CHAPITRE XXVI
Apparition de l'abbé Dubois. — Réception de Thomas Corneille a l'Académie française. — Prétentions aux connaissances littéraires du roi et de monsieur le prince. — Les illustres marchandes. — Marchandises à bon marché. —Le Dauphin ne peut trouver mille pistolcs à emprunter. — Mort de Charles II, roi d'Angleterre. — Réception d'ambassadeurs d'Alger. — Origine de la placo Vendôme. — Souper dans le petit appartement ; loterie. — Les princes de Conti s'évadent de la cour pour aller se battre en Hongrie. — La doge do Gênes à Versailles. — Les cadets de Charlcmont. —Les demoiselles Loyson; les baigneurs.
— Correspondance des gentilshommes qui se battent en Hongrie. — Ambassadeurs moscovites. — Le renard noir. — Singulière note diplomatique. — M11» de Nantes épouse le duc de Bourbon. — La mère Polignac. — Rupture de Mademoiselle avec Lauzun. — Daphné de la Fontaine et Lulli. — Le Florentin, comédie de la Fontaine. — Roland de Quinault et Lulli. — Chassé et sa noblesse. — Retour des princes de Conti à la cour. — Les protestants ; dragonnades ; révocation de l'édit de Nantes. — Mort du chancelier le Tellier. — Mot de Grammont sur lui. — Description de Marly. — Mm* de Montespan est renvoyée de la cour. — Le duc du Maine ; son portrait. — Encore un mot de Mms de Montespan. — Les quatre favorites. — Mort du prince Armand de Conti ; son caractère.
— Son frère continue le nom ; son portrait. — Ton actuel de la cour. — Intrigues de Mme de Maintenon pour se faire épouser. — Le mariage secret. — Tableau.
Monsieur a donné au jeune duc de Chartres, son fils, de singulières étrennes, dans un sous-gouverneur nommé
Dubois, espèce d'abbé qui, selon l'opinion générale, ne prit point les premiers ordres, et pourrait bien n'avoir jamais reçu ni la communion ni le baptême. Mais, grâce à la multitude de belles connaissances qu'il a su se faire chez toutes les coiffeuses et derrière les coulisses de nos théâtres, Dubois vaut beaucoup mieux que mon neveu l'abbé ; aussi ne serais-je pas surprise qu'il allât un jour plus loin dans les dignités ecclésiastiques: on sait jusqu'à quel point de semblables qualités ont réussi à M. de Paris. Le nouveau sous-gouverneur de M. le duc de Chartres est le fils d'un apothicaire de Brive-la-Gaillarde; j'ignore comment il aborda les premières personnes avec lesquelles il se mit en rapport en arrivant à Paris, mais il s'est fait des protecteurs, et le voilà maintenant à même de voir face à face des personnages d'une haute distinction.
La réception de Thomas Corneille à l'Académie française a engagé ces jours derniers des conversations littéraires dans beaucoup de salons, et jusque dans le cabinet du roi. Sa Majesté s'est fait lire par Racine la réponse qu'il a faite au discours du nouvel académicien ; elle a donné de justes éloges à ce morceau rempli d'éloquence, de grâce et de chaleur. Le même jour, il s'était élevé dans les appartements une discussion sur des vers que le roi vantait et que Despréaux déclarait détestables. Le poète satirique, en s'animant, répéta plusieurs fois à quelques pas du roi: « Je m'y connais mieux que lui. — « 11 a raison, dit tranquillement ce prince aux genstils- « hommes qui l'entouraient, il s'y connaît mieux que « moi. > Mais Boileau n'a pas aussi bon marché du grand Condé, s'il lui arrive de discuter avec lui : quand ce seigneur soutient une bonne cause, personne ne s'exprime avec plus de grâce et de douceur ; mais, s'il en défend une mauvaise, malheur à qui le contredit! il s'emporte et vous apostrophe de la manière la plus virulente. Un soir, à Chantilly, le feu des yeux du vieux guerrier effraya tellement notre Juvénal, qu'il abandonna la victoire qu'il avait osé disputer et dit tout bas à son voisin : « Doré-
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€ nav.mt, je serai toujours do l'avis de Monsieur le prince . qutnd il aura tort. »
Hier, après souper, le roi et Monseigneur se laissèrent entraîner chez Mme de Montespan ; l'ancienne favorite qui avait l'ail inviter plus de deux cents personnes, offrit à la société un spectacle aussi nouveau qu'ingénieux : une foire se trouva établie dans son vaste salon, où toutes les boutiques étaient tenues par des femmes charmantes, déguisées, mais sans masque. M"0' de Nantes et de Blois particulièrement, étaient de fort jolies marchandes, et jamais on ne vit débiter les marchandises à meilleur marché, car toutes furent distribuées pour rien. Le roi trouva cette fête de très bon goût ; mais le Dauphin n'y prit qu'une faible part. Triste, pensif, il s'était retiré dans un coin du salon, et donnait des regrets à une femme de chambre nommée Laurence, que la Dauphine a renvoyée parce qu'elle était grosse du fait de Monseigneur. Le prince est d'autant plus affligé que cette pauvre fille aura besoin de mille pistoles à l'époque prochaine de ses couches, et que l'héritier présomptif de la couronne de France a fait jusqu'ici de vains efforts pour les trouver.
Charles II, roi d'Angleterre, a cessé de vivre ; il laisse peu de regrets en Angleterre, et dans toute l'Europe peu d'estime de sa mémoire. Elevé dans l'infortune et l'exil, il ne sut pas, lorsque Monk lui eut remis à la main le sceptre ensanglanté de Charles Ier, retrouver cette dignité que le malheur avait flétrie en lui; le parlement domina constamment sa politique, il sapa souvent son pouvoir... Monk lui eût été nécessaire pour soutenir sa couronne comme il l'avait été pour la reconquérir. Le gentilhomme qui est venu notifier à Louis XIV la mort de Charles II et l'avènement de Jacques II 1 son frère au trône d'An-
1. On doit à ce prince, n'étant encore que duc d'York, l'invention de communiquer des ordres à une armée navale avec des flammes et des pavillons. M. de Tourville perfectionna depuis cette invention.
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gleterre, a fait entendre que le feu roi, converti dans ses derniers moments à la religion catholique, s'était confessé et avait communié des mains d'un prêtre qui lui sauva la vie à la bataille de Worcester.
Les ambassadeurs envoyés au roi par le dey d'Alger ont été reçus, mercredi, après la messe, dans le grand appartement de Sa Majesté. « Sire, ont-ils fait dire par « leur interprète, notre maître prend la liberté d'offrir un « petit présent à Votre Majesté ; elle espère qu'elle ne le « dédaignera pas, puisque Salomon a bien reçu la cuisse « de sauterelle que la fourmi lui a présentée. > Ayant ensuite prié le roi de s'approcher d'une croisée, ces Africains lui ont montré dans la cour de marbre douze cheveaux barbes de la plus grande beauté. Avant de congédier les Algériens, Louis XIV leur a fait dire qu'il avait donné des ordres à son ministre des affaires étrangères pour qu'ils fussent traités avec honneur, et qu'on aurait soin de leur faire voir tout ce que sa capitale offrait de curieux.
Après cette audience, le roi a terminé l'achat de l'hôtel de Vendôme moyennant six cent mille livres pour les créanciers de M. de Vendôme, plus six mille louis de pot-de-vin pour ce seigneur. La maison sera abattue, et Jules Hardoin Mansard a reçu l'ordre de dresser les plans d'une belle place que l'on construira sur le terrain.
Hier au soir il y eut un souper dans le petit appartement de Sa Majesté ; il y avait dix-sept couverts qu'occupèrent le roi, Monseigneur, Mme la Dauphine, la princesse de Conti, M1'* de Nantes, Mmes de Montespan, de Maintenon, de Thianges, d'Arpajon, de Rochefort, de Montchevreuil, de Bussy, Mlles de Biron, de Rambure, de Lewenstein, de Gramont et d'Halmiton. Avant et après le souper, il y eut une loterie de trois mille billets dans lesquels il n'y en avait que vingt-quatre de perdants. Parmi les autres lots, quatre donnaient de l'argent et vingt de bijoux. Ces derniers tombèrent en différentes mains; mais, par une singularité que Mm9 de Maintenon ne vou-
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lait pas absolument, faire rapporter au hasard, les quatre lots d'argent son! tombés à M1:° de Lewcnstein; ils 61 chacun de cinq cents louis. Au total, ce petit divertissement a coûté trente mille écus... Nous verrons comment rhoniK'tv M. Le Pelletier, successeur de Colbert, s'arrangera de ces prodigalités.
lui rentrant dans ses appartements, leroi a su que M. le prince de Conti et M. le duc de la Roche-sur-Yon son frère venaient de s'échapper de la cour pour aller se battre en Hongrie dans la cause des seigneurs de cette contrée Sa Majesté s'est montrée fort mécontente; M,ne la princesse de Conti n'a pas paru partager ce mécontentement : tout le monde ne peut pas considérer les choses sous le même point de vue.
Le doge de Gênes, Francesco Impériale Lescaro, accompagné des sénateurs Lomellino, Garibaldi, Durazzo et Salvago, a été admis à l'audience du roi pour faire les soumissions de cette république italienne. Louis XIV, superbement vêtu, était sur son trône et environné de tous les officiers de la couronne. Le doge s'est présenté dans la galerie sans être accompagné d'aucun dignitaire français, ayant prétendu qu'il ne pouvait donner la main à un maréchal, ne la donnant pas à quelques princes souverains, comme les ducs de Parme, de Modène, de Mantoue, ni même au grand-duc de Toscane. Le chef républicain était habillé de velours rouge, avec un bonnet de la même étoffe. Les sénateurs étaient vêtus et coiffés de velours noir. Lescaro resta couvert pendant sa harangue, mais il levait souvent son bonnet en parlant. Le roi et ses officiers demeurèrent également couverts ainsi que les quatre sénateurs génois. « Grand-roi, dit le doge, les « citoyens de Gênes ont une douleur très vive des sujets « de mécontentement qu'ils ont donnés à Votre Majesté ; « ils ne pourront jamais s'en consoler que vous ne leur « ayez accordé vos bonnes grâces. C'est pour vous mar- « quer l'extrême désir qu'ils ont de les mériter qu'ils « envoient leur doge avec quatre sénateurs auprès de
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« Votre Majesté, espérant qu'une si singulière démons- « tration de respect vous convaincra, grand roi, de tout « le prix que le sénat et le peuple génois attachent à « votre royale bienveillance. » Après que le roi eut répondu, chaque sénateur prit à son tour la parole; pendant leurs harangues eux et leur doge restèrent découverts.
On donna aux Génois un dîner magnifique ; MM. de Monaco, de Tilladet etdeDangeau en firent les honneurs. Les envoyés allèrent l'après-dînée chez Monseigneur, chez Mme la Dauphine, chez les princes et princesses, qui les reçurent sur leur lit, afin de ne pas être obligés d'aller les reconduire. Ily eut foule dans les appartements de la Dauphine ; quelques miroirs furent même cassés. Le doge prolongea sa visite à la princesse de Gonti; et comme il la regardait avec une grande attention, un des sénateurs lui dit à l'oreille: « Au moins, monsieur, souvenez-vous « que vous êtes doge. » Peut-être le magistrat génois craignait-il que son patron ne devînt le rival du roi de Maroc.
Les jours suivants le doge seul assista au dîner du roi, et fut admis à plusieurs levers. Les relations de la députation génoise avec les ministres de Sa Majesté, MM. de Louvois, de Seignelai et de Croissy, ne furent pas aussi agréables pour ces étrangers que le cérémonial de leur réception ; on leur imposa de rudes conditions, ce qui fit dire à Lescaro : « Le roi ôte à nos cœurs la liberté par la « manière dont il nous reçoit, mais ses ministres nous la « rendent. » On doit ajouter même que le sentiment de l'humiliation du doge ne cessa pas un instant de dominer toutes ses pensées au milieu des fêtes qu'on lui donna. « Que trouvez-vous de plus frappant à Versailles ?» lu demandait-on un jour : « C'est de m'y voir», répondit-il.
Il existait à Charlemont une de ces compagnies de cadets destinées à alimenter successivement les cadres d'officiers des régiments ; ces jeunes militaires, révoltés de l'extrême sévérité des lois sur le duel, ont favorisé
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l'évasion d'un de leurs camaradei qui l'était battu, avait
tué son camarade, et allait rire envoyé au supplice. I)ixsept d'entre eux, non contents d'avoir fait évader l'accusé, l'ont escorté jusqu'à Namur, et sont revenus à leur compagnie. Par suite d'un ordre de cour, ou plutôt de Louvois, on a fait tirer ces dix-sept jeunes gens au sort pour donner deux victimes qui seront passées par les armes; et hier, au lever, Louis XIV cassa la compagnie entière. Après cette expédition, le roi était triste ; le comte de Gramont, présent, se chargea de l'égayer. « Sire, dit-il, Votre Majesté n'est pas sans avoir entendu « parler des demoiselles Loyson, ces beautés, l'une « blonde, l'autre brune, dont la galanterie fait grand c bruit à Paris, quoiqu'elles essayent d'en faire davantage « de leur chasteté. L'une de ces belles porte le singulier € nom de Tontine, qui à coup sur n'eut jamais place « dans le calendrier, et sur lequel on a fait ces vers :
Pourquoi la brune Loyson
Se nomme-t-ellc Tontine ?
De grâce, belle Dorino,
Apprenez m'en la raison,
— C'est qu'on dit que tout le monde
De ses beaux yeux éperdu,
Y met, plutôt qu'à la blonde,
Son argent à fonds perdu.
« Or Votre Majesté saura que M1'6 Tontine Loyson, € passant hier à la porte Saint-Bernard, aperçut sur le « bord de la rivière des baigneurs tout nus. Jean, Jean 1 « cria-t-elle alors à son cocher, vite, retournez sur vos « pas, il est impossible de supporter une telle vue... En « vérité, le roi devrait bien rendre une ordonnance por- « tant qu'on ne pourrait se baigner que chaussé et vêtu. « C'est à Votre Majesté à juger, ajouta le comte de Gra- « mont, s'il ne conviendrait pas d'en délibérer dans le « premier conseil. » Le roi partit d'un éclat de rire, et les cadets de Charlemont furent oubliés.
Louis XIV n'avait point encore pardonné aux deux
princes de Conti l'expédition chevaleresque faite en Allemagne sans son agrément, expédition dans laquelle ils ont entraîné plusieurs jeunes seigneurs, entre autres MM. de Liancourt et d'Alincourt. Maintenant la colère du roi est doublée: ayant fait arrêter plusieurs courriers de ces messieurs, et s'étant fait apporter leur correspondance, avec celle qu'ils devaient recevoir, il a vu non seulement que le tout était rempli de folies, de saillies galantes, d'expressions libertines, mais encore que luimême y était traité fort cavalièrement. On lisait dans une lettre du marquis de Liancourt « que Louis XIV « n'était plus qu'un roi bourgeois ; qu'aimant plus que € jamais 5a campagnarde, il s'enfermait tous les jours « chez elle pour écrire son histoire avec. .. Liancourt « finissait par dire que Louis le Grand était un roi de « théâtre pour représenter, et un roi d'échecs quand il « fallait se battre. »
Sa Majesté eut encore la douleur de trouver dans la correspondance interceptée des lettres de la princesse de Conti, sa fille, remplies de traits satiriques sur Mme de Maintenon et sur lui. Le roi en fit des reproches à la princesse; elle se jeta à ses pieds, sollicita son pardon, et 1' obtint, parce qu'un père, quoique monarque orgueilleux, ne peut cesser d'être père. Les choses ne s'arrangèrent pas aussi heureusement pour MM. de Liancourt et d'Alincourt ; le roi montra leurs lettres à MM. de la Rochefoucauld et de Villeroi, leurs pères, puis il déclara que ces jeunes gentilshommes resteraient jusqu'à nouvel ordre éloignés de la cour.
Quelques jours après l'examen des lettres interceptées, la favorite, voyant qu'il en était resté au roi un fonds de tristesse, demanda à M. de Croissy s'il n'y aurait pas moyen de faire faire à Sa Majesté une de ces petites réceptions qui lui plaisaient tant. Le ministre répondit que précisément il venait d'arriver à Saint-Denis des ambassadeurs moscovites et qu'on allait avancer leur présentation pour procurer au roi un moment de récréation.
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Pour l.i première foll peut-être l'ambassade moscovite était oomposée de personnages d'une certaine distinction. Ordinairement les Russes ne confient ces sortes de missions qu'à do petits gentillâtres auxquels le czar veut (aire gagner do l'argent. Quelquefois même, regardant une ambassade comme une spéculation, ils payent pour l'obtenir afin de débiter chemin faisant les marchandises dont ils ont soin de se pourvoir et cela sans bourse délier, puisqu'ils sont défrayés sur toutes les terres des princes chrétiens.
Hier le maréchal d'IIumières ayant été prendre à Saint- Denis les ambassadeurs moscovites, les conduisit à l'audience du roi dans les voitures de la cour: ils sont deux et leur suite se compose de cinquante personnes environ. Sa Majesté les a reçus à midi sur son trône; ils n'ont pas vu les princes. Ces Russes jouent aux échecs dans la perfection ; nos meilleurs joueurs sont médiocres auprès d'eux. Les envoyés d'Ivan ont offert à Louis XIV, entre autres présents, deux fourrures de renard noir d'un grand prix. Cet animal, qui vit en Sibérie, est si difficile à tuer et l'on estime à tel point son pelage, qu'un exilé condamné à mourir dans ces déserts glacés obtient cependant sa grâce s'il parvient à livrer au gouverneur trois peaux de renard noir.
Voici une notification d'un singulier genre, et je ne crois pas qu'elle figure souvent dans les annales de la diplomatie. Notre ambassadeur à Madrid écrivit dernièrement qu'il y avait lieu de soupçonner un complot tramé contre les jours de la reine Marie-Louise, fille de Monsieur, et qu'il était même à craindre qu'on n'eût attenté déjà aux jours de cette princesse. A la réception du message, M. de Groissy a été chargé de notifier à l'ambassadeur espagnol « que si le moindre indice attestait « qu'on eût rien entrepris contre la vie de la reine d'Es- « pagne, cent mille hommes passeraient soudain les « Pyrénées et saccageraient les États de Charles II; que, « même, si Sa Majesté mourait de maladie en ce moment,
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« la menace s'effectuerait aussitôt. » Je ne sais pas ce que cette déclaration produira, mais il est bien difficile de paralyser un projet de cette nature dans des têtes espagnoles.
Pendant que la pauvre Marie-Louise ne voit que trop se réaliser les tristes pressentiments qui l'agitaient lorsqu'elle est partie pour régner en Espagne, Louis XIV vient encore de placer en bonne maison une de ses filles légitimes, M"0 de Nantes : elle a épousé Louis de Bourbon-Gondé, petit-fils de M. le prince. Ce jeune seigneur est fou de sa petite cousine; c'est en effet une enfant fort jolie et surtout fort spirituelle. Mais je crois que son esprit visera au badinage mordant, au sarcasme, au mépris. Le duc de Bourbon donne à son fils cinquante mille écus de rente; la duchesse lui assure quatre cent mille écus après sa mort. Le roi, de son côté, fait à Mlle de Nantes une pension de cent mille livres : il lui donne en outre un million, dont deux cent mille livres en ameublements ; enfin, parmi d'autres cadeaux de noces, Sa Majesté a fait mettre un collier de perles du prix de cent mille écus. Ainsi voilà une branche de la maison de Condé entée sur le Bourbon-Mortemart. Dieu lui prête vie comme à celle greffée sur le Bourbon-la- Vallièrel Nul doute que la tige n'en devienne plus noble; mais il est à craindre que le dernier mariage ne la rende pas plus droite, car le jeune époux est bossu. Les illustres jeunes gens furent unis hier dans la chapelle de Versailles, mais on les a séparés le soir jusqu'à ce qu'ils soient assez forts pour être livrés définitivement à l'hymen. « La mariée sera-t-elle mise à l'essai auparavant?» me demandait ce matin ce vieux fou de Gramont.
Pendant que je tiens le chapitre des mariages, il faut que je note tout ce que j'ai à en dire. Mme de Polignac, tout exilée qu'elle était, aurait bien voulu marier son fils à quelque demoiselle de la cour : elle avait même jeté les yeux sur M"e de Rambure, nonobstant ses aventures avec Monseigneur ou peut-être à cause de ses aventures... Il est toujours bon dans une famille qui veut s'avancer
i iiiion:
d'avoir do lemblablei précédent*. En cou léquence Mme do
Polignac s'était rendue a Paris espérant que le roi aurait oublié L'affaire des poisons. Mais ce prince a la mémoire bonne : il lit ordonner la semaine dernière à cette dame do regagner son exil. Louis XIV promit ensuite à M"* de EUtmbuN qu'il se chargerait de pourvoir à son établissement, mais il ajouta qu'il ne voulait pas que la mère Poli- </n<ic eût la moindre relation à la cour. € Allons, dit à cet « égard M. de Goligny, si, comme on le prétend, Mma de « Polignac a donné au roi un philtre pour se faire aimer « de lui, il est aisé de voir que la recette a manqué son « effet. »
Mademoiselle n'avait pas eu besoin d'un philtre pour s'attacher au comte de Lauzun : c'était une de ces passions appelées sympathiques qui rompent toutes les barrières et qui font faire autant de folies que d'actions. Le comte ne reconnut jamais dignement l'amour de la princesse. Après sa sortie de Pignerol surtout, li lui a donné souvent des occasions de se plaindre de lui. Plusieurs brouilles successives ont eu lieu depuis quatre ans entre les époux secrets. La patience, même chez une femme qui craint de compromettre ses plaisirs, finit par se lasser. M1!e de Montpensier s'est montrée de plus en plus difficile pour les raccommodements; jusque-là qu'un jour, elle exigea que Lauzun vînt à elle sur les genoux d'un bout à l'autre de la galerie du Luxembourg... Le fier gentilhomme obéit : il fallait ménager la vieille, comme il l'appelait en arrière; elle tenait les clefs du coffre-fort. A la suite de cette réconciliation, Mademoiselle obtint le rappel de M. de Lauun à la cour : il y parut une fois ; mais s'étant attendu à de l'empressement de la part du roi, qui ne lui témoigna au contraire que de l'indifférence et même de la froideur, il ne se montra pas davantage à Versailles.
Depuis la scène de la galerie la princesse n'eut guère plus à se louer de son mari que par le passé. Il était avec elle habituellement sombre, souvent brusque, quelquefois brutal. Un jour enfin, revenant de la chasse, ce gentilhomme osa oublier la dignité d'une petite-fille du grand
Henri IV jusqu'à lui dire : Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes. Mademoiselle s'étant récriée sur cet excès d'insolence, Lauzun fit du pied un mouvement qui comblait la mesure des outrages qu'il s'était permis jusque-là. La princesse se rappela alors qui elle était. Se grandissant tout à coup d'un pied, elle dit à Lauzun : « Sortez « monsieur, et rappelez-vous que je vous défends de vous « présenter à l'avenir devant moi. » Cette rupture fut la dernière.
La Fontaine fait à ravir des fables et des contes, mais il n'est pas né pour composer des opéras. Lulli lui en avait cependant demandé un. L'excellent conteur fit Daphné. Le musicien déclara que l'ouvrage ne valait rien, et c'était la vérité; mais l'auteur de la pastorale (car Daphné en était une) voulait qu'on la jouât bonne ou mauvaise, puisqu'on la lui avait demandée. Lulli n'y voulut jamais consentir. Un militaire en aurait appelé à son épée, le poète se vengea par sa plume : il fit la petite comédie du Florentin, où le directeur de l'Opéra fut reconnu et bafoué. Cette pièce n'est pas bonne, mais il y a par-ci par-là des intentions remplies de finesse et un rôle de femme que Mlle Raisin fait valoir. Pendant que la Fontaine se venge à sa manière du musicien Baptiste i, celui-ci réalise en beaux louis d'or le succès prodigieux de son opéra de Roland, dont Quinault a composé les paroles. On dirait qu'en traitant ce nouveau sujet le poète et le musicien ont puisé à des sources d'inspirations vierges encore en eux ". ce n'est plus le même caractère de poésie et c'est une tout autre musique II y a dans Roland de la chaleur, de la force, de l'élévation... Cet opéra arrive à l'âme; presque tous les précédents s'arrêtaient à l'oreille ou aux yeux. Chassé, gentilhomme qui avait fini par se croire trop noble pour chanter à l'Opéra, en était sorti afin de vivre noblement; mais ayant reconnu que pour cela il risquait de
« 1. Lulli se nommait Jean-Baptiste, les courtisans ne le désignaient que par le demi-prénom de Baptiste.
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mourir de faim, ce ohtnteur est remonté sur les planches. Chêttéi liiit sa rentrée par le rôle de Itolund. Le j >nblic no lui a plus retrouvé ni le même talent ni les mêmes
» moyens qu'avant M retraite, et l'on a fait ce quatrain sur *
Co n'est plut cette voix charmante, (> M sont plus ces grands éclats; C'est un gentilhomme qui chante El (|iii M so fatigue pas.
En même temps que le maréchal d'Estrées forçait à leur tour les Barbaresqu.es de Tunis et de Tripoli à respecter le pavillon du roi, les deux princes de Gonti recevaient leur pardon aux pieds de Sa Majesté. Exilés quelques semaines à leur retour de la Hongrie, ces jeunes princes ont enfin reçu l'ordre de reparaître à la cour ; et le roi, ne voulant pas revenir sur le grief de la correspondance qu'ils ont expié, s'est borné à leur dire : « Messieurs, les « princes du sang sont mieux auprès de moi que partout « ailleurs. » Malgré ces belles paroles, des personnes bien informées des sentiments du roi ont fait insinuer à M. de la Roche-sur- Yon de se tenir quelques jours éloigné de Versailles, sa vue n'étant point agréable à Sa Majesté. Si M11" de Blois seconde eût été moins jeune, le prince eût pu se réhabiliter sur-le-champ en la conduisant à l'autel ; mais c'est encore une enfant, il faut supporter sa disgrâce.
Tant que Colbert a vécu, le roi n'a point persécuté ouvertement les protestants, ce grand ministre lui ayant toujours montré en eux des citoyens attelés au char de la prospérité publique. Le père de la Chaise et Mme de Maintenon n'osaient opposer leurs prêcheries bigotes et spécieuses à la raison puissante, à la logique forte de preuves dont le contrôleur général appuyait ses avis. Si Bossuet et Fénelon eux-mêmes employaient leur éloquence à desservir ceux qu'ils appellent les huguenots, Colbert leur disait : « Messieurs, ceci appartient à votre conscience de Sor-
« bonne ; il en est une autre en vous, laissez-la parler, « vous direz tout autre chose. » Mais l'homme qui ne conseillait jamais rien à son maître que sous l'inspiration de la vraie sagesse étant mort, tous les organes de l'intolérance religieuse bourdonnèrent sans cesse aux oreilles du roi, et le fougueux Louvois brisa le frein que Golbert avait donné au fanatisme. Dès la fin de 1684 on commença à faire démolir les temples protestants qui ne se trouvaient pas dans les termes de l'édit de Nantes. Bientôt on envoya aux huguenots des missionnaires pour les convertir et des dragons chargés de punir ceux qui ne se convertiraient pas '. Partout, du haut de la chaire, les prédicateurs firent l'apologie du rigorisme qu'on employait et cherchèrent à justifier par la parole du Christ torturée de mille manières des violences que sa morale repousse. Les provinces se remplirent de terreur; des actions révoltantes furent commises par les convertisseurs : ici l'on enchaînait parmi les forçats des hommes dont l'unique crime était de n'avoir pas compris ce qu'on exigeait d'eux; là des femmes étaient ignominieusement rasées et fouettées pour avoir chanté des hymnes en français; plus loin des pasteurs expiaient au gibet ou sur la roue une noble persévérance dans la foi de leurs pères. Une soldatesque furieuse traînait à l'autel des vieillards tremblants et les forçait à recevoir sous le sabre un Dieu de paix et de miséricorde. Dans la Saintonge, dans le Languedoc, la persécution se montra industrieuse à créer des tourments; c'est là surtout qu'on vit des hommes et des femmes pendus par les cheveux au plancher de leur maison ou aux arbres de leur jardin; d'autres lardés d'épingles, déchiquetés avec des pincettes rougies, enflés avec des soufflets; d'autres enfin que l'on plongeait au fond des puits suspendus par les pieds, ou que des barbares exécuteurs poursuivaient dans les bois comme des bêtes sauvages. Les protestants, pour échapper à la torture, prononçaient-ils ïeur abjuration, soudain on les environnait d'espions qui