CHAPITRE XVII
Le château des Gardelles. — Le beau d'Harville. — Un étrange ermite. — Un portrait d'Anne d'Autriche. — Incursion des ennemis. — Conseils du père Joseph du Tremblay. — BuUion surintendant des finances. — Fondation de l'Académie française. —Le petit Corneille.— Louise Mottier de la Fayette fille d'honneur. — Le père Caussin. — Réconciliation. — Déclaration, —
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Aulogrnpho tlo Louis XIII. — Visite du roi aux visilandines de lu rue Siuiil-Aiilolnc. — Los deux époux réunis. — Lettre de In roiiio A M™* lie Clicvroiiso. — Grossesse d'Anno d'Autriche. — Réjouissances publiques. — (jucslion de préséance. — Duel !\ cinq. — Le balcon do Ssint-Gcrmoin. — Le cavalier à la plume blanche. — Les de ux jumeaux.
A cinq lieues de Saumur, sur \e penchant d'une chaîne do collines repliée eu cercle autour d'un vallon solitaire mais agréable, s'élève le château des Gardelles, construction du XII* siècle, que flanquent quatre grosses tours aux toits coniques. Jaloux d'imprimer au front de cet édifice le signe de leurs prouesses, ses habitants primitifs firent sculpter au-dessus des portaux le croissant révélateur de la croisade, qu'ils partagèrent. Dans une salle d'armes sont conservées des dépouilles enlevées aux infidèles : tristes archives qui rappellent une longue folie, dont l'unique résultat fut d'épandre une immense tache de sang sur la terre où repose le Christ. Le castel historique des Gardelles règne en vieux souverain sur la vallée, qu'un enchaînement circulaire de petites montagnes semble enceindre pour en former un Etat à part. La nature se plut à parer cet empire en miniature : des bosquets, des prairies, quelques jolies chaumières avec leurs vergers y sont jetés comme dans un tableau de Claude le Lorrain. Un ruisseau serpente, filet d'argent sinueux, à travers les prés lleuris. Un chemin bordé d'aunes au murmure langoureux traverse aussi la plaine en se contournant sur sa pelouse : on dirait qu'il l'entame à regret, pour s'échapper ensuite, entre les collines, à l'est et à l'ouest du vallon.
Ce paysage conservait encore sa robe du printemps lorsque, vers la fin de juillet 1636, un carrosse pesamment chargé, que traînaient quatre robustes chevaux, parut aux yeux émerveillés des paysans à demi sauvages, et monta lentement la pente rapide qui conduisait au château. Cette voiture portait M'"* de Chevreuse, rappelée en France par dépêche menaçante du roi. Les Gardelles, vieille chàtellenie des Rohans, appartenaient à la duchesse à titre d'héritage paternel : elle aussi était fière
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des croissants que ses aïeux avaient fait sculpter sur les portes, et le duc de Chevreuse devait, quoi qu'il en dît, accepter cet attribut devenu, parles apports de sa femme, tout à la fois historique et symbolique.
Marie, habituée au mouvement tumultueux des cours aux adorations d'un monde galant, eût trouvé, cinq ans plus tôt, un tel séjour mortellement ennuyeux. Mais cette beauté célèbre atteignait sa trente-sixième année ; toujours belle, toujours séduisante, elle sentait néanmoins attiédir dans son sein cette ardeur, longtemps inextinguible, qui lui avait fait accepter et briser, avec une égale rapidité, tant de chaînes amoureuses. Sa constitution affaiblie l'avertissait qu'elle s'était enlacée imprudemment de trop de liens ensemble ; en un mot, les intrigues politiques auxquelles cette tendre diplomate avait participé par d'innombrables soupirs, laissaient des traces d'altération à sa santé. L'amie d'Anne d'Autriche se vit donc, sans trop de regrets, confinée aux Gardelles avec le beau d'Harville, le Codés robuste de la Somme... Car enfin la réforme d'une femme galante ne peut pas être absolue à trente-six ans.
Marie goûta au fond d'une province un genre de bonheur qu'elle n'avait jamais connu : celui qu'on éprouve à vivre tout près de la nature, quand on est bien décidé à jouir des bienfaits dont elle est prodigue. L'émigrante des palais fut initiée au lever du soleil, au gazouillement des oiseaux libres, à la naissance d'une rose, à la croissance presque visible du gazon ; les calmes soiéres du vallon lui révélèrent leur charme ; les chants villageois prirent à son oreille une mélodie; elle eut enfin l'idée de la véritable majesté à l'aspect d'un bel orage ou d'un ciel étoile de mondes. Faut-il ajouter que la duchesse sentit s'ouvrir en elle une source nouvelle de volupté :d'Harville devint aux Gardelles un amant plus séduisant que ses prédécesseurs ; il fut le plus aimé de tous, quoique peut-être peu d'entre eux eussent été moins aimables. Une vérité philosophique entra dans l'esprit de l'exilée : il lui parut évident que les sociétés, leur tumulte, leurs recherches,
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leurs prôloiitions, lours vunilûs, leurs plaisirs l.tboricux, no coiistituont qu*uno vio d'arliliccs, d'erreurs, do déceptions, un ussaisonnomcnt fade, cher, souvent dangereux, qui, pour embellir la nature, l'altère et la dégrade.
Mais il est en nous une passion que rien no peut éteindre ; elle empreint le cœur d'un sti{,'mate brûlant, inelTaçable... On a reconnu la venf,'eanco. La fortune de Hichelieu troublait le sommeil de Marie, importunait ses amours champêtres, rendait ses lectures distraites, mêlait de fiel les couleurs qu'elle jetait sur la toile, et l'obsédait pendant ses promenades. Nuire au cardinal était encore le besoin le plus impérieux de sa vie. Un matin, en parcourant la colline opposée à celle sur laquelle reposait son château, l'ex-surintendante trouva l'aliment de celte passion avide.
Elle s'était assise sur un petit tertre de verdure, qu'ombrageaient quelques chênes toulTus. Sa course avait été longue ; elle jouissait avec délices du repos et de l'ombrage, lorsqu'un homme sortant d'un massif d'arbustes, s'avança vers elle sans la voir, tant il était occupé d'une lecture qu'il faisait à demi-voix. A la vue du froc d'ermite qui le couvrait, la curiosité de Marie fut vivement excitée. Elle hésitait toutefois à s'adresser au solitaire, dont personne encore ne lui avait parlé, quand il leva la tête et montra entièrement son visage. Soudain un cri aigu fît retentir tous les échos de la montagne... et la duchesse tomba sans connaissance sur le gazon.
Lorsque la belle évanouie revint à elle, le terrible ermite la pressait étroitement sur son cœur ; il lui faisait respirer un petit flacon, et les yeux rouverts de Marie n'empêchèrent pas même le solitaire d'imprimer, d'une façon toute mondaine, sur des lèvres encore pâles, un baiser qui ne paraissait pas être le premier.
— Jésus, mon doux Sauveur, secourez-moi ! s'écria M™® de Chevreuse, encore prêle à s'évanouir... Et toi, fantôme ou démon, fuis, laisse-moi le repos !
— Calmez-vous, duchesse, calmez vous, de grâce; je ne suis ni un habitant de la tombe ni un sujet de Satan, mais bien l'être incarné que vous avez connu...
— Quoi I VOUS, vous-même, le brillant, le spirituel, surtout le tendre, l'audacieux...
— Duchesse, point de nom, point de titres, hormis cela me voilà prêt à vous donner une sensible démonstration de l'identité.
— Si j'en doutais, ce joyeux dire me la prouverait.
— Quelle délicieuse rencontre I Mais notre entretien ne saurait continuer ici. Partout où vous êtes, chère dame, l'infâme cardinal a des yeux, et je cours de trop g^rands hasards à provoquer l'attention. Vous savez quel sort serait le mien si je tombais aux griffes du vautour rouge... Mon ermitage est à quelques pas au revers de la montagne ; venez, noua avons mille choses à dire.
— Quoi, mon père, une femme dans votre retraite...
— Oh I ma réputation de piété est inattaquable : aux yeux des bons paysans, je fais presque des miracles ; mais vous ne serez pas forcée d'y croire.
— Toujours le même.
— Je ne sais pas au juste, c'est à vérifier.
Après un quart d'heure de marche, M"»" de Chevreuse et l'ermite arrivèrent devant une jolie cabane, bâtie à mi-côte, au versant de la chaîne de collines que nous connaissons. Cette situation n'était nullement agreste : du seuil de l'ermitage, l'œil embrassait une campagne immense dont la vue semblait plus propre à produire la distraction que le recueillement. Dans un lointain bleuâtre on apercevait Saumur. L'intérieur de la chaumière, tapissé de nattes d'une paille grossière, renfermait, pour tous meubles, trois chaises foncées d'osier, une petite table faite sans le secours du rabot, un vaisselier couvert d'écuelles et d'assiettes de bois, et deux matelas de mousse posés sur le plancher. L'unique ornement de cette pièce consistait en un grand crucifix de bois, à côté duquel était appendu un bénitier. Mais en ouvrant une porte, qui, pour le vulgaire, communiquait à l'oratoire secret du lieu, l'ermite conduisit M™® de Chevreuse dans une seconde chambre, obscure d'abord, mais qui, ayant été éclairée
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par rouvcrluro d'un volol, ofTrit à la duchesse un boudoir qu'on oiH onviô au Louvro.
— Dans la chambre voisine, dit le solitaire, je montre aux bons paysans le frère Jean-Baptisto débitant dos patenôtres et des chapelets bénits ; ici l'homme du monde retrouve ses habitudes, non ses plaisirs. Pour me rendre quelque félicité, mes illusions se prennent de leur mieux à animer beaucoup de doux souvenirs... M'épargnerez-vous, duchesse, quelque peu de ce soin ?
— En vérité je ne sais, répondit Marie en prenant place sur un élégant lit de repos.
— Foi de gentilhomme 1 dit Jean-Baptiste, qui s'assit cavalièrement à côté de la favorite, dame faveur m'a quitté au point que ce petit temple n'est pas encore consacré : la divinité me manquait... Mais, par mon froc menteur 1 je l'ai trouvée, ou plutôt retrouvée : voici revenir mes jours de grande liesse.
— Taisez-vous, hypocrite. Là, sur cette belle tapisserie de velours violet, je voisdes peintures étrangement édifiantes pour un ermitage...
— Ce sont les images de mon culte secret...; mais c'est un triste déduit que l'adoration des images.
— Oui, je m'avise de vos pensées 1 dit la duchesse en repoussant avec mollesse des mains pressantes... Il y a six ans... un ancien droit... il y aurait mauvaise grâce à ne pas le reconnaître... Mais je vous déclare que ce sera sans conséquence aucune pour l'avenir.
— Maintenant, reprit le solitaire beaucoup plus tard, racontez-moi donc, cher ange, comment vous êtes ici ?
— Ce maintenant est merveilleux.
Et Marie raconta...
— Sur mon âme ! c'est ma bonne destinée qui m'a fait choisir ce lieu pour maThébaïde; mais je tomberai tôt en misère, si vous ne visitez pas quelquefois votre voisin...
— Je suis trop bonne châtelaine pour abandonner mes vassaux... D'ailleurs, qui peut mettre empêchement à ce que vous veniez au château ?
— Impossible sous ma robe d'ermite; et reprendre mes
habits de cavalier ne saurait entrer sans folie en mon esprit.
— Il faudra donc que mon amitié, en son étrange complaisance, fasse ici des pèlerinages...
— Que je tiendrais pour enchanteurs^ si le chevalier d'Harville, qui n'est pas exilé, lui, recevait une bonne et longue mission à la cour.
— Mon père, de la manière dont vous arrangez les choses, votre robe sent d'une lieue le grand seigneur exigeant. Mais, dites-moi, quel est ce tableau voilé que je vois suspendu entre la Tentation de saint Antoine et les Amours, un peu bien expressifs, de Mars et Vénus ?
— Un portrait, chère duchesse ; et j'estime sage de le voiler pour ne pas être moi-même un saint Antoine tenté par une ombre. Cette peinture représente une femme qui me laissa persuader à quelques espérances... mais certain étranger me l'enleva. Depuis lors, ses yeux, en la plus déplorable rencontre, donnèrent le trépas à un grand homme; mais je voudrais, au même prix, être aussi fortuné que lui...
— Un soupçon me vient... De grâce, montrez-moi ce portrait.
— Volontiers, duchesse.
Le frère Jean-Baptiste ayant touché un ressort secret, le voile disparut et Marie vit les traits d'Anne d'Autriche.
— Et vraiment vous l'avez aimée, poursuivit l'exilée peu surprise d'une apparition qu'elle attendait... Je m'étonne qu'elle ne m'en ait pas fait la confidence.
— Madame, tenez pour assuré que Sa Majesté ne vous disait pas tout.
— Je l'ai pensé plus d'une fois, frère; mais il m'entre tout subitement en l'imagination un grand dessein : si vous êtes homme de résolution, vous et moi nous reviendrons en crédit, et notre ennemi commun sera perdu.
— Ah ! duchesse, chère duchesse, faites-moi saisir une vengeance, dût-elle me coûter la moitié de mon sang, et je vous devrai plus que la vie.
— Non, non, je ne serais pas si cruelle que de vous de-
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mandor du sang... Mais il esl besoin que je songe, en profond recueillement, au dessein que j'ai formé, que j'en examine les conlexU-s, que je rechcrcho tout ce qui peut y donner aide.... Je vous quille dans celte pensée, et ne larderai guère ù vous revoir.
M""' de (>hevreuse n'en voulut pas dire davantage en ce moment. L'ermile la reconduisit quelques centaines de pas ; puis elle le quitta, préoccupée de son projet qui faisait briller ses yeux du plus vif éclat.
Tandis qu'une reconnaissance mystérieuse s'accomplissait aux Gardelles, les manœuvres politiques de l'exilée produisaient de graves résultats : l'ennemi envoyait des coureurs jusqu'à vingt lieues de Paris ; Louis XI II pouvait être enlevé à Saint-Germain, et Richelieu elTrayé s'enfermait dans son palais. A toute heure, une foule épaisse en assiégeait les portes : son murmure orageux montait jusqu'au riche boudoir de l'inquiet prélat. Non seulement on imputait à ses perfidies la guerre acharnée que nous faisaient les Espagnols, mais on l'accusait d'avoir mis la capitale horsd'étatde se défendre en comblant les fossés, en abattant les murailles pour faire des jardins. Son Eminence, pourvue, comme on sait, d'un courage fort équivoque, n'osait sortir pour se rendre à la cour.
Le père Caussin, confesseur de Sa Majesté, haïssaitsecrètement le cardinal, qui l'avait humilié en diverses cir- , constances. Or, ce prêtre était jésuite : c'est avoir dit qu'il profita des malheurs présents pour nuire à son ennemi. Louis, facilement convaincu, parce que les événements parlaient haut, écoutait d'autant plus volontiers ce détracteur, que ses discours étaient conformes à ceux de M"*^ de la Fayette, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, que ce prince aimait alors à sa manière. Ainsi poussé sur la pente de sa fortune, Richelieu allait enfin rouler dans le précipice ouvert sous ses pas par la duchesse de Chevreuse. En ce moment même, cette dame, après avoir coalisé l'Europe contre son puissant adversaire, préparait le plus infaillible moyen d'assurer sa perte et de la rendre irrévocabl e Les nombreux espions qui surveillaient le château desGar-
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délies ne pouvaient rien contre cette intrigue : tramée sans bruit, sans mouvement, elle se rattachait néanmoins aux événements de Paris, mais par des fils si déliés qu'il était impossible de les apercevoir. Bref, Richelieu tombait, et tombait avec honte, si le père Joseph ne l'eût soutenu. Cette main tendue par le capucin à un homme qu'il détestait, qu'il eûtrenversé avec plaisir en d'autres temps, surprit les personnes qui connaissaient l'ardente ambition de i'Éminence grise. Sa conduite pouvait paraître en effet inexplicable, car le père Caussin, en exploitant, au nom du ciel, la secrète aversion que Louis XIII nourrissait contre Richelieu, en montrant à ce prince les funestes conséquences qu'entraînait la dangereuse politique de cet homme d'Etat, Caussin avait décidé Sa Majesté à s'en défaire et à lui donner pour successeur le même père Joseph. A cette époque, Gromwell, allié caché du moine, lui faisait offrir de percer jusqu'à Paris, à la tête de dix mille hommes déterminés à le soutenir, aux conditions anciennement jurées, contre les partisans du ministre tombé. Enfin les princes du sang, les grands et les nobles influents, pressés dans la cellule du franciscain, le conjurèrent toute une nuit d'arracher au despote rougele timon de la monarchie, pendant qu'ils allaient repousser les étrangers au delà des frontières. Joseph rejeta obstinément les offres du réformiste anglais et de la noblesse française ; mais il consentit à ce que ses provisions de premier ministre fussent expédiées, sous la condition que sa nomination demeurerait cachée pendant quinze jours. Cette réserve servait bien la timidité de Louis XIII ; il promit de s'y conformer. Muni des lettres patentes, du Tremblay arriva un matin au Palais-Cardinal après avoir traversé la foule tumultueuse qui tenait Richelieu bloqué :
— Eh bien, monseigneur, dit-il avec un ton qui tenait plus de l'autorité que de la soumission, que faites-vous là ?... Votre Eminence s'endort-elle au bruit de la foudre, ou craint-elle d'y exposer sa tête?
— La prudence, père Joseph, donne quelquefois de meilleurs avis que l'audace : voulez-vous pas que, pour
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Iravorsor la ville, je fasse charger par mes mousquetaires cotlc canaille (|uiccrne mon palais?... Non, non, ce serait jeter do l'huilo sur le feu.
— Par tous les saints 1 je suis loin do vous conseiller une action tant contraire à votre salut ; la puissance des gouvernants est bien près de tomber à terre, quand elle en est réduite ù se servir do la force contre les peuples dequi toute force vient : alors, monsieur, elle retourne bien tôt à son foyer, comme les eaux courent à l'Océan.
— Que dois-je donc faire selon vous, père Joseph ?
— Montrer aux Parisiens la seule chose qui se fasse voir imposante aux masses mutinées, une résolution audessus de la crainte.
— Mon père, ce conseil me semble étrange à l'heure où l'injuste populace excitée par nos malheurs et mes ennemis jetterait volontiers ma tête aux pieds de ces derniers.
— S'il en était ainsi, monseigneur, pensez-vous que le tas de pierres et de sable derrière lequel vous dérobez cette tête, la garantirait longtemps ?... Vous portez un jugement téméraire sur la colère du peuple, et vous défaillez mêmement si vous refusez de reconnaître sa justice. Il n'a point résolu votre perte, car vous seriez déjà perdu. Il ne vous aime pas, mais les grands services de votre ministère ne lui ont point échappé. Parcourez les rues, je réponds de vos jours,
— Sa Révérence parle sagement, monseigneur, dit M. de BuUion, surintendant des finances, qui se trouvait dans le cabinet du ministre; et si Votre Éminence n'y met pas obstacle, je vais monter à cheval et ouvrir devant elle les rangs de la foule.
— Allez donc, et que Dieu vous soit en aide I répondit Richelieu.
Tandis que le courageux financier exécutait son projet hardi, Joseph prouvait au cardinal qu'on pouvait mettre promptement sur pied une armée nombreuse et repousser les Espagnols.
— Promptement et nombreuse, voilà, mon père, deux
mots que je tiens pour hasardés. Vous savez qu'en France les recrues sont d'une extrême lenteur.
— A l'accoutumée, cela est vrai ; mais outre que le foyer menacé ne demeure jamais sans défenseurs, le génie fait jaillir de grands moyens des impérieuses nécessités.
— Voyons, père Joseph, soumettez-moi vos vues, dit le cardinal jeté hors de la sphère de ses ressources familières et qui prouva bien en ce moment que ses capacités demeuraient sans force dans les grandes calamités.
— Il faut que tous les grands corps de l'Etat fournissent des soldats ; ils n'auront garde de s'y refuser, la conservation de leurs propriétés et de leur crédit est votre otage. Par exemple, le parlement peut réunir dc;ux mille cinq cents chevaux : le chancelier, les surintendants et le reste du conseil ne seront point en peine d'en lever cinq cents. La ville de Paris n'aura pas raison de se plaindre si elle n'est taxée qu'à six mille hommes de pied, les petites villes et gros bourgs environnants manqueraient à leur devoir s'ils offraient moins de quatre mille cinq cents fantassins. Voilà donc quatorze mille hommes assurés, car ce sera l'argent qui nous les procurera... Quant à celui nécessaire pourl'équipement de cette armée, demandez-le aux monastères de l'île de France : ils regorgent d'opulence ; cette légère saignée leur sera salutaire.
— Mais le temps, père Joseph, le temps de réunir ces ressources, quelle limite y mettrons-nous ?
— Celle de votre vouloir.
— Ou plutôt celle où finit la possibilité.
— La possibilité, dit le moine avec un acre sourire ; c'est une pâte molle aux mains d'une ferme volonté. Dix jours suffisent pour obtenir les effets de mon plan, et les Espagnols occupés à ravager la Picardie vous laisseront un délai plus long. Diminuez cependant les impôts ; rendez un peu de confiance à la noblesse en faisant état de son courage, qui d'ailleurs vous est nécessaire, et ne manquez pas de donner des commandements aux princes du sang, surtout à Gaston. ..
— Et s'ils nous trahissent ?