‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 82 sur 91 · On a attribué ce mot spirituel à M'i* Cliampmeslé · texte numérisé non relu

On a attribué ce mot spirituel à M'i* Cliampmeslé

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quoique son but soit la satisfaction particulière de notre illustre monarque. Tout maintenant s'exécute à merveille. M. de la Reynie, lieutenant général de police, a partout des oreilles et des yeux : conversations des lieux publics ou des maisons particulières, commerce du monde, secrets de famille, liaisons clandestines, scandales cloîtrés, tout revient au roi. Le plus grand nombre des agents n'informent Sa Majesté que par l'intermédiaire de leur chef; d'autres écrivent directement à ce prince et lui font parvenir leurs lettres par des voies cachées, d'autres enfin sont introduits dans les cabinets du roi par des issues mystérieuses pour lui faire leurs rapports verbalement. En un mot, la ville et la cour sont transparentes pour le souverain. C'est à l'aide de ces renseignements que des fonctionnaires ou des courtisans sont remerciés ou punis sans qu'ils puissent se douter comment le roi se trouve informé de leurs griefs, que le plus souvent ils ont euxmêmes oubliés.

Mais iadépendamment de cette surveillance occulte, dont l'effet heureux sur la prospérité publique ne me paraît pas aussi démontré que la satisfaction particulière de Sa Majesté, le magistrat nouveau a régularisé la police; il a fait suspendre dans les rues de Paris des lanternes renfermant une grosse chandelle, ce qui préserve les passants des attaques naguère encore si fréquentes des mauvais garçons '.

On doit aussi à M. de la Reynie le désarmement des pages et des valets, dont les vilains tours se renouvelaient chaque soir. Les honnêtes femmes peuvent sortir avecjl sûreté après la nuit close, à moins qu'il ne prenne fan-i taisie à nos jeunes seigneurs de les insulter... car il n'j a pas encore de police pour eux. On a mis également un terme aux courses nocturnes des jeunes gens qui le soir d'un jour de noce se rendaient d'autorité auprès de la mariée pour la déshabiller malgré la résistance jalouse du

1. Nom que l'on donnait indistinctement aux libertins et auX filous qui s'emparaient de la ville dès huit heures du soir.

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nouvel époux, qui souvent amenait des rixes nanglanteii. Il leur est dôfcndu do revenir ensuite Iroubler les chastes délices du nouveau couple conjugal en lui apportant, à la clorlô des flambeaux et au son d'une musique retentissante autant que discorde, le vin chaud fortement épicé.

Les abus judiciaires, fondés sur les superstitions, sur la crédulité du vieux temps, ne peuvent subsister au sein d'une nation qui se régénère. Espérons qu'on no procédera plus on forme dans les tribunaux contre les cochons, les chiens, les chenilles, les souris, ainsi que cela se pratiqua jusqu'ici après que lo clergé avait prononcé gravement l'excommunication contre ces animaux malfaisants. Un vicaire de la ville de Pont-du-Château en Auvergne excommunia l'an dernier encore les chenilles d'un verger. Le juge du lieu rendit ensuite une sentence enjoignant à ces insectes de se retirer dans un terrain inculte qu'il désignait. Des pièces authentiques attestent ce fait étrange ^

Il serait à désirer que les réformes ne portassent que sur des abus ; mais un nouvel édit attente à de véritables droits judiciaires en même temps qu'aux principes de la sagesse. Cet édit veut que, s'il se présente quelque difficulté dans le jugement d'un procès, sur un ou plusieurs points de l'ordonnance, les parlements se retirent devers le roi pour apprendre ce qui sera de son intention. Ainsi voilà la personne du monarque environnée de plus de lumières que n'en possède une compagnie dont l'élude des lois est l'occupation constante, exclusive; et c'est encore là l'explication la plus consolante de cette mesure... Il serait trop affligeant de penser qu'on eût voulu mettre la volonté arbitraire à la place de l'équité.

Je reporte vite mon attention sur une fondation consolante : M. Golbert fit agréer hier au roi le projet de créa-

1. Le conseil extraordinaire de 1666 s'éleva avec force contre CCS sottes pratiques, qui furent interdites ; l'habitude, plus forte que la raison, les fit subsister encore quelque temps, mais la jolie comédie des Plaideurs en fit enfin justice.

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tion à Rome d'une école française de peinture, où les élè ves iront, au sein de beaux modèles et de grands souvenirs, se perfectionner dans le premier des arts. L'idée de cette institution est due au célèbre Lebrun, qui en est nommé directeur.

Je ris encore aux larmes en songeant à ce qui se passa l'autre jour, au beau milieu de la rue, entre M"" de la Beaume, ancienne maîtresse du maréchal de Grammont, et M"" Dumesnil, maîtresse actuelle du maréchal de Grancey. Le laquais de la dernière ayant un peu heurté le coude de la première, celle-ci se retourna et donna un soufflet au valet inattentionné. Là-dessus interpellation de la Dumesnil, injures de M""^ de la Beaume, puis réplique, puis riposte et enfin menaces de la noble dame à la beauté roturière. La maîtresse de M. de Grancey, persuadée que son adversaire, en parcourant la même carrière qu'elle, était descendue au même rang, a répondu au nom de <jrnenîpc que si cette épithète lui convenait elle n'était pas moins propre à la p de M. de Grammont, et que toutes les deux exerçant le même métier elles devaient vivre en bonne intelligence. A cette péroraison M'^« Dumesnil a joint une grande révérence et s'est retirée, tandis que les huées de la populace reconduisaient M"' de la Beaume jusqu'à son carrosse.

Cette aventure, qui a fait du bruit, avait brouillé M. de Grancey avec M"« de la Beaume. Ninon a trouvé dans ce scandale un sujet d'amusement : elle s'est mise à les réconcilier. M"»" de Vivonne demandait avant-hier à M"« de Lenclos la cause de son intercession. « Amour de « l'ordre, a répondu notre moderne Laïs. M'"® de la Beaume « ayant été la maîtresse du maréchal de Grammont, qui « est le doyen des maréchaux de France, la maîtresse « du maréchal de Grancey doit lui céder le pas : en fait « de service militaire, l'ancienneté avant tout. M"' Dumes- « nil en est convenue et tout est arrangé. » Malgré cette médiation officieuse, le roi est encore fâché contre M. de Grancey : on dit qu'il ne sera pas employé dans la guerre de Flandre qui se prépare.

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Une nvonturo semblable à celle que je viens de noter était arrivée pou de jours auparavant à Sinon elle-même, et c'est nj)parommont par cette raison qu'elle est intervenue dans cello-ci. M"" de Gesvres a non sans raison la renommôo d'être une gazette vivante de la cour et de la ville ; or un jour qu'il s'était élevé chez Ninon une discussion scientifique sur l'apparition d'une éclipse, cette spirituelle courtisane dit qu'elle n'y avait pas cru parce que M""" de Gesvres n'en avait point parlé. Celle dame informée do la plaisanterie la saisit du mauvais côté et en prit occasion de tomber sur la conduite de Ninon. * De « quoi m'accuse donc celte belle beauté, dit M"' de Len- € clos en apprenant ce caquet malveillant ; la seule difTé- « rence qu'il y ail entre elle et moi, c'est que je marche « ouvertement dans le chemin du vice et qu'elle cherche < à dissimuler sa conduite licencieuse. Je n'use de nulle « précaution pour cacher mes aventures: aussi la ville et « la cour les connaissent et ne s'étonnent d'aucun de mes « dérèglements. M™« de Gesvres, au contraire, prend des « peines incroyables pour faire croire à sa vertu, et tout le « monde en doute... J'ai sur elle l'avantage de la franchise « et celui plus précieux de la liberté du plaisir.»

On a publié à son de trompe et par la voir des hérauts, dans toutes les places et carrefours, la belle ordonnance

, civile qui fut pendant une année entière méditée par les excellentes têtes du conseil extraordinaire, auquel Sa

; Majesté avait adjoint des commissaires choisis dans le parlement. Parmi ces derniers, MM. Lamoignon, Taloa

, et Bignon mirent, à ce qu'on assure, la dernière main à l'ouvrage.

Dans le temps où M. Colbert, l'âme de ces grandes institutions législatives, rend le royaume florissant par les réformes intérieures, M. de Louvois, devenu un grand ministre, se pique d'une noble émulation au département de la guerre. Occupé de fonder la splendeur du règne de Louis XIV sur une gloire plus brillante que solide, il veut procurer à ce prince le triomphe des armes, que la

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vanité humaine considère comme le complément indispensable de la grandeur des souverains. Après avoir beaucoup réfléchi sur les moyens d'autoriser une guerre, le ministre a découvert que Marie-Thérèse, enfant du premier lit de Philippe IV, avait sur la Flandre un droit d'héritage, à l'exclusion de Charles II, enfant du second lit. Ce droit n'est, il est vrai, fondé que sur un usage des Pays-Bas qui exclut de la succession les enfants du second lit en faveur de ceux du premier, même quand ceux-ci ne sont que des filles. Ce règlement local de la province que l'on veut conquérir semble être d'un faible poids auprès des lois générales de la monarchie espagnole que les Pays-Bas doivent subir ; mais Louis XIV a soumis la question à un conseil de théologiens, qui ont trouvé son droit d'une équité incontestable, quoique les casuistes de Madrid le jugent digne d'excommunication.

Sans se mettre en peine d'accorder ces divers organes de la divine justice, notre armée va marcher en Flandre ayant pour motif surabondant des hostilités le non-paiement des cinq cent mille écus qui, d'après le traité des Pyrénées, devaient être comptés au roi de France pour la dot de Marie-Thérèse. On ne peut cependant se dissimu-»-. 1er que la dot stipulée pour la fille de Henri IV lorsqu'elle alla régner en Espagne n'a pas été acquittée plus fidèlement par la cour du Louvre ; mais il est entendu qu'en fait de politique il ne faut pas avoir de mémoire. Au surplus on peut citer dans cette circonstance une abnégation de scrupule bien autrement remarquable, car l'empereur Léopold est convenu par traité de laisser Louis XIV prendre possession de la Flandre au préjudice du prince de sa maison qui règne en Espagne... La tendresse de famille a ses licences pour les têtes couronnées.

Les équipages de nos guerriers se forment à force, et l'on parlait hier au cercle de la reine de ces préparatifs d'entrée en campagne. « M. de Vivonne, dit M"^^ de « Gesvres, croit sans doute que l'action ne sera pas chaude, « car il se fait faire une veste de buffle doublée de même

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« étolTo... » Loa damoi rirent do bon cœur mulgré la présence du roi ; mais Sa Majesté fronça le sourcil et s'écria : Nous n mirons /ms de hujfles en Flandre... M. do Vivonne rostura, dil-oii, à Paris, et franchement je crois qu'il n'en sera pas fâché.

A l'un des derniers levers, les ambassadeurs prenant congé du roi, Sa Majesté se plaignit devant le comte de Grammont do la stupidité de l'un d'eux. « Vous verrez, sire, répondit le courtisan, que cet envoyé est le parent do quelque ministre, et qu'on a été forcé dans son pays de lui trouver du talent. » Mon cousin le gentilhomme de la chambre qui m'a rapporté ce bon mot m'a dit qu'il n'avait point été goûté par les ministres français qui se trouvaient là.

Je ne dirai pas l'armée est partie pour une conquête, mais la cour de Saint-Germain s'est mise en route pour un voyage d'agrément en Flandre. Il y a certainement à la suite de nos troupes plus de carrosses que de canons et d'équipages de guerre. La correspondance que je me suis ménagée avec mon parent le gentilhomme m'apprend qu'à l'armée l'étiquette est observée comme à Saint-Germain ou à Versailles, le roi tient petit coucher, grandes et petites entrées dans son quartier, qui souvent est un taudis ; au cump il a non seulement une salle d'audience sous la Lente, mais encore un salon et des tables de jeu où nos seigneurs se ruinent tout aussi vite qu'en temps de paix.

Cette politesse, cette recherche de galanterie, ce concours de femmes charmantes établissant quelquefois dans des granges les toilettes dorées qu'elles ont fait transporter à leur suite ; ces eaux de senteur se mêlant à l'odeur de la poudre à canon, ce caquetage de cour qu'interrompent à chaque instant les commandements militaires, enfin le bruit lointain de l'artillerie, qui fait frissonner les belles au moment oîi de galants officiers font palpiter plus doucement leur sein, tout dans cette campagne excite l'étonnement.

Bien plus, les troupes, inspirées par cet esprit de courtoisie, renouvellent souvent des débats de préséance dans

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les marches, au camp, sous le feu même des ennemis. Plusieurs corps ont déjà soutenu, la pique baissée les uns contre les autres, ces ridicules prétentions. Il faut de la politesse, mais en vérité c'est la porter aussi trop loin que de se faire tuer avec une telle cérémonie.

Comme, à propos de la guerre, il faut pourtant dire quelque chose de l'armée, je dirai que le principal corps est commandé par le maréchal de Turenne, sous les ordres du roi ; les deux autres sont conduits par le maréchal d'Aumont et M. de Créqui : le tout forme a peu près trente-cinq mille combattants. Puisque je trouve le premier homme de guerre de notre temps sous son véritable jour, c'est-à dire au sein de sa carrière héroïque, je vais essayer de le peindre. Turenne est un homme d'une taille à peine médiocre ; sa poitrine est large, ses épaules sont élevées ; il a les cheveux châtains, la tête grosse et un peu penchée, les yeux grands et pleins de feu, mais recouverts par de gros sourcils joints ensemble ; ses traits ne manquent pas précisément de régularité, ils manquent plutôt d'effet. Eu un mot, rien dans la physionomie de ce héros n'annonce la grandeur ; elle ne se révèle pas davantage par ses paroles, qui semblent toujours exprimer des idées ou des opinions peu arrêtées. Turenne a cependant un fonds d'instruction, il cite quelquefois les auteurs de l'antiquité, particulièrement ceux qui ont consigné quelques traits d'Annibal, son général de prédilection, A l'espèce d'hésitation que le maréchal apporte dans l'émission de ses avis, comme à la simplicité de ses habits, on pourrait le croire modeste ; ceux qui vivent dans son intimité ne tardentcependant pas à découvrir en lui un grand fonds d'amour-propre. S'il veut parler de lui, il commence par : Je ne sais si f oserai vous dire... et bientôt il ose faire de ses belles qualités le plus immodéré panégyrique. Il a coutume de se désigner à la troisième personne par un pronom général: « On se porta sur la ligne, on fit de belles manœuvres et Von battit les ennemis. » Si, dans la vie privée, Turenne a quelques défauts, il est difficile d'en remarquer dans ses actions sur le champ de bataille : per-

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sonne no snit picndro un parti avec autant de rapidité, personne no sait aussi bien lo changer au besoin. Il n'y a jamais do l)alaillc désespérée pour ce grand capitaine ; plus on lo croit près de la perdre, plus ii l'est souvent do la gagner, tant il a Tart do profiter des accidents du terrain sur lequel il combat; un ravin, un ruisseau, lo moindre buisson, lui fournissent des avantages que l'ennemi ne peut prévoir, et (jui tout à coup deviennent, sous sa main, des moyens de victoire. Turenne reçut de la nature l'esprit du commandement, et cet esprit est chez lui si vaste qu'il gouvernerait un Ktat comme une armée.

Le grand Gondé marche dans cette campagneàla droite du roi ; mais il n'a point de commandement spécial. Sa Majesté Initient toujours rancune des guerres de la Fronde et de son service dans les troupes espagnoles. « Sans vous, « lui disait l'autre jour ce monarque en lui montrant une « immense plaine de la Flandre, sans vous, tout cela se- « rait à moi. — Ah ! sire, répondit M. le prince, vous « m'aviez promis de ne plus m'en parler, et je puis rappe- € 1er cette promesse à Votre Majesté au moment où elle « interdit à mon épée la conquête de ce pays. »

Il s'est passé à l'armée une chose qui divertit beaucoup la capitale, après avoir diverti la cour voyageuse. Tous nos jeunes seigneurs, à peu près, ont emmené en Flandre leur maîtresse; c'est une partie indispensable de leurs équipages. On était donc étonné que d'Artagnan, capitaine de la deuxième compagnie des mousquetaires, ne se fût pas conformé à cette partie de l'étiquette et n'eût point de belle parisienne au camp. Il est vrai que M. de Maulevrier *, commandant de la première compagnie, mène à sa suite deux dames au moins; mais, comme cette espèce de bagage ne se prête pas volontiers, personne ne s'est avisé d'admettre la compensation. D'Artagnan, à son départ de Paris, n'était pourtant point au dépourvu : on

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