‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 67 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premier conseil présidé par le roi. — Son discours lui fut soufflé. — Un mot sur Colbert, — Le fouet de poste et les édits. — Absolutisme projeté. — Fêtes de la cour. — Mariage de Monsieur. — La mariée eût préféré l'aîné au cadet. — Portraits de Louis XIV, d'Henriette d'Angleterre et du duc d'Orléans. — Soirées de M"» de Soissons et du Palais-Royal. — Orgies illustres. — Vitres cassées, bourgeois battus. — Media noche. — Promenades nocturnes. — Hercule Saucourt. — Galanteries supposées entre le roi et Madame. — Colbert réformateur. — Le chocolat et le parlement. — Grand prince le matin, séducteur à midi, danseur le soir. — M"* de la Vallière en scène. — La

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lélii de Monsioitr pvfi»arv6o. — L'antichambre ih; Mmlnme. —

• Poi'lruil de M"* do l« Vallièro. — Amour du roi pour elle. — Avou surpris ; dùclaraliun. — Le parc du chitif châleàU. — Scène amourousc : l'orn^o ; vertu A l'agonio. — L'amour désintéressé. — Pilles d'Iionnour bien apprises. — C'en est fait ! — La petite indiscrète.

» Mazarin ne s'était pas trompé: Louis XIV promet d'être un souverain ferme et absolu; s'il ne 8'af;^it que d'imposer sa volonté avec force, avec hauteur, pour rfij,'ner convenablement, nul doute que notre jeune roi n'en vaille quatre sous cj rapport... Attendons que le reste de la prédiction du cardinal s'accomplisse. Sa Majesté a déjà présidé plusieurs fois le conseil ; et si quelqu'un des ministres avait rêvé pour son compte la continuation du premier ministère, il s'était étrang-ement mépris. « Messieurs, « leur a dit co prince la première fois qu'il s'est trouvé « au milieu d'eux, je vous ai fait assembler pour vous « dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu laisser gouver- « ner mes alTaires par M. le cardinal ; il est temps que je « les gouverne par moi-même. Vous m'aiderez de vos « conseils quand je vous les demanderai, mais hors le « courant du sceau, je vous prie et vous ordonne, mon- « sieur le chancelier, de ne rien sceller en commandement « que par m3n ordre. Et vous, mes secrétaires d'Etat, je « vous défends de rien signer, pas même une sauvegarde, « un passe-port, sans mon ordre. Je vous charge de me € rendre compte, chaque jour, de toute chose, à moi- < même, et de ne favoriser personne dans vos rôles de

* mois. La face du théâtre change ; j'aurai d'autres pria- « cipes que M. le cardinal dans le gouvernement de mon « État, dans la régie de mes finances et dans les négocia- « tions au dehors. Vous savez mes volontés ; c'est à vous « maintenant, messieurs, à les exécuter. »

Les membres du conseil s'inclinèrent et se turent en présence du roi ; mais ils murmurèrent ailleurs. « Il y a trop d'assurance dans ce discours, disaient-ils en parlant de celui du roi ; il annonce un plan trop fortement conçu pour qu'on puisse croire qu'il ait été combiné par une

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tête de vingt-deux ans. Ce n'est point aux pieds d'une maîtresse ou sur les traces d'un sanglier qu'on trouve de semblables inspirations ; il y a derrière le rideau quelque ambition déguisée, quelque intérêt privé recouvert d'un beau semblant d'intérêt public, et qui féconde, éclaire, dirige le commencement d'un règne où Louis XIV n'intervient guère que pour le je veux. » Cette réflexion, que% faisait hier devant moi le ministre le Tellier, me semble juste, sauf la présomption sur les vues ambitieuses d'un tiers.

On se rappelle ce premier commis qui, placé près d'une petite table dans un corridor, entre la garde robe et la chambre à coucher du cardinal mourant, écrivait, comme un suisse de porte, les noms des personnes que l'étiquette amenait auprès de Son Eminence; ehbieni c'est l'homme que le roi consulte sur tout : Sa Majesté prouve en cela qu'elle est pourvue de la première qualité des souverains, celle de savoir placer sa confiance. Le vrai mérite ne reste jamais obscur, l'estime publique a su trouver M. Colbert au pied de son humble bureau ; et Mazarin, qui connaissait mieux la vertu qu'il ne la pratiquait, a vivement recommandé au roi ce digne serviteur, dont la droiture égale le talent. « Je vous dois tout, sire, a « dit le cardinal à ses derniers instants, mais je crois m'ac- « quitter en quelque sorte avec Votre Majesté en lui don- « nant Colbert. »

Le protégé de Mazarin s'est pénétré sous lui de toutes les nécessités de l'État ; il a vu de près tous les abus, a découvert les remèdes qu'il convient d'employer et que le premier ministre n'employait que sauf le bon plaisir de son intérêt. Cette expérience, mûrie dans le silence du cabinet, et révoltée du mépris déversé sur les fourberies du cardinal, nous présage d'heureuses destinées si Louis XIV continue de s'en inspirer, s'il consent à faire quelquefois plier son rude vouloir et cesse d'admirer le despotisme de Constantinople comme le meilleur des gouvernements.

Mais si les bruits qui courent ont quelque réalité, la réforme projetée ne serait pas bénigne : on parle de 1 in-

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torvcntion réitérée du fouet de poste pour l'enrej^islremeut des édits et du refoulement des parlements dans les strictes bornes de leurs attributions judiciaires. Nous n'aurons bientôt plus, dit-on, d'états dans les provinces ni de corpH municipaux dans les villes : les premières seront cnlièremont ^'ouvernées par des intendants ; les dernières obéiront à l'autorité sans partage d'un maire royal.

La France devrait donc sentir un peu vivement les épines du pouvoir ; la cour, en récompense, continue de s'étendre mollement sur des roses. Les fêtes, les réjouissances, les b;illets où Sa Majesté fait toujours admirer ses grâces et sa bonne mine ont à peine été interrompus quelques jours par le deuil de M. le cardinal, que, du reste, le roi a porté lui-môme. Le plaisir et la galanterie viennent de recevoir un nouvel essor aux noces de Monsieur, frère unique de Louis XIV, avec cette princesse Henriette d'Angleterre que Mazarin, pour satisfaire à la politique de Gromwell, laissa, il y a quelques années, souffrir de la faim, et reléguée chez elle faute de chaussures et de vêtements. On se dit à l'oreille, sur le témoignage de certains regards, que cette jeune et spirituelle princesse, à part même l'éclat du trône, aurait mieux aimé le fils aîné d'Anne d Autriche que le cadet. Je crois en effet, et soit dit bien secrètement, qu'il eût existé entre l'aimable Anglaise et le roi plus de points sympathiques qu'il ne s'en trouve entre elle et le duc d'Orléans: esquissons les trois portraits.

Louis XIV est grand ; il a les épaules larges, la poitrine développée, la jambe belle. Son teint est frais, quoique légèrement marqué de petite vérole ; ses yeux ont tout à la fois de la vivacité, de l'éclal et de la douceur; sa bouche est vermeille, son front noble et élevé, ses cheveux sont presque noirs. Avec tout cela, ce prince n'est pas beau dans toute l'étendue de l'acception du mot; mais, pour ne parler ici que des perfections qui peuvent séduire mon sexe, il a de l'esprit, son geste est animé, plein de feu, et rien ne le touche autant que les plaisirs de l'amour.

Ces aimables qualités eussent été facilement comprises, appréciées par Madame, dont toute la personne est un composé de grâces et chaque geste une séduction. Les traits d'Henriette ne sont point réguliers; mais on regretterait qu'ils le fussent en cessant d'être ce qu'ils sont. Sa taille est un peu contrefaite et, par je ne sais quel prestige, elle plairait beaucoup moins si elle était régulière. Madame se coilfe, s'habille, se tient d'un air qu'on voudrait prendre pour exemple, mais qu'on ne saurait imiter. Il est impossible d'avoir plus d'enjouement dans les manières, plus de paroles obligeantes dans la bouche, plus desprit dans la repartie, plus de volupté dans le regard. Hélas 1 que fera ce bon Monsieur de tant de qualités enchanteresses, lui que M°»« de Fienne saluait de ce triste compliment:* Monseigneur, vous ne déshonorerez pas les femmes qui vous hantent, mais elles vous déshonoreront. » Au physique, voilà le frère du roi : gros, petit ; des cheveux noir de jais; de grands yeux bruns, ternes et sans expression ; la bouche heureusement assez petite pour cacher de très vilaines dents. De plus, un ton, un air, des attitudes féminines, et le goût étrange de s'habiller presque tous les jours en femme pour se renfermer deux ou trois heures chez le chevalier de Lorraine, son favori... Des particularités semblables avec un homme, lorsque la cour offre tant de beautés bienveillantes!... Convenons que si nous devons à l'Italie la renaissance des lettres et des arts, plus un fripon de ministre dont l'adresse fut souvent utile à la France, nous lui devons, par un triste retour, une bien méchante reine et le plus vilain exemple du monde.

Depuis le mariage de Monsieur, tout ce qu'il y a de distingué se rassemble tantôt au Palais-Royal, qu'il habite avec la reine mère, tantôt chez la comtesse de Soissons. L'appartement de cette dernière, aux Tuileries, est surtout le centre de la galanterie et des intrigues secrètes. Anne d'Autriche, dont la dévotion augmente tous les jours, quitte de bonne heure les cercles du soir. Elle est presque

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toujours imitée en cola par Marie-Thérèse, que aa timidité rend inhabile à faire lea honneurs d'une cour gaie, étourdie, folfttre ù l'excès. Haremcnt les reines assistent au souper, où, après leur départ, les saillies spirituelles, enjouées, quelquefois libertines, ne pétillent pas moins que le Champagne qui les inspire. Souvent Louis XIV, jutant la serviette à la fin de ce joyeux repas, propose un bal ', les violons arrivent, et l'on danse jusqu'au matin. C'est en sortant de ces petites orgies royales que nos jeunes seigneurs aiment à regagner à pied leur hôtel ; ils cassent, chemin faisant, les vitres des honnêtes bourgeois, brisent les enseignes, battent par occasion les passants : le tout avec de grands éclats de rire que partagent peu volontiers les parties lésées.

Il arrive aussi qu'à la suite des repas tardifs nommés média noche ', l'illustre société quitte les salons pour se répandre dans les jardins, sous la protection momentanée de quelques flambeaux qui disparaissent bientôt. Peu de nos dames manquent à ces courses nocturnes, durant lesquelles on voit succéder de petits jeux à la promenade, des groupes aux nombreuses réunions, et plus d'un tête-à-tête à tout cela.

C'est dans les sociétés de la surintendante que s'est particulièrement formée et agrandie la réputation de M. le marquis de Saucourl', si renommé pour le genre d'exploits qu'Hercule fil jadis admirer à la cour de Danaûs. La gloire de ce grand homme, que je proclame au surplus sur parole, cause, dit-on, à notre jeune souverain l'espèce d'insomnie que les lauriers de Miltiade causaient à Thémistocle ; s'il en est ainsi, ce ne sont pas les occasions de s'illustrer qui manquent au roi. Au surplus, il est de l'ambition pour tous les âges ; nous verrons sans doute Louis XIV jaloux un jour d'égaler Turenne et Gondé.

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