‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 49 sur 91 · C.IIUONIQUES DK l/oi;iI.-DK-U(U:LF ^ii · texte numérisé non relu

C.IIUONIQUES DK l/oi;iI.-DK-U(U:LF ^ii

— Il fmit pour cola que je renouvelle co tableau cabalisli(|uo cl quo Votre Majoslc daifjnc entrer dans le cercle mystérieux.

Ici lo devin arrondit sur le tapis trois tours d'une chaîne formée d'anneaux trianp^ulaires d'argent mal. S'approchant ensuite du tableau lumineux, il le toucha léi^èrcment d'une substance que Marie no put reconnaître, et soudain tous les feux disparurent. Reprenant alors la fiole, la coupe et l'aspersoir, Fabroni fit jaillir sur rétolTe sa liqueur inflammable, laquelle, obéissant à cette puissance cachée qu'on nomme le hasard, forma de nouvelles combinaisons. Tout h coup l'astrolof^uc recule de deux pas, les bras étendus, l'intérieur des mains tourné vers les signes flamboyants, comme pour en repousser la vue.

— Eh bien, seigneur Fabroni, dit la reine avec émotion, (|ue voyez-vous?

— Non, non, fille des illustres Médicis, épouse des rois, mère des rois, vous ne saurez pas... je ne puis vous dire... Jamais, jamais !

VA l'Italien se précipite vers la porte, l'ouvre en répétant : Jamais, jamais I

La reine mère, frappée de surprise et de terreur, resta immobile dans son cercle d'argent; ses yeux demeurèrent fixés sur la page fantastique où l'astrologue avait lu sans doute une noire destinée... On eût dit un de ces êtres enchantés que la poésie orientale se plut à créer ; ou bien une de ces princesses dont Perrault, longtemps après, fit taire la respiration, arrêta le cœur, endormit la circulation sous la baguette d'une fée imaginaire.

Les filles d'honneur, retenues par le respect, n'avaient osé entrer chez la reine sans qu'elle les eût appelées ; ce ne fut qu'aux premiers rayons de l'aurore qu'une vieille dame italienne vint, selon sa coutume, pirendre les ordres de Sa Majesté, qui s'éveillait toujours à celle heure. Marie de Médicis n'avait pas bougé ; la suivante s'arrêta tout court devant cette haute statue drapée de noir et s'élevant au milieu d'un cercle étrange.

— Regarde, dit la reine en désignant du doigt le tableau .

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Mais les hiéroglyphes lumineux étaient éteints, il n'en restait aucune trace; le velours ne conservait point d'empreinte : son lustre n'était pas même altéré. Quelle liqueur avait donc pu s'allumer ainsi sans chaleur? A coup sûr elle ne tenait point de la nature ardente du phosphore... Pourquoi chercher? les siècles écoulés n'ont-ils pas eu leurs lampes inextinguibles ^, leurs feux grégeois, leurs vitraux aux couleurs indélébiles ; secrets perdus après tant d'autres, que nous retrouvons successivement, et que nos générations vaniteuses croient découvrir.

La reine sortit enfin, toute frissonnante, des contours magiques : l'âpre température des nuits glaçait son corps, où la vie s'était assoupie dans une longue contention d'esprit. Ses femmes la mirent au lit; mais elle n'y put trouver le sommeil. Il venait de luire le jour où cette princesse allait hasarder sur une mer orageuse le vaisseau déjà fracassé qui portait sa fortune. La veuve de Henri IV attendait le roi dans son palais du Luxembourg. Elle songeait à rappeler au monarque sa promesse de Lyon, scellée d'un serment ; elle voulait parler à son cœur, lui peindre avec attendrissement, avec force, toute la famille royale humiliée par son indigne ministre ; montrer l'Europe indignée, la religion, la nature, les lois violées ; réveiller enfin la conscience léthargique de ce prince, esclave garrotté d'un sujet. Telle était la démarche, dès longtemps méditée, dont Marie avait voulu connaître d'avance le résultat en interrogeant l'Italien Fabroni: désir téméraire que suivait une profonde terreur. |

Louis XIII arriva vers midi : la reine mère, en s'enfer- | mant avec lui, recommanda à ses gardes de repousser sans exception toutes les personnes qui pourraient se présenter

1. Au commencetnent du xvii» siècle on découvrit à Rome le tombeau de Tullia, fille de Gicéron ; et dans le même temps fut retrouvé celui du dictateur Camille... Des lampes y brûlaient encore. Le même phénomène a été remarqué lors de plusieurs autres découvertes de tombes antiques... C'est ainsi que par l'ensevelissement successif des connaissances humaines, des choses jadis fort naturelles nous apparaissent sous un aspect merveilleux.

cuuoMQUEa DE i/oi:iL-i)i:-m»i.i 1 -ijl

a la i>orto durant l'entretien secret. La colère italienne de Mûrie, échauiïée encore par une constitution forte, impérieuse et jeune, en dépit de cinquaiilo-scpt années, cette colère qu'alimentait le plus amer des ressentiments, celui (le l'ingratitude, s'exhala on transports si puissants, si vifs, si pathétiques tour à tour, que le roi ne put y résister.

— I']h bien! oui, madame ma mère, dit-il dans une sorte (rentraînement, celte promesse de Lyon, je la tiendrai.

— Sire, je suis touchée de la croyance que le salut de votre ftme en dépend : les anges, au* commandement du Sauveur, ont écrit votre parole jurée... Qui sait même si votre retour quasi miraculeux à la vie n'est point l'effet signalé de ce pieux serment? qui sait si la mort n'étendrait pas derechef sa main terrible sur le parjure?

Louis XIII frémit.

— Deux mois encore, madame, je ne vous demande que deux mois, dit-il d'une voix creuse.

— C'est une éternité I N'ai-je pas le front dans la poussière ?...

— L'n mois seulement, et c'en est fait du crédit de Richelieu, tant je tiens à grande faveur de vous faire voir mon obéissance !

— Ayez donc en pensée que le prince votre frère mendie le pain de l'étranger, fuyant l'échafaud de Ghalais ou le poison qui brûla les entrailles de Vendôme.

— De grâce, ne me faites pas refus de quinze jours.

— Ah! que vous êtes misérablement enclin aux délais, quand le chagrin s'en va tarir dans le sein d'Anne d'Autriche les sources de l'hérédité... C'est, hélas! une vérité trop sensible; la haine que Richelieu entretient en votre cœur est l'unique cause qui vous rend de glace pour votre épouse, et vous serez appelé dans l'avenir Louis l'impuissant.

— J'ai formé à toujours la résolution de renvoyer le cardinal : j'en renouvelle ici le serment.

— Accomplissez-le sans retardement, cher sire, les parlements murmurent, la noblesse s'ameute, les partis se réveillent... l'orage gronde de toutes parts.

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— J'ai donné ma parole royale, cela suffit.

— Non, Louis, je connais du Plessis ; s'il obtient vingtquatre heures, d'autres idées rentreront dans votre imagination: les replis du serpent tentateur vous étreindront... Signez à cette heure l'ordre de faire arrêter le cardinal, ajouta Marie en présentant une plume au roi... Ne vous faites aucun souci du poids des affaires, Marillac, l'intègre Marillac vous en soulagera...

— Signons donc, dit vivement le roi en s'approchent d'une table sur laqiîelle était un ordre d'arrestation tout dressé.

En ce moment une porte communiquant à la chapelle, et que Marie n'a pas songé à faire garder, s'ouvre précipitamment... Richelieu paraît.

— Ah ! le voici, s'écria Louis XIII éperdu... Et la plume échappa de ses mains.

— Ne laissez pas de signer, sire, dit froidement le cardinal, qui ramassa l'instrument de sa ruine et le présenta au roi. Signez, c'est une chance merveilleusement honorable que de redevenir mineur à trente ans sous la tutelle d'une femme et d'un garde des sceaux félon vendu à l'ambition rebelle de Monsieur. Signez, la guerre civile, à peine apaisée par moi, recommencera. Signez, l'étranger, que je tenais en bride, retombera sur vous. Signez, les grands vous disputeront la France déchirée en lambeaux... Votre appui en de telles calamités sera cependant un robin si intelligent aux affaires que j'hésiterais à lui confier l'emploi de mon dernier scribe, et qui, pour comble de misère, ■. ne laissera pas de remettre aux parlements jaloux tout ce J qu'ils voudront de votre puissance. Mais vous aurez satis- \ fait la passion de la reine mère, enfin vengée d'un minis- ' tre dont le crime capital est d'avoir remis le sceptre en votre main. Sire, vos devoirs de fils seront remplis alors, l'auguste Marie sera triomphante, elle régnera en votre lieu, et vous aurez repris les lisières.

— Enfer et damnation 1 s'écria Louis XIII... Puis il s'élança hors du cabinet.

— Vous l'emportez, madame, dit Richelieu en se tour-

ciinOMOUES 1)1. i.iHALin. i.ot.i i 353

nntil vers Mûrie do Môdicis qui suiroquailsur son fauteuil: je ({uilte la cour ; je fuis aujourd'hui même retraite en la villo du Havre. Il faut que l'6|)reuvc s'accomplisse, cl que Louis Xlli ail culiii lu duiuonslralion certaine de ce (juc l'Ktat vaut sans moi.

J^c ministre sortit lentement par le chemin qu'il avait suivi pour venir, sans que lu reine mère eût le courage de lui répondre. Si, moins habituée à subir elle-même le joug qu'elle reprochait au roi d'avoir accepté, cette princesse " fùL rendue à Versailles, où Louis se relirait; si elle eûl ■ )nduit auprès du monarque ébranlé Marillac, homme pur qui depuis longtemps constatait les crimes du cardinal, et formait de documents authentiques le chiffre effrayant de ses concussions, alors c'en élait fait de sa domination, c'en était fait peut-être de lui-même : tombé à terre, ses ennemis l'écrasaient. Mais Marie, trop stupéfiée par la subite apparition de son adversaire, laissa évanouir ses résolutions dans un découragement prématuré ; elle manqua la victoire faute de persévérance. Ce qu'il y a de plus surprenant dans cette affaire, c'est que Richelieu parut aussi découragé que son ennemie. Soit qu'il se lassât des assauts sans cesse renouvelés qu'on livrait à sa fortune, soit qu'il voulût en effet montrer en s'éloignant combien il élait nécessaire au roi, il se disposa réellement à quitter Paris en sortant du cabinet de la reine mère. Ses meubles les plus précieux étaient depuis deux jours dirigés vers la Normandie, et ce jour 10 novembre 1630,il fit partir pour le Havre vingt-cinq charges de mulet d'or monnayé *.

Le cardinal allait lui-même se mettre en route, lorsque la Valette, son collègue en cour de Rome, son lieutenant général aux armées, entra chez lui et le retint.

— Gardez-vous d'abandonner le champ de bataille, lui cria-t-il en voyant ses préparatifs; que craignez-vous de cette vieille princesse?

— Son titre de mère.

]. Historique.

35 i CHRONIQUES DE l'cMEIL-DE-BQEUF

— Ah! vrai Dieu, ce titre, il est de votre habileté de le tourner contre elle.

— Oui, mon ami, quand Louis XIII aura vu que cette femme fait espérance de régner encore pour elle-même ; mais il faut qu'il le voie.

— Monsieur le cardinal, souffrez un jet de mon cœur, qui est tout à vous: si Votre Eminence quitte un instant sa partie, je la tiens pour perdue sans ressource. Gourez de ce pas à Versailles, faites bon et ferme emploi de l'ascendant que vous assureront toujours les grands services que vous avez rendus à l'Etat, persuadez, insinuez, trompez au besoin, étourdissez enfin par toutes les inspirations familières du génie qui vous est donné, et votre crédit est sauf. Voici messire de Châteauneuf ; il vient d'ouïr ce que je vous ai dit, je m'assure qu'il se range à mon opinion.

— Sans nul doute, monseigneur 1 dit le nouveau venu ; ne lâchez pas ainsi le timon de 1 Etat pour un misérable grain, quand Votre Eminence l'a retenu d'un bras ferme en de violents orages.

— Mais puis-je aller à Versailles, où le roi ne m'a pas mandé?

— Fantôme de scrupule I ne vous paraît-il pas séant d'entrer en justification, encore même que vous persisteriez à sortir des affaires ? répondit Châteauneuf. Sur mon âme, je suis loin d'avoir la pensée que Votre Eminence doive plier le genou devant Sa Majesté à l'heure où nul blâme ne saurait s'attacher à vos actions; mais ne soyez pas en crainte d'une telle humiliation : vous ne demande- J rez pas miséricorde, vous la ferez. '|

— Je pars donc, dit Richelieu comme déterminé par une inspiration subite qu'il ne communiqua point. M. de Châteauneuf, ajouta Son Eminence, que penserait le parlement des droits d'une mère sur l'autorité d'un roi de trente ans ?

— Ces droits, monseigneurs, sembleraient à messieurs de toute nullité; les rois majeurs n'obéissent qu'au ciel. La mère d'un souverain exerçant la plénitude de son pouvoir devient sa première sujette ; il n'a plus de devoirs

I IIHt)NJOlJi'> i'i, i.

«iivors ollo, plus do mônaffcments à garder ù sou endroit en cas qu'elle ait failli ; du respect, c'est elle qui on doit à son fils ; ainsi lo veut la loi du trône.

— Vous char{^cz-vou8 do fairo signer à messieurs un avis ainsi libcllô ?

— J'en réponds.

— Allez donc, et les sceaux sont remis en vos mains si je reste aux alTaires.

— Par mon estoc et ma soutane, s'écria la Valette, partons pour Veriiiailles, partons sans plus de retardement- Messire de Ghâteauneuf parle en sage ; la mère doit le respect au lils couronné : le nonce Barberini en signera la déclaration spirituelle ; il nous obtiendra, s'il le faut, une bulle du pape. Dieu lui-même la viserait,.. Mais les messagers qu'on lui envoie ne reviennent pas.

Tandis que les deu x cardinaux se rendaient à Versailles, M. de Chfiteauneuf, qu'excitait vivement la promesse des sceaux, allait faire constater par messieurs qu'un roi peut s'aiTranchir des lois de la société, braver celles de la nature, et se faire au besoin le bourreau de sa mère. C'était ce qu'il importait à Richelieu d'établir.

Cependant tout le monde croyait ce ministre perdu : chacun aiguisait ses armes pour l'en frapper ; plus d'un ambitieux étendait déjà la main vers sa dépouille. L'erreur fut de courte durée : le soir même on apprit que Richelieu conservait son omnipotence. La preuve ne se fît pas attendre. Le lendemain 11, M. de Marillac, garde des sceaux, avait été arrêté ; il partait, sous bonne escorte, pour le donjon de Châteaudun. La princesse de Conti et la marquise de Fargis étaient exilées ; la duchesse d'Elbeuf subissait le même sort. Enfin, l'huissier de cabinet ri''pine, se dirigeant à franc étrier vers l'armée d'Italie, portait au maréchal de Schomberg une lettre de la main royale qui lui ordonnait de faire arrêter son collègue Marillac.

Beringhein, valet de chambre du roi, celui-là même que Sa Majesté avait rendu confident de son impuissance, fut exilé presque aussitôt à l'étranger avec une perfidie

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vraiment originale. Richelieu Tayant fait venir dans son cabinet, lui annonça qu'il allait servir à l'armée d'Italie en qualité de maréchal de camp ; le gentilhomme emporta son brevet et ses ordres de service. Il partait muni d'une lettre close pour M. de Schomberg : c'était, lui avait-on dit, une recommandation pressante touchant son avenir. En effet, lorsque le maréchal eut ouvert cette dépêche, il déclara au pauvre Beringhein qu'il venait d'apporter luimême l'ordre de son exil, et le brave officier ajouta, les larmes aux yeux, que, pour satisfaire au commandement du roi,- il se voyait forcé, bien à regret, d'éloigner immédiatement l'exilé du camp français. Cette fourberie conserve toutefois quelque forme de cour ; mais que penser du message adressé par le roi lui-même à Schomberg pour lui prescrire d'arrêter son collègue ? Ce message commençait ainsi : « Mon cousin, le maréchal de Marillac a écrit ici des lettres fort insolentes contre vous. » Ne croirait-on pas entendre un habitant des halles, excitant, dans son intérêt, un voisin contre un autre ? Si le style est, comme on l'a dit, tout l'homme, quelle idée doit-on se faire de Louis XIII ?

Ainsi se termina cette échauffourée politique dont le résultat trompa tant de gens, et qui fut surnommée^ par cette raison, la. journée' des Dupes ; journée remarquable dans les fastes de Richelieu, en ce qu'elle lui donna la mesure de ce qu'il pouvait oser.

Le parlement circonvenu par Ghâteauneuf ne tarda point à faire paraître un délibéré dans lequel était démontré, comme on démontre avec l'aide de la chicane, que la loi civile n'obligeant point les chefs mâles et majeurs des familles illustres à vivre sous la dépendance de leur mère, ils pouvaient sans faillir aucunement l'éloigner de leur maison et môme la tenir en exil ou en captivité pour le bien de leurs affaires. Les casuistes sollicités par le cardinal de la Valette décidèrent, théologiquement, le même cas d'une façon tout aussi favorable aux vues du cardinal, qui, pour faciliter cet arrangement avec le ciel, avait donné beaucoup d'argent à la Sorbonne, et plus encore

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au prôlul guerrier. Muni d'uno double décision émanant d'aulorilôd si rcspcclablcs, Hichulicu proposa hardiment îk Louis XIII do rcich'uor Mûrie do Médicis h C^ompicgnc et de la'faire garder à vue dans ce château, ajoutant que si Sa Majesté voulait régner, il était temps d'arrêter les intrigues de la reine mère. Le roi ne déféra pas seulement à la proposition de son ministre, il s'associa encore aux ruses que ce dernier employa pour consommer ce second emprisonnement de la veuve du grand Béarnais.

La cour s'étant rendue à Compiègne afin d'exécuter celte trame infâme, Marie de Médicis y alla sans défiance, encouragée par les respects, les airs affubles et les sourires du roi ; amorces perfides sous lesquelles ce prince cachait toujours un noir projet. Ces prévenances duraient depuis deux jours, lorsque la reine régnante entendit frapper à la porte de sa chambre longtemps avant l'aurore. Tremblante, éperdue, et redoutant quelque nouvel outrage de son farouche époux, Anne ordonna toutefois à Brigitte d'ouvrir. C'était M. de Châteauneuf, nouvellement nommé garde des sceaux. Sa noire simarre, sa figure sévère quoique belle, l'heure à laquelle il se présentait, les proscriptions récentes, tout redoubla les terreurs de Sa Majesté : le magistrat prit en pitié le tremblement de la pauvre princesse, qui se faisait remarquer par l'agitation de sa couverture.

— Remettez-vous, madame, lui dit-il, je ne suis porteur d'aucune nouvelle qui doive jeter Votre Majesté en de si semblables alarmes.

— Mais, monsieur, cette venue nocturne en ma chambre...

— Était nécessaire, madame, pour l'accomplissement des commandements du roi mon maître. Des raisons d'État l'obligent à laisser sa mère ici, en la garde du maréchal d'Estrées, et votre illustre époux vous attend tout présentement au couvent des Capucins, où déjà Sa Majesté entend dévotement la messe.

— C'est grand cas en ce moment, monsieur de Châteauneuf.

358 CHRONIQUES de l'cseil-de-bceuf

— Je ne dois pas faillir de dire à Votre Majesté que le roi a pour agréable qu'il vous plaise quitter le château sans voir la reine madame sa mère.

— Sur ce point, monsieur le garde des sceaux, vous serez le maître d'apprendre au roi ma désobéissance : la reine Marie est plongée en grande misère ; je serais trop sensiblement touchée qu'elle me tînt pour indifférente à ses maux.

— Madame, dit Châteauneuf en s'inclinant, un tel sentiment me fait un devoir de tenir ma bouche close sur ses effets ; j'attends Votre Majesté en la galerie ; elle sait que le roi son auguste époux prend en grande déplaisance le moindre retardement qu'on apporte à satisfaire aux intimations de sa volonté ; c'est tout ce que j'oserai dire ici.

— Et cela suffit, messire de Châteauneuf. Je vous rejoins en peu d'instants.

Dès que le magistrat fut sorti, Anne passa une simple robe de chambre ouverte ; ioule en chemise, disent les mémoires du temps, elle courut à la chambre de Marie de Médicis, qu'elle trouva au lit, sur son séant, et déjà prévenue de sa captivité.

— Ah ! ma fille, s'écria Marie en apercevant la reine, encore prisonnière... Le roi n'est-il pas un monstre CjttolHnL turé... Hélas I que veut-il faire de moi? vIîmt

— Dieu seul et le cardinal voient clair dans cet horrible' mystère, dit Anne en embrassant sa mère...

— Le ciel, ma fille, ne nous délivrera-t-il pas de cet antechrist... Chère princesse je ne fais espérance qu'en vous... Voici le roi votre frère en paix avec l'Angleterre...

— Chut, ces murailles peuvent nous trahir... Dans votre maison, mêmement que dans la mienne, tout sert Richelieu, tout se tient en son pouvoir et obéissance... Sachez, madame, que vos propres domestiques ont prêté serment à cet homme...

— Que Dieu nous prenne donc en sa sainte garde, s'écria Marie en sanglotant... Cependant, écoutez, ma fille, le maréchal de Bassompierre a promis d'entrer de

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cœur dans notre service ; ayez cuniiunce en eu bon ami du roi mon glorieux époux.

— Je no manquorni pas de prendre liaison avec lui touchant noM intérêts... .Vdieu, madame ma mère, faites bonne espérance de l'avenir... vous savez que nos pensée^ se réunissent dans un sentiment commun de haine pour

'infâme cardinal.

— On m'a déjù secrôtcmeiit avisée que ce misérable avait pris la résolution de me faire transférer à Moulins, sans doute dans le dessein de me tenir plus étroitement emprisonnée... Mais je ne laisserai d'écrire à mon tigre do iîls que j'endurerai les derniers outrages plutôt que de me résoudre à souffrir cette violence... Nous verrons si Louis mo fera arracher toute nue de mon lit sans exciter la compassion des plus insensibles...

— Il faut que je vous quitte, madame 1 dit la reine régnante en serrant Marie dans se» bras... L'orage ne se fait voir déjà que trop menaçant pour moi... Il est de nos espérances et intérêts que j'évite de le grossir.

Les deux reines se tinrent longtemps embrassées avec une sincère affection née de cette communauté de malheur, si favorable aux sympathies ; elles se séparèrent enfin... elles ne devaient plus se revoir.

Anne d'Autriche trouva Louis XIII dans la salle du conseil au couvent des Capucins. Il n'était pas encore jour : le roi, entouré de moines, agité d'une visible émotion et gardant un morne silence, pouvait inspirer l'effroi. Les nombreux flambeaux qu'on tenait allumés autour de lui jetaient sur ses traits pâles et contractés un reflet sinistre ; la richesse même de ses habits, en ressortant sur une masse de frocs bruns, faisait saillir d'unq étrange manière cette figure royale. Anne eut un instant l'idée du prince des enfers rendu captif par les prières d'une compagnie de pieux reclus .

— Çà, madame, dit Louis XIII d'une voix sourde en apercevant la reine, allons-nous-en à Senlis.

Les murailles de Gompiègne trahirent le secret des reines, ainsi que l'avait prévu Anne d'Autriche. Il y avait

trois jours à peine que la cour habitait le vieux château de Senlis, lorsqu'on y vit arriver le maréchal de Bassompierre. Ce loyal guerrier venait au-devant de sa destinée ; il espérait encore que de loyaux services, pressés sur sa vie, lui serviraient d'égide contre les coups du cardinal : il ne pouvait s'imaginer que Louis XIII fût assez dégradé, assez l'esclave d'un sujet pour lui sacrifier l'une des plus utiles illustrations du royaume.

— Voilà bonne compagnie, dit le roi en voyant le maréchal entrer dans sa chambre.

— C'est au moins, sire, un serviteur fidèle, répondit Bassompierre avec une intention marquée,

— J'éprouve un singulier contentement à vous voir, mon cousin, car vous êtes du petit nombre des seigneurs dont j'écoute en grande confiance les conseils et avis.

— Il ne m'arrivera jamais d'en faire entendre à Votre Majesté qui ne soient pas dans le bien de son service, et qui puissent jeter une tache sur sa renommée.

— Aussi fais-je espérance que vous ne manquerez pas d'approuver la conduite qu'à grand contre-cœur toutefois j'ai tenue avec la reine madame ma mère.

— Sire, il est sur le trône des nécessités malheureuses; mais...

— Je lis en votre pensée, maréchal : vous trouvez la rigueur par trop grave.

— Je suis si défaillant à juger les choses du côté du monde qu'il ne m'est pas donné de voir la nécessité d'une action tant sévère.

— Les pratiques de la reine madame ma mère et celles de monsieur mon frère sont pourtant toutes évidentes, mon cousin, répondit Louis XIII avec amertume, mais je m'assure qu'il agrée à vos préventions de vous aveugler un petit pour ne pas voir ces déloyautés et félonies.

— Et sans doute, répliqua froidement Bassompierre, c'est dans cette opinion que Votre Majesté a pris la résolution de me faire arrêter...

— Arrêter... vous, mon cousin!

— C'était ce matin un bruit fort accrédité en la capi-

( .miu.Mulil-.^ lu-. I, i>(.i< -m.-ii'rt.t i-

:mi

tiilo ; cl pour cc! qui ost do moi, jo Ii> (inns d'inu! hourhe pou suspecte.

— Sur mon Anio, M. do Ha^<s()iuj)iorrc, jo m'eldiuio qu'il vous soit oiitro dans la pensée de croire à tel propos... Voua savez combien sont vives les tendresses que je vous ai vouées... Ah I mon cousin, je ne saurais vous pardonner d'être tombé en pareille erreur...

— A tout événement, sire, jo venais trouver Votre Majesté alin qu'on ne fût pas en nécessité de me chercher.

— Retenez donc de si malséantes paroles, dit le roi avec un peu d'humeur.

— Et si je savais en quel lieu Votre Majesté veut m'envoyer, poursuivit le maréchal nonobstant l'invitation du roi, je m'y rendrai.s tout d'abord sans qu'on m'y menât.

— Monsieur de Bassompierre, ce discours nous fatigue d'une façon singulière.

— Je me retire vivement, sire.

— Je me plais à penser, mon cousin, que vous n'irez pas prendre gîte cette nuit en une hôtellerie et que vous souperez avec moi.

— J'obéirai à Votre Majesté, répondit le maréchal en s'inclinant.

Jusqu'à l'heure du souper Louis XIII ne parla plus à Bassompierre, qui s'entretint le reste de la soirée avec Anne survenue dans la chambre. Pendant cette conversation, le monarque, assis sur une chaise longue, la jambe droite croisée sur le genou gauche, chantait une vieille ballade en s'accompagnant de la guitare.

Le lendemain, au moment où le maréchal traversait la ville de Saint-Denis, doucement assoupi dans son carrosse, il fut arrêté par le sieur du Hallier, exécuteur toujours poli, toujours affable, mais instrument dévoué aux vengeances du cardinal.

— Par saint François I messire du Hallier, dit Bassompierre en s'évcillant, je vous attendais ; et n'était que vous venez de porter dommage à un gentil songe, je m'évertuerais à vous remercier d'avoir fait trois lieues pour venir à ma rencontre.

362 CHRONIQUES DE l'qEIL- DE-BOEUF

— Je suis touché au cœur, monsieur le maréchal, d'être chargé d'un déplaisant message à l'endroit du plus respectable gentilhomme, la fleur de nos guerriers 1

— Ah 1 je sais, capitaine du Hallier, que vos paroles sont dorées, et c'est bénédiction ; car, au métier qu'on vous fait faire, vous avez plus vite votre langue que votre épée au service de Sa Majesté.

— Je suis forcé de prier monsieur le maréchal d'avoir la bonté de me suivre à la Bastille.

— Ah 1 c'est à la Bastille que le cardinal me loge 1 Eh bien 1 messire, j'y serais déjà si le roi m'eût dit que c'était là qu'il lui plaisait de m'héberger. J'étais allé à Senlis tout exprès pour m'en enquérir ; mais, par ma bonne épée I Son Eminence a fait de Sa Majesté un maître passé en hypocrisie.

— J'ai commandement de vous dire qu'il est revenu au roi des marques certaines de vos liaisons avec la reine madame sa mère et avec M, le duc d'Orléans.

— Messire du Hallier, le cardinal, votre patron n'est jamais en peine d'épandre une couleur sur ses trames ; mais à renard contre renard la fourbe est difficile : je n'ignore point que le sieur du Plessis me solde ici ma part de Lyon. Ne manquez pas de lui rapporter qu'en la Bastille je m'occuperai comme j'aurais voulu qu'il s'y occupât : c'est à savoir que je me prendrai à faire un livre, et, sur ma foi 1 celui-là sera d'une utilité singulière au public, car j'y peindrai le principal ministre en son vrai jour... Tenez pour assuré que les Mémoires de Bassompierre payeront bien la prison de l'auteur. Vrai Dieu ! je veux qu'on les lise encore dans cinq cents ans. Ce dire peut être pour vous, messire du Hallier, le sujet d'un rapport jovial à faire au cardinal ; et s'il reste du papier au bout de la page obligez-moi d'ajouter qu'ayant à cœur démener à fin ma tâche d'écrivain, je dispense sa gracieuse Eminence de m'envoyer à la Bastille un cuisinier de son choix *.

1. Bassompierre n'eut pas le sort d'Ornano et du grand prieur de Vendôme, mais il ne recouvra sa liberté qu'après la mort de Richelieu.

ciiuoNiyuHS i>i: i.'okil-de-uoivUK :J03

Jusqu'à ce moment MonHiour, toujours léj^er, insouîiaul, irrésolu, et par-(lo8S»js tout ciïrayé do la puissance lu cardinal, avait supporté av«c une patience que beau- :ou|) (le ptM'sonnes ([ualifiaicnt fie lâcheté les outra},'es de :e ministre. MC'nie après la journée des Dupes, le prince, malgré l'échec supporté par la reine mère, s'était dégrade jusqu'ù dire à ri']minence : « «le vous ai haï depuis quatre « ans autant qu'on peut haïr un homme, et j'ai fait tout K ce que j'ai pu contre vous excepté d'entreprendre sur K votre vie; à l'avenir je vous aimerai autant que je vous c ai haï, et je vous le proteste de nouveau. »

Qui aurait pu s'attendre qu'à moins d'une semaine du jour où Gaston parlait ainsi on le verrait entrer chez Richelieu l'cril enflammé, le poing sur la hanche et tendant le jarret comme un rodomont de comédie? Ce fut pourtant ce qui arriva.

— Gomment, cria-t-il en entrant et sans se découvrir, comment un homme de votre sorte s'est-il tant oublié que de mettre toute la famille royale en combustion?

— Monseigneur... interrompit Richelieu.

— Silence, reprit Gaston avec autorité; c'est indigne félonie que devant tout à la reine ma mère, vous soyez jdevenu son plus grand persécuteur, l'ayez noircie par vos déloyaux artifices dans l'esprit du roi mon frère et soyez sorti du respect jusqu'au point de la faire emprisonner.

— Mais, prince, vous oubliez...

— Taisez-vous... Je n'aurais pas autant attendu à réprimer vos insolences si je n'eusse été retenu par votre qualité de prêtre; mais, sur mon âme ! elle ne vous garantira plus d'un traitement rigoureux, d'un traitement tel que la grièveté des injures faites à des personnes royales le requerra.

Ce discours fut prononcé avec tant de chaleur, Son Altesse l'accompagna de gestes si énergiques, de roulements d'yeux si expressifs, que le cardinal, tout généralissime des armées de terre et de mer qu'il était, sentit ses jambes trembler sous sa rouge simarre, et n'osa pas hasarder un mot de réplique. En ce moment il y avait

36 i CHRONIQUES DE l'oeIL-DE-BOEUF

éclipse totale du maître impérieux de la France, et sa position était vraiment digne de compassion. Forcée par les lois inflexibles de l'étiquette d'accompagner le prince, qui continuait ses vociférations en se retirant, Son Eminence répondait à une menace par un sourire, à une rude épithète par un salut, à un juron par une profonde révérence; s'elforçant de composer son visage, tâchant d'assurer sa contenance, mettant enfin à profit tout ce que l'art du comédien ofïre de plus difficile dans la pantomime.

Le cardinal-duc poussa un gros soupir quand il vit Monsieur dans son carrosse, mais surtout quand sa suite fut remontée à cheval; car pendant l'allocution de Son Altesse les raffinés qui l'entouraient, gens au regard farouche, à la moustache épaisse, ne semblaient attendre qu'un signe pour exécuter largement ce que leur maître promettait, et cette disposition hostile n'avait pas ajouté peu au trouble du prélat admonesté... Mais Richelieu ne tarda pas à se rassurer : autant il avait semblé rapetissé en reconduisant Gaston, autant il paraissait au-dessus de sa taille ordinaire lorsqu'il traversa ses appartements pour rentrer; et quand Louis XIII, accouru à toute bride chez le ministre, eut déclaré l'écume à la bouche, « qu'il serait « son second et le protégerait hautement contre tous, « sans exception, même contre son frère », le cardinal redevint un géant.

L'action courageuse de Monsieur, conseillée par des gens de cœur, pouvait produire un efl'et salutaire, mais non pas en s'arrêtant à quelques vaines menaces. Une fois les ciseaux mis dans l'étoffe, il fallait la couper jusqu'au bout: c'est-à-dire poignarder le cardinal ou du moins ■ s'en assurer et le faire conduire sous bonne escorte au château d'Amboise. Ce moyen hardi mettait le roi dans l'obligation de soutenir une guerre civile pour un serviteur, et ce dernier même eût hésité à la conseiller à une époque où sa tyrannie rendait très nombreux les partisans de la reine mère et de l'héritier du trône. Richelieu, exposé à succomber dans des hostilités ouvertes, n'eût eu

cmiONiQUES Dii l'(kil-de-dûi;uf 365

d'aulro parti à prendre que celui de renoncera tout envahissement de pouvoir.

Mais l'ire de Gaston s'était évanouie comme un feu de paillc! ; la terreur, une terreur panique, y succédait. Croyant entendre j;aloper derrière lui toute la cavalerie française, Minsiour se sauva dans le duché de Lorraine, où ce prince s'était déjù réfugié l'année précédente, sous l'escorte de la peur.

C'était véritablement une captivité fort douce que celle de la reine mère. Ses gardes n'exerçaient qu'une molle surveillance, et le maréchal d'Estrées, leur commandant, donnait beaucoup moins d'instants à son service qu'aux yeux noirs d'une fille d'honneur dont il était épcrdument amoureux. Cet officier faisait à peu près tout ce que Marie désirait : soit qu'elle se promenât dans le parc, soit qu'elle dirigeât ses pas vers les bords de l'Oise, jamais sa vue ne rencontrait de soldats autour d'elle, ils se tenaient à une grande distance; et Sa Majesté rentrait au château quand elle voulait. Mais cette princesse avait entendu retentir le mot de prison. Ce mot seul l'indignait, et son imagination prêtait à la chose tout ce qui lui manquait de rigueur. Elle se croyait donc captive autant qu'on peut l'être. Dans cette situation, la reine, se rappelant son évasion de Blois, songeait à donner par une fuite un pendant à cet épisode romanesque de sa vie. Bientôt un seigneur nommé Besançon la détermina brusquement à prendre ce parti en l'efîrayant de sa prétendue translation à Moulins.

Dès cet instant, ce serviteur dévoué fit les plus secrètes dispositions pour assurer l'exécution d'un si hardi projet*, plusieurs dames et filles attachées à l'illustre prisonnière partirent mystérieusement; on fit construire un carrosse propre à cacher des pierreries et une forte somme en or; des relais furent placés sur la route que devait suivre Sa Majesté, décidée à se retirer à Bruxelles auprès de l'infante qui régnait en Brabant. L'almanach à la main on choisit, pour se sauver, une nuit sans lune, l'heure fut fixée ; et la reine, au pied de son prie-Dieu, demanda

366 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BOKUF

cent fois au ciel qu'il favorisât son entreprise. Le moment arrivé, Marie descendit, mais plus commodément qu'à Blois, par la fenêtre de sa chambre; un hasard heureux voulut que toutes les sentinelles eussent le dos tourné quand la royale aventurière passa à leur portée. On ^^afjna d'un pied léger le coin du parc, où les voitures attendaient. La reine trouva en ce lieu le marquis de Sourdac, son écuyer, qui devait quitter le royaume avec elle. Sa Majesté prit alors congé de M. de Besançon, qu'elle embrassa comme un libérateur. Les voyageurs partirent. Quoique les roues des carrosses eussent été garnies d'étoupe, on les fît rouler pendant une demi-heure avec une extrême précaution. Des cavaliers demeurèrent échelonnés sur la route, derrière le cortège, afin de prévenir toute surprise, si la princesse fugitive venait à être poursuivie. En un mot aucune mesure prudente ne fut négligée, et Marie gagna la frontière sans avoir été nullement inquiétée.

Le lendemain, M. de Besançon entra dans le cabinet du cardinal.

— Eh bien, lui dit vivement Son Éminence, la reine mère?

— Partie de cette nuit, monseigneur.

— Dieu soit loué !

— Votre Éminence ne saurait se figurer combien nous avons pris de peine pour tromper la surveillance des gardes, qui fermaient les yeux, et quelles garanties nous nous sommes données contre une poursuite à laquelle personne ne songeait-

— C'était le jeu... Voici, monsieur, les provisions de gouverneur de Valenciennes. Que le ciel fasse paix à Marie de Médicisl elle tient sa cinquante-septième année, il manque deux mois encore à ma quarante-sixième... Je me plais à croire que la féale princesse est mise hors de France pour jamais.

CHMONIQUKS DE L'uaL-DE-bCJKUl' 367

CIIAPITHK XV 1631 1632

Mission de Boisrobcrt. — Lo premier journal. — Le prince de Phalsl)Ourg. — La lune de miel de Gaston. — Un petit souper de M*"* de Chevreuse. —Une promotion de chevaliers du Saint- Ksprit. — Richelieu pnp;e du roi. — L'année sanglante.— Mort dû Murillac (10 mai 1632). — Conjuration de Monsieur. — Le duc de Montmorency. — Pressentiment. — Excursion clandestine de Gaston à Paris. — Conférence du Val-de-GrAce. — Le marquis de Mirbel. — Marche des troupes de Monsieur. — Rassemblement de l'armée royale. — Bataille de Castelnaudary (7 septembre 1632). — Mort du comte de Morct. — Dixsept blessures. — Tout est perdu. — Pleurs delà roinc. — Amende honorable de Gaston. — Le prisonnier de Lectoure et le chirurjçien Lucante. — La comparution. — Le président Châteauneuf. — Déposition do Saint-Preuil. — Sentence de mort. — Lettre de Henry de Montmorency à sa femme. — Démarches de la noblesse auprès do Louis XIIL — Saint-Preuil et Richelieu. — Le ministre et le capucin, — Le registre des vengeances. — A l'encre vermeille! — Nouvel article. — M"» de Condé. — Inutiles supplications. — Le portrait d'Anne d'Autriche. — L'exécution (30 octobre 1632).

Richelieu n'avait plus de rivaux ; la reine mère végétait aux Pays-Bas ; Gaston, sur le point d'épouser Marguerite de Lorraine, intriguait, mais sans danger, tantôt à Bruxelles, tantôt à Nancy ; Anne d'Autriche, plus que jamais délaissée par son triste époux, passait de longues journées au Val-de-Grâce, consacrant une moitié de ses instants à la prière, donnant l'autre moitié aux reliques de Buckingham. Condé, Gonti, Soissons et tous les grands étaient retenus par un bras de fer au char du cardinal : il régnait enfin, sans trouble, sans obstacle.

Après une année de ce calme, le principal ministre retrouva dans un repli de son cœur l'impression qui ne s'y était jamais effacée : son amour pour Anne d'Autri-

368 CHRONIQUES DE L (ffilL-DE-BOEUF

che. Songeant à tromper même sa nièce, à qui le fourbe avait promis la main de Louis XIII, à la suite d'une éclatante répudiation, il revint au projet de créer lui-même l'héritier du trône: c'était le seul acte royal qu'il n'eût pas ursurpé, et son orgueil ne pouvait s'habituer à cette lacune dans l'édifice de sa fortune.

La reine achevait d'épuiser la coupe amère; elle devait être convaincue maintenant que Richelieu, qui avait pu détruire toutes les prérogatives et les félicités de sa souveraine, aurait seul le pouvoir de les lui rendre. Or, le chemin qu'il prétendait lui ouvrir pour sortir d'une existence calamiteuse semble si doux, même à ceux qui le suivent peu volontiers, que Son Eminence ne pouvait penser qu'une princesse si malheureuse refusât de s'y laisser engager. Mais le cardinal sentait à merveille que rien ne touchait Anne d'Autriche sans être éprouvé au jugement de la favorite exilée : l'esprit de Sa Majesté n'était que le réflecteur des pensées de Marie. Il fallait donc que Richelieu renonçât à tout espoir de succès ou qu'il se déterminât à rappeler M"*» de Chevreuse. Il prit ce dernier parti, et accepta, par provision, force compliments sur sa conduite généreuse, dont il est aisé d'apprécier le véritable motif.

Ecrire à une ennemie, bien que c'eût été pour lui olTrir la paix, ne paraissait pas d'une tactique prudente ; Son Eminence préféra lui envoyer un ambassadeur. Le ministre profita de cette occasion pour rendre ses bonnes grâces à Boisrobert, qu'il aimait au fond, comme les grands aiment ceux qui les flattent et les amusent. Le pauvre homme languissait, depuis cinq ans, accablé d'une défaveur qui n'avait pas ajouté moins de soixante livres à son embonpoint; encore deux années, et l'affligé bénéficiaire eût succombé sous le poids des consolations qu'il s'efl'orçait d'opposer à sa disgrâce.

— Voyons, lui dit Richelieu, si la graisse que tu as acquise dans les chagrins enverra quelques émanations subtiles à ton esprit ; je te confie une mission gentille, aimable, presque poétique : une suite de madrigaux en

ciiaONiQUEs Di: lVkil-de iKnxr 30'.)

manière do convcrsalion. Tu vas rouler (a masae rcplèlo vers le chAleau de la duchesse do Chovreusc, tout contre la I^orrainc...

— Aïe, aïe, monseigneur 1

— Pourquoi ce cri, je n'ai pas encore déduit i c tjue j'ai à le commander?

— Votre lùnincncc a nommé M'"" de Chevreuse, j'en puis déjà conclure que j'aurai une rude pelote à démêler.

— Tu réussiras si tu n'es pas devenu le plus sot des nhbés, en devenant le plus gras.

— S'il en était ainsi, il ne faudrait plus donner créance à la vertu spirituelle des meilleurs vins de l'Llurope.

— Et c'est ainsi que tu as pris en religieuse soumission le nouvel édit touchant les continences religieuses !

— Votre Eminence voudrait-elle punir perpétuellement?

— Ecoute- moi, s'il t'agrée enfin de saisir ta mitre avant qu'une indigestion t'ait mis en la tombe. Je tiens la mission que je te donne pour aisée à remplir : il n'est cas que de ramener M""» de Chevreuse à la cour.

— Aux jeux de la politique. Votre Éminence se met soigneusement en garde de donner les rois à ses adversaires, à moins qu'elle ne réserve pour elle les as.

— Et puis, chemin faisant, reprit négligemment le cardinal, tu insinueras à la duchesse qu'il peut naître pour elle une sensible cause de faveur, si elle ramène à moi la reine, en la décidant... lu m'as entendu.

— Ah! monseigneur, où diable Votre Éminence va-telle accrocher ma coiffure épiscopale.

— Fou incorrigible !

— Après tout, plus d'un cas aussi rare s'est fait voir, et dans notre égrillarde cour du Louvre, on tira souvent une mitre de l'étoffe d'un jupon.

— Il faut partir ce soir, sans plus de retardement.

— Je pars, Éminence, et puissé-je revenir avec l'espoir d'être enfin coiffé, et Louis XIII...

— Silence !

Tandis que Boisrobert roulait vers la terre de M™* de Chevreuse, Théophraste Renaudot faisait paraître à Paris la Gazette de France, premier journal connu dans le royaume*. Cette publication révéla, par l'ordre du cardinal, les négociations faites à Nancy pour le mariage de Monsieur avec Marguerite de Lorraine. Son Éminence pensait qu'il était temps d'éveiller Louis XIII sur cette union, et de la faire au besoin déclarer nulle par le parlement. Il est aisé de comprendre que les renaissantes espérances du ministre ne pouvaient en effet se concilier avec le nouveau lien que Son Altesse songeait à former... La Gazef/e offrit une voie détournée à Richelieu pour arrêter l'attention du roi sur la cour de Lorraine, qui non seulement donnait une épouse au prince, mais armait des troupes destinées à marcher dans son intérêt et celui des deux reines. Muni du journal dénonciateur, le rusé politique, sans faire paraître aucune animosité, dirigea l'humeur irritable du monarque contre le duc régnant: un courrier, qui partit sur l'heure, lui porta la sommation d'avoir à faire connaître ce qu'on devait croire du mariage et de l'armement. Le prince nia le premier, et répondit, quant au second, que ses troupes étaient destinées à servir l'empereur contre la Suède. Louis, par une deuxième dépêche, somma le duc de faire passer le Rhin à son armée ; lui signifiant que, sur son refus, il ajouterait foi à l'hymen de Gaston et marcherait sur Nancy avec toutes ses forces pour être de la noce. Monsieur était encore loin de pouvoir tenter une expédition en France; il fallut bien déférer à la rude intimation de Louis XIII : les troupes lorraines entrèrent en Allemagne.

Ces détails, contenus dans un écrit qu'on lisait, le curedent à la main, après son déjeuner, parurent piquants à une nation qui malgré les prétentions absolues de ses maîtres, aima toujours à se mêler de ses affaires. Les

1. Il existait déjà une gazette à Venise ; elle avait pris ce nom d'une pièce do monnaie appelée gazeltà que l'on payait pour lire ce journal.

ciiuoNiguKS i)K i/{)«:ii, Di:-H(ii;i r 371

courtisans, amis du scandulo, s'amusèrunt surtout d'un épisode dos négociations do Nancy, quo la Gazelle rap» porta d'une manière spirituelle.

Le prince de Phalsbourj,', beau-frère du duc de Lorraine, devait pruudro le commandement des troupes qui allaient passer le Hhin; il parlait un soir avec amertume de cette expédition, dans un enlretioa secret avec la princesse son épouse.

— Pourquoi ce ton chagrin, lui demanda-t-ôlle, au moment où mon frère vous donne une marque singulière de confiance?

— Vous avez raison, madame, car il me sera doux d'en profiter pour courir à la mort, que je dois chercher.

— On peut sand mourir acquérir de l'honneur.

— Oui, madame, répondit le duc d'une voix sombre ; mais je ne saurais échapper au déshonneur, fors en passant de vie à mort.

— Et qui peut, monsieur, vous avoir jeté en telle situation ?

— Vous, princesse... Croyez-vous donc que j'aie pu fermer les yeux sur vos intrigues et licences avec M. de Puylaurens, ami de Gaston de France!

— Quoi 1 voilà le sujet du chagrin que vous faites voir! vraiment, j'attendais davantage des lumières de votre esprit. Eh I ne voyez-vous pas que ce gentilhomme est le conseiller, l'intime confident du prince ; que lui seul peut conduire à prompte conclusi«in un mariage où nous trouveronstous gloire et profit?Insensé jaloux, ne sentez-vous pas votre cœur touché de l'insigne honneur d'avoir une belle-sœur souveraine d'un vaste royaume? Ne laissez donc plus de vous conjouir avec moi en voyant M. de Puylaurens se laisser prendre un petit à l'amorce de mes charmes, et me donner ainsi le droit d'exiger qu'il pousse vivement au mariage.

— Au moins, madame, devriez-vous, en considération de vos devoirs, tenir à ce seigneur la dragée beaucoup plus haute que vous ne faites.

— Mes devoirs I monsieur, me croyez-vous donc capable d'y faillir ?

372 ClIROMQUES DE l'oE1L-DE- BOEUF

— Eh I je ne sais ; mais l'autre soir, au détour d'un couloir, Puylaurens vous embrassait fort, et cette cajolerie me sembla grandement hasardée en matière de simple entremise.

— C'est pitié qu'un homme de votre rang fasse état de pareilles babioles... Car il faut en finir...

— Eh! eh! madame, à ce compte il est à prendre en appréhension qu'avant que cette fin n'advienne, vous ne trouviez celle de vos ressources de négociatrice.

— C'est aussi me faire trop d'injure, répliqua la princesse avec hauteur... Moi, je mettrais mon rang assez en oubli pour me commettre à ce point avec un petit noble tel que Puylaurens !

— Ceci, madame, est une mince garantie : on a vu de plus grandes mésalliances en l'empire de l'amour. Mais si vous êtes touchée réellement d'un tel scrupule, retenezvous de recevoir Puylaurens à des heures suspectes... Hier, mon page le vit sortir de votre appartement vers une heure du matin.

— Peut-on mesurer la durée d'une conférence?... D'ailleurs, avec une femme comme moi, l'heure ne fait rien à l'affaire... iMais, en vérité, je perds mes paroles, car je vois que vous prenez le mariage de Marguerite en trop grande indilférence, pour que je puisse vous convaincre.

— Et moi, madame, je vois que vous prenez ce mariage beaucoup trop à cœur, pour que je ne vous croie occupée que de lui.

Ici le prince de Phalsbourg se tut, tourna le dos à la princesse et sortit. 11 partit peu de jours après, sans prendre congé d'elle, et l'on apprit bientôt qu'il avait été tué dans la première escarmouche que ses troupes avaient eue avec les Suédois.

La nuit des noces de Gaston, à Nantes, avait été troublée par les aboiements inopportuns d'un chien enfermé dans la chambre nuptiale, cette même nuit fut moins heureuse encore à Nancy. Louis XIII se trouvant à Metz au moment où l'on allait enfin bénir les époux, le duc de Lorraine résolut d'aller voir ce monarque afin de lui ôter tout

ClIMONIQUES DE L'dEIL-DK-IUir.tF 373

soupçon sur le mariage. Sa Mojeslé accuoillil froidement lo prince, et, pour toute réponse à ses déncgaliouH, lui témoigna qu'elle no trouvait pas bon que Monsieur rcslAt plus lonf^temp^i h Nancy. Son Altesse ayant promis que Gaston en partirait immédiatement, Louis parut satisfait de celte promesse, lendit la main à son voisin et le retint à dîner. La nuil suivante le duc repartit pour sa capitale, et, huit jours après son retour, la cérémonie se fit le plus secrètement po>siblc. On espérait qu'à la faveur du même mystère, Gaston pourrait éluder les ordres du roi son frère, nu moins pendant la durée do cette lune de miel où le commerce conjuj^al est une suite sans mélange d'enchantements. Il ne put en être ainsi : les mariés étaient couchés depuis environ une demi-heure, lorsqu'un officier vint annoncer au duc que des commissaires du roi demandaient à être introduits dans la ville pour s'assurer si l'Altesse française en était partie. Le prince régnant avait manqué à sa promesse, l'armée royale pouvait d'un instant à l'autre être à ses portes ; il courut lui-même à l'appartement des époux, et leur prescrivit impérieusement de se séparer sur l'heure. La chambre nuptiale fut tout aussitôt inondée de lumière; les femmes de Marguerite se hâtèrent de l'habiller, car son frère exigeait qu'elle se montrât aux envoyés de Louis XIII, afin de leur prouver qu'elle n'avait pas quitté Nancy avec le duc d'Orléans. La jeune princesse, rouge, tremblante, le sein convulsivement soulevé, cachait de son mieux un désordre naguère charmant, qu'elle avait honte de montrer, même aux personnes de son sexe, tant il était indiscret ; et, quoi qu'elle fit, on lisait dans ses veux les traces d'un enivrement i-egretlé.

Après un long baiser, qu'accompagnèrent de gros soupirs, Gaston quitta le palais ; il sortit de Nancy par une porte opposée à celle devant laquelle attendaient les commissaires français. On les introduisit. Il fut aisé de leur prouver que Monsieur n'était plus dans la ville ; mais ils ignorèrent en ce moment que l'oiseau venait de prendre son vol. A huit jours de cette fugue désobligeante, le duc d'Orléans, réfugié à Bruxelles, terminait illégitimement

37 i CHRONIQUES de L'oEiL-DE-nœur

auprès d'une fille d'honneur de l'infante un épisode cruellement interrompu à la cour de Lorraine... Pauvre princesse Marguerite !

Boisrobert apprit ces événements chez la duchesse de Chevreuse : il s'en égaya avec elle dans de petits soupers aimables, où les feux que réfléchissaient les flacons de cristal étaient éclipsés par le regard d'une enchanteresse. Mais la sympathie entre ces joyeux convives s'arrêta aux éclats de leur gaieté : vainement le gros abbé voulut-il aiguiser sa bonne humeur jusqu'aux propos galants, Marie fit la sourde oreille ; et lorsqu'il décocha vers elle quelque chose approchant d'une déclaration, elle se prit à lui rire au nez.

— Mon cher abbé, lui dit-elle joyeusement pour briser net sur ce sujet, je prends un plaisir trop singulier à vous faire sentir le charme de mes flacons vermeils, pour vouloir devenir leur rivale en vos afl'ections.

On s'entendit mieux sur l'objet qui amenait Boisrobert au château de la duchesse.

— M. le cardinal veut la paix, je l'accepte avec reconnaissance, dit- elle.

— Et vous faites sagement, madame la duchesse ; le ministre est un de ces hommes qu'il vaut mieux avoir pour amis que pour ennemis.

— M. le cardinal sait bien qu'il est par le monde quelques femmes dont on peut porter le même jugement ; et c'est parce que Son Éminence a su s'expérimenter de cette réflexion, que j'ai le plaisir de vous verser tout présentement ce malvoisie.

— Certes I votre amitié est un trésor dont Son Éminence connaît mieux qu'homme du monde tout le prix.

: — Ajoutez, l'abbé, que le cardinal ne se tient pas moins bien avisé du danger de mon inimitié.

— Je m'assure qu'il est plus de son naturel d'aimer votre sexe que de le craindre.

— Oh ! mais il y a de sensibles témoignages que je ne suis pas en toutes choses de mon sexe.

— Quand vous laissez d'en être, ce doit être grande joie de moins pour le nôtre.

' MIlONiyUEii DE L'oElL-DE-BUiUF 'M')

— l'A quolquofois force poino Ho plus, l'ahljé. Croyeamoi, celto idoo était entrée en l'imagination du cardinal quand il a pria la résolution do voua envoyer devers moi.

— Il n laissé de nie le dire.

— Non de lu penser.

— Jo bois, madame, dit le béncficiairu en élevant son verre, je bois à la réconciliation de l'homme le plus habile et de la femme la plus spirituelle qui soient en France,

— L'abbé, n'avalez pas tout. ...le vous ai reçu en plénipotentiaire ; mais je veux me donner le loisir d'examiner le traité qu'on me propose. Tenez pour déclaré que je ne le sif^nerai qu'à Paris. Nous parlons demain.

Durant la route, l'envoyé de Richelieu hasarda souvent quelques mots touchant l'amour du cardinal pour la reine; mais la subtile Marie glissait sur ce sujet comme une anj^uille entre les mains du pêcheur. Kn vain Boisrobert, homme très adroit lui-même, usa-t-il de toutes les circonlocutions qu'un habile logicien peut employer lorsqu'il s'est exercé à la controverse théologique ; il ne put rencontrer le joint d'une cuirasse trempée de toutes les ruses imaginées à la cour. Il lui fallut renoncer à celte partie de sa tâche, et le pauvre abbé vit encore son évêché bien aventuré.

Richelieu n'avait pas prévenu la reine du retour de sa favorite pour ménager à cette princesse un plaisir plus vif qui vaudrait à Son Eminence un remerciement mieux senti. Anne d'Autriche revit la duchesse avec une joie inexprimable. Elle courut remercier le cardinal à Rueil,et ce prélat crut avoir fait le premier pas dans une sphère de délices. Il avait été facile au ministre de justifier ce rappel aux yeux du roi : circonstance rare dans les explications qu'il donnait, la vérité seule avait présidé à celleci; car Son Eminence s'était révélée jusqu'à avouer que, d'après une expérience récente, il lui paraissait plus aisé d'observer la duchesse de près que de loin.

M"" de Chevreuse reparut à la cour dans une grande fête donnée à l'occasion d'une promotion de chevaliers du Saint-Esprit. Vénus^ revenue à Gythère après une longue

absence, ne se vit jamais entourée d'autant de Cupidons, non pas avec des ailes au dos et le carquois en main, mais ayant la moustache parfumée, l'estoc au côté ; et Marie, nonobstant l'engouement prétentieux du temps, prisait plus les amours éperonnés que les amours mythologiques. Parmi les cavaliers qui lui firent ce soir là leur cour assidue, la favorite compta certain duc grisonnant qu'elle avait rendu jadis fortuné : il portait un beau nom; mais politique nul, seigneur sans renom militaire, courtisan ennuyeux, il ne pouvait vivre, sous le rapport héraldique, que de parchemins séculaires ; nourriture qui lui était vivement disputée par les rats. Il se plaignait pourtant de n'avoir pas obtenu le collier bleu dans la dernière promotion.

— Vous savez, mon cher duc, que je ne saurais souffrir la dissimulation, lui dit M°>« de Chevreuse ; et je vous avouerai que je ne puis en cette rencontre vous plaindre bien haut.

— Quoi ! duchesse, moi, l'un des pairs du royaume les plus anciens.

— C'est pour cela peut-être que le roi a pensé qu'il n'était pas besoin d'un licou pour vous attacher à la monarchie.

— Le mot est jovial, duchesse ; mais l'injustice n'en demeure pas moins déplaisante.

— Regardez mes bagues, monsieur le duc, les plus anciennes ne sont pas celles qui brillent le plus; le temps en ternit grandement l'éclat ; je prends soin quelquefois de les faire repolir. Ainsi doit être fait de la noblesse.

— Mais, madame...

— Mais, monsieur, où sont vos titres personnels pour réclamer la croix du Saint-Esprit? Fûtes-vous en guerre au temps du grand roi Henri?

— Non, duchesse.

— Votre valeur s'est-elle fait voir sous les drapeaux de Louis XIII?

— Pas davantage.

r.iinoNioiKs m; i. oiiu-nK-mn i i-

— Puisquo voua ne servîtes ni le père ni le fils, vous ne pouvez prétcMidro à recevoir le Saint- lilsprit.

Le duc se mit à rire, mais d'assez mauvaise grâce, puis il quitta M""» de Ghcvrcuse. Quelques instants après, ce dépité sci},'ncur s'enlretcnant avec un autre gentilhomme, lui dit assez haut pour ôtrc entendu de la trop franche duchesse : « La reine des beautés commence à se passer ; « sur mon .''ime, ce n'est plus qu'une belle de nuit, » Marie se contenta de sourire d'un propos si grossier: son miroir et le cercle galant qui l'environnait démentaient complètement l'insolence vengeresse du vieux critique.

La fin de cette soirée fut remarquable par un trait du cardinal où toute sa finesse, toute sa présence d'esprit exquise viennent se rôlléchir. Le roi se disposait à quitter la salle pour retourner à Saint-Germain. Dans le même instant, Richelieu s'avançait aussi vers l'escalier. L'éminence était si puissante, si redoutée, que chacun s'empressait de lui faire place, et personne ne songeait à rendre au monarque les respects qui lui étaient dus. Le ministre s'apercevant, au mouvement de quelques pages, que Sa Majesté voulait sortir, s'arrêta et se rangea: « Eh bien 1 « lui dit Louis XIII, piqué de la conduite des courtisans, « pourquoi ne passez-vous pas, monsieur le cardinal, « n'ètes-vous pas le maître ? » L'homme d'État frémit: il y avait dans ce mot une intention elfrayante; c'était peutêtre l'éplair précurseur d'un terrible coup de foudre. Mais Richelieu connaissait le faible du souverain : au lieu de répondre, il prend un flambeau de la main d'un page, passe devant le roi et l'éclairé jusqu'à son carrosse. Quel mouvement d'éloquence pouvait égaler celte muette démonstration?

L'année 1632, l'une des plus sanglantes de ce règne, s'ouvrit par le procès du malheureux Marillac : le 10 mai, il paya de sa vie un prétendu péculat sans preuves, pour la punition duquel une atroce iniquité fouilla, faute de peines assez graves dans la pénalité du temps, l'arsenal des législations anciennes. A force de chercher, on trouva une loi portant que le péculat « encourait la confiscation

378 CHRONIQUES DE l'oEIL- DE-BOEUi'

« des biens et de la personne ». Interprétant d'une manière inouïe ce mot confiscation, des juges corrompus trouvèrent qu'il était le synonyme de supplice... et la tête d'un maréchal de France fut jetée aux pieds de Richelieu. Trois mois après, le frère aîné de ce brave guerrier, ancien garde des sceaux, mourut dans l'exil, à Ghâteaudun, accablé d'infirmités et pauvre, quoiqu'il eût administré assez longtemps les finances. Il vivait, depuis sa disgrâce, des libéralités de sa belle-fille. Ce dévouement généreux ayant excité sans doute la vengeance trop peu satisfaite du cardinal, il obligea cette dame, après la mort du vertueux magistrat, à payer les gardes qu'on avait mis auprès de lui pour le surveiller.

Telles furent les horreurs qui hâtèrent le mouvement insurrectionnel médité depuis dix-huit mois par Gaston, et son entrée en France à la tête d'une armée. Cette expédition, plus juste dans ses motifs que prudente dans son exécution, trouve naturellement sa place ici : la catastrophe qu'elle amena est inhérente à la vie d'Anne d'Autriche.

Le corps expéditionnaire se composait principalement de quatre à cinq mille chevaux allemands, liégeois ou napolitains, et d'environ douze cents gendarmes ou chevaulégers français. L'infanterie était un amas de mendiants, de forçats, de voleurs, rebut de l'armée espagnole. Toutes ces forces réunies n'excédaient pas huit mille hommes. Mais si ce nombre de combattants était faible eu raison des efforts qu'avaient faits pour le former le duc de Lorraine, l'infante souveraine du Brabant, la reine-mère et Monsieur, on espérait que le roi d'Espagne, toujours sollicité par la duchesse de Chevreuse, dont il se rappelait les douces faveurs, remplirait la promesse qu'il avait faite d'envoyer en Languedoc un corps de troupes dès que les insurgés seraient arrivés dans cette province.

Or, le duc de Montmorency, gouverneur du pays, était entré dans la conjuration de Monsieur, exalté, disent les uns, par le despotisme du cardinal ; subjugué, assurent les autres, par son épouse, princesse liée aux seigneurs des Ursins, et parente de la reine mère. A l'appui de celte

CIKIOMQUES DE l'oEIL-DE-DCIKUI' 37i)

(lornière vcr.sion, on rapporte qu'une fille, couchée aux piods de la duchesse, entendit, pendant la nuit, un colloque entre les époux, que termina ce dincoura du maréchal; « Vous le voulez, dit il avec émotion, je le ferai pourcon- € tenter voire passion ; mais souvener-vous qu'il m'en « coûtera la vie. » M"^ de Montmorency voulut répliquer, mais le duc l'internimpit brusquement et ajouta : « N'en « parlons plus, la chose est résolue, et je ne serai pas le « dernier qui s'en repentira... Douze cent soixante-douze « jours, murmura-t-il ensuite à demi-voix... Le terme n'en « est pas éloigné... Je commence à comprendre ton aver- « tissemcnt, fantôme du marquis de Portes... Oui, l'éter- « nité... » Puis il poussa un soupir et se tut.

Mais les gens bien informés attribuaient la détermination de Montmorency à une cause plus touchante, plus conforme à la passion dont il restait une trace profonde dans son cœur: l'amour qu'Anne d'Autriche lui avait inspiré, et que, selon toutes les apparences, Sa Majesté partageait. A cette inclination se rattachait, par une conséquence naturelle, un vif ressentiment contre le cardinal, de qui l'envieuse tyrannie s'était jetée à la traverse d'une série probable d'épanchements enchanteurs. Vaincre en telle cause devait être doublement glorieux : le triomphe vaudrait au guerrier des lauriers et des myrtes à l'amant. En cela paraissait donc le motif le plus déterminant qui pût agir sur un gentilhomme aussi galant que Montmorency, type subsistant de la vieille chevalerie, toujours disposé à joindre dans sa pensée la gloire et la beauté.

Monsieur, avant d'entrer sur les terres de France, reçut d'énormes présents de l'infante, en prenant congé d'elle à Bruxelles. Celte princesse qui, depuis quatre mois, faisait les honneurs de sa maison à Gaston et aux siens, voulut, dans cette occasion, leur montrer encore plus de générosité. Au moment du départ, il n'y eut aucun gentilhomme attaché au dernier fils de Henri IV, qui ne fût admis à ce partage des libéralités de la souveraine. Tous eurent des pierreries, des chaînes d'or et le portrait du roi d'Espagne. Plusieurs coffres avaient été remplis d'habits, de linge.

380 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BCEUF

d'armes élégantes pour l'usage du prince français. Le pagador de l'infante compta à Son Altesse cent mille patagons d'or pour les frais du voyage.

En se séparant d'une si généreuse alliée, Gaston lui exprima avec chaleur sa reconnaissance, et lui jura d'en garder à jamais le souvenir. Les adieux qu'il fit à la reine mère furent tendres et touchants ; ceux, plus secrets, que reçut dona Bianca, l'une des filles de l'infante, laissèrent une douce mélancolie dans le cœur de la sensible Espagnole. Mariée depuis quelques mois, Son Altesse n'en promit pas moins à cette belle et faible personne, que « sa « passion ne le quitterait point, encore qu'il fût contraint « de se séparer d'elle. » Il est vrai que Gaston fit la même promesse à Marguerite de Lorraine, qu'il revit un seul jour en passant à Nancy.

L'héritier du trône de France ne venait point faire la guerre au roi son frère, mais à Richelieu. Cette vérité ressortait évidemment du traité secret conclu entre Son Altesse et Philippe IV, acte qui contenait non seulement des réserves respectueuses pour Louis XIII, mais aussi beaucoup de stipulations conservatrices des intérêts de la France, C'est donc contre toute bonne foi que la tourbe apologiste du pouvoir, toujours fourmillante dans les monarchies qui la payent, a peint comme une noire rébellion l'insurrection dirigée par Monsieur, Eût-elle été telle, le roi l'avait, certes ! bien encourue, en sacrifiant toute sa famille à un valet audacieux. Mais, encore une fois, ce n'était pas Sa Majesté qu'on attaquait : la vindicte des insurgés ne devait atteindre que le cardinal, et le monarque lui-même eût été libéré par la réussite de ce parti.

Un manuscrit du temps mentionne certain voyage que Monsieur fit à Paris ', dans le plus grand secret, pendant que ses troupes traversaient le Bassigny et la Bourgogne, sous les ordres de M. le duc d'Elbeuf, que Son Altesse

1, Correspondance de M. de Courtenay ; lauteur l'eut quelque temps à sa disposition lorsqu'il écrivait cet ouvrage : il en a tiré une foule de détails entièrement inconnus.

cnuONiQUEs nu lcikil-de-boeui"

uvail nommô son lieutenant },'énéral. L'écrit que nous citons donne à cette excursion hasardeuse de (iaslon une cause singulière: il avait appris le rappel de M'"* de Ghevrcuse; il savait que l'idée fixe de cette dame était de rendre à tout prix hircine féconde; et l'esprit de Son Altesse inclinait vers l'opinion que la duchesse, par accord avec le cardinal, pourrait bien se décider à gagner sur les répugnances d'Anne d'Autriche le seul point qui manquât à Son t^minence pour être roi de fait. Il était effectivement positif que, depuis son retour, la favorite avait eu de grandes conlidences avec Richelieu, et qu'on pouvait en suspecter le motif; mais c'était à tort.

Monsieur, d'après le manuscrit qui nous sert ici de guide, eut une conférence avec la reine, à minuit, dans un pavillon des jardins du Val-de-Grâce, où Brigitte avait introduit Son Altesse à l'insu des nonnes, La duchesse de Chevreuse et le marquis de Mirbel, ambassadeur d'Espagne, assistaient à cet entretien. Gaston s'y exprima avec la rude franchise d'un soldat, tant dans l'explication qu'il donna des motifs de son expédition, que dans la déclaration qu'il fit de son mariage avec Marguerite de Lorraine.

— Votre Majesté, poursuivit-il, ne saurait douter que sa destinée ne doive changer parle succès de mes efforts, si Dieu les prend en sa divine protection... Il me sera beau, madame, de vous faire enfin remonter à votre rang, en vous rendant tout ce que le cardinal vous avait arraché d'heur et de gloire. Mais, quand la Providence n'a pas permis que l'héritier du trône naquît de mon frère, je voudrais, daignez excuser ma trop signalée franchise, je voudrais que ce rejeton royal ne fût pas un bourgeon étranger, enté par mains infidèles à mes droits.

— Monsieur mon frère, répondit la reine en rougissant, ce discours sort aussi d'une façon trop rude du respect que vous devez à mon sexe, encore que le malheur ait terni en moi le titre de votre souveraine.

— J'ai fini cette partie, malplaisante pour moi-même, de ce que je voulais dire à Votre Majesté ; mais enfin, madame, la présente conférence n'est point faite aux fins

382 CilUONIQUES DE l'(1EIF,-DE-R(TEUF

d'un échange de délicatesses et de courtoisies. Daignez prendre en considération qu'au jeu que je vais tantôt commencer, ma tête sera risquée en la partie ; et ce serait chose par trop disgracieuse qu'au temps où je travaillerais pour vos intérêts, il arrivât mal aux miens.

— En vérité, mon frère, répliqua la reine, votre dire me fait payer bien chèrement les offices que vous élevez si haut.

— Et, continua Marie, qu'il me soit donné licence de suppléer à ce que doit taire la pudeur et modestie de Sa Majesté. Votre Altesse prétend-elle donc mettre sous le scel la couche du roi son frère, ou bien avez-vous fait un pacte avec le ciel, d'où il faille déduire que Dieu se soit engagé à tenir, sans retour, Louis XIII en état d'inhabileté conjugale?

— Dix-sept années du passé me sont, madame, un otage assuré de l'avenir, repartit vivement Gaston.

— Voilà, monseigneur, reprit la duchesse, une assurance qui me semble étrangement téméraire ; et c'est grand cas que Votre Altesse perce d'un œil si sûr les mystères de la discrète nature... Tenez, prince, tout ceci rentre, malgré vous, dans les idées joviales qui sont de votre naturel tout charmant. Permettez à Sa Majesté de tenir pour assuré que vous faisiez espérance de la divertir un petit.

— Mais, madame...

— Ah 1 n'allez pas réclamer de nous une attention sérieuse, poursuivit Marie en affectant un air d'extrême gaieté.

— Cependant la chose est assez grave...

— Pour être plaisante, interrompit la duchesse ; il y en a comme cela beaucoup.

— J'oserai, dit respectueusement Mirbel, placer un mot dans cet entretien, puisque la reine m'a fait l'honneur de m'y adjoindre. Le roi mon maître, en faisant alliance avec Votre Altesse, n'a pu prendre la résolution de consentir à rien qui pût humilier son auguste sœur ; cependant ce que Votre Altesse disait, devant que la

t;nnoNiQUi:s de iAkil-de-hokui' 3H;J

duchosao nous oiH fait comprcrulro que c'était un jeu plaisant do votre esprit, pouvait, rùv616 par moi à M. le comto-duc d'Olivarès, amener une rupture entre Sa Majesté Galholiquo et Votre Altesgo. Mais ceci est eiïacé de ma souvenance; le traité subsistera.

— Oui, oui, il faut que j'en convienne, il entrait quelque pou de plaisanterie dans mon propos, se hâlade dire Gaston, qui reconnut tout le danger que son alliance venait do courir... L'habitude de hanter les vauriens me fait quelquefois méprendre sur le ton qui convient aux affaires que je traite: mais l'âge vient vilement; il mûrira mes pensées.

— Amen, répondit la favorite. Mais, écoutez, monseigneur, la reine, qui se prend à rire depuis que nous nous entendons, s'engage à no plus faire de neuvaines, même au bon saint que vous aviez fait jadis la promesse de lui indiquer, et qui, peut-être, ne vaut guère aujourd'hui. Nous ne prierons plus, de cœur et d'âme, que pour la réussite de vos armes... Si d'aventure un Dauphin survenait, ce serait vraiment par grâce toute spontanée.

La conversation prit alors une autre direction : Mirbel confia au prince quelques dispositions faites récemment par le roi son maître dans l'intérêt de l'insurrection ; Monsieur, de son côté, chargea l'ambassadeur de transmettre certaines communications à sa cour ; enfin la reine recommanda à son beau-frère d'assurer, dans ses proclamations aux peuples et aux troupes, que les hostilités ne tendaient qu'à ruiner le crédit du cardinal, sans porter aucune atteinte au lustre de la couronne. Au moment où l'on se sépara. Son Altesse, qui avait attiré la duchesse dans l'embrasure d'une croisée, lui dit en lui étreignant les mains :

— Charmante friponne, vous m'avez joué comme un enfant : mais, de grâce, ne me trahissez pas... Plus de pont des Soupirs : surtout point de nouvelle pantalonnade du cardinal... Quant aux prouesses du roi, j'en accepte gaiement la chance : je n'y cours pas grand risque... Adieu, lutin.

3Si CHRONIQUES DE L'cEIL-DE-BœUF

Gaston, profitant d'un reste de nuit, sortit du Vai-de- Grâce sous la conduite de Brig-itte, qui fut lente à rejoindre sa maîtresse. Cette jolie fille s'était trouvée quelquefois sur le chemin du prince, et, partant poui* la guerre, Son Altesse ne voulait laisser aucun adieu imparfait. Monsieur retrouva sa suite derrière le couvent des Chartreux ; tous les cavaliers avaient de bonnes montures : au point du jour ils étaient déjà loin de Paris.

Il y avait peu d'apparence que Richelieu eût été informé de la conférence nocturne du pavillon; mais depuis quelque temps, Mirbel multipliait ses visites à la reine. Le cardinal en conçut un ombrage assez fondé, car il n'ignorait pas les intelligences qui régnaient entre la cour d'Espagne et Monsieur. Le marquis fut mandé au Louvre.

— Monsieur l'ambassadeur, lui dit Louis XIII d'un ton brusque et sec, je ne savais pas qu'il fût de votre charge d'avoir des entrevues tant fréquentes avec la reine.

— Sire, répondit le diplomate, je ne dois aucunement mettre en oubli que Sa Majesté est une infante, et mes respects ne sauraient trop se faire voir.

— Si fait, monsieur ; vos respects, vos respects, voilà qui est beau, mais j'entends qu'il vous plaise à l'avenir d'obtenir des audiences à notre su pour rendre ces prétendus devoirs à la reine.

— Prétendus, sire...

— Oui, monsieur, j'ai raison de croire que ce mot est à sa place. En Espagne, les ambassadeurs n'entrent point au palais ainsi qu'en un moulin ; ce n'est pas non plus la coutume en France : vous avez usurpé cet usage ; je l'interdis à vous et à la marquise votre épouse.

— Je vais, sire, me retirer en mon cabinet, et demander réparation à Votre Majesté de cette défense.

— On ne vous la donnera point.

— Alors, sire, je m'éloignerai de la France.

— Comme il vous plaira, monsieur. Le roi votre maître n'aurait pas souffert un seul jour ce que j'endure depuis des années. Notre volonté vous est connue ; nous ne la quitterons pas.

CHRONIQUES Diî l'okil-dk-i»*»»:!'! 385

Mirbul sorlit sans rôpliqiior; mais il ne partit point. IV'u (11) toinpH après, lo cardinal apprit, par ses espion» do Madrid, (pio la dôtorminalion do I^ouis XIll avait vivomont contrario l'hilippo IV ; ce (jui prouva que celte mesure était commandée parla nécessité.

Cependant les troupes de Monsieur avaient franchi, sans rencontrer un seul escadron royal, la Bourgogne et une partie du Bourbonnais, pillant partout sur leur passage, et ne se faisant pas faute de se piller entre elles quand lo bulin leur manquait autrement. Arrivé à Digoin, Gaston reçut des nouvelles du maréchal de Montmorency. Il reprochait respectueusement au prince d'avoir trop hâté sa marche, attendu que lui, Montmorency, ne se trouvait en mesure ni pour les subsides qu'il devait lever sur la province, ni pour les troupes qu'il espérait réunir. Le duc ajoutait toutefois qu'il était prêt à obéir aux ordres de Son .\ltesse, et ferait le mieux qu'il pourrait. Sur cette dernière assurance, Monsieur, continuant sa route, passa l'Allier à Vichy, et se trouva en Auvergne. Jusqu'alors aucune ville, aucune bourgade n'avait pris parti pour l'insurrection; il n'était pas même venu un seul gentilhomme au-devant de Gaston, et pourtant il venait de traverser les deux tiers du royaume. Certes, le joug du cardinal pesait fort sur la France; mais on accordait peu de confiance à un homme aussi léger, aussi mobile que le frère du roi. M. de Chavignac et quelques nobles de ses amis furent les premiers qui se joignirent à Son Altesse aux confins du Rouergue.

L'armée, tout en demandant sans cesse de l'argent au duc d'Elbeuf, qui ne lui donnait que des promesses, arriva enfin à Lodève, première ville du gouvernement de Montmorency; lui-même joignit les insurgés à Pezenas.

La réunion des forces royales s'était opérée lentement; mais elle produisit une armée imposante^ relativement aux troupes qui lui étaient opposées. Le maréchal de la Force marchait vers le haut Languedoc avec dix mille hommes de pied et quinze cents chevaux, pour attendre le corps espagnol. Le maréchal de Schomberg, à la tête d'une

3S6 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BOEUF

infanterie moins forte, mais ayant une cavalerie plus nombreuse, s'avançait au-devant de Monsieur. Pendant ce temps, le roi, qui accourait de sa personne, accompagné de la reine et du cardinal, faisait déclarer criminel de lèse-majesté Montmorency et tous les partisans du duc d'Orléans. Ce prince lui-même était proclamé rebelle. Ces actes rigoureux n'arrêtèrent point les insurgés : cinq cents gentilshommes mirent le siège devant Beaucaire, dont il eût été nécessaire de se faire une place d'armes. Mais la défense ayant été vive et paraissant devoir se prolonger, Montmorency conseilla à M. de Puylaurens, qui avait entrepris l'assaut, d'y renoncer. « Si nous battons M. de « Schomberg, lui dit-il, nous ne manquerons pas de villes; « allons donc à lui. Mais si le bonheur ne nous en dit pas « davantage, il faudra aller faire la cour à Bruxelles. »

Monsieur commit la faute de diviser son armée, forte alors d'environ douze mille hommes: une partie de l'infanterie, confiée au duc d'Elbeuf, marcha contre le maréchal de la Force, peu à craindre en ce moment ; et ce qui devait combattre M. de Schomberg devint trop faible pour soutenir le choc de ce général.

Le 7 septembre, à l'aube du jour, les armées se trouvèrent en présence à une petite distance de Castelnaudary. Les troupes de Monsieur occupaient une hauteur, ayant la ville à leur gauche. M. de Schomberg, voulant couper la communication des ennemis avec ce point d'appui, déboucha tout à coup d'un bois qui le couvrait, et s'empara d'une prairie située entre les insurgés et Castelnaudary. Dans cet instant Gaston avait encore un petit pont à passer pour se mettre en ordre de bataille ; la plupart de son infanterie et toute son artillerie se trouvaient à près d'une lieue: elles arrivaient lentement.L'armée royale, profitant de cette lenteur pour prendre une position avantageuse, se plaça de manière que plusieurs fossés ou chemins creux rendaient son abord très difficile.

Ce fut en ce moment que M. de Montmorency, qui commandait la droite, se disposa à se porter en avant pour reconnaître l'ennemi. Monsieur, ayant essayé vainement

CimONIQUES DE l/OEIL-DE-BOKUF 387

de l'en détourner, lui recommand.! du moins do ne pas attaquer prématurément. Le duc promit d'obéir, sachant bien, ajouta-t-il, quo toutes les troupes n'étaient pas arrivées. « Je vous le recommande sur toutes choses an monde, c répéta le prince : il vous est aisé do voir qu'en votre « main reposent la fortune de la reine mère, la mienne et « la vôtre propre. »

Le comte de Maret, fils naturel de Henri IV, qui sentait courir en ses veines le sang d'un héros, supportait impatiemment l'attente h la gauche de l'armée, qu'il commandait, Incapable de donner un frein à ses passions, devant l'ennemi comme aux pieds des belles, il devient furieux envoyant une compagnie de cavaliers royaux s'avancer à portée de mousquet; et, ne pouvant supporter cette bravade, il court, le pistolet au poing, sur le capitaine. Celuici, qui attend de sang-froid son agresseur, l'ajuste et lui lâche un coup de pistolet dans le ventre. Moret tombe; on l'entoure, on le déclare mortellement blessé. Plusieurs coups de feu sont échangés; Montmorency les entend de la droite, et, croyant l'action engagée, il manque à sa parole... Dès ce moment, le guerrier prudent, le capitaine expérimenté a disparu: Henri n'est plus qu'un insensé obéissant à la fatalité qui l'emporte à sa perte. Franchissant plusieurs fossés, malgré les représentations ferventes du comte de Hieux, que Monsieur a pris la précaution d'attacher à ses pas, le duc s'élance à la désespérade, dit une relation contemporaine, tout au travers des royaux. A l'instant, l'écuyer qui le suit a le bras cassé et son cheval est tué sous lui. Le fidèle Rieux, enchaîné aux pas de son général, quoiqu'il blâme ses emportements, Rieux, victime d'une imprudence qu'il n'a pu prévenir, est frappé d'une mousquetade qui l'étend mort. Dix minutes se sont à peine écoulées et Montmorency a reçu dix-sept blessures, dont pas une n'est mortelle. Enfin son cheval tombe éventré par un boulet. Malgré les jets sanglants qui partent de toutes les parties de son corps, le maréchal se traîne contre le talus d'un fossé, où il attend que quelqu'un vienne à son secours. Saint-Preuil, qu'une

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fatale destinée conduira à la même fin que le héros, entend plusieurs fois ce cri de détresse : « A moi, Montmorency ! » mais cet officier frémit à l'idée de faire prisonnier un tel homme, en telle circonstance. Un sergent des gardes s'approche enfin du brave Henri : « Sainte-Marie» « dit-il à cet homme qu'il reconnaît, ne m'abandonne « pas... •» Et Sainte-Marie remet l'épée du duc à Saint- Preuil : le destin des batailles voulait qu'il en fût ainsi.

Le blessé fut porté à Castelnaudary sur une planche couverte de plusieurs manteaux. « Si tous ceux qui m'ac- « compagnaient, dit-il en route au sergent, en avaient « fait autant que moi, nous aurions laissé dans vos rangs « une belle escarre. — Oui, répondit le soldat, si vous « aviez eu avec vous les mêmes hommes que vous com- « mandiez à Veillanne. »

Les troupes de Monsieur, et surtout sa noblesse, avaient essayé vainement de dégager l'illustre prisonnier :1e comte de la Feuillade, le baron de Gangi, MM. de Lerdois, de Villeneuve, de la Forêt et beaucoup d'autres étaient restés sur la place dans cette tentative désespérée. L'infanterie, composée presque généralement d'aventuriers sans honneur, se débanda dès le commencement de l'action. Les cavaliers se conduisirent en braves gens ; mais ils pouvaient être cernés ; ils firent leur retraite. Si, dans ce moment, M. de Schomberg eût envoyé deux cents chevaux au quartier de (iaston, lui et tous ses officiers tombaient au pouvoirdel'armée royale. Quand on vintannoncer à Son Altesse que M. de Montmorency était pris, il répondit, en sifflant à son ordinaire:*: Tout est perdu ».

Le roi apprit au Pont-du-Saint-Esprit l'événement que ses flatteurs, ou plutôt ceux de Richelieu, appelaient un triomphe, comme si la victoire pouvait s'être prononcée là où les tacticiens n'avaient pas même vu une bataille. Anne d'Autriche, loin de partager la joie que cette nouvelle fit éprouver à Louis XIII, ne put cacher une vive douleur lorsqu'on lui dit que M. de Montmorency était grièvement blessé et pris. Heureusement Brigitte seule se trouvait à ses côtés : l'affligée princesse pleura avec

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sécurité sur uuo catastroplio qui l'inquictail autant qu'elle In (lôrtoiait. IMusiourH foin sa lidolc femme de chambre lui entendit rôpélcr : « Mon Dieu, s'il avait été assez impru- « (lent |)(>iu' lu porter sur lui ! » Il était impossible alors d'attacher un sens à ces paroles; peu de temps après, elles en curent un trop clair.

Cependant le cardinal, prompt à faire tomber le» têtes qui s'élevaient au-dessus de la foule, avait sacrifié déjà plusieurs victimes : Gabaslan venait d'êlre décapité à Lyon, l'Estange au Pont-du-Saint-Esprit, Cormenin à Béziers. Le père de ce dernier, vieux serviteur couvert d'honorables blessures et gouverneur do Montargis, s'était précipité sans succès aux pieds du roi : ses cheveux blancs, ses services, l'éloquence du désespoir paternel n'avaient pu sauver Cormenin ; il périt vaguement accusé d'avoir négocié en Allemagne en faveur de la reine mère et de Gaston. Deux siècles plus lard, un publiciste portant le même nom, appartenant à la même famille, devait aussi, dans l'intérêt bien entendu de la maison d'Orléans, s'élever contre un pouvoir plus oppresseur que celui de Richelieu, car il opprimerait, sans gloire, une nation dont il serait l'enfant adoptif.

Après les désastres du 7 septembre. Monsieur se retira avec quelques centaines d'hommes par delà Béziers. Son Altesse sut alors que les troupes espagnoles touchaient au revers des Pyrénées, et qu'elles n'avaient point suspendu leur marche. Gaston voulait prendre une position pour attendre ce secours : il y aurait eu quelque honneur dans cette détermination, encore qu'elle dût être suivie d'une soumission. Le fils armé pour réhabiliter les droits de sa mère, violés par un valet, devait se ménager au moins la faculté de conclure un traité, et Louis XIII ne lui proposait qu'un honteux pardon. Mais Montmorency fit conseiller au duc d'Orléans d'abandonner toute négociation à main armée. II déféra à ce conseil, assurant toutefois à l'épouse de l'infortuné prisonnier qu'il repousse, rait une amnistie, à moins que la vie du maréchal ne fût sauve. Pourtant ce prince mobile signa, dès le lendemain,

3)0 CHRONIQUES DE L'œiL- DE-BOEUI"

et le démenti formel de cet engagement, et l'oubli des intérêts pour lesquels il s'était armé. Son Altesse promit: < 1" de renoncer à toute intelligence avec l'Espagne, la Lorraine et la reine mère ; 2" de résider en tel lieu que le roi aurait pour agréable; 3" de ne point s'intéresser aux châtiments que Sa Majesté ferait subir à ceux qui avaient combattu dans sa cause, à la réserve des domestiques étant alors près de sa personne; 4» que les étrangers se retireraient dans le délai de huit jours en Roussillon; 5° que le prince ne recevrait aux principales charges dans sa maison que des personnes agréables à son auguste frère et souverain seigneur; 6° que Monsieur éloignerait ceux qui seraient désagréables à Sa Majesté; 7° que le sieur de Puylaurens informerait Sadite Majesté de tout ce qui avait été traité avec les étrangers contre le service du roi, et contre les personnes principales qui servaient l'Etat, à peine d'être déchu de sa grâce; 8" que Monsieur commanderait à tous les siens d'avertir Sa Majesté de tout ce qu'ils connaissaient se passer contrairement audit service, et qu'ils en feraient le serment. »

Gaston apposa froidement sa signature au bas de ce traité, qui pour dernière condition obligeait ses partisans à se faire les lâches délateurs de leurs amis. « Monsei- « gneur, lui dit Puylaurens, qui avait conclu la négocia- « tion, je n'ai pu obtenir moins d'humiliation pour vous « et les vôtres ; mais il reste à Votre Altesse une ressource « digne d'elle : c'est de poignarder le ministre insolent « qui ose la traiter ainsi. — J'y songeais », répondit Gaston avec un regard étincelant... Il y songeait! et quarantehuit heures plus tard, dans une visite que Monsieur fit au cardinal. Son 'Eminence fut frappée, mais de la soumission servile que Son Altesse lui montra. Depuis lors ce malheureux prince n'inspira que la pitié, sinon le mépris, à tous ceux qui connaissaient sa conduite, et l'on ne compta jamais ni sur sa parole ni sur ses actions.

Le duc d'Orléans congédia les étrangers après avoir engagé sa vaisselle d'argent pour les payer. Pendant ce licenciement, lui et ses officiers étaient surveillés comme

CKRONIQl'ES DE L'OKIÎ,-DK-nnKUr 301

dos prisonniers do piierre. Son AUesse fut é^'olomenl ol)scrv6c on so rendant à Tours par le comte d'Alai8,colonol général de la cavalerie, qui marcha pendant toute la route auprès du prince avec un fort détachement. Mon- Hieur avait déclaré vouloir demeurer à Aniboise : des ordres étaient déjà donnés pour qu'il y fût gardé à vue.

Tandis que cette humiliation, sans exemple à l'égard d'un héritier du trône, s'accomplissait ainsi que l'avait voulu le cardinal. Montmorency, emprisonné à Lcctoure, opposait à sa cruelle destinée une humeur calme, un front serein. Le chirurgien qui l'avait accompagné dans toutes SOS campagnes, ami rare de l'adversité, s'était enfermé avec lui ; il pansait ses blessures aussi soigneusement que si le duc eût dû laisser tomber à pleines mains les récompenses sur ce digne serviteur ; et vraiment il aspirait à la plus noble de toutes : l'amitié d'un héros.

— Mon ami, lui dit un jour le maréchal avec un sourire, prenez note du premier article de mon testament. Quand Dieu m'aura appelé en son sein, trois parts seront faites de mes cheveux : la première sera pour vous, la seconde pour ma femme, la troisième... Ah ! celle-là... Tenez, mon cher Lucante, ne songeons pas encore à sa destination... cela joncherait de soucis le bout de chemin qui me sépare du tombeau, et je veux, sur ma foi, le descendre joyeusement.

— Ah ! monseigneur, que parlez-vous de mort ? il n'y a pas une seule de vos blessures qui soit dangereuse.

— Cher esculape, vous avez oublié votre métier, car il n'y en a pas une, jusqu'à la plus petite, qui ne soit mortelle.

— Gomment l'entendez-vous, monsieur le maréchal ? Si votre esprit est occupé du procès qu'on se prend à vous faire, je maintiens qu'il n'est cour du royaume qui ne se hâte d'absoudre un homme tel que vous.

— Maître, je vous tiens pur un habile homme en l'art de guérir; mais, par les os de mon glorieux père! vous défaillez au jugement des choses d'Etat... Sachez donc qu'au temps où nous vivons, la justice c'est le vouloir du

cardinal ; et je tomberais grandement en erreur si je concevais l'espoir que Son Eminence fût d'humeur à se montrer bénigne pour ce qui est de moi. Aussi ne ferai-je nul état du mémoire que la princesse de Gondé, ma sœur, a fait dresser pour décliner en mon procès la juridiction du parlement de Toulouse. ..Je ne veux pas chicaner ma vie.

— Cependant, monseigneur...

— Qu'on ne m'en parle plus; mon parti est pris... Regardez donc, Lucante, comme ces jeunes gens ont l'air joyeux, poursuivit le duc en montrant au chirurgien une troupe de vendangeurs qu'il apercevait de sa prison... Il faut que la pauvreté soit bien légère : voyez avec quelle aisance ces villageois dansent sous ces livrées. Tout cet attirail de clinquant dont on charge son corps à la cour écrase l'allégresse des grands, cela étouffe en eux la nature.. Au contraire, elle bondit, respire, aime librement sous le pourpoint grossier de ces robustes garçons, sous la jupe écourtée de ces alertes paysannes... Tandis que nous languissons,nous autres, dans toutes les misères de l'opulence, ils ont la véritable richesse, un esprit exempt d'ambition, et partant de soucis. Sur mon âme, si je recommençais à vivre, et qu'il me fût donné de choisir un berceau, je naîtrais sur la paille là-bas, sous cette chaumière qu'ombragent deux grands ormeaux, non sous les rideaux lamés d'or du connétable Anne de Montmorency... Lucante, il y a plus de bonheur vrai dans une heure du jeune Languedocien qui derrière ce buisson, donne un gros baiser à sa danseuse que dans toute la vie d'un duc et pair.

— Hé ! monseigneur, s'écria le chirurgien avec une surprise mêlée d'admiration, je m'étonne que si près et si sûr d'un grand malheur, d'après votre propre dire, vous ne vous mettiez nullement en peine d'y songer.

— Maître, je m'appelle Montmorency ; il ferait beau voir que d'indignes terreurs troublassent la tranquillité de mon âme... Ah ! la petite a rendu le baiser : voilà nos jeunes gens quittes.

— Que savez-vous, monsieur le duc, si on ne vous fera pas mourir ici même ?

CHRONIQUES DE l'oKIL-DE- BOEUF 393

— Tant mieux, jo n'aurai pas la peine d'aller h Toulouse... Kh 1 mais le manè^'e du buisson continue : à ce compte il faudra que la jolie paysanne donne beaucoup si elle veut se tonir sur le pied d'un échauffe épal.

— ^'oici l'hourode votre pansement, monscif,'neur.

— Dites donc, Lucante, je no sais vraiment s'il est bien nécessaire que vous entriez en tel soin... Un autre va bientôt guérir toutes mes blessures à la fois *.

Le soir même Montmorency fut prévenu qu'il partirait le lendemain pour Toulouse, où l'on commençait à instruire son procès. Le sommeil du héros ne fut point troublé par cet avis ; il se leva tranquille, souriant, presque gai. Arrive dans la métropole languedocienne, le duc fut conduit à l'hôtel de ville par le maréchal de Brezé dans un carrosse qu'environnaient trois cents maîtres, des mousquetaires, des gardes du corps ; les rues et places publiques qu'il traversa étaient bordées de troupes ; ce jour-là Louis XIII avait fait remettre par les capitouls les clefs de la ville au capitaine des gardes : toutes précautions qui prouvaient que la population jugeait Montmorency moins sévèrement qua Sa Majesté et son ministre.

Lorsque le maréchal parut devant ses juges, sa contenance était ferme, noble, pleine de majesté; il salua l'assemblée avec un sourire gracieux, et prit place au milieu du parquet sur une chaise presque aussi élevée que le siège des magistrats. Henri écouta avec un calme parfait l'accusation portée contre lui ; puis,s'étant levé et découvert, il dit:« Messieurs, bien que par le rang que je tiens « en France je ne doive être jugé qu'au parlement de « Paris, qui est la seule cour des pairs, mon affaire est « néanmoins d'une telle conséquence, que s'il ne plaît au « roi d'étendre sur moi le fruit de sa miséricorde, il n'y a « point de juge qui n'ait le pouvoir de me condamner. « Toutefois, je suis content que messieurs de Toulouse « soient commis pour mes juges : je les ai toujours hono- « rés et les estime fort gens de bien. »

l.Dans ce dialogue comme dans ceux qui suivent, l'auteur a conservé souvent les propres paroles de Montmorency.

39i CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BOîUI-

En prononçant ce discours, Montmorency n'avait point arrêté ses regards sur le garde des sceaux Ghâteauneuf, président du tribunal, et qui, pour la seconde fois dans une même année, était appelé à condamner un maréchal de France... Richelieu imprégnait aussi d'une trop forte teinte de sang illustre la simarre qu'il avait jetée à ce magistrat.

— Accusé, dit Ghâteauiieuf piqué du mépris évident que Henri lui témoignait, déclinez votre nom.

— Ancien page du connétable mon père, répondit fièrement le duc, vous le devez savoir, mon nom ; vous avez mangé assez longtemps le pain de ceux qui me l'ont transmis.

— Je fais mon devoir, monsieur.

— Oui, je conçois que vous soyez en nécessité de me demander mon nom ; votre présence ici est la sensible démonstration que vous l'aviez oublié.

— Refusez-vous de répondre ?

— Non, monsieur. .Te suis Montmorency par mes aïeux ; mon prénom est Henri : je le tiens d'un roi qui fut doué de la plus haute vertu qu'on ait admirée en ce monde. Celui-là ne connut d'ennemis qu'au bout de son épée, et son noble caractère ne souffrit jamais qu'on exerçât en sa cause un seul acte de vengeance.

— Quelles sont vos qualités ?

— Maréchal de France, vainqueur des Anglais en mer des Espagnols à Veillanne, des calvinistes sur ce pays même où vous allez leur jeter ma tête en expiation.

— Avez-vous combattu à Castelnaudary dans les ranga^ des rebelles ? '<

— J'ai combattu près de l'héritier du trône, qui a pu grandement s'égarer dans cette action ; mais le roi s'était laissé égarer davantage en ôtant la liberté à la reine mère étant vrai qu'un fils, même couronné, est le serviteur de celle qui le mit au jour.

— Accusé, vous manquez à Sa Majesté,

— J'essaye de défendre non ma vie, mais mon honneur.

— Avez-vous signé les délibérations de l'assemblée du

CIIRONlQUE:i DE l/uEiL-DK-iXJKUl 395

Laiif{uoJ>)C lonuo lo viu|;l-(lciixiùtno juillet, jour où l'ou a docidé d'appoler Monsieur, et do payer ses troupes avec l'argent payé sur le peuple ?

— Jamais.

— Soiif^ez que cette délibération eat en nos mains, et que votre seing y est apposé.

— 11 est faux, s'écria Montmorency avec colère ; mais je comprends cette pratique : je ne m'étais fait voir que dévoué à Monsieur; il est plus sûr do me supposer traître à l'Ktat.

Après plusieurs autres questions, auxquelles le duc répondit avec la même force, la même clarté, on entendit les témoins en sa présence : Saint-Preuil fut interrogé le premier.

— Monsieur, lui dit Ghâleauneuf, avez-vous vu M. de Montmorency, ici présent, attaquer l'armée du roi ?

— Lu fumée du canon et la poussière, répondit le brave officier, m'avaient empêché de le bien reconnaître ; mais ayant vu un seul homme se porter contre une armée, percer cinq rangs de gendarmes, et jeter la terreur ou la mort en tout lieu où ses pas se dirigeaient, j'ai bien connu, aux effets d'une valeur tant surnaturelle, que ce ne pouvait être un autre que M. de Montmorency.

— Merci, mon brave, s'écria le duc en tendant la main à Saint-Preuil, qui la baisa vivement.

— Ah I monsieur le maréchal, dit ensuite le témoin avec l'entraînement de l'âme, si j'avais présumé voir sur cette indigne sellette un homme qui compte autant d'aïeux illustres que d'années, j'aurais suivi la pensée qui m'était venue de vous casser la tète d'un coup de pistolet au moment où je vous ai fait mon prisonnier.

— Vous aviez là une boane inspiration, mon cher Saint- Preuil ; c'est grand dommage qu'elle soit sortie de votre volonté.

A la troisième audience, le jugement fut prononcé. Il condamnait Henri de Montmorency à la peine capitale, en réparation du crime de rébellion armée dont il s'était rendu coupable. Le duc entendit cet arrêt dans la chapelle

de l'hôtel de ville, debout, découvert, et sans montrer la plus légère émotion. Mais le fidèle chirurgien Lucante pleurait amèrement.

— Essuyez vos larmes, mon pauvre ami, lui dit le maréchal en souriant, il importe fort peu aux prédestinées qu'un boulet ou une épée ouvre le passage à leur âme quand elle quitte son enveloppe de poussière ; et je tiens pour indifférent que ce soit dans un lit ou sur un échafaud que l'esprit abandonne le corps, pourvu qu'il s'envole au ciel. Venez çà que je vous embrasse pendant que j'ai les mains encore libres.

— Qui oserait vous les attacher ? prononça Lucante avec l'accent de l'indignation.

— Voilà qui est bien, messieurs, reprit le duc en s'adressant aux magistrats, il ne vous reste plus qu'à prier Dieu qu'il me fasse la grâce de souffrir chrétiennement l'exécution de ce qu'on me vient de lire.

— Monseigneur, répondit un des juges en portant son mouchoir sur ses yeux, nous allons faire votre volonté et prier Dieu qu'il vous console.

— Je ne manquerai pas de lui adresser la même prière pour ce qui est de vous-même ; votre douleur, messieurs^ doit surpasser la mienne : un homme de cœur est toujours prêta quitter la vie ; mais c'est grand'pitié que de répandre, sans colère, le sang d'autrui.

Le comte de Charlus entra en cet instant : il venait redemander, au nom du roi, à M. de Montmorency Tordre du Saint-Esprit et le bâton de maréchal.

— Je les rends tous deux au roi, répondit le duc en détachant le collier qu'il portait, puisque Sa Majesté m'en juge indigne. Je désire toutefois, pour la gloire de la France et de son prince, que tous les nobles travaillent d'aussi bon cœur que je l'ai fait, dix-huit années durant, à mériter ces distinctions, qu'un quart d'heure d'égarement me fait perdre avec la vie.

— Me voici, mon fils, dit d'une voix solennelle le père Arnoux, confesseur de Montmorency, qui se présenta en ce moment.

ciinoNiQUES DE l'oeil-de-doeup 307

— Soyez lo bienvenu, mon père ; dans une heure je n'aurai plus alTairo qu'ù vous sur la terre. Mais devant, j'ai oucoro quoliiuos dovoirs à remplir ; pourquoi je me retire en lieu moins sacré.

Ki le duc, s'étant rendu dans une chambre de l'hôtel de ville, écrivit à sa femme en ces termes :

« Mon cher ccuur, je vous dis le dernier adieu avec la « morne alTection qui a toujours été entre nous. Je vous « conjure, pour le repos de mon Ame et pour Celui que € j'espère voir bientôt dans le ciel, par sa divine miséri- « corde, je vous conjure de modérer votre ressentiment. « J'ai reçu tant de grâces de mon doux Sauveur, que vous « avez tout sujet d'en recevoir une grande consolation. « Adieu encore une fois.

« Henri, duc de Montmorency. »

Cependant tout ce qui se trouvait de noblesse auprès du roi demandait avec persévérance, avec transport, la grâce de Montmorency. Le duc d'Orléans la faisait implorer par M. deVaupot ; le prince de Gondé l'implorait luimême. Le duc d'Epernon venait d'accourir, dans le même but, de son gouvernement. Le maréchal de Chàtillon, quoique frapné d'une goutte douloureuse, s'était arraché de son lit, pour joindre ses prières à celles de toute la cour, qui se faisait à Toulouse l'écho de toute la France. Le duc de Guise, oubliant les anciennes querelles qui avaient existé entre sa maison et celle de Montmorency, oubliant même les dissentiments survenus entre lui-même et le brave Henri, le duc de Guise sollicitait son pardon avec plus d'ardeur que personne. MM. du Ghâtelet et de Saint-Preuil se faisaient aussi remarquer parmi les solliciteurs fervents.

— Il faut, comte du Ghâtelet, que vous ayez de grandes tendresses pour M. de Montmorency, dit Louis XIII avec humeur ; on pourrait croire, à vos paroles, que vous conserveriez sa vie au prix d'un de vos bras.

— Sire, répondit le gentilhomme, je voudrais en avoir perdu deux inutiles au service de Votre Majesté, pour en

398 CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BœUF

sauver un qui a déjà gagné tant de batailles et qui en gagnerait encore...

— Partout où il commanderait, ajouta Saint-Preuil du ton de l'enthousiasme.

— Monsieur de Saint-Preuil, dit avec un sourire forcé le cardinal, qui se trouvait alors dans la chambre du roi, il m'est avis que pour un simple officier vous le prenez bien haut.

— Je connais mon peu d'importance, monseigneur ; mais je supplie Sa Majesté de me pardonner la légèreté de ma langue, en daignant avoir souvenance que, si je parle haut dans sa chambre, je frappe fort au combat.

— Monsieur, répliqua Richelieu outré qu'un si mince personnage lui répondît ainsi, si le roi faisait justice, il vous mettrait la tête où vous avez les pieds.

— Ce moyen me couperait assurément la voix, repartit le brave guerrier en riant avec amertume, mais Sa Majesté aimera mieux laisser mon pauvre chef sur mes épaules ; car, monseigneur, les têtes qui font courir la plume feraient, quoi qu'on die, de triste besogne sans les bras qui tiennent l'épée.

— Mon cousin, dit Louis XIII avant que le cardinal se fût rendu assez maître de sa colère pour répondre, nous prenons volontiers en bonne part la vivacité du sieur de Saint-Preuil : c'est lui qui fit M, de Montmorency prisonnier sur le champ de bataille ; cette action lui a bien gagné le droit d'élever la voix en notre présence.

Richelieu se retira sans répliquer ; mais il venait d'éprouver un échec, une offense même, et l'on sait que, dans son cœur, de telles empreintes étaient ineffaçables.

— Père Joseph 1 cria-t-il, en rentrant dans son cabinet, à cet agent accrédité de ses passions, nous avons un nouveau compte à ouvrir sur ce livre.

Et Son Éminence jeta devant le capucin un petit livret relié en cordouan rouge, qu'il avait tiré de dessous sa soutane.

— Ah I le registre des vengeances, dit Joseph avec un visible frémissement.

CIIUONIQUES DK LVjEir.-DR-IKH'.LT 3J0

— Inscrivez M. de Sainl-Preuil...

— Los feuilliîls seront laulôl remplis.

— Nous forons un second lomo ; mais il se trouvera bien oncoro une place sur colui-ci.

— Kn oiFot, je vois une page blanche...

— écrivez donc Saint-Prouil à l'encre vermeille...

— Quoi 1 monseigneur, la mort...

— Il a été assez hardi pour prendre un avantage sur moi, au vu et au su de Sa Majesté...

— C'est juste, dit Joseph en écrivant ; le crime est capital...

— Oh 1 mais j'ai pris la résolution de lui laisser quelque délai, cet homme est trop petit pour que je le frappe, il faudrait trop me baisser ; je lui donnerai le temps de grandir.

— Scélérat 1 se dit mentalement le capucin. Mais que vois-je ! s'écria-t-il aussitôt avec l'accent de l'étonné ment, je trouve encore ici le nom de M™* de Ghevreuse ; j'avais la pensée que celte dame était rentrée en grâce.

— N 'effacez rien, Joseph ; j'ai dû prendre plus que jamais la duchesse en mécontentement; elle s'est encore mise d'une façon singulière hors de ses devoirs et de mon obéissance : c'est affaire à examiner quand nous serons de retour à Paris.

— Voici un nouvel article à M. de Puylaurens.

— Avez-vous oublié le coup de poignard qu'il conseillait naguère à Monsieur ? Le compte de ce gentilhomme date déjà de loin ; mais ses offices me sont utiles pour décider Gaston à rompre son mariage... S'il réussit, je le récompenserai magnifiquement, et puis...

— Eh bien 1 monseigneur?

— Et puis, nous réglerons...

A ce point de la conversation on vint annoncer au cardinal que M""* de Gondé demandait à être introduite. Joseph sortit. A peine avait-il quitté le cabinet que la soeur de Montmorency s'y précipita fondant en larmes.

— Sauvez mon frère I s'écria-t-elle en se jetant aux

genoux du cardinal ; promettez-moi de le sauver, ou j'expire à vos pieds.

— Mon Dieu, princesse, relevez-vous, de grâce, relevez-vous, je meurs de honte, répondit le comédien sacré.

— Non, monsieur le cardinal, non, je reste en cette posture jusqu'à ce que vous m'ayez promis votre puissante protection...

— Puissante ! hélas ! Votre Altesse se méprend, dit Richelieu, qui venait de tomber à genoux devant la princesse, et qui pleurait plus qu'elle-même... Je ne finirais pas de vous dire combien de supplications vaines j'ai ! déjà fait entendre au roi touchant le pauvre duc que j'aime autant que vous. Sa Majesté est inflexible, madame, j'ai la douleur de vous l'assurer.

— On m'a pourtant dit que ce matin le roi se faisait voir ébranlé ; mais sa présence m'est interdite, ainsi qu'à mon infortunée belle-sœur... Nous ne pouvons en cette triste occurrence faire élection que de vous, monsieur le cardinal ; soyez notre sauveur.

— Le roi paraissait ébranlé, dites -vous ; je vais le revoir, soyez certaine, madame, que je vais le revoir.

Et Richelieu releva la princesse en se relevant luimême.

— Mais souffrez que je donne à Votre Altesse un conseil d'une utilité singulier^, reprit tout aussitôt Son Éminence dans une intention perfide qui n'eût point échappé à une personne moins troublée que la sœur de Montmorency; pour que je ne paraisse pas agir de commune main avec vous, veuillez quitter la ville et rester à quelque distance. Comptez sur mon zèle, sur la passion que j'ai de servir votre personne ; dès que j'aurai quelque bonne nou-, velle, un exprès vous la portera.

— Je vais donc me retirer au château de Saint-Jopy, à trois lieues de Toulouse.

— A merveille. Dans la soirée, Votre Altesse apprendra le résultat de mes démarches.

Cet entretien avait lieu le 30 octobre, jour fixé pour l'exécution, le cardinal se proposait uniquement d'éloi-

CimONIQUES DE LlKlL-DE-IUH'.lJl- 101

^nor lu princesse, do peur qu'elle ne parvînt jusqu'à Si Majcslô. Lorsque Richelieu arriva chez le roi, le lointo (le (Iharlus venait d'y reparaître, apportant le collier du Saint-l'iSprit et le bAton de maréchal redemandés a Montmorency. Louis XIII jouait en ce moment aux échecs avec M. do Liancourt... Il jouait, et du fond de son appartement il pouvait entendre cheviller, à grands coups do maillet, l'échalaud d'un héros qui l'avait fait triompher dans vinj^t batailles... Tout à coup Gharhis et Liancourt se jeltenl aux genoux du roi, inondent ses pieds de leurs larmes, et crient d'une voix déchirante : « Grâce 1 grâce 1 sire !... »

Pendant cette scène pathétique, du Châtelel, d'Epernon, Guise, Condô, Châtillon arrivent successivement ; le groupe des suppliants augmente sans cesse, les sanglots retentissent dans le cabinet. Richelieu seul est resté debout ; seul il a l'œil sec : là son hypocrisie le trahirait ; là son cœur se montre tel qu'il est.

— Mon cousin, que dois-je faire ? dit Louis XIII, enfin ému, en attirant le cardinal dans l'embrasure d'une croisée ; ils me déchirent le cœur.

— Ou plutôt les oreilles, sire... Mais il sera beau de suivre l'élan de votre âme miséricordieuse. Dieu, j'en fais espérance, sauvera le royaume des rébellions auxquelles ce pardon ne manquera pas d'ouvrir la porte. Toutefois, j'ose l'assurer dans le plus juste de ma conscience, c'est la clémence des derniers rois qui tue aujourd'hui M. de Montmorency.

— Quel bruit parvient jusqu'à moi ? demanda d'une voix altérée le monarque, qui, depuis quelques minutes, écoutait son ministre d'un air distrait.

— Sire, répondit avec feu Châtillon en lançant un regard oblique sur le cardinal, c'est la voix du peuple, c'est le plus sûr conseiller des rois... Et le maréchal ouvrit la croisée...

— Grâce I grâce ! miséricorde ! miséricorde ! criait de la place publique une tempête de voix.

— Refermez cette fenêtre, monsieur de Châtillon, reprit

402 CHRONIQUES DE l'œIL-DE-BOEUF

Louis XIII dominé par une inspiration spontanée de cet amour du pouvoir que les souverains appellent leur droit, refermez, vous dis-je. Si je me prenais à suivre les inclinations du peuple, je ne mènerais pas la conduite d'un roi.

— Pardon, sire, car vous seriez certain d'agir pour le peuple, répondit Châtillon en fermant la croisée.

— Monsieur le maréchal a lu les philosophes, il s'est pénétré des principes dangereux qui traînèrent Athènes et Rome dans l'arène des révolutions, dit amèrement le cardinal.

— Non, monsieur, répondit le guerrier, mais j'ai lu, en grande attention, les historiens qui retracèrent les révolutions sorties des violences du pouvoir.

— Comment l'entendez-vous, mon cousin ? demanda Louis XIII en arrêtant son œil noir sur Ghàtilion... Fautil, en vos opinions, que les rois cèdent à la rébellion de leurs sujets ?

— Non, sire ; mais les bons princes ne sont point en nécessité de fléchir : les peuples heureux ne se révoltent jamais.

— C'est assez, monsieur, dit le roi d'un air sombre, nous réfléchirons à ce que nous avons à faire.

Et Sa Majesté quitta la chambre, sans ordonner à Richelieu de la suivre.

Le monarque était évidemment attendri ; mais le cardinal conservait dans son carquois un trait empoisonné. Au moment où l'on avait pris M. de Montmorency, il portait au bras le portrait d'Anne d'Autriche : cette miniature fut enlevée au duc, et remise à M. de Bellièvre, intendant de l'armée. Celui-ci, prévoyant le funeste parti qu'une intention malveillante pourrait tirer de ce fait, ne le révéla point au ministre ; mais cet homme savait tout. Il apprit par ses espions le dépôt du portrait entre les mains de l'intendant, et jamais peut-être son cœur n'éprouva une joie plus vive. Tout récemment encore, le cardinal avait osé faire entretenir la reine de ses tendres sentiments ; Sa Majesté s'en était divertie, comme par

CUIIONIQUES DE L'uilL-l)E-U<j«iUF AO'-i

\o passé, avec M™» do Chevrousc : un nouvel orage gronduil donc néccasairemcnt sur la Iclc de la souveraine, sur colle de sa confidente. On sait déjà que Son Eminencc ajournait lu châtiment de Marie, à qui toutefois le voyage de Languedoc avait él6 interdit. Quant à la reine, l'ennemi do son ropos la menaçait d'un coup plus terrible que tous le:< précédents. Le portrait enlevé à Montmorency, véhémentement soupçonné d'avoir été l'amant de Sa Majesté, pouvait être un témoignage accablant. Anne avait appris cette fatale découverte, dont le souvenir rongeait son cœur d'un cruel souci, et chaque nuit elle inondait sa couche d'un déluge de pleurs. Sans conseils, sans consolations autres que celles de Brigitte, l'infortunée princesse ne s'était jamais trouvée dans une situation plus critique. Non seulement un danger imminent se déclarait, mais, par une singulière fatalité, de ce danger même surgissait une circonstance qui devait faire accuser la reine d'insensibilité. Car elle ne cessait d'être sollicitée, par tout ce qui l'entourait, de joindre sa voix à celle de toute la noblesse, en faveur du malheureux Montmorency. En refusant d'accéder à cette prière, elle perdait sa réputation d'insigne bonté ; le duc lui-même emportait, hélas 1 au tombeau l'idée que celle qu'il adorait s'était abstenue, et abstenue seule, d'implorer la grâce d'un homme qui, sans qu'elle en pût douter, mourait pour elle. Peut-être encore le roi et Richelieu puiseraient-ils dans ce silence un soupçon de plus ; peut-être y verraient-ils la réserve affectée d'un amour craignant de se trahir par une démarche imprudente. Au contraire, si la reine criait grâce 1 son cri d'humanité prendrait à l'oreille du sombre Louis XIII l'accent d'une tendresse coupable : prévention terrible que le cardinal exploiterait au gré de sa haine. Eperdue, incapable de trouver dans ses esprits troublés l'issue d'une étrange duplicité de fâcheuses extrémités, Anne se bornait à pleurer sur le sein de Brigitte, unique amie qui lui restât, \jui« Je Senneçay étant devenue la créature du cardinal. — Bonne petite, lui disait elle sans espérer obtenir de cette fille une lumière pour sortir de ce dédale, que ma

404 CHRONIQUES DE L'œiL-DEBœUF

situation est affreuse ! Si je demande la grâce du pauvre duc, on m'accuse ; si je me tais, on m'accuse encore 1 et mon cœur se brise en songeant que le monde, trop justement en apparence, retentira de ma barbare indifférence.

— Non, madame, répondit la fille de Richard, dont le Jugement droit n'était pas faussé par le commerce des cours. Votre Majesté n'a trop véritablement qu'un triste choix à faire entre deux partis disgracieux ; mais j'ai la pensée qu'ils ne le sont pas également. Si j'osais hasarder un conseil à l'oreille de mon illustre maîtresse, je lui donnerais celui de s'abstenir.

— Tu pourrais avoir raison, Brigitte... Mais le duc 1 mais la France !...

— Ni l'un ni l'autre ne seront en leur juste droit d'accuser Votre Majesté. Le bruit s'est répandu que M. de Montmorency avait aimé sa souveraine...

— Hélas ! mon enfant !...

— Que le roi s'était, à cette occasion, laissé surprendre à de terribles éclats de jalousie : madame, semblables événements ne s'effacent point des souvenances; et pour qui voudra se prendre à réfléchir il sera démontré qu'en sollicitant la grâce du maréchal-duc, vous le tueriez.

— C'est un trait de lumière.

— Qui n'échappera à nulle personne de sens calme ; et, croyez-moi, M. de Montmorency en a été frappé tout le premier,

— Mais ce fatal portrait...

— Il n'est point encore revenu aux mains du roi ; et, s'il y revient, ce sera témoignage trop léger pour autoriser une accusation. Un chevalier courtois trouve partout le portrait de la souveraine ; et sa vanité se pare d'un tel bijou, sans que cette princesse puisse être soupçonnée. Il en serait autrement si vous souteniez le dire muet du fatal médaillon par des prières, qui, j'ose en avertir Votre Majesté, prouveraient plus que vous ne voudriez... Madame, on ne fait point obéir, selon son vouloir, le sang qui monte au visage, les yeux qui parlent indiscrètement,

cunoNiQUiiS DE l'ueil-de-hokuf 40r>

la i^oTf^e qui se soulève... loul lo monde ne joue pas la comédie ainsi que le fail M. le cardinal...

— (Ihèro lillo, les avis sonl d'une merveilleuse sagesse... je me tairai.

— J'en ronds grâce ù Dieu : on no i>aurail accusur le silence sinon vaguement, et l'on peut toujours condamner une démarche.

— Il faut que je t'avoue une cruelle chose : derrière le portrait il y a de mes cheveux.

— Ils ne montreront qu'une nuance blonde, et ne déclineront point voire nom.

— Sans doute ; mais outre les traits représentés par la miniature, ces cheveux contournés en chilFre...

— Ah ! j'ai trop compris... N'importe, madame ; s'il arrive une preuve à la connaissance du roi, ne lui en portez pas une seconde, et que le ciel vous soit en aide pour le surplus.

Pendant que cet entrelien avait lieu chez la reine, le cardinal faisait appeler M. de Bellièvre, dépositaire du portrait.

— Monsieur, lui dit-il brusquement dès qu'il entra, je m'étonne que vous m'ayez caché la remise qui vous a été faite d'une miniature détachée du bras de M, de Montmorency.

— J'estimais cette remise trop peu importante pour en faire part à Votre Eminence.

— Je me plais à croire, monsieur de Bellièvre, que vous faisiez erreur seulement.

— Sans intention aucune, monseigneur.

— A la bonne heure ; mais j'ai [raison d'être surpris qu'il ne soit pas venu à l'idée d'un homme expérimenté qu'en l'occurrence où nous sommes, ce portrait devait être remis aux mains du roi.

— J'étais touché de l'idée qu'en considération de cette occurrence même, le retardement était justifié par...

— Achevez, monsieur de Bellièvre.

— Par l'humanité, monseigneur ; et j'espérais que le roi, cédant aux vœux de toute la France...

t06 CHRONIQUES DE l' OEIL-DE-BOEUF

— Imprudent ! je veux bien oublier que votre discours vient de faire voir une intention que vous disiez ne pas avoir... Mais, répondez ; si le roi, après avoir pardonné à M. de Montmorency, eût appris qu'un portrait de la reine avait été trouvé sur ce seigneur ; que cette peinture était garnie des cheveux de Sa Majesté, et que vous aviez caché ce témoignage d'une intelligence criminelle ; répondez, monsieur, à quelle juste punition n'eussiez-vous pas été exposé ?...

— Je le confesse, monseigneur, je faisais fausse route.

— Cet aveu suffit : M^^ de Gomballet vous veut du bien ; vos services ne sauraient me devenir suspects. Mais venez-vous-en de ce pas chez le roi, et, sans plus d'attente, remettez-lui le médaillon. Dieu m'est témoin des vœux que je forme pour le malheureux Montmorency ; mais mon devoir m'ordonne de faire luire aux yeux de Sa Majesté toutes les lumières de la vérité : sa clémence en sera plus éclatante. Avez vous le portrait ?

— Le voici, monseigneur.

— Marchons, monsieur

Il était deux heures ; l'exécution devait se faire à cinq. Les tambours battaient dans toutes les parties de la ville ; on entendait le piétinement de l'infanterie se rendant aux postes qu'elle allait occuper, tandis que de pesants escadrons faisaient retentir le pavé du choc étincelant des fers. Les trompettes, par leur sonnerie lente et grave, envoyaient à l'imagination l'idée de ces clairons sacrés, qui dans les croyances pieuses doivent convoquer au dernier jour du monde les âmes échappées de tous les corps rendus à la terre... Le sourd mugissement d'une foule errante et consternée se mêlait à ce bruit martial ; mécontente d'avoir imploré sans succès la grâce du guerrier illustre, elle déplorait maintenant sa perte en murmurant.

Louis XIII, pâle, l'œil hagard, le visage défait, la respiration haute, parcourait à grands pas sa chambre, et s'arrêtait de temps en temps pour écouter d'un air som-

i:iinONIQUES DE L'oGIL-DE-imEUP 407

bre lox briiitM divers qui se confondaient dans l'air. Tous les niouvomeiila do co prince décelaient une eilrémoag^itation : il passait par intervalles la main sur son front humide ; ses doifçts se crispaient comme s'ils eussent cherché à s'accrocher, à déchirer ; ses lèvres, en se joignant avec force, ne pouvaient néanmoins dissimuler leur tremblement convnlsif, et lorsqu'un souflle laborieux les écartait, elles laissaient entrevoir des dents serrées... Elles craquèrent violemment lorsque Sa Majesté vit rentrer tous les seijjneursqui durant la matinée avaient fait entendre à son oreille de si ferventes 8Uj)plications.

— Sire ! s'écria le duc de Guise, l'instant fatal approche... Que Votre Majesté fasse grAce à M. de Montmorency; ses ancêtres ont si bien servi les rois vos prédécesseurs !... Faites-lui grâce, sire, nous vous en supplions au nom de Dieu, au nom do la France, au nom de votre propre gloire !

— Non ! répondit le roi d'une voix tonnante : il faut qu'il meure...

— Ah 1 sire 1 dit avec un invincible entraînement le prince de Condé, que j'en suis chagrin pour Votre Majesté !

— Moi, monsieur, répliqua Louis XIII avec l'accent dé la rage, je fais mépris de l'opinion du monde ; et quand je devrais encourir les tourments éternels de l'enfer. Montmorency périra... Connaissez-vous ces traits? poursuivit le roi en portant tout près de la figure du prince la fatale miniature qu'il tenait dans le creux de sa main.

— Oui, sire, balbutiaCondé, c'est le portrait delà reine.

— Eh bien 1 monsieur, ce portrait, on l'a trouvé au bras de votre déloyal beau-frère... Dois-je lui faire grâce, maintenant ? ajouta Sa Majesté avec ce rire sinistre qui signale le plus haut point de la fureur.

Puis, levant le bras avec élan, Louis jeta le médaillon sur le carreau, d'où ses débris bondissants jaillirent en diverses directions... Un morne silence suivit cette action violente ; personne n'osa reprendre la parole. Le roi continua :

408 CHRONIQUES DE L'(ffiIL-DE-BŒ:UF

— On ne doit pas être fâché de voir mourir un homme qui l'a si bien mérité... Allez lui dire pourtant que nous avons pour agréable, en notre clémence trop signalée, que les exécuteurs s'abstiennent de le toucher : on ne lui mettra point la corde sur les épaules... le bourreau ne fera que lui couper le cou

L'illustre condamné se tenait dans une salle de l'hôtel de ville. Le père Arnoud, son confesseur, ne l'avait pas quitté depuis le matin. Nul trouble ne paraissait dans ses yeux ; nulle altération ne se montrait sur son visage : on eût dit que l'échafaud où il allait monter était un salon de fête, et le tambour qu'il entendait la musique du bal. Montmorency, debout, le dos tourné au feu, s'entretenait de sa mort comme d'un événement ordinaire.

— A quelle heure faut-il mourir ? demanda-t-il froidement à l'un des échevins, qui avait l'air plus condamné que lui.

— Monseigneur, répondit tristement le magistrat, l'ordre est donné pour cinq heures.

— Ne pourrais-je pas mourir plus tôt, reprit le patient, et environ à l'heure que Jésus périt en sa passion ?

— Ceci, monsieur le duc, répliqua le capitoul, est laissé à votre volonté.

— Je vous remercie, monsieur. Qu'on me déshabille donc, et que l'on me coupe les cheveux. Mon père, continua-t-il en se tournant vers Arnoud, je ne saurais aller à la mort avec ces riches habits, quand il m'est révélé que mon Sauveur expira tout nu sur la croix... Qu'on ne me laisse que ma chemise : j'irai tout blanc en paradis...

— Je ne souffrirai pas que le bourreau touche à votre noble chevelure, dit le chirurgien Lucante, qui s'approcha de son patron avec tout ce qu'il avait pu réunir de fermeté.

— Ayez d'ailleurs souvenance que je vous ai fait l'exécuteur testamentaire de cette partie de ma succession, répondit le duc avec un doux sourire... Nous avons disposé de deux parts... Quant à la troisième, ajouta-t-il

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tout has, si vous pouvez jamais la rometire, vous lui (lire/, quo mon dernier soupir fut pour elle.

A ces mois, il (juiltu sou pourpoint ; et Lucanle lui coupa les cheveux.

— Tout ost-il prêt ?... demanda ensuite le maréch;»! d'ini accent assuré.

— Oui, monseigneur ! balbutia avec elîort l'un des magistrats.

— Allons, du ton, messieurs...

Puis se reprenant, il dit d'une véritable gaieté :

— Si Dieu m'eût fait la grâce de m'envoyer la mort sur le champ de bataille, je n'aurais pas été novice à la recevoir : on le sait en France. Mais ici je me tiens pour un peu gauche à faire convenablement ce qu'on attend de moi. Je vous prie, monsieur le capitoul, de faire appeler le bourreau.

— Me voici, dit cet homme en se montrant.

— Mon ami, reprit le duc, mets-toi un peu à genoux, et montre-moi la posture en laquelle il faudra que je me mette tout à l'heure.

L'exécuteur, s'étant agenouillé surles dalles, répondit!

— Monseigneur, il faudra écarter un peu les genoux et allonger ainsi le cou.

— Regarde, poursuivit Montmorency en imitant la posture du bourreau, qu'il avait étudiée avec attention, feraisje bien de la sorte ?. . . N'y trouves-tu rien à redire ?. . .

— Non, monseigneur.

— Oh ! je fus toujours un habile écolier. Je ne manquerai pas de suivre ta leçon sans faillir... Marchons, messieurs.

Et le brave Henri s'avança d'un pas précipité vers l'échafaud.

Avant de passer sous un porche au-dessus duquel s'élevait la statue de Henri IV, Montmorency s'arrêta.

— Mon valeureux parrain 1 s'écria-t-il en levant les yeux vers l'effigie héroïque, dans un moment je vous rejoins... Je me présenterai devant vous sans rougir. J'ai failli sans doute ; mais je croyais bien faire, car je pensais que la

410 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BŒUF

veuve d'un grand roi ne pouvait redescendre du rang des reines et tomber en misère.

Après avoir passé le porche, Montmorency vit un échafaud, d'environ quatre pieds de hauteur, sur lequel il monta en courant.

— Messieurs, dit-il alors aux officiers civils et militaires qui assistaient à l'exécution. je vous prie de faire savoir au roi que je meurs son très humble sujet.

En achevant ces mots, le condamné se mit à genoux sur le bord de l'échafaud ; n'ayant pas aperçu le poteau destiné à l'attacher.

— Monseigneur, lui dit le bourreau, vous ne pouvez rester ainsi, votre tête tomberait en bas.

— C'est juste, mon ami ; il faut que les choses se fassent en règle.

Il se releva, et s'agenouilla de nouveau au pied du poteau. Tandis qu'on l'y attachait, il s'arrangea de manière que ses blessures, encore mal guéries, ne le gênassent point pendant l'exécution. Ayant pris une position qu'il appela commode, Montmorency reçut la dernière bénédiction du prêtre, salua l'assemblée, baisa le crucifix, récita son In manas ; puis allongeant le cou comme on le lui avait indiqué, il cria de toutes ses forces:

— Frappe hardiment 1

L'exécuteur fit tomber d'un seul coup cette tête illustre : l'écho de l'édifice gothique répéta ce coup... il retentira longtemps dans la postérité.

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