‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 71 sur 91 · FIN DE · texte numérisé non relu

FIN DE

Fête magnifique donnée par le surintendant à sa terre de Vaux

— Jalousie du roi. — Colbert, juge sévère de Fouquct. — Courtisan dénonciateur. — L'écureuil. — Colère de Louis XIV. — Il veut faire arrêter Fouquet au milieu de la fête. — Première représentation des Fâcheux de Molière. — Chapelle veut s'en donner les gants : mot malin de Molière. — Une bourse à chaque convive. — La saignée, la lancette cassée et le coup de pied au derrière. — Conversion des protestants ; lesbonbons et le fouet.

— Voyage de Nantes. — Bœuf à la mode royal. — Le cocher grand seigneur. — Apollon brodé. — Château de Nantes : comment le roi y est logé. — Fouquet et sa fièvre tierce. — Les jeunes insulaires, leur danse, leur costume, leurs charmes. — Mises à répreuve parles courtisans. — Arrestation de Fouquet et de ses commis ; exil de ses parents. — Le dévouement rétribué du duc de la Feuillado. — Le duc de Gesvres au désespoir de n'avoir pu arrêter son ami. — Archives de Fouquet. — Pensions qu'il faisait à ses amis de cour. — Journal des galanteries du surintendant. — Beautés qu'il a achetées, leurs lettres, leurs portraits, échantillons de leurs attraits. — Fouquet à la Bastille.

— Cour de justice pour le juger. — Insulte faite à Londres à

CiiuoNiguES DU L'uE:tL*i)i:-o«:uF ôi')

rainhassiulnui' (lo France par celui (rUspaKiic. — Culbcrt contiiMeuf giSiiéral. — Ln friilillnntc duchcs»c «le Chevrousc— Naiasiincc du Dauphin — Fabcrt et lo cordon bleu.

Le suriatendanl Kouquet n'a pas persévéré dans les projets de rcfonnû que la Kontaine croyait avoir aperçus on lui : soit qu'il ait été jaloux d'atteindre la ma-^nifîcence de M. de Ikillion, que le duc do la Fcuilladc lui a proposé pour exemple, soit que ce ministre se croie obligé de continuer les réjouissances qui se sont perpétuées à la cour depuis lo mariage de Monsieur^ il donna cette semaine une fêle enchanteresse à son château de Vaux; j'y ai assisté. Rien d'aussi brillant, d'aussi riche, d'aussi lumineux ne s'élait oncorj vu; le roi lui-mèmj en a été ébloui; on ajoute que Sa Majesté en a témoigné son mécontentement. Louis XIV n'aime point en général tout ce qui tend à établir avec lui une rivalité de faste et d'éclat : c'est une faiblesse qu'il faut excuser chez un jeune prince à qui Mazarin n'apprit à voir la grandeur que dans les pompes du trône et dans la soumission des sujets.

Ici naît l'occasion de dire que M, Colbert ruine secrètement le crédit du surintendant Fouquet, non, comme plusieurs personnes le prétendent, qu'il aspire à prendre sa place, mais parce que tout ce qui blesse l'ordre, l'économie, la régularité déplaît à cet esprit méthodique et calculateur M. Colbert ne hait point lapersonne de M. Fouquet, mais il déteste ses désordres, sa générosité sans fruits, ses prodigalités sans bornes, dont il aperçoit la funeste conséquence à la gêne extrême de l'Etat, et aux nouvelles charges qu'il faut imposer journellement à la nation. Or qui veut atteindre un but ne peut pas toujours choisir les moyens d'y parvenir. Les principes sévères que M. Colbert développe auprès du roi en contrôlant par son ordre les comptes et les opérations du surintendant tendent à s'appuyer de toutes les preuves qui peuvent les justifier. Ce vérificateur travaille en comptable scrupuleux, on dirait qu'il agit en ennemi.

Mais si M. Colbert n'est pjur ^L Fouquet qu'un juge

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austère, il est environné d'observateurs plus malveillants. Pour l'honneur de la noblesse, je ne nommerai point le seigneur qui, pendant les fêtes de Vaux, fit remarquer au roi que le surintendant a fait sculpter parmi les ornements d'architecture deson palais un écureuil avec cette devise: Quo non ascendant ? (Où ne monterais-je pas ?) Le gentilhomme poussala complaisance jusqu'à traduire la phrase latine. Sa Majesté, qui jusqiv'alors ne s'était montrée que mécontente, parut irritée et ne parla qu'avec hauteur à M. Fouquet. Peu d'instants après la remarque envenimée du courtisan, le roi rencontra la reine mère dans les jardins...

— Avez-vousvu, madame, lui dit-il en l'abordant, le luxe insolent de cet homme ? Souffrirons-nous donc plus longtemps les exactions de tous ces partisans et ne leur feronsnous pas rendre gorge?

— Quelles réflexions, mon fils, au milieu d'une réjouissance donnée pour vous plaire I

— Qu'importent ses cajoleries? Son faste me gêne, me blesse... Avez-vous l'idée, madame, d'un tel orgueil: prendre pour devise... Où ne monterais-je pas /... Vive Dieu ! le drôle cessera de monter, car je lui couperai les jambes. Ce soir à la nuit je le fais arrêter. ..

— Ah 1 mon fils, que dites-vous ! quoi 1 lorsque vous voilà chez lui...

— C'est bien chez moi ; tout ce que Fouquet possède, il me l'a volé.

— Calmez-vous, sire, renoncez pour le moment à votre projet, il ne vous ferait point d'honneur... il nuirait à votre gloire.

— A ma gloire 1... eh bien 1 madame, à votre sollicitation, j'ajourne la punition de ce financier ; mais, je vous le dis, il ne portera pas loin l'impunité et expiera bientôt son luxe insolent.

Cependant Fouquet, bien éloigné de prévoir son sort, s'évertuait à multiplier les plaisirs autour de la famille royale. Molière avait composé tout exprès pour les fêtes de Vaux la comédie des Fâcheux, ne se doutant pas que

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le jour (le la promièro reprôsontalion de cet ouvraj,'0 Fouquct aurait plus de fAcheux à son château qu'il n'en est montré dans la pièce. Cette nouvelle production du poète à la modo a fait rire la cour de bon cœur : l'excellent comique, rin(rif:^uo ini^énieuse, les caractères fidèles et la critique exquise qu'on remanpie dans les F,lc/jef/x ne laissent pas soupçonner cjue tout cela ait été conçu à la hâte ; pourtant cette comôdie a été faite, apprise et représentée en quinze jours. II s'est passé après le spectacle une scène impromptu qui a fait rire encore, mais aux dépens du pauvre Chapelle, homme de beaucoup d'esprit, peu habitué ù ce genre de déconvenue. Ce poète aimable s'était vanté pendant toute la représentation d'avoir travaillé à la pièce qu'on accueillait avec tant de faveur, c Comment trouvez- « vous noire comédie? demandait-il à celui-ci. Convenez « que nos Fâcheux sont bien plaisants, » disait-il à celuilà. La vérité est que Chapelle avait fait une scène dont Molière n'avait pu conserver un seul mot. L'auteur unique apprit en rentrant qu'il était désemparé de la moitié de sa gloire par son prétendu collaborateur. « Ah ! mon « ami, lui dit-il devant tout le monde, cela n'est pas bien; < mais je t'aime, et je ne te jouerai pas le tour de montrer « à ces messieurs la scène que tu avais faite. » Là-dessus les éclats de gaieté de recommencer et Chapelle de se perdre dans la foule.

Le lendemain, au moment où tous les seigneurs et les dames prenaient congé de M. Fouquet en le comblant de félicitations sur ses fêtes, où pendant trois jours le plaisir s'était produit sous toutes les formes ; en ce moment, dis-je, le duc de la Feuillade s'approcha du surintendant: « A merveille, marquis, lui dit-il, l'idée est délicate, char- « mante, sublime... » Je ne compris rien à cet éloge inachevé ; mais on m'apprit en route que chaque seigneur en prenant possession de la chambre qu'il venait d'occuper au château de Vaux y avait trouvé une bourse remplie d'or. Je sus aussi qu'aucun de ces messieurs n'avait oublié de l'emporter.

Le roi est toujours amoureux fou de M'*«de laVallière:

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il faut qu'il y ait bien des voluptés cachées sous ces voiles qui ne trahissent que des formes grêles et maigres. Hier, la cour étant à Saint-Germain, la favorite fit une chute de cheval à la chasse, et l'on craignit les suites de cet accident. Louis XIV paraissait désespéré : il voulut assister à la saignée de pied qui fut ordonnée par le médecin. Le jeune chirurgien chargé de pratiquer cette facile opération, intimidé peut-être par la présence du roi, eut le malheur de casser sa lancette dans le pied de la malade, « Maladroit butor 1 » s'écria Sa Majesté; et la botte royale, non moins rude que celle d'un vil piqueur, envoya tomber au bout de la chambre le pauvre chirurgien, qui, craignant la récidive, se releva bien vite et disparut. Un nouvel Esculape déclara que cela n'était rien : il retira le bout de lancette, fît la saignée, et sortit aussi satisfait de son succès que l'autre opérateur devait être mécontent de son échec. Les ambassadeurs des diverses cours, qui ne sont pas obligés de flatter le roi de France même dans ses fautes ont trouvé le coup de pied un peu oriental. Je suis tout à fait de leur avis et le peuple aussi.

On crie, mais tout bas, contre un arrêt du conseil qui porte que, dans le but de pousser, autant que possible, les protestants à se convertir au catholicisme, les garçons âgés de quatorze ans et les filles âgées de douze pourront abjurer sans l'aveu de leurs parents. Le même arrêt autorise les mineurs déjà convertis à se marier contre le consentement de leurs pères et mères. Je suis bonne catholique, mais cela me paraît fort. On s'était contenté jusqu'ici de procéder aux conversions par l'adresse, la ruse, la subtilité : les bons jésuites surtout avaient fait de véritables chefs-d'œuvre d'habileté séductrice auprès des enfants. Il est impossible de dire avec quel tact, quelle finesse de transition ils faisaient passer ces jeunes néophytes des caresses aux menaces, des bonbons au fouet... Il eût fallu, je crois, s'en tenir là.

Je n'ai pas trouvé depuis quinze jours un seul petit fait à noter : le roi, avec le projet apparent de présider les

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états do Rrotajjno, mais réellomenl pour faire arrêter le surinloiidaiit et s'umparer do Bclle-Isle, s'était rendu à Nantes, d'où Sa Majesté ne revint qu'avanthicr. I^es reines, retirées dans Icuroratoire, ne recevaient point durant ce voyage ; Paris et la cour étaient tristes pendant la seipaino sainte. Le mouvement et le bruit sont revenus avec notre aimable souverain, mais quelques nua},'es se mêlent à la gaieté qu'il a ramenée. L'emprisonnement d'un homme de l'importance du ministre Fouquet ne pouvait manquer de produire une vive sensation. Ce coup d'autorité a même fait murmurer, et les étrangers ont été jusqu'à blâmer hautement l'action d'un grand prince descendant à la ruse pour s'assurer d'un de ses serviteurs.

Brienne, qui a tout à fait oublié ma petite espièglerie de Fontainebleau, est venu ce matin me demander du chocolat, que ma femme de chambre fait à merveille. « Volontiers, ai-je répondu au comte, mais à condition « que vous me ferez le récit bien circonstancié de ce qui € s'est passé dans le voyage de Nantes. » Le marché a été conclu.

Le roi est parti de Saint-Germain accompagné de M. le prince, de M. le duc de Saint-Aignan, premier gentilhomme de la chambre ; de M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes en quartier; du maréchal de Villeroy, de M. le duc de Beaufort, premier maître d'hôtel ; de Péguillen et de plusieurs autres seigneurs. Sa Majesté eut la singulière idée de faire la route à franc étrier ; mais la partie de sa personne qui se trouvait le plus immédiatement intéressée dans l'exécution de ce projet ne put soutenir l'épreuve jusqu'au bout : il fallut recourir à un carrosse, et comme il n'y en avait point à la suite on dut prendre celui de l'évêque d'Angers. Une nouvelle mésaventure fut alors la conséquence du zèle moins heureux qu'empressé de M. de Beaufort, qui, ayant voulu servir de cocher à Sa Majesté, eut l'honneur de verser le roi de France dans un fossé. Le duc de Saint-Aignan a fait une description en vers du voyage de Nantes: c'est de la poésie de grand seigneur ; l'auteur s'est conduit sans façon

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avec le dieu du Pinde. Pour la gloire des premiers gentilshommes de la chambre présents et futurs je ne copie point la narration rimée de M. de Beauvilliers.

Le roi était descendu au château de Nantes, vieil édifice dont la construction date du temps des croisades au moins. Sa Majesté n'occupait pas un appartement, mais une seule chambre, à laquelle on arrivait par une terrasse découverte garnie de ces giroflées qui poussent d'ellesmêmes sur les vieilles murailles, et aboutissant à un corridor fort étroit pratiqué dans l'épaisseur du mur. C'était là l'antichambre. Le duc de Saint-Aignan s'y tenait assis sur une chaise de paille, ainsi que Rose, secrétaire du cabinet. Dans la pièce voisine on voyait la toilette de Sa Majesté, une grande table couverte de papiers, quelques chaises sur lesquelles étaient jetés pêle-mêle les habits du roi, et un vilain lit de damas jaune ordinairement fort en désordre, parce que les valets de la chambre n'avaient la permission de le faire qu'en l'absence de Sa Majesté.

Cependant le roi paraissait prendre un vif intérêt à la santé de M. Fouquet, qui était arrivé à Nantes avec une fièvre tierce : il envoyait tous les jours Brienne auprès de ce ministre pour s'informer de son état et lui en rendre compte. Trompé par ces marques d'attention, le pauvre surintendant, que ses amis avaient averti des risques que courait sa liberté, finit par ne plus croire au danger qu'on lui faisait pressentir, et poussa même l'erreur jusqu'à se flatter qu'il conservait assez de pouvoir pour faire arrêter M. Colbert. Ainsi rassuré sur son avenir et guéri de sa fièvre, il voulut voir danser des paysannes de Belle- Isle qui étaient venues complimenter leur seigneur et M'"^ la surintendante. A demi couché sur son lit, enveloppé de sa robe de chambre et le dos appuyé contre une pile de carreaux de damas vert, le convalescent fit ouvrir la porte de la salle où se trouvaient ces villageoises, dont les pas vraiment gracieux le charmèrent. Ces jeunes insulaires, toutes fort jolies, étaient habillées d'écarlate avec des bandes de velours noir cousues en zigzag au bas de leurs jupes, qui, généralement courtes, découvraient à

CHitONigUEâ DE L ueiL-OE-DCBUF OÔJ

iDoilié <icH jamboit bien tournées et d'assez pclitH pieds. Ces lillottos portaient dos corps très étroits auxquels s'attachaient do petites mnnches amarantes aussi garnies de velours noir mêlé d'or et lon^çucs do quatre ou cinq travers de doif^t au plus ; elles avaient la porge et les bras nus. Enfin des yeux vifs, un teint animé, des dents blanches et cet embonpoint qui annonce une santé llorissante, donnaient à ces danseuses un air mutin, agaçant. Plusieurs jeunes courlisans ont assuré depuis que cette enseigne ne trompait point.

Le lendemain du jour où M, Fouquet s'était amusé de ce ballet champêtre, il dut revenir cruellement de sa sécurité prématurée. Il venait d'assister au conseil, durant lequel Sa Majesté lui avait adressé souvent la parole et s'était fait donner par lui plusieurs renseignements qu'elle craignait de ne pouvoir obtenir plus tard. Le surintendant, entouré de plusieurs gentilshommes, touchait le marchepied de son carrosse, lorsque d'Artagnan, souslieutenant de mousquetaires, se présenta devant lui.

— Ce n'est pas là, monsieur, qu'il faut monter, dit cet oflîcier, mais dans cette chaise aux portières grillées que vous voyez à quatre pas.

— Quoi donc? que signifie ceci? répondit Fouquet pâle et tremblant.

— Que je vous arrête au nom du roi.

— Le roi est bien le maître, répliqua |le surintendant déjà remis, mais j'aurais désiré pour sa gloire qu'il eût agi plus ouvertement.

Pendant que cette scène se passait au pied de l'escalier du château et que la foule des seigneurs dont M. Fouquet était environné se dissipait sans qu'aucun d'eux lui eût dit un seul mot. M. de Boucherat était chez ce ministre et faisait main basse sur tous ses papiers. On le fouilla lui-même, et dans l'une de ses poches se trouvèrent pour treize ou quatorze cent mille livres de rescriptions des aides avec la racoanaissanca dune somme de sept cent raille livres dont il avait fait le dépôt entre les mains de M. Ghanut.

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Dans la journée le grand prévôt de l'hôtel arrêta les commis qui avaient suivi à Nantes M. Fouquet. Tous les parents du surintendant eurent part à sa disgrâce : M. de Béthune, son gendre, fut exilé avec sa femme ; l'archevêque de Narbonne, l'évêque d'Agde, l'abbé Fouquet et l'écuyer du roi, frères du ministre disgracié, furent également envoyés en exil.

Le duc de la Feuillade ayant appris l'arrestation du surintendant jeta les hauts cris et dit qu'il resterait son ami à la vie et à la mort. Mais appelé devant le roi pour s'expliquer sur ces grands témoignages d'attachemeçtjCet ami si dévoué, si chaud ne fut plus qu'un véritable Pasquin, qui, plaisantant sur ce qu'il avait dit, désarma Sa Majesté. « Sire, répondit-il aux interpellations du monar- « que, c'est bien le moins que je puisse donner quelques « mots de consolation à Fouquet en échange des beaux « louis que j'en ai reçus. Si M. Golbert veut m'en compter « autant, je suis prêta l'assurer que je lui ferai semblable « compliment s'il se trouve jamais en pareille situation.»

Le roi, qui savait très bien que F'ouquet entretenait à la cour beaucoup de pensionnaires parmi les plus grands seigneurs, avait craint que le duc de Gesvres ne fût du nombre ; par cette raison il ne l'avait point chargé de l'arrestation et s'était adressé à d'Artagnan, militaire parvenu qui ne jouissait pas d'assez de crédit pour avoir part aux largesses du surintendant. Le capitaine des gardes, au désespoir de la défiance dont il venait d'être l'objet, jura et pleura tout à la fois : on assure même qu'il s'arracha quelques cheveux. « Pourquoi me déshonorer 1 « s'écria-t-il ; sans doute Fouquet est mon plus intime « ami, mais j'aurais arrêté mon père pour être agréable « auroi...Est-ce qu'il soupçonne ma fidélité ? Qu'il prenne « ma tête, je vais la lui porter...» M. de Gesvres conserva sa charge, et cela le consola d'avoir gardé sa tête, dont le roi ne voulut point.

Il n'est bruit à la cour que du résultat des perquisitions faites dans les papiers trouvés à l'hôtel du surintendant à Paris. On y a trouvé (fes preuves attestant que Fouquet

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payait annuellement quatre millions aux courlinans qu*ii appelait aoH amis, et sur lesquels il avait la faiblesse de compter pour le soutenir d;uis un changement de fortune. On a vu, lor.s do son arrestation, la mesure de leur dévouement ; car il est bon de remarquer que moitié des seigneurs qui l'entouraient en ce moment n'étaient venus à Nantes qu'avec l'argent qu'il leur avait donné, indépendamment du quartier échu de leur pension. Dans d'autres circonstances, ce système de corruption lui avait mieux réussi. Gourville a souvent raconté, sans beaucoup de mystère, de quelle façon et à quel taux le surintendant avait, suivant les occasions, acheté l'appui, les suffrages ou le silence des principaux chefs du parlement. Voilà pour les affaires ; passons maintenant au dépouillement des archives du plaisir.

On a trouvé dans le cabinet de M. Fouquet un journal sur lequel étaient inscrites, avec le plus grand soin, par noms, prénoms, surnoms, toutes les filles ou femmes de condition qu'il avait débauchées. Ce registre mentionnait non seulement les dates des victoires remportées sur ces beautés, mais encore les sommes qu'il en avait coûté pour obtenir leurs faveurs. Près de ce monument de galanterie financière on découvrit une cassette remplie de lettres d'amour, de portraits, de cheveux d^espèces diver- ; ses, noirs, blonds, châtains, bruns : le tout étiqueté avec un ordre scrupuleux, que l'ex-ministre n'a malheureusement montré que là.

Quand cette découverte fut divulguée, on s'aperçut qu'un grand nombre de dames et de demoiselles fort bien nées manquaient dans les cercles de la cour et de la capitale : c'étaient évidemment celles dont la correspondance ou l'image venait d'être trouvée :îhez Fouquet avec des échantillons de leurs charmes. Une fille d'honneur de la reine mère était inscrite sur le journal en question si souvent et dans des termes si particuliers, que Sa Majesté se vit forcée de la chasser. Je dois dire, pour être exacte, que M"« de la Vallière avait été couchée sur le livre du ministre déchu : mais je me hâte d'ajouter que l'inscrip-

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tioa était demeurée incomplète, ce qui prouve qu'on avait prétendu à ses bonnes grâces, mais que le marché ne fut point conclu.

Le pauvre surintendant entra hier à la Bastille, après être resté quelques jours au château d'Angers, D'Artagnan doit conserver la garde de son prisonnier, ce qui ne plaît ni à cet officier des mousquetaires ni à M. Besmaux, gouverneur de la Bastille. Le premier, cavalier très galant, préférerait son service du Louvre, qui le met en rapport journalier avec des femmes charmantes, à la triste obligation de garder un ministre emprisonné ; le second, geôlier par goût et par caractère, est mécontent de voir soustraire ce captif à son autorité. Il est accordé cent francs par jour pour la dépense de M. Fouquet. C'est peu, comparativement au train de sa maison ; mais avec cela le nécessaire ne manque pas.

Le roi vient d'ordonner la formation d'une chambre de justice pour juger le surintendant ; les membres de cette chambre sont tirés d'un grand nombre de tribunaux. Elle doit faire aussi le procès aux partisans accusés d'avoir dilapidé les finances de l'État ; on les aurait laissés jouir du fruit de leurs rapines s'ils n'avaient pas ajouté les prodigalités aux exactions, et s'ils n'eussent pas éclipsé par leur magnificence jusqu'aux princes du sang, auxquels il laut au moins conserver la suprématie du luxe et du bruit. La nouvelle cour siégera, dit-on, à l'arsenal.

Une nouvelle, arrivée ce matin de Londres, a fait diversion aux entretiens sur la disgrâce de M. Fouquet, et reporte vers un autre objet la colère du roi. A la réception d'un ambassadeur extraordinaire de la cour de Suède près de Charles II, le baron de Watteville, ambassadeur d'Espagne, a pris violemment le pas sur M. le comte d'Estrades, ministre de France, qui, à la suite du tumulte que cette action violente a produit, s'est vu insulté par la populace anglaise, qu'avait peut-être payée le ministre espagnol. Louis XIV, furieux de cet attentat à sa dignité, voulait au premier moment faire marcher des troupes vers les Pyrénées et porter la guerre en Espagne. On est

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parvenu, non sans peine, à lui faire chanper d'avis; mai» Sa Majesté vont uno réparation prompte, entière, éclatante. Tout p)rte à croire qu'il l'obtiendra.

La charge de surintendant des finances est supprimée. M. Colbert, qui, comme chacun s'y attendait, remplace M. Fouquet, a le titre de contrôleur général, créé pour le nouveau ministre et sans doute par lui. Sa Majesté y a joint la charfîo du secrétaire d'Ktal de la maison du roi, que M. du Plessis-Guénégaud a dû vendre par suite de la disgrâce du surintendant, qu'il a partagée.

Ainsi la remuante M™» de Chevreuse est parvenue à ses fins. Protectrice déclarée de M. Colbert, elle n'a pas eu de repos qu'elle n'ait perdu M. Fouquet dans l'esprit de la reine mère et ne l'ait décidée à l'abandonner. Il faut à toute force que la vieillissante duchesse s'agite pour ou contre quelqu'un : l'intrigue semble être la retraite de sa galanterie. Nous allons voir maintenant sur quel objet va se reporter son imagination active, à quel genre de conquête s'appliquera son esprit frétillant.

La reine est accouchée à Fontainebleau d'un prince qu'on a nommé Louis, Le roi est ivre de joie. Voilà une nouvelle source de réjouissances et de plaisirs. Ce qui vaut mieux, c'est que la prompte arrivée de cet héritier de la monarchie nous promet une garantie contre les minorités, qui sont presque toujours le règne du tempérament des régentes et de l'ambition de leurs favoris.

On prépare, à l'occasion de la naissance du Dauphin, une promotion de chevalier de l'ordre. Tous nos illustres s'agitent pour y avoir part.Bussy se flattait d'obtenircette année le collier ; mais il comptait sur la protection de M. de Turenne.et le maréchal général * lui a dit ce matin qu'il ne pouvait lui promettre d'intercéder cette fois en sa faveur,ayant promis de parler pour les maréchaux d'Albret et Clairarabault. « Mais, monseigneur, a répondu le raestre

1. Pour rendre hommage aux grands talents de Turenne, le roi lui avait accordé le titre de maréchal général, qui lui donnait une sorte de suprématie sur les autres maréchaux de France.

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« de camp général, mes services valent bien ceux de ces « messieurs ; et s'ils se plaignent de n'être pas assez gras, « je me plains, moi, d'être trop maigre. »

Le roi a mis le maréchal Fabert en tête de la liste des chevaliers à nommer ; et comme il était à craindre que ce brave général n'eût de grandes difficultés à faire ses preuves, Sa Majesté l'a prévenu d'avance de sa nomination, et lui a fait entrevoir qu'elle se montrerait peu difficile dans l'examen des titres qu'il produirait.

— Votre Majesté sait que je ne suis point gentilhomme , répondit Fabert à cette communication verbale.

— N'importe, reprit le roi, produisez des pièces, et il suffira que vous affirmiez qu'elles sont véritables.

— Affirmer une chose de toute fausseté. Votre Majesté ne pense pas que j'en sois capable... Si, devenu maréchal de France, je ne suis pas par cela seul assez noble pour obtenir le cordon bleu, il faudra bien, sire, que j'en demeure privé, car mon père était libraire àMetz, et j'ai moi-même vendu des almanachs.

— D'autres font bien ce que je vous demande, monsieur le maréchal.

— Je ne veux en cela suivre l'exemple de personne, et je croirais me déshonorer en me faisant passer pour ce que je ne suis pas.

— Ceci me contrarie fort.

— Et moi nullement ; je me contente de l'honneur que Votre Majesté m'a fait en m'élevant au premier grade de l'armée, que j'ai peut-être mérité... En vérité, sire, c'est bien assez d'un bâton de maréchal de France pour me consoler de ma roture et de mes almanachs.

Les choses en restèrent là. Fabert n'est pas cordon bleu, et la cour a trouvé le moyen de désapprouver sa conduite généreuse. Ce qui est bien généralement est souvent mal dans ce pays, où tout est considéré sous un point de vue particulier, qu'on n'aperçoit pas d'ailleurs.

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