CHAPITRE XVI
Louis XIV détache le roi de Suède et l'empereur de la cause de l'Espagne. — Alliances du roi. — L'armée ; disparition des piques ; usaj^e de la baïonnette. — Le maréchal de Grammont.— Les grenadiers. — Le roi installe lui-même les colonels. — Progrès de l'artillerie. — Projets favoris de Louis XIV. — incendie; naturel de M"" de Sévigné. — Le cocu par arrêt. — Les perruques et les bosses au front. — Bon mot do M. de la Rochefoucauld. — Fondation de l'hôtel des Invalides. — Création de Tacadémie darchilecture. — L'amant entre la mère et la fille. — Révolution dans la coiffure. — Chanoines in naturalibns. — Opinion de M"* de Thianges sur l'éloquence de Bourdaloue. — Les nobles rôtis au bois do rose. — Comment Louis XIV entend les avis. — Encore une nouvelle coiffure. — Les Fourberies de Scapin de Molière. — M. de Lionne en meurt. — La tête de M. de Pomenars. — Obligeance de M. de Villarceaux. — La seconde Afa dame; son portrait.
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Le roi, qui sent combien les coalitions peuvent être redoutables, même pour les plus grands souverains, travaillait depuis quelques mois à détacher le jeune Charles XI, roi de Suède, de la cause de l'Espagne. Louis XIV est parvenu à faire rompre à ce prince l'engagement que la régence suédoise lui avait fait contracter pendant sa minorité avec la cour de Madrid. Sa Majesté n'a pas eu de peine à déterminer l'empereur à une semblable rupture ; Léopold est assez occupé chez lui à calmer les troubles de la Hongrie et à punir quelques seigneurs mutins qui les ont excités ou les dirigent. D'un autre côté, le roi cimente de plus en plus ses alliances; il vient de donner au traité dès longtemps conclu avec la Suisse une extension très favorable : les troupes auxiliaires que depuis 1477 ce pays envoyait à la France en cas de guerre seulement feront à l'avenir un service sédentaire dans le royaume en temps de paix. Ce n'est plus seulement le sang de ses soldats que nous vend l'IIelvétie, c'est aussi leur soumission et le sacrifice de leur esprit républicain.
Pendant que par ses ambassadeurs Louis XIV s'assure ainsi des alliés au dehors, ou neutralise au moins quelques alliances qui pourraient ajouter à la puissance de ses ennemis, nos forces intérieures augmentent et se régularisent. L'armée présente maintenant un aspect imposant : les régiments sont uniformément habillés ; la discipline est devenue sévère; la troupe commence à manier le mousquet avec une précision déterminée par des règles et obéit simultanément aux commandements des chefs. Ces longues piques, regardées jusqu'ici comme des armes redoutables, auront bientôt disparu de nos rangs ; la baïonnette, adaptée au bout du mousquet, en tiendra lieu dans le choc immédiat des masses combattantes. On a déjà reconnu tout le parti qu'on pourra tirer de cette arme nouvelle par les manœuvres du régiment des fusiliers, qui vient d'en être pourvu. On doit beaucoup de ces améliorations au maréchal de Grammont, officier doué d'un esprit véritablement militaire, c'est-à-dire qui sait allier l'amour de l'ordre et la sévérité à la valeur, qui
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u'csl qu'une (les qualitosclu guorrior. Lo roi vient d'augnientorle nombre des i^renadiers, hommes choisis autant à cause do leur bonne conduite et do leur bravoure que pour leur forte constitution. Ces soldats do choix no furent d'abord quo quatre par compagnie ; maintenant chaque régiment a deux ou trois compagnies de grenadiers. Le roi, vouliint faire entendre à son armée que toute autorité relève de lui, et quo toute obéissance doit se rapporter ù lui, installe lui-même les colonels à la tclc des régiments; ces officiers reçoivent alors de sa main un hausse-col doré et un esponton *, signes du commandement qu'il leur confie. L'artillerie reçoit de grandes améliorations : des officiers sont formés à ce service à Douai, à Metz, à Strasbourg, où des professeurs habiles enseignent l'application de la géométrie et du calcul à la science de l'artilleur.
C'est ainsi que Louis XIV se prépare à l'exécution de deux grands projets, qu'il n'a jamais perdus de vue un seul instant: soumettre cet orgueil républicain de la Hollande, que l'échevin Van-Beuning est venu étaler avec audace jusque dans le palais de nos rois, et faire descendre la monarchie espagnole au rang que le monarque français prétend lui assigner au-dessous de lui. Sa Majesté veut donc conquérir la Hollande, et donner lui-même des limites à ces marchands audacieux ; il veut du même coup enlever enfin à l'Espagne le reste des Pays-Bas, dont les belles habitantes donnèrent l'année dernière à la cour voyageuse des gages de soumission, et à beaucoup de nos jeunes seigneurs des preuves de dévouement.
Il y eut l'autre semaine un feu terrible chez M. de Guitaut ; M»"» de Sévigné, qui demande à toute la nature des sujets de lettre, en a trouvé là un superbe. On me montra hier la copie du récit qu'elle fît à sa fille le lendemain
1. Ce nom fut d'abord donné à une demi-piqae quand l'armée portait des piques ; on laissa ensuite le nom d'csponton au fusil plus léger et plus orné que les autres mousquets, que portèrent longtemps les officiers.
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de l'événement : c'est un morceau à mettre en parallèle avec le tableau de l'incendie de Troie. Mais voyez ce que c'est que le naturel, la marquise n'a pas pu s'empêcher de peindre M. de Guitaut en chemise flottante, M*^" de Vauvineux en jupe courte, gorge nue, et surtout la poitrinô blanche, grasse, potelée, la poitrine d'Hercule, en un mot, du secrétaire de l'ambassadeur de Venise... 11 faut avoir de l'attention de reste pour s'attacher à de tels détails pendant un incendie, à moins qu'on ne brûle soi-même d'un feu non moins ardent.
Le procès conjugal de M. et M"»* de Gourcelles est le sujet de toutes les conversations : on en égayé toutes les mélancolies ; c'est une si drôle de chose qu'une attaque judiciaire devant une cour supérieure pour se faire décla. rer cocu 1 « Que diable avez-vous fait là, mon cher mon- « sieur, disait l'autre jour Ninon au mari plaignant, vous « serez condamné ; c'est vous peut-être que le parlement « enverra tondu dans un cloître... Ces messieurs ne croient « guère aux cocus ; dans une épidémie générale, on ne « reconnaît point de degrés à la maladie. » Il est probable cependant que l'épouse intimée a craint l'arrêt, car elle s'est sauvée samedi soir de son couvent, déguisée en laquais. Faute de mieux, Gourcelles prend son parti de bonne grâce. Se trouvant à dîner hier chez M™" du Mans, et voulant s'excuser de n'avoir pas encore adopté la mode des perruques, il s'est mis à dire qu'il avait deux bosses au front qui l'empêchaient de se conformer à cet usage. On riait encore quand M. d'Olone est entré. « Oh I par « ma foi, madame, m'a dit en le voyant M. de la Roche- « foucauld qui se trouvait à table près de moi, voilà deux « hommes qui ne peuvent tenir ensemble dans cette « chambre. » Le mot a circulé de bouche en bouche, et le rire a recommencé.
Voici une idée généreuse du marquis de Louvois; je me hâte de la saisir et de la consigner, de peur qu'elle ne s'évapore. Ge ministre a soumis au roi le projet de fondation d'un hôtel royal des Invalides, où seront reçus les vieux soldats mutilés au service du roi. Sa Majesté accueil-
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lil, il y a (|iiiu/.o jours, ce projol avoc un vcritablu ciitliou» siasmo; ollc vont (juo l'odilico soit commciicù cette aniiôo. Cotte fondation est di^'no d'un f,'rand rèf(no; l'fCtat doit un asile aux bravos qui lui consacrèrent leur vie avoc trop peu de mesure pour qu'il leur reste la force d'en alimenter eux-mèmoîi la fin. Nous ne verrons donc plus so traîner, dans nos villii<,'es, ces artisans vieillis de la gloire de nos rois, sans pain, sans vêtements, privés de leurs membres, après avoir donné des provinces à leur souverain et des honneurs à leurs chefs.
Nous avons, do cette année, une académie d'architecture ; c'est encore une des Heurs de la couronne d'immortelles que la postérité décernera à Colbert.
Mais il faut descendre des hauteurs où je me suis placée pour parler de ces grandes institutions; le scandale frappe souvent à ma porte ; j'ai promis de tout noter ; je ne puis me dispenser d'ouvrir. Ce fou de Cha|)elle vient de me raconter l'aventure la plus singulière, la plus curieuse, la plus cynique. En vérité je la tairais si je n'étais pas jalouse de connaître la vérité sous toutes ses faces. M. de Gœuvres, gendre de M. de Lionne, ayant soupçonné sa jeune épouse de galanterie, assembla dernièrement un conseil de famille ; et le résultat de la conférence fut l'avis unanime d'eucloîtrer la trop sensible beauté. L'arrêt de famille allait s'exécuter, lorsque la parole évangélique del'évêque de Laon, oncle de la belle pécheresse, parvint à persuader son mari que l'accusation était calomnieuse, et le fit renoncer au projet de réclusion. Voilà, certes, une action digne d'un vertueux patriarche... hélas 1 ce n'est qu'un beau semblant. A peine M. de Laon eut-il obtenu l'absolution conjugale, qu'il courut s'en faire un mérite auprès de l'épouse absoute, et lui demander, pour récompense, un peu de tendresse, en retour de la flamme dont il briilait pour cette nièce.
Personne n'est vertueux comme M""* de C(euvres... quand on ne lui plaît point; elle repoussa avec horreur la déclaration de son oncle. L'évêque, qui se douta dès lors que la petite femme aimait ailleurs, résolut de s'en
assurer, afin de se venger ensuite. M. de Laon rôda longtemps autour de l'hôtel pour fixer ses soupçons; il voyait bien venir, à toute heure, M. le duc de Sceaux ; mais comme il passait pour donner des soins à M"" de Lionne, et qu'il la demandait toujours, le prélat observateur ne put le soupçonner d'être son rival. Cependant un affîdé de Sa Grandeur la prévint un soir qu'il venait de voir un homme escalader les murs du jardin de l'hôtel de Lionne, et que, s'étant approché, il avait reconnu M. de Sceaux. L'évêque, qui habitait la même maison, fut bientôt sur la trace de l'aventurier, qu'il entrevit en effet au moment où il suivait un corridor commun à l'appartement de M"»" de Gœuvres et à celui de M""* de Lionne. Certain qu'il y avait rendez-vous donné à M. de Sceaux, soit par la mère, soit par la fille, M. de Laon entre dans le cabinet oii M. de Lionne travaillait encore, et, sans lui rien expliquer, l'amène à tâtons sur le lieu de la scène. Le duc, qui sans doute attendait un signal ou l'assistance d'une femme de chambre confidente, était toujours dans le couloir, lorsqu'il se sentit saisir le bras. La main qui le salissait ainsi était celle de M"® de Lionne; elle avait donné rendez-vous pour cette nuit même à M. le comte de Fiesque, et crut que c'était lui.
— Est-ce toi ? demanda-t-elle tout bas à l'homme qu'elle venait d'arrêter par la manche... Oh I que tu as tardé, mon cher comte ; et voulant sans doute réparer le temps perdu, elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa. Mais s'étant aperçue que le corps qu'elle sentait avait beaucoup plus d'embonpoint que son amant, ladame abusée fit un grand cri, qui eût amené infailliblement M. de Lionne, si déjà il n'eût pas été là.
— A quoi pensez-vous donc, madame, dit bien bas M. de Sceaux en calmant celle qui lui parlait, ne voyezvous pas que vous allez nous perdre tous les deux... Si vous attirez votre mari, ne va-t-il pas croire que c'est vous qui m'avez fait venir !
— Quoi 1 c'est vous, monsieur le duc, répondit M""" de
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Lionne reconnaissant la voix du galant, que voncr-vou» chorclicr ici ?
— A no vous point mentir, madame, ce n'est pas voui, et vous ne songiez guùro à m'y rencontrer. Si vous m'en croyez, vous me laisserez continuer mon aventure, et suivrez le cours (le la vôtre.
— Non, non, monsieur le duc, cela ne peut s'arranger ainsi ; je sais que c'est à ma fille que s'adressent vos hommages; mais il no sera pas dit qu'elle passe la nuit en si bonne compagnie, tandis que j'enragerais toute seule dans mon lit. N'en déplaise à vous et à elle, je ne lâche pas ce que je tiens... je profite de l'occasion que le hasard m'envoie... Et M'"" de Lionne voulut emmener M. de Sceaux dans sa chambre.
— De grâce, marquise, reprit le duc en se faisant tirer fortement parle pan de l'habit... laissez-moi ; j'ai promis à M°»» de Cœuvres, je ne puis lui manquer de parole... Permettez du moins que j'aille me dégager; je vous jure que je reviendrai ensuite vous trouver.
— A d'autres 1 je connais la puissance humaine, c'est trop peu de chose pour être partagé.
— Eh bien ! écoutez, madame. Allez vous-même chercher votre fille, afin que je m'excuse auprès d'elle... Là, puis-je faire une proposition plus raisonnable ?
— Soit, j'y consens; mais à condition que vous aller entrer chez moi et vous mettre au lit. J'irai quérir ensuite M'"* de Cœuvres; vous passerez la nuit entre elle et moi... Est-ce là de la raison ?
Le duc en étant convenu, et toutes choses ayant été réglées au gré de M"» de Lionne, elle passa chez sa fille, qu'elle ne tarda pas à amener. Quel fut l'étonnement de la jeune marquise, lorsqu'ouvrant les rideaux du lit, sa mère lui montra M. de Sceaux couché 1 elle devint furieuse et l'accabla de reproches sanglants.
— Épargnez-vous tout ce bruit, ma fille, répondit M^'de Lionne, avant que le duc eût trouvé le temps de s'excuser, c'est moi qui ai tout fait. AL de Sceaux me plaît beaucoup mieux ici que dans votre chambre, et vous
devez, au lieu de crier si fort, me remercier d'avoir consenti à partager avec vous un bien que j'aurais pu garder pour moi seule.
— Ma mère, j'avoue qu'il y a quelque chose de généreux dans cette dernière partie de votre procédé ; mais je ne dois pourtant vous remercier qu'à moitié de la part que vous me faites d'une bonne fortune qui m'appartenait en entier...
— Prétendez-vous, poursuivit M™« de Lionne, qui déjà s'était dépouillée de sa robe, discourir ici toute la nuit ?
— Quoi ! vous voulez qu'ensemble...
— Allons, nous perdons un temps précieux... Au surplus, raisonnez à votre aise; moi je vais...
— Non, non, de grâce, attendez... je suis prête...
Et, d'un doigt empressé, la jeune marquise, ayant détaché l'unique cordon qui retenait sa robe légère, s'élança dans les bras de M. de Sceaux, en même temps que M"* de Lionne s'y précipitait de l'autre côté du lit. Il est cependant un genre de possession qui, entre trois personnes, ne peut être qu'alternatif... Fut-ce d'abord M""" de Gœuvres ou la marquise de Lionne, c'est ce que je n'ai pu savoir.
— Eh bienl monsieur, doulerez-vous encore ? dit l'évêque au ministre q'uand les trois acteurs de la scène nocturne furent dans la chambre où je viens de les laisser.
— Malheureuse femme 1 malheureuse fille ! dit M. de Lionne avec un profond soupir...
— Est-ce tout ? continua M. de Laon altéré de vengeance... Quoi 1 morbleu, vous demeurez si tranquille avec l'assurance d'un tel affront... là, comme s'il vous était étranger... Laisserez-vous donc impunie une chose qui vous déshonore ?
— J'en serais presque d'avis, répondit froidement le pauvre mari. Le plus grand déshonneur serait ici dans l'éclat... évitons-le.
— Sacrebleu 1 je ne partage pas du tout votre sentiment, poursuivit le prélat, que la jalousie mettait hors de lui... A vous permis de prendre si résolument votre parti
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en pareille aiïairc ; mais M'»» do (liLMivros cal ma nièce, ot vous troiivorcz bon que jo no partage pa» votre aauyfroid...
A cis mots l'uvtMpic irrité s'avança vers l'apparlcmont (le M™" do Lionne ; le minislro le suivit par complaisance; et comme il avait une double clef de la chambre de 8a femme, lui et M. de Laon se trouvèrent bientôt près des trois amoureux, qui songeaient on co moment à tout autre chose qu^à se défier d'une surprise. Il fallut bien à la fin s'apercevoir que dos témoins étaient survenus ; M"" de Lionne se jeta aux pieds du ministre, et lui prodigua les promesses, voire même les serments de n'y plus revenir. Pour M"» de Cœuvres, elle s'était attachée à son^oncle ; elle le conjurait d'apaiser son père, de cacher la chose à son mari... Puis, s'étant approchée de l'oreille du prélat, elle ajouta :
— Je suis sans réserve à vous.
— Cette nuit même, répondit à voix basse M. de Laon, et je vais tout apaiser.
— Faites-moi renvoyer... Je vous attends dans ma chambre.
— Gela suffit ; ne vous inquiétez plus de rien... Tenez, décidément, marquis, vous aviez raison, continua l'évoque en s'adressant à son frère ; le meilleur parti que nous puissions prendre, c'est de nous taire sur tout ceci ; le public n'a pas besoin de connaître ces tristes détails... gardons-les pour nous, et ne faisons pas rire à nos dépens.
M. de Lionne ne répondit pas; il était plongé dans une profonde rêverie... Le cher homme savait depuis longtemps que sa femme le trompait ; mais un amant couché entre la mère et la fille I... cela passait tout ce qu'il pouvait concevoir de vicieux.
Pendant les supplications des dames prises en flagrant délit, le duc de Sceaux s'était habillé en toute hâte derrière les rideaux ; il s'était ensuite glissé hors de l'appartement, et, quoique brave, avait disparu lestement de l'hôtel, d'où le marquis eût pu d'un mot l'empêcher de sortir vivant.
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M"" de Cœuvres, laissant sa mère pleurer aux pieds de Lionne, regagna sa chambre ; M. de Laon l'y suivit... Quelques minutes après, l'heureux prélat était en possession de l'autel où l'instant d'avant un autre sacrifiait... C'est une charmante famille que celle de notre ministre des affaires étrangères.
Les choses n'allèrent pas plus loin pour M"* de Cœuvres : le marquis ne fut informé que par la voix publique, qu'un mari patient est toujours en droit de récuser ; celui-ci la récusa, quoique le duc de Sceaux eût, selon son habitude, confié cette aventure à toutes les trompettes de la renommée. Le déshonneur du pauvre Lionne et de son gendre n'est pas seulement la nouvelle des salons dorés ; on la sait dans tous les carrefours ; on se la raconte à la halle : Chapelle, qui m'a fait le récit complet de toutes les circonstances d'une si étrange anecdote, les entendit hier au cabaret.
M. de Lionne a renfermé sa femme dans un couvent; le roi a donné l'ordre au duc de Sceaux d'habiter ses terres, de ne pas se montrer à la cour sans une permission expresse ; et voilà un scandale bien conditionné dont on ne parlera plus dans huit jours.
M"* de Lionne ne se serait-elle pas trouvée sous la dent d'une petite chienne enragée qui mordit il y a huit jours M"" du Ludre, M"° deCoëtlogon et la petite de Rouvray ! Car il y avait un peu de rage, au moins locale, dans le fait de l'effrontée marquise... Le duc de Sceaux ne se plaint pourtant pas d'avoir été mordu. Pour les autres dames, elles sont allées à Dieppe se faire, jeter dans la mer ; tout le monde ne s'arrange pas d'être enragé, même quand la maladie devrait tourner entièrement au profit de l'amour.
Il y a grande division entre les dames de la cour ; nos belles exaltées ont admis une coiffure nouvelle, inventée par la Martin ; ce sont des cheveux coupés très court sur toute la tête, et qui irisent naturellement... avec le secours d'une centaine de papillotes. La tête d'une femme ainsi brelaudée (c'est le mot consacré) ne ressemble pas trop
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mal ii un chou frisé. On conçoit (ju'uno lollo frinurc n'aclinol pas (lo coillo ', parco qu'il fuul absolutnunl avoir un chef rttud commo utjo boulo. Lo roi n'aiino point celle nouvelle modo ; on peut donc présumer que les tôle» hrelauilôes n'iront pas loin.
Lo comlo crKstrùos produit une {grande sensation à la cour par lo récit do force anecdotes do son voyage à la côte de Guinée ; a beau mentir qui vient do loin : aussi lu vérité n'entre },'uère dans lo bafjago des voyageurs. Celui-ci nous lit rire une heure entière dans la galerie de Saint-Germain, où la foule l'entourait avant-hier, en nous racontant sa visite dans uno église chrétienne, que desservent des Africains. Il y trouva vingt chanoines chantant les louanges du Seigneur, en grand costume pontifical du pays, c'est-à-dire le bonnet carré sur la tête, une aumusse au bras gauche, et du reste entièrement nus... 11 est aisé de se représenter ces ecclésiastiques noir de jais, et produisant avec ingénuité tout ce que dame nature leur a donné de formes athlétiques pour l'édification des fidèles. M™^* d'Olone et delà Ferté disaient à qui voulait l'entendre que les nègres avaient chez eux de très bonnes institutions.
M"»' de Thianges, qui n'a pas vu les chanoines de la côte de Guinée, trouve qu'il y a trop d'abandon, de simplicité, d'éloquence à la portée de tout le monde dans les sermons de Bourdaloue. « Ce prédicateur, disait-elle l'au- « tre jour au lever de la reine, parle trop à l'âme du peu- « pie ; celle des gens comme il faut ne peut faire son « profit de ses sermons. La parole de Diuu ne saurait être « la même pour les nobles et pour la roture... Les minis- « 1res du Soig-neiir ne devraient pas oublier que ce sont « deux divisions très distinctes du genre humain. — Sans « doute, dit le maréchal de Grammonl, qui venait d'en- « trer, le diable lui-même ne s'y méprend point: lorsqu'il « s'agit de rôtir un personnage titré, il le brûle à part et se
1. La coifTe était une espèce de voile qu'on attachait sur les cheveux, et qui tombait carrément derrière la tète. Les demoiselles ot les jeunes femmes n'en portaient point.
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« sert de bois de rose. » La dévote Marie-Thérèse, comme toute la cour, a ri de cette saillie du vieux guerrier: mais, par réflexion, Sa Majesté s'est signée en se rappelant que le nom de l'esprit malin venait d'être prononcé.
Hier, au cercle de M'"« de Ghaulnes, je prêtais sans en avoir l'air l'oreille à ce qui se disait derrière moi du dernier conseil. 11 paraît que M. Colbert a voulu dans quelque rapport faire sentir encore sa férule, et qu'il s'est cru obligé d'excuser ensuite sa trop rude franchise; car le roi lui a répondu ces paroles, répétées par M. le Tellier, et que j'ai bien retenues : « Monsieur Colbert, ne craignez « pas que mon amitié diminue ; vos services continuant, « cela ne se peut; mais il faut me les rendre comme je les « désire, ET croire quk jk fais tout pour le mieux. Ne hasar- « dez plus de me fâcher encore, car après que j'aurai en- « tendu vos raisons, et que j'aurai prononcé sur vos pré- « tentions, ie ne veux plus jamais en entendre parler. Voyez « si la marine ne vous convient point ; si vous ne l'avez « pas à votre mode, si vous aimeriez mieux autre chose. « Parlez librement ; mais, après la décision que je donnc- « rai, je ne veux pas une seule réplique. » Tout le système de gouvernement de Louis XIV est dans ce peu de mots ; il ne nous reste qu'à prier Dieu qu'il mette toujours Sa Majesté dans la bonne voie, ou qu'il nous envoie la force de supporter le poids de ses erreurs si elle peut se tromper. Je reviens à la coiffure des dames, puisque, même sans être ministre, on a jusqu'à présent conservé son franc parler sur cette matière.
Je savais bien que les têtes hrelaudées ne se soutiendraient pas ; mais comme toutes nos dames avaient fait couper leurs cheveux pourles frisotter, et qa^ils ne repoussent pas aussi vite qu'arrive une mode nouvelle, il a fallu s'arranger de la demi-chevelure revenue depuis que la folie imaginée par la Martin a cessé. Les cheveux, maintenant séparés en deux parties et étages de chaque côté, forment de grosses boucles rondes placées les unes au-dessus des autres, et qui ne descendent pas au-dessous des oreilles. Ces bouquets de cheveux accompagnent heureusement la