CHRONIQUES DE I/OEIL-DE-BOEUF
— La trahison I n'ayez pas l'appréhension qu'elle éclate {\ la lêto d'une armée qui défend le pays : une mousquelado partie do ses rangs ferait justice du félon.
— Je vais toutefois faire conduire Louis XIII et sa cour h (Orléans, même h Blois.
— Gardez-vous-en sur toutes choses au monde, répondit Joseph avec feu; on fait tomber en défaillance le courage des hommes en leur donnant l'exemple de la couardise. Je vous le répète, monseigneur, la fermeté seule vous sauvera.
— Kxpérimentons-nous d'abord de l'esprit du peuple, voilà M. le surintendant des finances qui revient.
— ^'^ous voyez qu'il est sain et sauf, dit le capucin avec une évidente malignité.
— Victoire ! s'écria Bullion en entrant, je viens de parcourir la ville accompagné de deux laquais seulement. A cela près de quelques injures, que j'ai écoutées avec assurance et tranquillité, tout &'est passé dans le mieux de mon attente, et ma contenance résolue a fini par surprendre à tel point ces braves gens qu'ils ne m'ont plus témoigné que du respect. Votre Eminence peut s'en rapporter à ma parole.
Le cardinal sentit que, s'il persistait dans son excessive prudence, il perdrait infailliblement tout son empire sur ses subordonnés, et cette prépondérance était le principal levier du pouvoir immense qu'il avait usurpé. Déguisant donc avec soin sa crainte, il monta en carrosse et, sans suite, sans mousquetaires, il se rendit dans les rues et places publiques les plus fréquentées. Il saluait tout le monde en souriant, parlait au petit peuple, tendait la main au dernier ouvrier, et exhortait tous les Parisiens à faire preuve de zèle pour le service du roi. Les bons habitants de Paris étaient déjà sensibles aux sourires, aux paroles dorées, aux attouchements affectueux des gouvernants. La popularité d'un ministre, dans ce temps encore peu civilisé, paraissait aux modestes plébéiens une bonne fortune précieuse. Les révolutions survenues depuis les ont rendus un peu plus exigeants ; mais ils se laissent
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prendre encore à l'amorce d'une poignée de main royale... Richelieu rentra au Palais-Cardinal, enchanté de l'accueil qu'il avait reçu.
— Eh bien, lui dit Joseph avec l'assurance d'un homme fort de sa position, ne vous avais-je pas dit que vous n'étiez qu'une poule mouillée, et qu'un peu de courage vous assurerait la population de Paris 1 Voilà vos affaires en bon train d'être rétablies.
— Joseph, répondit le cardinal outré d'être traité de la sorte en présence d'un tiers, je prends un grand plaisir à vous tenir compte de quelques bonnes idées, mais ce ton d'une signalée licence pourrait faire croire que vous êtes le principal ministre et moi le capucin.
— Sans vous arrêter davantage à cette considération, que j'estime par trop vaine, reprit l'Éminence grise d'un air passablement ironique, ne laissez pas de vous rendre sans retardement auprès du roi : hier c'eût été trop tôt, aujourd'hui c'est le temps.
— Mon père, je fais grand état des hommes de talent ; mais vous mettez vraiment en oubli qu'il est à la Bastille des chambres grillées pour les serviteurs insolents.
— Assurément, monseigneur, répliqua le moine, et personne n'a, jusqu'à cette heure, contesté à Votre Éminence le droit de faire ouvrir les portes de cette forteresse... Mais, ajouta Joseph en plaçant un papier ouvert sous les yeux du cardinal, voici qui me donnerait le pouvoir de les faire fermer... puis il ajouta tout bas : même sur vous...
— Je suis perdu, articula Richelieu d'une voix étouffée.
— Vous tombez en d'injustes pensées, monseigneur, poursuivit du Tremblay d'un accent noble et franc; courez vitement à Saint-Germain... J'ai du premier ministère tout ce que j'en voulais avoir, ajouta-t-il à l'oreille de l'Eminence... Et son amer sourire disait : Je te vois à mes pieds.
Après ce discours le père Joseph remit au cardinal ses provisions de premier ministre, au bas desquelles il venait d'écrire son refus... Richelieu serra la main du moine en laissant échapper quelques larmes : celles-là étaient sin-
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cèros. Lo surintendant Bullion ignora, au moins dans la premier moment, le fond de cette niïaire délicate.
Son Kminenco vit Louis XIII deux iieures après cette scène : le monarque, d'abord froid et dur, finit comme de coutume, par reprendre sa chaîne. Le plan de campagne fut soumis immédiatement au roi ; Sa iMajesté l'accepta avec transport, et ce fut un nouveau trophée pour le cardinal. Mais ce triomphe ne releva point entièrement sa fortune dans ses propres opinions : il avait montré son côté vulnérable ; il sentait qu'il serait désormais à la merci do Joseph... Le moine resterait premier ministre entre eux.
Quant à ce dernier, on n'a jamais su précisément ce qui l'avait porté à refuser la direction des affaires : peut-être fut-il effrayé des soucis attachés à cette haute mission ; peut-être la maladie à laquelle il succomba deux ans plus tard avait-elle déjà tempéré son ambition. On pourrait penser aussi, avec quelque vraisemblance, que, satisfait d'être promu à la première dignité du royaume, l'Eminence grise jugea qu'il était plus glorieux, après l'avoir méritée, de s'en démettre que de la conserver.
Quoi qu'il en soit, du Tremblay continua d'exercer auprès du cardinal des fonctions secondaires ; et son activité fut, comme par le passé, fort utile à Son Eminence, Le succès répondit complètement à ses prévisions : lescorps de l'État, la ville de Paris, les monastères fournirent promptement des hommes et de l'argent. Les armées, accrues d'un bon nombre de soldats, commandées par les princes du sang, repoussèrent l'ennemi au delà des frontières: la tranquillité, l'insouciance, la gaieté reparurent à Paris, et Louis XIII rentra dans son obscurité.
La fin de l'année 1636 fut remarquable par une circonstance qu'on a trop légèrement interprétée : elle signale bien le caractère de Richelieu, surtout appréciée à sa véritable valeur, et en lui restituant son vrai motif. Quelques hommes de lettres, quelques poètes, parmi lesquels on comptait Godeau, Gombaud, Chapelain, Giry, les frères Hubert, Cerisaie, de Malleville, Boisrobert, Deamarets,
CoUetet, Rotrou, se réunissaient, une fois par semaine^ dans la maison de Conrard, écrivain de leur force, et de plus secrétaire du roi. Dans cette assemblée hebdomadaire, ces beaux esprits lisaient des fragments de leurs propres ouvrages : compositions ampoulées, remplies d'afféterie, criblées d'une érudition ridicule. Cédant aux sollicitations pressantes de Boisrobert, Richelieu s'était laissé aller à faire expédier à cette société des lettres patentes qui l'érigeait en Académie française; mais le parlement ayant apporté quelque obstacle à l'enregistrement de ces lettres, le cardinal n'avait pas daigné élever un conflit avec ce corps pour l'insignifiante compagnie. Cependant le Cid venait de paraître ; Richelieu exhuma soudain les provisions de l'Académie française, et demanda impérieusement à messieurs qu'elles fussent enregistrées. Ce réveil fut déterminé, comme on l'a dit, par le désir d'avoir une critique raisonnée, sévère surtout, du chef-d'œuvre de Corneille; mais ce désir lui-même découlait d'une considération plus élevée que la jalousie littéraire, à laquelle on l'a généralement attribué. Le cardinal s'en ouvrit un jour à Boisrobert, dans un entretien qu'il eut avec lui à ce sujet.
— Cours à la grand'chambre, l'abbé, lui dit-il, et fais savoir à messieurs que le roi entend qu'ils en finissent... Sa Majesté est impatiente de se faire voir le protecteur des lettres en son royaume.
— Assurément, monseigneur, on ne saurait rogner trop tôt et trop court les ongles de ce petit Corneille, qui s'avise de faire des vers autrement que notre docte société.
— Et de les faire mieux, répondit le cardinal.
— Quoi 1 Votre Eminence aurait en la pensée ce qu'elle dit ?
— Je le pense dans l'âme, Boisrobert, mais je ne le dis qu'à toi. Oui, mon gros garçon, les vers de Corneille sont bons, beaux, sublimes, et c'est pour cela qu'il faut les faire déchirer par une censure impitoyable.
— Monseigneur, Œdipe y perdrait son grec.
— Quoi ! vieux fou, ton esprit, ne sera-t-il jamais
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qu'une ilammo légère vollijçeant autour du cerveau sans y pénétrer d'une ligne ? Ne vois-tu pas que le poète normand vient de nous jeter un nouvel ennemi sur les bras, un ennemi cent fois plus redoutable que les brigands, aïeux do ce rimîur, qui firent jadis irruption sur Pari.s, sous la conduite du Danois Robert?
— Monseigneur, le nuage s'épaissit...
— Je vais l'éclaircir d'un mot : cet ennemi nouveau, c'est la pensée.
— La pensée 1
— Oui, la pensée, grande, forte, impérieuse, telle qu'elle se fit voir jadis au sortir de la bouche des philosophes... celle qui tira les peuples d'un sommeil bénin, fit crouler les palais, et donna aux hommes la sensible démonstration que les rois étaient de commune nature avec leurs sujets. L'heureuse et sainte ignorance avait de nouveau secoué ses pavots sur le monde; mais ces diables de bénédictins la tuent doucement avec leur savoir.
— Blâmez donc encore les moines qui ne se prennent qu'à boire, manger et dormir; cela vaut bien mieux...
— Que d'instruire, j'en demeure d'accord, l'abbé, mais le mal est advenu en grande partie ; il faut, de science merveilleuse, en prévenir TefTet.
— Maintenant je comprends Votre Kminence; mais, par sainte Geneviève 1 sans votre aide j'aurais cherché cent ans, tout académicien que je suis.
— Tu devines du reste à cette heure que ta compagnie doit rendre combat à cette renommée au berceau; car j'augure, Boisrobert, que si nous laissons de lui tenir la dague dans le cœur, elle deviendra tellement grande qu'on la verra par-dessus les siècles...
— Charmant, monseigneur, charmant ! s'écria Boisrobert en baisant le bas de la soutane rouge... Nous allons, vive Dieu 1 entrer en œuvre, et nous attacher à cette tragédie maudite du Cid...
— Comme des insectes à une pièce de belle étoffe, dit le cardinal en riant : voilà ce dont je recevrai une singulière satisfaction, et vous en viendrez à bout.
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— Ah! petit poétereau, reprit l'abbé d'un ton capable, il t'agrée de trancher du philosophe ; tu prends plaisir et envie à faire le Romain, à nous vanter la liberté, la patrie ; il te vient en imagination de penser enfin ; c'est nous la bailler balle, sur ma foi 1 Nous gens d'esprit et de goût par lettres patentes dûment enregistrées au parlement, nous allons te tailler de rudes croupières...
— Courage, Boisrobert 1 toi et les tiens déchiquetez si bel et si bien cette première herbe à pensées qu'elle ne puisse jeter sa graine. Les poètes sont faits, vois-tu, pour composer des vers à la louange des souverains, et pour chanter les belles actions des ministres. Cours au parlement, mon gros ; dis haut et clair à messieurs que je me porterais en grande colère contre eux, s'ils faisaient plus longtemps obstacle à la création de l'Académie française. J'ai hâte qu'elle soit établie; qu'il en sorte une belle épître en l'honneur du glorieux Louis XIII, et que le petit Corneille soit régenté d'importance... Car le roi entend protéger les lettres dans son royaume.
— J'entends avec grande peine, ma chère demoiselle, ce que vous me confiez touchant votre dessein d'abandonner le monde, disait la reine dans un entretien secret avec sa fille d'honneur Louise Mottier de la Fayette. Hélas I je faisais bonne espérance de l'heureux ascendant que votre vertu singulière a su prendre sur l'esprit du roi. A vous seule, peut-être, ce prince s'ouvre avec franchise des chagrins que lui donne la puissance de son ministre ; seule, vous pouviez fortifier l'aversion d'âme que Sa Majesté nourrit contre le cardinal, et le persuader jusqu'au point de l'amener à briser enfin cet instrument devenu plus fort que le sceptre même.
— Il faut que je vous le dise, madame, c'est précisément pour travailler à ce grand ouvrage que j'ai pris la résolution de me retirer en un monastère. Le passé nous est un otage qu'il y a folie à vouloir lutter ouvertement contre Richelieu : le roi le hait ; mais il le craint encore plus. Je maintiens qu'on attaquera toujours cet homme
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sans succès, sous les auspices de la plus grande faveur qui soit en la cour: il brise à son f,'ré cette éffide ; crédit, fortuno, liberté, tout s'évanouit à sa voix, et la langue do Louis XIII demeure captive sous le charme d'une puissance minislériello sans seconde. 11 faut donc quitter une société soumise à ce génie malfaisant, pour lui rendre combat : les hommes tremblent à sa vue, ou vendent leur conscience à son ambition; celui-là seul en triomphera, qui n'aura rien ni à gagner ni à perdre avec lui... Religieuse, j'aurai en grande pitié ses magnifiques séductions que j'ai déjà tenues à mépris dans la vie séculière. Mon trésor sera le sein de Dieu ; et quant au méchant naturel du cardinal, je m'estime capable de le braver appuyée contre l'autel...
— Mais, Louise, un tel sacrifice, à votre âge, et si belle, si vertueuse, si digne d'être l'exemple de vos compagnes...
— Si le ciel m'a fait don en effet de quelque vertu, Votre Majesté peut voir que ce n'est pas ce qui porte les (lames de la cour à me prendre en jalousie: elles sont bien plus occupées de me blâmer que de m'imiter.
— Il est néanmoins tout évident, chère demoiselle, que le roi vous aime plus que personne au monde, répondit la reine en baissant les yeux pour dérober une vive rougeur.
— Je tiens pour difficile de condamner une amitié pure, que Votre Majesté elle-même voit sans déplaisir...
— Et dont j'attends de sensibles effets, interrompit Anne d'Autriche.
— Gomme ces fières beautés, reprit Louise, ne sauraient prendre à mal un tel sentiment, elles le tournent en risée.
— Il faut les plaindre, bonne demoiselle, de ne pas comprendre les pensées, bien au-dessus des affections humaines, que le roi a pour vous... Il ne leur est pas donné sans doute, continua Sa Majesté avec un sourire, d'apprécier la manière dont mon époux veut être aimé... Marguerite d'Hautefort seule en fut expérimentée avant vous...
— Que Votre Majesté me permette de lui faire remarquer que ce fut autrement.
— Je vous ai comprise : la sympathie qui liait celte
demoiselle à Louis XIII provenait d'un sommeil du cœur ; vos sentiments épurés pour lui sont un effet signalé de votre sagesse.
— S'il en était autrement, madame, je ne prendrais pas le voile ; la vierge qui se consacre à Dieu lui doit porter en sa maison un sacrifice, non de glace mais de flamme.
— Si je vous comprends bien à cette heure, Louise, vous aimez le roi d'une façon à peu près mondaine.
— Je ne le cacherai point à Votre Majesté dans le temps que j'ai déjà le pied sur le seuil du cloître, et c'est en cela que je puis faire vanité de quelque vertu.
— Mais si vous rompez avec Louis, il faudra donc que je quitte l'espérance que j'avais confiance à fonder sur votre amitié.
— Non, madame ; mes paroles, à travers la grille, auront une force toute divine sur l'esprit du roi : notre doux Sauveur lui parlera par ma voix, et lui parlera dans le bien de vos intérêts, chère souveraine...
— Ah ! puissiez-vous réussir promptement! dit la reine avec une vivacité qui surprit son interlocutrice, car cette princesse s'était peu inquiétée, depuis plusieurs années, de la froideur du monarque atrabilaire.
— Je n'y épargnerai ni raisonnements ni prières, répondit M''* de la Fayette en fixant ses yeux sur ceux de la reine, qui se baissèrent aussitôt.
— Je vous devrai le bonheur, mon enfant : il est bien dur d'être délaissée ainsi que je le suis, et de vivre en la misère où je vis.
— Des jours plus heureux vous luiront si mes prières montent vers le trône du Seigneur et parviennent jusqu'au cœur du roi.
Quelque temps après cet entretien, Louise de la Fayette chargea le père Gaussin d'obtenir pour elle, dans un bref délai, l'agrément d'entrer en religion. Louis XIII éprouva une vive contrariété en apprenant la résolution de sa favorite : à peine convalescent d'une de ces longues maladies qui affligeaient et affaiblissaient sa vie, il retomba sur son
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lit do douleur. Lo monarque attristé rôpéta cent foi» à 803 courtisans, au cardinal lui-incMno, qu'il allait perdre sa seule amio et voir tarir l'uni([uc source de consolation» où il piH puiser sans danger. Richelieu, qui avait travaillé avec persévérance h pousser à un cloître l'intéressante lillo d'honneur, soit par des menaces, soit par des insinuations que f^lissait sous lo voile do la confession un directeur séduit, Uicholieu, toujours perfide, toujours hypocrite, blftma hautement un dessein qui compromettait, disait-il, roxistenco du roi. Peut-être songea-t-il un instant i\ orijjer les vœux futurs d'une religieuse en crime de lèse-majesté, emportant peine capitale. Il y aurait eu, en elTet, toute sécurité à noyer rinlluence redoutée de la favorite dans son sang plutôt que dans le sein de la prière... Louis, dévot comme tous les mortels qui craignent l'éternité, n'opposa qu'une faible résistance à la détermination de son amie : « Il est vrai qu'elle m'est bien chère, dit-il ; « mais si Dieu 'l'appelle en religion, je n'y mets point « d'empêchement. »
Louise de la Fayette entra, le 19 mai 1637, au couvent de la Visitation, rue Saint-Antoine. Les jeunes seigneurs regrettèrent ces beaux yeux noirs qui ne s'étaient jamais attendris pour eux, et ce visage séduisant, quoiqu'un peu brun, surlequel ils n'avaient remarqué que d'innocents sourires « Par le tranchant de mon épée! dit un galant appré- « ciateur des charmes vierges, c'est grand dommage de voir « démolir une place qui ne s'était pas encore rendue. »
Les rois sont rois partout : le parloir des visitandines s'ouvrit pour Louis XIII plus souvent que la règle ne le permettait. Si ce prince eût exigé que la grille s'ouvrît aussi, personne dans le couvent n'eut songé à lui opposer l'ombre d'une résistance ; mais Sa Majesté ne l'exigea point: des barres de fer croisées ne pouvaient, en aucune manière, gêner une passion comme la sienne; il faut si peu d'espace pour donner passage à des paroles.
Pendant les six premiers mois de sa retraite, la sœur Louise eut peu d'instants à donner aux soins pieux de son noviciat : une partie de ses journées s'écoulait en entre-
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tiens avec le roi, et le surplus était, à peu d'heures près, consacré à lire l'active correspondance de la reine, puis à répondre aux pressantes sollicitations de cette princesse. Anne ne pouvait plus, disait-elle, endurer l'isolement où elle vivait; il lui devenait tout à coup insupportable après quinze ou seize années d'habitude. La reine succombait lentement, assurait-elle encore, sous le poids de l'indifférence d'un époux qu'elle aimait, et qui la punissait sans qu'elle l'eût jamais outragé. Mais quoique sa conscience fût d'une grande pureté, cette princesse se déclarait prête, néanmoins, à faire telle soumission qui plairait au roi, fût-ce même d'accuser des fautes dont elle était innocente, si, à ce prix, elle pouvait reconquérir les bonnes grâces du monarque. Tel est le résumé de toutes les lettres que M"« de la Fayette recevait de sa souveraine, et dans lesquelles les instances devenaient de plus en plus vives et pressantes.
La discrète Louise n'a jamais confié à personne l'explication qu'elle se donna à elle-même de cette tardive et complète abnégation ; mais il est probable qu'elle jugea le cas imminent, car elle insista, avec autant de chaleur que de persévérance auprès du roi, pour obtenir enfin une réconciliation du couple royal. Toutefois, l'ardente négociatrice se garda bien de laisser percer dans ses sollicitations le vœu fervent de la reine. Louise, simple intermédiaire d'Anne, eût échoué. Or une religieuse même peut mentir quand le but du mensonge est louable : elle obéissait, disait-elle en cette circonstance, à la volonté du ciel, souvent révélée en songe ou pendant des prières, soit au chœur, soit dans le silence de sa cellule. Subjugué tout à la fois par la voix persuasive de l'amitié, par la superstition, peut-être par un désir secret de déplaire au cardinal, Louis XIII céda; il promit le pardon, pourvu que la reine confessâtses fautes passées, et promit de n'y plus retomber.
Malgré la promesse, scellée d'un serment, que le roi venait de faire à sa favorite, celle-ci eût regardé la promesse comme douteuse si, avec autant d'adresse qu'elle avait déployé de zèle, elle n'eût pas décidé Sa Majesté à se ser-
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vir, dans cette occurrence, de rcnlremjsc du cardinal, précaution qui garantissait jusqu'à un certain point l'asgentimcntdocc ministre, ou tout au moins sa non-opposition. Iilnfin, Louis s'enj^agoa à prononcer un nous le voulons inilexibloysi Richelieu osait, ouvertement ou|par ses biais accoutumés, apporter obstacle à la réconciliation.
Ce fut en cllet ce qui arriva : Son Eminence essaya d'élever une barrière de considérations pour arrêter la clémence souveraine; mais les deux mots impérieux furent articulés d'une voix tonnante; il fallut obéir. Le cardinal, revêtu de son grand habit, se rendit au Louvre dans l'appartement de la reine. Sa vilaine âme se llattait encore de replonger Aune d'Autriche dans le précipice dont elle semblait toucher le bord : frappé de cette noire idée, il essaya d'arracher à Sa Majesté des aveux si graves, si terribles, qu'en les lisant le pardon eût été refoulé jusqu'au fond du cœur de Louis XIIL
— Voici, madame, dit Richelieu en entrant, voici le plus beau jour de ma vie l
— Hélas ! monsieur, s'écria involontairement la reine, suis-je donc menacée de quelque nouveau malheur ?
— Vous me faites entendre, madame, de bien cruelles paroles, répondit le cardinal d'une voix altérée et en portant son mouchoir à ses yeux.,. Mais, ajouta-t-il après un soupir, l'injustice est l'accoutumée récompense de tout ce que j'entreprends dans le bien de votre service. Je n'en remplirai pas moins le devoir consolant qui m'amène; je ne l'en remplirai pas moins.
— Veuillez m'excuser, monsieur le cardinal, le malheur a jeté un singulier trouble en mes idées ; je n'ai su ce que je disais : il est hors de mon naturel de blesser aucune personne.
— Mon devoir est d'écouter avec respect et soumission les paroles quelconques qu'il agrée à Votre Majesté de me dire. Je ne laisse donc pas plus longtemps de vous apprendre, madame, que le roi mon maître, touché enfin des pressantes sollicitations que je ne cesse, depuis de longues années, de lui adresser en vos intérêts, consent à une
i56 CHRONIQUES DE l'œIL-DEBOSUF
réconciliation, et se fait voir disposé à mettre en oubli tout le passé, au prix d'un aveu franc, sincère, entier de vos fautes,
— Mes fautes, monsieur ?
— Vos erreurs, si le mot vous semble moins rude : mais Sa Majesté exige que la confession soit sans restriction aucune, et écrite.
— Écrite, dites-vous ?
— Tenez ceci pour une légère formalité, car toutes les confessions sont écrites au ciel... Je tracerai vos paroles, madame, et vous signerez.
— Vous serez donc aujourd'hui mon secrétaire, monsieur le cardinal, dit la reine d'une voix solennelle... Une fois je fus le vôtre et, par l'effet d'une horrible destinée, la lettre que j'écrivis en ce jour devint un arrêt sanglant...
Un tremblement convulsif agita tout le corps du cardinal ; mais il se remit aussitôt.
— La lettre dont vous avez souvenance, madame, est demeurée étrangère à la fin tragique de M. de Bucldngham, répondit Richelieu.
— Vous faites une erreur manifeste, reprit Anne d'Autriche d'un accent étouffé ; elle se rattacha à cet événement par un point qui fut évident pour toute l'Europe... Mais tirons le rideau sur ce tableau lugubre.
— Pas encore, madame ; ici commence la tâche de votre franchise ; j'écris qu'un étranger heureux aux séductions, faisant montre d'une grande magnificence, se portant volontiers aux pensées aventureuses, osa lever jusqu'à vous ses regards enflammés ; que jeune, sans expérience, entraînée par l'envie, ordinaire à la jeunesse, de l'emporter sur cent beautés, vous écoutâtes d'une âme émue ce téméraire galant ; que ses soupirs eurent un écho dans votre cœur; qu'enfin, pressée par ce seigneur entreprenant, égarée par des désirs invincibles...
— Arrêtez : la calomnie est déjà tombée de votre plume ; j'écoutai peut-être le duc sans lui opposer assez de colère... Ici finit le vrai ; je ne signerai rien de plus.
— Nous tiendrons silencieux ce qui est du portrait
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trouvé au bras du malheureux Montmorency... Que Dieu ait pris en pitié son Ame 1
— Non, monsieur, nous ne tairons pas ce fait; écrivez que l'infortuné no tenait pas de moi cette miniature, que les traits en pointure d'une souveraine peuvent tomber, par mille chemins, en la possession du premier venu, et ([uo les vingt femmes qui prennent soin de ma toilette possèdent et peuvent avoir donné de mes cheveux... Où sont les certitudes que vous ave/, opposées à ces probabilités ? Quelle preuve s'cst-il rencontré de ma prétendue liaison avec le maréchal ? Aucune ; vous l'avez assassiné sur le vouloir d'un soupçon jaloux.
— Ne fut-il pas pris les armes à la main ?
— Dites plutôt que M. de Montmorency était du conciliabule de Lyon.
Le cardinal garda un assez long silence.
— Qu'écrirai-je, madame, touchant la conspiration découverte par Ghalais ? reprit Richelieu avec peu d'assurance.
— Du sang, toujours du sang versé sur de ténébreuses calomnies.
— Henri de Talleyrand s'est donc calomnié lui-même? Non ; mais faisant espérance de racheter une faute,
il s'est chargé d'un crime... Votre désaveu en ceci ne me persuaderait pas : l'infortuné a tout écrit, devant que de mourir, à M™" de Chevreuse... Et la procédure de cet horrible procès, ajouta Sa Majesté en élevant la voix, qu'est-elïe devenue ?... Monsieur, quand on va droit en besogne dans une condamnation, les preuves du crime restent au grand jour...
— Je dois déclarer à Votre Majesté, reprit Richelieu sans s'arrêter aux paroles de la reine, que le roi ne sera jamais porté à douter de la conspiration instruite à Nantes.
— Vous voulez dire composée.
— Gomme il plaira à Votre Majesté ; mais Louis XIII en exige l'aveu de votre bouche.
— Plutôt mourir I ce serait un mensonge déplaisant à Dieu. Ah ! je vois trop la marche des choses : le roi a
pris la résolution de me pardonner sur une confession de mes erreurs ; mais il est de votre volonté d'étouffer sa clémence en me subtilisant l'aveu d'un horrible forfait.
— Je me retire, madame.
— Non, restez ; mais, au nom du ciel, replacez-vous sur le sentier de la justice et de la bonne foi, alors nous nous entendrons. Louis me demande une confession ; la voici, écrivez. Je vins en France, l'âme touchée d'espérance ; quand je vis le roi, je l'aimai de toutes les forces de mon cœur, et Sa Majesté eut pour moi des pensées semblables. Vous parûtes à la cour, monsieur le cardinal ; soudain les affections de Sa Majesté se glacèrent ; elle se prit à me fuir : bientôt elle me montra une singulière sévérité. J'étais innocente, faite pour être, sinon chérie, du moins honorée par mon époux. Comme lui, je descendais des rois : la petite-fille de Charles-Quint avait raison de prétendre à s'asseoir aussi haut que le fils de Henri IV. Je pris à offense un délaissement, une humiliation que je n'avais point mérités ; j'en conçus dans l'âme un vif ressentiment, je le confesse en grande sincérité. J'évite de retracer ici les dédains, les rudes traitements, les injuste soupçons, la publique aversion dont le roi me prodigua depuis les marques en toute rencontre... Je l'avoue, monsieur, tant de mépris souleva mon indignation ; je cessai d'avoir des sentiments favorables pour Sa Majesté, je l'aurais haïe, si la haine n'était désagréable à Dieu,.. Vous pouvez écrire cela. Cependant non content de me délaisser, de m'accabler de honte, de m'abreuver d'un fiel rempli d'extraordinaire amertume, Louis me porta l'atteinte la plus cruelle qui puisse déchirer le sein d'une femme • insensible aux charmes de mon sexe, il fit néanmoins parade d'un amour étrange pour M"° d'Hautefort, afin de me donner une sensible démonstration du manquement de mérite qu'il avait rencontré en ma personne... Vous connaissez la vengeance, monsieur le cardinal, vous l'éprouvez même à l'égal d'un naturel espagnol ; j'en ai reçu des marques certaines...
— Madame, ce discours...
( iinoNiguES Di: L'oi;iL-nE-U{«:ui" iyj
— Laisso/.-moi poursuivre ; je confesse mes pensées liai ((uo ino3 actions. (]olto ven^çoance, qui faisait rafç©
contre moi, j'ou reçus l'inspiration : je désirai vivement de l'oxorcer, non pas seulement contre vous, qui n'étiez (ju'un ennemi, mais contre Louis XIII lui-môme, dont l'aversion dénaturée me réduisait en profonde misère. Me mettre en rébellion contre mon sort était de légitime }:;uerre... Votre cœur va se dilater, monsieur ; je fis des vœur pour l'Angloierre, j'encourageai la Lorraine, je promis d'apporter aide aux desseins des Pays-Bas, je servis riîspagno de commune main avec d'autres ; j'aurais imploré l'appui de toute l'Europe pour arracher au roi c» qu'il refusait à mon rang, à mon droit, aux simples convenances, mais surtout pour vous porter à terre ; car de vos intrigues seules étaient sortis tous mes malheurs... Avez-vous écrit, monsieur ?
— Oui, madame, répondit froidement le cardinal.
— J'ai tout déduit, le roi sera satisfait, que j'espère ; si ses bonnes grâces me reviennent au prix d'une entière franchise, elles me sont dues à cette heure; je viens d'ouvrir le dernier repli de mon cœur. Ne laissez pas d'ajouter un mot : que Louis XIII et son principal ministre descendent maintenant en leur conscience, ils ne manqueront pas d'y trouver trop de motifs des erreurs, des fautes si vous voulez, que j'ai commises ; je m'assure même qu'ils reconnaîtront que j'en aurais pu commettre davantage. Mais si tout delà part du roi, de la vôtre, monsieur le cardinal, est mis en oubli sincèrement, si vous repoussez l'un et l'autre hors de votre cœur les sentiments rigoureux dont j'étais l'objet, je redeviens l'épouse soumise, empressée, tendre au roi de France, et je vous tends la main de l'estime... de l'estime seule, entendez-vous?
— Signez, madame.
— Cardinal, sommes-nous en paix ensemble ?
— Le feu de la guerre n'était que dans votre cœur, madame, dit Son Éminence avec son accent de componction ; s'il est éteint, il n'en reste nulle part aucune étincelle.
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A ces mots, le cardinal se leva, baisa la main de Sa Majesté, et promit de hâter une réconciliation que dé longtemps, assura-t-il en élevant les yeux, il eût payé de la moitié de son sang. Il sortit.
Le roi, satisfait des aveux dictés par Anne d'Autriche, écrivit de sa main au bas: «Nous étantfait représenter la « franche confession que la reine notre très chère épouse « a faite de ce qui nous a pu déplaire en sa conduite, et « l'assurance qu'elle nous a donnée de ses bons sentiments « avenir, selon son devoir avec nous et notre État, nous « lui déclarons que nous oublions entièrement tout ce qui «•s'est passé, n'en voulons jamais avoir souvenance, mais « voulons vivre avec elle comme un bon roi et un bon « mari avec sa femme, en témoin de quoi nous avons signé « la présente *.
« Loris. »
Après la signature de cet étrange contrat, le roi vint trouver la reine, qui lui demanda pardon en présence du cardinal ; Louis XIII dit qu'il lui pardonnait, les époux s'embrassèrent. Anne d'Autriche se rendit le jour même à Saint-Germain; le couple royal se vit chaque soir dans cette résidence, mais en public, et sans que Louis donnât à la souveraine aucune marque d'affection et de confiance. Cette réconciliation ne fut, comme celles qui l'avaient précédée, qu'une paix plâtrée, et Leurs Majestés ne vécurent pas en meilleure intelligence que par le passé. Au bout de quinze jours, Anne revint à Paris.
Cependant les visites de Louis XIII aux visitandines de la rue Saint-Antoine continuaient ; la sœur Louise entretenait toujours Sa Majesté de la reine : apparemment l'active amitié de cette jolie novice n'avait pas obtenu du roi tout ce qu'elle en attendait. On ne sait pas comment Anne d'Autriche désigna à la fiancée du Seigneur ce qu'il manquait à la réconciliation commencée ; il est plus difficile encore de deviner par quelles figures, quelles péri-