CHAPITRE XIII
Conseil extraordinaire de gouvernement. — Belles ordonnances qu'il prépare. — Nom des membres qui le composent.— Andromaque de Racine. — Mi" Desœillets et Baron. — Montfleury victime de son art. — MM d'Olone et de Créqui. — Portrait do Racine. — Attila de Corneille. — Création de la cliarge de lieutenant général de police. — Organisation de l'espionnage pour la satisfaction du roi. — M. de la Reynie. — La ville et la cour transparentes pour le roi. — Premiers réverbères dans les rues. — Sag -s mesures de police. — Abus judiciaires : arrêts contre des animaux — L'arbitraire à la place de l'équité. — École française de peinture fondée à Rome. — Querelle entre une catin illustre et une catin vulgaire. — Ninon médiatrice. — L'éclipsé ; M"° de Gesvres et Ninon. — Ordonnance civile. — Escobarde-
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lie motivant la Ruorro do PUndro. — Les deux dot». — Tendresse do famillo de la maison d'Autriche. — Précnulions ûnli- IçuorriiSros de M. do Vivonno.— Hon mot du comte de (îrammont.
— Di^pnrt pour In cnmpngne do Flandre. — l'ilicpielto h l'nrméo.
— Petits et i^rands levers nu camp. — Sallo d'audience sous la lento. — La Knlmilfrie et In guerre. — L'eau de rose et In poudre à canon. — L'artillerie et les soupirs. — Turcnnc, sou portrait* SOS qualiti^a, ses défnuts. — Ce héros sur le chnmp de bataille.
— Un mol du Krnnd ('onde. — Des maîtresses pour hiigage. — Une dnmc sage onlrctcnnnt uno compagnie de mousquetaires.
— Victoires. — Siège de Lille ; nnecdotes. — L'nbbé aide de camp. — La glnce du gouverneur de Lille. — Ln main d'un boulanger sur ln jouo d'un officier dos gardes. — Héroïsme de capucin. — M"* de la Vallière duchesse. — Isis, opéra de Quinault et Lully. — Les nobles peuvent chanter à l'Opéra sans déroger. — Le Sicilien de Molière. — Le Tartufe est joué en entier A Chantilly.
Cette année sera cerlainemeniremarquable parles améliorations qui seront faites dans toutes les parties du gouvernement ; M. Golbert porte sur tout son esprit d'ordre et de rectitude: justice, guerre, marine, commerce, son coup d'oeil embrasse tout. Un conseil extraordinaire, formé d'après ses vues en juillet dernier, a discuté mûrement chacune de ces matières ; de sages règlements, de belles ordonnances vont paraître successivement et jeter enfin les bases solides de notre monarchie. Les noms des membres de ce conseil lumineux méritent d'être conservés, les voici ; MM. le chancelier Seguier, le maréchal de Villeroi, Colbert, d'Aligre, d'Ormesson,deLezeau, de Machault, de Sève, Menardeau, de la Margerie, Passort *, oncle de M. Golbert, Voisin, Ilarman et Marin. Les séances se tiennent une fois par semaine, souvent deux ; le roi y assiste de temps en temps.
Tandis que les lois sociales préparent une civilisation forte et épurée, les lois du goût se fondent dans la répu-
1. Ce titre d'oncle du contrôleur général était le seul, peut-être, qui recommandât M. Passort, homme médiocre qui ne s'était distingué que par une aniniosité farouche pendant le procès de M. Fouquet.
blique des lettres et nous promettent une période glorieuse. Racine vient d'inscrire son nom à la même hauteur que celui de Corneille; il a fait jouer Andromaque, chef-d'œuvre de grâce, composition nerveuse, où sont développées à la fois toutes les délicatesses de l'esprit et toutes les ressources d'une imagination puissante.
Le public admire cette belle tragédie; il la critique aussi : preuve que le jugemsnt se forme en même temps que l'art. Racine a fait une bonne pièce ; mais on doit convenir qu'il est bien secondé par les acteurs qui la représentent. M"« Desœillets ^ fait admirablement valoir le rôle d'Hermione; depuis quelle le joue, vingt déclarations lui sont arrivées : tous nos seigneurs veulent savoir si cette excellente comédienne fait aussi bien l'amour qu'elle sait l'exprimer. Aux répétitions à' Andromaque l'auteur avait dit à Baron chargé du rôle de Pyrrhus : « Pour vous, je n'ai point d'instructions à vous donner ; « votre cœur vous en dira plus que mes leçons n'en pour- « raient faire entendre. » La tragédie nouvelle a eu des suites tragiques pour le pauvre Montfleury : cet acteur, déjà vieux, a fait de si violents efforts en jouant le personnage d'Oreste qu'il en est mort.
Le marquis de Créqui et M. d'Olone ont amèrement critiqué l'ouvrage de Racine. Il a cru devoir leur répondre par une épigramme faisant allusion à l'éloignement que le premier montre pour les femmes et aux affronts que l'épouse du second attire sur sa conduite plus que légère. Le poète se parle à lui-même :
La vraisemblance est choquée en la pièce,
Si l'on en croit et d'Olone et Crcqui : Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse ; D'Olone, qu' Andromaque aime trop son mari.
Au moment du premier triomphe de Racine, je dois
1. Elle fut ensuite surpassée dans ce rôle par M"« Champmeslé, qui débuta en même temps dans Hermione et dans le cœur de Racine.
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esquisser ici son portrait : en vérit6, j'en retrouve les principaux traits clans ma mémoire avec une ndiilitc presque inquiétante; cat-co que j'aurais la faiblesse de vouloir remonter au principe du feu qui étincelle dans la bouche d'IIermiono ?... La taille de ce poète est bien prise, sans être élevée ; il est fait comme l'histoire nous peint Antinous. Sa physionomie est pracieuse, ouverte, animée; ses yeux brillent d'un éclat qu'on ne peut supporter, chacun de ses rej^ards porte un trait à l'esprit... ou bien au cœur. Le front de notre nouveau tragique semble être le siège du génie; sa bouche... je n'ose y songer, tant elle a de charme et de fraîcheur. Il y a dans les manières de Racine une élégance quelquefois gênée par trop de timidité, mais je n'ai jamais entendu un accent plus doux que le sien; « et je crois, en elFet, que s'il plaidait avec cette « voix la cause de Satan, il obtiendrait pour lui le para- « dis '. >
Lorsque le jeune Racine s'élève avec rapidité. Corneille semble vouloir contribuer, en descendant, à placer son rival au même rang que lui. Ce n'est plus le grand tragique qui donna dernièrement Attila sur le théâtre du Palais-Royal. En vain la Thorillère et M"" Molière, fille du poète comique, se sont-ils surpassés eux-mêmes dans les rôles àWtlila et de Fulvie, le public est resté froid. Chapelle disait tout haut pendant la représentation : « Ah î papa Corneille, il y a trop de naturel dans cette € tragédie ; presque tous les vers en sont huns ou visi- « goths. >
Le roi créa il y a quelques mois une dignité toute nouvelle, c'est celle de lieutenant général de police. On doit déjà la suppression d'une foule de désordres à ce magistrat; mais avouons que son installation est due avant tout au désir que montre Louis XIV d'être informé de ce qui se passe dans sa capitale. Il avait jusqu'à présent été mal servi en cela, parce qu'aucune direction n'était donnée à un genre d'observation qu'il faut bien appeler espionnage,