‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 68 sur 91 · Cet usage nous venait des Espagnols · texte numérisé non relu

Cet usage nous venait des Espagnols

2. Maximilicn de Bellcfourrière, marquis de Saucourt, grand veneur et chevalier des ordres du roi. Il fut encore plus célèbre pour ses hauts faits galants que ne l'a été depuis le maréchal de Richelieu, et sa grande réputation paraît avoir été mieux fondée.

Quand la galanterie forme l'essence des relations, il est rare que la bonne intelligence s'y maintienne longtemps ; on remarque depuis quelques jours du refroidissement entre la société des Tuileries et celle du Palais-Royal. M""' de Ghevreuse, toujours si bien informée des nouvelles amoureuses, s'est aperçue, dit-elle, que le roi s'éloigne de M"»® de Soissons, qui, par droit de famille, avait succédé dans le cœur de Sa Majesté à Laure Mancini, sa sœur, mariée au duc de Colonne '.Si j'en dois croire mon observatrice. Madame ne serait point étrangère à cette nouvelle infidélité du roi. Il y a peut-être de la témérité dans ce soupçon; le seul fondement sur lequel il s'appuie, c'est que Sa Majesté va tous les jours à Saint-Gloud, que Monsieur et sa jeune épouse habitent en ce moment. J'en saurai bientôt davantage.

Tandis que les soirées s'écoulent à la cour en fêtes de plus en plus brillantes, M. Golbert consacre ses veilles à de graves travaux dont le roi recueillera toute la gloire. Get homme austère, insensible aux séductions de la vie, ennemi des plaisirs et livré sans distraction aux affaires,

1. Le cardinal Mazarin avait quatre nièces du nom de Mancini: Olympe, qui épousa le comte de Soissons, colonel général des Suisses, et fut mère du fameux prince Eugène ; Marie-Anne, qui fut mariée au duc de Bouillon ; Laure, que l'on fit épouser, pour rompre ses intrigues avec le roi, au duc de Colonne ; enfin Hortense, que le cardinal fit héritière d'une forte partie de ses biens, et donna par testament au marquis de Meiileraie, à condition qu'il prendrait le nom de Mazarin.

Le premier ministre avait aussi un neveu du môme nom de Mancini, mais il prit celui de duc de Nevers.

Laure, dont notre auteur parle ici, n'avait point de beauté ; elleétait petite, puissante, sans grâces ; on eût dit une grosso cabaretière ; mais son esprit et ses manières étaient si aimables que le roi passait toutes les heures du jour auprès d'elle... Il en était fou, et l'aurait épousée si la reine mère, qui dans cette circonstance montra une lueur de fermeté, ne se fût opposée à ce mariage. Louis XIV n'obtint point les dernières faveurs de Laure ; « M""> de Venelle, dit un écrivain du temps, les surprenait au « moment où ils s'apprêtaient à goûter de grands plaisirs. » Il paraît, d'après ce témoignage, que s'il manqua quelque chose à leur félicité ce ne fut pas faute de bonne volonté.

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prôpuro on mémo temps toutes les umélioratiuns, (jiiui([u'il no lui soit permis d'eu faire aucune par lui-môme. Sans ((ii'il ait à (liri^'or ni les finances, ni la j^uerre, ni la di- [)l(iinalio, ni l'administration, tous ces leviers do l'Etat lui obéissent : M. Golbert n'est point, comme les ministres, le bras do la monarchie, mais il en est la pensée. Une foule d'édits, élaborés par ce réformateur laborieux, vont au premier jour mériter à Louis XIV le renom de roi législateur. Pendant ces grands travaux, le parlement, bien sûr colle fois de ne pas attenter aux droits de la couronne, rend, après une mûre délibération, un arrêt qui « permet au sieur David Chaillou de vendre et débiter « dans toute l'étendue du royaume une certaine composi- € lion qui se nomme chocolat ». » Si la cour suprême de Paris ne se filt jamais occupée que de tels intérêts, nous n'aurions à déplorer ni la Fronde, ni les barricades, ni le triste célibat de Mademoiselle, que cette princesse déplore encore plus que nous*.

Le roi travaille tous les matins, soit avec ses ministres, soit avec M. Golbert, aux grandes réformes que vont subir tour à tour toutes les parties de l'administration publiique. Au milieu du jour, Sa Majesté s'occupe de la félicité plus particulière do plusieurs de ses jolies sujettes ; le îoir ce prince danse dans le nouveau ballet de Benserade, nommé les Saisons, et procure encore, de cette manière, une vive satisfaction à ceux de ses sujets qui assistent à la représentation. Il est difficile d'avoir une existence plus active.

Le mystère des fréquents voyages du roi à Saint-Cloud n'est enfin révélé à mon retour de mes terres, où je viens

1. Le chocolat fut importé d'Kspagne en 1660 ; les personnes de a suite de l'infante Marie-Thérèse contribuèrent à le propager )ariui nous.

2. Le jour de la bataille de Saint-Antoine, Mademoiselle, fille le Gaston, duc d'Orléans, fit tirer le canon de la Bastille sur les roupes du roi. Ce canon-lk, dit Mazarin, a tué son iiiart... Depuis ;e jour, aucun prétendant digne d'elle ne demanda sa main.

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de passer un mois. Ce n'est point pour Madame que Sa Majesté se rend si souvent au château de son frère, quoique toute la cour ait pu le croire à l'assiduité de notre maître auprès de sa belle-sœur; quoiqu'elle-même ait partagé l'erreur générale, et qu'on osa assurer même qu'elle sera furieuse... de s'être trompée. Je ne confie, à cet égard, mes réflexions qu'au papier ; mais en vérité si Madame n'est pas l'objet des attentions du roi, ce n'est pas la faute de Son Altesse Royale... Je ne voudrais pas, au prix d'un royaume, que ceci allât plus loin, surtout quand, pour tenir note exacte de tout, je suis forcée d'ajouter qu'un soir, sous les arbres des jardins du Palais- Royal,j'ai dû me convaincre qu'entre princes l'amitié fraternelle a ses privilèges.

Cependant la Providence, conservatrice des prérogatives exclusives de l'hymen, a permis que Monsieur ne fût pas dans la pénible obligation d'ajouter, par son abnégation conjugale, au droit d'aînesse couronné de son frère. Louis XIV n'a fait à Saint-Gloud qu'une seule visite à Madame; toutes les autres ont été pour M^^^de la ValUère, l'une des filles de Son Altesse Koyale. Voilà l'heureuse personne qui succède à M^'* Tarneau ', à Laure Mancini, à la princesse Marguerite de Savoie «, à la comtesse de Soissons, et à tant d'autres dont les noms se pressent sur les tablettes galantes du roi, en tête desquelles est inscrite la vénérable M'»^ de Beauvais % première institutrice de

1. Mil* Tarneau, fille d'un avocat au parlement, était belle, mais elle était sage. Louis XIV, qui l'avait vue aux Tuileries, échoua complètement auprès d'elle. Cette petite bourgeoise rejeta les vœux que cherchaient à fixer presque toutes les dames de la cour : le roi n en obtint pas même une entrevue.

2. On avait espéré faire épouser la princesse Marguerite au roi. Sa mère l'ayant am.-née à Lyon afin de favoriser l'inclination des jeunes giins, Louis XIV s'attacha sincèrement à celte princesse; mais la politique de Mazarin s'étant tournée vers Thspagne, la pauvre Savoyarde fut éconduite. Elle était laide mais spirituelle.

3. Catherine-Henriette Bellier, épouse de Pierre de BjUier, et femme de chambre de la reine mère, qui l'aimait beaucoup parce qu'elle la peignait avec légèreté, fit sentir à Louis XIV les pro-

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notre aimnblo souverain dans la douce science des amour». La reconnaissance, qui ne se si|;nale pas souvent ici-bas, parait avoir enchaîné le cœur du roi près de M'''" (le la Vallière. Cette demoiselle éprouvait pour Sa Majesté une inclination secrète ; elle avait souvent répété à M"û d'Artijçny, sa compaj^ne et sa confidente : « Ah ! mon amie, < que le roi me paraît aimable! pourquoi faut-il qu'il soit « d'un rang- si élevé !» M"» d'Artipny n'était point discrète, elle redit à d'autres filles de Madame la confidence de M"* de la Vallière. Le secret sortit bientôt de Saint-Cloud, il pénétra dans les cercles de la cour ; on en plaisanta devant le roi, qui désira connaître celle dont le cœur s'élançait ainsi vers lui. Louis XIV se fit montrer M"* de la Vallière en traversant l'antichambre de Madame; elle ne l'éblouit point, mais elle le charma. Cette jeune fille est blonde, très blanche, un peu marquée de petite vérole ; ses yeux bruns ont un regard languissant qui s'anime quelquefois et se remplit alors de sentiment, de feu et d'esprit ; sa bouche est grande, mais vermeille; ses dents sont blanches et bien rangées. La taille de M"® de la Vallière est médiocre et menue, elle boite un peu ; sa gorge est plate, ses bras sont minces: ce qui fait assez mal juger de ce qu'on ne voit pas. Tout cela ne forme point un ensemble parfait, aussi la nouvelle maîtresse du roi ne doit-elle nullement son triomphe à sa beauté; mais c'est un véritable prodige d'amabilité, d'esprit et d'instruction. Sa conversation, qui parvient à l'âme en même temps qu'à l'oreille, offre un mélange constant de charme et de solidité. Louis XIV ayant entretenu M"« de la Vallière dans l'antichambre, ne tarda pas de découvrir ces brillantes qualités, qu'il est fort en état de juger... Dès ce moment, l'espèce de reconnaissance qui l'avait

mlères impressions de l'amour. Le prince n'avait alors que quinze ans, la dame n'en avait pas moins de quarante-cinq... Mais telle est la puissance d'un premier amour, que celui-ci fut durable, et qu'en 166!, au milieu d'un sérail de cent beautés, Louis XIV laissait encore tomber quelques regards sur M"* de Beauvais devenue vieille et borgne par-dessus le marché.

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porté à voir la fille d'honneur se changea en amour bien prononcé. Ses voyages à Saint-Cloud se multiplièrent : cette assiduité fit dire à tout le monde qu'il était amoureux de Madame, et acheva de l'en persuader elle-même. Cependant Sa Majesté passait peu de temps avec Son Altesse Royale, tandis qu'elle s'arrêtait des heures entières dans Tantichambre ou dans la chambre des filles.

Pendant trois semaines que durèrent ces entretiens, le roi prit un goût très vif pour M^'*^ de la Vallière ; toutes les perfections morales de cette charmante personne s'étant développées en sa présence, il put étudier son cœur, grand, sincère, généreux : ce cœur qui, comme me le disait tout à l'heure Bussy, « veut que le corps auquel il tient aime quelque chose. » Sa Majesté eut mille occasions d'admirer l'âme aimante de M"° de la Vallière et l'absence de toute coquetterie qu'on remarquait en elle. Il vit enfin que la fidélité des attachements de cette demoiselle rendrait plus précieuse encore l'ardeur avec laquelle elle lui semblait devoir les ressentir.

Le roi, plus timide auprès de cette simple fille d'honneur, d'une noblesse peu illustre, qu'il ne l'avait été jusqu'alors avec des princesses, n'osait solliciter un aveu de l'inclination que les indiscrétions de ses courtisans lui avaient en quelque sorte révélée ; mais, cet aveu tant désiré, il l'obtint sans le recevoir au dernier voyage de la cour à Vincennes. Il se promenait tristement dans les bosquets du château, lorsque, croyant entendre les accents d'une voix qui retentissait délicieusement à son oreille, il s'approcha, sans être vu, du berceau d'où elle partait, et, caché derrière des massifs de rosiers, il recueillit un entretien enchanteur. Les causeuses étaient M"^''de la Vallière et d'Artigny. La première, qui ne se croyait pas si près de l'objet de son amour, en parlait avec un feu dont l'expression étincelait dans ses yeux.LouisXIV, peu habitué à dominer ses passions, ne put rester caché ; il se montra soudain, et, tombant aux pieds de sa maîtresse, laissa échapper un torrent de protestations et de serments. Les deux filles d'honneur, d'abord effrayées de

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cette brusque apparition, rougiront ensuite d'avoir été enloiulucs ; puis elles se calmèrent. M"" d'Artigny, trop belle pour accepter le rfMe secondaire qu'elle semblait destinée ù jouer, ou trop bien apprise pour rester en tiers dans une conversation qui n'est agréable qu'à deux, se relira doucement ; ni le roi ni M"*^ de la Vallière ne songèrent à la retenir.

Peu de jours après, les amants eurent une entrevue dans le parc de Versailles; déjà l'un et l'autre étaient bien fixés sur le sentiment qu'ils éprouvaient ; toutefois leur bouche seule l'avait confirmé. Le ciel était sombre et orageux ; Louis XIV, en passant la main sur son front, se plaignit du malaise que, depuis une dizaine d'années, lui faisaient éprouver les variations de l'atmosphère.

— Quoi ! sire, si jeune 1 dit la Vallière avec un accent ému ; que cela m'afflige !

— Ah I ce mot seul me soulage, répondit le roi en pressant doucement sur son cœur la fille compatissante. Que vous êtes bonne de vous intéresser à moi! Hélas! quoique prince et maître d'un grand empire, je ne mérite une telle sollicitude que depuis que je suis à vous.

— Sire, en laissant aller vers vous ce cœur que je n'ai pu retenir, je n'ai vu que votre personne, et j'aurais bien voulu me cacher toute la grandeur dont elle est environnée.

— N'est-elle pas à vos pieds ?... Mais cet éclair qui vient de traverser la nue vous a fait mal.

— Bien mal, sire ! il a doublé l'éclat de tous vos ordres, qui ne brillent que trop à mes yeux. . .

— Je vais les cacher. Oubliez, chère amie, oubliez Louis XIV, et ne voyez en moi que l'homme qui vous aimera toute sa vie.

— Toute sa vie!... Oui, j'ai besoin d'oublier que cette promesse m'est faite par ce jeune prince qui la fit déjà tant de fois à d'autres... Et M"« de la Vallière poussa un profond soupir.

— Ah ! combien j'ai de motifs de plus pour être fidèle à ee serment!

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