Depuis Philippe V, roi d'Espagne
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ce musicien fit, dit-on, refaire deux ou trois fois à Quinault. La pompe, la magnificence et le jeu des machines sont tels dans cet ouvrage, qu'on l'a surnommé l'opéra du peuple ; aussi le peuple l'a-t-il accueilli avec une grande faveur.
Le roi vient d'accorder une pension de huit mille livres au sieur de Ville, gentilhomme liégeois, pour avoir inventé et conduit à sa perfection la machine de Marly ; voilà de l'argent bien employé.
On fit, le 5 janvier, à Versailles, la fête des Rois ; il y eut dans les appartements quatre ou cinq tables où le hasard décerna des couronnes pour rire qui amusèrent beaucoup le monarque réel. Chaque prince de la fève nommait des ambassadeurs et ambassadrices chargés d'aller féliciter les rois ses voisins ; Louis XIV, désigné pour une de ces ambassades, fut envoyé à la cour que tenait M. le grand écuyer entre deux flacons et les débris d'un gâteau où venait de se trouver le signe de sa puissance. L'illustre envoyé demanda pour une dame qui l'accompagnait la protection de Sa Majesté d'un moment, qui l'accorda avec dignité en ajoutant : « Pour vous, monsieur « l'ambassadeur, si votre fortune n'était déjà faite, vous « mériteriez qu'on la fît. »
Le lendemain de cette fête, Louis XIV, reprenant la royauté au sérieux, parla à son lever des courtisans qui ne faisaient point leurs Pâques ; il exhorta tous ceux qui se trouvaient présents à les faire bien dévotement, et leur dit qu'il leur en saurait bon gré. Quelques jours après, Sa Majesté adressa, dans l'église, une verte réprimande au marquis de Gèvres, parce qu'il entendait la messe avec distraction, et sur-le-champ il ordonna au major des gardes de lui désigner, après l'office, les personnes qui auraient causé pendant sa durée. Voilà encore les fruits des entretiens de Mmede Maintenon. Louis XIV marche d'un pas rapide dans le chemin du salut : espérons que la conversion sera complète ; il y a aussi de la religion à ne point fouler les peuples pour alimenter un luxe inutile, à demeu-
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rer fidèle aux Lreitée qu'on ■ toi-même dictée, et à ne
j .un. us prodiguer l- - •<"- de mi rajeti déni lei guerrei qui ne sont fondées que sm la fierté ou l'ambition du souverain.
En attendant que ces points fondamentaux de la morale reli^i'-use entrent dans le plan de réforme du roi et qu'il s'attache à ce que la foi offre de consolant, d'humain, orj tourmente les malheureux protestants : un arrêt rendu nouvellement porte que tous leurs enfants au-dessous de seize ans seront enlevés, et qu'on les placera chez ceux de leurs parents qui professent la religion catholique, afin d'être élevés par eux dans cette religion.
Le marquis Duquesne est parti pour aller punir les Génois du mépris qu'ils ont fait de leur alliance avec le roi, en favorisant les Espagnols et les Algériens. Gênes faisait construire dans ses ports quatre galères destinées au service de l'Espagne, en même temps que quelques brocanteurs de cette république portaient en mer de la poudre et des bombes aux pirates d'Alger. Le roi fit d'abord défendre au doge et les constructions et le trafic; M. de Saint-Olon, envoyé de Louis XIV, ajouta qu'une prompte répression allait suivre, si le sujet des plaintes du roi son maître ne cessait immédiatement. Dominés par cet esprit d'indépendance qui rend trop souvent aveugle sur l'impossibilité où l'on est de le soutenir, les Génois répondirent avec hauteur et ne donnèrent aucune satisfaction. A peine dix jours s'étaient-ils écoulés, que les sénateurs, du haut de leurs palais de marbre, aperçurent à l'horizon quatorze gros vaisseaux, vingt galères et dix galiotes à bombes, prêts à vomir des torrents de feu sur Gênes la superbe. Le sénat voulut alors négocier; on refusa de l'entendre. Seignelai, ce fils, ce digne élève du grand Golbert, était sur la flotte française; déjà ministre distingué, il cherchait à se parer encore de quelques palmes guerrières : l'ambition fit taire en lui tout sentiment humain; il ordonna froidement de foudroyer la brillante cité. Quatorze mille bombes y furent jetées; nos marins
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virent s'écrouler devant eux le magnifique amphithéâtre que Gênes présentait aux yeux charmés du voyageur. Bientôt quinze mille hommes, débarqués dans le golfe, s'avancèrent jusqu'aux portes de la ville... Il fallut s'humilier. Une députation, sortie des décombres, se fit porter sur le vaisseau que montait le ministre du roi; Seignelai dit à ces députés qu'il allait prendre les ordres de Sa Majesté. Ils ne se firent pas attendre : Louis XIV exigea que le doge et quatre sénateurs vinssent à Versailles implorer sa clémence et lui faire des excuses, au nom de la république, dans son propre palais. Les Génois se sont engagés à cette honteuse soumission; on attend leurs envoyés : Mme de Maintenon n'a donc pas encore compris l'humilité chrétienne parmi les vertus qu'elle veut inspirer à Sa Majesté.
Mais l'humanité ne serait-elle pas comptée non plus au nombre des belles qualités qu'il convient d'acquérir quand on se fait dévot? Il faut bien le croire en voyant les travaux meurtriers de Maintenon. Donnons à cet égard quelques détails. La machine de Marly, qui seule alimente les eaux de Versailles, ne fournit pas avec une telle abondance que la sécheresse habituelle du pays, situé à trois cent quatre-vingt-quinze pieds au-dessus du niveau de la Seine, ne prenne quelquefois le dessus sur les ressources hydrauliques. Quoi qu'on puisse faire, il arrive que les belles fontaines, merveilles de l'art, tarissent dans les grandes chaleurs, malgré des mers de réservoirs destinées à les entretenir. Un jour que Louis XIV se plaignait de ce grave défaut devant M. de Louvois, ce ministre lui dit qu'il connaissait un moyen de prévenir à jamais ces déplorables dessèchements.
— Et quel est ce moyen? demanda vivement Louis XIV.
— Un travail difficile, mais par cela même digne du règne de Votre Majesté 1 répondit l'habile courtisan : je conçois la possibilité de détourner la rivière d'Eure, et de l'amener tout entière aux portes de votre palais. Que Votre Majesté consulte ses ingénieurs; si mon projet peut s'exécuter, nous y emploierons l'armée.
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— Gomme les Romains donc I s'écria Looû XIV, qui, par co seul point de ressemblance, goûtait <léjà l'idée de
ministre.
— Oui, sire, emme les Romains; vous les avez souvent surpassés à la guerre, il sied bien à Votre Majesté de les égaler par de grandi travaux.
— Il est vrai que nous sommes en paix, reprit le roi presque décidé, et que ce serait un moyen d'entretenir l'activité de l'infanterie... Qu'en pensez-vous, marquise? ajouta Sa Majesté en se retournant du côté de Mmo de Maintenon qui assistait à l'entretien.
— Mais, sire, je n'y vois pas d'inconvénient, se hâta de répondre la favorite, que Louvois avait su mettre dans ses intérêts en nommant d'Aubigné lieutenant général.
Les ingénieurs furent consultés ; loin de se montrer contraires au projet gigantesque imaginé par Louvois, ils l'appuyèrent avec chaleur; et ces messieurs devaient parler ainsi d'une conception qui ne pouvait manquer de leur être favorable. Colbert était mort ; personne dans le conseil n'osa élever la voix contre ce dessein, dont l'exécution devait dépasser toutes les folles prodigalités d'un règne appauvri par les superfluités plus encore que par les guerres qui ont rempli son cours. Il n'y avait pas encore un mois que Louvois avait émis son idée, et déjà vingt-deux mille hommes d'infanterie s'étaient rendus, de toutes les parties de la France, dans un camp formé entre Chartres et Maintenon, lieu où l'on doit prendre la rivière d'Eure pour l'amener à Versailles. Veut-on savoir quels sont les premiers résultats de cette entreprise colossale? en voici le tableau fidèle : des maladies se sont déclarées dans le camp, déterminées, soit par un travail forcé auquel les soldats n'étaient point habitués, soit par les émanations insalubres qui s'échappent du sein des montagnes ouvert pour la première fois, soit par le campement de la troupe sur un sol marécageux, soit enfin par les chaleurs de l'été contre lesquelles le travailleur cherche un soulagement momentané dans l'usage immodéré d'eaux froides et crues. A quelques causes qu'on doive
attribuer ces maladies, elles sont devenues si meurtrières que chaque nuit on emporte du camp des chariots de malades et de morts. Mais il est défendu à la troupe, sous les peines les plus graves, de parler de cette affreuse mortalité; on fait semblant de l'ignorer à la cour, et Louvois n'y a vu que la nécessité de porter à trente-six mille le nombre des travailleurs. « Qu'ils meurent, dit-il, en « remuant la terre dans une place ennemie, ou en la < remuant dans la plaine de la Beauce, qu'importe? c'est <c toujours pour le service du roi. » Qu'on ne croie pas cependant que les soldats seuls restent exposés à la contagion du camp de Maintenon; les officiers, les colonels, et même les généraux qui s'y trouvent employés n'ont pas la liberté de s'en absenter une minute... pâles, jaunes, languissants, fiévreux, ils demeurent dans ce cloaque infect, retenus par la farouche sévérité du ministre. Tandis que des travaux dont le terme ne peut être assigné coûtent plus de soldats à la France qu'une guerre sanglante, tandis que les coffres de l'Etat peuvent à peine suffire à payer cette grande folie, on félicite chaque matin Louis XIV du succès d'une entreprise qui ne tend qu'à satisfaire un de ses caprices déraisonnables, caprices que Mme de Maintenon, Bossuet et le père de la Chaise ne trouvent pas, à ce qu'il paraît, incompatibles avec la dévotion.
Le roi arriva hier d'une petite promenade militaire qu'il vient de faire en Flandre avec toute sa cour. Sa Majesté avait voulu que les dames assistassent à son entrée triomphante dans Luxembourg, qui s'est rendue au maréchal de Créqui après vingt-quatre jours de tranchée ouverte; le goût des triomphes ne passe point à Louis XIV. Je cherche encore à quelle vertu vraiment morale la piété toujours croissante de ce prince doit s'appliquer : je vois beaucoup de pratiques dévotes suivies avec scrupule, mais pas une seule vanité comprimée, pas un petit défaut corrigé. Il est donc plus aisé qu'on ne pense de faire notre salut, puisqu'il n'exige aucun sacrifice des penchants que
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11 mis affectionnons, et qu'il suflit de ton nnotitcr ceux dont la croyance diffère de la nôtre, ou de réchauffer le zèle qui afl l'affiche pu assez.
Mm0 do Maintenon a encore refusé la charge de dame d'honneur de la Dauphine, devenue vacante par le décès de Mm0 do Richelieu; l'heureuse favorite tient beaucoup à no pas quitter son appartement de plain-pied avec celui du roi. C'est Mm0 d'Arpajon que Sa Majesté a donnée à Son Altesse Royale, sur la première demande de Mme de Maintenon. La duchesse d'Arpajon est la sœur d'un certain marquis de Beuvron que M"* d'Aubigné aima jadis; tout ce qui tient à ce gentilhomme est chaudement protégé à la cour... et cela prouve qu'au sein des pratiques pieuses la mémoire du plaisir ne s'éteint pas entièrement. Mais je dois, pour être juste, m'empresser d'ajouter que le souvenir des bienfaits n'est pas moins présent à la pensée de MIU0 de Maintenon que celui des voluptés. Il parut, un de ces matins, dans son antichambre, un vieillard qui, fendant la foule des courtisans qu'on y rencontre comme chez le roi, demanda à parler un moment en particulier à la favorite.
— Je viens invoquer un souvenir de quarante ans, lui dit cet homme qu'elle avait admis dans son cabinet; vous souvient-il, madame, qu'à votre retour des îles vous vous rendiez tonsles jours à la porte des jésuites de la Rochelle, où les jeunes Pères distribuaient de la soupe aux pauvres ?... Vous en souvient-il?
— Oui, monsieur... répondit la marquise après un moment d'hésitation et en rougissant.
— Je vous distinguai dans la foule des mendiants, reprit le vieillard; la noblesse de votre physionomie me dit que vous n'étiez point faite pour un tel état et une telle compagnie... Mais je vous afflige, madame...
— Non, non, monsieur, poursuivez, dit la favorite dont le sein était soulevé par une violente agitation. .. vous pouvez me rappeler sans crainte ce que Dieu me donne la force d'écouter sans rougir.
— J'observai, poursuivit le narrateur, votre embarras
à vous présenter pour avoir part à l'aumône; j'en eus pitié.
— C'est donc vous, monsieur, interrompit MIn0 de Maintenon, qui, pour m'épargner l'humilialion d'être confondue avec ces misérables, fîtes apporter la soupe dans le galetas que j'habitais?
— Moi-même, madame la marquise, et j'éprouvai bien du regret d'être forcé de me borner à un si médiocre secours.
— Ce soin délicat me sauva doublement la vie en me donnant une nourriture qui me manquait, et en compatissant à ce que je souffrais d'être forcée de mendier publiquement... Que puis-je faire pour vous?
— Je me suis longtemps occupé d'instruction, continua le vieux jésuite, j'ai fait des ingrats et de mauvaises affaires... Si vous pouviez m'obtenir une cure, j'y finirais mes jours avec tranquillité.
— Je ne puis vous promettre une telle provision, ce n'est pas moi qui tiens la feuille des bénéfices ; mais voilà cent pistoles, et je vous en promets autant chaque année. Le roi étant entré en ce moment chez Mme de Maintenon, elle dit en lui montrant le vieillard : Sire, voilà mon père nourricier.
— Votre père nourricier I répéta avec surprise Sa Majesté.
— Ce que j'ai l'honneur de vous dire est de toute exactitude, reprit la favorite ; et elle raconta au roi l'aventure que je viens de retracer... Fut-ce par un sentiment de reconnaissance, ou seulement pour prévenir les récits des envieux? C'est ce que je ne saurais affirmer; mais ce mouvement d'une humilité douteuse ne fit qu'ajouter à l'estime du roi pour la marquise.
Mme de Maintenon reconnaissait par l'exemple du vieux jésuite que les gens qui obligent ont la mémoire très heureuse quand leurs obligés ont fait fortune; elle chercha à se rappeler s'il n'y aurait pas encore par le monde quelqu'un qui pût venir lui rappeler des services rendus. La marquise se ressouvint d'une blanchisseuse à laquelle,
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après la mort do Scarron, elle emprunta quelques meubles pour garnir ioo misérable logement, on soir qu'elle devait recevoir trois ou quatre dames titrées. Un homme discret fut envoyé a la recherche de cette bonne femme ; on désespérait de la trouver, lorsqu'enfin elle fut découverte dans un taudis du faubourg Saint-Marceau, prête à vendre sa dernière chaise pour avoir du pain. L'infortunée faisait si peu de fonds sur la reconnaissance des courtisans, qu'il ne lui était jamais venu à l'idée de se recommander à la veuve Scarron, dont elle n'ignorait pas cependant la fortune. Ce genre de prévention, ordinairement si fondé, eut tort cette fois, car M"1» de Maintenon assura à la vieille un petit revenu annuel qui la mit à l'abri du besoin.
J'avais toujours refusé d'aller voir les comédiens italiens dont la cour s'est montrée folle à diverses reprises ; je me représentais leurs pièces comme dépourvues de ce grain de raison que les gens doués de quelque jugement aiment à trouver partout, même au sein de la folie. Je me trompais : il y a souvent de bonne critique, et toujours beaucoup d'esprit dans les farces italiennes, qui sont d'autant plus piquantes qu'elles se jouent impromptu. Voici les détails qu'on me donnait hier pendant une de ces représentations à laquelle je m'étais laissée entraîner. Avant le spectacle, on attache derrière le théâtre un simple canevas du sujet qu'on se propose de jouer ; les acteurs vont consulter ce précis au commencement de chaque scène et brodent à leur guise ce texte donné. Ainsi l'on pourrait voir vingt fois la même comédie sans entendre le même dialogue; c'est un spectacle charmant pour les gens que repousse l'uniformité. Mais ces pièces improvisées n'ont quelque charme que si les acteurs ont tous de l'esprit, ou tout au moins une élocution vive et facile; qualités qui, j'en dois convenir, manquent rarement aux comédiens que l'Italie nous envoie. On remarque parmi eux deux sujets qui plaisent généralement, Tiberio Fiorelli, dit Scaramouche, et l'arlequin Dominique. Le pre-
mier fut tellement à la mode il y a quelques années, que les dames portaient son portrait gravé pendu à leur cou, et qu'il était du meilleur goût d'avoir dans son salon le buste en marbre de cet acteur. Dominique, indépendamment du talent supérieur avec lequel il remplit les rôles d'arlequin, a de l'instruction et des qualités solides qui le font rechercher. Au théâtre, ce comédien se fait admirer par une improvisation naturelle, originale, spirituelle et gaie. Hors de la scène, il est sérieux, toujours pensif, et même enclin à la mélancolie. On dit que l'état qu'il exerce si bien ne lui est point agréable; fiez-vous donc aux vocations 1
Enfin, après deux bombardements, voilà les Algériens soumis ; le roi recevra des ambassadeurs de cette puissance barbaresque, que M. de Tourville a forcée de demander la paix. Ce brave marin sera sans doute mieux récompensé que Duquesne, envers qui Louis XIV se montra peu généreux parce qu'il est protestant, motif que le roi ne dissimula point. « Sire, répondit le vieux soutien « de la marine française, quand j'ai combattu pour Votre « Majesté je n'ai pas songé si elle était d'une autre reli- « gion que moi; mais c'est par devoir et non par ambi- « tion que j'ai servi... Je me trouvais déjà suffisamment « récompensé par le succès. » Un trait bi-n caractéristique de l'esprit anglais doit être mentionné en parlant de cette paix avec le dey d'Alger : ce souverain avait, en considération du roi, rendu la liberté à un assez grand nombre de chrétiens de diverses nations ; quelques Anglais se trouvaient parmi eux. Quand ils furent embarqués sur les vaisseaux français, ils essayèrent de prouver qu'on ne les renvoyait que par crainte d'encourir la disgrâce du roi d'Angleterre; sur ce qu'on leur représenta qu'ils étaient dans l'erreur, et qu'il ne s'agissait ici que d'un acte de déférence pour Louis XIV, ils demandèrent à être remis à terre, ne voulant pas devoir la liberté à un autre prince que le leur. On satisfit à cette demande, et ces Anglais reprirent leurs fers de gaieté de cœur.
Les fins politiques ont remarqué, comme une singula-
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rilé oncoro sans exemple, que le traite de paix définitif conclu à Nimèguc le 11) août 1678, et que n'a dep infirmé aucune déclaration de guerre, ait été cite an changé en une trêve de vingt ans, lignée à R ttisbonne entre la France, 1'Fspagne et l'empire. Il est vrai que les infraction^ faites à ce contrat diplomatique pouvaient le faire regarder comme non avenu, et que, pendant la paix, les nations qui l'avaient signé ayant agi aussi hostilement qu'en temps de guerre, il fallait de nouvelles conventions pour arrêter les hostilités. On sera sans doute aussi fidèle à la trêve qu'au traité.
Au commencement de l'année dernière, le roi ordonna à Quinault de faire un opéra sur le sujet d'Amadis de (taule; cette pièce devait être représentée d'abord à Versailles, mais la mort de Marie-Thérèse s'y opposa. Cependant le poète a traité l'ouvrage comme il faut traiter tous ceux du choix de Louis XIV : je veux dire qu'il est rempli d'allusions à la louange de Sa Majesté, et Lulli a fait chanter de son mieux ce panégyrique de commande. Or, le public commence à se lasser un peu de tous ces éloges par bémols, dièses ou bécarres ; vers et musique ont paru d'une longueur démesurée. Mais les décorations et les costumes, exécutés sous la direction de B^rrin, ont été trouvés admirables. On a vu pour la première fois dans Amadis de Gaule des personnages traversant les airs : ce spectacle, qui a charmé les spectateurs autant par sa parfaite exécution que par sa nouveauté, est aussi de l'invention du sieur Berrin. En un mot, de nombreux spectateurs iront voir Amadis de Gaule; mais peu, je crois, iront l'entendre.
Pendant un voyage à Ghambord, plusieurs courtisans y apprirent la mort du père de la tragédie, qu'ils appelaient devant Sa Majesté le bonhomme Corneille... « Plût à « Dieu, messieurs, dit brusquement Louis XIV, que beau- « coup de mes nobles honorassent la France autant que < ce bonhomme-là I >
Il est d'usage à l'Académie française que le directeur
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en exercice fasse les frais d'enterrement des académiciens qui meurent dans le cours de son directorat, condition qui ne laisse pas de déplaire à certains académiciens non moins amis de l'argent que de la gloire. Mais ce fut une querelle de générosité qui s'éleva à cet égard entre Racine et l'abbé de Lavau,dans le doute où l'on était sous lequel de ces deux directeurs Corneille avait cessé de vivre..* Benserade, consulté sur cette difficulté par l'auteur d'Andromaque, lui répondit : « Si quelqu'un peut prétendre à « enterrer Corneille, à coup sûr c'est bien vous. » Cependant l'Académie décida la question en faveur de l'abbé. Après la mort du grand poète, un comédien fit ce distique :
Puisque Corneille est mort qui nous donnait du pain, Faut vivre de Racine ou bien mourir de faim.
Corneille avait commencé à travailler en 1625, à l'âge de dix-neuf ans; sa première pièce est une comédie intitulée Mêlite. Ce grand homme se traîna quelque temps dans les sentiers battus et ne composa que des ouvrages médiocres. Mais, s'élançant tout à coup sur les traces des anciens, il les surpassa bientôt dans les routes qu'ils ont parcourues, et devint parmi nous le modèle de tous les hommes de génie. Orateurs, philosophes, poètes, prosateurs, artistes, s'inspirèrent de ses vastes conceptions ; sans Corneille nous n'aurions eu peut-être ni Pascal, ni Molière, ni Bourdaloue, ni Boileau, ni Fléchier, ni Racine, ni Bossuet. Il éclaira toutes les classes de la société : aussi toutes professèrent pour lui la plus profonde vénération. Un jour Corneille étant venu à la comédie après avoir été deux ans sans y paraître, les acteurs s'interrompirent d'eux-mêmes; le grand Condé, le prince de Conti et une foule de seigneurs qui se trouvaient sur le théâtre se levèrent ; les spectateurs des loges suivirent cet exemple, et le parterre fit entendre un tonnerre d'applaudissements, qui recommencèrent à chaque entr'acte. Corneille, dont la modestie égalait le talent; ne savait
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comment se soustraire à cette sorte do triomphe qui le iii plus qu'il De lo flattait* Mail le grand, \t sublima
Corneille n'existait que dans ses écrits. lui le voyant, eu l'entendant, on était désenchanté. Il s'énonçait avec sécheresse, avec embarras. Sa poésie même en passant par sa bouche devenait obscure et languissante. Au surplus notre illustre tragique se faisait bonne et complète justice ; les vers suivants, adressés par lui à Pélisson, peignent en peu de mots Corneille sous son double aspect :
En matière d'amour, je suis fort inégal; J'en écris assez bien, cl le fais assez mal ; J'ai la plume féconde et la bouche stérile, Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville; Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui, Quo quand je me produis par la bouche d'autrui.
C'est apparemment pour ces motifs, et particulièrement pour celui révélé au quatrième vers, que presque toutes les dames de la cour préféraient Racine à Corneille.
Avant que le père de la tragédie laissât une place vacante à l'Académie française, Despréaux y avait pris la sienne; ce grand critique fut admis par les quarante le 1er juillet de la présente année, et Corneille mourut le 1er octobre.
Il y eut jeudi une grande mascarade à la cour; Sa Majesté envoya d'avance de l'argent à toutes les dames de la Dauphine pour acheter leurs costumes, et le roi fit payer aussi les habits de tous les hommes qui devaient se masquer. Cette fête a été remarquable par deux traits de témérité de genres différents. Une troupe de masques ayant passé dans une porte en même temps que Mme de Maintenon, l'un d'eux porta la main sur la gorge de cette dame que l'on soupçonne encore fort belle : « Ahl s'écria « la favorite, c'est Monseigneur ; lui seul en France est assez hardi pour cela. » C'était en effet le Dauphin; et Louis XIV, qui ne pense pas ''qu'une maîtresse soit un bien de famille, bouda son fils toute la soirée. Tandis que le prince tâtait et que le roi boudait, la bourse d'un pau-
vre officier de cavalerie quittait sa poche pour passer da ns une autre, au milieu des appartements. Ce militaire s'étant plaint hautement de ce vol, Sa Majesté lui fit rendre les cent pistoles que, selon son dire, on lui avait volées.
Pour rendre moins sensible au roi la privation de certains plaisirs pour lesquels il lui revient, dit-on, de loin en loin, quelques velléités antidévotes, Mm8 de Maintenon a imaginé de petites récréations sans conséquence l ce sont des réceptions fastueuses faites aux envoyés des moindres roitelets, des plus minces seigneurs régnants; cela procure à Louis XIV l'occasion de trôner et ce prince oublie, dans ces petites additions au grand rêve de sa vanité, des réalités plus douces et un trône plus moelleux. Le roi reçut hier après la messe une ambassade envoyée par un Grec intrigant l, qui, devenu grand vizir du roi de Siam, règne en son nom dans cette partie de l'Inde. Ces ambassadeurs, chargés de riches présents pour Louis XIV, viennent lui proposer un traité d'alliance commerciale et lui demander quelques secours de troupes et surtout d'officiers. Le roi, enchanté de ce que le bruit de son nom est parvenu jusqu'au fond de l'Asie, a promis à ces Indiens d'envoyer à leir maître deux ambassadeurs, un petit corps armé, quelques gentilshommes, enfin six jésuites dont les honnêtes Siamois n'ont pas paru comprendre bien clairement l'utilité.
Une ordonnance récemment publiée porte que les déserteurs ne seront plus punis de mort, mais envoyés aux galères, marqués au visage. L'idée de supprimer la peine capitale pour un crime qui n'est, à tout prendre , qu'un usage abusif de la liberté appartient au roi ; mais on reconnaît le génie de Louvois dans l'horrible punition
i. Phalk Constance, fils d'un cabarctior de Géphalonie, était devenu barcalou, c'est-à-dire premier ministre du royaume de Siam. Mais victime de l'ambition qui le porta à vouloir détrôner son maître, il fut massacré. Sa veuve fut condamnée à servir dans les cuisines du roù
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empreinte no révélera pas seulement la désertion du militaire donl elle flétrira les traits, elle apprendra encore à tout le royaume la férocité du ministre qui l'imagina.