‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 76 sur 91 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Disgrâce de Brienne. — Un ministre composant des cantiques. — L'épouse éplorée. — C'est le crédit de son mari qu'elle pleure.— La femme trop savante. — Explication à cet égard. — Etiquette. — Lever du roi, robe de chambre, haut-de-chausse, la chemise. — Le cravatier : ses fonctions. — Le roi esclave du cérémonial.— Lever de la reine, ses bas, ses jarretières; pudeur de Marie- Thérèse. — La chemise et la jupe. — La reine lacée par des hommes. — Scrupules de Marie-Thérèse sur cet usage. — Louis XIV maintient le droit qu'ont ces hommes d'admirer les charmes de Sa Majesté. — La dame d'atour ; ses attributions. — Pensions des gens de lettres, — Années de quinze mois ; vers à ce sujet. — Le roi refuse une pension à Bussy ;*^pourquoi. — Sa Majesté lui accorde une casaque bleue. — Bon mot de Madame. — État civil de Paris. — Notes plaisantes trouvées sur les registres de Saint-Paul, — Travaux de Versailles. — Fêtes de Vile enchantée. — Racine; son avis sur ces fêtes, —Musique de Lulli. — La Princesse d'Élide et le Mariage forcé de Molière. — Le comte de Grammont a fourni le sujet de cette dernière pièce. — Sa conduite pendant la représentation. — Trois premiers actes de Tartufe. — Cette comédie est défendue. — Remontrances très rudes de Colbert au roi. — Scène à cet égard entre le monarque et le ministre. — Entrée du cardinal Chigi à Paris. — Réparations serviles de la cour de Rome. — M. de Créqui triomphe du légat. — Celui-ci triomphe de M, de Créqui. — Contes de la Fontaine, — Comment Ninon les appelle, — Générosité du roi envers M, de la Rochefoucauld, — Une dame mère

1. Louis de Bourbon né le 27 décembre 1663, mort le 15 juillet 1666.

ClIUONigUES DE L*Oi:iL-DE-DOELJr 6lli

(\ l'Ago tlo ciiKi ans. — Lo Maure poiirfrndu. — Jaloimic du roi.

— KxpUoatioii. — Un maraud qui a l'audaco de so jeter sous les roues d'un orchevéciuo. — La Guillotièrc. — F>a Fcuillado à Saint-(î()tliard et sa harangue. — La Thëbnïde do Hacinc. — Olhon do Gorneillo. — JuKcnient de Dospréaux sur cet ouvrage.

— Arrôl conlro Fouquet. — Vers sur ce sujet. — Sort du surintondant.

Ce pauvre comte de Brienne, à qui je dus plus d'une bonne nouvelle de la cour galante, s'est fait disgracier sans qu'on sache au juste pourquoi. Les uns attribuent son renvoi à des gains trop illicites au jeu; d'autres prétendent que ses appétits amoureux s'éloignaient trop

iivent de la voie que l'équitable Providence indiqua jjjur le bonheur égal des deux moitiés du genre humain. J'aimais beaucoup le comte : mais il faut être juste avant tout, et ne pas soutenir les gens qui détournent les choses (le leur destination. Brienne avait d'abord été exilé à une terre fort éloignée de Paris; mais, à la sollicitation de sa femme, née Henriette de Bouthilier, il lui fut permis de \ onir à Saint-Denis, où, par manière d'occupation, le pauvre secrétaire d'Etat dépossédé s'est fait dévot. Là sous la direction du père Heineuve il apprend à connaître Dieu, qui, selon ce religieux, n^est guère connu à la cour. Pendant les loisirs que lui laisse la prière, le comte compose, pour l'usage des carmélites du lieu, de petits cantiques de dévotion sur des airs du monde : c'est un passe-temps assez gentil pour un ancien ministre, et cela ne peut manquer de lui profiter.

Tandis que Brienne s'occupe d'une si louable façon, la comtesse, sa langoureuse épouse, continue de travailler au rappel de son mari. La pauvre dame est inconsolable dernièrement un de ses laquais, envoyé au comte, lui dit que « madame répandait chaque nuit des larmes avec une « si grande abondance, que les draps de son lit en étaient « tout trempés, et que les mouchoirs ne pouvaient lui suf- « fire. » Quelle tendresse, bon Dieu! Mais malgré le sincère désir que j'aurais de maintenir un fait si honorable pour mon sexe, il faut dire la vérité ; l'amour de M™^ de

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Brienne, aujourd'hui si larmoyant... c'est la charge de secrétaire d'Etat qui en est l'objet... Quant aux affections conjugales de cette beauté sensible, en voici des nouvelles.

Après une querelle assez vive survenue il y a cinq ou six ans chez le couple Brienne, il y eut un accommodement; et l'on sait quels points heureux de contact le ciel mit entre nous et les hommes pour sceller une réconciliation. Emportée par le désir de prouver toute la sincérité de son retour, la comtesse se livra dans cette circonstance à des formules de tendresse recherchées et inconnues du comte.

— Oh I oh 1 ma mie, qui vous a rendue si savante ? lui dit-il avec surprise.

— Personne assurément... c'est un instinct de tendresse qui...

— A d'autres, madame; ces subtilités-là ne s'apprennent pas d'elles-mêmes, et vous nieriez en vain que vous avez un professeur... Je m'en doutais, et je veux le connaître... Nommez-le, ou craignez ma colère...

— Eh bien! monsieur, oui, je le nommerai, vous ne pourrez accuser que vos dédains, vos infidélités...

— Et cet amant, c'est...

— M. de la Garde.

— Le malheureux! lui que je croyais mon ami!... De ce pas je cours...

— Arrêtez ! ce n'est pas lui, mais M. de Lussan.

— Si vous ne mentez pas encore, ce gentilhomme aura avant une heure la lame de mon épée dans le cœur.

— Y pensez-vous, monsieur, une famille dont le crédit peut vous perdre !... d'ailleurs, j'avouerai que M. de Luxembourg...

— Je n'y tiens plus... et ce bossu me le payera cher.

— Gardez-vous bien de vous faire une méchante affaire avec un homme si puissant, et sachez enfin que le duc de Caudale...

— Morbleu, madame, cesserez-vous d'éprouver ma patience, et saurai-je enfin lequel de ces messieurs a tant

cimoNiguEs in: i, oi.h.-dk-uouji-

fuit pour votre ùducution?... voyons, qui dois-jo en remercier? esL-co M. do la Garde, ou M. de Lussuu, ou Luxembourg, ou le duc?

— lih bien, monsieur, ce sont tous les quatre.

Ce no fut pas de la colère que ce dernier mot produisit, mais une véritable stupéfaction.c A merveille, madame, reprit Brionne après un assez lon^ silence, j'ai ce que je mérite, ce que je me suis attiré par la sotte persistance de mes intcrrof^ations... Bien m'en a pris de m'arrêter, un peu plus tard vous m'auriez sans doute répondu ; Ce sont tous les vingt.

Le roi devient véritablement esclave de l'étiquette : elle enlace tous les instants de sa vie; jamais on ne vit à la cour un cérémonial aussi scrupuleux. Si c'est à ce prix que les souveraius acquièrent la grandeur, je les plains; ils obéissent plus que le dernier de leurs sujets. Uu de mes parents, gentilhomme de la chambre, m'expliquait ce matin quelques singularités du lever de Leurs Majestés; on les croirait empruntées de nos vieux contes de chevalerie.

Quand le roi sort de son lit, le grand chambellan ou le premier gentilhomme doit être là pour lui mettre sa robe de chambre tandis qu3 le pr3mier valet de chambre la soutient. Sa Majesté /)eu^ seule passer son haut-de-chausse; mais il appartient inévitablement à un grand officier d'attacher les jarretières. Plus tard, le roi ayant reçu sa chemise, le premier valet de chambre présente la manche droite; le premier valet de la garde-robe aide à passer la manche gauche. Les grands dignitaires de la couronne n'ont, en ce moment, aucune part à la toilette du prince; mais ils tiennent à honneur d'y assister, et celui de ces personnages éminents qui manquerait trois jours de suite à Li chemise serait soupçonné d'être en disgrâce. Le cravatier, par le devoir de sa charge, arrange le col du roi. Le soin d'attacher la cravate entre dans les attributions du maître de la garde-robe ; mais si le cravatier ne la 1 jugeait pas bien mise, il pourrait y toucher et même la

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remettre, après s'être assuré toutefois qu'aucun officier supérieur de la chambre ne se trouve présent.

Si quelque fantaisie inaccoutumée, le désir de faire une promenade matinale ou tout autre motif imprévu portait Sa Majesté à sortir de son lit sans que les témoins obligés de son lever y fussent, le prince ne prendrait celte licence qu'avec l'inquiétude d'attenter aux droits de ses hauts courtisans : ainsi le veut l'étiquette, souveraine du souverain.

Au lever de la reine, la première femme de chambre passe les bas de Sa Majesté, mais Marie-Thérèse s'est effarouchée do Vobligalion où les reines ont été jusqu'ici de montrer à moitié leurs cuisses pour laisser nouer leurs jarretières : la pudique princesse les attache elle-même en se retournant ; sa dame d'atour se contente de les lui présenter, ainsi que la chemise et la jupe, après avoir reçu le tout des mains de la première femme de chambre. Notre jeune souveraine aurait bien voulu se dispenser aussi de se faire lacer par des hommes ^, selon les us et coutumes de la cour ; mais l'innovation qu'elle se proposait avait une telle importance qu'elle n'a pas cru devoir en prendre sur elle la responsabilité : le roi a été consulté. Pour cette fois, le désir modeste de la réclamante .n'a point été satisfait. Son auguste époux a répondu que le droit de lacer la reine appartenait à la charge de son tailleur ou à celle de ses valets de garde-robe ; que ces charges se payaient, et qu'il n'entrait point dans ses vues d'en altérer les prérogatives. Vainement Marie-Thérèse a-t-elle représenté qu'on pouvait trouver au moins fort bizarre que, par respect pour les bénéfices d'un emploi de la chambre, une reine fût obligée de montrer sa gorge à des hommes, quelquefois à des libertins, qui, sous prétexte de maladresse, se plaisaient à prolonger cette vue, qu'il con-

1. Le tailleur de la reine laçait Sa Majesté, ce qui était conforme à l'usage du temps. Les femmes n'avaient point alors de couturières mais des tailleurs, qui faisaient leurs robes, leurs corsets, et les essayaient. Cet usage a souvent donné lieu à des intrigues galantes, où des amants se substituaient aux tailleurs

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liait ou roi d'nppolcr uno de leurs prcrocjatives. Celle marque un peu piquante n'a produit aucun elFet; le

md conservateur de l'ôtiquette a tenu bon, prétendant que, môme dans le monde, la gorge des dames se produit à pou do chose près à nu, et que pour ce qu'un valet peut en voir de plus en laçant Sa Majesté, ce n'est réellement pas la peine d'en parler,

La damo d'atour peut coiffer et décoiffer la reine en tout ou en partie, elle peut même la peigner; mais ce dernier devoir est ordinairement rempli par la première femme de chambre, dont la faveur augmente souvent en proportion de la légèreté de sa main. C'est ainsi que cette dame tient en même temps par les cheveux et la reine et ''occasion de s'enrichir.

Une réflexion naît de tout ceci, c'est que le roi et la reine ne se permettent point de se dégager des lacs du cérémonial, de peur d'attenter aux droits de leurs grands valets, tandis que ceux-ci ont du moins la liberté de se faire remplacer par leurs inférieurs ; d'où il résulte évidemment que les princes couronnés sont plus dépendants que leurs serviteurs.

Malgré toute la régularité que M. Colbert est parvenu à mettre dans les finances, et quoique les charges du peuple augmentent tous les jours, les coffres de l'État ne suffisent pas aux paiements. Par exemple, les pensions des gens de lettres ne sont payées que tous les quinze mois. Voici des vers qu'un poète nommé d'Aceily a faits sur ce retard :

Vos pensions, comme je vois,

Vont donc de quinze en quinze mois ;

Ce sont vos ans climatériqucs.

Oh 1 que mes vœux seraient contents

Si le ciel voulait de mes ans

Faire ainsi des ans poétiques !

Peut-être est-ce à cause de ce resserrement financier que Sa Majesté vient de refuser à Madame la pension de mes-

tre de camp général qu'elle sollicitait pour le comte de Bussy, et que tous ses devanciers, disait Son Altesse Royale, ont obtenue sans difficulté. Le roi a cependant motivé son refus différemment. « Les devanciers de « Bussy, a répondu Sa Majesté, ne faisaient pas des plaide sauteries sur tout le monde comme lui, et je ne sache « pas que cela tienne à sa charge... Nous verrons plus « tard s'il se corrige ; en attendant, dites-lui que je lui « accorde une casaque bleue *. — Sire, a répliqué la prin- « cesse, le comte sera pénétré de reconnaissance pour « cette grâce de Votre Majesté, surtout s'il peut trouver « un tailleur qui lui fasse ce costume à crédit. > Le roi s'est diverti de cette saillie, mais il n'a rien accordé de plus. Les petits vers de Bussy empêcheront toujours sa fortune de grandir.

Le contrôleur général porte depuis quelque temps son attention sur les registres tenus par le clergé des paroisses pour l'inscription des naissances, mariages et décès. Dans toutes les cérémonies auxquelles ces événements donnent lieu, les intérêts du ciel sont servis avec une grande ponctualité ; mais il n'en est pas de même des intérêts de la terre. Beaucoup de familles se voient journellement entraînées dans des procès ruineux par suite d'écritures irrégulières faites à l'église ; les recherches de M. Colbert tendent à éclairer d'abord, à rectifier ensuite cette intéressante partie de l'administration publique. J'ai copié hier un témoignage curieux de la nécessité d'une prochaine réforme à cet égard; on se passait de main en main cet écrit dans la galerie de Saint-Germain; il est extrait des registres de la paroisse de Saint-Paul. C'était un vicaire qui écrivait.

Année 1642. « Chienne. La nuit d'entre le jeudi 9 et le « vendredi 10 janvier, il était la fête de saint Guillaume ;

1. Louis XIV avait fait choix de soixante gentilshommes qui pouvaient le suivre dans ses petits voyages de plaisir sans en avoir demandé la permission . Il leur avait ordonné de faire faire à cet effet une casaque de moire bleue, brodée d'argent, et pareille à colle qu'il portait dans ces parties Cet honneur était fort recherché.

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« ma nichnnnc fit deux chiennes et un chien. Je donnai « la plus polito ot hi plus belle à M. Ilallard, cl le lende- « main jo cou[iai les oreilles aux deux autres. »

iJrennes de l'an 1048. « Le dernier jour do l'année « I0t7, M"*-' Forêt me donna deux bouteilles de vin et un « f,'ros morceau do pAtô. De plus, je reçus de M"'<^ de « Montplaisir deux quarts d'écu ; de M«n« de Garrol une € langue de bœul'; de M. de Lamars deux bouteilles de « vin et un oiseau de rivière, avec deux petits fromaf^es c du pays; do M. de Blossy une bonne grosse carpe le « jour de la fêle de saint Gervais, qui échut le vendredi ; « de M""^ Corneille, belle-mère de M. de Lamars, un petit « pain de sucre et une boîte d'écorce de citron...

€ Le mardi \Saoùt 1649, notre pauvre petit roi Louis XIV nous fut ramené par celles et ceux qui nous l'avaient « ravi le 0 janvier de l'année précédente. Je supplie bien « humblement le bon Dieu de vouloir lui donner la grâce « et la conduite de son aïeul saint Louis, pour le bon gou- « vernement et la paix de ses peuples. »

1650. « Fin du misérable mois d'octobre, qui ne cessa de pleuvoir tellement, que ceux qui vivront boiront du verjus, et que M. de Saint-Paul, notre bon curé, n'en « sera pas plus exempt '. »

Le bon prêtre qui intercala ces importantes inscriptions entre des actes de baptême, de mariage et de décès pouvait être un très brave homme; il ne faut pas lui faire un crime d'avoir voulu transmettre à la postérité son amour pour sa chienne Bichonne, lareconnaissance de son estomac envers M"*^ Forêt et M^^e de Montplaisir, et ses lamentations sur une mauvaise récolte, que }>l. le curé de Saint-Paul devait, à ce qu'il paraît, déplorer plus amèrement encore que soti honnête vicaire; mais ces détails, un peu étrangers à l'état civil, sont, par malheur, la compensation d'une foule d'omissions que l'on retrouve ailleurs

1. On peut vôrifier, aux archives du département de la Seine, les registres de la paroisse Saint-Paul de 1640 à 1658, on y trouvera les notes telles qu'elles sont rapportées ici.

que sur les registres de la paroisse Saint-Paul, et M. Colbert ne fait pas mal de songer à prévenir le retour d'un tel désordre.

Les travaux de Versailles ont continué sans interruption depuis près de trois ans; au château construit sous Louis XIII, et qui ne se composait que de quatre petits pavillons liés par un corps de bâtiment fort simple, ont été ajoutées de vastes constructions, dans lesquelles le roi a voulu qu'on enclavât l'ancien édifice. Bien des millions sont dôjàengloutis à Versailles, et ce palais est loin d'être achevé. La nature oppose chaque jour de nouveaux obstacles aux projets du roi : les terres sont sablonneuses, remuantes, privées d'eau, et les plantations meurent dévorées par l'ardeur du soleil. Il faudrait amener, à force d'artifice, une rivière sur ce sol aride; Louis XIV y songe, et Colbert frémit.

En attendant, le roi donne à Versailles des fêtes magnifiques; les reines et les plus belles femmes de la cour y président : mais M'^e de la Vallière, qui n'y a pas même de place marquée, en est la véritable héroïne. 11 faut renoncer à peindre les réjouissances qui finirent hier, après avoir duré sept jours consécutifs ' : elles ont de beaucoup surpassé le carrousel de 1662. Le luxe, l'originalité, l'abandon prodigue, la délicatesse, l'esprit, tout s'est réuni pour étonner, éblouir et charmer dans cette longue suite de plaisirs, qu'animaient la galanterie et l'amour. L'allégorie, cette chimère aimable des imaginations fécondes, s'est reproduite sous toutes les formes pour prêter une âme, une vie, une action aux divertissements. Mais ici, comme dans toutes les fêtes de nos joui*s, les diverses époques retracées par l'histoire ou créées par la mythologie étaient venues se confondre à la voix de l'ordonnateur pour grossir le cortège des séductions et captiver les regards au mépris de la raison. « Voyez, me

1. Louis XIV nomma lui même ces réjouissances les plaisirs de l'île enchantée.

i;iiiio.Niyu£9 nu l'ucil-de-hoi.lt <»'^1

(lisiiii un jcuiie poèto nommé Hacine on examinant avec moi le cortùf^c éclatant do richesse qui passait devant nous ; voyez quel amalgame vide de vraisemblance : voici des paladins, ù la tète desquels marche le roi, sous la figure de fioger. Corlea, le monarque, par sa mAle beauté, peut nous donner une idée do ce preux, auquel Sa Majesté ressemblerait pourtant davantajjosi ses habits étaient allégés de tous les diamants de la couronne, qui montrent aux filous un appât de quinze ou vingt millions. Ces chevaliers, ces hérauts d'armes, ces pages, ces écuyers, nous reporteraient mieux aux temps de la chevalerie, si leurs bannières, leurs écus, leurs cimiers n'étaient chargés des devises où Benserade et Périgni ont, suivant leur coutume, mêlé, mais trop peu fondu, la grâce d'Anacréon, la volupté (l'Ovide, la licence de Hoccace et la recherche de Balzac *■ pour nous rappeler un temps où le langage n'avait que de la naïveté. Là, tout près de ces personnages appartenant aux derniers siècles, voilà des guerriers grecs, des dieux du paganisme ; puis les âges, les saisons, s heures, les signes célestes personnifiés ; viennent enlite des bergers modernes avec leurs panetières, leurs miettes, leurs rubans; le tout accompagnant le char du soleil, qui roule sur la terre, et dont les proportions gigantesques * offrent à l'œil une masse dorée qu'on ne peut comparer à rien. Je vous demande, madame, continua Racine, où je trouverai dans tout ceci l'illusion et le charme dont on a prétendu m'enivrer par elle ? Cette foule de curieux, dont les cent mille têtes découvertes ondoient dans la plaine, éprouvera tout au plus l'étonnement, qui n'est le plaisir que l'espace d'une seconde. >

1. Veut-on des exemples du style ampoulé de Balzac, en voici: Il écrivait au cardinal de Retz pour faire allusion à sa puissance politique et à sa nouvelle dignité romaine: € Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. > Une autre fois il écrivait à Bois-Robert en parlant des eaux de senteur : < Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums. »

2, Ce char, dit Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, avait dix-huit pieds de haut, quinze de large et vingt-quatre de long.

J'étais tout à fait de l'avis du jeune Racine, l'ordre, que l'on cherche toujours, même au sein de la richesse, manquait dans le spectacle qu'on étalait à nos yeux ; le faste y écrasait le goût. « Dites plus, ajouta le poète à qui je venais de communiquer cette réflexion, dites que cet appareil ne peut être ni beau, ni imposant, à défaut de cette simplicité qui embellit tout en le faisant ressembler à la nature, type éternel de toute beauté. Croyezmoi, madame, pour le regard ainsi que pour l'esprit, la pompe cesse bientôt de plaire ; elle fatigue l'attention sans arriver à l'âme. C'est par la force, non par l'éclat des conceptions, qu'il faut attaquer le cœur, et cette force ne se trouve que dans les effets, les idées, les sentiments simples et naturels. J'ai fait si peu qu'il m'est à peine permis de me citer comme exemple ; j'oserai dire cependant que l'application de cette manière de sentir m'a valu quelques succès lorsque j'ai publié mes odes, la Renommée aux Muses et la Nymphe de la Seine, dont le public et Boileau, juges également équitables, furent assez contents. Tel est encore le système que j'ai suivi dans la composition de ma Théhaïde, essai tragique que j'aurai le courage, peut-être devrais-je dire l'audace, de hasarder bientôt sur la scène où brille Corneille. »

Cependant le char du soleil s'arrêta ; je pus l'examiner de près, et je découvris aisément l'allégorie adulatrice qu'on avait voulu faire saisir au roi par la construction de cette singulière machine. Les emblèmes dont elle était ornée offraient autant d'allusions au règne de Louis XIV; d'ailleurs et pour plus de clarté, sa devise, Nec plurihus impar, était dans le char, au-dessus de la place vacante du Phébus que les courtisans avaient sous-entendu, et qui caracolait à cheval sous l'armure d'un paladin.

La conversation de Racine m'avait plu ; je le priai de me donner le bras pour le reste de la journée, ce qui m'attira beaucoup de regards malins ; car ce jeune poète est l'un des plus beaux hommes que j'aie vus. Nous assistâmes ensemble aux courses, où le roi fut vainqueur ; il le fut également le second, le troisième et le quatrième

CHKONIQUEH I>E l/oKlL-UEDOIXI <i2.'i

jour '.dans les combats de réjouissances, jamais les grands princes ne pouvonl êlro vaincus. Le soir, une immense table reçut un repas où les mets les plus exquis furent oflorls par la profusion, divinité des {çens prodigues qu'on s'était dispensé de personnifier, et qui pourtant présidait plus que toute autre à la fête. Six cents personnes invitées par le roi vinrent s'asseoir à ce banquet splcndide •; le.s femmes et les hommes étaient tellement couverts de pierreries, qu'une chaîne do diamants sembla ceindre la table, et rélléchit les feux de quatre mille gros flambeaux allumés dans l'espace où le repas était servi. Bientôt on vit paraître une troupe bigarrée de faunes, de sylvains, de dryades, de bergers, de vendangeurs, de moissonneurs, qui s'empressèrent autour des convives sous la direction de Pan et de Diane s'avançant sur une montagne mobile, et faisant couvrir les tables de tous les produits des cam- |)agnes et des forêts assaisonnés ou parés par la sensualité. La table était disposée en demi-cercle, pour se lier avec un théâtre placé derrière, dans tout son pourtour, et chargé de musiciens et de chanteurs. Enfin l'enceinte était bornée par des arcades élégantes que fermait une l>alustrade dorée ; on avait suspendu sous les arceaux cinq cents girandoles garnies d© bougies. Racine avoua que le coup d'oeil était enchanteur. < Ces décorations, ces machines, ajouta le poète, sont de l'Italien Vigarani ; et, il faut en convenir, l'Italie seule sait encore allier la magnificence et le goût. Mais ce qui me charme véritablement ici, c'est la musique de Lulli : elle est naturelle, grande de simplicité ; elle est sur la route du cœur. »

La seconde journée des fêtes fut terminée par la première représentation de la Princesse d'Elide, comédie de Molière composée pour cette occasion. Le sujet de la pièce est emprunté d'un auteur espagnol appelé Moretot

1. Ces six cents convives, et le même nombre d'artistes, de gens de lettres, do personnes occupées aux détails des fétes,furent entretenus aux frais du roi pendant les sept jours que durèrent les réjouissances.

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les deux reines se sont montrées sensibles à cet hommage rendu au génie de leur nation; mais le roi a donné si peu de temps à Molière pour composer cet ouvrage, qu'il se ressent de la précipitation de son auteur. Le premier acte seul est en vers, et beaucoup de négligences de style et de conception se font remarquer dans le surplus. La Princesse d'Elide est une production médiocre, qui passa au milieu du bruit et de l'enivrement général.

On joua le surlendemain la farce du Mariage forcé que Molière fît représenter pour la première fois au Louvre le mois passé, et dans laquelle Louis XIV dansa. Tout le monde connaît le comte de Grammont^, son amour pour M'i^ Hamilton, sa fuite de Londres après avoir séduit cette jeune personne, enfin la poursuite des frères Hamilton, qui demandèrent au gentilhomme français s'il n'avait rien oublié en Angleterre, et en reçurent cette réponse : « Pardonnez-moi, j'ai oublié d'épouser votre sœur, et je « retourne à Londres avec vous pour finir cette affaire. » Tel est le sujet que Molière a traité avec une gaieté plus folle que véritablement comique. Le personnage copié a ri plus fort que les autres spectateurs. Pendant la représentation de Versailles, Grammont, le plus hardi, le plus dissolu, le plus rusé joueur de tous les courtisans, courait de loge en loge, répétant à toutes les dames : « C'est « pourtant moi que ce drôle de Molière a mis en scène, « ah 1 les hommes à bonnes fortunes sont bons à toutes « sauces. » Puis il s'éloignait en ricanant.

« Voilà, madame, voilà le beau, le sublime, l'admirable!» s'écriait Racine à la fin de la sixième journée des fêtes de Versailles, qui se terminait par la représentation des trois premiers actes du Tar^u/e comédie inachevéede Molière. « Cet auteur est d'aujourd'hui un grand homme, continuait le jeune poète avec enthousiasme; ceci grave son nom sur le bronze; pour cette œuvre seule, la postérité lui

1. Il était frère du maréchal ; mais il était peu disposé à imiter ses exploits guerriers. Hamilton, son beau-frère, a publié les Mémoires de cet aventurier.

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élèvera dos slulucs. » Il ost vrai que dan» cet ouvrage les situations sont conçues fortcmont^ot les pensées exprimées avec un rare bonheur de style ; tandis que les caractères sombluiil plutôt traînés sur lu scène que copiés. Cependant une grande fermentation, qui n'était pas seulement admirative, régnait dans la salle; il paraîtrait que les Tartufes ou des Orgons se seraient reconnus. Le roi a défendu h Molière de faire jouer sa pièce en public avant qu'elle ait été examinée par un conseil de casuistes. Je reviendrai dans mes notes sur celte grande composition, je consigne seulement ici qu'on répétait hauten^enl au sortir du théâtre que l'original du Tartufe est l'abbé Roquette, évoque d'Autun, dont les hypocrisies auraient été révélées à Molière par M. de Guilleranes ; d'autres disent par Boileau.

Un seul homme n'a pas joui des plaisirs de Vîle enchantée, quoiqu'il y ait assisté par devoir, c'est M. Colbert. Je l'ai vu partout sombre, soucieux, isolé au milieu de la foule : peut-être méditait-il déjà les beaux mouvements financiers d'un rapport d'une surprenante liberté, ([u'il a remis à Louis XIV dans le dernier conseil. Cet écrit devait être pour le roi lui seul ; mais à la cour tout perce, tout transpire; avant même que le mémoire fût sous les yeux de Sa Majesté, il en était sorti des copies du cabinet de M. le contrôleur général. Voici des extraits que m'a confiés M. de Lionne :

€ Il est temps, dit Golbert, que Votre Majesté soufTre « de grandes réformes dans ses plaisirs et son jeu, par « cette belle maxime qu'il faut épargner dans les choses « inutiles. Je déclare en mon particulier à Votre Majesté * qu'un repas inutile de mille écus me fait une peine in- « croyable... Il faut donc voir s'il se peut faire des retran- « chemenls sur les plaisirs.

« Votre Majesté commence à mêler tellement ses diver- « lissemenls avec la guerre de terre *, qu'il est bien diffi-

1. L'entrée à Dunkerque et la campag;ne de Lorraine avaient plutôt ressemblé à des voyages de cour qu'à des expéditions militaires.

« cile de les séparer ; mais si elle daigne examiner en « détail combien de dépenses inutiles elle a faites en ce « g'enre, elle verra que si elles eussent été retranchées, « l'Etat ne serait pas dans la gêne où il se trouve.

« Si Votre Majesté examine son jeu, celui de la reine « et les repas qui en sont la suite, elle trouvera que cet « article monte à plus de trois cent mille écus, dépense « sans nulle nécessité, que les rois ses prédécesseurs n'ont « jamais faite.

« Les habitants n'osent plus se plaindre des vexations « commises par les gens de guerre ; car tous ceux qui « sont venus ont été traités de coquins, de séditieux, par « des gens qui parlent au nom de Votre Majesté '.

«Votre Majesté commence à préférer ses plaisirs à toute « autre chose; je lui épargne la douleur de connaître ce € qu'elle a dépensé dans les fêtes de Versailles.

« Quant aux revues, je ne pense pas qu'elles doivent « venir chercher Votre Majesté ni que la marche des « armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, « puisse devenir un amusement de dames.

« Il est bon que j'apprenne deux choses à Votre Ma- « jesté : l'une, qu'il a été affiché dans Paris un libelle « portant pour titre Louis XIV donnera les grandes « marionnettes (la revue) dans la plaine de Moret ; l'au- « tre, qu'il a été distribué dans les maisons un écrit intime tulé Parallèle des sièges de La Rochelle et de Moret « faits par Louis XIII et Louis XIV. Je sais, sire, que « ces sortes de remontrances ne doivent entrer pour rien « dans les résolutions des grands princes; mais elles doi- « vent être considérées dans les actions qui requièrent « l'approbation publique. »

L'orgueil du roi s'est, dit-on, révolté contre un langage si libre, si altier ; il voulait chasser M. Colbert, et les courtisans de s'écrier que Sai Majesté avait raison. Mais

1. Colbert fait allusion ici au marquis de Louvois, qui dès cette époque s'occupait beaucoup des affairesdela guerre, et s'y livrait à cette brutalité qui lui était ordinaire.

lHONiyUliS nie L'oiilL-DE-UUULi <')i7

Louis \l\ est (loué d'un ju^'omcnt sûr, d'uno connaisanco parfuilo do co qui osl 6(juit;iblo : la .solitude d'une mit lui a laissé voir los choses du bon côté. Lo lendemuiu il conservait bien quelque rancune contre le rapporteur un peu trop acerbe ; mais elle était dominée par l'cstimo que tout souverain honnête homme accorde au miniaire qui ose lui dire la vérité, sans s'arrêter à la crainte de |)erdre ses bonnes {jrùces.

— Vous m'avez grondé bien fort, monsieur Colbert 1 dit le roi au contrôleur général à la première entrevue.'

— Sire, je prie Votre Majesté de me pardonner ; mais le soin de sa gloire...

— Ma gloire, monsieur, il ne faudrait pas oublier qu'elle est avant tout dans le respect de ma personne.

— Je le sais, sire, et c'est ce respect que je voudrais voir solidement fondé.

— J'apprécie vos motifs; mais rappelez-vous que je ne souffrirais plus un Mazarin dans mes Etats, surtout s'il était sermonneur.

— En traçant le rapport qui vous a déplu, sire, je sonpfeais à la compagnie des Indes, que vous avez fondée au commencement de cette année, et que Votre Majesté voulait doter de six millions... C'est au moment où j'allais acquitter cette dette contractée par une noble générosité qu'il a fallu tirer à peu près la même somme des coffres de l'Etat pour payer les fêtes de Versailles... La compagnie des Indes est restée en souffrance, sire, tandis que vos fournisseurs jetaient à l'étranger presque tout l'argent que ces fêtes ont coûté, parce que notre commerce sans ressort ne peut pas même alimenter le luxe de votre cour 1

— Quoi, monsieur ! on n'a pu remplir ma promesse royale envers cette compagnie ?

— Non, sire; mais les cours supérieures, les financiers et le corps des marchands ont acquitté les sommes auxquelles Votre Majesté les avait imposés. Tel conseiller, tel petit négociant a vendu les bijoux de sa femme pour faire honneur à cette obligation ; l'importance du com-

merce est généralement sentie... et j'aurais bien voulu que les six millions si péniblement économisés ne se fussent pas dissipés en dorures, en décorations, en vapeurs de festin et en fumée d'illuminations.

— Allons, je vois que nous avons été trop loin dans nos divertissements ; nous serons plus économe à l'avenir,

— Votre Majesté ne tardera pas à recueillir le prix de cette réserve... Voici des traités pour le rachat de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Grenade ; tout cela peut être payé promptement si nous comptons avec nous-même.

— N'en doutez pas, Colbert, nous économiserons, nous nous restreindrons... Ceci est une augmentation de puissance.

— Et ces acquisitions n'empêcheront pas qu'on ne commence l'année prochaine le canal de Languedoc.

— Oui, sans doute, je le veux, j'aime ce grand projet.

— Sire, son exécution ajoutera à la splendeur réelle de votre règne... Les historiographes, ces plats adulateurs du clinquant des cours, enjoliveront les feuillets de leurs livres du récit de vos fêtes galantes, de vos carrousels, mais ce monument indestructible parlera de votre véritable grandeur à la postérité la plus reculée.

Le roi avait bien promis de diminuer les dépenses qui n'ont pour objet qu'un faste inutile ; cependant on vient encore de prodiguer l'or pour l'entrée du cardinal Chigi, chargé par Alexandre VII, son oncle, de faire une éclatante réparation à Louis XIV de l'insulte faite au duc de Créqui en 1662. Le légat a été reçu avec des honneurs extraordinaires sous un dais magnifique près duquel les cours supérieures, le corps de ville et le clergé sont venus le haranguer. Son Eminence s'est ensuite avancée au son du canon, ayant à sa droite le grand Gondé et le fils de ce prince à sa gauche. Puis, comme si l'on n'avait ainsi honoré cet ambassadeur que pour le faire descendre de plus haut, il lui a été enjoint de prononcer aux pieds de Sa Majesté la formule de soumission convenue. Le pape

«iinONiQUES DE l'<)kil-i»e-i»<ii-:i;f Oii)

a rociilo tant qu'il a pu cette humiliante démarche : il y a prî's de doux ans qu'il l'élude ; mais l'occupatiot» du conital d'Avignon a décidé le saint-père. L'orf,MJcil résiste rarement h la voix do l'intérêt. Les soldats corses coupables envers M. de Crôqui ont été pendus, le corps entier est banni à perpétuité de l'Ktat romain et une pyramide expiatoire a été élevée devant leur ancien corps de garde .

Voici une injure bien elFacée, M, de Gréqui devrait être itisfait; malheureusement il n'en est rien. Tandis que la cour de Rome s'elTorce de réparer sa faute enversle diplomate, l'homme privé craint que la réparation elle-même 110 donne lieu à un affront qui l'atteigne plus directement, .le m'explique : le légat est un homme superbe, et voilà que la duchesse se trouve être folle de lui. M"»" de Gréqui est une grande brune dont les yeux sont remplis il'éclat et quelquefois de langueur. L'esprit de cette dame vise à la mélancolie : avec cette disposition morale une femme devient ou fort tendre ou non moins dévote. La belle ambassadrice voulut il y a quelques années se faire bonne catholique; peut-être eût-elle réussi, mais le cardinal Chigi la rendit tout à coup meilleure romaine en lui déclarant un amour passionné que par malheur pour son salut elle partagea... En un mot, si M. le duc hait mortellement le cardinal, madame la duchesse l'aime avec passion, et c'est ainsi que l'équilibre se maintient dans les choses de la terre.

L'admiratrice du beau légat est devenue la confidente de Madame: les cœurs tendres s'entendent et s'épanchent mutuellement ; M"^^ de Gréqui parle du cardinal à Son Altesse Royale, celle-ci entretient la duchesse de M. de Guiche. L'année d'exil du comte est expirée : il a revu la France, mais non pas l'affligée Henriette, qu'il doit fuir par ordre supérieur et qu'il oublie par inconstance.

On vient d'imprimer les Contes de la, Fontaine *■ ; pres-

1. On n'imprima à cette époque qu'une partie des Contes, le reste parut en 1671.

630 CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BœUF

que tous étaient connus dans le beau monde. Ninon, qui les appelle le bréviaire d'une femme sensible, en avait fait courir des copies. Le poète lui-même lisait partout ces galanteries renforcées avec le sang-froid qu'il eût mis à la lecture d'un sermon... La Fontaine imite quelquefois Boccace, mais il le surpasse toujours par l'ingénuité du style et le charme des portraits.

Il y eut hier un peu de tout à la cour de Saint-Germain: la générosité, la coquetterie, la forfanterie gasconne, la jalousie semblaient s'y être donné rendez-vous ; et j'ai vu l'heure où la soirée allait être close par un événement tragique, qui heureusement n'a été que plaisant et ridicule. Je raconte par ordre.

Le matin, avant mon arrivée, M. de la Rochefoucauld se plaignait dans le cabinet du roi de la dureté de ses créanciers. « Est-ce ma faute, répondit le monarque, que « n'en parlez-vous à vos amis ? > Et quand le duc se disposait à quitter le château on lui remit cinquante mille écus de la part de Sa Majesté. C'est une curée nouvelle pour les valets de ce seigneur, qui ont coutume de dévorer la moitié de nombreuses libéralités qu'il reçoit de Louis XIV.

Je trouvai la jeune reine riant aux larmes de ce qui venait darriver dans son appartement. M™® de Vitry ayant été interrogée sur son âge par Sa Majesté avait répondu vingt-sept ans. A peine achevait-elle d'articuler cette déclaration, que sa mère, parée de rubans roses et montrant sa gorge sans la moindre réserve, entra en minaudant de son mieux. La reine trouva plaisant de lui faire la même question, et la dame annonça trente-deux ans. Peutêtre rit-on encore à Saint-Germain.

Le duc de Beaufort, tout fraîchement arrivé de l'expédition de Gigeri * en Afrique, se vantait d'avoir fendu en

1. Les pirates de Tunis et d'Alger troublaient le commerce de la France avec le Levant : Golbert, voulant mettre un terme à leurs pillages, donna au roi le conseil de former un établissement sur les côtes de Barbarie, Des troupes commandées parle duc de

I nnONIQUES DE l'oeil- DE- nnKUI <''Iîl

doux un Maure (l'un coup de sabre di^'iie de Roland luricux. * Diahlc! s'écrin lo roi, voilù,nion cher duc, un l)eau coup « d'estoc, et j'oslimo qu'il faudrait un vijjoureux Gascon « pour recoller cet homme-là. » Celte plaisanterie pleine de finesse fil rougir le guerrier, qui sentit bien que Sa Majesté n'avait pas été sa dupe.

Une heure après le roi traversait la cour du ch.'iteau avec M"^' de la Valliôrc : il lui prit fantaisie d'examiner en passant les cadets de sa maison, qui dans ce moment étaient sous les armes ; Sa Majesté s'approcha d'eux avec la favo- ' ite. Pendant que Louis XIV faisait la revue de ces jeunes ons, il s'aperçut que des regards d'intelligence, des sourires aiïectueux étaient échangés entre l'un d'eux et M"» de la Vallicre.

— J'ai fini, s'écria le roi d'un ton courroucé... Suivezmoi, madame.

— Qu'avez-vous, sire? dit la tendre créature quand ils lurent rendus dans les jardins...

— Ce que j'ai!... ce que j'ai 1... il vous sied bien de me le demander.

— Ah 1 bon Dieu ! mon cher maître, quels yeux vous me faites !

— Voyez encore l'audace 1... Oh 1 les femmes sont de véritables aspics qui rampent, rampent et vous piquent au

moment où vous y songez le moins.

— De grâce, sire, expliquez-vous... Je suis à la torture.

— Vous me comprenez de reste, perfide créature 1... Ce jeune homme, où l'avez-vous connu?

— Quel jeune homme, sire?

— Ehl vive Dieu I celui à qui vous faisiez tout à l'heure de si douces mines... Ce cadet... Il paraît en tout cas qu'il vous les faut jeunes...

— Ah! Louis, Louis! dit W^^ de la Vallière en pleurant, je croyais être à l'abri d'un semblable soupçon...

— Ce sont là des mots, madame... Ce cadet, qui est-ce?

Beaufort débarquèrent près de Gigeri, et s'en emparèrent. Mais bientôt attaqués par des forces supérieures, les Français durent remonter sur leurs vaisseaux et s'éloigner.

632 CHRONIQUES de l'oeil-de-bqeuf

— Mon frère, répondit la favorite avec dignité.

— Votre frère I

— Oui, sire, dans un moment je vous en ferai donner la preuve.

— Chère fille ! pardonnez-moi, pardonnez à mon amour ce mouvement de jalousie qui vous prouve combien mon cœur est épris. Aussi pourquoi ne m'avoir pas parlé de ce frère, pourquoi ne me l'avoir pas recommandé?

— 11 n'y avait aucune raison pour cela, sire, Votre Majesté ne doit rien à ma famille, rien à moi-même, qu'un peu de retour au plus tendre attachement... Le reste ne peut me flatter et m'humilie quelquefois.

— Ah ! je suis bien coupable, chère Louise, s'écria le roi avec transport, je veux expier mes torts partant d'amour...

Et le couple se perdit sous un ombrage épais, où mon parent, le gentilhomme de la chambre qui m'a rapporté cette aventure, ne crut pas devoir continuer les détails du service qu'il remplissait alors auprès de Sa Majesté...

J'apprends ce matin que le jeune de la Beaume-Leblanc, frère de M"e de la Vallière, fut nommé hier au coucher lieutenant dans la compagnie des gardes.

Voici maintenant l'anecdote plaisante. L'archevêque de Reims, frère du marquis de Louvois, revenait de Saint- Germain, emporté dans son brillant équipage que traînaient quatre chevaux fringants. Sa Grandeur traversait au galop le village de Nanterre, lorsqu'un homme à cheval eut la malheureuse idée de croiser la route devant le carrosse du prélat. Le pauvre diable avait mal calculé son temps : l'attelage l'atteint, le renverse ; la voiture passe par-dessus l'homme et le cheval. Tous deux, sans aucun mal, se remettent debout presque aussi vite qu'ils sont tombés ; l'un remonte sur l'autre, pique des deux, et les voilà qui trottent comme si de rien n'était. Mais le carrosse avait versé. M. de Reims se relève en fureur quoique sain et sauf...* Arrête, arrête ! coquin 1 s'écrie t-il, qu'on « lui donne cent coups de bâton... Un drôle qui vient « méchamment se jeter sous mes roues... Si je le tenais je « lui romprais bras et jambes, je lui couperais les oreil-

' IIU0NIQUE8 DE l'oEIL-DK-HOIXI 633

lo8... » 0 moralo ôvan(,'6liquo !... voilù pourtant lim do tes humbles pi'édicalours !

M. do Beaulort, qui fait tant valoir son },'raMd coup de sabro sur la Ictc d'un Maure, n'avait pas parlé du trait bien autrement remarquable do l'infortuné la Guillotière; mais les ^'a/.ettes, tout en so taisant sur l'héroïsme du duc, ont proclamé celui de ce maréchal de camp. Le vaisseau nommé la Lune d'or allait entrer dans le port de Toulon lorsque ayant touché sur un rocher à lleur d'eau il s'entr'ouvrit et sombra. Ce bAtiment portait dix compagnies du régiment de Picardie et ]^ Guillotière. Voyant le salut impossible, ce brave officier recommande aux Français qui l'entourent de mourir avec courage, s'enveloppe la tête de <on manteau et se laisse couler. Il est difficile de ne pas idmirer cet acte de la plus sublime valeur, la valeur résil; née. Le courage que guide l'audace a pourtant son mérite, .l'en dois consigner ici un exemple que j'aime à opposer aux manœuvres trop vénales d'un ancion pensionnaire de M. Fouquet. Le duc de la Feuillade commandait au combat de Saint-Gothard les six mille Français^ que Louis XIV avait envoyés contrôles Turcs dans l'armée impériale réunie sous les ordres du fameux Montecuculli. Avant la bataille, qui fut pour ce grand capitaine l'occasion d'un nouveau triomphe, la harangue du général français avait lié aussi éloquente que brève : « Camarades 1 s'était-il «< écrié, il y a trois cents lieues d'ici à Vaugirard, et point « d'autre chemin que de passer sur le ventre de ces b....- « là... Marchons ! » Annibal n'aurait pas mieux parlé.

Racine a donné sa Thébaïde sur le théâtre de Molière, qui, dit-on, lui en a fourni le sujet. Le jeune poète tragique ne s'est point écarté dans cette pièce des principes qu'il soutenait devant moi pendant les fêtes de Versailles. L'ordonnance de son sujet est noble quoique sans pompe et

1. Le commandement de ce corps avait été confié à Coligny, prince Gharles-Léopold de Lorraine ; mais il ne se trouva point a la bataille de Saint-Gothard, où la Feuillade commandait en son absence les Français.

63 i CHRONIQUES DE l'œIL-DE-BOEUF

les vers sont d'une simplicité où l'on est tout étonné de reconnaître la plus élégante harmonie... Mais si la poésie de cet ouvrage surpasse, sous le rapport du charme, tout ce que nous connaissons, elle est bien au-dessous de celle de Corneille pour la force des pensées. En général l'ouvrage est faible de conception, mais il est plein d'éclairs de génie. Je crois que l'auteur de Cinna aura un digne successeur; peut être serait-il à désirer qu'il l'eût déjà et qu'il se reposât sous des lauriers que peut ternir désormais la main illustre qui les a moissonnés. J'ai vu Othon, et je suis tentée de dire avec Benserade que notre grand tragique baisse sensiblement. Despréaux n'est point content de cette tragédie : il trouve avec raison qu'au théâtre de longues dissertations politiques ne peuvent tenir lieu d'une action. M. de Louvois a fait aussi la critique à'Othon en disant que « cet ouvrage ne serait généralement goûté que « par un parterre de ministres d'Etat ». Corneille assurait l'autre jour qu'il avait recommencé trois fois le troisième acte de sa tragédie nouvelle : il aurait mieux fait pour sa gloire de supprimer le tout.

Enfin après plus de trois années d'instruction, de débats, de plaidoiries écrites et verbales sur l'allaire de M. Fouquet; après trente-neuf mois de captivité préalable, le procès de cet ancien ministre vient d'être jugé. Le surintendant avait été condamné par la chambre de l'arsenal à un bannissement perpétuel; mais le roi a, comme on dit assez improprement dans cette circonstance, commué sa peine en une prison également à perpétuité, changement motivé sur la crainte que le banni ne portât à l'étranger les secrets de l'Etat... Voilà le jugement que le pauvre marquis de Belle-Isle a payé des quatorze cent mille livres qu'il a versées bénévolement au trésor royal après avoir vendu sa charge de procureur général du parlement. Louis XIV était chez W-^^ de la Vallière quand on lui annonça cet arrêt : « S'il eût été condamné à mort, dit alors Sa Majesté, je « l'aurais laissé mourir. » Fouquet est évidemment victime d'une prévention plus inhumaine que fondée en preu-

CUUONUjLl .....i '... . 035

vos. Lu rij;uour qu'on a déployée contre cel accusé, sur loquol sus plus acharnés ennemis n'ont pu articuler que (les prôsomptions ; le soin qu'on a pris pendant toute la durée du pr()côs de séduire les juges appelés à prononcer; les menaces fuites aux avocats qu'on supposait disposés à se charger de la défense ; enfin l'exil du conseiller Réséquante, dont l'opinion indulgente avait éclaté, tout contribue ù prouver que la cour voulait sacrifier un homme coupable sans doute de grandes prodigalités, mais qui, pour le fait des exactions, ne fît le plus souvent qu'obéir à Mazarin.

Cette grande alîaire fera peu d'honneur au chancelier Seguier, de qui l'extrême dureté n'a cessé de se manifester,durant trois années, contre un gentilhomme qui n'était encore que prévenu. On blâmera surtout l'animosité des ministres Colbert et le Tellier, dont l'acharnement paraîtra d'autant moins généreux, qu'il était plus intéressé. Le secrétaire d'Etat de la guerre montrait, il est vrai, plus de modération que le contrôleur général ; mais Satan n'y perdait rien. Je crois que M. de Turenne avait rencontré juste, quand il disait de Foaquet : « M, Colbert a plus « d'envie qu'il soit pendu, et M. le Tellier a plus de peur « qu'il ne le soit pas ; voilà toute la différence. »

Au surplus, on peut se faire une idée de l'opinion publique sur les juges et les ennemis du surintendant par ces vers qui couraient hier les salons, voire les carrefours :

La corde de Fouquet est maintenant à vendre ;

Nous avons de quoi l'employer ;

Colbert, Sainte-Hélène, Berryer «, Rassort, Nog:uès, Hérault, Poncet le chancelier...

Voilà bien des voleurs à pendre,

Voilà bien des fous à lier.

1. Le conseiller Berryer, pendant le procès du surintendant, devint fou furieux; il ne parlait que de roues et de potences; on le lia; son chirurgien le saigna jusqu'au blanc ; puis il continua de juger.

036 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BŒUF

Le condamné est parti ce matin pour la forteresse de Pignerol où il doit vivre... et mourir.

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