‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 66 sur 91 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quatre souverains dans un. — Talents actuels de Louis XIV. — Ses qualités. — Visite à la reine mère. — Son oratoire, sa robe de serge, son chapelet de buis. — Le sermon du père Senault-

— Réprimande à des dames mondaines. — Coup d'œil rétrograde sur Anne d'Autriche. — Pas un matelas au garde-meuble du Louvre : de là Louis XIV. — Le cardinal de Richelieu brûlant d'amour. — Un membre du sacré collège en baladin. — Ce qu'il en coûte à la reine pour avoir fait danser un cardinal. — Le beau Buckingham. — Il touche le cœur de la reine. — Les perles semées. — Le bosquet d'Amiens. — Les ferrets d'aiguillettes. — La belle Danoise et la gorge d'Anne d'Autriche.

— La régente et Mazarin. — C'est, dit-elle, un amour pur. — Licences inimaginables du cardinal. — Conclusion de tout ce qui précède.

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Louis XIV ne paraît pas très afflig-é de la mort de son premier ministre ; cela se conçoit : on sait que nos rois sont majeurs à quinze ans, qu'à cet âg-e ils ont reçu du ciel, pour gouverner un Etat, cette sagesse, cette maturité qu'un simple particulier ne reçoit qu'à l'expiration de sa vingt-cinquième année pour gouverner sa famille ; Sa Majesté devait être impatiente d'exercer une aptitude que, de droit divin, elle possède depuis si longtemps'. Nous devons nous féliciter nous-mêmes de voir le roi saisir enfin les rênes du royaume, si, comme l'a dit Mazarin, il y a dans ce prince de quoi faire quatre souve^ rains et un honnête homme. Cependant, n'en déplaise à la mémoire de sa défunte Eminence, on pourrait s'inquié ter un peu en voyant le destin de la France confié à un monarque dont la capacité ne s'est encore appliquée qu'à danser, faire des armes et monter à cheval. 11 n'y aurait pas motif de consolation à se rappeler que l'adroit cardinal, qui avait en cela ses raisons, a tenu loin de Louis XIV enfant tout ce qui pouvait contribuer à l'instruire ; que ce premier ministre a favorisé son goût pour le plaisir et son éloignement pour les choses utiles ; que jamais un livre instructif ne fut laissé sous la main du jeune roi ; qu'enfin ses lettres, seuls écrits que l'on connaisse encore de lui, abondent en fautes d'orthographe, et présentent un caractère de femme on ne peut plus mal formé *. Malgré tout cela, Louis XIV peut être un grand souverain, s'il exerce le jugement sain, l'esprit vif et pénétrant qu'il tient de la nature ; les peuples sont toujours bien gouvernés quand leurs maîtres sont assez heureusement organisés pour connaître les hommes, les choses, les temps,

1. Louis XIV, né en 1638, avait, à la mort du cardinal Mazarin vingt-deux ans accomplis.

2, L'éducation du roi avait été tellement négligée qu'il savait à peine lire à quinze ans. € Reposez-vous-en sur moi, disait Mazarin, il n'en saura que trop, quand il vient au conseil il m'accable de remarques et de questions. » Le cardinal avait entouré le roi d'espions, enfants comme lui, qui, sous le prétexte de partager ses jeux, enlevaient adroitement les livres pouvant servir à l'instruction de ce prince.

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el lorsqu'ils rospoclout leurs sujets eu refluant sur oui.

Lionuo, le Tollior, Fouquot, qui gavent que j'aime à touir note do tout, m'ont promis clos détails sur les premiers cousi'ils où Sa Majesté volera do ses propres ailes. Gela remplira quelques feuillets do mes tablettes : je veux qu'il y ait de tout. Je m'amuserai dans mes vieux jours de ce mélange d';ipor\'us politiques et d'aventures galantes, de mentions religieuses et d'épisodes recueillis à la comédie, d'exploits belliqueux et de nouvelles littéraires.d'esquissos tracées le matin à la cour et le soir dans une petite maison. Rien, ce me semble, ne peut mieux peindre nos mœurs à mille faces que cet amalgame de choses graves et de folies, de faits héroïques et de faiblesses, de grands mots et de petites actions ; rien ne sera plus français que cette brusque transition d'un sermon à une épigramme, d'un arrêt du parlement à un madrigal, d'une oraison funèbre à une chanson.

J'allai hier faire ma cour à la reine mère, qui, depuis la mort de Mazarin, s'est retirée au Palais-Royal. Je me fais toujours une haute idée de la puissance de Richelieu en voyant cet édifice, que ce grand ministre semble avoir chargé d'attester son orgueil devant la postérité '.

Anne d'Autriche passe une grande partie du jour dans son oratoire, pièce très sombre, dont l'unique croisée est garnie de vitraux représentant Madeleine au pied de la croix. M™» de Motteville introduisit dans ce lieu M°" de Luyaes, M"'^ de Navailles et moi. La reine, à genoux devant un crucifix d'argent appliqué sur un tableau de velours noir, ne parut pas s'apercevoir de notre entrée;

1. Le Palais-Royal, précédemment Palais-Cardinal, s'étendait sur la rue Saint- Honoré, de la rue Richelieu à celle des Bods- Enfauts. La façade touchait immédiatement la partie de la première de ces rues, où se trouve aujourd'hui la place du Falais- Royal. Un gros pavillon terminait do chaque côté cet immense corps de logis. Au-dessus de l'entrée principale avaient été sculptées les armes de Richelieu avec ses insignes religieux ; on les enleva quand le Palais-Royal eut été légué à Louis Xllt par le premier ministre.

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elle continua de prier jusqu'à la fin d'un gros chapelet de buis qu'elle tenait très dévotement. Sa Majesté, dont nous eûmes le temps d'examiner les habits, était vêtue d'une robe de serge assez fine, de couleur brune et sans ornements ; sa coiffe était d'une grande simplicité. Elle avait la gorge couverte jusqu'à la naissance du cou, et l'on ne voyait sur elle aucun joyau. La reine se leva enfin ; elle nous aborda avec un sourire gracieux mais triste, qui ne fit que paraître sur ses lèvres et s'évanouir.

— Avez-vous, mesdames, entendu le dernier sermon du père Senault ? nous dit-elle en m'adressant plus particulièrement la question.

— Madame, répondis-je avec embarras, j'avoue que, pour mon compte...

— Et vous, madame de Luynes ?

— Je suis obligée de convenir...

— Alors il n'y aura que M™* de Navailles ?...

— J'allais partir... pour l'Oratoire *, lorsque mon service auprès de la reine...

— Mesdames, reprit sévèrement Anne d'Autriche, vous négligez vos devoirs... vous avez tort, et je suis marrie de voir la cour se relâcher ainsi... J'en veux parler au roi, qui n'y fait point assez d'attention. Revenant ensuite à moi, la reine ajouta :

— Comtesse, comment nommez-vous votre confesseur?

— Mais j'avais résolu de choisir le père...

— Quoi donc I interrompit Sa Majesté, n'en êtes-vous' encore qu'à des projets de pénitence ?... Je suis biensûrei que madame de Luynes est plus avancée ? ;

— J'oserai répondre à Votre Majesté pour la comtesse et pour moi, dit sans hésiter la dame interpellée, que nous n'avons pas encore atteint l'âge des expiations ; et Votre Majesté daignera se rappeler qu'au nôtre ce qui plaît, a, par la force des choses, l'avantage sur ce qui édifie.

1. Le père Senault prêchait ordinairement dans l'église de l'Oratoire. Il devint général des oratoriens en 1662.

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' La reine no répondit pas, et la duchesse de Navaillen, dont los yeux reprochaient à sa voisine de n'avoir pas aussi parlé en son nom, fut dispensée de rintcnoL'.ilion qu'elle ne devait pas redouter moins que nous.

— Vous avez été bien hardie do parler ainsi à la rcmi;, dit M™' de Motteville à M'"» do Luynes en nous reconduisant.

— C'est que, outre quelques petits ressentiments particuliers, je n'ai point oublié, ma chère dame, ce que vous et la duchosse de Ghevreuse m'avez raconté de la jeunesse do Sa Majesté.

— Chut I chut I imprudente, si l'on vous entendait 1

— Venez, mesdames, reprit tout bas l'audacieuse duchesse en s'adressant à M™» de Navailles et à moi, venez passer une heure dans mon hôtel, nous rajeunirons la reine de quelque trente ans, et vous saurez pourquoi Sa Majesté n'a pas répliqué à ma franche repartie.

Soit que la duchesse de Navailles fût empêchée par les soins de sa charge, soit qu'elle craignît de prêter l'oreille à un récit trop critique dont elle redoutait la suite pour son crédit, elle s'excusa poliment auprès de M™« de Luynes et ne nous accompagna point chez elle. Moi qui brûlais d'établir un parallèle entre la jeunesse et la vieillesse d'Anne d'Autriche, je répondis avec empressement à l'invitation de mon amie. Arrivée à son hôtel, elle fit défendre sa porte ; nous nous renfermâmes dans son cabinet de toilette, j'écoutai et elle raconta :

« Gardez-vous de croire, ma belle comtesse, me dit la narratrice avant de commencer, que mon projet soit de répandre un vilain jour sur la conduite passée de la reine mère ; je m'abstiendrai de porter à cet égard un jugement qu'on n'a point encore osé prononcer : je veux seulement vous prouver qu'Anne d'Autriche n'a pas autant de mémoire qu'elle montre de ferveur religieuse.

« Il faut, continua la duchesse, s'incliner chaque matin devant cette divine providence qui, après vingt-trois ans de stérilité, féconda le sein de la reine Anne, et nous donna Louis XIV. N'est-ce pas la main de Dieu qu'on

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voit ouvrir un soir les cataractes du ciel, déborder les ruisseaux, défoncer les chemins pour empêcher Louis XIII de retourner à son château de Saint-Ouen 1 n'est-ce pas elle qui mène ce prince au Louvre, dans une extrémité, rare sans doute, où le tapissier de la couronne n'a pas en réserve un seul matelas pour coucher le roi 1 enfin le doigt céleste conduit évidemment ce monarque au lit de la reine, et dirige... Ma chère comtesse, signons-nous en songeant à cette grâce conservatrice du sang précieux de nos rois.

« Avant et après cet adorable événement, on ne trouve le nom d'Anne d'Autriche inscrit que trois fois dans les annales de la galanterie ; nous savons bien que c'est à tort ; mais s'il est pénible de passer pour avoir failli, en vérité l'affliction doit être plus grande encore lorsqu'on a la renommée de la faute sans en avoir eu le plaisir.

€ Richelieu, déjà vieux, soupira pour l'épouse de Louis XIII ; il apportait aux pieds de cette princesse les derniers et rares éclairs de la flamme qu'avait allumée jadis la veuve de Henri IV. Il y avait peu de mérite à résister aux transports d'un amant suranné ; mais cet amant gouvernait l'Etat, et la reine, toute reine qu'elle était, n'avait pas assez de crédit pour s'en faire un ennemi. Elle eut donc tort de le braver, plus grand tort de se jouer d'un si redoutable adversaire, et la scène que je vais vous raconter fut l'origine de la froideur dont Louis XIII accabla depuis Anne d'Autriche, même après la naissance de Louis XIV. On conçoit qu'un souverain ami du repos, des plaisirs de la vie privée, et surtout de la chasse, plus que des affaires publiques et de la renommée, ait favorisé le ministre habile qui le soulageait des inquiétudes d'un règne agité ; on conçoit même qu'il l'ait fait aux dépens d'une princesse à laquelle Dieu n'avait pas encore permis de remplir le premier devoir des souveraines, celui de donner un héritier à la monarchie... Revenons au motif de la haine que Richelieu voua jusqu'à son dernier soupir à la reine.

« M"»* de Ghevreuse plaisantait un jour dans l'apparte-

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ment d'Anne d'Autriche sur l'amour du cardinal : li se llatlo, disait elle avec enjouement, d'avoir guéri tous Ie« maux do la France, d'ôtro l'artisan de toutes ses prospérités ; une seule nous manque l et c'est lui, prétend-il, lui seul, qui doit la conquérir.

— Et quelle est, demanda vivement la reine, cette conquête réservée à M. le cardinal ?

— Celle de successeur de votre auguste époux.

— L'insolent 1 Et comment ose-t-il se flatter 1...

— Ma foi, madame, je ne serais pas surprise; au train que prend sa faveur, qu'il vous apportât un matin la procuration du roi.

— Madame de Chevreuse, vous outrez la plaisanterie.

— Mon but est d'égayer un peu Votre Majesté.

— Ne pourrais-jedonc humilier cet audacieux cardinal?

— Voulez-vous, madame, que je vous en ménage le moyen ?

— Ce serait, ma chère, un de vos bons offices.

— Il n'est rien que Son Éminence ne fasse pour plaire à Votre Majesté ; ordonnez, et je l'amène ce soir dans votre chambre vêtu en baladin.

— Quelle folie, duchesse 1

— Dites seulement un mot, il y viendra et de plus il y dansera le sarabande !

— La sarabande 1 un prince de l'Église 1

— Eh ! madame, l'amour ferait danser tout le sacré collège... le pape lui-même.

« La reine était vive et gaie, elle brûlait de soumettre l'orgueil de Richelieu... elle était femme en un mot. M™* de Chevreuse fut autorisée à faire auprès du cardinal la démarche la plus singulière qu'une dame d'honneur eût jamais tentée. Admise chez le premier ministre, la duchesse lui dit mystérieusement qu'elle venait de la part de la reine.

— De la reine, dites-vous ?

— Oui, monseigneur... Mais personne ne peut-il nous entendre ?

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— Personne absolument, répondit le cardinal avec émotion. Parlez ! duchesse, parlez !

— Vous connaissez la reine, sa réserve, le soin qu'elle prend de sa réputation...

— Dites sa cruelle froideur ! interrompit Richelieu en élevant les yeux vers le plafond.

— Voilà ce qui trompe Votre Éminence. Anne est sensible... Son cœur rend un hommage brûlant à l'esprit, aux talents, au génie...

— Où voulez-vous en venir, madame de Ghevreuse ?

— Ne me comprenez-vous pas ? Sa Majesté répond à l'amour que vous croyez méprisé.

— Qu'entends-je ?

— Une chose que vous auriez dû deviner avec votre profonde pénétration.

— Mais la froideur presque insultante de la reine... le soin qu'elle prend de me fuir...

— C'était pour vous éprouver, monseigneur. Songez que Sa Majesté ne peut être rassurée par votre conduite avec sa belle-mère.

— Ah I chère duchesse, quelle différence I

— Sans doute, la différence qui existe entre l'amour satisfait et celui qui ne l'est pas... Ecoutez, cardinal ; la reine croit à vos tendres soupirs : mais elle veut une preuve qui lui garantisse votre soumission.

— Il n'est rien que je ne fasse pour satisfaire cette adorable princesse.

— Prenez garde à ce que vous promettez ; je vous en préviens, la demande de Sa Majesté est bizarre...

— N'importe, je suis décidé, quoi qu'elle exige, à lui obéir aveuglément.

— Eh bien donc, ce soir, à la brune, vous quitterez cette noire simarre, ce manteau couleur de feu...

— Bon ! bon 1 cela m'arriva plus d'une fois.

— Vous prendrez un pantalon de velours vert...

— Un pantalon I

— Un justaucorps de cavalier...

— Un justaucorps !

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— Vous attacherez h vos jarretières des sonnettes d'argent...

— Dos sonnettes 1 mais c'est une mascarade.

— Qui vous (lit le contraire ! Ht vous viendrez bien secrètemenl dans la chambre do la reine...

— Ah ! je comprends le motif du déguisement.

— Enfin, rendu chez Sa Majesté, vous danserez...

— Ah ! c'est trop fort, moi, premier ministre et cardinal, danser !

— Attendez donc, monseigneur, vous danserez une sarabande... avec des castagnettes.

— Ceci,madamedeChevrcuse,estune véritabledérision.

— Non, monseigneur, c'est une épreuve ; mais je vous Tavais bien dit, elle est impraticable... Je retourne auprès de la reine, je lui dirai que Votre Imminence est indignée...

— Attendez, attendez, duchesse... Non, ne dites pas cela... Cependant quelle humiliation 1... Encore si la reine me faisait grâce des sonnettes et des castagnettes ?

— C'est à cela qu'elle tient le plus...

— Allons, il faut céder... Je me perds, je me dégrade ; mais je l'adore ; je lui obéirai... Venez me prendre ce soir.

— A huit heures ; et je vous trouverai en costume ?

— En costume...

— Cela suffît.

€ La duchesse fut de parole. Richelieu, enveloppé d'un manteau, monta dans le carrosse de la dame d'honneur ; on arriva au Louvre. Tout était préparé dans l'appartement de la reine pour la mystification projetée ; Boceau, premier violon du roi, était caché derrière un paravent : c'était au son de son instrument que devait danser le caridinal. Deux témoins, également cachés, assistaient à la représentation : c'étaient Vautier et Beringhein, gentilshommes de la reine.

« Enfin Richelieu entre, salue profondément, jette son manteau, et paraît dans tout l'éclat de son costume de baladin. A un signal donné, l'archet de Boceau part, le cardinal s'élance, la sarabande commence, les sonnettes

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tiatent, les castagnettes jouent... et le danseur finit par tomber, haletant sur un fauteuil.

« On ne peut pas toujours danser. Le cardinal, remis un peu de sa fatigue, s'approcha de la reine, et lui demanda si elle était satisfaite de la soumission qu'il venait démontrer. Anne d'Autriche répondit qu'elle en était enchantée. Ce fut de là que partit SonÉminence pour faire sa déclaration amoureuse dans toutes les formes : la princesse reçut ce tendre discours comme une continuation de la pantalonnade. Le cardinal redoubla de protestations ; mais le ton dédaigneux de Sa Majesté, le sourire malin qui errait sur ses lèvres, les plaisanteries amères dont elle assaisonnait ses réponses à cette effusion de brûlants propos, ne tardèrent pas deprouverau premier ministre qu'il était joué d'une manière sanglante. Étant encore aux genoux de la reine, il se releva brusquement, saisit son manteau avec colère, s'en enveloppa, et sortit en lançant des regards foudroyants sur la duchesse de Ghevreuse et sur la reine elle-même.

« Richelieu, drapé comme un conspirateur espagnol, traversa avec rapidité les appartements, sans répondre aux interrogations des gardes ; il se glissa le long des murailles du Louvre, sortit enfin de son enceinte, et regagna à pied le Palais-Cardinal.

« Anne d'Autriche sentit un peu tard que cette aventure avec un homme dont la puissance n'avait plus de bornes pourrait lui attirer de nouveaux chagrins ; elle regretta d'avoir cédé si facilement et si complètement au désir de l'humilier. Mais ces réflexions étaient tardives; il fallut se résigner à supporter les conséquences de la mystification faite au cardinal : elles furent terribles, et la reine paya cher le plaisir d'avoir fait danser la sarabande à un membre du sacré collège ; il ne dépendit pas même du premier ministre que Sa Majesté ne fût accusée de haute trahison. En 1637, cet implacable ennemi ayant fait entendre à Louis XIII que sa femme avait des intelligences avec les Espagnols le chancelier Séguier fut envoyé près d'elle au Val-de-Grâce, où elle se retirait souvent ;

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co mui^iiili'at, qui avait l'ordre do viuilcr lott papiord do lu reine, usa do rigueur dans celte recherche ju!^qu'au point de fouiller colto princesse et do porter les mains sous son mouchoir do cou.

« Copondaiit, poursuivit M'"* de Luynes, la duchesse de Chevrouso, qui m'a conliù et garanti ce quo je viens de vous rapporter, a été témoin, confidente même d'une intrif^ue où la reino s'est montrée aussi tendre que nous venons de la voir dédaignehse. Vous prévoyez déjà, ma chère, qu'il s'ag^it ici de ses rapports avec le beau, le tendre, le superbe Buckiugham.On a beaucoup parlé de cette aventure : selon l'usage, les circonstances en ont été brodées par la méchancelé ; mais la dame d'honneur et \|mo dg Motteville m'ont juré que personne au monde n'en a su plus que ce qu'elles m'en ont dit. Vous savez que le fastueux Anglais était venu, en 1625, solliciter la main d'Henriette de France, fille de Henri IV, pour le roi son maître, l'infortuné Charles !•'. Le lord étonna, éblouit et charma tout à la fois la cour de Louis XHI ; les cœurs de vingt dames lui furent acquis et peut-être offerts. La reine ne resta pas indifférente à tant de mérite : soit que Buckingham s'en fût aperçu, et voulût faire à sa vanité le cadeau d'une conquête royale, soit que les charmes, alors éclatants, d'Anne d'Autriche eussent produit sur son cœur une impression réelle, il découvrit audacieusement à la reine son amour ambitieux. Tout porte à croire que cette princesse fit l'aveu du retour dont elle payait le duc, ou du moins le laissa deviner, car elle devint l'objet de tous ses soins, qu'elle accueillit avec empressement. Buckingham dansait fort bien, Anne ne dansa guère qu'avec lui. Les regards attentifs, parmi lesquels il y en avait de jaloux, virent qu'on s'approchait l'un de l'autre le plus possible, qu'on se donnait la main, même quand la danse ne l'exigeait pas, et les gens exercés jugèrent, dit-on, au frémissement des doigts, qu'ils se serraient mutuellement... Enfin, les yeux, le geste, l'émotion, le silence même, tout révéla la tendresse réciproque du couple observé.

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« Le cardinal, qui n'avait pas été le dernier à s'apercevoir de cette intelligence, hâtait de tout son pouvoir les négociations ; Buckingham, au contraire, les prolongeait de tout le sien. Le ministre anglais, comme la plupart de ses compatriotes, se plaisait à faire admirer son faste et sa générosité. Un jour il parut à une fête, qu'il donnait à la cour, vêtu d'un manteau gris, brodé de perles magnifiques. Elles avaient été attachées à dessein avec une telle négligence, que le duc ne tarda pas de les avoir toutes semées dans la salle. Les courtisans lui rapportaient ces perles à mesure qu'ils les retrouvaient; mais Buckingham, avec un abandon plein de grâce, en faisait présent aussitôt à ceux ou celles qui les lui présentaient. Cette exquise galanterie acheva de charmerla reine ; elle adressa au lord des compliments très flatteurs, et M'°« de Chevreuse, qui s'y connaît bien, m'a dit que, pendant cesfélicitations, les yeux de Sa Majesté étaient tout de feu.

« Quelques jours après cette fête, la cour fit un voyage à Amiens ; le ministre anglais l'y suivit. On a toujours dit qu'un soir Buckingham tenta beaucoup sous la sombre allée d'un jardin de cette ville; des curieux, qui s'étaient glissés, à travers les charmilles, tout près de ce lieu retiré, ont assuré qu'ils avaient entendu des choses qui ne ressemblaient ni à des reproches, ni à des plaintes, ni aux expressions de la colère... Mais M"* de Chevreuse n'était pas là, elle assure qu'il faut se défier de ces bruits trop concluants.

« Ce qu'il y a de certain, c'est que la duchesse ellemême fut chargée, au retour, de porter à Buckingham des ferrets d'aiguillettes en diamants, que Sa Majesté avait portés, et dont on vit le duc se parer plus tard à la cour de Londres. Cette circonstance, quoique moins concluante que les bruits entendus dans le bosquet d'Amiens, ne laisse pas de donner à penser que l'intimité d'Anne d'Autriche et du seigneur anglais fut portée très loin.

« Voilà, ma chère comtesse, ce que je me suis rappelé, ce matin, dans l'oratoire de la reine mère à propos de la verte réprimande qu'elle nous adressait. Je comparais aussi

CliHONIQUBS t)EL(JE\L-DU-UUmJl' 5^1

Boii moiiclioir do cou, montô jusqu'aux oroillcH, avec lo sujet (Puuo pclilo iinccdole quo jo tiens de M"'« de Mottovillo. Au teni[>s où la beauté de la reine brillait do tout 8on éclat, l'épouse d'un ambassadeur de Danemark lui fut présentée. Dans le nord do l'Europe, la liberté des femmes entre elles est quelquefois portée très loin; l'ambassadrice, jeune et sans expérience de nos mœurs, crut qu'il en était do même à la cour de l'rance. Après avoir saluù la reino, elle lui prit les mains, les baisa plusieurs fois, et en fit l'ôlof^e le plus exagéré. L'examen n'en resta pas à ce point : la jeune Danoise souleva le mouchoir de Sa Majesté, regarda avec attention sa gorge, y porta même les lèvres, et déclara qu'elle n'avait rien vu de plus beau, jLoin de trouver une telle familiarité déplacée, Anne d'Autriche en rit beaucoup ; elle parla toute la journée de l'aijmable Danoise, qu'elle reçut depuis avec un sourire tout à fait bienveillant chaque fois qu'elle se présentait au Louvre.

« Comment qualifier l'empin» que feu Mazarin avait pris sur l'esprit de la reine ? continua M""* de Luynes. Quel était cet attachement rempli de faiblesse, d'oubli de la dignité souveraine, de mépris de la réputation, et qui dura tant d'années ? La tendresse d'Anne d'Autriche pour ce favori ne peut être révoquée en doute ; j'ai moi-même entendu répéter à M"*° de Briennece discours si démonstratif que Sa Majesté prononça un jour devant elle : « Oui, je t'avoue que je l'aime, et, je le puis dire, même « tendrement, mais l'affection que je lui porte ne va pas « jusqu'à l'amour, ou, si elle y va sans que je le sache, « mes sens n'y ont point de part. Mon esprit seulement « est charmé de la beauté de son esprit... Cela serait-il ( criminel ? » D'après cet aveu, le sentiment de la reine n'aurait rien eu de sensuel, rien de ce désir qui nous excite, hélas ! trop souvent aux souillures mondaines. Un amour si pur, si délié, si ressemblant aux affections célestes, n'aurait dû inspirer au cardinal qu'une réciprocité non moins épurée. Cependant toute la cour sait que le premier ministre prenait avec la reine des licences inima-

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ginables ; qu'il lui parlait sans respect, quelquefois avec dureté ; qu'il se permettait de lui adresser des reproches amers sur ses actions les plus étrangères aux soins de l'Etat; enfin, qu'ils'asseyait devant elle sans lui en demander la permission, se croisait les jambes ou les allongeait indécemment, et que sur aucune de ces libertés Anne d'Autriche n'osa jamais lui faire la moind-re représentation, quoiqu'elle ait été quelquefois humiliée jusqu'à pleurer de dépit en présence de ce ministre insolent.

« Je ne sais si je me trompe, dit M"»» de Luynes en terminant son récit, mais il me semble qu'un homme ne se conduit pas autrement quand nous avons, faibles créatures que nous sommes, fait entrer en rapport avec lui ces sens qu'Anne d'Autriche se flatte d'avoir laissé dormir en paix lorsqu'elle aimait tendrement le cardinal.

« Maintenant, comtesse, interprétez comme vous le voudrez tout ce que je viens de vous dire, vous n'y trouverez pas moins matière à justifier la réponse hardie que j'ai faite à la reine ; et vous conviendrez que, toute reine qu'on soit, il ne faut pas attaquer la réputation d'autrui quand on n'est pas mieux cuirassée. >

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