CHRONIQUES DE L ŒIL-DE-BOEUF
— Non, sire, non, vous en avez moins... la nature a fait si peu pour moi.
— Que dites-vous ! j'échangerais mon royaume contre un seul de ces regards.
— Vous auriez tort, sire, si tous vos sujets vous aiment autant que moi.
— Cet amour délicieux est la seule félicité dont je veuille m'enivrer... Mais, hélas 1 je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je jamais?
— Je ne sais... mais si le trouble de mon esprit continu, je serai bien à plaindre.
L'orage redoublait ; le vent, précurseur de ces roulantes détonations qui ébranlent la terre, agitait de plus en plus la feuillée : le roi proposa à M"» de la Vallière de rentrer au château. Retiré avec elle seule au fond d'un cabinetsouvent témoin des tendres entretiensde Louis XIII et de M"« de la Fayette, le royal amant entreprit beaucoup.
« De grkcejaîssez-moi croire encore à l'amour pur!... » lui dit M"« de la Vallière en se défendant. Et ses yeux, noyés de langueur, ne trahissaient que trop la faiblesse des résolutions opposées aux désirs de Sa Majesté. Malgré leur violence, Louis fut cependant touché de la prière de cette honnête créature ; elle remporta ce jourlà presque toute la pureté qu'elle avait apportée au rendez-vous de Versailles.
Le lendemain les amants se rendirent au même lieu ; mais le roi y trouva sa maîtresse tout en pleurs. Il s'était fait précéder par un magnifique cadeau, composé d'une paire de boucles d'oreilles, du prix de cinquante mille écus, d'un crochet et d'une montre estimés autant.
— Jô suis bien malheureuse! dit la tendre la Vallière en sanglotant. Sire, vous me mettez au niveau des femmes dont vous avez acheté la possession... Cette pauvre vertu qui se défend tant qu'elle peut d'une faiblesse qui me ravirait bientôt votre cœur, vous la prenez sans doute pour de la coquetterie intéressée ; vous attaquez avec des présents, comme un obstacle, un principe fondé sur l'hon-
CJinONIQUKS DE l'oEIL- DR-HOEUF JÔ)
luMir, moins, hôlas I que sur la crainte de vous perdre. — Chère domoisello, vous jujçez mal mes intonlions! ri'|i(indit Sa Majesté d'un ton où la tendresse était mêlée '\c liorté ; foi de prince, en vous envoyant ces bagatelles (pour cent mille écus de bijoux I), je n'ai voulu que vous <1 Miner une preuve de mon estime, et non pas mettre un [M IV à une félicité que je juge inestimable.
La conversation devint bientôt plus tendre: des baisers furent pris ; je crois bien qu'ils furent rendus. Mais le reproche de M"" de la Vallière avait porté coup : le roi immola encore ses désirs à une sorte de délicatesse qu'il n'avait jamais portée si loin.
Le jour suivant il n'en fut pas ainsi ; en général un amour vulgaire ne se possède pas longtemps, ce serait trop exiger que d'attendre plus de patience d'un amour royal. Cette troisième entrevue secrète eut lieu dans les appartements de Saint Gloud : M. le comte de Guiche fut chargé par le roi d'entretenir Madame, tandis que Sa Majesté restait près de M"« de la Vallière. Les autres filles d'honneur, qui ne pouvaient douter que leur compagne n'eût inspiré au roi le plus doux sentiment, se retirèrent l'une après l'autre : elles étaient habituées à cet acte de discrétion devenu mutuel parmi cet essaim de beautés... Ce n'est pas pour rien que les nobles familles de province envoient leurs demoiselles à la cour, on s'y forme vite et complètement.
Que dirai je de cet entretien décisif entre la fîUe d'honneur et l'amant couronné?... Cette pauvre vertu, qui s'était défendue tant qu'elle avait pu, expira sous le feu de mille soupirs... Ayez pitié de ma faiblesse, dit la Vallière d'une voix mourante... et le roi compta dans ses fastes une victoire de plus.
Notons, pour mémoire, que toutes les circonstances de la défaite de la Vallière m'ont été racontées par son indiscrète confidente : la petite d'Artigny ne m'a pas même fait grâce des plaintes arrachées à une virginité mourante, ni des consolations réitérées qu'il a fallu donner à celle qui la perdait... En vérité l'amie de cette chère enfant est
aussi trop diserte, avec moi surtout qui suis veuve et qui n'ai pas vingt-deux ans.