‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 75 sur 91 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Caractère de Mndemoiselle. — Ses souvenir» sur Christine de Suède. — Figure do celte reine, son costume, son humeur, ses habitudes, su conversation, — Don Quichotte la Fcuiilade. — Gloire et pauvreté. — Bussy-Rabutin : son portrait. — M"°« de S6vign^ au physique et nu moral. — Elle prête de l'argent à Bussy. — Modèle des valets fripons de Molière. — Les troupes, leur costume, leur équipement. — Marche du roi en Lorraine. — Mutius Scèvola par amour. — Partisans de Fouquet emprisonnés. — Pensions aux gens de lettres et savants étrangers.— Fondation de l'Académie de peinture et de sculpture. — Idem de celle des inscriptions. — M""* de Montespan en scène. — L'Impromptu de Versailles de Molière. — Petits vers de Benseradc sur les demoiselles de la cour qui dansent dans les ballets. — Paris on 16d3. — Communications avec la province. — Hôtelleries. — Costumes de Paris. — Luxe, carrosses, institutions. — Tentatives galantes do M"« de Montespan. — La, Critique de l'Ecole des femmes par Molière. — Anecdote. — Partisans pendus en effigie. — La diplomatie et la pendaison. — D'autres partisans sont imposés à des sommes énormes. — Ils demandent comme grâce d'être pendus. — Louis XIV accoucheur.

J'ai passé quinze jours àSaint-Fargeau auprès de Mademoiselle. C'est bien la meilleure princesse que l'on puisse rencontrer ; peut-être ne trouverait-on rien à reprendre dans son caractère si elle s'avisait un peu moins rarement de sa dignité. Chez elle tout le monde est maître, excepté celle qui seule devrait être maîtresse : dames de compagnie, officiers, domestiques, tout se met à l'aise à ses côtés et lui mange dans la main. Le moindre petit page s'arroge le droit de répliquer à ses ordres, quelquefois de lui désobéir. Je ne sais pas au juste à quoi cela tient : l'air de Mademoiselle n'est-il point assez imposant ou ses manières sont-elles trop encourageantes ? Quoi qu'il en

soit, nos jeunes seigneurs, sans être précisément libres devant cette petite-fille d'un grand roi, s'affranchissent en général de la réserve qu'elle devrait leur inspirer. J'ai entendu débiter à son oreille des propos d'une galanterie si claire, que moi, femme, j'ai dû rougir un peu en les écoutant. La conduite de la princesse n'autorise nullement ces licences de conversation. Sans doute une demoiselle de trente-six ans n'est plus aux yeux de la société une vierge dont il faille craindre d'effaroucher la pudeur naïve ; la fleur si fragile nommée virginité doit à cet âge tomber effeuillée si durant son éclat une main fortunée ne l'a pas cueillie. Passé vingt-cinq ans il n'y a plus de demoiselles : le faible rempart qui séparait leur état de celui des femmes doit s'être anéanti de lui-même lorsqu'il n'a pas été brisé... Cependant il existe toujours dans la condition d'une demoiselle un sous-entendu de pureté auquel les hommes modestes ne peuvent se dispenser de rendre hommage, et voilà ce qu'éludent sans façon les courtisans de Son Altesse Royale. On dirait, au ton que Péguillin et Bussy prennent avec elle, qu'ils n'attendent que la dispersion de sa cour pour se glisser dans son lit.

M"e d'Orléans m'a beaucoup parlé de Christine de Suède, qu'elle a vue souvent lors du séjour que cette reine descendue du trône a fait en France. Je résume ici pour mémoire ce que Son Altesse m'en a dit ; je peins cette femme extraordinaire comme elle l'a vue.

Christine fit son entrée à Paris montée sur un cheval blanc, et se rendit d'abord à Notre-Dame, où elle communia. Elle avait alors le visage ovale mais assez plein, les yeux bleus et vifs, le nez aquilin, la bouche assez fraîche. Cette reine était petite, voûtée, presque bossue. Il n'était pas facile de couvrir un pareil défaut; aussi paraissait-elle moins empressée de le cacher que de déguiser son sexe, dont elle semblait être honteuse. Elle ne s'habillait qu'en homme, c'est-à-dire par le haut: ainsi son costume se composait d'un justaucorps ordinairement brodé et d'une jupe. Elle portait une perruque et un chapeau garni de plumes. Sous cet habit Christine représen-

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lait .iHscz bien un joli garçon. Il y avait dans le regard de CcKo princesse, comme dans l'ensemble de ses traits, un mélange de linesse, de malice et de lubricité. Kllc alFectnit de grossir sa voix, marchait d'un pas libre et saluait à la manière des hommes. Son geste était très animé. Les paroles de Christine ne démontaient point l'air masculin qu'elle aimait A prendre. Il régnait dans ses entretiens une extrême liberté : les saillies licencieuses s'y pressaient sans que ni son sexe ni son rang opposassent la moindre digue à ce débordement. Les aventures galantes, les contes les plus lestes assaisonnaient souvent les conversations qu'elle entretenait et qu'elle amenait promptement à ce point quel qu'en fiit l'objet. Pétrone et Martial étaient ses auteurs favoris : elle leur empruntait à toute seconde quelques-unes de ces réflexions libertines dont ils sont remplis. Non seulement il était impossible que des femmes réservées entendissent longtemps Christine, mais les hommes bien nés ne pouvaient converser sans honte avec elle: ses causeries de prédilection étaient montées au ton des pages et des mousquetaires.

Avant de communier à Notre-Dame le jour de son arrivée, la reine de Suède fit appeler l'évêque d'Amiens pour la confesser dans un cabinet de l'archevêché qu'elle s'était fait ouvrir. Quand ce prélat parut devant elle, elle le regarda fixement et entre les deux yeux. Sans doute M. d'Amiens avait vu rarement de semblables pénitentes. Tout le temps que dura la messe elle resta debout et troubla par ses questions réitérées le recueillement des évoques qui l'environnaient. Le lendemain Christine partit pour Compiègne, où la cour se trouvait. Le roi et Monsieur lui furent présentés par le cardinal Mazarin. Après quelques compliments adressés à ces deux princes, la reine leur demanda s'ils avaient des maîtresses, question à laquelle ils ne répondirent pas, tant elle leur sembla singulière de la part d'une reine et en ce moment... Mazarin, qui vit leur embarras, détourna avec adresse la conversation.

La souveraine des Ostrogoths, comme l'appelait

\jiio d'Orléans se plaisait fort à Gompiègne ; elle n'y déplaisait pas moins, particulièrement à la reine mère, qui ne pouvait supporter ni ses manières ni son costume. Un jour que Christine assistait, près d'Anne d'Autriche, à un spectacle de la cour, elle s'était renversée de telle manière sur les gradins où elle se trouvait assise, que ses jambes étaient placées plus haut que son corps. Dans cette position, les gentilshommes assis au-dessous d'elle voyaient clairement ses charmes les plus secrets ; et, sur l'avis qu'on lui en donna, l'effrontée ne se hâta nullement d'ôter cette vue aux curieux.

Bientôt les grands officiers de la couronne furent chargés de faire entendre honnêtement à la princesse du Nord qu'elle avait suffisamment prolongé son séjour. Le principal motif du soin qu'on prit de l'éloigner fut l'avis qu'elle s'était initiée aux amours du roi et de Ml'*î de Mancini.EUe avait coutume de se placer entre ces jeunes amants, leur disait qu'elle voulait être leur confidente, les encourageait à s'aimer avec ardeur et recommandait au roi d'être heureux, ajoutant que sa maîtresse avait la promesse des voluptés les plus douces écrite dans les yeux. Anne d'Autriche et le cardinal pensèrent qu'un tel professeur ne devait pas être adjoint aux précepteurs du roi ; on devint très froid avec Christine; elle dut se résigner à quitter la cour.

En passant à Montargis la fille de Gustave-Adolphe coucha au château, qui appartient à Mademoiselle : celleci ayant été prévenue vint le soir même pour complimenter Sa Majesté. Elle la trouva couchée dans une chambre qu'habitaient les femmes de service quand la princesse s'arrêtait à Montargis : une petite chandelle brûlait sur la table ; le lit n'était qu'à moitié recouvert d'un drap qui laissait voir une mauvaise couverture verte toute râpée. La reine avait, au lieu d'un bonnet de nuit, une serviette sur la tête, une chemise fermée resserrait sa gorge ; ses bras, que Mademoiselle trouva très blancs, étaient entièrement nus. Son Altesse Royale eut bientôt l'occasion de voir d'autres parties du corps de Christine que les dames

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montrent moins volontiers que leurs bras, car l'illustro voyaj^cuse, clans le cours de la conversation, se découvrit plus d'une fois jusqu'aux p'xcd^. }fadenioiseUe était venue avec mesdames de Thiangos et de Frontenac, qui n'avaient pas osé d'abord entrer dans la chambre de Sa Majesté Suédoise, mais elle exigea qu'elles fussent introduites, et après qu'elle leur eut dit quelques mots obligeants l'entretien continua.

— Gomment Votre Majesté a-t-elle trouvé le roi? demanda Mademoiselle.

— Fort bien fait, répondit Christine, mais un peu timide, ainsi que son frère.

— C'est un défaut dont les hommes se corrigent assez vite, dit Son Altesse Royale en rougissant un peu.

— Tant mieux, reprit la reine, car rien n'est gauche dans un cavalier comme la rougeur d'une fille.

— Madame, c'est rare en ce pays...

— Les deux princes ont donc été mal conseillés... Cela fait peu d'honneur aux dames de la cour de France, il y aurait eu gloire et profit pour elles à former deux princes aussi jolis.

— Je supplie Votre Majesté de se rappeler ma condition, balbutia Mademoiselle en baissant les yeux.. .

— Ah ! pardon, princesse... C'est juste, le décorum... Belle dame, poursuivit-elle en s'adressant à M""* de Thianges, vous devriez m'accompagner à Rome.

— Ce voyage avec Votre Majesté serait un grand honneur pour moi, répondit la jeune comtesse... Mais mon mari...

— Ah 1 vous y tenez ! quelle bonhomie !... les maris 1 les maris !... le meilleur n'en vaut rien... Princesse, croyez-moi, ne vous mariez jamais.

— Votre Majesté peut voir que mes refus seraient surabondants répliqua Mademoiselle avec un sourire qu'elle avoue avoir été un peu forcé.

— Et puis avoir des enfants, poursuivit Christine, quelle horrible chose I... Entre nous soit dit, je ne serai jamais assez reconnaissante envers mon médecin Bourdelot, qui

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m'a délivrée de cette abominable suggestion... Non, mais ne croyez jpas, mesdames, qu'il m'en ait coûté un seul instant de bonheur... Voyez, voyez Bourdelot '.

— Permettez, madame, répondit la comtesse de Thianges, que je néglige une telle recette... Le devoir, la religion..,

— Oui, oui, reprit la reine en éclatant de rire, tous les grands mots d'usage... Venez à Rome, vous verrez comme les dévotes y concilient les scrupules et le plaisir... C'est le bon pays... et j'y vais.

Le lendemain Mademoiselle, assistant au départ de Christine, la vit monter en voiture avec Santinelly, un gentilhomme suédois,et M. de Leissen, jeune seigneur que Louis XIV lui avait donné pour l'accompagner dans ses voyages... Mais pas une seule femme auprès de cette singulière princesse ; un valet de chambre l'habillait, la mettait au lit, et, puisqu'il faut tout dire, calmait ses désirs quand l'un de ses favoris ne se trouvait pas là pour y répondre.

Les embrassements d'une femme déplaisaient à Christine au delà de toute expression. « Quelle fureur ont donc « les dames, s'écriait-elle souvent, de me baiser toujours « le visage 1 en vérité, la seule excuse que je trouve à « tout cela, c'est que je ressemble à un homme. » La reine de Suède était venue en France dans le dessein de s'y fixer ; mais ses principes ont tellement choqué toute la cour, que le roi, pour hâter son départ, retardé par l'attente d'une somme d'argent, la lui a fait compter du trésor royal *.

1. Ce Bourdelot revint en France après avoir été le médecin de Christine à Stockholm. Ce fut lui, dit-on, qui favorisa lo libertinage de cette princesse en lui enseignant le secret d'en prévenir les suites. Elle lui donna plus de cent mille écus et lui obtint un bénéfice on France. Plus les services rendus aux grands sont honteux, plus ils se croient forcés d'en élever la récompense.

2. Plus tard, Louis XIV toléra le séjour de cette reine en France; mais la terrible catastrophe de Monaldeschi, mise récemment sur plusieurs de nos théâtres, obligea le roi à faire sortir Christine du royaume.

t.IlUONiyUES Dli L'oiilL-UE-UtlIiUF 5Ui)

J'uppris C03 jours passés le motif d'un voyage quo le duc do la Fouilludo iil il y a quelques mois à iMadrid : c'est une oxcclloiito gascormado qui mérite d'être notée. Georges d'Auhusson, archevêque d'Embrun et notre ambassadeur en Espagne, eut l'année dernière querelle avec un seigneur espagnol nommé Saiiit-Aunais, par suite de l'allaire du baron de Watteville. Les archevêques ne se battent plus ; mais, comme d'Aubusson avait été gravement insulté, il fit venir son frère, le duc de la Feuillade, [)our soutenir sa querelle contre le lier Castillan. Celui-ci, vieux, cassé, malade, nia tout, ne se battit point, et se moqua du prélat diplomate et du don Quichotte voyageur.

Le roi, charmé cependant de cette prouesse chevaleresque, en complimenta le duc, qui, dans l'esprit de Sa Majesté, eut la réputation d'un preux sans avoir couru le moindre risque. Le comte de Guiche, forcé de s'éloigner, ne pouvait conserver sa charge de colonel du régiment des gardes, Louis XIV l'olTrit à la Feuillade. « Trouvez « seulement cinquante mille écus, lui dit-il, et je vous « donnerai les quatre cent cinquante mille livres qu'il « vous faudra encore pour le prix de cette charge. » Mais le duc ne put pas même réaliser un écu. Sa Majesté s'était mise en avant; elle compta le tout, et paya six cent mille livres un coup d'épée... dans l'eau. Le nouveau colonel des gardes était si pauvre au moment de sa promotion, qu'un des chevaux de son carrosse étant mort, il ne put le remplacer que longtemps après.

Le comte de Bussy-Rabutin, mestre de camp général de la cavalerie légère, n'est guère plus riche : ce favori d'Apollon ne sut pas mieux que la plupart de ses confrères se mettre dans les bonnes grâces de Plutus. Mais un autre dieu, un dieu toujours compatissant, vient souvent au secours du poète guerrier ; ce dieu-là, c'est l'amour. Avant de dire sous quelle figure il s'offre à son protégé, voyons par quelles qualités aimables ce dernier se met en rapport avec lui. Bussy est d'une taille plus que médiocre ; sa jambe est belle, ses manières ont de la grâce et

de Télégance.De grands yeux remplis d'amour et d'esprit, une bouche agréable, un nez bien fait, une physionomie ouverte, des cheveux blonds, un port élevé, tels sont les traits qui font distinguer partout sa figure, sur laquelle se dessine, à sa volonté, l'expression d'une malignité enjouée, ou celle d'une douceur charmante. Dans l'esprit du comte de Bussy, la force des pensées se mêle à la délicatesse des perceptions et à la gaieté. Il eut toujours l'art d'aiguiser un trait; mais depuis quelques années les injustices dont il a été l'objet i après de longs et fidèles services, la réussite, à toute heure reproduite, de l'intrigue ou de la médiocrité, les récompenses accordées aux plates adulations, celles refusées au mérite réel^ et tant d'autres abus révoltants, ont aigri l'humeur de cet écrivain, qui, d'abord malin sans amertume, est devenu critique jusqu'à la méchanceté. Sorti de la sphère du ridicule, Bussy redevient ami sûr, chaud et serviable. Auprès des femmes, sa galanterie est polie, décente, discrète autant qu'empressée; et sa tendresse, lors même qu'elle a été heureuse, ne cesse jamais d'être prudente et mesurée. Si j'ajoute que le comte est brave, généreux sans ostentation, on ne sera pas surpris qu'il ait fait naître un doux sentiment dans le cœur de l'une des femmes les plus aimables de notre époque, M"« la marquise de Sévigné, sa cousine, et j'ai nommé l'amour charitable qui se plaît à secourir le mestre de camp général de sa bourse comme du trésor de ses charmes.

Il est impossible d'être laide avec plus de charme que n'est M'"« de Sévigné; chacun de ses traits défectueux contribue à faire la figure la plus agréable du monde. Son teint est d'une médiocre blancheur, ses yeux sont petits, sa bouche est plate, son nez court, son front bombé. Eh bien 1 tout cela s'accorde de telle sorte, se combine de telle manière, contribue avec une telle mesure au jeu de

1. C'était un brave officier, quoique M. de Turennc ait fait de lui cet éloge burlesque : « Bussy est, pour la chanson, le meilleur officier de l'armée. *

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physionomie lo plus sôduisunt, qu'il faut un lonj,' examen pour découvrir (pie M'"* do Sévigné n'est point jolie. Cette dame a la taille haute, mais peu gracieuse ; sa jambe est parfaite; il n'eu est pas do même de sa gorge et do ses bras, dont la coupe n'est point heureuse ni l'embonpoint satisfaisant. M"" de Sévigné possède de beaux cheveux blonds dont elle prend beaucoup de soin et qui contribuent singulièrement à l'elTet enchanteur de sa physionomie.

Mais c'est par les qualités de l'esprit que la cousine de Bussy l'emporte sur toutes les femmes de la cour et leur disputejtous les cœurs, quoiqu'elle aitprès de trente-septans. Le caractère particulier de sa conversation, comme de son style, est le badinage.Elle a trouvé l'art de dire plaisamment les choses les plus graves, les plus austères, les plus tristes, et pourtant elle les peint toujours de manière à les faire reconnaître, voir, je dirais presque toucher. Tout se plie au naturel de cette femme spirituelle, rien ne jure dans ses narrations. Elle sait y encadrer les sujets qui semblent s'y prêter le moins; son tact délicat leur communique cette teinte heureuse, ce principe de vie peutêtre trop uniformément vif et enjoué, mais jamais monotone, jamais ennuyeux. Dans ses entretiens, M™» de Sévigné aime à se laisser conduire sur le terrain d'une galanterie piquante et même libre; elle veut toutefois que les saillies en soient enveloppées d'une allégorie qui les voile sans les couvrir. Il est rare que dans ce genre de conversation elle n'aille pas au delà de qui que ce soit, et ses petits yeux lancent alors de véritables éclairs, que l'on croit à tort, dit-on, allumés par un tempérament impérieux. S'il faut s'en rapporter aux assertions de feu le marquis de Sévigné, sa femme est froide et sans passions : le dire d'un mari sur pareille matière est peu concluant; mais l'opinion assez générale est que, de fait, M""' de Sévigné était fidèle au sien. Un seigneur qui fut dans l'intimité de ce ménage me disait l'autre jour : « Si « l'on s'en rapporte aux actions de la marquise, je crois « que la foi conjugale n'a point été violée ; si l'on regarde

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« l'intention, c'est autre chose. Pour en parler franche- € ment, je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant « les hommes, mais je le tiens cocu devant Dieu. » Cette dernière partie du jugement porté par mon gentilhomme laisse une grande latitude aux interprétations, surtout quand il est facile de se convaincre que M"»« de Sévigné aime beaucoup les hommes, et que, parmi ceux-ci', elle préfère un amant à un ami. Le grand art de cette dame ne serait-il pas de sauver les apparences? Je suis tentée de le croire, lorsque je la vois choisir de préférence la société de quatre ou cinq prudes, s'appliquer à fermer les yeux sur ce qu'elles font, et se contenter de l'apparence de réserve qu'elles affichent.

Quant à Bussy, c'est un cousin, un proche parent ; l'intimité est toute naturelle, il y aurait de la maladresse à la cacher. Cependant les observateurs minutieux, qui savent que M'"^ de Sévigné est intéressée, s'étonnent de lui voir prêter de l'argent au comte : ils en concluent que cette obligeance de la marquise n'est pas suffisamment justifiée par la parenté.

C'est à ce Pactole de famille que le mestre de camp général vient encore de puiser pour faire ses équipages et se mettre en état d'aller au siège de Marsal, que le roi parle d'entreprendre en personne. Ce recours était d'autant plus nécessaire au cousin, qu'il fut volé dernièrement par une espèce de gentilhomme qu'il avait placé près de lui dans une position voisine de la domesticité. « Ce garçon, d'ailleurs fort honnête, me disait hier Bussy, « est adonné à tous les vices, et le vol lui est aussi famine lier que le boire et le manger. » Les valets de ce caractère sont par malheur, très communs aujourd'hui; ce sont ceux qui vous servent le mieux, et je tiens de Molière lui-même qu'il emprunta de ces mœurs domestiques l'idée de ses valets fripons.

Je viens de voir défiler sous mes croisées une partie des troupes qui se rendent en Lorraine; la tenue des corps ne répond pas à l'idée que je m'en étais faite; depuis deux ans que l'on s'occupe de donner une organisation régu-

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liùro à l'urmée, il me semble qu'on devrail avoir fait davantage. Ce sont toujours des réunions d'hommes couvorls d'habits do toutes couleurs, et encore bien mal armén, bien mal équipés. C'est pilié de voir chaque soldat porter à sa baiulouliùrc les cha^^^cs de son ni(ms{{uet, suspendues de dislance en distance, et exposées aux injures du temps. No pourrait-on pas surtout former ces charges d'une poudre assez fine pour dispenser le fantassin de puiser son amorce dans l'étui nommé /jou/rer/n qu'il porte suspendu d'un autre côté?... Cela doit ralentir les feux, et leur vivacité est à la guerre un des principaux moyens de succès.

Le roi vase rendre en Lorraine; mais c'est le maréchal de la Ferté qui doit faire le siège de Marsal. Quel est le but de cette campagne ? Je ne le crois pas clairement déterminé. Bussy pense qu'il s'agit seulement de s'assurer du duc Charles, dont l'inconstance politique est connue.

En pensant à cette légèreté de caractère, je me rappelle assez naturellement un trait de ce prince qui annonçait plus de ténacité dans ses déterminations. Il était devenu éperdument amoureux de la fille d'un bourgmestre de Bruxelles, qu'il ne pouvait voir qu'avec une extrême difficulté, tant les parents de cette demoiselle la surveillaient de près. Il la rencontra un jour dans un bal; la mère de cette jeune personne était près d'elle, et ce fut en vain que le duc pria la dame de lui permettre d'entretenir un instant sa fille en présence de toute la compagnie. Son Altesse offrit alors de ne parler à celle qu'il aimait qu'autant de temps qu'il pourrait tenir un charbon ardent à la main; cette condition parut si forte à la mère qu'elle y souscrivit. Charles se retira à l'écart avec la demoiselle, prit le charbon allumé et commença l'entretien. Il dura si longtemps que la dame se décida à l'interrompre... Le charbon était éteint. Il fallait qu'il y eut dans le Scévola moderne une grande chaleur de sentiment ou une étrange constance, pour qu'il eût pu se rendre supérieur à la souf. france qu'avait dû lui faire éprouver le feu qu'il tenait.

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On conduisit dernièrement à la Bastille M. de Guénégaud, trésorier de l'épargne; on y amené aussi le nommé Edmond Coquier, domestique de M. Fouquet, ainsi que les sieurs Elie Blanchard et Pradier. Ils sont tous emprisonnés comme partisansde l'ancien surintendant; Coquier tenait, dit-on, une imprimerie clandestine, où l'on imprimait un mémoire intitulé Réponse à la réplique du chevalier Talon,

Tandis que M. Colbert suit avec ardeur la trace des dilapidations de son prédécesseur, le roi se livre à de plus nobles générosités : Sa Majesté accorde en ce moment des gratifications et des pensions à un grand nombre de savants, d'écrivains et d'artistes français et étrangers *. Il y a dans cette mesure de la véritable grandeur et de l'ostentation : les sciences, les lettres et les beaux-arts honorent les nations; ils agrandissent le foyer de leur gloire, ils contribuent à les faire respecter : leur accorder des encouragements est donc un des premiers devoirs du prince. Mais s'il doit récompenser chez lui les efforts du génie, ce ne peut être avec la même légitimité de vues qu'il répand ses bienfaits au dehors. Les hommes célèbres des autres pays qu'il appelle au partage des trésors que lui confient ses peuples ont leurs princes, c'est à eux qu'il appartient de les encourager. Devancer la justice ou la munificence de ces derniers en versant un or étranger dans leurs Etats, n'est-ce pas accuser leur règne, n'est-ce pas faire une injure gratuite à ces souverains, et ne doiton pas croire que le monarque qui étend ainsi ses largesses

1. Parmi les Français qui eurent part aux bienfaits du roi, il faut nommer Racine, Quinault, Fléchier, Chapelain et Colin ; Boileau fut alors oublié : il n'avait encore composé que des satires, et ce genre de poésie est rarement récompensé dans les cours. Ce poète fut comblé de biens et d'honneurs dès qu'il devint flatteur.

En pays étranger, Louis XIV fit des dons considérables au bibliothécaire du "Vatican, A Hact; au comte de Gravant, secrétaire d'Etat du duc de Modènc; à Vossj'h.î, historiographe des Provinces-Unies; à Huyghens, célèbre mathématicien hollandais, etc.. etc.

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au delà des contrées soumises î^i son pouvoir ne veut qu'au};mentcr le nombre des Irompeltes de sa renommée?

Le roi vient de fonder une académie do peinture et de sculpture, en même temps qu'une académie des inscriptions. Une distinction à peu près semblable à celle que je viens de faire ressort de cette double fondation : la première de ces compagnies profitera aux arts ; la seconde n'est qu'une société rétribuée de flatteurs : ses travaux se borneront à multiplier les éloges presque toujours menteurs des grands, et à laisser à nos neveux des témoignages gravés sur le marbre ou le bronze de notre déplorable servilité.

On a célébré dernièrement en grande pompe le mariage de M"' Athénaïs de Mortemart avec M. le marquis de Montespan. La nouvelle mariée a de la beauté, mais on lui trouve tropd'audace pour une femme de vingt-deux ans. Les malignes langues répandent, sans beaucoup de ménagement, le bruit que le marquis arrive un peu tard au refuge de la pudeur de cette belle, où ^L de Frontenac l'avait devancé. Quoi qu'il en soit iM'"^ de Montespan est attachée à la cour de Madame, et se pique d'une pruderie qui pourrait bien être afTectée. Elle disait hier devant moi en parlant du commerce de M"^ de la V'allière avec le roi : Si pareil malheur m'arrivait,je n'oserais plus me montrer dans le monde.

C'est une bien petite comédie que V Impromptu de Versailles, qu'on joue maintenant sur le théâtre du Palais- Royal, ou plutôt ce n'est qu'une satire spirituelle dirigée par Molière contre le poète Boursault, pour répondre à une pièce du même genre, le Portrait du peintre. Le public ne prend pas un grand intérêt à ces querelles d'amour-propre entre beaux esprits ; tout au plus goùtet-il quelques jolis vers semés dans ces manifestes rimes, et c'est tout ce qu'on a bien voulu applaudir en écoutant l'ouvrage nouveau.

Cette fois, les ballets de Benserade auront l'avantage sur la nouveauté du Palais-Royal. L'auteur ne se borne pas à faire danser les jolies femmes de la cour, il compose

encore des madrigaux observateurs sur celles qui ont dansé, et le sel erotique n'y est pas toujours admis avec mesure. Voici des vers adressés à M"e de Sévigné, et qui n'ont pas plu à sa mère, quoiqu'elle aime assez la plaisanterie. Il faut, pour l'intelligence de ce quatrain, dire que la jeune personne avait figuré en amazone dans un ballet donné le mois dernier à Vincennes.

Belle et jeune guerrière, une preuve assez bonne Qu'on suit d'une Amazone et la règle et les vœux, C'est qu'on n'a qu'un toton... je crois. Dieu me pardonne Que vous en avez déjà deux.

Il ne faut pas s'effaroucher de ces rimes passablement libres ; Benserade s'est beaucoup amendé depuis deux ans, je vais le prouver par deux exemples. En 1661, il chantait ainsi M'^e Mancini,qui avait représenté une muse dans le ballet des Saisons.

Cette petite muse, en charmes, en attraits,

N'est à pas une inférieure ;

Aussi pas une, jamais.

N'eut l'esprit et le sein formés de si bonne heure.

Un an plus tôt, notre poète lyrique célébrait le mariage du roi par cette singulière et assez claire allusion :

Dans l'un éclate une amoureuse ardeur,

Dans l'autre brille une extrême pudeur.

Telle parut, en sa grâce infinie,

La patiente et belle Iphigénie

Sous le couteau du sacrificateur,

Qu'elle souffrit pourtant de moins bon cœur.

J'ajouterai que Benserade ne met point du tout de mystère à de semblables vers, et qu'il les adresse sans façon aux jeunes personnes pour lesquelles il les a faits, dans la conviction où il est que rien ne nous plaît comme les écrits propres à exciter nos sens. Dirai-je qu'il a tort?

CimONIQUIiS HE L (M,ir,-I)i:-HOIXJ <»*'/

En vôrilô jo n'ose ; car les vers sont enfants do nos mœurs : les poètes, pour qui le succès e^t lo premier bien, renonceraient biont(M à leur tâche, s'ils s'apercevaient qu'elle nous dôpIiH... Me voilà forcée d'en conclure que Bensernde a quelquefois raison.

M. Colbcrt a soumis au roi, à son retour de Lorraine, des projets d'embellissement pour la ville de Paris. Il y a beaucoup à faire ; rien de plus sombre, de plus sale, de plus malsain que cette capitale dans son état actuel, et nulle n'est aussi pauvre d'édifices. Vis-à-vis le château dos Tuileries, l'œil est attristé par un vilain pont de bois. Les rues sont mal bâties, étroites, obscures, fangeuses, à peine éclairées au moyen de quelques lanternes allumées par les marchands ou les bourgeois, et qu'éteignent presque aussitôt les malfaiteurs ou les galants. On voit encore, au coin d'un grand nombre de rues, ces lourdes chaînes qui pendant la Ligue et la Fronde servirent aux barricades; souvenirs déplorables d'une suite de malheurs, contre le retour desquels nous avons l'air de nous prémunir. La malpropreté de la ville est telle que, même l'été, les hommes ne peuvent sortir autrement qu'en bottes, et que les femmes d'une certaine distinction ne sauraient faire à pied cent pas hors de leurs maisons. L'air qu'on respire à Paris est constamment chargé de miasmes insalubres; chaque matin, les ustensiles de cuivre jaune sont couverts d'une couche épaisse de vert-degris. Mais c'est particulièrement à la sûreté des habitants qu'il faudrait enfin songer. Dès huit heures du soir les voleurs, circulant avec une entière impunité, enlèvent les manteaux, coupent les bourses, battent les passants, et les assassinent s'ils résistent. Ailleurs, des libertins, sortant du cabaret ou d'un lieu plus honteux, insultent les femmes attardées après les avoir arrachées du bras des hommes qui les conduisent. Souvent, hélas 1 le mari ne ressaisit son épouse que polluée par les caresses de ces nocturnes aventuriers, dont le faible guet ne peut entreprendre d'arrêter les obscènes attentats sans être battu. S'il n'est pas d'entreprise que ne favorise l'obscurité dont la capitale

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est enveloppée à l'heure où ses habitants sont encore retenus hors de leur domicile par les affaires ou le plaisir, c'est bien pis lorsque la nuit est plus avancée : alors les bandits escaladent les fenêtres, crochètent les portes des boutiques, en font sauter les volets, et pillent tout ce qui tombe sous leurs mains. Les amoureux, autre espèce do filous non moins redoutables, franchissent également, ici les murs d'un monastère, plus loin un balcon auquel la main complaisante d'une beauté résignée au larcin attacha l'échelle de corde qui doit le favoriser. Près de là des spadassins attaquent un homme désarmé ou se défendant seul contre trois ou quatre assassins soudoyés. Enfin on entend, dans tous les coins de la ville, le sifflet des voleurs, le cliquetis des épées, les vociférations des gens ivres, les plaintes des malheureux qu'on assassine, les cris de ceux qui demandent du secours, mélange lugubre que perce de temps en temps la voix criarde de quelques marchands, témoins impassibles et peut-être complices des intrigues, des vols, sinon des assassinats.

Si je porte mon examen hors de Paris, je ne trouve aucune facilité pour les communications; quelques carrosses publics, qui vont aux principales villes du royaume ' , sont d'une insupportable lenteur : ils mettent, par exemple, trois jours pour aller à Rouen, dix pour se rendre à Lyon, Les hôtelleries n'offrent aucune ressource : on risque de faire très mauvaise chère, si l'on n'apporte des vivres en y rentrant; et lorsque les voyageurs doivent coucher en route, il faut qu'ils fassent porter leurs lits sur des chevaux de bât.

Il n'y a, même dans la capitale, de luxe et d'éclat que parmi la noblesse ; les bourgeois sont mal vêtus ; leur costume appartient au siècle passé. Chaque profession est encore distinguée par un habit particulier, et les marchands s'affublent toujours, dans leur comptoir, d'une espèce de jaquette ressemblant à un jupon court. M. Gol-

1. Les premières voitures publiques qu'on vit en France furent établies sous Charles IX.

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l)crl sentira quo do semblables distinctions ne peuvent être tolérées chez une nation qu'on doit montrer forte, qui a besoin do paniitro unie pour réaliser cet aspect de grandeur quo le souver;iin veut imprimer à son rèfjne. La cour resplendit d'or et do pierreries ; le nombre des carrosses bourgeois, qui n'était, en 1658, que de trois cent vingt, s'élève aujourd'hui à plus de deux mille ' ; nous avons des académies, des spectacles, des carrousels, des poètes flatteurs bien payés. Mais ce faste de dehors et d'institutions n'est que l'ornement de l'édifice social; l'aisance, la prospérité des classes qui travaillent et payent les impôts, voilà la base solide du monument. Or ici tout est à faire... Quand s'occupera-t-on de fonder la gloire de Louis \IV sur ces améliorations, sans lesquelles l'éclat de son règne ne sera qu'un beau masque cachant la misère et le malheur?

La pruderie proclamée si haut par M™* de Montespan commence, disent les observateurs attentifs, à se démentir singulièrement. Si leurs remarques sont exactes, cette belle dame a tendu ses lacs pour s'emparer du cœur de Monsieur. Celui-ci, d'après le même dire, sourit très agréablement à la marquise, et paraît lui laisser croire que SCS agaceries ne seront point infructueuses. Mais d'autres causeurs assurent que le dm; d'Orléans ne peut aimer véritablement que le chevalier de Lorraine ; que les mines faites à M'"^ de Montespan ne sont qu'un leurre tendant à faire croire que Son Altesse n'est pas insensible aux charmes du beau sexe : mais que la réalité est tout entière consacrée au favori... Oh ! les vilains exemples venus d'Italie !

Hier, M. le prince assistait à une représentation de la Critique de l'Ecole des femmes, critique faite par Molière lui-même, et qui conséquemment ne doit pas renfermer de grandes méchancetés. Un spectateur du parterre.

1. Il y avait déjà, indépendamment de ces voitures, beaucoup de carrosses de remise et de place : l'usage des premiers date de 1650, celui des derniers de 1657.

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qui apparemment trouvait la dose de malice trop légère, sifflait à toute outrance la pièce, sans respect pour la présence du grand Gondé. Quelqu'un dit à Son Altesse qu'elle devrait peut-être imposer silence à ce cabaleur. « Je m'en garderai parbleu bien, répondit le vainqueur de « Rocroi, écoutez le récit de ce qui m'arriva, dans cette « même loge, lorsque je revins du siège de cette malheu- « reuse place de Lerîda, dont je n'avais pu m'emparer. « On donnait la première représentation d'une comédie « dont je protégeais l'auteur; j'avais fait parler beaucoup « en sa faveur : mais l'ouvrage n'en fut pas moins mal « accueilli par le public. Ayant aperçu, au milieu d'un « groupe de spectateurs du parterre, un quidam qui me « paraissait donner l'exemple des sifflets, je dis en dési- « gnant cet homme du doigt : Qu'on me prenne celui-là! « A ces mots, mon coquin se retourne fièrement vers « moi et me crie : Grand faiseur de sièges, on ne me « prend point, je m'appelle Lerida... Aussitôt il fend la « foule, qui se prête à son évasion, sort du parterre, et « disparaît. La leçon était verte, je ne veux pas m'en « attirer une pareille. *

On pendit dernièrement en effigie plusieurs des partisans impliqués dans l'affaire de M. Fouquet; Gourville était du nombre. Jamais on n'a vu rien d'aussi étrange que ce qui se passe à l'égard de ce financier, retiré maintenant dans les Pays-Bas. Tandis qu'on le pend en France, lui, porteur des pleins pouvoirs de M. de Lionne et même du roi, traite au nom de Sa Majesté avec la Hollande et avec quelques princes d'Allemagne. Louis XIV riait aux éclats, ce matin à son lever, de cet amalgame curieux de confiance diplomatique et de pendaison. « Vous le voyez, « monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à son ministre des « affaires étrangères, la politique et la friponnerie vont « très bien ensemble, et l'on pourrait quelquefois payer « indistinctement un diplomate par des honneurs ou par « la potence... » Et le roi recommençait à rire.

Revenons aux partisans. La chambre de l'arsenal, informée que quelques-uns d'entre eux, restés en France,

étaionl disposés à rendre ^'orgo, lo» a taxés à do si fortes 8omiTitis,quo le paiomcinl en e»l impossible : il en est auxquels on demande six, sept, huit, et jusqu'à dix millions. Soit mauvaise volonté, soit impossibilité do satisfaire à une telle charge, plusieurs de ces messieurs sollicitent instamment la grâce d'être pondus... en peinture, et se cachent le mieux qu'ils peuvent, de peur qu'on no se contente pas de leur portrait.

Nous avons à la cour du fruit nouveau, mais du fruit défendu, de celui que le malin fit manger à la première femme. Le roi, plus paré que de coutume, était, il y a trois jours, avec M"^ de la Vallière ; Sa Majesté se préparait à l'une de ces douces prises de possession auxquelles , créatures résignées et soumises, nous nous prêtons souvent trop volontiers... Tout à coup, l'elTet d'une semblable cause, exercée il y a neuf mois, s'annonça de telle manière que le prince dut suspendre sa galante tentative. Les choses allèrent si vite, qu'en peu d'instants Louis XIV se trouva dans la plus embarrassante de toutes les positions. Il appela du monde par la croisée, et ordonna de faire venir en toute hâte M'"^ de Montausier, M">^ de Choisi, ou n'importe qui, pourvu que ce fût une femme. On courut en même temps chercher une accoucheuse^ car le roi n'avait pas voulu que sa maîtresse songeât à recevoir les soins d'un homme de l'art, craignant sans doute que l'autel auquel sacrifiait son royal amour ne fût livré à de profanes regards. Une nuée de dames serviables arriva, mais trop tard pour empêcher qu'une veste brodée de perles et de pierreries ne fût inondée des marques de l'événement. On trouva Sa Majesté tout en eau, soutenant de son mieux la Vallière, qui, cramponnée au cou de son amant, déchirait, dans ses crispations, un collet de mille écus... Bientôt la jeune mère eut une douleur violente, que suivit un long évanouissement; on la crut morte... < Au nom de « Dieu ! s'écria le roi fondant en larmes, rendez-la-moi et « prenez tout ce que j'ai. » Ce tendre monarque était à ij^enoux au pied du lit, pâle, défait, immobile et poussant,

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de temps à autre, des cris lamentables, qui arrachaient des pleurs aux dames et aux médecins que Sa Majesté avait, en désespoir de cause, ordonné de faire venir. Enfin le résultat de ces longues douleurs parut : ce fut un petit garçon qui entra dans la noble famille de Henri IV... par la porte bâtarde ^.

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