‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 83 sur 91 · Golbert de Maulevrier, frère du contrôleur général · texte numérisé non relu

Golbert de Maulevrier, frère du contrôleur général

connaissait l'inclination très vive qu'avait pour lui certaine veuve très riche, âgée de vingt-deux ans à peine, et dont l'amour mêlé de chasteté fit époque au commencement de cette année. Le capitaine, qui n'avait pu vaincre la cruauté de ce petit phénomène de vertu, lui conservait la foi la plus rare, la plus étrange dans un mousquetaire. Il passait de tristes instants, tandis qu'en attendant l'heure de se signaler, ses camarades coulaient d'heureux jours et surtout d'heureuses nuits. D'Artagnan avait encore un autre sujet d'affliction : son collègue Maulevrier. frère du contrôleur général, ne manquait jamais d'argent, les mousquetaires qu'il commandait s'en ressentaient. Il leur avait donné à ses frais des justaucorps dorés d'un fort grand prix et des armes du plus beau poli. D'Artagnan, officier parvenu, pour qui les clefs du trésor royal ne tournent que rarement, n'avait pu faire une semblable dépense; aussi sa compagnie paraissait-elle pauvre auprès de celle du riche Maulevrier. Il rêvait tristement à ce parallèle affligeant et aux rigueurs delà charmante veuve qu'il adorait, lorsqu'à son inexprimable surprise il la vit entrer un matin dans sa chambre.

— Dieu! que vois-je 1 vous, madame ! est-ce une illusion, un rêve enchanteur ? s'écria-t-il.

— Non, monsieur, répondit la dame en l'embrassant sur le front, sans permettre que d'Artagnan plaçât différemment le baiser qu'il lui rendit.

— Ah I chère amie, reprit avec feu le capitaine en tombant aux genoux de la belle voyageuse... je suis le plus heureux des hommes... plus de tristesse, plus de chagrin pour moi,. .vous voilà..» votre présence me dit...

— Pas précisément tout ce que vous pensez, reprit la veuve avec calme... Relevez-vous, mon ami, ajouta-t-elle en ouvrant une croisée, et dites-moi où nous ferons placer tout ceci.

D'Artagnan jeta les yeux dans la cour, et vit trois grands chariots encore attelés et pesamment chargés.

— Qu'est-ce que cela, madame? demanda-t-il avec surprise.

ClIllONIQUBS DE L (£(L-DE-U(IiUI' 073

— Go (|ui VOUS mnnqiio, monsieur... un habilicment ot un 6ijuipcniont complet pour votre compaj^nio.

— lil»t-il possible I... ot (jui peut m'onvoycr ces efTcts ?

— Une personne qui no veut pas que l'opulence do M. de Maulevrier donne du dessous à un officier valant mieux que lui...

— Ah I je devine, femmo adorable... c'est vous dont la iiérosilô... De combien d'amour, do bonheur, de délices

j vais payer...

— Arrêtez, d*Artagnan,je fais ma fourniture sans avoir passé avec vous do marché préalable... Mais permettezmoi do l'aire mes conditions après la livraison: rien entre nous n'est changé; je vous aime plus que je ne saurais le dire, je sais que vous me payez de retour... tous deux nous brûlons de nous prouver cet amour mutuel... mais il n'en sera rien... N'oubliez donc plus que vous êtes marié...

— Ilélas I à quel scrupule vous arrêtez-vous au temps où nous vivons ?...

— Je sais tout ce que vous pouvez me dire ; mais je ne veux pas être de mon siècle sur ce point,

— Songez donc qu'avant de nous connaître je ne vivais point avec M'"^ d'Artagnan...

— J'espère bien que vous la reprendrez un jour, parce (juc vous me connaissez.

— N'y comptez pas, madame... Une veuve cruelle à vingt-deux ans I... c'est bien assez extraordinaire... Il ne me manquerait plus, pour devenir le jouet de la cour, que de voir ma maîtresse me ramener ma femme...

— Capitaine, je déjeune avec vous, enprésence d'une de mes parentes qui m'a suivie, et je repars immédiatement. Occupez-vous de faire déposer quelque part ma cargaison.

— Quoi 1 pas seulement un jour ?

— Pas une heure...

— Parbleu I voilà du nouveau ! l'une des plus jolies femmes de la cour qui entretient les mousquetaires de Sa Majesté 1

— Ce n'est pas la première fois... Mais, au même prix, c'est rare, j'en conviens...

674 CHRONIQUES DE l'ceIL-DE-BOEUF

— Que vont-ils penser, ces braves gens, s'ils savent que leur capitaine même n'a pu reconnaître...

— Oh 1 je suis tranquille, ils ne seront pas tentés de vous croire insolvable.

— Ce sera bien, en tout cas, la première fois qu'une compagnie des gardes sera équipée par la sagesse...

— Hâtons-nous, mon ami ; j'ai demandé des chevaux pour midi, et tous ces habits doivent être essayés avant mon départ...

— Vous ne pousserez pas, je le suppose, la complaisance jusqu'à présider à l'essai...

— J'ai peut-être mérité l'épigramme ; mais demain, à la revue du roi, les félicitations de Sa Majesté m'en vengeront.

La compagnie de mousquetaires fut rassemblée ; elle essaya les habits, pendant que notre belle Parisienne déjeunait au quartier du capitaine. Elle repartit ensuite emportant quelques hauts-de-chausses trop larges ou trop étroits, dont elle sefit expliquerminutieusement les défauts.

Le jour suivant, à la parade, Louis XIV fut ébloui par la richesse de sa deuxième compagnie de mousquetaires, qui éclipsa la première... Le roi, surpris au dernier point que d'Artagnan, dont il connaissait la gêne, eût pu faire cette dépense, lui demanda s'il disposait de la baguette d'une fée. Cet officier répondit que sa bonne fortune lui avait procuré quelque chose d'équivalent; et sans nommer la veuve, il raconta ce qu'elle venait de faire... Sa Majesté n'en voulut d'abord rien croire ; mais le capitaine jura que son rapport était de toute exactitude. Jamais peut-être le roi n'a tant ri... « Je donnerais mille louis pour connaî- « tre cette femme », s'écria-t-il quand les éclats bruyants de sa gaieté furent enfin calmés. « Ah I sire, dit d'Arta- « gnan, qui savait à l'occasion être courtisan comme un « autre. Votre Majesté voudrait donc lui faire perdre le « mérite du désintéressement. »

Trois jours après le départ de la dame son action était connue de toute l'armée, mais son nom demeura caché sous un voile mystérieux que je ne soulèverai point ; il

CHRONIQUES I)H l.'wl.iÉ.-..h-MuM i 675

n'y aurait aucun avantajjo à pratiquer la sagesse, ai le ridicule la Irainait, do môme que le vice, à son tribunal... Les mousquetaires s'amusèrent comme des hienhourciix de la f^éiiùrosité dont ils profitaient ; certaine partie de leur hab il Icmont fut nommée /(• h.iul-dc chausse des amours, et la cour les surnomma les enfants de In veuve.

Cependant nos troupes font des prodiges : Charleroi, Armentières, Saint- Vinox, Fumes, Ath, Douai, Oudenarde, le fort (le la Scarpo, Courtrai, sont tombés au pouvoir des troupes du roi en moins de deux mois ; Sa Majesté a mis en personne le siège devant Lille. La tranchée est ouverte sous cette place, et tous les rapports s'accordent à dire que le roi y descend comme un simple grenadier. Les courtisans pressent continuellement leur maître de ne pas s'exposer ainsi au feu des ennemis : il y a quelques jours, M. de Turcnne, voyant le roi couvert de terre par un bouot qu i venait de ton>ber près de lui, le menaça de quitter le siège s'il persistait à se montrer aussi imprudent... Ce prince, après s'être avancé, à la vue de toute l'armée, jusqu'au pied des palissades, allait déférer aux supplications du maréchal général ; il se retirait... « Sire, s'écria le « vieux duc de Charost en retenant Sa Majesté par le bras, « M. de Turenne a raison ; mais le vin est tiré, il faut < le boire... Prenez mon chapeau et donnez-moi le vôtre t « si les Espagnols visent au panache, ils s'y méprendront; « et moi j'ai fait mon temps. » Le roi sentit la justesse de cet avis ; il resta ce jour-là, mais le lendemain il s'exposa moins.

Voici le revers peu satisfaisant de cette brillante médaille : }fonsieur a toujours près de lui l'abbé de Gosnac, évêque de Valence; c'est son aide de camp, son guide sur lecheminde la gloire. On voit le feu des batteries du rempart se réfléchir sur la calotte luisante de ce martial abbé, qui, le premier chaque matin dans la tranchée, jette au nom du prince de l'argent aux soldats, et dicte les questions que Son Altesse Royale doit adresser aux ouvriers. Le roi, surpris des progrès de son frère dans l'art de la guerre, lui demandait dernièrement^: qui lui en avait tant appris...

676 CHRONIQUES DE l'oE1L-DE-B0EUF

« qui l'engageait à se donner à l'armée tout le mouvement « qu'il se donnait? — Sire, répondit 3/onsieur, c'est l'évê- « que de Valence. — Ses avis, répliqua Sa Majesté, ne « sont guère obligeants pour moi ; mais il ne vous con- « seille pas trop mal pour vous. » Nous voilà donc préve. venus que Louis XIV ne veut de gloire militaire dans sa famille que pour lui seul.

Soit galanterie, soit bravade, M. de Brouay, gouverneur espagnol de Lille, envoie tous les matins de la glace au roi. « Priez-le, dit un jour Sa Majesté au porteur, de « m'en envoyer un peu davantage. — Sire, répondit le « Castillan, mon général la ménage parce qu'il espère que « le siège sera long, et il craint que Votre Majesté n'en man- « que... — Bon, bon, cria à l'envoyé le vieux Gharost qui « se trouvait alors auprès du roi, recommandez bien à « M. de Brouay de ne pas imiter le gouverneur de Douai, « qui s'est rendu comme un coquin. — Êtes-vous fou. « monsieur ? dit vivement le roi surpris d'un tel discours « — Gomment, sire, ajouta le duc, Brouay est mon cou- « sia ! »

Malgré la recommandation de M. de Gharost, Lille s'est rendue au roi après neuf jours de siège; le marquis de Bellefonds en est nommé gouverneur. La population de cette place paraît mal disposée à subir le joug du vainqueur : elle reçoit avec une froideur presque brutale ses nouveaux hôtes, auxquels Sa Majesté a fait recommander beaucoup de circonspection, particulièrement aux officiers, qui se promettaient déjà de comprendre les jolies Lilloises dans le butin de la conquête. Un lieutenant aux gardes, huit jours après l'entrée des troupes, porta loin le respect pour cette consigne ; sa patience fut telle que le Frappe mais écoute du général grec n'est rien en comparaison. Cet officier, qui se trouvait à la tête de sa compagnie rangée sur la place, ayant un mot pressé à écrire, entra chez un boulanger et le pria très poliment de lui prêter ce qu'il fallait pour cela. « Il y a dans la ville des « gens qui vendent de ces sortes de choses, répondit inso-

CIIHONIQUES DIÎ L'ciCIL-DE-IUMXr 077

lommont lo boulanger ; adressez* vous à eux si vous en voulez avoir. » Le lieutenant répliqua < que lo refus seul otlt étô impoli, muis que, fait de la sorte, il était brutal. » A pciuo eût-il achevé colle ju.sto observation qu'un \ ioloiit soufllet tomba sur sa joue... On croit pcut-ôtro que If militaire souflUîlô va riposler par un coup d'épéc qui ( k'ndra à ses pieds son adversaire percé de part en part... l'oint du tout, un capucin ne se fût pas conduit autrement i|uo l'officier français. La joue chaude, les dents ébranlées, il relève les vingt mousquets qui tout à coup avaient été couchés en joue contre l'imprudent Lillois, il ordonne d'une voix forto à sa troupe de s'écouler et reste devant la porte du boulanger jusqu'à ce qu'elle se soit éloignée. Ce trait de sang-froid presque incroyable a trouvé des admirateurs cl des critiques, le nombre de ces derniers est le plus grand ; mais AL de Bellefonds, M. de Louvois et Sa Majesté se sont rangés parmi les premiers : le lieutenant vient d'être nommé capitaine des gardes. Les échevins de Lille, après avoir fait arrêter le boulanger, avaient rendu l'oireasé arbitre de son sort. « Qu'il retourne dans « sa famille, a répondu ce dernier; je suis garant qu'il « recommandera à ses enfants de ne jamais imiter sa bru- « talité. » Le mot est digne de Socrate; mais notre héros de patience peut être bien sûr d'avoir perdu un bel ' exemple.

Le roi est de retour de sa glorieuse campagne; il songe maintenant à récompenser. Il paraît que les services de M^'c de la Vallière pendant la guerre de Flandre ont été bien éclatants, car c'est elle qui reçoit le premier gage de la reconnaissance de son souverain. La seigneurie de Vauséjour est érigée en duché-pairie en faveur de la favorite et de sa fille; les lettres patentes sont ainsi motivées : « Nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer clans le « public l'estime toute particulière que nous faisons de « la personne de notre chère hien-aimée et très-féale « Louise-Françoise de la Vallière, qu'en lui conférant les <;< plus hauts titres d'honneur et d'estime qu'une affection '■< très sin(julièrej excitée daos notre cœur par une infinité

« de rares perfections, nous a inspirée depuis quelques « années en sa faveur. »

Je prends note du traité de paix qui sous la médiation de la Suède vient d'être conclu à Breda * par trois actes distincts : 1" entre la France et l'Angleterre; 2o entre l'Angleterre et le Danemark ; 3» entre l'Angleterre et la Hollande.

On a joué une tragédie-opéra de Quinault * sous le titre d'Isis et dont Lully a fait la musique. Cette pièce, où l'on remarque une poésie brillante, est, quant à l'action, un tissu péniblement ourdi d'épisodes réunis sans vraisemblance ; on n'y trouve point d'intérêt. La musique offre de grandes beautés ; mais il me semble que l'art y tient plus de place que l'inspiration. Il y eut dernièrement une cabale de cour formée contre l'ouvrage, et cette intrigue en dévoila une autre... M™* la marquise de Montespan avait ameuté les cabaleurs, parce qu'elle a cru se reconnaître dans un des personnages d Jsis ; or, le zèle, l'empressement que nos jeunes gentilshommes ont mis à seconder les vues de cette dame, prouve qu'elle commence à plaire au roi. Malgré cette faveur naissante, Louis XIV ne partage pas l'avis de ses courtisans sur l'œuvre de Quinault et Lully ; il en est au contraire si content qu'il a fait rendre un arrêt du conseil qui permet à un homme de condition d'être chanteur à l'Opéra, et de tirer des gages de cette profession sans déroger à la noblesse... Notre bon parlement s'est empressé d'enregistrer cet édit; le sénat romain ne fit pas mieux quand il délibéra gravement sur la sauce à laquelle il convenait de manger le turbot de Domitien.

Le Sicilien est une jolie bagatelle de Molière dirigée

Page 1