CHAPITRE XXV
Le roi se démet le bras. — M"* de Montespan pleure par réflexion. — Amours de Monseigneur. — Le petit harem. — Los filles d'honneur de la Dauphine sont supprimées. — La Dauphine et Bessola. — La comédienne Raisin. — Le carême et la luxure.
— Mot du grand Gondé. — Mort de la reine. — Son caractère.
— La Mauresse de Moret. — Le petit bouffon noir. — Le têteà-tète et la saignée. — Mot de Mmj de Noailles. — Description de Versailles tel qu'il était on 16S3. — L'ŒU-de-bxaf. - Contre-ministres : ce que c'est. — Mort de Colbert. — Un dernier mot sur po grand homme. — Épitaphe satirique. — M. Lepelletier. — M. de Seignelai. — Louis XIV veut faire son fils rot des Romxins. — Siège de Vienne ; Jean Sobieski sauve la ville.
— Singulière reconnaissance de Léopold. — Mort du comte de Vermandois. — Bruits qui courent à cet égard. — Tendresse maternelle d'une dévote. — Naissance du duc d'Anjou. — Pension à l'inventeur de la machine de Marly. — Le roi réel et le roi de la fève. — Recommandations dévotes; espionnage pieux.
— Bombardement de Gênes. — Soumission de cette république et son humiliation. — Travaux de Maintcnon. — Mortalité des
travailleurs.— Le Qu'importe! de Louvois. — Le vieux jésuite.
— La blanchisseuse ancienne amie de Mœ# de Maintenon. — Les comédiens italiens, leurs pièces. — Tiberio Fiorelli et Dominique. — Soumission d'Alger; mot de Duquesne. — L'orgueil anglais. — Traité définitif de paix changé en une trêve de vingt ans. — Amadis de Gaule de Quinault et Lulli. — Mort de Corneille. — Portrait de ce grand homme ; il est confirmé par luimême. — La mascarade. — La gorge de MB* de Maintenon. —
La bourse volée dans les appartements du roi. — Les ambassadeurs siamois. — Les déserteurs marqués à la joue.
Le roi fit cet hiver une chute de cheval en chassant dans la forêt de Fontainebleau, et Sa Majesté tomba si malheureusement qu'elle se démit le bras. Mme de Maintenon, en apprenant la nouvelle de cet accident, versa d'abondantes larmes dont l'effusion choqua Mme de Montespan. « Cette femme est bien hardie, dit-elle, de don- « ner au roi ce témoignage de tendresse, il n'appartient « encore qu'à moi de pleurer ainsi... »Et l'ancienne favorite se mit à répandre des pleurs... par réflexion. Louis XIV se montra peu sensible à cette marque d'attachement, car Athénaïs s'étant rendue à Fontainebleau ne fut point admise dans l'appartement de Sa Majesté. « En ce cas, « dit-elle à M. le duc de Saint-Aignan, qui lui refusait la « porte avec mille protestations de regret, demandez, je < vous prie, au roi qu'il me permette d'entretenir les gens « de service et de divertir l'antichambre afin que mon « voyage serve à quelque chose, »
Quoique son bras soit parfaitement remis, le roi ne chasse pas encore à cheval : il parcourt les forêts dans une calèche à quatre chevaux, qu'il mène lui-même sans allonge avec une adresse qui surprend les meilleurs cochers. Sa Majesté prend pour postillons des enfants de
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>li\ ,ms qu'elle forme elle-même à ce métier. Avec cet équipage Louis XIV luit la meute comme s'ilclait a cheval, et ce prince, qui est Le plus fameux tireur de l'époque, ce perd rien en calèche de la justesse de son coup l'œil.
On dit, mais encore bien bas, que Monseigneur passe tement ses journées chez la princesse de Conti, fille du roi et de Mmo do la Vallière, conséquemment sœur du Dauphin, et l'on trouve qu'il y a dans cette assiduité quelque chose de trop marqué pour un attachement fraternel. Au surplus, peut-être n'est-ce encore qu'une de ces fantaisies galantes que le jeune prince renouvelle assez souvent. On le vit d'abord amoureux fou d'une fille d'honneur de la Dauphine appelée M11» deRambure, vive, hardie, robuste beauté qui ne fit pas languir son amant. La princesse s'aperçut promptement de cette intrigue ; mais dès le huitième jour il n'était plus temps d'en prévenir les suites. A cette première fille d'honneur en succéda une seconde, puis une troisième, puis une quatrième ; enfin il est probable que Monseigneur ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé au bout de la liste. Il allait peut-être recommencer sa revue galante à MUe de Rambure, lorsque le roi, à la sollicitation de sa bru, supprima les dames d'honneur de M,u0 la Dauphine.
Il faut tout dire cependant : le Dauphin fût peut-être resté fidèle à sa femme s'il eût trouvé en elle plus de tendresse et même plus de simple complaisance. Mais Victoire de Ravière, dont l'amabilité primitive s'est bien démentie, ne se plaît qu'avec une femme de chambre nommée Bessola, qu'elle a amenée d'Allemagne, et qui seule paraît la captiver. Son Altesse Royale passe des journées entières renfermée avec cette fille dans ses cabinets, portes et croisées closes hermétiquement. Mécontent de cette singulière manie et las d'entendre toujours la Dauphine entretenir sa favorite en langue allemande dont il n'entend pas un mot, Monseigneur s'en plaignit un jour au roi qui fit à cet égard quelques remontrances à la princesse. « En vérité, madame, lui dit-il, je ne
« vous conçois pas do préférer aux fêtes brillantes, aux « plaisirs de toute sorte dont vous êtes environnée la con- « versation de cette grosse fille épaisse, fort sotte et qui « n'a pour tout mérite que celui d'être votre sœur de « lait. Si vous voulez réellement le bonheur de Bessola, « laissez-la-moi marier, je lui donnerai un gentilhomme « qui sera plus propre que vous à faire sa félicité. — Non, « sire, se hâta da répondre la Dauphine, elle aimerait son « mari, elle l'aimerait peut être autant que moi et j'en € mourrais de jalousie. — Oh 1 pour le coup, madame, « répliqua brusquement Sa Majesté, voilà un étrange dis- « cours, et je crois, Dieu me pardonne 1 que vous avez « en Bavière une colonie de Lesbos. » A ces mots le roi tourna le dos à Son Altesse Royale en ajoutant qu'elle ne pourrait s'en prendre qu'à elle si toute la cour l'abandonnait et si le Dauphin avait des maîtresses. Quand Louis XIV supprima les filles d'honneur de la Dauphine, il eut donc moins d'égard aux prières de sa bru qu'aux remontrances de Mmo de Maintenon sur le scandale de ce sérail intérieur... « En bonne justice, dit le roi à Victoire de « Bavière en lui accordant le renvoi de ces demoiselles, « je devrais aussi à mon fils de supprimer les femmes de « chambre. »
N'ayant plus de filles d'honneur sous la main, Monseigneur s'adressa aux comédiennes: la Raisin, entre autres, eut quelque temps ses bonnes grâces, et l'on raconte l'aventure suivante, dont elle fut ce carême la triste héroïne dans un rendez-rous que le Dauphin lui avait donné à Ghoisy. Monseigneur, qui sait allier les devoirs pieux avec les faiblesses humaines, régala ce jour-là sa maîtresse avec de la salade et du pain frit dans l'huile. « Ecoutez donc, disait-il quelques jours aprè3, je voulais « bien commettre un péché, mais non pas en commettre « deux. » Il y a presque autant de piété dans cette pratique que dans un mot de M. le prince qu'on doit faire rapporter à la même époque. Le père Bourdaloue devait prêcher un jeudi de ce carême à Saint-Sulpice ; comme il se faisait un peu attendre, l'auditoire, pour tuer le temps,
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so livra à uno foule de coin ers. il ion, qui éq laissèrent pas do devenir bientôt fort bruyantes. Enlin 1 Coudé aperçut le prédicateur : « Silence, messieurs, s'écria-t-il alors, uot'ci l'ennemi ! >
La cour fit à la fin du printemps un de ces voyages que le roi aime à entreprendre parce qu'ils lui procurent l'occasion d'étaler ce luxe, cet éclat qu'il considère comme des marques de grandeur, et dont la dévotion, qu'il commence à pratiquer, ne lui a point encore montré le néant. Louis XIV est allé éblouir tour à tour la B ourgogne, la Lorraine et l'Alsace. Partout des fêtes, des éloges, de la soumission ; le roi était dans son élément. La reine, peu sensible à cet appareil de réjouissances et d'adoration, fut triste pendant tout le voyage. Elle supportait avec plus de répugnance que de coutume le poids de la représentation; enfin, le jour mémo de son retour à Versailles, cette princesse eut un accès de fièvre. Le lendemain, les médecins déclarèrent que la reine était atteinte d'une espèce de charbon ; et deux jours après elle avait cessé de vivre. Le roi ne quitta point Marie-Thérèse à ses derniers instants; on dit que dans une conversation espagnole qu'il eut avec elle à cette heure suprême, ce prince lui exprima quelque regret d'avoir si mal récompensé la tendresse qu'elle avait eue pour lui. Ces paroles ranimèren t en elle la lueur de vie prête à s'éteindre : « Je meurs « sans regret, dit-elle, s'il est vrai que vous m'aimiez c encore. » Après une longue agonie qui ne lui permit plus de parler, Marie-Thérèse fit signe à Mm8 de Maintenon d'approcher de son lit ; elle lui prit la main, la serra contre son cœur, puis ayant tiré sa bague de son doigt, elle la mit à celui de la favorite avec une expression de regard qui frappa tous les assistants... On eût dit que ce regard indiquait au roi le choix qu'il devait fairo s'il songeait un jour à se remarier : telle fut du moins l'interprétation que les personnes présentes lui donnèrent ; mais il n'y avait guère là que des courtisans de Mm3 de Maintenon.
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La mort de la reine produit peu de sensation à la cour; les habitants de Paris l'ont à peine apprise, et presque toute la France l'ignore. Disons plus, cette même France a presque ignoré le règne de Marie-Thérèse, tant elle marqua peu dans l'État. Cette princesse passait pour une sainte ; mais toutes ses vertus étaient négatives : c'est-àdire qu'elles ne se formaient point de la présence des belles qualités, mais de l'absence des vices. Dans les premiers temps de son mariage, au lieu de se prescrire comme un devoir tout ce qui pouvait retenir le roi près d'elle, la reine se berçait de je ne sais quelle chimère de pureté qui la portait souvent à se refuser aux plus légitimes plaisirs. Aussi n'obtint-elle par la suite aucun crédit sur l'esprit du roi ; elle était en sa présence d'une extrême timidité et ne l'abordait jamais sans trembler. Il n'en eût point été ainsi avec l'assurance qui lui manqua pour revendiquer les droits de l'hymen ; toutes les femmes acquirent de l'empire sur Louis XIV par le plaisir qu'elles lui procurèrent.
Marie-Thérèse quitta la vie à l'âge de quarante-cinq ans. « Hélas 1 dit le roi au moment où elle ferma les yeux? « voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné. »
Comment concilier la réputation sans tache de cette princesse avec l'existence d'une petite Mauresse élevée dans le plus grand mystère au couvent de Moret, et qui passe pour la fille naturelle de Marie-Thérèse? Consignons ici le bruit généralement accrédité sur la naissance decette enfaut. Duquesne avait donné à la reine un jeune Maure nommé Nabo,qui faisait agréablement des tours d'adresse et amusait Sa Majesté dans la solitude où elle vivait. Quand cet Africain commença à parler français, ses saillies étaient enjouées, naïves et remplies de vivacité ; il finit, dit-on, par plaire à la reine au point que toute sa vertu ne put la défendre d'une faiblesse que l'homme le plus beau de la chrétienté aurait vainement sollicitée.
Nabo mourut très subitement, et peu de temps après, Sa Majesté accoucha d'une fille si noire que le chirurgien Félix crut devoir la faire passer pour morte. La négresse
CHRONIQUES DE t/OKIL-Dl 193
fui envoyée rui religi More! qui Pélèvenl dans
l'ignorance do son >ri ine.On assure qn'an lit de mort, Ma-
n.- Thérèse rév ila l'existenoe de cette enfant à Louii XIV.
l.ts un -.li-i -ins.sf h.'il .uit alors d'expliquer sa couleur, jurèrent à Sa Majesté qu'il avait suffi d'un regard du Maure pour faire une M.mivsse de la petite fille. « Un regard, répondit Sa Majoré, hum! il était donc bien pénétrant? > Après cette révélation, lo roi n'alla qu'une seule fois à Moret, pour l'assurer de ce fatal mystère, et personne depuis n'a osé en parler devant lui. Maintenant, quelle est dans ce récit la part exacte de l'authenticité? J'aurais peine à le dire avec précision ; mais il est positif qu'un jeune Maure vécut auprès de la reine, qu'une petite Mauresse fut envoyée à Moret dans le temps des couches de la reine, et que chaque année Bontems lui porte une grosse somme en or avec un collier de corail.
Après la mort de Marie-Thérèse, Louis XIV se retira à Saint-Gloud, chez Monsieur, où Sa Majesté passa les premiers jours de son veuvage. Mme de Maintenon ne tarda pas à se rendre auprès du roi ; et comme il voulait être seul avec elle, ce prince prescrivit à M. de Louvois d'empêcher la Dauphine de se rendre à Saint-Cloud. Pour plus de sûreté le ministre fit ordonner une saignée du pied à Son Altesse Royale, prétextant qu'elle était grosse. La jeune princesse, par le sentiment de son devoir, ayant voulu insister à faire le voyage après l'opération, Louvois lui dit sèchement: « Le roi n'a pas besoin de ces démons- « trations d'amitié, et l'Etat a besoin d'un prince. » Mme de Noailles, en apprenant cette espèce de tête-à-tête du roi avec Mme de Maintenon qu'elle n'aimait point, dit hautement dans un salon de Paris : « Il faut se presser « de marier convenablement cet homme-là, sans quoi il « épousera peut-être la première blanchisseuse qui lui « plaira et qui aura l'adresse de le subjuguer. »
Au retour du roi à Versailles Mme de Maintenon fut mise en possession de l'appartement situé en haut du
grand escalier, et qui se trouve de plain-pied avec celui de Sa Majesté ; le roi y passe dans la journée trois ou quatre heures, et après son dîner il s'y rend de nouveau jusqu'à minuit.
Louis XIV a délaré qu'il s'établissait tout à fait dans son nouveau palais et n'irait presque plus à Saint-Germain. Le roi abandonne cette résidence délicieuse que tant d'autres rechercheraient: air pur, vue enchanteresse, eaux jaillissantes, promenades superbes, chasse abondante, ville toute construite ; Saint-Germain réunissait tout ce qu'on peut imaginer de commode et d'agréable. Sa Majesté préfère à tant d'avantages le plus triste, le plus ingrat pays ; il n'existait à Versailles ni bois, ni eaux, ni vue, ni terre, car, ainsi que je l'ai dit ailleurs, le sol n'est qu'un sable mouvant dans quelques parties et un marécage dans d'autres. C'est là cependant que Louis XIV, soumettant la nature elle-même à son esprit de conquête et de domination, a voulu créer des merveilles ; mais si tout étonne dans ce tombeau de tant de millions, dans ce Versailles de louis d'or, comme l'appelle un seigneur de mes amis, rien ne plaît, rien ne satisfait. Il n'y eut, à proprement parler, jamais de plan général pour la construction du palais commencé il y a plus de vingt-deux ans ; dans ce long espace de temps, les vues du roi changèrent si souvent, les projets durent être modifiés à tel point que la plus grande disparité se remarque partout. Des parties d'édifice vastes et de bon goût touchent à d'autres parties mesquines, basses, étranglées. Les appartements du roi et de la reine sont resserrés, privés d'air, obscurs et sans dégagements. Toutes les richesses qui s'y trouvent réunies, tous les trésors de l'art qu'on y a comme entassés, déguisent mal l'imperfection originaire des lieux : on a paré àces vices nombreux de construction; mais il n'a pas été possible de les cacher. Je ne vois que la grande galerie qu'on termine en ce moment, qui réponde à l'idée que chacun se fait de la magnificence du palais de Versailles avant de l'avoir vu. Là, les chefs-d'œuvre de l'art font oublier ses défauts. Cette galerie, dont l'idée est due au
CHRONIQUE* DI l'oiu -DS B 0 t
célèbre La Brun, fut presque entièrement e par lui,
Elle ;» ilcuv ce al vingt pieds de longueur, trente largeur <•! trente-sept de hauteur. Dix*sept fenêtres cintrées, ouvrant sur les jardins, éclairent cette pièce; oeiourerinipondent au même nombre d'arcadesremplies de places et do mémo grandeur que les croisées. L'architecture est l'ouvrage de Le Brun qui a fourni jusqu'aux dessins des boiseries el des a irrur 's. Les quarante-huit pilastres de marbro disposés >1 LDJ Lea intervalles des arcades app irliennen t à un ordre composite que Le Brun a inventé, et qui admet dans les chapiteaux <1js coqs, des soleils et des 11 jurs de lis; ces chapiteaux ainsi que les bases, sont de bronze doré. L'entablemont est enrichi de sculptures représ Mitant des chiffres, des devises de Louis XIV, des couronnes royales et des colliers des ordres du roi ; sur la corniche sont rangés des trophées auxquels des enfants attachmtdes guirlandes de fleurs: la plupart de ces sculptures sont de Goysevox. La voûte de la galerie forme un berceau renversé, de forme elliptique. Le Brun y a représenté, sous les plus savantes, les plus heureuses allégories, une partie de l'histoire de Louis le Grand depuis 1661 jusqu'à la paix de Nimègue. Cette composition, diviséi en neuf grands tableaux et dix-huitpetits, dont plusieurs ne sont point achevés, fait admirer l'élévation et la fécondité du génie qui l'a conçue. Je n'entreprendrai point de décrire ces chefs-d'œuvre; on reproduit mal avec la plume ce que le pinceau a créé.
La chapelle, où l'on peut remarquer encore les grandes intentions de l'art, n'est cependant qu'un monument imparfait. En dehors, elle attriste la façade, déjà si bizarre, si irrégulière, si resserrée, qui regarde la cour dite de marbre. Cet édifice religieux offre l'aspect d'un immense catafalque dont l'architecture grave ne s'allie nullement avec le reste des constructions. A l'intérieur, tout semble avoir été sacrifié à la pureté des détails. Quant à l'ordonnance, elle est, au dire de tous les connaisseurs, d'une grande incorrection ; la seule tribune du roi est commode ; celles des côtés peuvent être regardées comme inaccessibles, tant
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les couloirs pratiqués pour s'y rendre sont étroits, humides et obscurs.
Après avoir parcouru les innombrables salons de Versailles on est tout étonné de voir qu'il n'y ait ni salle de bal ni salle de comédie, et, dans la disposition actuelle des choses, on ne pourra construire par la suite ni l'une ni l'autre qu'en ajoutant encore à l'irrégularité générale.
Que dire des jardins tant vantés de Versailles, si ce n'est que la nature y a triomphé de la tyrannie prodigue de l'art? Comme il a été impossible de faire prendre aucune plantation dans le terrain sablonneux qui touche au château, il a fallu se borner à y disposer quelques parterres symétriques et un vaste gazon qu'on n'entretient, en été, qu'à l'aide d'un déluge d'arrosements. Pour arriver aux ombrages qui suivent cette zone torride on a les pieds dévorés par un sable brûlant, dont il a fallu former un lit épais, même dans l'intérieur du parc, le sol naturel étant une boue fangeuse. Partout on trouve des eaux mais détournées, violentées dans leurs cours ; et lorsque la main du pompier ne les tourmente point, ces ondes étrangères semblent attester par leur triste immobilité le regret qu'elles ont d'être captives en ces lieux et se venger, par leur fétidité, de ceux qui les y ont conduites. On a voulu que Versailles eût un vaste parc ; cinq lieues du plus triste pays sont comprises dans une immense muraille qui ne renferme guère qu'une plaine aride, où les arbres refusent obstinément de venir et où le gibier languit.
En parlant des parties les plus remarquables du palais de Versailles, j'ai dû passer sous silence une seconde antichambre communiquant aux grands appartements. Cette pièce ne se distingue ni par son architecture ni par sa décoration; tout au plus aurais-je pu la citer à cause de l'extrême obscurité résultant de son élévation : obscurité qui a déterminé les architectes à faire ouvrir dans la frise une grande croisée ronde, de laquelle la pièce elle-même a reçu le nom d'OEiL-DE-BoeuF. Or cette antichambre, si peu remarquable sous le rapport de l'art, doit tenir une place bien importante dans l'histoire morale du lieu. C'est
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l.i ipio se rassemblent, se foulent, se poussent les courti- I uis (jui ittendenl l'heure d'être introduits chez le roi; là viennent se réfléchir, comme dans un miroir, toutes les passions, tous les vices, tous les ridicules de la cour et de ja villo. Il n'y a pas un scandale de petite maison ou de boudoir, si petit qu'il soit, qui ne trouve une trompette à l'OEil-de-bœuf. Qu'aujourd'hui la moindre coiffée prenne ou quitte un amant, qu'une actrice vende ses prémices, qu'un confesseur entre secrètement chez sa pénitente, qu'un abbé lace ou délace une marquise, qu'un galant trahi se retire à la Trappe, qu'une épouse infidèle soit jetée dans un cloître, qu'une pauvre petite demoiselle ait le malheur de préférer les leçons d'un capitaine de dragons à celles de sa gouvernante, tout cela sera redit, commenté, amplifié demain à YŒil-de-hœuf. De plus, les grands y préludent aux sornettes remplies de vent et vides de raison qu'ils vont débiter au lever; l'ambitieux y prépare ses intrigues, l'envieux ses perfidies, le fourbe ses mensonges. Dans un coin, le bel esprit du jour, le diseur de riens par excellence, donne un rapide essor à ses phrases creuses en tournant sur le talon et en battant les jambes de tout le monde avec son épée qui ne produira jamais d'autre mal. Ailleurs, ce sont deux gentilshommes qui se serrent la main, deux femmes qui s'embrassent, et qui viennent à la cour pour se desservir. Ici l'on sautille, on fredonne en parlant du nouvel opéra, plus loin on murmure en s'entretenant de la dernière promotion, tandis que derrière le rideau d'une croisée on réclame une somme prêtée la veille au jeu. Telle est la physionomie de Y Œil-de-bœuf : c'est tout à la fois un centre de duperie, un bureau de bel esprit, une école galante, et un écho universel. Or ce que je dis de l'antichambre de Versailles peut se dire de tous les lieux où les courtisans se réunissent : Saint-Germain, Fontainebleau, Rambouillet, Compiègne, Saint-Cloud,Chambord ont leur QEï/-de.oœu/7 Marlyaura bientôt le sien : l' QEil-de- bœuf est partout où les gens de cour frétillent, mentent, intriguent, trompent, produisent beaucoup de bruit, et ne produisent que cela.
Hier à YQEilde-bœuf, puisque GEil-de-bœuf il y a, quelques personnes s'entretenaient tout bas des contreministres envoyés par le roi dans les cours étrangères. Ces singuliers agents, qui n'ont aucun caractère auprès des souverains, sont cependant chargés de surveiller, disons tout, d'espionner les ambassadeurs du roi, afin de mettre la cour à même de comparer leurs relations respectives, et de les tenir dans une étroite servitude de leurs devoirs. Les charges de contre- ministres ne sont pas recherchées parles hommes délicats; mais Louvois, à qui cette heureuse institution est due, si l'on en doit croire le bruit général, Louvois a fait des contre-ministres avec des professeurs de langue, des maîtres de danse, et même des coiffeurs, qui vont ainsi exercer doublement leur art à l'étranger.
On disait, en parlant de cette innovation, qu'elle ne viendrait jamais à l'idée de M. Golbert, lorsque le bruit de la mort du grand ministre est venu retentir, comme un tocsin d'alarme, au milieu de la foule. On savait que le contrôleur général était malade, mais on ne croyait pas qu'il fût en danger. La perte d'un tel homme est irréparable, du moins ne connaît-on personne qui puisse le remplacer dans l'ensemble des emplois que son immense aptitude lui avait mérités, ni même dans aucune des branches d'administration qu'il réunissait. Golbert était un homme qui semblait créé pour Louis XIV : c'est-à-dire jaloux de tout faire, sans l'être de tout dominer. Le roi supprima, dès le commencement de son règne, les charges de connétable, d'amiral, de surintendant, de premier ministre, dont les titulaires se montraient plus empressés d'attirer à eux un coin de la pourpre du trône que de se rendre utiles à l'État ; Golbert prit le contre-pied de ces ambitieux serviteurs : il ne parut avide que du bien public, qui ne résulta pas toujours de ses efforts parce qu'il fut rarement le maître d'y travailler convenablement. En relevant la marine, en favorisant le commerce extérieur, en fécondant l'industrie manufacturière et les arts, ce ministre agrandit toutes les routes de la prospérité nationale ;
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tion, et les taxes frappées par Golbert pour satisfaire aux mees de Louvois ont attiré sur le premier un blâme aussi universel quo peu mérité. Quant aux avantages que l'État a recueillis des travaux de cette puissante intelligence, ils peuvent se résumer à l'aide de quelques chiffres. En 1661, les revenus publics étaient de 84.222.0 >6 livres; ao 1083, ils s'élèvent à 116.873.478 livres; donc l'administration du contrôleur général les a augmentés de 82,651.382 livres.
Golbert meurt à l'âge de soixante-quatre ans : le bruit court aujourd'hui qu'il était en défaveur, ce qui est peu probable, car, à son heure dernière, ses appartements étaient encore pleins de commis qui venaient pour l'entretenir des affaires du roi... « Mon Dieu l dit-il eu l'appre- « nant, on ne me laissera donc pas même le temps de « mourir l » La prétendue défaveur de Golbert est bien mieux démentie encore par une lettre du roi que sa femme lui apporta peu d'instants avant sa mort parce qu'elle était remplie d'éloges sur ses longs services. Le grand homme ayant pris cet écrit, le mit, sans l'ouvrir , sous son chevet : € On est peu sensible à ces attentions, « dit-il, quand on est près de rendre compte au Roi des « rois. »
La muse épigrammatique a poursuivi Golbert dans la tombe; peut-être l'épitaphe que je vais citer est-elle de l'un des poètes qu'il a fait pensionner :
Caron voyant Colbert sur son rivage, Le prend, à ce qu'on dit, et le noie aussitôt De peur qu'il ne mette un impôt Sur la barque et sur le passage.
11 y a parle monde un respectable président aux enquêtes, nommé Claude Le Pelletier, dont l'esprit ne fermenta jamais, sous la vénérable perruque qui le recouvre, que pour la rédaction d'un code du droit canon. Il y a loin de ce travail pieux aux soins financiers d'un contrôleur gêné-
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rai; tel est cependant l'homme dont Louis XIV a fait choix pour remplacer Colbert, ce qui a fait dire au comte d'Aubigné « que la clef du trésor royal tombait en que- « nouille. » La marine, mieux partagée, reste au marquis de Seignelai, qui, sous la direction du contrôleur général son père, contribua à la rendre florissante, et qui parviendra sans doute à l'élever encore.
L'attention de nos hommes de guerre a été un moment fixée sur la ville de Vienne, que deux cent mille Turcs, sous la conduite du vizir Cara Mustapha, assiégeaient, et que la famille impériale avait déjà abandonnée. Tandis que Léopold fuyait, Louis XIV réfléchissait et armait : le rôle de protecteur de l'Empire plaisait à sa vanité, et le titre de roi des Romains pour son fils flattait singulièrement son ambition. Mais Jean Sobieski, roi de Pologne, se montra plus prompt et plus désintéressé; il s'avança à marches forcées vers la capitale des États autrichiens avec une poignée de braves Polonais. Ce prince fut bientôt rejoint par la petite armée de Charles V, duc de Lorraine, auquel le fugitif empereur avait confié ou plutôt abandonné le salut de son empire. Jean Sobieski eut bon marché de la multitude ottomane, qui, comme les innombrables cohortes de Xérxès aux portes de Sparte, languissait dans la mollesse sous les murs de Vienne; Cara Mustapha fut mis en déroute, et Léopold revint sur ses pas. La vraie grandeur s'était manifestée dans le monarque polonais quittant ses États pour courir au secours de son voisin ; voici maintenant cette autre espèce de grandeur qu'on nomme conventionnelle : c'est un misérable sentiment. Léopold, avant de rentrer dans sa capitale, fit délibérer son conseil sur la question de savoir « comment un « empereur devait accueillir un roi électif. — A bras « ouverts, s'écria le duc de Lorraine, s'il a sauvé l'empire.» Charles fut seul de son avis ; le libérateur reçut un accueil froid, guindé, et l'empereur passa pour un souverain fort versé dans l'étiquette, mais pour le plus ingrat des hommes.
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QtM faisait pendant co temps Louil XIV .' Mécontent tic ce que la maison d'Autriche nu s'était point bâtée d'accepter le secours qu'il lui offrait et les conditions un peu dures qu'il y mettait, ce prince reprenait les armes dans les Pays-Bas, cl faisait mettre le siège devant Courtrai par le maréchal d'IInmièrcs. Les motifs avoués étaient certains points inexécutés du traité de Nimègoe, et l'on sait avec quelle religion le roi en a observé les dispositions.
Il avait été convenu que le jeune comte de Vermandois irait faire ses premières armes au siège de Courtrai, et s'efforcerait d'effacer sous les feux ennemis la tache imprimée à sa réputation par les horribles mystères qu'il avait partagés. Cette tache est en effet passée, mais avec la vie du pauvre enfant. On a répandu dans le monde le bruit peu croyable que ce fils naturel de Louis XIV avait péri des suites de l'ivresse. Mais on dit secrètement que, peu de jours avant son départ, il s'était élevé entre lui et Monseigneur une violente difficulté dans laquelle le bâtard avait porté l'audace jusqu'à frapper l'héritier présomptif de la couronne... On ajoute à cela des détails que je tais. Quand on apprit avec tout le ménagement possible à la sœur Louise de la Miséricorde la fin prématurée de son fils, elle s'écria pieusement : « Ah ! je dois pleurer sa naissance plutôt que sa mort. » Cette exclamation peut être d'une excellente carmélite, mais à coup sûr elle n'est pas d'une bonne mère.
Courtrai s'est rendue aux armes du roi le 6 novembre.
Ce que perdit dernièrement la branche bâtarde par la mort du comte de Vermandois vient d'être remplacé et au delà grâce à l'arrivée de Philippe, duc d'Anjou l, second fils du Dauphin. Il y a eu des réjouissances à cette occasion, mais moins vives, moins prolongées qu'à la naissance du duc de Bourgogne ; on se refroidit sur tout même sur la multiplication des princes du sang. Lulli s'est empressé de donner gratis le bel opéra de Phaéton, que