‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 85 sur 91 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Campagne d'hiver. — Intrigues de Louvois pour M. le prince en haine de Turcnnc. — Conquête de la Franche-Comté. —U Avare de Molière. — Amphitryon du même. — Bourdaloue. — Traité d'Aix-la-Chapelle. — Intrigues de la Gourde Londres à La Haye.

— Lo farouche républicain. — Une province pour un coup de chapeau. — M"'* de Montespan favorite. — Turenne se fait catholique. — Miracle reconnu par ce héros. — Les registres du parlement mutilés. — M""' liilaire et Raymond contre huit. — Les Plaideurs de Racine. — Georges Dand in de Molière. — Anecdote à ce sujet. — Conduite du roi avec la duchesse delà Vallière.

— Avec M"' de Montespan. — La Vallière retourne à Chaillot.

— La tyrannie remplace l'amour. — La Vallière parc sa rivale do ses mains. — Calomnie de cette dernière. — Le petit chien.

— Portrait de M"* de Montespan. — Mélange de galanterie et de dévotion. — M"" de Montespan l'avait dit à son mari. — Un

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soufflet conjugal. — Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule. — Mode propice aux fécondités mystérieuses. — Permission de jouer le Tartufe. — Dettes de M. le prince. — Armée de créanciers. — Gourville raccommode les affaires du grand Gondé. — On meurt de faim dans VopulenteEspagne. — Les belles Castillanes. — Le roi de Pologne Casimir. — Galanterie et vocation monastique. — Racine et la Champmeslé. — Brilannicus de ce poète. — Louis XIV ne danse plus dans les ballets ; pourquoi, — La grande Mademoiselle et le comte de Lauzun. — Portrait de ce seigneur. — Intrigues pour empêcher son mariage avec Mademoiselle. — Scène à cet égard, — Le roi permet cet hymen et le défend aussitôt, — Fureur du comte. — Entretien orageux avec Louis XIV. — Douleur de Mademoiselle, — Il serait là. — Médisance par ressentiment. — Lauzun capitaine des gardes. — Gommcncemoat de faveur des bâtards du roi. — Expédition do Candie. — Maîtresses cornues. — Sortie contre les Turcs. — Le fouet à manche d'argent. — Disparition de la dépouille de M. de Beaufort. — Polisson vu du beau côté. — Le chevalier de Lorraine et M"* de Coëtlogon. — Importation du café en France. — Edit portant qu'on ne déroge pas à la noblesse par le commerce maritime. — Ponrceaugnac de Molière.

Nos jeunes seigneurs, contents et récompensés de leurs prouesses de l'année dernière, ne songeaient qu'à danser à la cour de Saint-Germain ou à rire aux comédies de Molière, qui nous en promet, dit- on, plusieurs nouvelles. Tout à coup voilà que le roi monte à cheval la semaine dernière avec M. le prince, M. le duc d'Enghien et quelques gentilshommes pour se rendre à Dijon malgré la neige et le verglas. Quelques jours après toute la noblesse française prend la même route, et l'on apprend que Louis XIV va conquérir la Franche-Comté en dépit des frimas... Le secret a été gardé jusqu'ici comme celui d'une conspiration ; l'amour même ne s'est pas montré indiscret. Ces pauvres Espagnols ne s'attendent guère à une semblable visite au milieu de l'hiver. Cette fois, M. de Louvois est parvenu à raviver la tige des lauriers du grand Gondé ; c'est lui qui doit commander dans cette campagne sous les ordres du roi. Mais ce choix n'est pas un hommage rendu à la valeur éclairée du vainqueur de Nordlingen ; le ministre ne satisfait ici que sa haine pour M. de Turenne,

ciiHONiyuES Diî L'()i;ir,-DEn(n:LT t»'"*!

' • un M c^L prctô d'aiilanl i)lus volotiliors à sanctionner co îioix, qno lo projet mémo do la conquête est une idée de M. do (]ondô. Le prince, étant dans son gouvernement do r.ourgogne, a vu la faible altitude des Espagnols en Kran- > lio-Comté, et s'est flatté, si Louis XIV approuvait ses \ lies, do se rendre maîtro do co pays, malgré les rigueurs ilo la saison, en aussi peu de temps que Turcnnc en a mis I conquérir la Flandre au milieu de l'été. La jalousie qui l'i( l'àme de ce projet, était celle d'un héros, Louvois l'a condée à Taide des intrigues d*un homme de cour.

Le roi, comme César, est venu, a vu, a vaincu ; les lis flottent sur les remparts de la Franche-Comté. ^L le prince est entré, après deux jours de siège, à Besançon, qui, pour . unique condition, a demandé qu'on lui laissât le saint suaire. Lo duc de Luxembourg a pénétré avec aussi peu d'obstacles dans Salins : Dôle n'a pas résisté davantage au roi, qui en a pris possession enpersonne. « A la défense « que vous avez faite, écrivait le conseil d'Espagne au gou- < verneur de la province perdue, on voit que le roi de « France aurait pu se borner à envoyer ses laquais con- « quérir le pays, au lieu de se donner la peine d'y aller € lui-même. »

On assure cependant, à la décharge de cet officier, que quelque peu de trahison s'est mêlée au pouvoir de nos armes. Un fin politique me disait hier que des citoyens espagnols ont été gagnés par un abbé de Valteville ', ancien officier, puis chartreux, puis pacha en Turquie, puis enfin ecclésiastique, ami du pape, et, malgré ce dernier titre, le plus mauvais sujet de la chrétienté. La qualité de grand doyen de la province a été, dit-on, promise à cet intrigant pour prix d'un service si loyal.

Quoi qu'il en soit, l'Académie française, au retour du roi, l'a complimenté sur la rapide conquête qu'il vient de

1. L'abbé de Vattcville, dont notre comtesse raconte ailleurs les aventures extraordinaires, était le frère de ce Valteville qui insulta à Londres notre ambassadeur en 1662.

terminer. C'est la première fois que ce corps savant présente ainsi ses félicitations à Sa Majesté ; les méchants en concluent que quelques membres de la docte compagnie aspirent à d'autres grâces qu'aux faveurs d'Apollon.

Molière nous a donné presque en môme temps deux nouveautés : l'Avare, qu'à la honte du public il fut contraint de retirer l'année dernière avant qu'on eût entendu la pièce entière, et la charmante comédie d'Amphitryon. Le parterre, peut-être composé des mêmes personnes qui sifflèrent V Avare à sa première apparition, l'a reçu avec acclamation à la seconde: ce dernier jugement est le bon. « Je vous vis dernièrement à la pièce de Molière, disait « Racine à Despréaux en parlant de VAvnre, et vous riiez « tout seul sur le théâtre. — Je vous estime trop, répon- « dit le poète satirique, pour croire que vous n'y ayez pas « ri vous-même, au moins intérieurement. »

Boileau paraît moins content à^ Amphitryon, dont le succès est cependant plus général : il croit que, dans cet ouvrage, Molière ne s'est pas élevé au niveau de Plante... Mais quel argument contre l'opinion de Despréaux que le rire continuel du public pendant la représentation de cette pièce, que sa versification seule placerait au rang des chefsd'œuvre! « Dieu! s'écriait une femme à principes, la char- « mante comédie qu' Amphitryon. \. . . C'est dommage « qu'elle apprenne à pécher... » Et voyez la diversité des goûts ; tandis que cette dame parlait ainsi, Ninon, placée près d'elle, disait tout haut:« Est-elle heureuse, Alcmène, « d'avoir un dieu pour amant 1 »

Il faut procéder par ordre chronologique, et je dois, quoiqu'à regret, parler de sermons immédiatement après avoir parlé de comédie. On entend, depuis quelques semaines, un nouveau prédicateur qui produit la plus grande sensation: c'est le père Bourdaloue, jésuite de Bourges... Il n'a point l'éloquence de Senault, il n'a point celle de Bossuet ; la sienne est mieux que l'une etTautre... Jamais tant de persuasion ne découla de la bouche d'un homme.

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I Iravorâ tant de gr&ce, do force ot do clarté... Telle doit lio lu parole do Dieu lui-même.

Los gazettes nous donnent aujourd'hui le traité d'Aix- I i-Gliapoilo, qui rétablit la paix entre la France et l'Es- [taLfue. Le roi était peu disposé ù renoncer aux projeta ((ii'il avait sur le reste de la Flandre; mais l'Angleterre "M|uiôto do l'agrandissement de Louis XIV, intriguait à

I Haye pour détacher la Hollande do son alliance. Le che- \ alior Temple, ambassadeur de Charles II auprès de cette ixpublique, et le grand pensionnaire Jean VVitt se sont liioutôt entendus pour arrêter l'essor d'un souverain qui possède deux bras comme Turenne et Condé. Dans cette ^ irconslance les Hollandais ont envoyé à Saint-Germain 1111 Van-Iieuninrf, échevin d'Amsterdam, dont la franchise iv'publicaino s'est mise fort à l'aise à la cour de France, <'l qui a, sans le moindre scrupule, opposé sii rudesse batave à la hauteur impérieuse du roi. Il n'a pas fallu seulement faire des promesses à ce fumeur de harengs, il a voulu des garanties. « Ne vous fiez-vous pas à la parole « du roi ? lui disait un jour M. de Lionne. — J'ignore ce « que veut Sa Majesté, répondit-il, je considère ce qu'elle « peut. » Grâce à l'intervention de ce rude ambassadeur, l'Espagne rentre en possession de la Franche-Comté ; la France garde ce qu'elle a conquis des Pays-Bas : mais Louis XIV l'aurait volontiers abandonné pour faire découvrir en sa présence Van-Beuninr/, qui, malgré toutes les représentations des courtisans, entretint constamment le roi avec son chapeau surlatête. Ce matin, au lever, MM. de Gréqui, de Bellefouds et d'Humières ont été nommés maréchaux de France ; M. de Montausier a reçu le titre de gouverneur du Dauphin.

Quand on douterait encore de l'amour du roi pour M™® de Montespan, il faudrait céder à l'évidence : M™» de Montausier, toujours prompte à se tourner vers le point où se lève le soleil de la faveur, abandonne M™» de la Vallière, et fait des mines charmantes à sa rivale. Celle-ci disait hier au milieu des appartements de Madame: « Le roi fait

G8i cimoNiQUES hE l'oeil-de-boeuk

-s tout ce qu'il peut pour persuader à la Vallière qu'il « l'aime toujours, mais il oublie de le lui dire. — Oui, « répondit M"»* de Montmorency, c'est comme M. de « Ghoisy, qui, écrivant à un de ses amis, disait, en termi- « nant sa lettre : A propos, j'oubliais de vous marquer « que ma femme est morte depuis trois jours. »

Turenne vient d'abjurer le calvinisme et de se faire catholique romain. Thèse générale, c'est à merveille; mais on voudrait n'avoir pas à remarquer un reniement de religion dans un tel caractère. Henri IV abandonnant le protestantisme pour régner sur la France, dont il doit faire le bonheur, inspire le respect et la reconnaissance. Turenne, abjurant par calcul d'ambition, ne laisse dans l'âme qu'un sentiment pénible, dont la promotion de son neveu d'Albret au cardinalat ne saurait consoler. Les instructions de Bossuet ont achevé de décider le maréchal; c'est pour cette conversion que cet habile théologien a composé son livre de VExposition de la foi, ouvrage dicté par une piété éclairée, et repoussant les superstitions proclamées au nom de l'Eglise, qui les désavoue. Un miracle arrivé dernièrement au Louvre paraît avoir contribué surtout à convertir M. de Turenne : le feu avait pris dans la galerie ; un vent impétueux menaçait de rendre l'incendie général... On apporte le saint sacrement; la tempête s'apaise les flammes s'éteignent... « J'ai le témoignage de meg « yeux, disait le héros quelques jours après; je ne puis douter... » Moi, je n'ai point vu, mais je me signe et je crois.

Le roi a fait enlever des registres du parlement la mention de tout ce qui s'y est passé de 1647 à 1652; voilà maintenant des chartes bien complètes. Mais les événements de la Fronde sont écrits ailleurs; les méfaits des gouvernements n^échappent jamais au jugement de la postérité.

M. le duc ' donna hier un souper, dans sa petite mai-

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