CHAPITRE VII
Portrait de Colbcrt. — Louvois — M»* do la Vallière à l'hôtel de Birun. — Scèno do ménage au Louvre. — La reine veut marier la favorite. — Colbcrt et Fouquet — M. lo Tellier ; double perfidie. — Gourville ; la courante et l'exempt. — Pélisson et le niillior d'épingles. — Saint-Kvrcmont. — La Fontaine ; une moralité de fable do plus.— Promenades surlos toits; amour par la cheminée. — La grille des gouttières. — L'armée en 1662. — Le haut-de-chausse do M. da Navailles. — La veuve Scarron ; il pleut de ses Mémoires.— Son histoire jusqu'en 1662 — L'École des Femmes de Molière. — La tarte à la crème et les boutons d'habits. — Intrigues au théâtre.— La bonne fortune conjugale. — Réparation faite à Louis XIV par le roi d'Espagne. — Nouveaux détails sur l'ambassadeur do cette puissance à Londres. — Amours de Madame et du comte de Guicho. — Mascarades amoureuses. — L'ermito de Fontainebleau. — Conjuration contre M''* de la Vallière. — Tentative contre cette favorite. — Elle a dos gardes et un maître d'hôtel dégustateur. — Rêverie mystique du duc de Mazarin. — Le père Annat. — La nourrice de Louis XIV. — Ses prérogatives singulières. — Mauvais compliment que le roi fait à sa mèro. — Médisances du roi sur la cour.
Voilà décidément M. Golbert en première ligne dans les affaires de l'Etat. Heureusement pour lui, son zèle et sa haute capacité suffiront pour soutenir son crédit, car il n'a point de partisans et se fait peu d'amis. L'abord du contrôleur général est froid, son visage est sombre, son regard dur, sa parole brève et sèche; jamais, en un mot, personne n'eut un caractère plus opposé au ton de la cour. L'éducation de M. Golbert fut négligée dans tout ce qui se rapporte aux ornements de l'esprit : il est étranger aux lettres, ne possède aucune érudition, reste insensible devant les chefs-d'œuvre de nos artistes ; mais il n'en est pas moins habile à juger de l'heureuse influence de la
littérature, des sciences, des arts, sur la gloire et la prospérité publiques. Si cet homme supérieur a peu appris^ il a beaucoup observé, et son jugement, d'une rectitude admirable, lui fait tout apprécier à sa juste valeur. Ainsi organisé, le nouveau ministre ne donnera point à la France de ces institutions uniquement justifiées par la prévention favorable des hommes d'État qui les créent. Incapable d'éprouver le charme des séductions, M. Golbert ne fera rien par goût, il fera tout par nécessité. La seule affection qu'on lui connaisse, c'est celle du travail ; son ministère est l'enfer des commis qu'il oblige souvent à se trouver dans leurs bureaux à cinq heures et demie du matin ; luimême travaille seize heures par jour.
Ce n'est pas des mêmes couleurs qu'il faut peindre le marquis de Louvois, à qui M. le Tellier, son père, a fait accorder en survivance sa charge de secrétaire d'État au département de la guerre. Ce jeune homme^ assez bien fait et d'une figure agréable, n'est encore connu que par ses débauches et la brutalité de ses manières ; son esprit paraît peu ouvert, quoiqu'il ait l'humeur vive, emportée. Je tiens de Louvois lui-même qu'il hait mortellement le travail, mais qu'en retour il aime passionnément les femmes et le plaisir. De deux choses l'une : ou il faudra que l'administration de l'armée s'accommode de ce goût assez peu compatible avec les affaires de la guerre ailleurs que dans les garnisons, ou l'apprenti ministre changera beaucoup avant son entrée en fonction. Le roi, qui se prête avec une merveilleuse patience à l'éducation du marquis, veut bien prendre pour lenteur d'aptitude ses négligences et les preuves multipliées qu'il donne de son invincible paresse. Nous verrons ce que tout cela deviendra ; mais si Louvois succède un jour à son père, ce ne sera pas faute d'oppositiot) de la part de M. de Turenne : ce grand homme a fort bien senti que l'avènement d'un tel bourru au ministère de la guerre ne promettrait que des hauteurs, des rebuffades aux généraux, et le maréchal ne veut pas être soumis à ce régime.
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JiU passion (lu roi pour M"'" de ia Vallière no s'est point fiitoro ullicdio ; on dirait mémo qu'elle auf^nionle tous les jours. (]otle favorite n'a pu rester auprès de Mudume : t "était chion avoc chut ; et les grilîes étaient du coté de Soji Altos*» Hoyalo, tandis que la iille d'honneur ne pou- \;iit être cwins la circonstance qu'un tout petit chien couchant. La reine mère, à la sollicitation de son fils, cons( Mitait à recevoir M"« de la Vallière, ce qui, soit dit en |)iis.sant, était pour une dévote une concession passablemont mondaine. Mais la maîtresse du roi s'est enfin décidée à accepter une maison qu'elle avait jusqu'ici refusée; clic habite l'hôlel de Biron.
Le jour do linstallation, Louis XIV était resté depuis midi jusqu'à quatre heures du matin chez sa maîtresse ; liMsqu'il rantra au Louvre, il trouva la jeune reine, en simple jupe, auprès du feu, avec M""" de Chevrcuse.
— Que faites-vous là? lui demanda-t-il avec humeur.
— Je vous attendais, sire, répondit-elle les larmes aux yeux.
— Vous m'attendiez, vous m'attendiez... cela vous arrive assez souvent, je crois.
— Hélas 1 sire, il est trop vrai ; car vous ne vous plaisez guère avec moi.
— Eh 1 madame, les liens du mariage ne sont pas des crampons de fer.
— Ceux de l'amour vous conviennent mieux, sire, et n'ont pas besoin d'être aussi solides pour vous retenir.
— Ah ! ah 1 madame, dit le roi d'un ton moqueur, qui vous en a tant appris?...
— Mais, sire, délaissée comme je le suis, la plainte est...
— Beaucoup trop hardie... D'ailleurs, que parlez-vous de délaissement ?... Ne couché-je pas tous les jours...
— Dans mon appartement, interrompit la reine avec un petit air dépité, je sais que vous n'y manquez point ; mais...
— Je vous comprends fort bien... Ecoutez donc, madame, les rois ne peuvent pas obtenir tout à commande-
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ment... Trêve de ces petites raisons ; allez vous coucher...
— Cher époux !... s'écria la reine en se jetant aux pieds de Louis.
— Eh bien ! madame, reprit-il, que voulez-vous dire?
— Que je vous aimerai, répliqua vivement Marie-Thérèse, quoi que vous me fassiez...
— Et moi, reprit le monarque avec attendrissement, j'en userai si bien avec vous, que je vous épargnerai tout sujet de peine.
M™* de Ghevreuse, qui sentit que le roi était ou se croyait disposé à faire en ce moment davantage, se retira discrètement. Le confesseur de la reine a beau prêcher devant elle contre les impuretés du monde, la jeune Espagnole éprouvait ce soir-là quelque chose de pli>6 puissant qu'un sermon .. Malheureusement cela venait mal à propos, après le séjour de seize heures que Sa Majesté venait de faire chez M"e de la Vallière... Le grand Saucourt lui-même n'y eût pas résisté.
Le roi tient beaucoup à ce que la favorite soit reçue chez les reines, et même qu'elle y soit bien traitée et vue de bon œil. Anne d'Autriche se montre à cet égard fort condescendante ; mais Marie-Thérèse a, comme on le pense bien, de solides raisons pour laisser voir moins de résignation. M"" de Montausier a reçu la mission délicate de négocier un arrangement avec la jeune souveraine : celle-ci exige que M'^^ de la Vallière se marie ; le roi y consent si la demoiselle se prête à ce désir de la reine. Louis XIV avait songé à de Vardes ; mais ce jeune seigneur est enchaîné au char de la comtesse de Soissons, qui n'était pas femme à s'en tenir longtemps au regret d'avoir perdu sa royale conquête. « Laissons-lui son « amant, a dit Louis XIV ; elle serait capable de nous « dévisager si nous lui imposions tingt-quatre heures de •« continence. »
Je ne suis pas contente de M. Colbert ; il commence à pousser trop loin la sévérité envers le pauvre Fouquet : ce n'est plus seulement de la justice rigoureuse, c'est de la véritable animosité. Je sais de bonne source que le con-
t:imONIQUB8 DE L'oeiL-DE-HOKUr riO.')
Il •! 111 -énôral a fait provenir socrèlcmciit l'ordre de» ,i\M. ;its (juo la Hastille ou l'exil attendait le premier d'cnlii' eux qui serait assez hardi pour se charger de la défense i!ii surinlonilant. Il no s'af^it plus de vérifier des calculs, Ar liuiir la bride serrée au linancier censuré ; ce ne sont plus les chiirros qui parlent ici, mais les procédés, et les |)rnc'il(s ne sont pas généreux. Voilà qui fera tort à M. Golbert ; on lui avait déj^ su mauvais gré d'avoir conllé à M. Fouquet de vendre sa charge de procureur K'ral du parlement, dans le but secret d'enlever son iM.icès à celte compagnie, qui seule eût pu juger un de ses officiers '.
\I. le Tellier, qui n'a jamais vécu en bonne intellince avec le surintendant, s'était d'abord réuni à M. Colbert pour aggraver la position de cet accusé ; mais \vivanl grandir rapidement le crédit du contrôleur général, le ministre de la guerre a cessé de faire cause commune avec lui. On assure même qu'il ne se passe plus rien dans le conseil qui ait rapport à M. Fouquet, qu'il n'en soit informé par les soins de M. le Tellier. S'il en est ainsi, la vindicte du roi est sacrifiée à la jalousie de cet homme d'Etat ; car il ne peut ignorer que Sa Majesté veut la perte du surintendant.
La chambre de l'arsenal a commencé le procès non seulement de M. Fouquet, mais encore des financiers accusés d'avoir pris part aux exactions qui lui sont imputées. Gourville était à la terre de M. de la Rochefoucauld, dansant une courante, lorsqu'un exempt muni d'un ordre du roi s'est présenté pour s'assurer de sa personne. Notre danseur n'attendait point du tout un tel figurant ; mais on vient de me dire que d'après l'intercession de M. le prince il a été relâché, et a promis d'entrer en composition avec M. Golbert pour les restitutions qu'on lui de- I mande.
On a arrêté parmi les commis de M. Fouquet un
1. Sur Vinsinuation de Golbert, Fouquet vendit cette charge de procureur général 1.400.000 francs ; il en versa le montant au trésor royal, et n'en fut pas traité avec moins de rigueur.
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nommé Pélisson, qui a été conduit à la Bastille. C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, mais qui fait en prison un singulier usage de son temps : il s'est procuré un millier d'épingles, qu'il sème chaque jour dans sa chambre, pour s'occuper ensuite à les ramasser jusqu'à la dernière, et recommencer le lendemain. Il y a quelquefois de drôles d'idées dans la tête de l'homme 1 On se proposait d'emprisonner aussi M. de Saint-Evremont, écrivain très distingué et l'un des partisans du surintendant ; mais, prévenu à temps, il s'est réfugié en Angleterre, oij Charles II lui a fait bon accueil et l'a pensionné. La Fontaine, dont l'attachement pour le surintendant n'est devenu par sa disgrâce ni moins vif ni moins expressif, ne cesse de parler en sa faveur devant tous ceux qui veulent l'entendre. Vainement le prévient-on que ce panégyrique est dangereux, il répond toujours . « Non, non, personne ne
< peut me faire un crime d'être reconnaissant, et une
< obligation de me montrer ingrat... Si l'on me persécute « pour avoir fait et dit ce que je dois faire et dire, eh « bien! ce sera une moralité de fable de plus... ' » On n'inquiétera pas l'honnête fablier ; sa vengeance durerait trop longtemps.
Louis XIV veut à toute force égaler le marquis de Saucourt : Sa Majesté ne s'en tient plus à M'ie de la Vallière ; le voilà qui revient à M"e de la Mothe-Houdancourt, qui lui inspira l'année dernière un goût passager, que dissipa cette première fois l'amour de la belle pour le marquis de Richelieu. Mais M"»« de Soissons, toujours à la recherche des occasions de nuire à la favorite, a fait entendre à M'ie d'Houdancourt qu'il lui serait facile de supplanter son heureuse rivale, et qu'il suffirait pour cela de faire au roi quelques nouvelles agaceries. En effet, ce prince ayant, comme le dit M"»** de Motteville, le cœur rempli de ces misères humaines que les honnêtes gens
1. Beaucoup de ses fables étaient déjà faites et connues, quoiqu'elles n'aient été imprimées qu'en 1668.
CHRONIQUES DE L aUL-Dll-MW.VV .)U/
preniu'iil /n>nr le bonheur, ne tarda pas de répondre aux avances do la jolie fillo d'honneur. La cour était au Louvre, où l'appartement des liiles se trouve tout h fait sous la main de Sa Majesté. Le roi voulut s'y rendre comme il avait coutume do le faire avant son mariafje ; mais l'entrée en est maintenant défendue aux hommes par la sévérité de M"»» de Navaillos. Louis jura, frappa des pieds; colère perdue, il fallait subir la consigne, et aviser à d'autres moyens. Le grand conseil galant, composé de Péguillin, de Guiche, de Vardes et Bontems'.fut convoqué dans le cabinet du roi. Péguillin connaissait bien les localités : il avait reconnu toutes les avenues de la chambre des filles, et déclara que l'unique voie possible était pour le moment la gouttière ; l'unique issue libre aboutissant au sérail, la cheminée. Le roi avoua naïvement qu'il pourrait se trouver fort embarrassé sur ce théâtre de galanterie tout à fait nouveau pour lui, mais que cependant il voulait essayer. Le rendez-vous fut donc fixé à minuit : il parut inutile d'en prévenir les beautés que l'on devait visiter ; elles avaient l'esprit assez bien fait pour ne se formaliser de rien, quoiqu'on dût les prendre à l'improviste. A l'heure convenue, le grand conseil déboucha sur le toit par une lucarne de mansarde ; le chemin qu'il fallait suivre n'était ni large ni sûr...
— Donnez-moi la main, sire, dit Péguillin à son maître.
— Bon, bon, m'y voici, répondit le roi... Je vais, pour plus de sûreté, prendre mes souliers à la main.
— L'humidité de la gouttière enrhumera Votre Majesté, remarqua l'attentif Bontems.
— Nous prendrons une rôtie au vin en rentrant dans mon cabinet, répliqua le souverain.
— Maintenant, annonça de Guiche, qui marchait en
1. Valet de chambre du roi, qui le suivait dans ses expéditions galantes. Sa Majesté l'aimait beaucoup. Il fut plus tard premier valet de chambre et gouverneur de Versailles. Bontems était le fils d'un petit chirurgien de province que Mazarin avait amené à Paris.
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éclaireur, il faut s'avancer sur les ardoises jusqu'au pied de la cheminée.
— Ah! diable, dit le roi en se cramponnant au toit le mieux qu'il put, ceci est difficile.
— Ce n'est cependant pas le plus fort ! ajouta de Var" des, qui déjà descendait doucement une échelle de corde dans la cheminée.
— Allons, sire, reprit Péguillin, voici le moment de l'assaut ; je vais entrer le premier dans la place.
— D'accord, repartit Sa Majesté ; mais n'allez pas le premier vous loger en vainqueur.
— Soyez tranquille, sire, j'attendrai que vous ayez pris votre quartier,
— Pour moi, dit de Vardes, je reste sur le rempart avec Bontems, de peur de surprise.
— Ah I oui, continua Péguillin, dont le corps était déjà à moitié dans la cheminée, depuis que de Vardes a fait la conquête de Soissons il s'en tient à cette place.
— Elle est cependant ouverte à tout venant, répondit le roi avec malignité.
Louis XIV descendit dans la chambre des filles après Péguillin, tandis que le vainqueur de Soissons et le valet de chambre de Sa Majesté retenaient fortement l'échelle de corde, qui resta attachée à la cheminée pendant toute l'expédition. Le roi n'était point attendu par M"® de la Mothe ; Péguillin l'était encore moins par la demoiselle qu'il visita, et à laquelle il n'avait, a-t il dit à son retour, jamais adressé une seule parole. Pourtant il ne s'éleva pas dans la chambre des filles la moindre clameur, pas une petite réclamation ; tout se passa dans un profond silence... En vérité l'on ne peut être plus doux, plus résigné que les filles d'honneur.
Le rôle de Vardes et de Bontems n'offrait pas les mêmes agréments que celui de leurs compagnons d'aventure : ils commençaient à bâiller, à s'ennuyer, à grelotter, quand nos deux galants reparurent au sommet de la cheminée, noirs comme des ramoneurs.
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— Vous tj'ôles point blessé, sire ? demanda do Vardes au roi.
— Non, mon ami ; seulement mes genoux sont un peu écorchés, je crois, et mes chausses en pièces.
— Que voulez-vous, sire, dit Péguillin, on ne fait pas un siège sans attraper quelques é^^ralif^nures.
— Au diable le sièpe I poursuivit Louis XIV, ce n'est pas des difficultés que je me plains.
— Ni moi non plus, reprit le favori*.
— N'importe, ajouta le roi, c'est plaisant, et nous y reviendrons.
Mais Sa Majesté fut trompée dans son attente ; deux nuits après celle où cette expédition avait eu lieu, nos aventuriers ayant voulu en tenter une seconde trouvèrent le passage sur la gouttière fermé par une grille de fer. M™* la duchesse de Navailles avait été prévenue par ses espions que des hommes de bonne mine s'étaient promenés sur les toits, elle se douta que la chambre des filles devait être le but de ces promenades singulières; la grille fut posée. Le roi, arrêté dans sa seconde course nocturne, jura que la duchesse le lui payerait ; mais en attendant il dut regagner son lit... et Marie-Thérèse eut peutêtre à se louer doublement du zèle de sa dame d'honneur.
Ces galanteries royales n'empêchent pas les améliorations de marcher à pas de géant. Il a paru successivement beaucoup de bons règlements pour l'armée, où les abus sont nombreux. La rapacité des capitaines laisse les troupes dans une situation déplorable : elles sont souvent sans souliers, sans habits ; la vermine les dévore, à défaut de linge. Réduit à faire la guerre presque nu, le soldat meurt en campagne, atteint par l'intempérie des saisons plus que par le fer de l'ennemi ; on voit des compagnies de dix hommes. Le trésor n'en fournit pas moins toutes les sommes nécessaires au bon entretien des corps ; mais
1. Péguillin, depuis comte et duc de Lauzun, était déjà forl avant dans la faveur du roi.
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les fonds publics deviennent la curée des officiers, qui s'enrichissent des dépouilles de leui's pauvres soldats. Du reste, il n'y a nul ordre, nulle discipline dans les armées, nos généraux ne savent jamais, la veille d'une bataille, sur quel nombre d'hommes ils peuvent compter. Le jour de la revue du commissaire, tout le monde se trouve à son poste; mais le lendemain il n'y a presque plus personne au drapeau, par suite des nombreuses permissions que les capitaines accordent, afin de profiter des vivres et de la solde. La maison du roi n'est pas mieux tenue que le reste de l'armée : au lieu d'être composée de gentilshommes ou d'officiers réformés, ainsi que cela devrait être, on n'y voit que des paysans. Ces Braves gens font de mauvais soldats : habitués à manger à des heures réglées, peu empressés de coucher sous la tente, et ne s' accommodant point de mille autres désagréments attachés à la profession des armes, ils abandonnent volontiers leurs gages aux officiers et se retirent dans leurs foyers, qu'ils ne quittent que pour reparaître à une autre revue. Aussi les compagnies de gardes du corps ne rapportent-elles pas moins de quatre-vingt mille livres de rente à leurs chefs, et celle des gendarmes vaut autant à son capitaine. Il n'y a que la compagnie des chevaulégers qui soit exempte de ces dilapidations : le duc de Navailles, son commandant, est un homme loyal, désintéressé, plus occupé du service de Sa Majesté que de son propre bien-être. La duchesse, dont les principes en matière d'intérêt ne sont pas aussi robustes que sa pudeur, accuse journellement l'honnête capitaine de gâter son métier, M""» de Navailles s'est mise sur le pied de porter le haut-de-chausse; mais elle a beau gronder, réprimander, le duc lui répond qu'il n'intervient point dans la direction des filles d'honneur, et qu'il la prie de lui laisser gouverner à sa guise ses chevau-légers.
J'étais dans la galerie de Saint-Germain avec la maréchale de la Ferté ; le roi sortait de la messe, il recevait sur son passage des placets, que des femmes, des moines
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et do vieux officiers lui remettaient. Tout à coup jo vois s'avancer vers Sa Majesté une belle femmo, hiibilléo de noir ; je la reconnais tout do suite; c'était celte dame qui proclamait si haut les belles qualités de Louis XIV, le jour do son entrée à Paris avec la jeune reine. Le roi, en recevant le papier que lui remit son admiratrice, se montra peu reconnaissant, car il lui tourna promplement le dos, et je l'entendis, lorsqu'il passa près de moi, dire au duc de Saint-Aignan : « // plcul en vérité des mémoires de M'^* Scarron, quand cessera-t-elle de m'obséder ? » Par bonheur, dis-je à la maréchale, cette pauvre suppliante n'a pas entendu. « Oh 1 me répondit M"»» de la Ferté, quand elle aurait eu l'oreille affligée de ce mauvais compliment, cela ne l'eût pas dégoûtée de solliciter ; je connais la dame, rien ne lasse sa persévérance. Il y a deux ans qu'elle demande sans succès : savez-vous ce qui en est résulté, c'est qu'elle se présente de plus en plus fréquemment. Depuis environ six mois, M™* Scarron pourrait être prise pour un personnage des tapisseries de Saint Germain, du Louvre ou de Fontainebleau. Mais l'histoire de cette intrépide solliciteuse est piquante ; si vous voulez monter dans mon carrosse pour retourner à Paris, je vous la raconterai chemin faisant. » J'acceptai. « Je fus une des premières protectrices de la dame au placet à son arrivée dans la capitale, reprit M™" de la Ferté quand nous fûmes dans son équipage : je me suis brouillée ensuite avec elle pour de petites raisons qu'il serait trop long de rapporter * ; je ne vous en dirai pas moins sur elle la plus exacte vérité. Celle veuve, qui se nommait, étant demoiselle, Françoise d'Aubigné, est née d'un gentilhomme et de la fille du geôlier de Niort. D'Aubigné ayant été emprisonné dans cette ville, comme prévenu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie, devint amoureux de la fille de son gardien, la séduisit et lui promit d'en faire sa femme, si elle parvenait à rompre ses chaî-
1. Il est à présumer que M™» Scarron s'était trouvée quelque part sur les brisées amoureuses de M"» de la Ferté, la femme la plus universellement galante de son temps.
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nés et consentait à fuir avec lui. La jeune personne fit plus, elle vola son père, puis s'abandonna à la bonne foi de son amant, qui l'emmena avec lui à la Martinique, où il l'épousa. M""» d'Aubigné eut, au Nouveau-Monde, deux garçons et deux filles : ne nous attachons qu'à Françoise, qui passa en France, à l'âge de quinze ans, sous la conduite de M™^ de Blénac, femme du gouverneur de la Martinique. Françoise était prodigieusement jolie : cette qualité, qui est une belle recommandation auprès des hommes, devient souvent un litre d'exclusion auprès des femmes. Il en fut ainsi pour M'^e d'Aubigné. Soit que le gouverneur se fût montré trop prévenant auprès d'elle durant la traversée, soit que M™« de Blénac craignît que cela n'arrivât plus tard, la jeune insulaire fut abandonnée par cette dame à La Rochelle.
« Vous savez, ma chère comtesse, poursuivit la maréchale, avec quel empressement on prête aux riches. Or il faut qu'en fait d'intrigues M^'^ d'Aubigné ait été bien opulente, car on lui a beaucoup prêté. La chronique scandaleuse veut qu'elle ait passé en Poitou des bras d'un simple villageois borgne, bossu, boiteux, dans ceux du marquis de Ghevreuse, puis dans le lit d'un juge, enfin sur le dur matelas d'un jeune bachelier, qui tour à tour abandonnèrent cette fleur de beauté, après l'avoir entr'ouverte, fait épanouir et presque flétrie. Elle s'achemina un beau matin vers Paris, où tout intrigant qui calcule bien vient tôt ou tard. Françoise avait du marquis de Ghevreuse des lettres pour la comtesse d'Olonne et pour moi ; je la vis arriver à mon hôtel, conduite par une demoiselle David, fille d'une laideur repoussante, chez qui elle était descendue. Je faisais cas de la protection du marquis, je m'employai volontiers pour placer M"e d'Aubigné en qualité de demoiselle de compagnie. Elle était belle comme un ange, avaitde l'esprit comme un lutin : aucune dame n'en voulait, parce qu'on craignait que tous les hommes ne la voulussent. De guerre lasse, nous songeâmes. M"» d'Olonne et moi, à marier notre protégée. Le poète Scarron cherchait femme, nous nous avisâmes de lui présenter la petite
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iiisiilairo; il no manqua pas de la trouver fort à son gré. Mais elle... comment, disions-nous, pourra-t-ello s'habituer au cul-do-jalto le plus mal conformé, le plus infirme, le moins homme de toute la France (Enfin la misère heurliit violemment à la porte de Françoise, elle n'aimait la galanterie qu'accompaj^née du plaisir... Elle se décida à marcher à l'autel avec le podapre Scarron, qu'ony porta". Ce n'est pas tout, il y avait dans l'esprit de ce grotesque écrivain presque autant d'irrégularités que dans sa personne. Je n'oublierai jamais certaines clauses du contrat qu'il fit rédiger ; les voici : « La dame ne portera point « de rubans, elle sera toujours habillée d'étoffes de laine.
< Ses devoirs assidus seront d'attendre son mari à dîner
< et à souper, d'avoir bien soin de lui durant ses maladies, (le ne recevoir personne pendant qu'il n'y sera point, de ne jamais manger avec lui quand il y aura compagnie,
'^ à moins qu'il ne lui ait dit de se mettre à table; enfin « elle devra s'appeler mademoiselle et non madame. » Quant à cette dernière clause, on assure que le poète la fit rayer du contrat le lendemain de la noce, comme essentiellement contraire à la nature des choses.
« L'esclavage conjugal de Françoise dura neuf ans ; mais la mort de son mari lui rendit la misère avec la liberté. Elle fut si pauvre, qu'elle dut se recommander à la charité du curé de Saint-Eustache. Alors, dit-on, elle demanda des ressources à ces amours de qui elle n'avait voulu recevoir jusqu'alors que des voluptés... Je crois bien, ma chère comtesse, que, depuis trois ans, la veuve Scarron n'a pas consacré toutes ses nuits à Vesta ; mais si elle avait eu la moitié des amants qu'on lui a prêtés, elle n'aurait pu conserver les charmes et surtout la fraîcheur que nous lui connaissons. Pour mon compte, je puis vous garantir que j'ai vu enchaînés ensemble à son char M. de Villars *, M. de Beuvron et les trois Villarceaux : c'est déjà pas mal ; mais avec cela l'on peut concevoir qu'une jolie