CHAPITRE XXIV
Démarches de Mademoiselle pour obtenir la liberté de Lauzun. — Mm* de Maintcnon s'y emploie ; pourquoi. — Intrigues do cette veuve. — Marionnette de cour. — Le faux mendiant. — Le billet entre deux écus. — Négociation de Mme do Montespan avec Lauzun. — Accord entre eux. — Renonciation de Lauzun aux apanages que Mademoiselle lui avait faits. — Une troisième fois le roi manque de parole à Lauzun. — Scène entre la favorite et Mademoiselle. — Ordonnance et situation prospère de la marine.
— Premier maréchal de France nommé dans les troupes de mer.
— Première navigation sur le canal de Languedoc. — Riquetli son auteur. — Expédient imaginé par lui — Mort de la duchesse de Fontangcs. — La beauté en dissolution. — Fantôme né du regret. — Joie de Mmt de Montespan à la mort de M"' de Fontangcs. — Indignation du roi. — Habitudes secrètes de M"' de Maintenon. — Les entreliens se prolongent. — Il est avec le ciel des accommodements . — Le roi renonce à toutes ses maîtresses auxiliaires. — Retraite honorable de M°" de Soubise. — M11» Desœillets. — Los habits de noce et le cercueil. — Violation des traités. — Envahissement de territoire en pleine paix.
— Réunion de Strasbourg à la France. — Nouveaux arrêts de la chambre des poisons. — Premières danseuses sur les théâtres publics. — Mort de M '• de Tours. — D'Aubigné ; son portrait ses fredaines. — Le duc de la Ferté et sa mère. — Maison de jeu et de débauche tenue par la veuve d'un maréchal de France.
— Placard d'une singulière espèce. — La maréchale de la Ferté est exilée. — Déclaration relative à la principauté de Dombes.
— M"' de Montespan aspire à prendre le nom de Montpensier.
— Société secrète formée par les jeunes gens de la cour. — Chefs, statuts, décoration. — Le roi exile un prince du sang et plusieurs gentilshommes. — Il fait fouetter M. de Vermandois. — Ninon de Lenclos à soixante-six ans. — Son portrait ; son caractère ; habitudes de sa vie. — M1" de Coëtlogon et Gavois. — Amour conjugal pour rire. — Persée, opéra de Quinault. — Naissanc
du duc de Bourgogne. — Réjouissances ; météore ; intrigue. — Invention des galiotes à bombes. — Impôt sur les œufs. — Louis XIV veut aussi régner sur les modes. — Un mot sur Marly.
— Construction de la machine. — Rapt de M"' de Mazarin. — La justice est rendue sauf le bon plaisir du roi. — Commencement de la dévotion de Louis XIV. — Conduite des courtisans.
— M"* Lcfèvre; la dédicace. — Réponse ferme du duc de Montausier.
Mademoiselle conservait toujours pour M. de Lauzun une tendresse que l'âge n'avait point attiédie ; parvenue au delà de la cinquantaine, cette princesse n'en faisait pas moins retentir sa chambre à coucher solitaire des soupirs d'un amour inconsolable. Chaque jour Son Altesse Royale renouvelait ses instances auprès du roi pour obtenir enfin la liberté du comte après une captivité de dix ans qui devait avoir suffi, disait-elle, pour éteindre la vengeance la plus rancunière, encore même qu'elle fût la plus légitime. C'était particulièrement à Mm' de Maintenon que Mademoiselle adressait ses doléances ; elle jugeait bien l'empire que cette dévote avait acquis, par des moyens qu'elle concevait moins, sur l'esprit du souverain séduit et comme fasciné par cette Alcine aux enchantements pieux. Mma de Maintenon n'aimait point MUe de Montpensier, elle haïssait le comte de Lauzun par le seul motif de l'immense faveur dont il avait joui ; mais cette femme habile fut portée à les servir l'un et l'autre par le sentiment de son propre intérêt, et voici comment. Malgré le manège adroit de ses vues- ambitieuses, malgré tout le soin qu'elle prend de sa réputation en élevant l'édifice de sa fortune, M,u9 de Maintenon n'a pu éviter un trait de censure accablant. Chacun se rappelle que Mme de Montespan l'a soustraite à l'obscurité, à la misère, en lui confiant l'éducation de ses enfants, en faisant même revenir Louis XIV de sa prévention contre la veuve du poète Scarron. Et comment la perfide gouvernante a-t-elle reconnu ce grand service ? A peine avait-elle le pied à la cour, que, desservant sa protectrice auprès du roi, ruinant son crédit par de secrètes insinuations, faisant ressortir
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avec ;ii-i les caprii mi humeur, érigeant enfin en
crimes ih-s faiblesses crue Sa Majesté partageait, elle a, de
longue main, préparé la Ohute de cette favorite qui l'avait
de la foule, Personne n*s perdu le souvenir de cette ingratitude : c'est une tache hideuse sur la vie de M™8 de Maintenon, rien ne peut l'effacer ; elle vit du moins une occasion de l'affaiblir dans les sollicitations de Mademoiselle. Un soir d'été de l'année 1679, Son Altesse Royale, en se promenant dans le parc de Versailles avec Muie de Maintenon, la pressait plus vivement que de coutume d'avoir pitié de son malheur, de son amour. La dévote marquise, trouvant une occasion favorable d'exposer son projet, le fit en ces termes : « Ah ! princesse, si la grâce que vous attendez du roi avait pu être hâtée par mon faible crédit, il y a longtemps que Votre Altesse l'aurait obtenue ; mais malheureusement M. de Lauzun fut si coupable que Sa Majesté n'est pas moins irritée que le premier jour de sa détention. Il faudrait que le comte consentit à une expiation qui pût laisser un gage de son repentir, car des paroles de soumission ne peuvent suffire aujourd'hui pour apaiser le ressentiment du roi; il connaît trop bien le peu de fond que l'on peut faire sur l'humilité d'un gentilhomme qui à peine relevé de la poussière dans laquelle il se traînait aux pieds de son maître, mesura plus d'une fois sa tête orgueilleuse à la sienne. Je vais vous parler franchement : Sa Majesté voit avec peine que la principauté de Bombes et le comté d'Eu soient sortis de la famille royale pour passer dans les mains d'un simple gentilhomme...
— Le roi a bien mauvaise grâce à s'en formaliser, répondit vivement la princesse : ce simple gentilhomme fut, de l'aveu de Sa Majesté, duc de Montpensier; s'il a cessé de l'être, il ne faut accuser en cela que la versatilité de Louis XIV.
— Les rois, Mademoiselle, ne peuvent jamais avoir tort que s'ils le veulent bien ; du bout de leur sceptre ils font la part de l'éloge et du blâme, le public est impuissant pour improuver le partage. Sa Majesté croit donc être en
droit de blâmer les dons que vous avez faits à Lauzun, il les expiera en prison tant qu'ils ne seront point révoqués.
— Qu'entends-je !
— L'aveu d'une détermination contre laquelle je ne vois aucun recours... Le roi, dans la pensée de qui je crois lire aussi bien qu'une autre, est tourmenté par une idée, une espèce de parallèle qui le blesse et l'irrite. D'importantes propriétés, auxquelles sont attachées des prérogatives souveraines, ont été cédées par vous à un homme obscur, tandis que le duc du Maine, le fils chéri du roi, est sans attributions, et que les lois de la monarchie s'opposent à ce que Sa Majesté lui en accorde directement.
— Qu'y puis-je faire, madame? Je n'ai point prétendu insulter au dénûment de M. le duc du Maine en enrichissant M. de Lauzun, et le parallèle fantastique dont le roi berce sa mauvaise humeur est une injustice de plus.
— Je vous l'ai dit, Mademoiselle, on ne se croit jamais injuste quand on fait la justice... Le rapprochement que vous appelez fantastique, l'est moins que vous ne pensez... Réfléchissez-y mûrement, en songeant à l'influence qu'il peut exercer sur le ressentiment que le roi nourrit contre M. de Lauzun... Réfléchissez-y... Mais j'aperçois Mme la Dauphine de ce côté, permettez, ajouta Mmo de Maintenon en faisant une profonde révérence, que je rejoigne Son Altesse Royale.
A la cour, où l'on comprend à demi-mot, il était difficile de faire entendre plus clairement que, pour obtenir sa liberté, Lauzun devait renoncer au riche apanage que lui avait fait Mademoiselle, et que cette princesse devait le céder au duc du Maine. Mais Louise d'Orléans était moins pénétrante qu'amoureuse ; elle ne comprit point cette demi-déclaration : Mme de Maintenon s'en aperçut et se promit de devenir plus claire.
Ce que la marquise venait de dire à Mademoiselle des idées du roi était plus qu'une présomption : le projet d'amener Son Altesse Royale à faire le duc du Maine son héritier avait été agité entre Sa Majesté, Mme de Maintenon et Mm6 de Montespan ; Louis XIV avait juré de n'ouvrir
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qu'à 06 pria la prison de Piguerol aucotnte de Lauzun, et cette page de l'histoire <lu roi figurera mal parmi le (os de son règne,
Dans loi six mois qui suivirent l'enlrcvuc du parc, les desseins du roi et des deux favorites furent bien assis, bien combinés; toutes les ressources delà ruse furcntemployées pour leur exécution. M"1» de Montespan eut l'air de s'attendrir progressivement sur le sort de Lauzun ; elle alla, surtout devant Mademoiselle, jusqu'à implorer la clémence du roi en faveur du malheureux prisonnier. Pendant co temps, le jeune duc du Maine, stylé par l'habile dévote, était envoyé fréquemment chez la princesse, la caressait, lui faisait de jolis compliments enfantins, serinés par son ancienne gouvernante. Chaque matin, à son réveil, la petite-fille de Henri IV recevait du bâtard de Louis XIV un billet, dont la naïveté charmante avait été étudiée toute la soirée parM'node Maintenon. Leduc du Maine gagnaitil un bijou aux loteries que le roi tenait dans ses appartements, et le hasard ne manquait jamais de favoriser cet enfant 1 soudain il portait son lot à Mademoiselle, qui, complètement dupe de ces égards simulés, conçut insensiblement une vive tendresse pour ce petit comédien. Dans le cours de ces intrigues, Son Altesse Royale n'épargnait ni les instances, ni les prières, ni les larmes pour essayer de fléchir le roi... Mm8 de Maintenon et son élève étaient toujours présents à ces ardentes supplications : la marquise affectait, dans les instants les plus pathétiques, de porter les yeux sur Mademoiselle, et de conduire les regards de celle-ci sur le jeune duc, essayant de faire saisir à la princesse, par ce langage muet, le point de contact où ses espérances pour la liberté de son amant pouvaient se rattacher à sa tendresse pour le fils du roi. Enfin l'amante de Lauzun, ne pouvant plus se refuser à l'évidence des conditions qu'on lui imposait, consentit à faire le duc du Maine son héritier pourvu que le comte de Lauzun fût mis en liberté, et que le roi approuvât le mariage qu'il avait jadis permis, ensuite défendu. En un mot, Mademoiselle accédait à tout ce qu'on exigeait d'elle ; mais le
roi ne voulut s'engager à rien... Son Altesse Royale sortit indignée et les négociations furent interrompues.
C'est à l'époque de cette rupture, survenue dans le courant de l'année dernière, qu'il faut faire rapporter une anecdote qui fit beaucoup de bruit et décida peut-être le roi à couvrir son orgueil du masque d'une misérable déception. Mlle de Montpensier, on ne peut plus mécontente de la hauteur avec laquelle on l'avait traitée, prit tout à coup la détermination de faire le duc de Lorraine héritier de tout ce qui lui restait de biens, et de venger ainsi son humiliation parle dépit que causerait au roi cette donation à un prince qu'il haïssait. Elle écrivit donc secrètement à Charles V qui envoya bientôt à Paris un homme de confiance nommé M. Bec. Ce confident, informé que la princesse était observée de près, se garda bien de se présenter ouvertement au Luxembourg ; il entra dans la capitale couvert de haillons et se logea dans un galetas. Ayant appris le lendemain que Mademoiselle allait souvent entendre la messe à Saint-Jacques du Haut-Pas, M. Bec se plaça, toujours 'vêtu en mendiant, auprès du bénitier, et demanda l'aumône à la princesse. Au moment où elle étendait la main pour lui donner une pièce, l'envoyé présenta avec mystère à Son Altesse Royale un livre d'heures ouvert; Mademoiselle y lut: De la part du prince de Lorraine, et, au-dessous de ces mots, l'adresse du négociateur. La fille de Gaston,'enchanlée de cet expédient romanesque comme elle, remit le jour suivant un billet au prétendu mendiant entre deux écusde six livres; mais ayant confié indiscrètement son secret à un domestique, elle fut trahie par lui. Louvois, prévenu de cette intrigue, fit arrêter M. Bec, l'envoya d'abord à Bicêtre, et peu de temps après le chassa de Paris.
Le roi feignit d'ignorer cet événement ; mais il profita de l'avis qu'il en recevait et renoua les négociations. Cependant la volonté de Mademoiselle ne suffisait pas pour consommer l'affaire qui avait été déjà le sujet de tant d'intrigues ; Lauzun, possesseur actuel du duché de Dombes et du comté d'Eu, devait être consulté: son assentiment n'im-
CHBONIQUBf DE I '<>i H Dl MBUI [5*1
portail pu moini queoelui de M"* de M
dèl l'année précédente, le roi avait permis que le comte fût amenée par une eecorte de moaaquetairei aui Bourbon, où M,nodo Montespan s'était rendue avec MlUde Tours, sa fille, pour décider le comte, taudis que M'no de Maintenon travaillait l'esprit de M.ulemniselle à Paris. Malgré les doucereuses insinuationsd'Athénaïs, malgré les avances plus que bienveillantes qu'elle fit à son ancien amant, elle no put cette première fois obtenir de lui la renonciation désirée ; elle ne réussit pas même à lui faire accepter ses renaissantes bonnes grâces. « Non, non, « madame, lui dit-il à cet égard avec l'armertume d'une « âme ulcérée, le souvenir des maux que j'ai soufferts « pour vous me poursuivrait jusqu'au sein des bontés par « lesquelles vous daigneriez chercher à me les faire oublier; « et je vous ferais une injure plus grande que toutes cel- « les dont ma captivité vous a vengée. »
Difficile à décourager dans une entreprise où il s'agissait d'un si grand intérêt, M,D9 de Montespan est retournée à Bourbon cette année pour la troisième fois, et, pour la troisième fois, Lauzun y a été conduit. Instruit du tour que ses affaires avaient pris à Versailles, et comptant pour beaucoup la liberté dont il était privé depuis dix ans, ce gentilhomme a enfin consenti à tout ce qu'on attendait de lui, y compris peut-être le petit service personnel que lui demandait l'ancienne favorite.
La paix fut scellée de cette manière, à Versailles comme à Bourbon, sur la promesse verbale du roi qu'il consentirait au mariage public de Mademoiselle et du comte de Lauzun immédiatement après l'abandon au duc du Maine des domaines souverains d'Eu et de Dombes. En attendant, l'officier commandant l'escorte de mousquetaires déclara au prisonnier qu'il était libre, lui tira sa révérence et s'éloigna. Arrivé à Paris, le comte signa la renonciation en bonne forme des apanages qu'il avait reçus, en 1669, de la grande Mademoiselle ; cette princesse, de son côté, reconnut authentiquement le duc du Maine comme héritier des deux principautés ; et toutes les conditions
imposées aux amants se trouvèrent remplies. Restait à exécuter celles que le roi avait acceptées ; que devinrent les contractants de bonne foi quand ils apprirent que c'était encore une royale déception. Ce fut M™8 de Montespan qui se chargea d'instruire la princesse.
— Le roi, lui dit-elle, vous permet...
— D'épouser M. de Lauzun, interrompit vivement la vieille soupirante.
— Ce n'est pas ce que j'allais dire, reprit Athénaïs ; Sa Majesté consent à ce que vous donniez ..
— Mon nom au comte ; je le sais, c'est convenu.
— Votre Altesse daignera-t-elle me laisser achever ?
— Parlez, madame, parlez.
— Eh bien 1 le roi vous autorise à céder en toute propriété à M. de Lauzun les terres de Saint-Fargeau et de Thiers.
— Mais le mariage public ? demanda avec impétuosité Mademoiselle.
— Ah ! princesse, quant à cela, je suis fâchée d'avoir à vous l'annoncer, mais Louis XIV n'y consentira jamais... Cessez de vous en flatter.
— Grand Dieu ! qu'entends-je ! quoi ! malgré sa promesse... Mais c'est une horrible trahison...
— Ce sera tout ce que vous voudrez, princesse ; mais la détermination de Sa Majesté est irrévocable.
— Suis-je assez malheureuse 1
— Ecoutez donc, poursuivit la marquise d'un ton plus bas... Mariez-vous en secret ; j'ai mission de vous le conseiller de la part du roi ; il ne fera pas semblant de le savoir et grondera ceux qui voudront le lui apprendre.
— Ainsi M. de Lauzun vivrait avec moi comme mon époux et ne le serait pas ?
— Que manquera-t-il pour cela à votre satisfaction?
— Et mon honneur, madame, mon honneur, le comptez-vous pour rien?
— Votre conscience sera là pour vous rassurer... Croyezmoi, suivez le conseil du roi; votre époux vous en aimera davantage : le mystère aiguise l'amour.
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— Bfa ! marquise, je n'avais pas ! eizo
l>l millions ce conseil du i"i ; il sait qu'il y a tantôt ODte ftUfl que j'ai su m'en |» u
— Oui, princesse, repril M de Montcspan ; mais Louis XIV était Ifl maître >le laisser les remparts de Pigneroi entre vous et votre époux... et 1 s dix-sept millions quo vous regrettez font du moins que je puis vous souhaiter UD 1>'>u me::
A ces mots, M "• de Montespan fit un profond salut et sortit du Luxembourg, laissant Son Altesse Royale maudire la tyrannie du roi. Quant au comte de Lauzun, il se montra assez peu sensible à la perfidie qui faisait le désespoir de son illustre moitié ; il avait recueilli celui des avantages du marché auquel il tenait le plus, la liberté. Du reste, la publicité de son mariage avec une femme de cinquante ans et plus ne lui paraissait pas un honneur très désirable; il se contenta très volontiers d'un bonheur secret dont le charme avait, selon lui, plus besoin d'être caché que divulgué.
On a publié le mois dernier l'ordonnance de la marine, que l'on peut regarder comme l'ouvrage du grand Golbert, et que les Anglais se proposent de copier après l'avoir admirée. Ce chef-d'œuvre de haute administration est digne au surplus de celui qui, ayant pris nos forces de mer au néant à la fin de l'année 166 i, montre aujourd'hui le pavillon français flottant sur cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de guerre, et peut appeler cent soixante-six mille marins qui se trouvent inscrits dans nos ports. Depuis quelques années, la marine a été augmentée de soixante mille matelots, et les troupes d'embarquement ont été portées à quatorze mille soldats. Plus de mille gentilshommes servent à bord des vaisseaux en qualité de (jardes-rnarine ; ce corps, qui fut institué en 1672, est une pépinière d'officiers de mer dont les talents et l'expérience se forment dans la plus rude activité. L'armée navale étant organisée sur ce pied imposant, Louis XIV a cru qu'il était utile d'ajouter encore à sa splendeur en y
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attachant des généraux revêtus de la plus haute dignité militaire ; M. le comte (VEstrèes vient d'être nommé maréchal de France ; c'est le premier marin qui ait été pourvu de ce grade ; M. de Vivonne, quoique général des galères, appartient à l'armée de terre.
Cette époque est celle des grands résultats ; après plus de seize années d'immenses travaux, on commença le 19 mai à naviguer sur le canal du Languedoc, établissement quirappelleles monuments gigantesques des Romains. J'apprends aujourd'hui quelques détails curieux sur l'expédient ingénieux que Riquetti, auteur de ce canal, employa pour se procurer les ressources nécessaires aux premiers travaux. Golbert avait approuvé les plans de l'inventeur; le roi, qui ne s'était pas montré moins prompt à deviner l'importance de cette grande fondation, désirait qu'elle s'exécutât avec rapidité ; mais les fonds manquaient ; Golbert ne le cacha point à Riquetti, et lui déclara qu'il ne pouvait pas même l'aider en ce moment de son crédit. L'habile ingénieur ne se rebuta point : « N'importe, monseigneur, répondit-il, je crois entrevoir « un moyen de trouver de l'argent si vous consentez à « vous y prêter. — Je le ferai san3 doute, répliqua le « contrôleur général, si la chose est praticable. — Vous € allez en juger, reprit l'auteur des plans : vous êtes en « ce moment occupé de renouveler le bail des fermiers « généraux ; Votre Excellence les réunit tous les jours « dans son cabinet. or, je lui demande pour unique grâce « de pouvoir y entrer pendant les assemblées. Je me pla- « cerai bien doucement dans un coin ; je ne dirai mot ; « je ne soufflerai pas. » Colbert y consentit. En effet, à quelques jours de là, le ministre ayant rassemblé les aspirants à la ferme, Riquetti tourna le bouton de la porte du cabinet, se glissa sur la pointe du pied derrière les traitants, s'assit dans l'embrasure d'une croisée et ne bougea pas plus que les figures de marbre qui l'environnaient. Ce témoin, tout muet qu'il était, ne laissa pas d'inquiéter nos financiers ; ils le regardèrent plus d'une fois d'un œil inquiet; enfin, après la séance, l'un d'eux l'aborda et lui
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demanda, ivec toute le politesse propre à oouvrir une
quettîOO indiscrète, dans quoi but il avait a-si-fù ;'i l'ai"
■emblée. L'ingénieur répondit qu'il était bien ;ii>c de voir par lui même comment les choses se passaic:nt ; puis i' tourna brusquement lo dos à l'interrogateur. Le lendemain semblable manège de la part de Riquetti, et pareille dt-mande de celle d'un second fermier général ; mais cette fois l'artiste put voir que son expédient avait opéré, car le curieux, ayant dit les choses les plus obligeantes sur If canal de Languedoc, finit par offrir, de la part de ses confrères, deux cent mille livres pour aider aux travaux. Riquetti répondit, encore plus brusquement que la veille, qu'il n'avait pas besoin d'argent ; une si brève réponse à une offre si obligeante ne pouvait être prise dans le sens positif; elle signifiait bien plutôt : cela n'est pas assez. Les fermiers généraux, gens habiles en interprétations financières, le comprirent du moins ainsi. A la troisième assemblée, ils proposèrent un prêt de cinq cent mille livres... Riquetti sourit alors fort agréablement, et il accepta le demi-million, sauf l'approbation de M. Golbert,que ce ministre se garda bien de refuser. Telle fut l'origine des premiers fonds employés à la construction du canal de Languedoc, l'un des plus beaux ouvrages qui soient sortis de la main des hommes, et celui des monuments du règne de Louis XIV qui attestera le plus longtemps sa grandeur.
Mm0 de Fontanges n'est pas restée à l'abbaye de Chelles ; elle a voulu faire ses couches à Paris, pour être plus près, disait-elle, des secours éclairés de l'art ; mais plutôt, hélas ! dans l'espoir de ranimer par sa vue la tendresse expirante du roi. La languissante duchesse s'était donc établie à l'abbaye de Port-Royal de Paris. Pendant sa maladie, Louis XIV envoyait trois fois par semaine la duc de la Feuillade savoir de ses nouvelles ; mais Sa Majesté n'y allait point elle-même. C'est à cette occasion que Mme de Montespan dit un jour : « Je savais bien que « je triompherais de cet éclair de passion, de cette stu-
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•« pide beauté. » Cependant la jeune favorite, sentant sa fin approcher, fit supplier Louis XIV devenir la voir ; le roi s'étant rendu à ce désir, ne put être maître d'un mouvement d'horreur en voyant ce qui. restait de l'être le plus accompli, le plus séduisant : il recula de deux pas à l'aspect du visage pâle et décharné où brillaient naguère un teint charmant, un coloris enchanteur ; au fond d'orbites caves et livides, s'éteignaient des yeux auparavant si tendres, si vifs, si voluptueux ; des dents chargées de tartre, des lèvres blanchâtres, une haleine infecte, voilà ce qui restait d'une bouche où Louis s'enivra du parfum de la rose virginale qu'il cueillit ; enfin des clavicules bombées, des côtes saillantes recouvertes d'une peau mince et livide, offraient à l'œil attristé la place où reposaient, il y a quelques jours, les trésors d'une gorge éblouissante. La mort, qui déjà réclamait sa proie, avait tout dénaturé ; sa main glaciale avait flétri en peu d'instants tous les charmes que la nature s'était plu à créer. « Sire, dit la duchesse d'une voix éteinte, le fantôme que « vous voyez est pourtant cette femme par qui vous fûtes « heureux ! Oublions ce songe du passé ; mais, ô mon ■* prince 1 ne refusez pas un regret à celle aux pieds de « qui vous auriez déposé votre couronne il y a six mois.» Louis XIV, profondément attendri, pleura à chaudes larmes sur la main de la malade, qu'il avait prise dans les siennes. « Je meurs contente, reprit Mm8 de Fontanges, « puisque mes derniers regards ont vu pleurer mon roi.» Louis XIV fut arraché à ce lugubre spectacle par les seigneurs qui l'environnaient, mais il se représenta longtemps cette infortunée s'éteignant à vingt ans des suites de son amour et de sa faiblesse; la voix touchante qu'elle avait fait entendre dans ses dernières heures tintait en sons plaintifs au chevet de Sa Majesté pendant l'obscurité des nuits. Quelquefois l'ombre vaporeuse de Fontanges, née d'une imagination échauffée, se dressait lentement au pied de la couche du roi et lui souriait encore, mais de ce rire affreux que la fiction prête aux squelettes qu'elle exhume. Peu à peu ces sinistres images s'affaiblirent avec
la douleur «lu roi ; d'autrea împreaaiona panèrent sur l.i trace de lei regrete.
Ainsi mourut la duchesse de Fontanges, et le fils cliélif qu'elle avait mis au monde la suivit de près dans la tombe. Cette jeune favorite, cette enfant vécut un jour dans un tourbillon de grandeur, d'opulence et de plaisir, mais elle n'eut pas le temps d'être heureuse ; je l'ai déjà dit, sa iVlicité fut un songe rapide, la mort l'enleva au moment <lu réveil.
Déjà depuis longtemps le roi ne pouvait plus souffrir M"'e de Monlespan ; le dégoût qu'elle lui in>pirait allait jusqu'à l'antipathie, effet plus ordinaire qu'on ne pense de l'amour blasé : nous haïssons souvent ce que nous ne pouvons plus aimer. La joie que la marquise montra à la mort de ^;i rivale acheva de révolter Louis XIV contre cette femme allière et inhumaine. « Allez, ma chère marquise, dit-il à « Mm* de Maintenon, qui pleurait la jeune duchesse avec « lui, allez dire à cette malheureuse que je ne veux plus « être aimé d'elle, et que je l'exhorte à la même indiffère rence pour moi. » Mme de Maintenon, qui ne croit plus devoir de reconnaissance à Mme de Montespan depuis que ses intrigues ont procuré un apanage au duc du Maine, alla porter ces dures paroles à la mère de cet enfant. La question d'exiler cette malheureuse, qui eut aussi son apothéose, a été, dit-on, agitée dans les entretiens ; mais après une mûre délibération on est demeuré d'accord qu'il valait mieux l'obséder de directeurs qui la contraindront de s'exiler d'elle-même.
Selon toutes les probabilités, Mm9 de Maintenon s'est aperçue que la pitié toute seule ne pouvait pas suffire pour captiver un homme de quarante-trois ans sur qui les passions exercent encore un empire violent ; elle a senti qu'il fallait mêler quelques séductions mondaines au manège dévot à l'aide duquel son ambition s'était flattée d'atteindre la plus haute faveur ; l'adroite marquise aura jugé sans doute que le roi commençait à trouver languissants les entretiens qu'alimentait uniquement le charme de la conversation. L'occasion était favorable : la mort de
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Mm9 deFontanges et la défaveur absolue de Mme de Montespan laissaient Sa Majesté privée dans ses habitudes quotidiennes; notre dévote prit, à ce qu'ont dit les murs de Versailles, la résolution de se lancer à petit bruit dans le péché. Elle débuta (toujours au rapport des murs) par entretenir le monarque de certains détails secrets qu'une femme ne communique pas ordinairement, même quand ce sont des pratiques pieuses. « Elle portait, disait-elle, « des chemises hermétiquement closes de tous côtés et « froncées soigneusement par le haut. » M,ue de Maintenon ajoutait que depuis longtemps elle avait abandonné l'usage coquet du corset, ce qui, chemin faisant, prouvait que sa gorge pouvait se passer d'un tel appui. Elle couchait, disait-elle encore, dans un lit sans couverture, et se lavait le corps à chaque instant, ce qui ne laissait pas d'apprendre au roi que la dame ne manquait pas de chaleur, et que la propreté était une de ses qualités.
Louis XIV, quelque confiance qu'il eût en la dévotion de la marquise, soupçonna un peu que sa bonne mine avait produit un certain effet sur elle, il voulut s'en assurer ; mais un rempart formidable de scrupules, de pénitences, de saints devoirs s'éleva tout à coup devant une vertu qu'il espérait trouver plus accessible. Mma de Maintenon savait son métier ; elle défendit pied à pied sa pudeur de quarante-six ans. Mais enfin, comme elle était décidée à se rendre, et qu'elle s'était seulement proposé de ne capituler qu'après un nombre déterminé d'assauts, le roi put vérifier, sans avoir été forcé d'ouvrir la tranchée, si la place renfermait bien toutes les richesses que son gouverneur avait annoncées. Il paraît que l'examen fut satisfaisant, car dès lors les entreliens devinrent d'une longueur démesurée ; la cour et la ville en jasaient, sans toutefois accuser encore l'infaillibilité de M™8 de Maintenon, tant elle avait su l'établir solidement. On ne savait que penser d'une si étrange intimité. « Il faut, disait-on» que cette femme ait su découvrir au roi un pays nouveau dans les régions du sentiment, il faut qu'elle tire de son cœur de3 sensations inconnues. » Mais Bossuet et le père
CRRONIQUBI Dl i.'« >i :ir.- 1» i; n
do la Chaise devinèrent le véritable état dos choses, ils osèrent s'en expliquer ■vac adresse devant M " de Main* tenon; elle m fâcha, mais elle rougit Et ce n'est pas sans de puissants motifs qu'une femme rougit à quarantesix ans.
— Ne songez pas à vous excuser, dit M. de Condom avec douceur; il y a longtemps que nous méditons sur une transaction, malheureusement indispensable, entre la grâce et le péché.
— Mais, monseigneur, je vous assure que vos soupçons no sont point fondés, dit M^de Maintenon d'une voix que toute son adresse ne put rendre assurée.
— Tant pis, madame la marquise 1 répondit le confesseur du roi d'une voix doucereuse.
— Mon père, répliqua avec plus d'assurance la favorite, je ne vous conçois réellement pas, ce langage...
— Est celui que nous devons vous faire entendre, reprit Bossuet : si nous voulons ramener le roi au bercail, il faut l'aller prendre dans les voies du péché ; pour l'en tirer sans révolter ses passions, on ne peut éviter de marcher quelque temps avec lui sur cette route profane, mais on y marche alors sans le moindre danger de damnation. C'est l'intention qui fait le péché, et l'intention est ici un éclair de la grâce. Remercions donc la Providence d'avoir ouvert les yeux du roi sur ce que vous avez, madame, de belles et même de séduisantes qualités ; et prions Dieu qu'il vous donne la force de faillir, si, d'après les principes généraux de la foi, vous vous défendez encore.
— Songez, continua le père de la Chaise, que toutes nos espérances reposent sur vous ; la conscience de Sa Majesté est encore fermée à nos voix austères, la pitié ne peut s'y introduire que parée des atours de la vie mondaine... De grâce madame la marquise, immolez-vous aux voluptés de la terre dans l'intérêt du ciel...
— Monseigneur, mon père, dit Mm* de Maintenon, je ne sais vraiment que répondre à un discours si surprenant... Je verrai ce soir le père Gobelin, mon confesseur..
la grâce... Je pèserai avec lui ce que je puis exposer de mon salut pour reconquérir celui du roi et faire naître dans son esprit le projet de combattre l'hérésie, qui profite du règne de ses erreurs pour se montrer de toutes parts
Le pèreGobelin fut apparemment de l'avis du père de la Chaise et de Bossuet, car les entretiens sont plus longs que jamais ; le conseil tient depuis dix jours chez Mm0 de Maintenon, ce qui est le signe de la plus haute faveur des maîtresses du roi, et je suis convaincue que la marquise n'écrit plus, comme il y a quelques mois, à MmB de Fronsac en parlant de Louis XIV : « Je le renvoie toujours « affligé mais jamais désespéré. »
Il serait sans doute fort important de fixer la date à laquelle Mine de Maintenon s'est immolée aux voluptés, mais c'est un point de chronologie sur lequel je n'ai pu me procurer une donnée précise.
Une pécheresse fondée de pouvoir de la grâce ne pouvait laisser auprès du roi des femmes exerçant une mission profane. A l'époque où M'u0 de Maintenon prit le dernier grade des favorites, Sa Majesté cessa de voir secrètement la princesse de Soubise ; mais sa retraite a été honorable. Ella conserve toujours un grand crédit à la cour ; les plus hauts dignitaires de l'Etat ne lui parlent qu'avec respect ; ses lettres vont directement au roi ; et les réponses toujours de la main de Sa Majesté, arrivent sur-le-champ. La princesse a-t-elle à parler au monarque, soudain tous les gardes s'effacent, toutes les portes lui sont ouvertes ; elle pénètre sans le moindre retard dans le cabinet du roi, et cause assise près de son bureau. Le3 portes restent toujours ouvertes pendant ces entrevues : disposition sans doute imposée par la favorite en titre, et qui ne se pratique que pour Mme de Soubise.
Quant à toutes les autres maîtresses du roi, le naufrage de leurs espérances est absolu ; on a vu se noyer même la barque à peine frétée de M"9 Desœillets, fille de la comédienne de ce nom, enfant de seize ans, qui obtint quelques soupirs de Louis XIV. Le désespoir de la pauvre
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petite l'i oonduite sa dix jours au tombeau : Sa Majesté
lui donnait un mari de sa main ; le^ f.Hiniisseurs il.- la cour portaient avant-hier chez elle uno pleine voiture d'atours do noce. Le carrosse dut s'arrêter devant la porte cochère obstruée... C'était la mariée dans son cercueil.
M »• de Maiulenon tient lieu de tous ces amours auxiliaires, il faut qu ■ soit bien forte en elle ; mais on ne sera pas surpris de cette puissance de moyens si on se rappelle le portrait en pied que j'ai tracé précédemment avec l'aide de l'expérience de Villarceaux.
La paix n'est point un frein pour les rois ambitieux: Louis XIV a signé les conventions de Nimègue ; mais, comme il se croit assez fort pour les enfreindre, il secoue sans scrupule le joug des traités qui ne lient guère que les souverains trop faibles pour les violer. Sans avoir fait aucune notification préalable aux puissances, Louis XIV établit à la fin de l'année dernière dans les villes de Metz et de Brisach des juridictions pour unir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir appartenu, n'importe en quel temps, aux provinces conquises récemment par la France. Sa Majesté, de son autorité privée, cita devant ces cours qu'il lui avait plu de former de ses seuls sujets plusieurs princes de l'Empire, auxquels il fut ordonné de rendre hommage au roi, à peine d'être dépossédés. Parmi les souverains que Louis XIV faisait ainsi ses vassaux, on comptait l'électeur de Trêves, celui du Palatinat, le roi de Suède et le roi d'Espagne lui-même. Les deux premiers refusèrent de se soumettre et furent dessaisis de quelques seigneuries ; les deux derniers s'humilièrent faute de pouvoir soutenir leur droit les armes à la main. Mais Louis XIV ne s'en tient pas là ; Strasbourg, ville libre, qui seule formait une puissante république par l'avantage de sa position, Strasbourg, point de contact important entre le commerce de l'Allemagne et celui de la France, excitait depuis longtemps la convoitise du roi, et les neuf cents pièces d'artillerie que renfermait l'arsenal de cette grande cité ne contribuaient pas peu à rendre ce désir impérieux. Lou-
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vois avait d'abord tenté de subjuguer les Strasbourgeois à l'aide de l'intrigue, son moyen favori ; mais il ne put faire briller à leurs yeux aucun avantage qui équivalût à l'indépendance dont ils jouissaient : de l'or, ils en avaient trop pour désirer d'en acquérir encore au prix de leur liberté ; les honneurs de la cour, ils n'y étaient point sensibles et ne les concevaient même pas. 11 fallut donc recourir à la dernière raison des potentats: le roi fit marcher vingt mille hommes sur Strasbourg; on dit que, dans ces derniers moments, les magistrats furent gagnés. Enfin, soit trahison, découragement ou frayeur, la place ne tint que vingt-quatre heures, et les bourgmestres capitulèrent. Le roi fit il y a huit jours son entrée à Strasbourg avec toute sa cour ; le premier spectacle qu'il offrit à ses nouveaux sujets fut celui d'un triomphe qui ressemblait à une partie de chasse.
La chambre des poisons tient toujours à l'Arsenal ; elle a condamné cette année à la potence et au feu un berger de Vincennes, nommé Bray, et Jacques Dechaux, son complice, convaincus d'empoisonnement. Mais cette cour n'a pas persisté dans la modération éclairée qu'elle avait d'abord montrée relativement aux prétendus crimes de sorcellerie : elle évoque chaque jour à son tribunal des jeteurs de sorts, des vendeurs de secrets, des noueurs d'aiguillettes, et confond ainsi des attentats chimériques avec les attentats réels qu'elle est appelée à juger. Que doit-on penser de graves magistrats assez ignorants pour croire aux opérations magiques d'un pâtre ou d'un bûcheron qui ne sait pas lire, et assez légers dans leur ignorance pour condamner ce malheureux ! On frémit quand on songe que l'élite de notre magistrature envoya dernièrement au bûcher de la grève un paysan accusé d'être en rapports habituels avec le diable pour attirer la mortalité sur les troupeaux. Quelques jours avant la chambre ardente emprisonna comme possédée du démon une jeune fille livrée à des transports d'un tempérament impérieux, et, au lieu de conseiller à sa famille de lui donner un mari,
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les juges ordonnèrent de lui faire subir un exorcisme.
J'ai eu plus d'une fois l'occasion de parler des dames on demoiselle! do bonne maison, qui, dansant dans les ballets, sur les théâtres de la cour, se donnent en spectacle devant un public qui, pour être choisi, n'en est pas moins critique, frondeur, malin. Depuis un temps immémorial, ces nobles beautés ne se font pas le moindre scrupule de livrer ainsi à l'examen minutieux de la foule non seulement leurs grâces et leurs charmes, mais encore les défauts dont la nature mélangea leurs attraits, ou les traces que la galanterie y imprima. Or, les femmes livrées par profession au soin difficile d'amuser le parterre, s'étaient abstenues jusqu'ici de figurer dans les ballets, sur les théâtres publics, obéissant à une réserve au-dessus de laquelle des comtesses, des marquises, des princesses, se mettaient volontiers. On a vu cette année, pour la première fois, des danseuses gagées * dans un ballet intitulé le Triomphe de l'Amour. Voilà une innovation qui va doubler le débit des lunettes d'approche.
Le mois dernier, la lignée semi-royale, semi-Montespan, s'est affaiblie d'une princesse: Mlle de Tours est morte d'une maladie de langueur.
Au moment où Mrae de Maintenon concluait secrètement une alliance de cœur et de quelque chose encore avec Louis XIV, le comte d'Aubigné, frère de la favorite, rompait avec sa femme, M"0 Piètre, à la suite d'un démêlé conjugal porté aux dernières extrémités. La marquise, informée de ce scandale, est intervenue, non pour une réconciliation qu'elle croyait bien difficile, mais pour une séparation à petit bruit. D'Aubigné, satisfait d'être débarrassé de sa femme, s'est prêté à tout ce que Mme de Maintenon a exigé de lui ; elle l'a conduit, comme un enfant,
1. Avant Corneille, on ne voyait point de femmes à la scène ; les rôles qu'elles ont joué depuis, étaient remplis par des hommes. M'i« Beaupré est une des premières actrices qui aient paru-
dans une maison où plusieurs gentilshommes vivent en commun, mais sans clôture, sous la direction de quelques prêtres ; il riait à gorge déployée dans le carrosse de sa sœur, qui voulait, lui disait-il, lui faire accroire qu'il était devenu dévot. La comtesse n'accepta pas aussi volontiers la retraite au fond d'un cloître que la mielleuse favorite lui imposa très dévotement pour la rémission des péchés que la jeune dame enrageait de n'avoir pas commis. Il fallut céder et devenir recluse par obéissance, sinon par vocation. Mme de Maintenon prend soin de la fille unique née de ce mariage discordant.
Le comte d'Aubigné ne fut pas longtemps dans la maison où il était entré sans revenir à ses habitudes favorites, dont je dois dire ici quelques mots. Non seulement il est joueur et passablement ami de la bonne chère, mais on ne rencontre que lui aux Tuileries, au cours, poursuivant les petites filles, qui ne fuient pas trop vite devant lui, parce qu'elles savent qu'il est bien en cour. Le comte en entretient toujours quelques-unes ; il vit avec elles dans le sein même de leurs familles, ou bien au milieu de leurs compagnes, entre lesquelles il partage tout l'argent qu'il a, sauf à leur en demander quand il ne lui en reste plus, et en attendant une nouvelle rentrée. D'Aubigné, sans être beau ni bien fait, a une physionomie ouverte, franche, toujours riante ; ses attitudes, libres quelquefois jusqu'à l'indécence, passent, dans les classes de petites bourgeoisie qu'il fréquente, pour une élégante aisance, un aimable abandon de cour. Fou à lier, mais plaisant, spirituel, enjoué dans sa critique, d'Aubigné a des reparties pleines de sel et d'originalité : du reste, bon, patient, exempt d'impertinence au sujet de la fortune de sa sœur, c'est le plus honnête homme du monde quand il recouvre un grain de raison, ce qui ne lui arrive pas souvent. Rien ne lui plaît plus que de parler du temps de Scarron, du veuvage malheureux de Françoise, de ses aventures galantes, mises en parallèle avec sa dévotion actuelle. Souvent ses auditeurs, qui connaissent le crédit colossal de Mme de Maintenon, sont fort embarrassés, fort inquiets, seule-
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nuMit pour avoir écouté ce causeur Indiscret, et l'on :
nent ses propos. Il no se borne pas à leur donner cours devant un petit nombre d'amis ; ce torrent coule avec une égale liberté dans un grand repas, sur un banc des Tuileries, et jusque dans la galerie de Versailles où la famille royale n'est pas même épargnée par ce jovial discoureur. Un jour, en présence do d'Aubigne, M. le duc de Montausier parlait de Louis XIII, qu'il surnommait le Juste... c Oui, répondit l'infatigable plaisant, juste à tirer « de l'arquebuse l. »
La fortune du comte d'Aubigne s'est élevée, dans une progression rapide, avec celle de sa sœur : simple capitaine en 1670, il a été revêtu successivement de plusieurs gouvernements, dont l'importance croissait à chaque degré que la faveur de Mme de Maintenon recevait ; et le jour où la marquise s'immola aux voluptés, son frère fut promu au grade de maréchal de camp.
D'Aubigne n'est pas resté plus tranquille parmi les gentilshommes vivant en commun qu'il ne l'avait été précédemment dans les corps où il servait et dans les villes qu'il gouvernait. Il s'éloignait des semaines entières de la maison de retraite, et n'y rentrait, pour l'ordinaire, que lorsqu'on l'y ramenait par l'ordre du roi. Enfin, désespérant de corriger ce gentilhomme, à quarante ans plus étourdi qu'un page à seize, Mm' de Maintenon le laissa vivre à sa guise et se contenta de le tenir un peu court pour l'argent.
Depuis la mort du maréchal de la Ferté, arrivée l'an dernier, sa veuve et son fils ont achevé de se couvrir d'infamie. Il y eut l'autre jour entre le duc et sa mère une scène des plus scandaleuses ; c'est encore le sujet de tous les entretiens de la cour. La maréchale, qui ne sut méri-
1. Louis XIII excellait, en effet, à cet exercice ; mais son talent allait plus loin, car il fabriquait lui-même les armes dont il se servait. Ce prince fit un jour présent au jeune comte de Brienne d'une arquebuse entièrement faite de sa main.
172 CHRONIQUES DE l'qeIL-DE-BQEUF
ter aucun des bienfaits que le roi aurait pu lui accorder en mémoire des services de son mari, est aujourd'hui fort gênée. Trop vieille désormais pour se faire payer par ses amants, et comptant parmi ses premiers besoins la nécessité de les payer, elle demandait instamment un douaire à son fils. Ce dernier, qui n'a pas trop de bien pour suffire à la vie débauchée qu'il mène, loin de répondre favorablement à cette demande, se rendit en colère chez la duchesse, et lui dit qu'il n'avait pas envie de se faire ruiner par elle, comme elle avait ruiné feu son mari. La dame répondit avec autant de volubilité que de raison qu'il lui convenait mal de parler d'inconduite, lui qui excitait au plus haut degré le mépris de la cour et de la ville. Le duc ne se fit pas faute de répliquer aussitôt qu'il ne laissait pas de suivre l'exemple de sa mère, qu'il qualifia de vieille p Là-dessus, ce fils insoumis débita, en forme de litanies, les noms de tous les amants de la duchesse ; il en nomma soixante-douze... Le témoignage était accablant ; Mme de la Ferté en fut quelque temps comme stupéfaite ; néanmoins elle reprit courage pour repartir au duc que sa femme en avait peut-être eu quatre-vingts, et que les noms seuls échappaient à sa mémoire. Cependant la maréchale alla se plaindre le lendemain au comte d'Olone, qu'elle savait être lié avec le duc, et le pria d'obtenir de lui qu'il se repentît et fît son devoir envers elle. « Que diable 1 répondit ce seigneur, qui avait bien ses raisons pour ne pas être sensible aux peines d'une femme galante humiliée, vous n'avez que ce qui vous est dû ; après avoir lâté de tous les hommes depuis le sceptre jusqu'à la houlette, comment voulez- vous que votre fils vous respecte ? » Cependant M. d'Olone adressa des reproches amers à M. de la Ferté d'une insolence envers sa mère dont tout l'odieux retomberait sur lui. « Assurément, mon cher duc, ajouta-t-il, vous étiez ivre quand cela vous est arrivé. » Il y avait grande apparence que le fils irrévérencieux, rentré en lui même, allait s'excuser, peut-être nier la faute grave qu'on lui imputait... Le comte, dans cet espoir, attendait impatiemment la réponse du coupable. « Oui»
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dit colni-ci après une assez longue réflexion, j'en convient, j'étais ivre, car li je ne l'avais pas été, j'aurais bien ché d'autres vérités à cette femme. Les mille tours qu'elle a joués sont présents à ma mémoire ; je sais tout, jusqu'à t'aventura <lu collier de perles qu'elle a fait escroquer par le chevalier de Lignerac à M. de Dreux le conseiller au grand conseil. »
Il est de fait qu'au moment où le duc parlait ainsi, la maréchale ne justifiait que trop son mépris et même ses imputations. Elle établit le mois dernier une maison où, moyennant certaine rétribution, on joue au lansquenet jour et nuit. Tout le monde y est bien reçu avec de l'argent, les gens honnêtes comme les intrigants; depuis quelques jours, même, les fripons sont en majorité dans ce coupe-gorge, auquel le nom d'une grande dame et les charmes des femmes perdues qui s'y réunissent prêtent une sorte d'attrait. Endormis par les séductions étalées dans ce repaire dangereux, les joueurs confiants, et surtout les étrangers, vont s'y ruiner de gaieté de cœur, trop heureux de perdre jusqu'à leur dernier écu à la partie d'une duchesse qui leur débite des compliments très flatteurs, et leur offre des beautés de fort bonne volonté. Tous les perdants ne se montrent pas toutefois d'une aussi bonne composition : il y a trois jours, un officier suisse, ayant laissé sur les tapis de la maréchale le fonds et le tréfonds, s'amusa, quand il fut ruiné, à observer le jeu ; il ne tarda pas à s'apercevoir du manège dont il avait été victime. C'était trop tard pour se garantir des friponneries ; mais il était temps encore de s'en venger. L'Helvétien y réfléchit toute la nuit; et, le lendemain, ayant fait imprimer le récit des ruses employées dans l'illustre tripot, il le fit placarder dans tous les carrefours de Paris. Avant le soir, les cinq cent mille habitants de la capitale savaient qu'on volait les étrangers chez la veuve d'un maréchal de France. Hiep, le roi apprit, à son lever, cette aventure déplorable ; deux heures et demie après, Mm8 de la Ferté était exilée .
Le roi a rendu publique la cession faite par M"e de Montpensier au duc du Maine de la souveraineté de Dombes
et dépendances. Sa Majesté déclare qu'elle se réserve sur cette principauté la bouche et les mains, « lequel devoir « lui fiera rendu par le prince comme d'un moindre sou- « verain à un puissant, son protecteur, mais non comme « d'un sujet à son roi. » L'ordonnance accorde aux seigneurs de Dombes le pouvoir de juger en dernier ressort, et défend au parlement de Paris de ne plus comprendre le pays de Dombes dans les rôles du Lyonnais. Cette déclaration, de la part d'un monarque aussi jaloux de ses droits que Louis XIV, ces prérogatives cédées au milieu de ses Etats donnent la mesure de l'attachement qu'il porte au duc du Maine, et font pressentir ce qu'il pourra lui abandonner de privilèges plus importants encore.
Au moment où son fils obtient de si grands avantages et s'achemine vers une sorte de légitimation, Mme de Montespan déplore l'obligation où elle est de porter un nom déshonoré par l'ivrognerie et la crapule où se plonge depuis quelques années son mari... Avec un peu moins de disposition à voir une paille dans l'œil d'autrui, sans s'occuper de la poutre qu'elle porte dans le sien, l'ancienne favorite se serait avoué que si un motif peut lui faire désirer de prendre ce parti, c'est surtout sa propre conduite qui le lui fournit. Le nom de Montpensier souriait à Mm8 de Montespan. Après avoir mûrement réfléchi à l'espèce de disgrâce dans laquelle le comte de Lauzunvit encore, elle avait espéré qu'en flattant Mademoiselle du retour complet de la faveur de ce gentilhomme, il serait possible de la déterminer à la cession désirée» L'ambitieuse s'est ouverte de ses vues à la princesse; mais à peine en a-t-elle été écoutée :1a marquise a reconnu alors ce qu'elle aurait dû prévoir, c'est-à-dire que Mademoiselle est si mal payée de ce qu'elle a fait pour l'ingrat Lauzun, qu'il est loin de sa pensée d'ajouter aux sacrifices dont il a été l'objet.
Grand bruit, grand scandale à l'occasion des débauches d'une foule déjeunes seigneurs, qui ont obligé Louis XIV à les exiler pour un genre de libertinage qui doit exciter la plus violente colère de mon sexe en masse. Je frémis
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d'avoir à prendra note de quelque* détaili itir unes
i ita Formée par cee LnfÂmet, et dont la première obligation était de renoncer à toutes les Femmes... Quelle horreur 1 grand Dieu ! Poursuivons cependant. Les récipiendaires n'étaient admis qu'après diverses cérémonies d'initiation : la principale consistait dans l'union mons-
traeuae de l'initié arec l'un dei grands maîtres de l'ordre.
Ces officiers étaient le marquis de Hiran, le duc de Grammont,le chevalier de Tilladetet M.dcManicamp. Un prince du sang et le duc de Vermandois, fils naturel du roi et de la duchesse de la Vallière, avaient été reçus dans cette association; on ignore auxquels des grands maîtres furent livrés ces deux illustres néophytes pour se conformer à l'article fondamental des statuts. La décoration de l'ordre, portée sous la chemise, était une croix sur laquelle on voyait un homme foulant une femme aux pieds... Maudits Italiens I quand vous étranglera-t-on au pied des Alpes dès que vous vous disposez à les franchir pour venir chez nous ? Le prince du sang est exilé, comme tous ses compagnons de débauche ; mais le jeune comte de Vermandois, à peine âgé de quinze ans, a été puni d'une manière plus sensible, plus locale : on l'a, dit-on, fouetté quatre fois. Louis XIV s'est montré dans cette affaire d'une sévérité bien équitable ; il faut convenir que nous avons un grand roi. Je veux, par supplément de punition, accabler les indignes sectaires dont le roi vient de faire justice en leur mettant sous les yeux deux exemples éclatants des grandes qualités de ce sexe qu'ils outragent ; j'enverrai aux coupables copie du feuillet de mes tablettes où je consigne les faits. Prétendez-vous, leur dirai-je, examiner la vertu des femmes sous l'acception que les anciens donnaient à ce mot, lorsqu'ils le rendaient synonyme de force constitutive, puissance de moyens? Je vous citerai Ninon, cette beauté à qui chaque année apporte une nouvelle perfection morale en glissant sur ses charmes d'un pied si léger, qu'à soixante-six ans ses traits n'offrent pas la moindre trace du temps. En 1682, comme en 1638, le teint de M11* de Lenclos est blanc, uni, animé.
Son visage, d'un bel ovale, n'a rien perdu de sa pureté grecque ; ses yeux noirs et saillants respirent toujours une volupté communicative,etson sourire achève la conquête que son regard a commencée. L'accent, ce timbre du cœur qui fait deviner ses plus secrètes impressions, suffit dans Ninon pour captiver tout ce qui l'approche ; on pourrait l'adorer sans la voir : semblable à l'écho, elle captive par l'unique séduction de la voix. Je vis hier cette femme surprenante dans un salon de verdure ; ses habits étaient presque de gaze; point de corset, point de nœuds, protecteurs ordinaires des tailles qui s'épaississent, des gorges qui s'affaissent : c'était une grâce parée de toute l'absence des atours. « J'étais dans ce jardin il y a qua- « rante-cinq ans, me dit le vieux duc de Villeroi; Ninon « s'y trouvait mise à peu près comme vous la voyez. Ses « cheveux n'étaient pas plus noirs, sa bouche n'avait pas « plus de jeunesse, sa démarche ne paraissait pas plus « vive. Or, tout à l'heure en regardant cette enchante- « resseje me disais: Je crois qu'elle est plus belle encore « qu'hier. . . Oui, continuai-je avec moi-même, voilà « comme elle me souriait hier en causant avec moi sous « ce jeune tilleul. ..Et ma réflexion a été interrompue par « la rude atteinte d'un arbre gros comme deux fois mon « corps... Et c'était mon jeune tilleul ; et le hier que je « me rappelais était un jour de printemps de la minorité « de Louis XIV, et Ninon était la même aux deux épo- « ques... Mon imagination s'abusait de quarante-cinq ans. « N'en doutons pas, ma chère comtesse, cette femme a «c dans quelque coin de son jardin un robinet de la fon- « taine de Jouvence. »
L'esprit de Ninon est resté aussi jeune que son corps ; grave ou enjoué, selon les circonstances, il passe avec une inconcevable facilité des abstractions de la science aux délicatesses de la galanterie, de la sagesse des philosophes au désordre des amants. Soit que M"e de Lenclos parle raison, soit qu'elle déraisonne, on l'admire, on l'aime toujours. Pourquoi rappellerais-je les succès de sa jeunesse, la foule d'amants qui se pressait sur ses pas, le concert
CH0NIQUB8 DE L'CEIL-DE-nOEUF ÏTi
de loupiri < 1 1 1 î iniinniirait sans cosse à son oreille ? No la ivtnMiw-ji- pas obsédée par les galants à soixante-six ans comme à dix-huit? Mien plus, l'empire de Ninon s'est nidi : jeûna, elle n'était recherchée que des hommes ; vieille, sa cour s'est grossie de toutes les femmes d'esprit de l'époque. Ce modèle de toutes les qualités ne fréquenta limais la cour ; c'est cependant chez elle que les deux sexes en vont à tout Age étudier les belles manières, dont elle est la véritable pierre de touche. Et cela doit être, car presque tout ce qui compose la cour se forma depuis un temps immémorial à l'école de Ninon. Au milieu du concours de gens aimables qui remplissent chaque soir le salon de M"9 de Lenclos, personne ne se rappelle la légèreté de sa conduite passée, personne ne songe à ses égarements actuels. Mais, chez Ninon, la nature a ses heures; alors sa porte est close. Si l'on pénétrait au fond de son boudoir dans ces instants d'abandon, la fille du joueur de luth s'y retrouverait tout entière, avec cet emportement des passions que la politesse ne peut soumettre, avec ce délire qui fait dégénérer la langue jusqu'aux blasphèmes d'une volupté grossière. Ce transport de la vie animale une fois calmé, notre moderne Laïs, fermant d'une main honteuse le refuge de la faiblesse humaine, reparaît au sein de la société étincalante de saillies, de fines épigrammes, de bons mots aiguisés par la malice, ou forte des raisonnements les plus sensés, les plus profonds. Racine, Boileau, Longepierre, Senécé, la Fare, Ghaulieu profitent également de ses leçons, s'éclairent des étincelles de son esprit ou des conseils de sa raison. Chapelle assista longtemps aux soirées de Ninon ; mais l'ivrognerie de ce poète étant devenue extrême dans ces dernières années, M"' de Lenclos lui a fait interdire sa maison. « Non, mon cher Despréaux, disait-elle au Juvé- « nal français qui la pressait de rappeler le banni, non : si « l'on peut excuser l'ivresse, qui dégrade toujours, c'est « quand elle féconde, crée, vivifie; mais elle est igno- « ble et détestable lorsqu'elle affaiblit, énerve et tue. » Osez maintenant, transfuges de Gomorrhe, déserteurs
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sacrilèges des autels de la beauté, osez nier le mérite d'un sexe qui vous offre une Ninon !
Préférez-vous un exemple de cette vertu froide, de ce silence des sens qui constitue ce qu'on appelle la sagesse des femmes ? J'ai mon héroïne sous la main. Au temps où la reine avait encore des filles d'honneur, M11- de Coëtlogon se montrait véritablement digne de cette qualification. Pour ce motif il faut bien se garder de la confondre avec une autre demoiselle du même nom, fille d'honneutde Madame, et qu'avait aimée le chevalier de Lorraine. La Coëtlogon attachée à Marie-Thérèse n'avait guère moins de laideur que Mll° de Saint-Gelais, de douloureuse mémoire ; mais elle était de plus qu'elle bonne, naïve et sage. Tout cela résulte assez souvent de la laideur ; mais cette cohorte de perfections ne remplace ni les grâces ni la beauté. Toutes les douairières de la cour aimaient la pauvre fille à l'adoration ; en retour il ne s'y trouvait pas un homme qui pût la souffrir. Parmi les nombreux gentilshommes qui détestaient M"" de Coëtlogon, il y en avait un par malheur qu'elle chérissait: c'était Cavois. Ce seigneur, fort peu touché de cette passion, fit semblant de ne pas la comprendre ; M"e de Coëtlogon se mit alors en frais d'une telle avance de tendres regards, de mots doucereux, de soupirs, que le cruel fut obligé de s'en apercevoir. Forcé jusque dans les retranchements de son indifférence, il brusqua la soupirante, et déclara en termes très précis que son amour l'importunait. Sévérité perdue, MIIe de Coëtlogon en aima davantage... Cavois finit par s'emporter à tel point contre l'ombre amoureuse qui s'attachait à ses pas, que le roi et la reine furent informés de sa brutalité et lui ordonnèrent de traiter mieux la fille d'honneur. Un jour qu'elle marchait dans la galerie à quelques pas de Cavois, celui-ci se retourna subitement :
— Eh bien ! mademoiselle, voyons, j'y consens ; expliquons-nous une fois, et finissons cet insipide manège.
— Vous apercevez-vous enfin de ce qu'on souffre quand on aime, et votre âme de pierre...
CIIKOMOUES DE L'OBIL-DB-BOBUY 170
— Trère <!<• liianiei romanesques ; je n'ai lu ni Cl
ni la /'rinrcssf </<• Clèves. Venons-ni au fait sans détour.
— Vous consentiriez donc à conclure...
— Il le faut bien. Voilà tantôt trois ans que cela dure, je pense qu'il est temps d'en Unir... Et puis je suis capable d'un sentiment généreux, d'une détermination courageuse.
— Je ne comprends pas ce discours.
— Cela veut dire que dès ce soir je me rendrai...
— Où, monsieur ?
— Eh 1 parbleu, dans votre chambre.
— Insolent 1
— Perdez-vous l'esprit de crier ainsi au milieu de cette galerie ?
— Monsieur Cavois oublie qui je suis. Descendante d'une des premières maisons de la Bretagne, je ne devais pas m'attendre à une proposition si outrageante.
— Mais que prétendez-vous donc, mademoiselle ? Depuis le commencement do l'an 1674 jusqu'à la présente année 1677, je vous ai trouvée sous mes pas comme une ombre, me poursuivant dans tous les coins des appartements, me poussant dans toutes les embrasures de croisée ; et quand je fais volte-face, quand je me résigne, vous vous mettez en fureur 1
— Sa Majesté saura réprimer une telle audace et vous apprendre ce qui convient à une demoiselle comme moi.
— Ah l je commence à comprendre : M11' de Coëtlogon se flatte que je l'épouserai par édit du roi... ceci devient différent.
En ce moment des gentilshommes en passant dans la galerie dirent que le roi partirait le lendemain pour l'armée.
— Je suis sauvé ! reprit Cavois avec transport. Mon devoir m'oblige de suivre Sa Majesté, et, par Dieu 1 j'aurai bien du malheur si un boulet ne m'exempte pas du mariage dont vous me menacez... J'y ferai tout mon possible au moins; de deux maux il faut savoir éviter le pire.
Cavois suivit en effet Louis XIV en Flandre, et tout
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aussitôt M"e de Coëtlogon, bien plus sensible à son absence qu'à ses injures, fit retentir le palais et le parc des cris de sa douleur ; elle grossit les fontaines du torrent de ses larmes, quitta toute parure, et devint maigre pâle, jaune à faire pitié. Son amant ne fut pas tué ; il revint à la fin de cette campagne et des campagnes suivantes pour brusquer la pauvre fille, qui, s'étant mise dès longtemps au-dessus de cet inconvénient, n'en aimait que mieux l'ingrat. Enfin le roi, touché des larmes perpétuelles de M"» de Coëtlogon, finit par s'y intéresser à tel point qu'il ordonna un beau matin à Cavois de l'épouser, en lui annonçant qu'à ce prix il lui accordait la charge de grand maître des logis de sa maison. Cette faveur donna les plus beaux yeux du monde à la laide bretonne. L'honnête gentilhomme la conduisit à l'autel ; et sans doute cet époux malgré lui découvrit qu'il est des grâces spéciales pour les laides, car il vécut très bien avec sa femme. C'est encore aujourd'hui le plus heureux ménage de Paris. Mm8 Cavois est toujours [dans l'adoration devant son mari : rien n'est plaisant comme les caresses qu'elle lui fait en présence de tout le monde, et comme l'importante gravité avec laquelle il les reçoit. Cavois, dans l'obligation où il est de supporter tout son bonheur, a une bien grande consolation, c'est qu'avant et après son mariage jamais la sagesse de sa femme n'a donné lieu au moindre soupçon.
Voilà, détestables renégats du culte de la beauté, voilà la vertu patiente, résignée, incorruptible de mon sexe. Quelle distance de ce genre de perfection à la vertu antique de Ninon ! que de belles qualités remplissent l'intervalle !... vous reviendrez à nous, vous y reviendrez honteux de vos écarts ; mais nous repousserons avec indignation votre horrible hommage... il sera pollué.
MmB de Maintenon a fait jouer au roi une comédie d'un genre nouveau dans le voyage de Chambord : la favorite, qui veut captiver les bonnes grâces de la reine, a senti qu'il fallait pour cela savoir faire quelques sacrifices ; elle
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a < 1 tue recommandé au roi do se consacrer entièrem' MniL-I ii ndant ce voyage, dont elle a, du reste,
fixé le terme à une date assez rapprochée. La bonne princesse, fort sensible, malgré sa piété, à une exclusion qui no lui est |>;i> familière, n'a pas tardé à apprendre qu'elle devait à M"'e de Maintenon cette rare aubaine. Dans sa joie, elle lui a donné autant de marques d'attachement qu'elle avait reçu de preuves d'amour de son époux. « Je « crois, disait-elle à son retour, que Dieu l'a suscitée pour « me rendre le cœur queMms de Montespan m'avait ravi. > Pauvre reine !
Je me laissai emporter hier par la foule qui court voir la tragédio-opéra de Persée ; ce sont toujours les beaux vers de Quinault, que Lulli fait chanter un peu longuement. Une circonstance fort remarquable de la représentation à laquelle j'ai assisté, c'est que le jeune prince de Dielrichtein,filsdu grand maître de l'impératrice régnante, a dansé avec beaucoup de grâce une entrée sur le théâtre de l'Opéra ; les grands seigneurs ne se lassent pas de divertir les petits particuliers. On jetait les hauts cris dans la salle à ces vers chantés par Phinée :
L'amour meurt dans mon cœur, la rage lui succède :
J'aime mieux voir un monstre affreux
Dévorer l'ingrate Andromède, Que la voir dans les bras de mon rival heureux.
Les dames surtout, qui ne sont pas habituées à tant d'inhumanité, disaient que nos poètes ne devraient jamais avoir de semblables idées ; je suis de leur avis, il ne faut vouloir la mort de personne.
Le roi désira voir, la semaine dernière, l'opéra de Persée à Versailles. Sa Majesté n'ayant manifesté son intention à cet égard que vingt-quatre heures avant la représentation, on commença le matin à élever un théâtre dans la cour du château; mais une grande pluie étant survenue à midi , il fallut abandonner ce travail. Sa Majesté ne songeait plus au spectacle, lorsqu'à sa grande surprise on vint lui
annoncer, à huit heures et demie du soir, que Persée allait être joué dans le manège. A midi, ce lieu était encore rempli de chevaux et quelques heures plus tard la métamorphose était opérée : théâtre, orchestre, tentures, tout se trouva prêt, et tout fut du meilleur goût. Dans ce court espace de temps, de gros orangers avaient été montés sur le théâtre dont ils occupaient tout le pourtour. Le fond de la scène était garni d'une épaisse feuillée, faite de véritables branches d'arbres coupées dans la forêt ; on avait placé avec art au milieu de ce massif un grand nombre de girandoles, qui produisaient le meilleur effet. Le roi affectionne les fêtes qui semblent produites par la baguette d'une fée ; en fait de plaisir, il est bon que Sa Majesté aime les enchanteurs ; mais peut-être devrait-elle se rappeler quelquefois ce que le peuple paye les enchantements.
Les cris de Vive le roi! ne cessent, depuis huit jours, de se mêler au son de toutes les cloches de Versailles et de Paris, au bruit du canon, aux coups de fusil, aux pétards... Nous avons un duc de Bourgogne. 11 n'y a plus dans notre capitale de jours de travail ni de nuits; on danse, on boit, on mange, on chante, on s'embrasse ; voilà tout. Les rues sont pleines de tables toujours servies; le peuple déjeune, dîne, soupe partout, et ne paye nulle part. Lulli a fait la galanterie au public de donner Persée gratis. Le jour de cette représentation, on entrait dans la salle par un arc de triomphe qui le soir parut tout en feu ; et un soleil, formé de plus de mille lumières, s'éleva lentement au-dessus. Au pied de cette décoration, coulèrent, jusqu'à minuit, deux fontaines de vin. A Versailles, mêmes transports, même effusion de joie : le roi se laisse embrasser par tout le monde ; la foule le porte ordinairement de la surintendance, où est accouchée Mme la Dauphine, jusque dans ses appartements. Des feux de joie sont allumés chaque soir au milieu de la cour du château ; dans son délire, la populace a brûlé les parquets et les lambris destinés pour la grande galerie. Bon-
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tama, detespéré au sein d • l'allégresM
tait devant le roi d'un détordre dont la réparation mutera
cher. « Laissez les se divertir, lui a répondu le monarque,
€ nous auront facilement d'autres parqueta, et l'allégresse « du peuple n'est pas commune. » Mais il n'est aucune Ittiafaction qui ne soit mêlée de quelque déplaisir : Louis XIV, le Dauphin et la Dauphine sont obligés d'entendre les fades, lourdes, assommantes harangues qu'on leur débite depuis huit jours ; ils ont dû passer en revue toutes les perruques de la magistrature, des diverses autorités, des corps savants... « Mon Dieu 1 que je deviendrais « triste, disait avant hier Monseigneur, s'il fallait long- « temps me réjouir ainsi ! »
Un phénomène survenu la nuit qui précéda la naissance du duc de Bourgogne, est le sujet d'une foule de conjectures de la part des gens imbus encore de l'astrologie judiciaire : une étoile mobile, plus grande et plus éclatante que les autres, éclaira tout à coup l'horizon de Paris et de Versailles; cette lumière, qui dura une minute, permit de lire l'écriture la plus menue ;il était minuit quand ce météore parut.
L'intrigue se sert de tout pour s'élever : une madame Sauvé, naguère marchande de poisson, avait été attachée au jeune duc de Bourgogne en qualité de berceuse. Mécontente sans doute de ce modeste emploi, et voulant en mériter un plus relevé, cette femme court hier, tout en émoi, chez la duchesse de Tallard, gouvernante de l'enfant, et lui déclare que, dans la foule qui est venue le contempler le matin, elle a vu une main jeter quelque chose dans le berceau... Le roi et toute la cour sont un moment en alarmes ; on délibère, on raisonne, on cherche; et l'on trouve, en effet, dans le berceau du duc de Bourgogne un petit sachet,dont le contenu, soumis à l'analyse, se trouve être de la cendre, bien vulgaire, bien inoffensive. Des doutes s'élèvent sur la berceuse ; on interroge cette intrigante qui finit par avouer qu'elle a tout € ima- « giné pour se rendre recommandable. — Aussi ne man- « querai-je pas de vous recommander, répond le roi,
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« mais au gouverneur de la Bastille. » Mme Sauvé a été enfermée ce matin dans ce château.
Duquesne envoie depuis quelque temps des bombes sur la ville d'Alger, à l'aide d'une nouvelle espèce de galiotes nommés bombardes. Ces navires sont de l'invention d'un jeune homme appelé Petit- Renaud, qui, comme tous les inventeurs, a eu beaucoup de peine à se faire écouter dans le conseil; admis enfin à expliquer son essai, il ne lui a pas été facile de faire comprendre qu'on pouvait établir un mortier d'une grande pesanteur sur un petit bâtiment qui, selon les incrédules, devrait être immanquablement coulé par le seul effet de la détonation. Mais l'expérience vaut mieux que tous les raisonnements : elle a démontré que M. Petit-Renaud avait raison, et ses galiotes à bombes vont peut-être soumettre Alger.
Pour soutenir une telle guerre, la seule que le roi ait maintenant sur les bras, il ne paraissait pas bien nécessaire d'augmenter les impôts; cependant M. Golbert vient d'en créer un d'une singulière nature. A l'avenir chaque douzaine d'œufs apportée au marché payera un droit de deux sous. Il a été fait déjà plus de chansons sur cette taxe dérisoire qu'il n'y a eu de douzaines d'œufs imposées... Les employés commis à la surveillance de ce service sont surnommés à la halle les inspecteurs des omelettes.
Depuis quelques jours le roi se montre de fort mauvaise humeur à la cour, où l'on a introduit certaines modes anglaises. Hier Sa Majesté s'en expliqua au lever. « Pour- « quoi, dit-elle, aller chercher chez les étrangers des « usages moins bons que les nôtres? Quelle nation a plus « de goût que les Français ? Dans quel pays les arts sont- « ils aussi favorisés que dans mes États? » Louis XIV entend que les meubles, les carrosses, les habits, les frisures soient imaginés ou changés d'après des modèles conçus par ses artistes et en quelque sorte sous sa direction. Ce monarque veut être le roi des modes comme de tout le reste. On le remplit de satisfaction quand on lui dit que
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les cours étrangère! on! adopt! lea modes françaises; ruais si un OOUrtisan paraît devant lui vêtu à l'anglaise, à l'allemande^ l'espagnole, il fronce le sourcil et critique amèrement ce costume importé. Ce n'est pas tout: il n'y a réellement de français aux yeux du roi que les costumes de son temps. Ce prince appelle gothique tout ce qui appartient au règne précédent.
On éprouve de grandes difficultés à bâtir le château de Marly dans le vallon étroit, profond, inaccessible que l'on a choisi pour cette construction. Des sommes énormes ont été déjà dépensées à dessécher l'espèce de cloaque sur lequel il faut jeter les fondations et à couper des collines pour se ménager une échappée de vue. Le roi ne voulait d'abord dans ce lieu qu'un ermitage, mais l'appétit est venu à Sa Majesté en mangeant. Il faut maintenant à Marly des eaux, des jardins, un parc. Un vaste palais avec tous ses accessoires remplace dans la pensée de Louis XIV le vide-bouteille où il voulait se délasser des grands édifices. Ce prince n'est pas né pour les goûts champêtres : son naturel, ami de la magnificence, finit toujours par percer. On a commencé cette année une grande machine qui, au moyen d'un aqueduc, doit, dit-on, porter l'eau de la Seine à Versailles.
Une affaire des plus graves occupe depuis un mois la ville et la cour : c'est un rapt commis en plein jour et avec des circonstances d'une rare audace. Mm0 de Bellefonds était venue à la fin de novembre faire une visite à Mlle de Mazarin, sa s œur, pensionnaire au couvent de Chaillot. La journée était belle. Ces dames se promenaient en causant sur une terrasse qui termine le jardin du côté de la rivière. Au bas de la terrasse est une grille ouvrant sur le quai. M"8 de Mazarin, sous le prétexte de faire sortir Mme de Bellefonds de ce côté, envoya demander à la supérieure une clef de cette grille... Le motif était admissible : la clef fut apportée et la porte ouverte. A peine l'était-elle, que la jeune demoiselle s'élança dehors avec
un homme qu'on reconnut à l'instant pour le marquis de Richelieu. Les religieuses prièrent instamment Mm# de Bellefonds de faire courir ses gens après le ravisseur ; mais, soit complicité, soit toute autre raison, elle s'y refusa.
Le lendemain requête fut présentée au parlement pour la poursuite du marquis : le procureur général prit des conclusions conformes à cette demande, et le président de Mesmes permit d'informer à la Tournelle. Le coupable fut donc décrété de prise de corps ; mais le roi, ayant eu connaissance de cette procédure, défendit au parlement de la continuer. Cette cour, toujours servile, n'osa soutenir dans cette occasion les lois sociales outrageusement violées: elle suspendit l'affaire sans la moindre difficulté. Mais le procureur général, qui sentait mieux la dignité de la justice, écrivit en ces termes au chancelier : « Je « ne sais point ce que le roi a résolu sur ce sujet; l'accusé « paraît ici publiquement et avec indécence. J'ai cru « devoir vous supplier de me faire savoir l'intention du « roi afin que je fasse mon devoir, si Sa Majesté le trouve « bon, ou que je puisse avoir une décharge . »
Cependant M. de Richelieu avait sollicité des lettres de déclaration d'innocence que la cour était très disposée à lui accorder. Bientôt on envoya ces lettres au parlement pour avoir le sentiment des gens du roi. Cette compagnie eut pourtant le courage de répondre qu'elles étaient contre l'ordre de la loi. Il fallut bien alors exprimer le crima dans les lettres de grâce que le coupable obtint, mais elles furent enregistrées avant tout jugement.
Ainsi il est de toute évidence que sou3 le règne de Louis le Grand il n'y a de justice que sauf le bon plaisir du roi.
Au moment où Sa Majesté se montre si indulgente dans les affaires de la terre, elle commence à manifester un penchant décidé pour la dévotion et une ferme résolution de convertir à tout prix les protestants. Voilà donc le pre mier fruit des conseils de Min9d3 Maintenon. Nous aurons incessamimnt une cjur dévote. Déjà les courtisans se dis posent à changer demasque;encDre quelq'i33 mois, et ils
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joindront l'hypocriiia à lôan rloei Pamîliori. Go que
j'avance sur la convorsion du roi n'esl point une simple supposition ; je cite un fait qui a toute l'autorité d'une preuve. M"* Lefèvre avait dédié un livre à Louis XIV ; mais personne ne voulait présenter l'auteur à Sa Majesté, cette demoiselle ayant le malheur d'être protestante. M. de Montausier seul osa la conduire dans le cabinet du roi. Selon les habitudes du caractère qu'il adopte, ce prince reçut fort bien M"6 Lefèvre ; mais dès qu'elle fut partie il dit au duc assez sèchement « qu'il avait tort do favori- « ser les gens de cette religion ; que pour lui il ferait c défendre que son nom parût en tête de l'ouvrage qu'on « lui dédiait, et qu'il ordonnerait qu'on en saisît tous les c exemplaires. » M. de Montausier a su conserver à la cour un ton de franchise qu'il ne réprime pas même en présence du roi. <c Sire, répondit-il, est-ce ainsi que vous « protégez les lettres ? Je vous le dis hautement, un roi « ne doit pas être bigot. » Il ajouta qu'il remercierait M11* Lefèvre au nom du roi, qu'il lui donnerait cent pistoles et qu'il dépendrait de Sa Majesté de ne pas les lui rendre.