‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 88 sur 91 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Abrt^gè do l'hisloire do M. lo princo sur los livres d'un tailleur.

— Bossuct précepteur du Dauphin. — L'évéquo ninric. — Boaumontilc Pôrélixo ; sa mort.— Accouchement romanesque.— La voix du ridcnu. — Louis XIV valet. — Le duc du Maine arrive,

— M. de Montespan et le ninriichol d'Alhret. — Le premier se prévaut du crédit de so femme. — M»* Dufrcnoy. — La damo du lit. — Les grandes entrées ; quatrain. — Caquet cher Ninon.

— Eilxil du chevalier de Lorraine.^ M"* de Colonne court après lui. — La belle ambassadrice. — Explication de l'exil du chevaï lier de Lorraine. — Promenade pompeuse de la cour en Flandre.

— Lo carrosse du roi; qui s'y trouve.- Lauzun commande l'escortc. — Kétcs sur la roule. — Artistes cnv03'és de Paris. — Beautés de la capitale en mission. — Mécontentement des belles provinciales. — ElTet que produit la cour voyapeusc. — Des Flamandes so plaif^nentdc n'être pas conquises. — Gratifications aux officiers des garnisons. — Madame passe en Anf^lelcrre. — Elle emmène M''» de Kerouaillo pour aider aux négociations. — Un mot sur le rôle que joue la princesse. — Succès de ce voyage. — Bérénice do Racine. — Tite et Bérénice de Corneille.

— Mortde Madame. — Détails à ce sujet. — Tableau. — Morel ; sa déposition — Ordonnance criminelle. — Les Grâces Mortomart. — Jugement de l'abbé Testu sur ces trois dames. — M^ê de Thianges ; sa manie. — L'abbesse de Fontevrault. — Velléité de Louis XIV pour cette religieuse. — L'abbé de Rivière ; son épitaphc. — I« roi promet à Lauzun de le faire grand maître de l'artillerie. — Intrigues de Louvois pour qu'il ne le soit pas-

— M"" de Montespan s'en mêle.— Lauzun emploie auprès d'elle le grand moyen, — Le comte craint d'être joué ; il veut s'en assurer. — Lo lit de la favorite. — Dialogue à bAtons rompus.

— Dures vérités. — Démarche audacieuse de Lauzun. — La canne du roi. — L'épée rompue. — Lauzun à la Bastille. — Le Bourgeois gentilhomme . — Voilà bien les courtisans ! — Vengeance de la favorite exercée contre Lauzun. — Louvois la seconde. — Découverte du mariage secret de Mademoiselle. — Lauzun sera renferme àPignerol.— Douleur calme de sa femme.

— Le duc de Lorraine est dépossédé de ses États.

Gourville rétablit un peu d'ordre dans les affaires de

70 i CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BCœUF

M. le prince : le nombreux cortège de créanciers que Son Altesse Royale trouvait chaque matin dans son antichambre, et qui l'obligeait à la traverser fort vite, malgré sa goutte, commence à s'éclaircir ; encore quelques mois, et le grand homme sera débarrassé de cette troupe auxiliaire que le plus habile général ne fait pas toujours obéir à commandement. Le nommé Tabouret, tailleur, était un des plus assidus réclamants ; il est vrai que ses mémoires ne s'élevaient pas à moins de trois cent mille livres. Les commencements de cette robuste dette remontent, dit-on, au règne précédent : le sieur Tabouret a fourni tour à tour au prince des habits pour la cause de la cour, pour celle de la Fronde et pour le commandement des armées espagnoles. Les livres de cet artisan sont un abrégé de l'histoire politique et militaire de Son Altesse Royale.

Le roi a choisi l'évêque de Condom pour précepteur du Dauphin. Les grandes dignités éveillent l'envie; bien des gens sont jaloux de la faveur de Bossuet, et, ne pouvant nier son mérite, cherchent à ternir sa vertu. Voici ce qu'on m'a dit de ce prélat : Bossuet, fils de l'intendant de Soissons, étant venu à Paris finir ses études au collège de Navarre, devint épsrdument amoureux de M"* Des Vieux, demanda sa main à son père, et l'épousa secrètement. Un contrat de mariage fut, dit-on, dressé ; la personne de qui je tiens cette anecdote affirme l'avoir vu, ainsi que deux petits garçons, fruits de cet hymen, et morts en bas âge. Cependant Bossuet, dominé par sa vocation pour l'éloquence sacrée, aurait pris les ordres du consentement de sa femme, et, après avoir été docteur en Sorbonne, chanoine à Metz, puis archidiacre dans la même métropole, serait devenu évêque de Condom quoique époux et père. Jusqu'ici je ne vois rien qui ne puisse s'accorder avec le vœu des conciles sur la chasteté des prêtres, car celui-ci peut s'être abstenu depuis son ordination... C'est à cela que la question se réduit ; mais les méchants la résolvent négativement. A les en croire, M"® Bossuet a constamment habité le lieu où se trouvait son mari ; seulement le secret a protégé cette union clan-

CliilONIQUBS DE L ni;iI.-l)Ii-Iiu;Ll' '.li.j

doslino du sacordocû ol du sacrement qu'il exclut... Ea udmctlunt que M. do Condom soit réellement marié, je ne crois pas que cet évoque inspire pour cela do plus mauvais principes au Dauphin ; il y a du moins présomption qu'il s'en lient h l'épouse dont il a fait choix, tandis que tant do moines, d'abbés etdo prélats se vengent sur toutes les femmes de la défense qui leur est faite d'en posséder une seule.

A propos de précepteur, je dois noter que M. Hardouin do Beaumont do Pérélixe, qui contribua à élever Louis XIV, est mort la semaine dernière. 11 était auteur d'une Histoire de Henri IV, composée pour l'éducation du petit-fils de ce grand prince ; elle est remarquable par une naïveté de style qu'on a trop négligée depuis. Ce livre renferme mille exemples de simplicité qui font encore ressortir la grandeur du héros ; il serait à désirer que cette partie de l'ouvrage eût été plus goûtée par l'élève de M. de Péréfixe.

Les rois croient toujours que le secret de leurs aventures est religieusement gardé parce qu'ils le payent cher; mais on a tant de plaisir à s'amuser de leurs faiblesses, qu'il se trouve toujours des gens disposés à payer plus cher l'indiscrétion. M^^deMontespan n'accoucha qu'avanthier, dans la nuit, du premier fruit de sa royale galanterie, et déjà cet événement environné d'un mystère qu'on avait jugé impénétrable m'a été raconté par dix personnes.

Clément, fameux accoucheur, fut amené par une dame de confiance de la marquise, qui l'avait été quérir avec un carrosse de place. Ce chirurgien arriva dans la chambre de la favorite ayant un bandeau sur les yeux ; mais on le lui ôta après avoir pris la précaution d'éteindre les bougies.

— Ah 1 ah 1 dit Clément, qui est jovial, il parait que je dois aller prendre l'enfant au lieu où il est, à tâtons comme on l'y a mis !

— Rassurez-vous, lui dit une voix d'homme qui sortit de dessous le rideau du lit.

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— Parbleu ! je ne crains rien I ne suis-je pas habitué à ces petites expéditions mystérieuses dans un temps où mes jeunes clients entrent dans le monde comme ils peuvent 1

— Monsieur, répondit lavoixdurideau, vous êtesici pour faire votre métier, et non pas des dissertations morales.

— J'entends bien... c'est hors de propos... mais je n'avais pas soupe quand on est venu me prendre, j'ai faim ; faites -moi, je vous prie, donner à manger en attendant que l'enfant se décide à venir.

Le roi (car c'était lui qui se trouvait là) sortit alors de sa cachette et alla prendre un pot de confitures et dupain, qu'il apporta à l'accoucheur.

— N'épargnez ni l'un ni l'autre, dit Sa Majesté, il y en a encore au logis.

— Je le crois, répondit Clément ; mais la cave seraitelle moins bien garnie ? Vous ne me donnez pas de vin, et j'étouffe.

— Un peu de patience, je ne puis pas être à tout à la fois... Sa Majesté aurait pu ajouter qu'elle n'avait pas l'habitude du service.

— A la bonne heure 1 reprit le chirurgien en recevant un verre que dans l'obscurité Louis XIV avait rempli jusqu'au bord.

— Est-ce tout ? demanda le roi.

— Pas encore... Un second verre pour boire avec vous à la santé de la commère...

— Mais, monsieur...

— Allons donc, l'affaire en ira mieux...

Le roi versa de nouveau, approcha un verre, qu'il prit sur la cheminée, de celui de Clément, et mouilla ses lèvres de quelques gouttes de vin. En ce moment un cri aigu arraché à la marquise par le premier essor vers le monde de l'hôte impatiemment attendu mit fin au repas de l'accoucheur et au service du roi.

Pendant que Clément se mettait à l'œuvre, M^i'de Montespan prit les mains de Sa Majesté, qui tant que le travail dura, demandait de minute en minute si cela ne se

lunuiiiuruit [jas bioatût. Kiiiin après uuo licuro environ do douleurs uHSoz fortci) un gros garçon *■ purut^ à la plu» vivo sulisfaclion de notre maître, et à lu plus grande ronommùe du M. de Monlospan. Le chirurf^ion ayant alors demandé une hougio pour mettre ordre à certaines choses, Louis XI\' s'enveloppa de nouveau dans le rideau, et y demeura jusqu'au départ de Clément. Celui-ci, muni d'une bourse de cent louis, reprit gaiement son bandeau pour quitter l'holel ; il fui reconduit chez lui par la personne qui l'avait amené.* N'oubliez pas en pareille circonstance, lui dit-il en la quittant, que je suis votre très humble serviteur. »

Dans le temps où M'"« de Montespan travaillait si bien à la réputation de son mari, il avait dans son exil une querelle avec M. le maréchal d'Albret, gouverneur de la province. « Vous me manquez, lui disait ce dernier, et me « devez pourtant le respect. — C'est bien vous qui me le « devez, répondit le marquis, car c'est ma femme qui vous « a fait nommer à ce gouvernement. » La nouvelle de ce différend parvint d'abord à M. de Montmorency : lorsqu'il la reçut, il était dans l'appartement de la favorite, à qui il demanda la permission de lire cette dépêche. Comme la marquise voyait rire le duc en lisant, elle voulut savoir le motif de sa gaieté ; après s'être fait prier un peu, il lui montra l'écrit. « J'aurais tort de blâmer le mar- « quis, dit sérieusement M'"^ de Montespan; il a de l'hon- « neur, et est assez malheureux de m'avoir épousée. Avant « notre mariage, le pauvre homme ne perdait qu'au jeu ; « depuis il a perdu jusqu'à sa femme. Faites savoir, je « vous prie, à M. d'Albret qu'il doit traiter ^L de Mon- « tespan avec plus d'égard, s'il tient à conserver la faveur « dont il jouit. »

Rien de contagieux comme l'exemple des princes : M. de Louvois ne se contente plus d'avoir des maîtresses ; pour mieux copier son maître, il vient d'élever M"»* Dufrénoy, femme de l'un de ses commis, aux hon-

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