bientôt le silence, un silence lugubre y régnait : leurs habitants étaient libres... la mort les avait affranchis. Nous transcrivons en frémissant un document contemporain, conservé à l'hôtel de ville de la Rochelle; il porte la date du 16 septembre 1628, « Il est mort de faim, dit «. le narrateur, plus de quinze mille personnes depuis « deux mois, et ceux qui demeurent encore en vie sont « tellement maigres, faibles et défaits, qu'ils portent « l'image de la mort sur leur visage. Aussi sait-on des « choses épouvantables de la famine qu'ils ont endurée ; « une mère a dévoré sa fille morte; une sœur a rongé « les doigts de son jeune frère; d'autres ont entamé des « corps déjà putréfiés. Les cadavres ne s'enterrent plus, « on les laisse amonceler dans les maisons, dans les « places, dans les rues. La faiblesse des habitants est si « grande qu'elle leur ôte la force et le désir d'enterrer « les trépassés. Plusieurs, se voyant réduits à i'agonie, « fontcreuser leur fosse, se couchent dedans pour y rendre « le dernier soupir, priant leurs parents survivants de les « couvrir de terre lorsqu'ils seront expirés. Bref, c'est « une triste image de trépas : étant impossible qu'en une « famine enragée il ne se commette des actes excédant « l'imagination *. »

Malgré cette hideuse extrémité, il ne s'était pas élevé une seule voix au 15 octobre pour demander une capitulation. L'inflexible fermeté du maire, l'exemple de la duchesse de Rohan et de sa fille, qui depuis un mois partageaient toutes les privations imposées aux assiégés, soutenaient le courage des habitants les plus abattus. Mais à cette époque quelques Rochelais parlèrent de se rendre ; un échevin osa même en aborder la proposition

1. Nous n'avons pas altéré un seul mot de cette pièce authentique, qu'on trouve, à la date de 1628, dans les remarques d'Etat etd'histoirc, parle sieur de Saint-Lazare, édition de 1839.

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dans une assemblée municipale. Guylon, indigné, saisit alors le poignard qu'il a déposé lors de son élection sur la table du conseil municipal; il lève cette arme acérée sur lo lAclio magistrat, puis en baissant tout à coup la pointe, il l'enfonce d'un bras rendu miraculeux par la fureur dans le marbre autour duquel on délibère. Les Hochelais montrent encore avec orgueil le coup de poignard du maire Guyton : l'empreinte a trois lignes de profondeur... Il est douteux qu'on obtint autant d'une impulsion patriotique du xix« siècle.

Cet événement amena quelque mésintelligence entre les membres du conseil de ville, plusieurs échevins ayant pris le parti de leur confrère, que Guyton avait maltraité jusqu'au point de le souffleter. Le cardinal, informé de cette désunion, résolut d'en profiter pour faire sommer les Rochelais d'une manière solennelle. En cette occasion, Breton, roi d'armes de France, au titre de Mont-joie Saint-Denis, revêtit sa cotte d'armes, mit sa toque en tête, prit son sceptre, et, suivi de deux trompettes, il alla faire cette sommation au maire de la Rochelle : « A toi, « Guyton : je te somme, au nom du roi mon maître, mon « unique et souverain seigneur et le tien, de faire présente tement une assemblée de ville, où chacun puisse enten- < dre de ma bouche ce que j'ai à signifier de la part de « Sa Majesté. »

Le Brutus des bords de l'Océan refusa de convoquer la réunion demandée. Breton se retira, mais il laissa tomber par terre cette seconde sommation : « A toi, Guyton, « maire de la Rochelle, à tous les échevins, pairs, et « généralement ceux qui ont part au gouvernement de la « ville : je vous somme de la part du roi mon maître, « mon unique et souverain seigneur et le vôtre, de quitter « votre rébellion, de lui ouvrir vos portes et de rendre à « Sa Majesté l'obéissance que vous lui devez comme à « votre seul souverain et naturel seigneur. Je vous déclare « qu'en ce cas il usera de sa bonté en votre endroit et «^ vous pardonnera vos crimes de félonie et de rébellion. * Au contraire, si vous persistez en votre dureté, refusant

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« la clémence d'un si grand prince, je vous déclare de sa « part que vous n'avez plus rien à espérer de sa miséri- « corde, mais que vous devez attendre de son autorité, de « ses armes, de sa justice, la punition que vos fautes ont « méritée; en un mot, toutes les rigueurs qu'un si grand « roi peut et doit exercer sur d'aussi méchants sujets. »

Guyton lutta quelques jours encore contre les demandes de capitulation que renouvelait à toute heure une faible partie de la population, demandes que repoussait un pied dans la tombe le surplus des habitants. Le courageux magistrat avait espéré jusque-là que le gros temps d'hiver, en rompant quelque portion de la digue, permettrait aux Anglais de jeter enfin des secours dans la Rochelle. La chose était tellement probable qu'elle arriva lorsqu'il n'était plus temps d'en profiter. Le 7 novembre, un vent furieux, survenu pendant la nuit, emporta quarante toises du fameux ouvrage; mais la place était soumise : Louis XIII avait pénétré en triomphateur dans ce grand tombeau le jour de la Toussaint.

Après la soumission des Rochelais, Guyton, forcé de plier ses fières habitudes à la vaine étiquette, contraint d'humilier son noble front devant le cardinal, Guyton vint faire une visite à Son Eminence charmée d'entretenir un homme de cette rare supériorité.

— Monsieur, lui dit le maître de la France, je sais une conquête qui tiendrait Sa Majesté plus flattée que celle de la ville dont vous avez si vaillamment défendu les remparts, c'est vous-même.

— Le roi a conquis de moi tout ce qu'il pouvait conquérir : mon bras est désarmé, monsieur le cardinal.

— Ce n'est pas assez : Sa Majesté se plairait encore à ranger vos intentions et volontés dans le bien de son service.

— Les armes, monseigneur, ne sont habiles qu'à donner la soumission.

— Au moins avez-vous quelques pensées de plus pour le roi de France que pour celui d'Angleterre.

— D'accord : mieux vaut se rendre à un roi qui a su

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prendre la Hochclle que de se donner à celui qui n'u pas su la secourir...

— VA\ ! vous en êtes cxpôrimenlé, mon.sieur, répondit Richelieu, qui voulait s'attirer un compliment; la fortune (les I*)tats reçoit un j^rand émoi du mérite de leurs serviteurs : l'obstinée résistance de la Hochelle en est une sensible marque.

— Et sa conquête une autre... répondit Guyton. Mais, comme si le franc Hochelais se fût repenti de ce

mot d'éloge, il reprit sur-le-champ :

— Monsieur le cardinal, je me suis pris souvent à regretter qu'un aussi beau génie que le vôtre ne servît pas un pays au lieu d'un maître.

— Messire Guyton, répondit Richelieu sans hésiter, je n'ai pas vu dans l'histoire que les peuples fussent moins ingrats que les souverains... Thémistocle, Aristide, Camille, Annibal...

— Oui, j'en ai souvenance, ils ont crié à l'ingratitude, car ils jugeaient en ambitieux de la valeur des choses du monde; mais s'ils eussent donné leurs services à la patrie au lieu de les vendre, auraient-ils songé aux récompenses qui leur manquaient ?

Le cardinal ne répondit rien à cet élan d'une haute philosophie ; mais il se baissa vivement pour dire un mot à l'oreille du P. Joseph, qui sortit aussitôt.

Quand Guyton quitta la maison du principal ministre, il ne trouva plus dans l'antichambre les hallebardiers, revêtus de ses livrées, qui l'avaient accompagné conformément au privilège des maires de la Rochelle. Gomme il cherchait de l'œil ces hommes d'armes, Richelieu lui dit :

— Je vois ce que vous cherchez, messire Guyton; mais le roi mon maître a supprimé la prérogative dont vous aviez usé en vous faisant suivre par des gardes.

— Si je m'étais fait un pressentiment de cette humiliation, répondit le maire, j'aurais conduit le siège à tel point, que Louis n'eût pas trouvé un seul habitant en vie à son entrée dans la Rochelle... Il y aurait eu alors soumission entière...

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— Je déduis donc de votre humeur ici exprimée, que vous êtes aussi passionné qu'un autre des honneurs, voire des plus frivoles. Allez, allez, monsieur^ l'on a beau faire, il faut que l'homme se retrouve.

— Votre déduction fait erreur : si je suis humilié, ce n'est pas pour moi, mais pour une grande cité insultée en ma personne...

Et Guyton sortit brusquement.

Ainsi se termina le siège de la Rochelle, objet de tous les efforts, disons plus, de toutes les craintes de Louis XIII. Il faut convenir, en effet, que cette ville, puissante par le nombre de ses habitants, mais surtout par sa position, pouvait non seulement incommoder la monarchie, mais lui faire courir de grands dangers en ouvrant son port aux Anglais sûrs de trouver en France un appui formidable dans le parti protestant. Gromwell l'avait bien senti, et l'ambitieux réformiste s'était flatté de détourner ce secours étranger au profit de ses vastes projets. Il importait donc à Richelieu d'éteindre, de disperser un foyer de rébellion aussi redoutable. S'il lui restait encore à conquérir quelque pouvoir dans le royaume, il comprit qu'une victoire, ardemment désirée par le roi, devait lui procurer ce complément de puissance. Aussi déploya-t-il tout son zèle, toute sa féconde capacité dans les dispositions du siège ; tant qu'il dura. Son Eminence, ridicule par ses prétentions aux dignités militaires seulement, développa une prudence, une activité, une sagesse admirables. Grâce à cet homme supérieur, la discipline, encore entièrement inconnue aux troupes françaises, parut sous les murs de la Rochelle, et maintint dans le camp un ordre sans lequel un si long blocus eût été impossible. Parler de désordres prévenus à cette époque, où l'armée ne se composait guère que de bandes irrégulières, c'est dire que la paye était faite avec ponctualité, et que les approvisionnements ne manquaient jamais. Pour satisfaire aux besoins du soldat, Richelieu leva sur les provinces voisines d'énormes contributions en numéraire, en denrées, en étoffes : l'abondance et la gaieté régnaient au

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cump ; la misèro s'accroissait, les larmes coulaient dans les villes et campagnes d'alentour. Mais Louis XIII ne voyait que les résultats favorables accomplis sous se» yeux : comme tous les souverains, il n'appliquait à sa vue que le beau c6t6 du prisme.

Le cardinal obtint avec éclat le prix de ses soins persévérants : Louis reconnut en lui seul le vainqueur de la Hochelle. Les maréchaux de Schomberg et de Bassompierre avaient dirigé les opérations militaires ; le duc d'Angoulème s'était glorieusement conduit durant le siège ; M. de Marillac, par une attentive surveillance, avait doublé l'utilité de la digue ; mais on leur tint compte avec parcimonie d'une si active coopération. Le héros de la campagne fut Richelieu. Peu de temps après, ce prêtre prenait les titres de généralissime des armées du roi et de surintendant de la marine: dominant ainsi par provision la dignité de connétable s'il plaisait au roi d'en investir quelqu'un, et mettant pour le présent en sous-ordre celle de grand amiral possédée par un prince du sang.

Ainsi parviennent les hommes qui savent planer sur leur siècle avec les ailes du génie et l'étonner par leur audace. Une carrière infinie est ouverte devant eux; seuls ils en posent les limites là où leur volonté veut s'arrêter. Mais l'ambition de Richelieu offrait cette particularité qu'il avait pu la rendre de plus en plus usurpatrice, sans redouter de rivaux, sans que même le vouloir souverain pût lui opposer une digue ; car l'intérêt du trône, simple prétexte pour lui, avait été un motif réel, évident aux yeux de tout le monde.

En effet, Louis XIII, au sortir de sa minorité, était dominé dans le conseil par Marie de Médicis ; il est affranchi de cette régence renaissante, grâce à l'ingratitude du cardinal oublieux des grâces, des bontés intimes de sa bienfaitrice. L'aristocratie dressait orgueilleusement la tête: elle devenait menaçante ; elle armait de nouveau ses vieux créneaux, et songeait à secouer le joug royal. Le ministre oppose à sa rudesse hautaine la finesse, l'astuce, la perfidie: il désarme, dépouille, dégrade les grands.

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Sûr enfin de leur faiblesse, il les atterre et leur tient le genou sur la gorge. Un parti puissant, qu'excitait sans cesse une monarchie injuste et partiale, relevait contre elle cette bannière de Calvin, que chaque siècle empreint d'une teinte nouvelle de sang. Richelieu, armé du courage de la noblesse, qui n'est plus sous sa main qu'un instrument passif, abat la principale tête de l'hydre rebelle, et la laisse désormais sans vigueur se consumer en efforts impuissants. Gomme résultat de ces grands travaux, le pouvoir de Louis XIII réhabilité, le salut de son règne assuré, ne peuvent être révoqués en doute. Quel moraliste, quel législateur oserait nier cette double et frappante vérité ? Mais il est une autre vérité que les gouvernants ne doivent jamais perdre de vue s'ils veulent rester réellement les maîtres: l'empire des hommes et des choses demeure attaché à la main agissante. Le prince qui songe à se faire grand, qui veut devenir fort, doit travailler immédiatement à sa fortune; autrement la gloire et la force seront pour l'agent. Richelieu les conservait impunément: il n'était plus au pouvoir du roi de les lui reprendre, car le ministre pouvait dire au monarque : « C'est en votre nom que je les exerce », lorsqu'il était évident que tout le profit lui en revenait. Mais ce qui fera toujours surgir une idée de grandeur du sentiment des crimes que cet homme a commis, ce qui le maintiendra perpétuellement parmi nos illustrations, c'est qu'en soumettant à son despotisme toutes les classes de Français, il n'humilia jamais la France au dehors, et fut constamment le maître de la partie aux jeux politiques de l'Europe.

Tout le parti réformé n'avait pas été soumis en même temps que la Rochelle ; le duc de Rohan réunissait ses débris dans le Languedoc. Montauban, Castres, Nîmes avaient fermé leurs portes aux troupes royales, et la bannière de Calvin flottait sur les remparts de ces villes. Le prince de Condé, le duc d'Ëpernon, Montmorency harcelaient les révoltés depuis le milieu de l'année 1628, campagne désastreuse et sans gloire qui consista à brûler les blés, à couper les arbres, à déraciner les vignes pour met-

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Ire, «lisait-on, les calvinisles hors d'état d'enii eu un des ^ciis do ^'uerro. Ou frùniit cji citant la formation d'un corps do mille çi.ist.uloiirs, que les généraux liront abattre, comme un essaim do sauterelles malfaisantes, sur les mois. son8 pour les détruire avant maturité. Le descendant du premier baron chrétien, si digne d'ailleurs d'admiration et de regrets, s'acquit une horrible célébrité dans cette dévastation impie des bienfaits du Seigneur, que l'insensé croyait servir pieusement par la destruction. Les fertiles campagnes situées entre Nîmes et Uzès étaient couvertes <le gros bourgs dont la courageuse population songeait à défendre les biens de la terre. Or Montmorency, ne pouvant dévaster la plaine avec sécurité, résolut de brîiler tout le pays. L'ayant envahi à la tête de toutes les troupes qu'il commandait, il incendia bourgs, villages, hameaux ; rôtit tout ce que la vieillesse, l'enfance et la maladie rendaient incapable de fuir. Tel était le système de prosélytisme qu'on mettait en œuvre au nom de Louis le Juste envers des Français qu'on appelait les ennemis parce qu'ils voulaient prier Dieu autrement que les sanguinaires apôtres du catholicisme. Le ciel, qui n'impose aux hommes ni l'heure, ni le lieu, ni la forme des prières qu'il en attend ; le ciel, vengeur de ces désastres sacrilèges, ajournait à quatre ans la punition d'un si funeste attentat. Tout le sang de l'infortuné Montmorency devait retomber en expiation sur un coin du Languedoc et pénétrer, offrande brûlante, le terrain saccagé de la malheureuse province.

Cette grande fortune, cette vie illustre allaient flotter entre deux fatalités : l'une marquait l'incendiaire de ses invisibles stigmates, l'autre pouvait répandre sur lui le poison mortifère des soupirs d'Anne d'Autriche. Car Montmorency s'était trouvé, il devait se retrouver encore sous le charme qui déjà avait tué Buckingham.

Au commencement de l'année 1629, le duc reparut à la cour avec tout le prestige d'une haute naissance, d'une valeur éclatante et d'un extérieur imposant et fastueux. Les sentiments nés de l'amour sont par essence fugitifs : on apprécie peu de temps ses plus douces faveurs ; il

serait trop affligeant que ses regrets fussent plus durables. La reine n'avait point oublié Buckingham ; mais une réalité vivante qui nous apparaît belle et tendre nous distrait, au moins momentanément, d'un fantôme que nous ne voyons plus qu'avec la vue de l'âme. Anne d'Autriche fit un accueil sans doute encourageant aux témoignages de respect du brave Henri ; peut-être même, tant le cœur humain offre de bizarrerie, Sa Majesté pensa-t-elle en secret que le vainqueur de Buckingham s'était acquis par sa victoire un droit d'aubaine sur ceux que le seigneur anglais avait précédemment vaincus. Toujours est-il constant que la fille de Philippe III revit Montmorency avec trouble, et ce trouble n'échappa point à Richelieu.

Un autre mortel fortuné traversa-t-il le pont des Soupirs par une nuit sombre ? la fidèle Brigitte vit-elle grossir le trésor de confiance que son illustre maîtresse versait dans son sein ? enfin de nouveaux secrets firent-ils presser les lignes mystérieuses écrites par la reine à M™^ de Ghevreuse? Des bruits affirmatifs circulèrent bien bas à la cour, et les soupçons du jaloux Louis XIII y grondèrent bien haut.

Le cardinal expédia promptement au duc de Montmorency l'ordre d'aller prendre le commandement d'un corps de troupes dans le Vivarais, où les calvinistes se montraient en force. Henri partit sur-le-champ. On perdit à la cour le souvenir de sa galanterie, mais il ne s'effaça point dans le cœur du roi. Là les ressentiments se gravaient avec un burin de feu. Nous retrouverons un jour, ardente, profonde, sanglante, cette impression de l'an 1629.

L'année précédente une guerre avait éclaté en Italie à l'occasion de la succession des duchés de Mantoue et de Montferrat laissée au duc de Nevers, neveu du prinoe décédé. Un duc de Guastalla, parent éloigné du défunt élevait des prétentions à ce riche héritage, se fondant sur le singulier motif qu'il était né Italien, tandis que son concurrent avait reçu le jour en France. Tel fut cependant le prétendu droit que se décidèrent à soutenir l'empereur, le roi d'Espagne et le duc de Savoie. Mais cette nationa-

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lité (loiil s'appuyait Guaalnlla couvrait une autre cause d'hoatilitô : on savait au delà des Alpes qu'au moment où le nouveau souverain s'était séparé do Louis XIII devant la Ilocholle, Sa Majesté lui avait promis le secours de ses armes s'il lui devenait nécessaire. Or le Roi Catholique et lo duc de Savoie trouvaient l'occasion d'une rupture avec la cour du Louvre, objet persistant des vives sollicitations d'Anne d'Autriche bien secondées par les intrigues de la favorite. Plusieurs fois déjà M"* de Chevreuse, qui aimait plus que tout au monde une vie nomade et aventureuse, s'était rendue en Anf,'ieterre, en Espagne, en Savoie pour hâter une grande alliance contre la France, idole de ses vœux ardents, cause probable dans ses opinions do la chute du cardinal souverain. Partout, elle s'était montrée prodigue d'un trésor inépuisable chez elle, celui de ses faveurs. A Nancy, Marie en avait enivré le grand-duc; à Londres, plus d'un homme d'État; à Turin, un prince de Piémont; à Madrid, Philippe IV lui-même. Les événements d'Italie commençaient à récompenser la duchesse d'une activité si constante, et ses espérances se retrempaient à ce premier succès.

Quatorze mille hommes de pied et trois mille cinq cents chevaux s'étaient réunis en Dauphiné dès la fin de 1628 pour marcher au secours du nouveau duc de Mantoue ; ils avaient traversé la France en la dévastant comme un pays conquis, et le marquis d'Uxelles,qui prenait le commandement de cette armée, dut signaler son arrivée en faisant fusiller cent vingt pillards.

Le roi se rendit en mars 1629 dans la Savoie pour y commander en personne les troupes françaises : sauf le bon plaisir du cardinal généralissime, qui, bardé d'acier comme au siège de la Rochelle, accompagnait Sa Majesté. Ce prélat guerrier, décidé à s'ouvrir un passage à travers les Alpes sourcilleuses, ainsi que l'illustre Carthaginois, changea pourtant d'avis sur les représentations des ingénieurs militaires : il eut en cela le bon esprit de reconnaître qu'il avait pu acquérir au séminaire moins de connaissances topographiques qu'il n'en avait été enseigné

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à ces officiers dans les écoles de fortification. On se contenta de marcher, par des routes praticables, sur la ville de Suze, qui fut enlevée d'assaut. Cette rude démonstration effraya le duc de Savoie : il accourut à Suze et s'engagea, nonobstant ses précédentes promesses, à livrer passage sur ses terres aux vivres nécessaires pour ravitailler Casai, assiégée par les Espagnols ; plus à quatre mille hommes que M. de Thoyras menait au secours du prince de Mantoue.La défection de l'inconstant Savoyard ralentit les opérations des alliés. L'Espagnol Gordoiia se vit contraint d'abandonner le siège de Casai, et les troupes milanaises entrées dans le Montferrat durent s'y concentrer.

M™® de Ghevreuse fut vivement affligée en apprenant ces événements, que suivit de près une nouvelle plus triste encore à son avis : celle du traité de paix signé k Suze le 24 avril entre la France et l'Angleterre.

Cependant les calvinistes, maîtres d'une partie du Vivarais, avaient jeté une forte garnison dans Privas sous le commandement du cadet de Montbrun. Louis XIII voulut marcher lui-même contre cette ville révoltée, que le duc de Montmorency et le marquis de Portes, son oncle, canonnaient déjà à l'arrivée de Sa Majesté. Dans la matinée du 4 mai 1629, Montmorency et de Portes furent admis au lever du roi. A la vue d'un homme qui avait excité sa jalousie, l'époux d'Anne d'Autriche pâlit et un sombre nuage enveloppa ses traits; il parvint toutefois à sourire, mais seulement en faveur du marquis de Portes, auquel il annonça qu'il allait lui faire expédier les provisions de maréchal de France. Cette promotion était, il faut le dire, bien moins une récompense accordée à l'oncle qu'une punition infligée au neveu, car le dernier avait mérité la plus haute dignité de l'armée vingt fois contre le premier une seule. Mais le prince vindicatif manqua son but. Henri montra une grande joie de l'honneur fait au marquis, et ce fut lui qui en remercia Sa Majesté avec le plus d'expansion.

Le soir de ce même jour, vers minuit, Montmorency,

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(lorn)ant dans sa loiito, fut éveillé parla voix du marquis dc3 l'ortos, qui murmurait tristcmont un adiou... Le duc ouvrit les youx : lu luno éclairait l'intérieur do la tente ; il ne vit point son oncle et se rendormit, persuadé qu'il avait été abusé par un sonjje. Mais à peine de légers pavots étaient-ils retombés sur sa paupière, que les mêmes accents résonnèrent plus près de son oreille et l'éveillèrent (le nouveau. Alors Henri aperçut distinctement le marquis debout à son chevet : sa têle était ceinte d'un bandeau sanglant ; il regardait son neveu d'un air attendri, quelques larmes roulaient dans ses yeux. Le duc s'étant mis sur son séant étendit les mains vers la figure, mais elle était impalpable... Le brave guerrier retomba sur son lit, surpris mais non pas elTrayé.

— Que Dieu vous prenne en sa sainte garde, mon oncle ! dit Montmorency, dont le regard était fixé sur la terrible apparition.

— Je suis en attente de sa miséricorde, répondit le fantôme d'une voix lente et douce. Mais, toi, mon ami, toi...

Et l'ombre parut trembloter en poussant un soupir, comme la flamme légère qu'agite le souffle du zéphyr.

— Au nom du Seigneur, pourquoi vois-je à cette heure votre image ? demanda Henri d'un accent ému.

— Rappelle à ta souvenance qu'un jour, touchés au cœur d'entendre discourir le philosophe Pitart sur la séparation de l'àme d'avec le corps, nous jurâmes que le premier de nous qu'appellerait à lui le Maître du monde viendrait dire adieu à 1 autre si cette action lui était permise au jour de son entrée dans l'éternelle vie. Etant vrai que je possède toujours le moi et la pensée, encore qu'il n'y ait plus rien de palpable en mon être, j'accomplis ma promesse... Adieu, cher Henri, adieu, non pour toujours : douze cent soixante-douze jours s'écouleront, et l'éternité...

Ici la vois se tut et le fantôme s'évapora. Montmorency, sautant de son lit, frappé d'un avertissement rendu trop sensible par l'impénétrable Providence, éveilla un domestique couché près de lui et l'envoya, malgré l'heure avan-

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cée, demander des nouvelles du marquis de Portes, dont le quartier se trouvait dans une autre partie du camp. L'envoyé revint au bout d'une demi-heure. Le marquis avait été atteint, vers huit heures du soir, d'une mousquetade à la tête : il était mort sans avoir repris connaissance à minuit moins un quart '... Ainsi se renouvela pour l'un des plus braves chevaliers français l'apparition qu'eut le second Brutus la veille du jour où périt la liberté romaine. L'histoire a constaté les deux faits: nous ne prononcerons point entre le scepticisme et la foi crédule.

Le II mai. Privas fut enlevée de vive force après une défense héroïque. La g-arnison périt par le fil de l'épée; les habitants furent pillés. Une soldatesque effrénée ajouta aux fastes atroces du viol des faits qui soulevèrent l'indignation de l'Europe : plusieurs femmes reçurent le dernier outrage ayant pour oreiller leur époux vivant et proclamé jaloux ; des monstres cherchèrent le plaisir dans un sein où dix printemps n'avaient fait naître encore qu'un bouton informe de virginité; d'autres ouvrirent avec le sabre une route sanglante à d'horribles voluptés; d'autres, libertins aux sens éteints, forcèrent une mère, jeune encore, à se livrer en leur présence aux caresses infâmes de son fils... Les hommes qui se conduisaient ainsi étaient pourtant les propagateurs de la meilleure religion, les vengeurs pieux des indignités du prêche, c'est-à-dire d'une morale tout évangélique qui consiste essentiellement à mettre d'accord les lois divines et les lois sociales.

1. L'apparition du camp de Pi'ivas n'est point une anecdote combinée pour un roman, toute romanesque qu'elle est ; on la trouve consignée dans presque tous les mémoires du temps, et plusieurs écrivains disent la tenir do Montmorency lui-même. L'historien de ce héros est du nombre.

ciiRONiguiiS DE l'oi:il-de-do(cui' 327

CIlAPiraK XIV

Le roi malade. — Prujot» oonlro Richelieu. — L'hôtellerie de la Tour-du-l*iii. — Jiilio Muzarini. — La nièce galanle. — Miciicl Danse. — L'avortcnieiit. — La marquise de Fargis. — Les amours du roi. — Discours di; Hiclielieu. — L'écrit. — I^cs pincettes. — Mario de Môdicis et l'astrologue Fabroni. — Prédictions. — La journée des Dupes. — Richelieu s'apprête à partir (10 novembre 1630). — Arrestation do Marillac. — M. do Chùtcauncuf cher la reine — Rassompicrre chez le roi. — Le maréchale la Bastille. — Fureur de Gaston d'Orléans. — Captivité de la reine mère. — Sa fuite.

Après la soumission de Privas, le roi se rendit dans les Cévennes : bientôt furent réduites les villes d'Anduze et d'Alez ; celles de Nîmes, Castres, Milhaud, Uzès en Bas- Languedoc se soumirent ensuite, et le duc de Rohan posa les armes. Montauban résistait encore ; mais le roi, pressé de revenir à Fontainebleau, laissa faire le siège de cette place à son belliqueu.v ministre. Le cardinal généralissime resta sous les murs assiégés pour recueillir la gloire d'une nouvelle conquête; le maréchal de Bassompierre y demeura pour en supporter le travail et les dangers.

La position géographique de l'Etat de Savoie tiendra toujours sa politique dépendante des événements militaires. Qu'une guerre survienne entre la France et les puissances qui régnent en Italie, soudain le Piémont devient un camp. Son souverain, satellite obligé du vainqueur, incline vers lui sa petite planète, reflète ses feux, roule dans son système jusqu'à ce que la fortune, en volant sous d'autres drapeaux, entraîne après elle l'Altesse invinciblement inconstante. Cédant à sa destinée, le prince sarde, menacé par les Espagnols, rompit en 1630 le traité qu'il avait signé à Suze l'année précédente. Les vivres n'arrivé-

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rent plus à Casai, toujours assiégée; la guerre éclata entre Louis XIII et le duc de Savoie, Richelieu, devenu décidément connétable de fait, dirigea les hostilités, le maréchal de la Force aidant. Le roi s'était mis en route pour se rendre à son armée; mais, atteint dans la Maurienne d'une fièvre continue, ce prince fut contraint de revenir à Lyon afin de recevoir des secours plus actifs et plus éclairés.

La maladie de Louis XIII fit des progrès si rapides, qu'en peu de jours il fut aux portes du tombeau, et laissa fort peu d'espérance aux médecins. Les deux reines accou. purent. Humble et repentant comme tous les hommes qui croient avoir atteint l'heure suprême, le royal moribond confessa d'une voix éteinte les torts qu'il avait envers sa mère, et même envers son épouse; car les mourants n'ont les yeux ouverts que sur leurs propres fautes, et leur vue affaiblie ne voit plus de tache sur la conscience d'autrui. Louis jura que si Dieu daignait lui accorder des jours encore, il serait plus respectueux, plus soumis avec Marie de Médicis, plus juste, plus tendre avec Anne d'Autriche. Allant même au-devant des vœux de ces deux princesses, outragées par le cardinal, il prit l'engagement de le renvoyer aussitôt que la France serait en paix avec l'Espagne.

Anne avait trop à se plaindre de Louis XIII pour être sensible à ce discours, tardivement inspiré par les terreurs qui précèdent la mort. Tandis que le roi luttait, avec quelques chances de salut fugitives, contre une fièvre ardente, jyjme de Fargis, dame d'atour de la reine, insinuait à Gaston qu'en cas de mort du roi,sa veuve, suivant le penchant de son cœur, donnerait sa main au second fils légitime de Henri IV.

— Ce projet sort-il de votre imagination, madame la marquise? demanda Monsieur à cette messagère hâtive.

— Quoi qu'il en soit, monseigneur, la reine est touchée à votre endroit d'une assez particulière amitié, en ne donnant à ce mot qu'une signification bien au-dessous de l'effet, pour que je puisse vous assurer qu'elle se tiendrait grandement flattée de cette union.

ciinoNiouES m: i.'oiïil-de-ihhxi' 320

— Avez-vou8 commandement de me le dire?...

— S'il en était ainsi, je ne pourrais l'avouer qu'après une ilôciaralion (le vos propres sentiments; et je suis vraie du cu'ur on vous disant qu'elle serait, plus que votre simple (|uestioii, dans les bienséances suivies à l'accoutumée.

— De l'amour pour ma belle-sœur, j'en eus; elle en est avisée, et cet amour alla, trois mois durant, jusqu'à la frénésie... Mais depuis...

— Depuis, votre cœur a reçu d'autres impressions; toutefois une main mignonne comme celle de la reine peut rouvrir, avec bien du charme, une ancienne blessure qu'elle t faite.

— Marquise, ce négoce me paraît un petit prématuré ; nous pourrons y revenir '.

Pendant que cette intrigue secrète était entamée, Marie le Médicis formait un parti contre le cardinal, et faisait .ii;ai;er plusieurs personnages marquants à s'assurer de ce ministre, dès que le roi serait mort. Une conférence fut même tenue à cet effet entre MM. de Guise, de Montmorency et de Bassompierre.

— N'ôtons point la vie à cet homme, tout coupable qu'il s'est fait, dit le premier de ces seigneurs; il se montre lier d'être prince de l'Eglise, eh bien ! qu'on l'exile à Rome : par le sang du Balafré 1 il aura tout le temps d'y réciter son bréviaire, et nous n'aurons plus rien à redouter de sa fourbe et félonie.

— Cette proposition ne vaut rien, répondit Bassompierre : envoyer Armand du Plessis en Italie serait faillir grandement ; il ne manquerait pas d'y former des orages, qui fondraient tôt sur la France. Ecclesia ahhorret a san.' guine, dit la sainte parole; ce qui n'apporte nul empêchement à ce que les dévots tuent avec grande aisance ceux qui leur déplaisent. Ne les imitons pas; mais faisons bonne résolution d'enfermer le cardinal en la Bastille. Par le

1. Mademoiselle de Monlpensier, fille de Gaston, affirme dans ses Mémoires, tome !•', page 395, que la reine traita ainsi d'un second mariatre du vivant de son mari.

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panache du Béarnais mon patron I c'est le vrai jeu pour tirer de la docte Eminence quelque bon livre touchant les matières d'État.

— Ily aurait folie, messieurs, à se conduire si bellement, s'écria Montmorency; tout meurtrier doit passer de vie à mort. Le sang du malheureux Ghalais fume encore sur la place de Nantes. Et le maréchal d'Ornano, notre loyal ami, ce compagnon des vieux héros, ce modèle tant valeureux des jeunes, qu'est-il devenu ? Mort entre deux guichets, ayant la langue noire, les yeux sortis de leurs orbites, les entrailles dévorées.. .Vendôme, le grand prieur de France, un fils de l'immortel Henri et de d'Estrées,la belle des belles... mort mêmement derrière la grille d'un cachot il y a quelques semaines... Messeigneurs, le poison, rival des vers de la tombe, ronge encore ses intestins.. .En voilà, que je présume, assez ; ce seraient peines superflues que de s'enquérir combien les voiles du mystère nous dérobent d'autres attentats et noirs forfaits I La contrainte est l'ennemie de mon humeur, et je le dis haut et clair, un damas libérateur ne saurait tarder d'abattre la tête de Richelieu.

On délibérait encore, lorsque d'Alincourt, gouverneur de Lyon, qui s'était engagé à guetter le dernier soupir de Louis XIII, pour arrêter aussitôt Richelieu partout où il le trouverait, d'Alincourt vint apprendre au conciliabule que le roi sortait d'une grande crise, et qu'on le croyait sauvé.

Jusque-là Joseph, que le cardinal avait envoyé à Lyon pour qu'il le tînt au courant de ce qui s'y passait, s'était contenté d'observer les événements et d'étudier les esprits. Peut-être, si Louis fût mort, ce moine aux vastes capacités eût- il fait main basse sur le pouvoir, échappant de la main tremblante de Richelieu, Un dessein géant pouvait fermenter, comme dans un creuset ardent, sous le large crâne de cet ambitieux, décidé à tendre la main, par-dessus l'Océan, à un autre ambitieux prédestiné aux grandes choses. Le rétablissement de Louis XIII fit évanouir, s'ils existaient, ces rêves d'une réalisation possible. Du Tremblay, redescendu à son humble rôle d'agent, partit pour

(IIUONIQUKS DE l/oKIL-DE-IIOTUF 33

rejoindre le minialro. II lo renconlra dans uno hôtellerie do la Tonr-(lu-l*in on nauphiné.

— Vous avez grandement tardé, père Joseph, lui dit lo (>ardinaIg6nôralissimo... l'âge vous gagne ; vos démarches et vos conceptions se font lentes...

— Je ne croyais pas, répondit le moine avec amertume, être sorti do mes devoirs en nulle chose, ni m'ctre rendu suspect de lenteur et négligence. Seulement, dans la passion que j'ai de satisfaire à vos commandements, je me suis ombosogné, en cette rencontre, de soins peu séants à mon caractère. l"]n cela j'ai failli; mais vienne une occasion où ma résolution et mon courage soient en leur jour, poursuivit du Tremblay en appuyant avec force sur les mots, et Votre Eminence verra si mon esprit et mon corps sont si vieux.

— Heureusement, reprit Hichelieu en éludant de suivre l'entretien sur ce sujet, les échos de Lyon m'ont rendu de signalés offices.

— Oui, monseigneur; mais les échos, dont Votre Eminence fait si grand état, répètent, comme les perroquets, sans juger. D'ailleurs, ils redisent uniquement ce qu'on s'en va leur criant ; les paroles sifflées à l'oreille leur échappent. Vous est-il arrivé quelque bruit d'un conseil mystérieux tenu en la ville de Lyon par MM.de Guise, de Bassompierre et de Montmorency?

— Non, mon père.

— Vous allez donc avoir la démonstration que, tout vieux qu'il vous plaît de me faire, le Seigneur, en sa grâce divine, me laisse une ouïe plus subtile que celle de vos échos. Tenez, voilà le précis de la séance du conciliabule ; lisez...

— A merveille, dit le cardinal après avoir lu et en riant de son rire d'enfer; il m'est avis que ces messieurs ne veulent ni m'habiller de velours, ni me couronner de roses.

— Chacun vous drapait à sa façon.

— Eh bien l père Joseph, continua le ministre, je me ferai voir plus généreux, moi : je traiterai chacun des conjurés selon le goût qu'il a montré dans cette conférence.

332 ciinoNiQUES de l'oeil-de-boeuf

— Ainsi donc M. de Guise?...

— Banni... et notez bien que ce sera en Italie.

— Mais le maréchal de Bassompierre s'est couronné dernièrement d'une belle action, en prenant la ville de Montauban : il y aurait trop peu de courtoisie à perdre la souvenance de ce trait, encore que Votre Eminence ait pris pour elle tout l'honneur de cette conquête.

— Ce bon office doit être oublié; puisque le maréchal songeait, à Lyon, à m'en rendre un plus signalé, il est juste que ce soit ce dernier que je récompense. L'obligeant général ira donc en la Bastille ; et s'il ne se prend pas à composer, sous les clefs, quelque bon livre sur les matières de guerre, ce sera sa faute, non la mienne.

— Mais que pourrez-vous oser contre un Montmorency?

— Oser ! répéta le cardinal avec un éclat de voix. Ce mot sonne ici d'une façon mal plaisante à mon oreille. . . Je décide, j'exécute, je dispose, sans me mettre en peine d'aucune critique, et ce seraient ceux qu'on verrait contraires à ma volonté qui oseraient.

— Ainsi le vainqueur des Espagnols, des Anglais, des calvinistes...

— Décapité I C'était son avis sur moi ; je me tiendrais pour ingrat en faisant moins... Un damas libérateur... Ce mot ferait envie et honneur au poète Chapelain... Le coutelas qu'on choisira pour trancher la tête du seigneur duc sera bien affilé... Il libérera mieux.

— Mais, monseigneur, pour infliger de telles punitions à de tels hommes, il faut des crimes...

— Père Joseph, voilà qui vous fait, à mes yeux, bien novice touchant la haute politique 1 dit le ministre en frappant sur l'épaule du moine. Tenez ceci pour certain, ajouta Son Eminence avec ce rire saccadé qui signale la colère, devant quatre ans ces justes représailles seront accomplies, ou je serai mort.

Les préliminaires de la paix venaient d'être signés sous les murs de Casai, grâce à l'active persistance d'un jeune diplomate italien nommé Julio Mazarini. Pourtant le roi, tout à fait rétabli, et perdant le souvenir des promesses

CHUONIQUES Dli L'UilL-UU-llOi:UI' 333

(|uMl avait fuilos durant sa muludic, ne renvoya point le cardinal; soulomcnt, Sa Majostô exigea qu'il se réconciliât avec Marie do Môdicis.Uicheliou, mettant on œuvre toute sa réserve palliélique, c'est-à-dire l'accent de la componction, les mains jointes, les yeux élevés, Hichelieu répondit « que jamais il n'avait cessé d'être le serviteur de la reine mère ; (jiie lo plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait reconquérir les bonnes grâces de celte princesse qu'il chérissait autant qu'il la respectait, et que rien ne lui coûterait pour arriver à si heureuse lin. » Ainsi ce grand maître en hypocrisie savait, par sa feinte humilité, déverser sur Marie tout le blâme d'une mésintelligence que son ingratitude avait excitée. Louis, trompé, comme toujours, par les paroles dorées de son ministre, donnait secrètement tort à sa mère, et le cardinal voyait avec joie poindre un orage, qu'il repousserait d'autant plus facilement sur la tète de la princesse florentine, que le fourbe aurait paru faire plus d'efforts pour en prévenir l'éclat.

Richelieu ayant appris qu'à son retour de Lyon Marie de Médicis devait remonter la Saône jusqu'à Châlon, fît demander à Sa Majesté la permission de s'embarquer avec elle. La reine craignit de déplaire à son fils en refusant ; mais elle se promit bien de tromper les espérances du cardinal. Ce n'était point une réconciliation que voulait la veuve de Henri IV' : le trait acéré d'un ingrat avait pénétré trop avant dans son cœur italien ; il fallait que cet homme fiU sacrifié pour cicatriser une plaie toujours saignante depuis six ans. Vainement, caméléon aux couleurs changeantes, le ministre puissant redevint-il, pendant ce voyage, ce qu'il avait été jadis, le tout petit évêque de Luçon : prévenances, compliments, tendresses, caresses même, tout fut tenté sans le moindre succès. Marie avait passé l'âge où de telles séductions peuvent surprendre le cœur; les souvenirs d'Angoulême étaient éteints dès longtemps en elle, étouffés par les outrages de Paris. Son Eminence vit émousser ses galanteries fallacieuses sur une épaisse cuirasse d'indifférence, la reine le congédia brusquement à Ghâlons ; et pour qu'il ne pût douter que la

33 i CHRONIQUES DE l'oKIL-DE-BOEUF

guerre continuait, elle renvoya M'°« de Comballet de son service aussitôt qu'elle fut arrivée au Luxembourg. La nièce disgraciée apporta de plus à son oncle une lettre où Marie de Médicis, avec le ton d'autorité qu'elle eût pris au temps de sa régence, signifiait à Richelieu qu'il eût à quitter le titre de surintendant de sa maison.

— Te voilà bien éplorée, petite I dit le prélat en attirant M™« de Comballet sur ses genoux.

— Je l'avouerai, mon oncle! répondit-elle en s'abandonnant aux libertés accoutumées de l'Eminence.

— Voyons ce que dit ton cœur, continua-t-il apparemment fort peu troublé des fureurs de Marie... Et sa main se prit à interroger ce cœur.

— Que va devenir cette affaire? demanda l'ex-dame d'atour, dont les jolis doigts aidaient obligeamment à délacer un corset gênant pour Tinterrogation du cardinal.

— Ce qu'elle deviendra, petite ? poursuivit avec quelques interruptions l'homme d'Etat, de qui la bouche contribuait par intervalles à calmer le sein ému... Elle deviendra ce que ton oncle voudra; voilà pourquoi je m'en mets peu en peine.

— Etes-vous bien sûr, Armand, d'en venir, sur ce point, aux fins de vos intentions ?... Mais on pourrait entrer.

— Tu sais que je ne suis pas sujet à faillir dans mes pressentiments... Non, non, personne n'entrera...

— Ne me demandais-tu pas tout à l'heure comment la colère de notre vieille Marie prendra fin ? reprit le cardinal, pour qui cette affaire se trouvait maintenant en première ligne d'importance ; les événements ne tarderont pas à t'instruire... Tu sauras d'abord que la Florentine n'agit pas seule en ceci ; tous mes ennemis intriguent de commune main. 11 faut nous en conjouir, car je les abattrai d'un même coup. C'est une merveilleuse fortune que cette conjuration : elle est féconde en couleurs sombres, et tu sais que je m'entends à faire un tableau rembruni. Effet de l'habitude : il y a souvent nécessité d'effrayer celui qui porte les marques du suprême pouvoir... La reine mère n'a pas de plus forte passion que celle de mon

(imONiQUES r)K i/<ii;iL-Di:-ii»ji:i;i 335

'oiivoi, parce que j'ai toul à la fois méprisé ses charmes surannés ol ruiné son iniluence dans lo conseil. Iilli bieni jo la peindrai voulant entreprendre sur l'autorité du roi. Anne d'Autriche me garde un amer ressentiment pour sa laveur éteinte, pour sos amours jçrandement inquiétés ; plie cherche à porter son frère contre Louis XIII, et ce uniquement dans l'espoir que Sa Majesté m'ôtera le timon tics alTaires. Moi, je saurai lui prêter, en mes insinuations, le dessein do trahir la France au profit du Catholique. Knlin Gaston, adversaire débile qui se débat entre mes iils croisés comme le moucheron dans les trames de l'industrieuse araignée, j'en ferai un rebelle, un prince félon et dénaturé, nourrissant au fond du cœur le projet de se ruer, à main armée, sur les liltats de son frère ; j'établirai, au besoin, qu'il songe à le détrôner. Voilà, mon enfant, les sujets en travail dans ma pensée ; toujours même tactique : faire voir aux gens de facile croyance l'Etat menacé, quand on n'attaque que moi; proclamer mes ennemis particuliers ennemis du prince, et lui montrer dirigée contre son sein la dague qui brille près du mien. Derrière ce rempart d'artifice je défie toutes les conspirations du monde, et celle que la reine mère fait brasser à cette heure par mains à elle s'en ira, comme les autres, en vaine fumée.

Cette explication, donnée par le ministre enfoncé dans les coussins d'une vaste bergère, occupait l'oreille de sa nièce, tandis que sur ses doigts délicats elle contournait quelques mèches de cheveux défrisées devant un grand miroir vénitien, très incliné et surchargé d'une pyramide de dorures.

— Armand, que ferez-vous de moi quand vous serez décidément vainqueur, demanda-t-elle en minaudant, car j'ai pris en un grand dégoût ce hobereau de Gaston?

— J'ai bonne espérance d'avoir mieux que cela à t' offrir.

— Qui donc, mon oncle ?... Ah ! les œillets de mon corset sont si petits que je ne saurais me lacer seule.

— Je vais t'aider... Devine de quel mari j'ai fait élec-

tion pour toi, petite? poursuit le plus grand politique du monde en passant le ferret d'un lacet dans les tenons étroits du lien de soie.

— Vraiment je ne m'entends point aux prédictions... Ça, Votre Eminence a les façons d'une femme de chambre lente à s'en désespérer ; elle se montrait plus adextre il y a un moment.

— Il en est ainsi, mon enfant, dans toutes les choses d'ici-bas; on défait avec aisance; rien n'est plus malaisé que de réédifier... Celui que j'ai pris la résolution de te donner pour époux se nomme Louis XIII.

— Mon oncle, ma vanité toute seule recevra un singulier contentement de ce choix.

— Friponne, il y a bénédiction de te laisser le soin du reste; tu sais merveilleusement y pourvoir.

— Si j'étais déjà reine, je ne manquerais pas de vous arracher cette moustache, qu'un rire malicieux soulève incessamment.

— Oui; mais pour la nièce d'un simple cardinal, sur mon âme, tu tires un peu trop fort. Allons, voilà tout remis en bon ordre; laisse-moi, petite : j'attends Tambassadeur d'Angleterre, milord Thomas Edmont.

— Celui-là ne jettera pas le roi, mon futur époux, en des alarmes si chaudes que le fit, en son temps, le gentil Buckingham... Avec cet Anglais de soixante ans, le pont des Soupirs aura tort.

Ici les traits de Richelieu se rembrunirent; il passa deux fois la main sur son front : cette main tremblait. Un soupir bruyant s'échappa de la poitrine du cardinal.

— Petite, dit-il d'un accent étouffé, ayez garde une autre fois de remettre en ma souvenance ces malheureux événements... Va, mon enfant, va.

Peu de jours après cet entretien, il y eut à la cour quelque scandale produit par un apothicaire. Cet homme, nommé Michel Danse, donnait à la reine Anne des soins assidus. Tout à coup, l'entrée du Louvre lui fut interdite par ordre exprès de Louis XIII. En même temps, Richelieu fit répandre le bruit que sous prétexte de médica-

l.lilu' Ni'ii h.-- 1.1, I. (.i.ll.-l.i.

incutci" la souveraine, Danse était l'agent secret de ses iutrifîuesavec le marquis de Mirbel, ambassadeur (PEspa-^no. Do son côté, le serviteur congédié disait assez librement qu'on rôtiiit à la reine pour réussir plus sûrement à l'empoisonner afin d'exécuter le projet déjà formé de luire épouser au roi M'"» do Comballel. Ce propos, qui pouvait être dicté par le ressentiment, semblait toutefois avoir quelque rapport avec le dessein dont le car- (iiiuil s'était ouvert à sa nièce. Quoi qu'il en soit, la chose parut assez sérieuse pour que le ministre de Sa Majesté (.atholique y intervint : on vit s'ouvrir des conférences diplomatiques à propos d'un apothicaire. Mirbel demanda par une note que le suppôt de la Faculté restât auprès do la reine; Richelieu répondit qu'il prendrait les ordres (lu roi. De longs débats survinrent : les carrosses roulaient fréquemment du Petit-Luxembourg à la légation espagnole, et de celle-ci au Petit-Luxembourg. Enfin il demeura convenu que Michel Danse continuerait les offices de sa profession à la reine, mais qu'il n'entrerait point au Louvre, et n'aurait de rapports directs qu'avec Mme de Senneçay. Cette réserve fit beaucoup rire les jeunes courtisans : l'entremise d'une dame d'honneur en pareille matière leur parut fort plaisante, et leur dernier mot fut qu'il était telle partie des soins d'un apothicaire qui ne pouvait absolument s'expliquer par transmission.

Les pourparlers relatifs à celte affaire mirent au jour un secret jusqu'alors ignoré : une dame Bellier dit au cardinal qu'à certaine époque, maintenant difficile à préciser, la reine s'était trouvée grosse une seconde fois, et qu'un emplâtre appliqué par le sieur Danse avait provoqué l'avortement.

Assurément Louis XIII était aussi étranger à cette dernière œuvre qu'il l'avait été à celle éteinte dans une chute en l'année 1626. Toutefois, et malgré la tentative, si vainement laborieuse, si humiliante pour Anne d'Autriche, faite au petit château de Versailles, le roi, se prenait par intervalles à pousser des soupirs d'amour ; les malheureux Italiens sacrifiés aux plaisirs de l'oreille soupirent

338 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BOEUI"

bien... M"« d'Hautefort inspirait au monarque quelque chose qui ressemblait à une passion. Il avait enlevé cette demoiselle au service de sa mère, pour l'attacher à celui d'Anne d'Autriche. Au premier instant, Sa Majesté montra à cet égard quelques éclairs de jalousie ou plutôt d'amourpropre blessé; il lui sembla cruel qu'une autre excitât une nature restée de glace auprès d'elle. Son courroux se révéla, dit-on, jusqu'à menacer la favorite du roi de lui faire couper le nez. Ce propos est évidemment hasardé : on ne reconnaît point le caractère de l'infante dans une inspiration si féroce ; toutes les fautes qu'elle commit découlèrent d'un laisser-aller invincible vers ce qui lui plaisait, d'une morbidesse d'organes qui la vouait aux voluptés, sans dessein, sans impudeur, presque avec décence. Tous ses goûts participaient de cet abandon ; on la voyait souvent endormir ses sens enivrés parmi les touffes de fleurs dont ses appartements étaient remplis; lorsqu'elle écoutait un concert, son sein s'animait aux suaves accents d'une flûte; ses nerfs étaient agacés par ceux d'une trompette. La peau de la reine étaitsi délicate qu'on avait peine à lui trouver du linge assez fin : littéralement, une feuille de rose pliée en deux l'eût gênée dans son lit. Une telle organisation paraissait incompatible avec la cruauté; aussi, devenue régente, cette souveraine ne faillit-elle que par un défaut opposé. Ce ne fut point en des vues belliqueuses que les Mazarins ^ inondèrent de sangle pavé de Paris; Anne défendait ses douces habitudes : elle se faisait sanguinaire par tendresse.

La marquise de Fargis, qui avait pris quelque empire sur l'esprit de la reine, l'amena promptement à une calme résignation sur les prétendues amours du roi, en alléguant tout ce que ce sentiment avait d'inoffensif. Elle poussa même la démonstration jusqu'à l'évidence visuelle, en faisant assister secrètement sa souveraine à un entretien que le roi eut un jour, dans un bosquet de Saint-Ger-

1. Nom donné aux partisans de la cour, qui étaient ceux de Mazarin.

nuiiii, avec aAUi qu'on élnil convenu d'appeler sa maîtresse.

— J'éprouverais uno allrj^rL'sso grande, chère Marguerite que vous fussiez à moi corps et âme, disait ce prince; pourquoi j'ai grand regret qu'il ne vous plaise pas d'habiter mou petit chfiteau de V^ersailles.

— Le lieu est merveilleusement choisi, dit tout bas la reine à M'"» de Fargis en poussant un gros soupir,

— A quoi bon ce château, à quoi bon même le bosquet où nous voilà, au lieu d'un salon tout rempli de compa- L,'nie? répondit la fille d'honneur. I*]st-ce un manquement aux bienséances que d'aimer? Un doux penchant de l'âme peut-il être pris pour un crime?

— Non ; mais ils disent qu'il est un point d'intimité entre les deux sexes qui se plaît au mystère.

— Je l'ignore, sire; car jusqu'à l'instant où Dieu a permis que je connusse Votre Majesté, j'avais fermé mon cœur à ce qui est des hommes : étant vrai que je les tenais tous en grand mépris. Mais j'aurai bientôt vingt-sept ans; j'en ai déjà passé dix avec ces filles d'honneur dont toute la vie s'écoule à réfléchir je ne sais quels transports, qui ne remplissent que quelques instants. Elles se sont prises maintes fois à me tracer une peinture brûlante de ce prétendu bonheur : d'aucunes ont même essayé d'en faire retenir le charme sur mes sens... Eh bien! je n'ai vu en toute cette passion qu'une sensible preuve de folie. Qui pourrait, dans l'état de raison et de sagesse, rêver jour et nuit une félicité dont la réalisation est à l'espérance ce qu'une minute est à un siècle.

— Ah ! je vois pourquoi l'amour n'a pu toucher l'esprit de cette belle, dit M""* de Fargis à l'oreille de la reine; la chère demoiselle estime que le gain ne compense pas les chances laborieuses du jeu.

— Ce que vous dites là, Marguerite, reprit languissamment le roi, je l'eus souvent en la pensée.

— Je le crois, murmura Anne d'Autriche.

— Je conçois l'amitié dans le plus juste de ma conscience, poursuivit M'^e d'Hautefort : j'y vois un doux

3i0 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BOEUF

négoce de bons offices d'âme à âme, et pur comme tout ce qui soi't de cette source; car c'est en passant par les impuretés de nos sens que las passions s'altèrent... Toute la fange est là.

— Sur ma foi, j'avais toujours bien pensé que l'amour tel que le font nos muguets n'avait rien de royal.

— En tout cas, sire, à en juger sur leur dire même, ce qu'ils appellent le bonheur est si peu, si peu, qu'il n'y a guère de dommage à l'ignorer... Et quand on songe à ce que cette misère coûte aux hommes de soins vergogneux, de rudes fatigues, de contestes, de nuitées blanches, de dangers; combien il voue de femmes aux coquetteries d'abord, à la soumission, à l'esclavage ensuite; à la repentance, à la jalousie enfin ; lorsqu'on ajoute à tout cela les horribles souffrances dont mon pauvre sexe doit, par surcroît de sacrifices, payer celte dragme de miel, en vérité l'on peut se tenir grandement heureux de ne pas être fortuné à la manière des amants.

— Marquise, dit Anne en soupirant, j'estime que ce glaçon vivant n'a pas grand tort.

— Hélas! madame. Votre Majesté, en si délicat sujet, appuie son opinion d'un souvenir trop ancien.

— Pécheresse, répondit la reine en riant.

— Ne laissons donc pas de nous aimer avec innocence, reprit M"" d'Hautefort ; car tels que Dieu nous a faits l'un et l'autre, toute notre bonne volonté défaillir ne nous procurerait pas, que je présume, même la dragme de miel,

— Vous voyez, madame, dit la marquise, que des inquiétudes téméraires étaient entrées en votre imagination. Cette demoiselle, grâce à Ihonnête dose de glace qui roule dans ses veines, n'est nullement dangereuse pour la chasteté de Louis XIII.

— J'en ferai mon amie, répliqua Sa Majesté.

— C'est un parti sage, elle peut vous rendre quelques offices auprès du roi; et si, de bonne fortune, l'amour venait à illuminer ce prince, vous seriez sûre au moins de ne pas faire la rencontre de cette fille sur les brisées de vos plaisirs.

cmiONiQUiis DU L'oi;ii.-i)K-n(jiîUi* 311

Depuis cet instant Anno tômoi^^na do grandes bonté» b M"» d'Hautcfort qui s'attacha sincèrement à la souve» raine. Louis XIII n'en demeura pas moins assidu auprès de sa favorite : il la recherchait sans cesse, jiassait avec elle des heures entières chez la reine, et l'emmenait souvent dans le cabinet des armes, retraite favorite de ce prince mélancolique. En un mot, le roi aimait cette demoiselle avec toute la puissance qu'une «Ame peut recevoir sans le secours des sens. Le sort d'Anne d'Autriche en devint plus tolcrable : M"" d'Hautcfort reprochait souvent au monarque l'indilTérence qu'il montrait à son pouse, indillerence trop légèrement fondée, lui disaitelle, sur les conseils intéressés d'un ministre perfide, dont l'ambition voulait concentrer sur lui toute la confiance du souverain. Louis XIII sentait d'autant mieux la justesse de ce discours, que déjà Richelieu cherchait à desservir M"® d'Hautcfort : d'acres insinuations, jetées habilement dans ses entretiens avec Sa Majesté, tendaient à prouver que cette fille d'honneur ne paraissait répondre à l'attachement du roi que pour mieux servir, en temps opportun, la reine et les intrigues que la cour d'Espagne entretenait à Paris.

Placé entre deux conseillers, Louis écoutait l'accent qui parlait doucement à son cœur, plutôt que celui qui cherchait à violenter sa volonté. Depuis la soumission des calvinistes, le principal ministre était devenu si impérieux, si despote, sous les formes respectueuses dont il parait ses rapports avec son maître, que celui-ci se sentait fréquemment humilié du servage couronné auquel se réduisait sa puissance. Plus d'une fois, il avait observé le sourire ironique de ses divers serviteurs en recevant l'intimation de sa volonté; et son indignation avait égalé sa honte lorsque, après avoir suivi secrètement l'effet de ses commandements, il les avait presque toujours vus méprisés, à moins que l'assentiment du cardinal ne leur prêtât un appui. La haine que Louis XIII vouait à Richelieu, longtemps comprimée par le sentiment de ses talents supérieurs, commençait à dominer cette considération; une

3i"2 CrmONIQUES de L'œiL-DE-BOEUF

influence persévérante eût renversé le colosse; M"« d'Hautefort n'en eut pas le temps, mais elle l'ébranla.

Au moment où les ennemis puissants du cardinal, c'està-dire la reine mère, Anne d'Autriche, Gaston et leurs adhérents, conspiraient le plus activement contre Son Eminence, ils ne manquèrent pas d'engager la favorite dans leur cause. Elle demeurait toujours très attachée à Marie de Médicis, s'attachait de plus en plus à la jeune reine, et haïssait mortellement Richelieu. On pouvait donc compter sur elle. En effet M"° d'Hautefort, replaçant à toute heure le miroir de la vérité devant les yeux du roi, parvint à lui faire voir son ministre avec toute sa laideur; il en frémit, et, dans un vif entraînement d'indignation, signa la promesse de le renvoyer. La fille d'honneur s'empara de l'écrit, comme d'un engagement dont elle se proposait d'invoquer au premier jour l'exécution; mais le cardinal apprit ce fait, ainsi que tant d'autres, par les espions inconnus et souvent invisibles qu'il entretenait à la cour. Usant alors de la torture politique dont il effrayait l'inhabile Louis XIII dans les grandes occasions, il vint un matin lui déclarer que sa santé, fort délabrée, exigeait depuis longtemps qu'il s'éloignât des affaires ; que pourtant son zèle lui avait fait braver jusqu'à cet instant des souffrances inouïes, mais qu'ayant appris que le roi son maître trouvait dans M"° d'Hautefort un flambeau éclatant, il ne jugeait plus ses faibles lumières utiles à Sa Majesté, et venait solliciter la permission de se retirer au Havre. Son Eminence ajouta perfidement qu'on pouvait craindre une continuation de la guerre en Italie tant que les conventions signées à Casai ne seraient point changées en traité définitif, qu'en ce cas la France aurait sur les bras toute la dynastie autrichienne, race d'autant plus redoutable qu'outre sa branche allemande et sa branche espagnole, elle avait des alliés sous le toit du Louvre même; que cependant ces dangers ne devaient pas effrayer le roi, attendu que M'*® d'Hautefort, en faisant signer à Sa Majesté le renvoi d'un ministre facile à remplacer, avait sans doute sous la main un sujet plus habile.

( iiiioMoiKs PI-: I, (H:iL-DE-noi;t:j" 343

Louis XIII, étourdi, slupéliô do l'avenir orageux que llichcliou lui faisait entrevoir, le pria, le supplia de rester aux alVairofl et de marquer ses victimes. Quand le ministre vit son maître courbé devant lui, il releva la tête, se dressa, et dit d'une voix puissante : « Sire, je n'ai point « de victimes à désigner; tous mes ennemis sont ceux de « Votre Majesté, laissez-les faire, ils ne manqueront pas « do se déclarer, et leur punition sera le dû de la justice. « Mais ne mettez plus en oubli que si je suis d'ordinaire « le point de mire des révoltés, c'est qu'ils savent qu'en '< frappant mon chétif individu leurs traits atteindront « derrière moi votre personne et l'Etat. Néanmoins, laisse sons commencer le forfait pour le punir. La trahison « est grande autour du trône, mais Dieu nous ordonne « d'en attendre les premières marques; car il ne faut « frapper que les vraiment coupables. Seulement si Votre « Majesté fait encore quelque état de mes services, qu'elle « daigne retirer l'écrit confié à M''^ d'Hautefort ; ce serait « pitié que les gens rebelles à votre pouvoir pussent se « servir d'une arme qu'ils tiendraient de vous. »

Après cet entretien, qui venait de lui causer un véritable effroi, Louis XIII se hâta de redemander à Marguerite la promesse qu'il lui avait donnée. M"^ d'Hautefort, avertie que Marie de Médicis se proposait de rompre prochainement la glace, parut, durant plusieurs jours, avoir oublié cette demande du roi. Pressé par le cardinal, il la renouvela; mais diverses défaites, remises ou recherches prétendues, firent encore gagner du temps à la fille d'honneur. Enfin le maître l'ayant poursuivie un matin jusque dans la chambre d'Anne d'Autriche, elle fut sommée de rendre à l'instant l'écrit à son auteur.

— Sire, répondit-elle avec fermeté, ma désobéissance est dans le bien de votre service : je ne vous remettrai point ce papier.

— Marguerite, reprit vivement le roi, je vois avec grand chagrin que vous vous séparez du bon naturel que je me plaisais à reconnaître en votre personne.

3i4 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BOEUF

— Je résiste parce que ce ne sont ni vos pensées ni votre volonté que vous suivez en ce moment.

— N'est-ce donc pas moi qui vous ordonne!

— De la même manière que Votre Majesté a le malheur de régner, sire, par les inspirations du cardinal.

> — Mademoiselle d'Hautefort, dit Louis XIII aveccolère, retenez la légèreté de votre langue; vous manquez à notre personne royale.

— Je l'éclairé.

— Pour la dernière fois, remettez cet écrit en nos mains.

— Tenez, sire, s'écria la fille d'honneur en découvrant à demi une gorge admirable, le papier est dans mon sein; venez le prendre en ce lieu si vous voulez l'avoir.

Le chaste prince recula de deux pas à l'aspect du trésor entr'ouvert que tant de regards avides eussent recherché; puis ayant pris les pincettes tout près d'un foyer ardent, il s'avança vers sa favorite en criant de toutes ses forces :

— Par saint Louis ! je parviendrai avec l'aide de cet instrument à vous arracher ce que je demande en vain.

— Non vraiment, repartit l'obstinée demoiselle en se retranchant derrière la reine. Votre Majesté fait mine de se livrer à des attouchements par trop brûlants !

Le roi sortit irriti au delà de toute expression, et le soir même M''^ d'Hautefort fut exilée.

C'était le 9 novembre 1630. Le couvre-feu sonnait à l'élégante coupole du Luxembourg. Un vent glacial balayait les allées du jardin, qu'un givre scintillant aux rayons de la lune avait couvertes un instant d'une nappe blanche. La cime des arbres tourmentée par le fougueux autan se courbait avec ce bruissement qui entendu de loin provoque de mélancoliques pensées chez les amants, un paisible sommeil chez les vieillards. Marie de Médicis, retirée au fond de son appartement, était assise devant l'âtre, dans lequel brûlaient, en pétillant, trois ou quatre grosses bûches de chêne. La flamme qui s'en élevait éclairait seule la chambre. Quelques jets capricieux de cette lumière se jouaient,

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un plafoiul, sur des nymphes tombéos toutoB nues du pinccuu savant, tandis que d'autres reflets faisaient briller, sous les rideaux onlr'ouverts d'une vasto couche, un crucifix d'or applicjué sur velours cramoisi, et un bénitieitaillé laborieusement dans un bloc de cri>lal.

Seule, enveloppùc d'une robe de nuit en velours noir, les yeux iixés sur le brasier, où se dessinaient, au gré de sa rêverie, mille objets fantastiques, la reine mère paraissait plongée dans de profondes riflcxions, qu'interrompaient toutefois des signes fréquents d'impatience. lîlle attendait évidemment quelqu'un, et l'Iuure du rendez-vous semblait être passée. Enfin la porte s'ouvrit; un homme fut introduit par une dame Agée qui se relira aussitôt. Le nouveau venu paraissait avoir quaranle-rinq ans; il était couvert d'un long vêtement brun, ouvert par-devant, et bordé d'une épaisse fourrure noire. Vu laige ceinturon de cuir luisant lui serrait le corps. Il tenait à la main un bonnet noir, de forme polonaise, auquel était attachée une plume rouge, placée de manière à couvrir en partie le visage. La physionomie de cet homme avait quelque noblesse ; mais une empreinte lugubre la déparait, moins pourtant que des yeux efnoncés où brillaient deux mobiles étincelles. Des cheveux noir-jais achevaient de rendre cette figure repoussante, et l'on pouvait être surpris qu'il en partît une voix douce, mélancolique, et qu^^ l'accent italien rendait mélodieuse.

— J'avais l'appréhension, seigneur Fabroni, dit la reine en se levant, que la présidente de Verdun, votre amie, eût oublié de vous faire savoir ma volonté.

— Non, madame ; mais une réunion d'astrologues qui vient de finir au château de Vauvert m'a tenu empêché jusqu'à cette heure.

— Le château de Vauvert I... il court sur ce lieu des bruits effrayants K

1. Ce château, situé derrière rencf*inte des Chartreux, avait, selon quelques chroniqueurs, appartenu à un seigneur voué au diable : il passait pour être visité chaque nuit par les habitants de

346 C1IR0.NI(^UES DE l'oîIL-DE-Uoi.H-

— Les choses qui inspirent la terreur, madame, ont besoin d'être examinées de près. Rien ne fut mis en ce monde pour effrayer, et tout peut servir à l'instruction des hommes. Vauvert est un vieux manoir désert ; le calme fut toujours l'ami du savoir, pour quoi les astrologues ont choisi ce lieu comme le plus propre à leurs conférences. Le sujet auquel ils ont donné ce soir une particulière attention n'est point de ceux que je doive celer à Votre Majesté ; quelques-uns ont médité sur les portaux de nos églises : là, madame, sont écrits les grands secrets des siècles écoulés ; et de profonds mystères apparaissent pour ceux expérimentés à les lire, par exemple, au front tout symbolique de la Sainte-Chapelle. Apprenez encore, madame, que les figures debout autour du portail de Notre-Dame montrent aux hermétiques ' la direction où se rencontrent des trésors, et sur quel point il faut s'établir pour s'embesogner du grand œuvre. Mais parlons de ce qui touche vos pensées

— J'ai la volonté, seigneur Fabroni, d'être éclairée de vos lumières et conjurations sur quatre points essentiels... Mais ne mettez pas un instant en oubli que je veux ouïr les arrêts du destin tels qu'ils vous seront donnés en révélation.

— Hélas 1 madame, répondit l'astrologue d'une voix triste, Dieu en cachant l'avenir à sa créature lui dérobe plus de peines que de bonheur : apprendre, c'est quelquefois se préparer à jeter des larmes ; et je suis vivement touché de la pensée qu'il faut, le plus souvent, ignorer pour jouir.

— Pour ce qui est de moi, je maintiens que l'incertitude est le pire de tous les maux.

— La vérité nue peut se faire voir hideuse.

l'enfer. Il ne l'était, disent des écrivains moins crédules, que par des faux monnayeurs, qui, grâce aux terreurs vulgaires, s'y livraient impunément à leur industrie criminelle.

l. Rêveurs des siècles précédents, qui passaient leur vie à chercher la pierre philosophale, et à faire tourner la baguette divinatoire aux mains d'une vierge, pour découvrir les trésors enfouis.

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— Voua le disiez il n'y a qu'un instant, tout peut être bon à instruire. Parlez-moi sans artiiices ni déguisements aucuns.

— Je me tiendrai sur ce sujet en l'obéissance de Votre Majesté.

Et Fabroni n'étouH'a qu'imparfaitement un soupir.

— Or, pour que l'émoi produit par vos prédictions ne me fasse pas quitter la pensée du prix que je dois y attacher, je vais me prendre à vous l'oirrir d'avance.

A ces mots, Sa Majesté saisit la main de Fabroni ; et c]uand elle l'abandonna, un rctlet de l'âtre fit étinceler au doigt de l'astrologue un diamant fort gros.

— Çà, commençons, reprit l'Italien d'un ton solennel, maintenant que la flamme de ce foyer est quasi éteinte. Le tableau préparé...

— Le voici, interrompitSa Majesté en écartant un rideau c[ui laissa voir, le long de la muraille, un grand rond de velours noir fort tendu.

Alors Fabroni tira de sa poche une fiole de cristal, versa environ moitié de son contenu dans une petite coupe d'or, et trempant légèrement dans ce vase une sorte d'aspersoir, il le secoua contre le rond noir, qui se trouva soudain jonché de traces lumineuses.

— Sur quel sujet, madame, dois-je interroger d'abord ce tableau?

— Le roi mon fils...

— Ceci le représente, répondit l'Italien en désignant une faible lueur du bout de sa baguette de baleine.

— Cette flamme... Dieul que vois-je ! elle s'évanouit !

— Ainsi, madame, dit l'astrologue d'une voix ténébreuse, ainsi s'éteindra, en un temps peu éloigné, la vie de ce prince... Vous avez voulu que je fusse vrai, sans détour aucun.

— Malheureuse mère!... Et Gaston, mon second fils, oîi se trouve t-il ?

— J'ai peine à le suivre dans les sauts inconstants que l'ait la petite flamme qui le représente.

— Elle me semble vive, au moins.

348 CHRONIQUES DE l'œIL-DEBOEUF

— Monsieur vieillira...

— Il régnera donc ?

— Jamais.

— Louis XIII deviendra-t-il habile à...

— On ne saurait produire le feu sans avoir l'étincelle, interrompit le devin. Puis il secoua la tête.

— En ce cas, qui ceindra la couronne?

— Le sang du grand Béarnais ne laissera point de régner.

— Serait-il vrai que Gaston...

— La tâche de création que Dieu lui avait confiée est accomplie; nulle postérité ne sortira désormais de ce prince...

— Mais ce sang de Henri IV, que vos révélations font perpétuer sur le trône...

— Le savoir a ses limites, madame... Je deviendrais suspect en la matière si j'osais en dire davantage sur ce sujet.

— Parlez-moi du cardinal... Cette flamme sur laquelle s'arrête votre baguette, elle m'éblouit.

— C'est la fortune de Richelieu.

— Sera-t-elle durable?

— Autant que sa vie.

— Elle peut être longue, murmura la reine d'une voix sombre. Ne croyez-vous pas, poursuivit-elle, que ce ministre ait quelque charme pour se garantir des dagues et des mousquetades ?

— Rien de pareil ne s'offre à ma vue ; mais ce filet de feu, qui le ceint de ses contours redoublés, me montre sa destinée, rempart terrible où. viendront échouer tous ses ennemis fors une femme.

— Ceci, dit la reine avec transport, présage-t-il que ma fortune jettera un nouvel éclat ?

— Votre Majesté m'a fait le commandement d'être sincère... Cette femme, ce n'est pas vous.

— C'est assez. J'ai néanmoins la pensée que, pour la gloire et le besoin de l'État, il me sera permis de faire mentir vos prophéties.

— Je le désire avec ardeur, madame.

— Voyons,toute{ois,sivous découvrirez quelques lueurs prospères en me.- jtjps à venir.

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