‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 70 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Versailles : projets d'embellissement dus à l'amour. — Le surintendant Fouquet ; courtisans de son coffre-fort. — Vers rongeurs-luisants. — Les louis d'or pour dessert. — Mot de La Fontaine à cet égard. — La Toison d'or de Corneille et les Saisons do Benseradc. — Fêtes d'Armide à Fontainebleau. — Le grand Gondé valet. — La Madeleine la Vallière. — Le ministre rival.

— L'homme au masque de fer. — Enfant trouvé parmi des ours.

— L'Actéon de la cour. — Explosion des amours du roi. — Fureur do Madame. — La jeune reine se fâche. — La reine mère prêche. — M"" de la Vallière se réfugie au couvent de Ghaillot. — Un moment de calme mystique. — Le loup parmi les brebis. — Le roi le veut : la favorite rentre dans le monde.

— Retour chez Madame.

J'ai parlé du château de Versailles, et j'y reviens à propos des grands projets que le roi a conçus pour l'embellissement de cette résidence. L'amour prête un charme à tous les lieuï ; l'amant de la Vallière, qui n'allait pas deux fois par an à Versailles, ne veut plus chasser maintenant que de ce côté. Toute la cour concevait très bien l'éloignement de Louis XIV pour une maison que Bassompierre appelait le chélif château ; elle ne se rend pas compte aisément de la préférence que Sa Majesté lui accorde aujourd'hui.

L'espèce de pavillon de chasse où le roi eut dernièrement avec sa maîtresse deux entrevues qui paraissent l'avoir attaché à cette maison, fut bâti par Louis XIII dans les bois qui avoisinent le bourg de Versailles '. Rien

1. Le nom de Versailles parait venir de Hngnes de Versaillis, seigneur du territoire où se trouve cette ville, La première men-

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de moins commode que ce pied-ii-lcrrc : les appartomcnlB en sont si resscrrôs qno, lors des parties de chasse du feu roi, les sci},'iu!urs do sa suite devaient coucher, partie dans un cabaret do roulicrs, partie dans un moulin ù vent, situés h proximité. Aussi Louis XIII no passait-il la nuit au chétif château que par extrême nécessité, et lorsque, excédé do fatij^'ue, ù la suite de ses longues courses dans la forêt de Saint-Léger, il ne se sentait plus la force de regagner Paris ou Saint-Germain. Louis XIV coucha plus rarement encore au pavillon de Versailles ; les routes qu'on a fait construire récemment, la vitesse des équipages de chasse et l'assistance des piqueurs gagés, ont rendu le courre si facile, que Sa Majesté peut toujours rentrer le soir au palais d'où elle est partie le matin.

On ne doit donc attribuer le nouveau goût du roi pour Versailles qu'aux charmantes émotions qu'il a éprouvées dans les bosquets de cette incommode bicoque qui va devenir un séjour enchanteur. L'architecte Leveau m'a montré hier les plans qu'il est chargé de mettre à exécution : c'est magnifique 1 c'est digne d'un grand règne, dont le faste est au surplus un des plus faciles attributs. Je présume que les travaux vont commencer immédiatement.

On remarque que depuis la mort du cardinal, le surintendant Fouquet ne traite plus aussi magnifiquement les nombreux courtisans de ses coffres-forts et de sa salle à manger. La Fontaine, qui déjeunait ce matin chez moi avec M""» de Courcelles, me disait que notre fastueux Plutus se montre de temps en temps modeste jusqu'à la simplicité, sobre presque jusqu'à l'économie. « Je m'en réjouis, ajoutait notre bon et naïf conteur ' ; j'aime M. Fouquet, et je suis affligé de le voir entouré journellement de vers rongeurs, qui, pour tout mérite, étalent devant lui un éclat pareil à celui d'une espèce de vers, plus utiles, peut-être,

tien qui soit faite, de ce lieu, c'est en 1037 dans une charte donnée par un Adim ou Eudes, comte de Chartres, au monastère de Saint-Pierre de la même ville.

1. Beaucoup des contes de La Fontaine étaient connus en 1661 quoiqu'ils n'aient été imprimés qu'en 1664.

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et qu'on voit briller le soir dans les buissons. Voulez-vous juger, poursuivit La Fontaine, jusqu'à quel point les cour, tisans sont insatiables ? Voici un nouveau trait qui le prouve. Le duc de la Feuillade disait l'autre jour, en dînant chez le surintendant, où je me trouvais : « Savezvous, marquis, que vous n'égalez pas encore en magnificence feu M. de BuUion. Écoutez une anecdote que je tiens de mon père ; c'est un exemple à suivre. Bullion,en 1639 ou 1640, ayant fait frapper, pour la première fois, des louis d'or, donna à cette occasion un grand dîner à huit ou dix seigneurs des plus distingués de la cour. Au dessert, l'honorable hôte eut la galanterie de faire servir trois vastes bassins remplis des pièces nouvellement frappées. C'était un plat recherché, morbleu 1 II fallait voir comme les illustres convives se hâtaient d'y porter la main. Bref, ils eurent en un instant fait passer les louis des bassins dans leurs poches ; et, de peur que M. de Bullion ne se ravisât, chacun, sans attendre son carrosse, se dépêcha de quitter la table et de regagner son hôtel. Le lendemain, il n'était bruit à la cour que de la courtoisie du financier... — Et des seigneurs, ai-je demandé à M. de la Feuillade, qu'en disait-on ? — Ma foi, mon cher La Fontaine, je n'en sais rien. — Je vais vous l'apprendre, monsieur le duc... On disait : « C'est ainsi que, pour se ven- « ger du mépris des grands, les gens de finance s'efforcent « de les rendre méprisables eux-mêmes, et se ménagent « les moyens de rire de leur avidité. »

Nous avions au déjeuner de M"^» de Courcelles, avec La Fontaine, le bon esprit du temps, Benserade et M''« Scudéry, qui en sont les beaux esprits. On a parlé, dans cette réunion, de la Toison d'or, comédie ' de Corneille, jouée dernièrement par les comédiens du Marais. « L'auteur

1. Cette pièce, assez médiocre, fut d'abord représentée dans une terre du marquis de Sourdan en Normandie, vers le mois de juillet 1660. Une chose à citer, c'est que le marquis entretint à ses frais, pendant deux mois, deux cents personnes pour exécuter l'ouvrage, et, durant huit ou dix jours, cinq à six cents gentilshommes pour le voir jouer.

CURONlUUliS D£ u'uBlL-DU-ltueUF b'M

I iiM . a dit avec fatuilé Benserade ; il serait forl à plainiltii s'il n'uvail que celte toison-là pour vêtir bu répula- I >i). » Ce bon mot du poète a fuit rire aux éclalB tous les -istunts, excepté notre cher contour, qui n'aime pas I l'on plaisantij sur (Corneille. € Parlons de vos SaisotUy sest écriéo M"*' Sciidôry en s'adrossant à Benscrado ; je uc connais rien de plus aimable, rien de plus gracieux. •v'u'en pensez-vous, La Fontaine ? — Ce que je pense du I) illet des Saisons ? a répondu celui-ci ; on y grelotte : c'est un hiver en quatre personnes, et monsieur serait bien heureux s'il avait seulement la Toison de Corneille pour échanlfer ses Saisons. » Ou peut juger si les rires ont recommencé, et do quel côté les rieurs se sont mis.

La cour est depuis huit jours à Fontainebleau, où je l'ai suivie. Les amours du roi et de M'i<^ de la Vallière sont restées jusqu'ici à peu près secrètes, quoique leur conclusion date déjà de trois semaines. Louis XIV est toujours dans l'irresse, et son bonheur reilue sur tout ce qui l'entoure.

Nous sommes enlacés dans une chaîne non interrompue de fêtes et de plaisirs. Hier nous eûmes une grande chasse, que les dames suivirent dans des espèces de litières construites à cet effet. Aujourd'hui la journée s'est écoulée en promenades à pied dans l'immensité d'une belle forêt où Ion avait placé partout des musiciens et préparé des collations qu'offraient d'empressés serviteurs habillés en faunes, en dryades ou en sylvains. Demain il y aura, dans un rond-point du parc, un carrousel, galante image de ces vieux tournois où le sang des preux se mêlait trop souvent à la poussière du champ. Chaque soir, de mélodieux concerts retentissent sous la voûte des allées qui bordent le canal ; tandis que des dames, aussi élégamment que légèrement vêtues, parcourent les gazons sous la protection de cent gentilshommes assidus et à la lueur des (lambeaux, dont la flamme se répète au loin dans les ondes.

Lundi, au commencement de la nuit, qui n'avait pu

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envelopper, les jardins, les cours et le parc du château tant les lumières y avaient été prodiguées, une barque élégante glissait doucement sur le canal, aux yeux de toute la cour réunie, comme une ceinture vivante, autour de cette pièce d'eau. Près d'une table disposée sur le flottant édifice, étaient assis le roi, les deux reines, Madame et la tendre la Vallière, qui, par son empressement respectueux auprès de Marie-Thérèse, semble vouloir lui rendre en égards ce qu'elle lui enlève en plaisir. Derrière Leurs Majestés se tenaient M. le duc de B -aufort, premier maître d'hôtel, et, qui voudra le croire? M. le prince. Ce grand homme, essayant de regagner par la servilité la faveur qu'il a perdue par la rébellion, recevait les plats, les posait lui-même sur la table, et, dans son zèle sans mesure, échangeait sa noble épée contre la serviette d'un valet.

Mais voici bien autre chose : Brienne, le plus étourdi de tous les soigneurs de la cour après Cavois et Peguillin est venu tout à l'heure gratter à ma porte pour me raconter une aventure qui lui est arrivée ce matin même. « J'ai promis au roi de n'en parler à qui que ce soit, m'a-t-il dit ; mais vous, comtesse, vous êtes la discrétion personnifiée, et ce n'est point divulguer un secret que de vous le faire partager. D'ailleurs, vous le savez, il ne dépend pas de moi que nos deux cœurs n'en fassent qu'un...

— Dites, dites toujours, ai-je répondu au jovial secrétaire d'Etat.

— Imaginez-vous, belle dame, a-t-il repris, que je me sentais une sorte de velléité de faire un peu la cour à M"« de la Vallière, fille d'honneur de Madame. Quand je passais dans l'antichambre de Son Altesse Royale, je disais toujours à cette aimable personne quelquesdouceurs qui n'étaient pas trop mal reçues. Or, hier je causais chez Madame, avec M"" de la Vallière, quand le roi se montra tout à coup. Il s'informa brusquement de ce que nous faisions là.

« Sire, répondis-je, je demandais à mademoiselle la permission de la faire peindre en Madeleine par Lefebvre.

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— En Madoloiiio ! à quoi bon ? répliqua Sa Majesté d'un ton brof.

— C'est que madomoiseUe a des traits grecs qui me plaisont fort, cl que sous co costume...

— Il vaut mieux la faire peindre en Diane ; elle est trop jeune pour ôlro représentée en pénitente.

€ Je compris ce que cela signifiait ; j'avais, sans m'en douter, chassé sur les terres de Sa Majesté ; et malgré l'air virginal de M"« de la \'allière, je pensai qu'elle ne ressemblait déjà pas trop mal à la Madeleine... au repentir près.

« Je me rendais ce matin au conseil, assez inquiet de la suite de tout ceci, lorsque le roi, sortant de sa garderobe, est venu à moi et m'a poussé dans le cabinet de Théagène et Chariclée, dont il a fermé la porte au verrou.

« Brienne, m'a-t-il demandé ensuite d'un ton sérieux, l'aimez-vous ?

— Qui, sire ?

— Eh 1 vous me comprenez de reste... elle. M'*" de la Vallière ?

— Sire, pas encore tout à fait; mais mon amour n'était pas loin d'éclore si...

— Si vous n'étiez pas marié, alliez-vous dire.

— Je prierai Votre Majesté de remarquer que je vis à la cour...

— Allons, l'aimez-vous ? Ne mentez pas.

— Sire, je vous jure que je n'en suis point encore amoureux.

— Gela suffit... Je vous crois.

— Ah ! sire, ai-je dit alors en faisant un gros soupir, lie vous plaît encore plus qu'à moi.

— Oh bien 1 que je l'aime ou non, coupez court à votre Inclination ; laissez là son portrait, et je vous en saurai

— Mon cher maître, me suis-je hâté de répondre en

accolant la cuisse du roi, de ma vie je ne dirai un seul mot à cette demoiselle ; que Votre Majesté daigne me parai

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donner une faute involontaire et ne jamais se la rappeler.

— Je vous le promets, a vivement reparti cet excellent prince en me tendant sa main que j'ai baisée, mais tenez votre promesse, et gardez le secret sur l'objet de notre entretien.

— Votre Majesté sait qu'elle peut se reposer sur ma foi.

— Ah ! mon cher comte, a dit le roi comme par réflexion, il ne faut pas, ainsi que vous le faisiez à l'instant, parler avec légèreté des devoirs du mariage.

— Hélas 1 Votre Majesté a grandement raison ; c'est bien assez qu'on ne puisse pas toujours se garantir de manquer à ces vénérables devoirs. »

J'ai ri de bon cœur de l'aventure de Brienne, et il en a ri avec moi parce que le danger est passé ; mais il faut convenir que cet étourdi est fort heureux d'en être quitte à si bon marché, car les rois ne sont pas ordinairement disposés à ménager ceux qu'ils soupçonnent de soupirer conjointement avec eux pour un même objet.

Une singulière nouvelle, débitée à l'oreille, vient de se jeter à la traverse des plaisirs de la cour : un personnage, que l'on doit juger important d'après les précautions dont il est l'objet, a été conduit, dans le plus grand secret, aux îles Sainte-Marguerite, sur les côtes de la Méditerranée. C'est un homme d'une taille élevée, admirablement bien fait et couvert de riches habits... Quant à ses traits, on n'en peut rien dire ; le mystérieux prisonnier a la figure cachée par un masque de velours à mentonnière d'acier qui lui permet de manger, et qu'il ne quitte que la nuit. L'homme au masque de fer, c'est ainsi qu'on l'appelle, a le ton fier, la parole élevée ; tout ce qui l'entoure, le gouverneur lui-même, lui parle avec respect et découvert. Le roi a défendu qu'ori s'entretînt de ce captif, dont précisément chacun brûle de parler. M'"' de Montausier, qui avait hasardé ce matin une question sur lui en présence de Sa Majesté, a vu se froncer le sourcil royal, plus redoutable pour nous que ne l'était pour les anciens le sourcil de Jupiter. On assure que le commandant des îles Sainte-Marguerite a l'ordre de tuer son prisonnier s'il par-

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venait à ho découvrir... Kt l'on no pont deviser ià-tleisus ; on vérité, c'est le i)upplice de Tantale.

Pour détourner l'attention des courtisans, trop occupés de rhomme au masque de fer^ le roi s'est fait présenter à sou lever un unTanl sauvage, trouvé parmi les ours près de Kowno, on Lilhuanio, et envoyé à la reine mère par l'ôvêque de Vilna. Cet enfant, du sexe masculin, fuyait avec les petits d'un ours, auxquels des soldats donnaient la chasse ; saisi par un coureur habile, il fit entendre une sorte de hurlement pareil à celui des animaux avec lesquels il vivait : c'était là tout son langage. Au moment où l'on expliquait au roi les moyens qu'on se propose d'employer pour élever cet individu et lui apprendre à parler français, le comte de Bussy est entré dans les appar^ temeiits. « Quoi 1 s'est-il écrié, ce petit garçon si gentil, « si doux, a vécu jusqu'à présent parmi les ours, et l'on « veut le former à nos manières ? Quel joli naturel on va « gàler / » Le roi n'a pas goûté cette plaisanterie ; on craint qu'elle ne diminue encore le crédit du mestre de camp général *, déjà mal noté à la cour pour ses épigrammes et ses malignes chansons.

Je viens de voir Brienne, qui passait tout droit devant la porte de mon appartement.

— Ecoutez donc, monsieur le comte, lui ai-je dit, entrez, je vous prie, vous avez à compléter le récit de l'autre jour.

— Mais, comtesse, je ne crois pas, il me semble que je vous ai tout dit.

— Non vraiment, vous ne m'avez pas encore appris que M"* de la Vallière a été peinte par Lefebvre.

— En Diane, je parie ; c'était le projet du roi.

— Gomme vous dites, le peintre l'a représentée dans 'un joli paysage ; près d'elle est un Endymion, qui ressemble beaucoup à Sa Majesté.

I 1. Le comte de Bussy-Rabutiu était mestre do camp g^éaéral de la cavalerie légère, ce qui équivalait au çrade de colonel général de nos jours.

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— Allons, le voilà qui se décèle lui-même.

— Et dans le lointain... Oh ! mais c'est là le plus curieux.

— Eh bien, comtesse, dans le lointain ?

— Lefebvre a peint un Actéon avec des cornes d'une longueur démesurée...

— La drôle d'idée !

— Et cet Actéon, devinez qui c'est ?

— En vérité, je ne sais...

— C'est vous, monpauvre comte, et jamais ressemblance ne fut plus frappante,

— Eh 1 je ne le sais que trop, morbleu 1

— J'aurais gagé que vous aviez une raison pour ne pas entrer ce matin chez moi.

— Sans doute, ce sont de ces traits qu'on n'aime pas à divulguer... Convenez, comtesse, que le tour est sanglant, moi qui me suis si bien conduit avec lui.

— Que voulez-vous, c'est là de la gaieté de cour... Dans ce pays, on ne rit que de ce qui pince ou égratigne.

— Tenez, madame, Bussy a raison, avec ses couplets satiriques ; il se venge au moins de ceux qui le molestent, et s'ils l'égratignent, il les écorche. Ma foi^ c'est de bonne guerre...

Le comte s'éloigna en grommelant.

Le secret des amours du roi a fait explosion ; la Discorda secoué son flambeau sur la cour... Le feu est à Sainte Cloud, au Louvre, au Palais-Royal. Madame se croyait toujours aimée du roi ; un échange de petits vers entre la princesse et Sa Majesté durait depuis plusieurs mois ; et, circonstance très plaisante, ces douceurs rimées sortaient de part et d'autre delà fabrique du marquis Dangeau, qui faisait ainsi les demandes et les réponses. Je ne sais pas au juste jusqu'à quel point de l'intrigue ce faiseur d'hémistiches serait resté l'intermédiaire des deux illustres personnages, si la glace n'eût pas été rompue violemment. Madame avait bien entendu dire tout bas quelque chose des amours du roi et de M"«de la Vallière;mais elle ne croyait

ClIllOMyUES DE L'uilL-UE-bOJXl ')i.')

pas un mot de cos propos, no pouvant s'imaginer que Sa Majesté prôfôrAt une fille obscure qu'elle trouvait sansfçrâco, sans beauté, h elle, princesse née sur un trône et douée de toutes les perfections du corps et de l'esprit. Il a fallu céder à l'évidence ; et l'on rapporte que Madame, étant entrée la semaine dcrnièro dans l'appartement de ses filles, à une heure où le roi y était, a trouvé cette évidence si démonstrative qu'elle n'a pu se refuser à son témoignage.

Soudain la princesse, peu inquiète de l'effet que pourraient produire ses emportements, a quitté Fontainebleau sans prendre congé ni du roi, ni des reines, ni de Monsieur', et, retirée à Saint-Gloud, elle a fait retentir le château de ses plaintes, do sos clameurs, quelques-uns disent de ses vociférations. Madame est fière, glorieuse... « Quoil s'est- « elle écriée, préférer une petite bourgeoise de Tours, laide € sèche, boiteuse, à une fille de roi, faite comme je le suis ; « il faut qu'il manque de délicatesse, dégoût.»

Les gens réservés prétendent que la plaignante ne regrette absolument que les petits vers du roi, qu'elle aimait à lire, et auxquels Son Altesse Royale se plaisait à répondre ; pour mon compte, je veux croire qu'elle ne perd que cela. Mais M""® de Soissons, qui, de son propre aveu, est privée d'une possession plus réelle par la nouvelle inclination du roi, excite à toute heure Mac/ame, et fait dégénérer son exaltation jalouse en véritable fureur. Croiraiton que l'irritée Henriette a porté le délire jusqu'à se plaindre aux reines de l'intrigue du roi avec la Vallière, sans considérer qu'il est difficiled'expliquer celte conduite autrement que par un transport jaloux? Aussitôt un déluge de reproches, de réprimandes et même de qualifications aussi crues * qu'injurieuses est tombé sur la pauvre fille d'honneur, de la part de la jeune reine ; Anne d'Autriche y a joint, avec toute l'aigreur d'une âme dévote courrou-

1 1. Mario-Thérèse était douce, maissabile s'irritait aisément quand il s'asi^issait des maîtresses du roi. Les épithètes arrivaient alors abondamment sur ses lèvres, elle ne les choisissait point, et les

I noms de cat..., de put..., desal..., venaient communément se ranger dans son discours.

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cée, bon nombre de prédications, assaisonnées de menaces fort dures. La pauvre fille, humiliée, éperdue, tout en pleurs, s'est jetée dans le premier carrosse venu, et s'est fait conduire au monastère de Chaillot. La supérieure, qui voit de loin, s'est empressée d'ouvrir lesbras à cette pécheresse éplorée ; la grille du cloître s'est refermée sur elle. Mais je connais le roi ; la réclusion de l'intéressante personne ne se prolongera pas.

Louis XIV n'a pas tardé d'apprendre la retraite de M^'« de la Vallière, et les reproches peu mesurés qui l'ont déterminée. Après s'être emporté avec moins de ménagement encore contre la reine, le roi a volé à Chaillot ; quelques vieilles nonnes, peu ambitieuses de plaire aux puissances de la terre, ont voulu arrêter Sa Majesté à la fermeture du parloir ; mais la supérieure, mieux apprise, a jugé que la grille d'un cloître devait céder au moindre attouchement du sceptre ; Louis est parvenu dans l'intérieur du couvent.

M"" de la Vallière, retirée au fond de la cellule qu'on lui avait donnée, était loin de penser que son illustre amant songeât à s'introduire dans ce séjour de la pénitence Assise près d'une petite fenêtre ouvrant sur les jardins, elle rêvait profondément et soupirait quelquefois, tandis que le vent agitait avec un léger bruit les pampres enlacés autour des barreaux de sa croisée. Le chagrin amer de la nouvelle recluse s'était un peu calmé ; il semblait sommeiller dans le sein de cette mélancolie qui, comme une autre atmosphère, enveloppe en quelque sorte les habitants du cloître. L'âme candide de M"« de la Vallière, créée pour les douces impressions, se laissait aller à cette calme félicité ; elle croyait dévotement aux ressources de la prière, et se flattait d'oublier les éclatantes séductions du monde, qui bientôt ne lui apparaîtraient plus que dans le lointain de sa pensée.

Tout à coup un bruit confus de pas et de voix se fait entendre dans le long corridor ; ces voix, ces pas, ce sont ceux d'êtres virils qui pour la première fois pénètrent dans

CIlUONiyUE.S DE I.\)KlL-Dli-DUBUi' 5'l7

eut aHile de la ch.iatoté ou du repentir. La Vallicre a re- (M)iinuios accentsduroi.dontle souvenir s'était un moment issoupi en elle... (]'on est fait, son c(eur palpite, la grAoo s'ôloijçno ; l'amour profane se rallume.

— Mon Dieu 1 ayez pitiô do moi, dit la pauvre fille on (•^nbant h genoux au moment où la porte do sa cellule s'ouvrait avec fracas.

— Venez, mademoiselle, s'écria Louis XIV, qui parut (levant sa maîtresse ; vener., le ciel ne vous appela point dans ce couvent, et je ne souiïrirai pas que la crainte vous y retienne.

— Sire, il est vrai, la crainte de déplaire à d'augustes personnes m'a fait chercher un refuge dans celte maison ; mais j'y resterai maintenant pour obtenir, hélas I le pardon de mes fautes.

— Non, mademoiselle, non, n'espérez pas que j'y consente ; nuls vœux ne vous attachent au cloître... Je ne viole en rien les lois ecclésiastiques en venant vous en tirer î vous êtes à moi, vous me suivrez.

— De grâce, sire, ne m'exposez pas de nouveau à la juste colère de la reine...

— La reine I répéta Sa Majesté avec un bruyant éclat de voix, elle sait qu'elle est aussi ma sujette... Sa colère se taira.

— Je vous en supplie, ô mon roi 1 laissez-moi dans ces lieux pleurer mon innocence, et reconquérir du moins la paix de l'âme.

— Mademoiselle de la Vallière,je vous ai priée de me suivre, maintenant je vous l'ordonne.

La jeune pénitente cessa de répliquer; l'abbessela releva, et l'aida à marcher jusqu'au carrosse du roi. Ce prince remercia M""^ de Ghaillot avec le ton rempli de charme qu'il sait si bien prendre quand sa volonté n'est pas contrariée ; Sa Majesté pria en outre cette dame d'user sans réserve des droits qu'elle s'était acquis à sa reconnaissance... Nous verrons si le pape confirmera ces droits-là.

M"^ de la Vallière trembla quand elle vit que son amant la conduisait au Palais-Royal ; le roi s'aperçut de ce mou-

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vement de frayeur. « Soyez tranquille, chère demoiselle, « lui dit-il, vous serez reçue comme vous devez l'être. » Arrivé au palais, Louis XIV marcha droit à l'appartement de sa belle-sœur, affectant de donner la main à sa maîtresse.

— Madame, dit le roi d'un ton poli mais impérieux, je vous recommande très instamment mademoiselle.

— Oui, sire, répondit la princesse, je ne la regarderai plus que comme une fille à vous.

Tous ces détails de l'explosion des amours do M''^ de la Vallière m'ont été redits par M""" de Ghoisy, ma parente, qui, depuis le voyage de Fontainebleau, est fort avant dans les bonnes grâces de la favorite, et qui n'est pas plus discrète que la petite d'Artigny.

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