Fils du prince de Condé
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i» do la rue Saiut-Tliomas-du-Louvre, aux chanteuses h modo, M""^ llilairoct Uaymoud; elles étaient seules de liinnios avec le prince, MM. do Lionne, de Saint-I'aul,dc Souvrc et quatre autres gentilshommes... Il faut que ces (K*ux belles soient do véritables héroïnes pour accepter une telle partie. On assure cependant qu'elles chantent ce soir à la cour : il y a des grâces d'iitat pour les enfants d'Apollou.
Racine sort do chez moi: je l'ai embrassé de boa cœur : ](> crois môme que je m'y suis reprise à plusieurs fois... l'ii vérité, l'on serait tenté do se plaindre des principes rotilre les enchantements d'un si beau génie... J'ai vu les Plaideurs. Je n'aurais pas cru que les larmes du rire eusiicut une même source que les pleurs de la sensibilité; il ne me serait jamais venu à l'idée que l'imagination où naquirent la brûlante passion d'Hermione et les fureurs d'Oreste pût infanter les ingénieuses folies de la comtesse de Pimbêche et de l'Intime. « Où donc, mon cher Racine,
< disais-je au nouveau rival de Molière, avez-vouspu trou- € ver tout ce que vous avez fait entrer dans cette charge mante débauche d'esprit? — Gardez-vous, m'a-t-il ré- « pondu, de m'en faire tous les honneurs : je ne fus que « le metteur en œuvre des éléments que m'ont fournis « Despréaux, la Fontaine, Chapelle, Furetière et quelques « seigneurs avec lesquels ces écrivains et moi nous réunisse sons souvent au cabaret du Mouton, marché Saint-Jean. « Les termes du barreau m'ont été appris par le conseil-
< 1er Brilhac, jeune magistrat qui juge gravement au palais « et rit comme un fou à la buvette. Je lui dois aussi la « connaissance des personnages que j'ai mis en scène, et « qui sont encore plus grotesques dans le monde que dans « mes vers. Voilà, chère comtesse, toute la vérité ; vous « voyez que je ne mérite qu'une petite partie des éloges « que vous me prodiguez... Quant à la douce récompense « que vous y avez jointe, je la garderai pour moi toutseul> « vous priant de recommander mes collaborateurs à d'au- « très dames aussi reconnaissantes et aussi jolies que
vous. »
Pourquoi faut-il ajouter que le public n'a pas goûté les Plaideurs à la première représentation, que ce chefd'œuvre de fine plaisanterie, de critique aussi mordante que spirituelle, a été reçu avec dérision 1 « Laissez faire» « disait Molière quoique brouillé avec Racine, on se mo- « quera bientôt de ceux qui se moquent d'un tel ouvrage. .. » Cette prédiction s'est accomplie : la comédie nouvelle est aux nues.
Pendant le triomphe comique de Racine, Molière ne se repose pas ;ila faitjjouer cette année devant la cour,à Versailles et ensuite à Paris, Georges Dandin ou le Mari confondu, comédie dans laquelle beaucoup d'honnêtes gens ont pu se reconnaître. Mais l'auteur n'eut en vue qu'un seul modèle, qu'il a peint frappant de ressemblance.
— Ceci, mon ami, disait Chapelle au copiste fidèle, me semble un peu dangereux ; cet homme est puissant, il peut nuire à votre fortune, peut-être à votre repos. — Ne craignez rien, répondit Molière ; je vais aller voir l'original de mon Dandin, et je veux qu'à la représentation de ma pièce il applaudisse plus fort que tous les autres.
En effet, à quelques jours de là, notre poète comique accosta Chapelle dans la rue, et lui dit que tout était arrangé avec le mari parisien.
— Voici, poursuivit Molière, ce qui s'est passé entre lui et moi : Je l'aborde un de ces soirs en sortant du théâtre, et je le prie de m'assigner un moment pour écou ter un ouvrage sur lequel je désirerais avoir son avis. Mon homme, en se rengorgeant, me répond qu'il est enchanté de cette bonne fortune ; nous prenons jour. Le lendemain il court chez toutes ses connaissances, pour les inviter à venir entendre chez lui une lecture de Molière... Son salon est comble quand j'arrive; je commence à lire mon Georges Dandin... Bientôt on rit malignement, on chuchote, on regarde le maître de la maison... Madame, pendant ce manège, rougit, s'agite sur sa chaise, cache sa figure avec son éventail ; enfin elle se lève et se glisse hors du salon... Quant à mon Dandin au naturel, il s'amuse comme un bienheureux de la confusion de sa copie. ^.
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Raynnnant (riiiliii-ilé, il appelle rullentioii des auditeurs sur \cs truits qui so rupporlunt le mieux à son hisloiro... Ma locturo finie, cet honnête mari vient à moi, m'embrasse, me prôscnto ù ses amis, qui lui rient au ne/.... et jo vous répcle que je n'aurai pas de plus ferme soutien à la représentation.
Molière no s'était point trompé : le Dandin du monde, placé sur le théûlrc pondant qu'on jouait pour la première fois la comédie dont il a fourni le sujet, donnait l'exemple et le sijjnal aux applaudisseurs... L'original ainsi rapproché de la copie a excité dans le parterre une gaieté folle... Tous les jours pareille scène se renouvelle ; notre aveugle mari no manque jamais d'être à son poste, et la salle ne peut suffire aux curieux.
Il est impossible maintenant de révoqueren doute l'amour du roi pour M'"» de Montespan ; mais il continue de cacher cette passion. Avec la duchesse de la Vallière, ses discours sur celle qu'il lui préfère sont pleins d'indifférence, on pourrait presque dire de mépris. « Elle voudrait bien que « je l'aimasse, dit quelquefois Sa Majesté ; Dieu m'en garde i « cette femme me sembletrop coquette, trop impérieuse, » Cependant tous les jours, au retour de la chasse, le roi, après s'être débotté, repoudré, habillé chez M""* de la Vallière, sans lui adresser trois mots, passe dans l'appartement de la nouvelle favorite, où ce prince reste toute la soirée. Désespérée de ces procédés de la part d'un homme qu'elle chérit comme le premier jour de leur union, la tendre duchesse avait quitté secrètement Saint-Germain au commencement de cette semaine, et s'était retirée une seconde fois à Ghaillot. Mais sa disparition n'a été encore qu'une courte éclipse; il a fallu qu'elle obéît à l'ordre de revenir au château, que lui a fait intimer le roi par M""* Golbert. Dans cette circonstance, où la tendresse du roi brilla d'un éclat passager comme une lumière qui finit, ^jinû de Montespan a eu le déplaisir d'entendre Louis XIV jurer un attachement éternel à la duchesse, et la mortification de recevoir le lendemain l'injonction de vivre avec
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sa rivale, dont il lui est impossible, a-t-il dit, de se détacher. Depuis cet instant, les deux maîtresses se sourient dans le monde, et ne se haïssent qu'en secret. Mais, malgré les serments du roi, il est aisé de voir qu'il supporte impatiemment la présence de la pauvre la Vallière ; jamais pourtant une amante trahie ne se montra pénétrée d'une plus douce résignation; elle pousse la complaisance, l'abnégation apparente des regrets cuisants qui la dévorent, jusqu'à parer sa rivale de ses propres mains; et celle-ci assure à qui veut l'entendre qu'elle n'est point satisfaite de son ajustement si la Vallière n'y a pas travaillé. Gomment reconnaît-elle un si rare effort ? En insinuant au roi que le comte de Vermandois ' n'est pas son fils, mais celui de Lauzun.Tout, dans la bouche d'une femme qu'on aime, devient persuasif : Louis XIV se laisse convaincre par cette calomnie, et l'infortunée, qui loin d'être capable de le tromper se meurt lentement d'avoir perdu sa tendresse, est souvent brusquée par cet infidèle amant. Hier, dans les appartements, il trouva et ramassa l'épagneul de M"' de la Vallière... « Tenez, dit-il à la duchesse en passant près
< d'elle et en lui jetant l'animal, voilà votre compagnie,
< c'est assez pour vous. »
La marquise de Montespan, qui règne aujourd'hui sur le cœur de Sa Majesté, serait, il faut en convenir, une des beautés parfaites de la cour, si l'ensemble de ses traits ne révélait une audace propre à exciter le désir plutôt qu'à conquérir de solides affections. Les yeux de cette dame sont beaux, mais il en jaillit un feu plus libertin que tendre. Sa bouche est d'une extrême fraîcheur, mais le sourire qui s'y montre paraît dédaigneux et moqueur. Des cheveux blonds d'une nuance heureuse, une gorge éblouissante et bien placée, des bras moulés, la plus jolie maia que j'ai jamais vue, une taille régulière, quoiqu'un peu forte ; une jambe bien tournée, dont le mollet, très prononcé et musculeux, annonce une puissante constitution ; telle est, au physique, la nouvelle favorite. Personne na
1. Louis de Bourbon, comte de Vermandois, né le 2 octobre loOT.
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plus d'esprit que M"" do Montospan, cl personne ne peut l'avoir aussi sinpulicr : c*cst un mélange continuel de raison, (le sarcasme et de galanterie, piquante émanation d'un tempérament sans cesse excité. Cette irritation continuelle d'une nature impérieuse prèle à la conversation de la marquise des expressions dont la justesse dépasse toujours les bornes du juste ordinaire: le bon sens est, dans sa bouche, une sorte de passion. Du reste, rien do séduisant comme le langage de celte dame: tout ce qu'il y a d'exagéré dans ses idées est ftjnduet lié de telle sorte par une élocution délicieuse, que l'on est tout surpris de n'en être nullement choqué. Ce genre d'éloquence, où la grâce et le naturel font passer, admirer même une conversation presque cynique, est un talent de famille: on l'appelle en cour lancjue Mortemarl.
Croirait-on qu'avec une telle organisation il ait pu se loger des pensées dévotes dans la tête de M™« de Montespan, et des inclinations religieuses dans son cœur? L'affirmative est pourtant reconnue, constatée. Des observateurs bien informés des progrès que le roi a faits auprès de la marquise, m'ont assuré que, dans ces instants de délire où la sagesse n'a plus d'empire sur les sens, il lui arrive quelquefois d'enlever à son amant l'autel préparé, bien préparé pour le sacrifice de l'amour, et d'aller, dans un cabinet voisin, se jeter à genoux et prier. On ajoute que, joignant le véritable sentiment du devoir à ces pratiques pieuses, auxquelles il ne manque que d'être plus opportunes, la maîtresse préférée a prévenu son mari du danger de leur commune réputation en le suppliant de l'éloigner de la cour, et que, soit indifférence ou ambition, il n'a pas eu égard à cet avis.
Aujourd'hui le marquis ne reconnaît que trop la justesse des craintes de la marquise ; il jette les hauts cris, fait toutes les folies imaginables, et produit un éclat qui le déshonore. Dernièrement, M. de Montespan se rendit à Saint-Germain avec un carrosse dont les panneaux étaient de corne, et qu'il avait fait draper de noir; lui-même parut dans le plus sombre costume. Le roi, surpris de le
voir ainsi affublé, lui demanda de qui il était en deuil. « De ma femme, sire, » répondit-il. Sa Majesté se contenta, pour le moment, de tourner le dos au marquis ; mais, le soir même, il eut ordre de ne plus paraître à la cour. Cette aventure bizarre ayant eu lieu le mercredi des Cendres, Lauzun disait le lendemain dans la galerie : « Le carême est commencé, il est dans l'ordre qu'on ne « donne au château que des farces tragiques. »
Mais ce tragique ne s'est pas concentré à la cour ; M""^ de Montespan l'a retouvé dans son ménage. Les rois ne veulent pas souvent avoir quelque chose de commun avec leurs sujets, et s'ils consentent parfois à ce partage, ce n'est jamais en amour. La favorite a reçu l'injonction expresse de refuser à son mari ce qu'elle ne devrait accorder qu'à lui ; or, sur ce point, la longanimité conjugale devient difficile et l'impatience naturelle. Dans un de ces moments où toutes les belles prérogatives de la raison humaine cèdent à l'instinct, qui n'est pas moins animal dans l'homme que dans la brute, le marquis n'obtint qu'un refus sec et obstiné... L'époux, privé de ses droits, ne put contenir sa fureur, et le plus vigoureux soufflet appliqué sur le plus beau visage de la cour en tripla soudain le coloris. La vengeance n'est pas seulement le plaisir des dieux; c'est encore le besoin des femmes, et surtout des femmes souffletées, La marquise courut se plaindre au roi; le marquis fut exilé dans une terre qu'il possède au pied des Pyrénées : il y emmena ses enfants. Deux cent mille francs, qui lui furent comptés à son arrivée par le trésorier de la province de la part du roi, adoucirent un peu l'amertume de ses regrets... Le pauvre exilé, on comptant ses quatre mille louis, répéta ce vers à^ Amphitryon :
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
Il était temps qu'Amphitryon-Montespan s'éloignât; son infidèle moitié ne pouvait plus cacher le résultat de ses amours avec le roi. Elle essaya pourtant de dissimuler encore sa grossesse, en inventant une mode que la cour
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s'oal cmprosséo d'adopler ; on voit les diimos habillées en liommos, h la rôsorvo d'une jupe sur laquelle, à l'endroit lo la ceinture, on lire la chemise, que l'on fait boulTer de inanièroîi perdre le volume du ventre dans les plis do ce dernier vêtement. Cette mode fait fureur; il est à présumer que la population de l'année y {gagnera.
Nous pouvons jouir enfin du chef-d'œuvre de Molière ; après deux ans de démarches infructueuses à la cour, ce poète vient d'obtenir la permission de faire représenter son Tartufe.,. Voilà les hypocrites, les faux dévots condamnés à se voir jouer au théâtre, après nous avoir joués impunément dans le monde; cela diminuera un peu leur crédit, et c'est un grand bonheur.
Les affaires de M. le prince sont en fort mauvais état; il doit plus de huit millions, et ses domestiques n'ont pas reçu leurs pages depuis cinq ou six ans. Chaque jour une foule de créanciers l'attend dans son antichambre pour lui rappeler ses dettes; Son Altesse Royale, qui, en sortant, ne peut se dispenser de passer la désagréable revue de cette armée réclamante, traverse le plus vite qu'elle peut ses rangs, et débite toujours de nouvelles promesses sans savoir comment elle les remplira. Dans cette extrémité, M. le prince intercède depuis longtemps auprès de M. Colbert pour obtenir que Gourville, le seul homme qui puisse rétablir les affaires de ce héros endetté, ait la permission de rentrer en France. Le contrôleur général mettait à cette permission un prix exorbitant; malgré les services que Gourville a rendus au roi en concluant divers traités d'alliance dans les Pays-Bas, tandis qu'on le pendait à Paris, le sévère ministre voulait lui faire verser encore au trésor royal une somme de six cent mille livres. Le prince a du moins obtenu que l'ancien partisan fût admis à venir débattre lui-même ses intérêts. 11 est arrivé dernièrement, et s'occupe tout à la fois de calmer peu à peu la rapacité de Colbert, et les pressantes réclamations des créanciers du prince. Ce double soin est en bonne main.
On a beaucoup ri à la cour de la précaution que Gour-
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ville a dû prendre de se munir à Madrid de farine et de biscuit pour traverser Vopulente Espag-ne jusqu'à Rayonne. Aucune nation ne possède autant d'or que les Espagnols, et le peuple n'en est pas moins dévoré de vermine et de misère; cela, donne l'idée de ce que peut être la prospérité d'un Etat lorsque la noblesse seule réunit toutes les richesses. Gourville nous a raconté quelques particularités plus gaies des mœurs castillanes; par exemple, l'usage est, quand l'on passe près d'un carrosse renfermant des femmes, de leur adresser la parole : l'apostrophe est ordinairement leste et un peu plus qu'à double entente. Elles y répondent avec beaucoup de vivacité, et ne sont jamais en reste de propos gaillards. Mais s'il y a près d'elles un homme que vous n'ayez pas aperçu, elles vous en préviennent par un signe très expressif qui équivaut à l'invitation de vous abstenir. Aussi les maris espagnols peuvent-ils compter sur la modestie de leurs femmes... lorsqu'ils les accompagnent.
Casimir, d'abord jésuite, puis cardinal, ensuite guerrier, enfin roi de Pologne, et qui, à l'exemple de la reine Christine, est descendu volontairement du trône, habite Paris depuis un mois. Louis XIV a fait un très bon accueil à ce prince; et prévenu qu'il voulait embrasser de nouveau la vie religieuse, il lui a donné l'abbaye de Saint- Germain- des-Prés avec une forte pension. Cependant Casimir ne paraît pas extrêmement pressé de prendre possession de sa dignité monastique : soit habitude royale, soit souvenir de cardinal. Sa Majesté Polonaise se montre fort seni^ible aux charmes de nos belles. Ce roi, devenu abbé, n'est ni jeune, ni beau, ni spirituel ; mais il a de forts gros diamants, qui tiennent éveillées toutes les ambitions cupides de la cour. Le monarque presque enfroqué est toujours environné d'un essaim de beautés mondaines dans la galerie de Saint-Germain ; on dirait que ces pierreries sont à une enchère de douces œillades et de faveurs. Pendant que, nouveau saint Antoine, Casimir se débat au milieu de ces douces tentations, ses sujets viennent de
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lui donaor un succodseur. Lo duc do Lorraine ol lo grand Cond6 avaient dos partisans dans la diète; mais l'agent principal, l'or, leur a manqué, et Michel Wiesnowiski, prince sans mérite du sang des Jagcllons, a 6t6 élu par les Polonais.
Racine no vient plus me voir; nous sommes, je crois, brouillés ; il me semble cependant que je n'ai pas un seul tort à me reprocher. Je me croyais assez l'amie de ce jeune poète pour me pcrmeltro quelques remarques sur les soins lro[) peu poéliqucs quil donne à la Champmeslé ; je ne sais pas comment il a pris la chose ; mais son ôloignement a suivi de près mes observations... Apparemment les raisons d'une comtesse de trente ans ne valent pas les procédés d'une actrice de vingt-cinq. Malgré cette espèce de rupture, je n'en rendrai pas moins justice aux belles compositions du successeurde Corneille, et je suis outrée du triste accueil que le public fait à sa tragédie de /inVan/ncus, qu'on joue dans le désert depuis un mois. Il est vrai qu'on peut reprendre de graves défauts dans oette pièce : par exemple, la fidélité historique est trop blessée par l'abaissement de la vraie grandeur de Britannicus devant Néron. Le dénoûment, où Junic, après la mort du héros, court se faire vestale, manque aussi de dignité : c'est un moyen de comédie, dépourvu même de vraisemblance, puisque le temple de Vesla ne s'ouvrait, pour les prêtresses de cette divinité, qu'après une multitude d'épreuves et de formalités. Mais le seul rôle de Néron, admirablement joué par Floridor, le premier cortîédien de notre temps, suffirait pour faire admirer l'ouvrage, si la versification n'était pas ce que l'auteur a produit de plus parfait. On a remarqué que depuis la première représentation de Britannicus, Louis XIV ne danse plus dans les ballets de la cour; frappés do cette circonstance, les esprits observateurs en ont cherché la cause, et Font trouvée dans ces vers sur l'empereur romain, qui s'appliquent avec tant de précision à la conduite da monarque français :
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Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, ■ A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
Voilà un résultat moral qui vaut mieux qu'un grand succès; on croit que ce passage a été demandé à Racine par M. Colbert.
Mademoiselle, qui refusa la main de plusieurs souverains, n'en devait pas moins porter les chaînes d'un mortel moins illustre; le comte de Lauzun fait, depuis longtemps déjà, palpiter ce cœur qu'anime le sang de Henri IV. Ce favori de Louis XIV n'est, auprès d'une petite-fille du grand Béarnais, qu'un gentilhomme bien obscur que la faveur seule de son maître a tiré de la foule, et dont l'audace a conquis encore plus de crédit qu'on ne lui en a donné. Dire ce qui a charmé M"" de Montpensier dans M. de Lauzun me serait difficile, car je lui connais peu de qualités aimables, et ce n'est certainement pas un bel homme. Voici son portrait : il est petit, mais assez bien fait, et sa tournure ne manque pas d'élégance. Ses cheveux sont d'un blond fade, ses yeux plus malins que spirituels, son nez et sa bouche mal dessinés. Il a le visage pâle et d'une coupe qui n'est point heureuse. Avec tout cela, l'ensemble de sa physionomie a pourtant de l'expression. M. de Lauzun est le plus ambitieux des courtisans; comme il n'est pas moins inconstant, pas moins capricieux, le but qu'il vient d'atteindre n'est jamais celui auquel il veut s'arrêter. Envieux de tout, il convoite sans cesse les richesses ou les faveurs d'autrui ; les a-t-il obtenues, elles perdent à ses yeux tout leur charme, et c'est à dépouiller d'autres possesseurs qu'il aspire aussitôt. L'humeur de ce gentilhomme ne peut en rien contribuer à lui faire des amis : il est chagrin, sauvage, et trouve avec une sorte de plaisir l'occasion de haïr. Si parfois quelques lueurs de gaieté dissipent la mélancolie de M. de Lauzun, c'est en
CliUo.Miii i,> in, I. iil.ll.-iii;-ltiH.l I
éclats (lo mnlignilù quo sou hiliirilû passagère no tarde pas do dôgénôrcr: l'on peut dire qu'il no montre un peu d'esprit que pour dôcouvrir dos défauts môme h ceux qu'il appelle ses amis, et auxcpiels il n'épargne point le ridicule. Le comte est d'une bravoure que sa prodigieuse adresse rend très dangereuse ; aussi en prend-il occasion d'être fîer jusqu'à l'insolence, tandis qu'auprès des grands dont il dépond, on le voit souvent bas jusqu'au valetage. Cet homme, tel que je viens de le peindre, a cependant plu à pres(juc toutes les femmes do la cour ; un grand nombre d'entre elles se vantent journellement de lui avoir
cédé ; d'autres regrettent de n'avoir pu se rendre à lui
Il faut bien en conclure que Lauzun possède le secret de ce qui plaît aux dames, et que Mademoiselle elle-même en est convaincue, puisqu'elle brûle de l'épouser.
Il y eut pendant tout le mois dernier de grands débats à la cour sur cette étrange alliance, dont M"* de Montpensier a manifesté ouvertement le désir. La reine. Monsieur, Madame, ci même M'"' de Montespan, ont fait envisager au roi tout ce qu'une telle union avait de contraire à la dignité du trône, auquel Mademoiselle, cousine germaine de Sa Majesté, tient de si près. Louis XIV reconnaissait la justesse de ces remontrances, mais il aimait Lauzun; il ne croyait pas d'ailleurs avoir le droit d'imposer le célibat à sa parente, qui, parvenue à quarante-trois ans, ne pouvait plus prétendre à une main illustre.
— Que diable [mesdames, disait-il à Marie-Thérèse, à la belle Henriette et à la favorite, vous en parlez à votre aise, vous qui n'êtes plus demoiselles ; mais mettez-vous un peu à la place de cette pauvre fille...
— Sire, répondit la reine, les secours du ciel ne peuvent lui manquer...
— N'oubliez donc pas, madame, que vous n'êtes pas fâchée d'y joindre de temps en temps les secours de la terre.
— Mademoiselle, dit M™« de Montespan, doit, à son âge, avoir renoncé...
— Vous, marquise, interrompit le roi, prendriez-vous
l'engagement de faire une telle renonciation à cinquante ans ?. . ,
— Votre Majesté est toujours compatissante^ reprit la reine avec une intention presque maligne.
— Il faudra faire à votre confesseur l'aveu de cette petite malice, dit le roi en souriant.
— Ainsi Votre Majesté permettra que M. de Lauzun devienne son cousin, poursuivit la favorite.
— Est-ce que vous auriez voulu qu'il devînt le vôtre ?
— Votre Majesté fait quelquefois des plaisanteries...
— Trêve de badinage ; M. de Lauzun est un hommed'esprit, un brave officier, un gentilhomme de bon lieu ; son alliance avec Mademoiselle ne peut nuire à ma gloire; elle fera le bonheur de ma parente et le sien ; j'y souscrirai quoi qu'on dise.
— On voit bien, dit la reine en se retirant, que Votre Majesté ne saurait rien refuser aux amours.
— Peut-êlre leur accorderai-je moins, madame, répliqua sèchement le roi, si vous aviez été plus généreuse envers eux.
— Ce n'est pas moi, sire, qui conserve leurs trésors, repartit Marie-Thérèse en jetant un regard significatif sur M"»^ de Montespan... Puis Sa Majesté sortit après avoir fait une grande révérence au roi.
La permission d'épouser M. de Lauzun était accordée à Mademoiselle ; le contrat venait d'être signé ; le favori, qui devait prendre le titre de duc de Montpensier, recevait de magnifiques apanages ' ; le roi avait écrit à toutes les cours pour annoncer le mariage de sa cousine. Mais la fortune est volage ; Lauzun, au lieu de l'enchaîner quand il en avait le pouvoir, s'amusa de bagatelles qui laissèrent à cette capricieuse divinité le temps de lui échapper. Le favori, enivré de sa grandeur future, voulut l'orner de tout l'éclat d'un triomphe ; il perdit huit ou dix jours en préparatifs. Pendant ce retard, M. le prince et son fils