Les dragons furent appelés missionnaires bottés
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épiaient leur* regrets, oomptaienl leur* loupin et les
jetaient souvent comme relaps dans d'humides cachots* On a vu les religionnairea poursuivis jusqu'au bord de la tombe, y être précipités par la souffrance au moment où la nature allait les y faire descendre. S'ils expiraient avant d'avoir pu articuler Je me réunirai, leurs cadavres, foulés aux pieds, déchirés en lambeaux, étaient traînés sur la claie et jetés à la voirie.
Tous les missionnaires n'agirent pas avec cette horrible cruauté, si les Baville, les Latrousse, les Marillac firent des martyrs, Fénelon prouva qu'avec la douceur des apôtres, il eût été possible défaire des disciples. « Les hugue-
< nots, disait cet ecclésiastique dans ses relations, parais- « sent frappés de nos instructions jusqu'à verser des « larmes: ils nous disent sans cesse : Nous serions volon- « tiers d'accord avec vous, mais vous n'êtes ici qu'en
< passant. Dès que vous serez parti nous serons à la merci € des moines, qui ne nous prêcherons que du latin, des « indulgences et des confréries; on ne nous lira plus « l'Évangile, nous ne l'entendrons plus expliquer, et on « ne nous parlera plus qu'avec menaces. » Fénelon ajoute : « Les jésuites de Marennes sont quatre têtes de fer, qui « n'entretiennent les nouveaux convertis, pour ce monde, « que d'amendes et de prison; pour l'autre, que du diable « et de l'enfer. Nous avons eu des peines infinies à empê- « cher ces bons pères d'éclater contre notre douceur, « parce qu'elle rendait leur sévérité plus odieuse, et que « tout le monde les fuyait pour courir après nous et nous « combler de bénédictions. »
Il est aisé de prévoir que la foi catholique eût fait plus de prosélytes par la voix de Fénelon que par les irascibles déclamations des jésuites de Marennes; cependant ce sont ces derniers qui ont eu raison à la cour. Le père de la Chaise, à la sollicitation de ces pères, fit rayer le paisible missionnaire de la feuille des bénéfices, où il était inscrit pour l'évêché d'Angers. Louvois continua d'écrire au chef des troupes, ou plutôt des bourreaux : « Sa Majesté veut « qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui
« ne voudraient pas se faire de sa religion ; et ceux qui « auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, « doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité. » Le ministre qui traçait ces ordres homicides eut plus d'une fois l'initiative des persécutions, peut-être conseilla-t-il encore celles-ci; mais les dragonnades du Midi de la France ne contrarièrent point les intentions du roi, il avait dit en effet : « Je veux qu'on fasse éprouver les der- « nières rigueurs à ceux qui ne voudraient pas se faire « de ma religion. »
Enfin, le 22 octobre, le roi étante Fontainebleau, parut le fameux édit qui révoque celui de Nantes, rendu par Henri IV, et qui admettait les protestants à la jouissance de tous les droits dévolus aux autres Français. L'édit de Fontainebleau ordonne aux ministres qui ne voudraient pas se convertir de quitter le royaume dans le délai de quinze jours... Ils obéissent; et la presque totalité du troupeau suivra les pasteurs, malgré le rempart de mousquets dont Louvois hérisse les frontières et les ports. Déjà nous avons vu disparaître du royaume de nombreux fabricants de glaces, de papier, de toiles peintes, de chapeaux, d'acier; des ouvriers en cuivre, des mécaniciens, des horlogers, et tant d'autres artistes ou artisans ingénieux, qui vont enrichir la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse des trésors d'industrie qui manquaient à ces États, et dont la France va s'appauvrir.
On pouvait croire qu'en apprenant la révocation de l'édit de Nantes, le pape se montrerait joyeux et reconnaissant ; il n'en est rien. Innocent XI est un homme sage, un pontife qui veut gouverner le monde chrétien avec les principes de l'Évangile, et non par les arguties des théologiens. Il paraît, comme chef de l'Église, fort indifférent au malheureux coup d'État tenté par Louis XIV ; et, comme politique, il le blâme. C'est bien de lui que la reine Christine aurait pu dire aux fidèles : « Je connais le pape, il ne « donnerait pas quatre sous de toutes vos âmes. »
La révocation de l'édit de Nantes a été le sujet des plus amères critiques, non seulement à l'étranger, mais en
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France, m. ils à la cour, et même en présence du roi. 11 y .1 trois on quatre jour-, tu Lever, le comte d'Avaui disait
à Sa Majesté qu'une foulé de négociante allait, en sortant de France, emporter trois ou quatre millions. « Mon « royaume se purge, répondit Louis XIV. — Il se peut, « sire, répliqua le gentilhomme, mais un tel purgatif € pourrait bien le rendre étique. »
Le vieux chancelier Le Tellier applaudissait aux dragonnades ordonnées par son fils; il s'écria, en signant l'édit, Nonc dimiltis .servum luum, Domine, quia viderunt oculi mei lainière tuum. Mais Dieu, loin d'approuver le vœu de ce ministre, a semblé l'en punir : il mourut le 31 mars, neuf jours après la promulgation du fatal édit. Le Tellier faisait oublier l'expérience qu'il avait des affaires et quelques talents à les traiter, par une perfidie qui ne lui permit pas de conserver des amis; il était envieux, jaloux et fort habile à faire naître des préventions contre les personnes dont il redoutait le crédit. Quand il était parvenu à desservir un rival dans l'esprit du roi. on apercevait sur son visage l'expression d'une joie maligne. Un jour Gramont voyant sortir le chancelier du cabinet de Sa Majesté avec un air joyeux et dégagé, dit à quelqu'un : « Il me € semble que je vois une fouine qui vient d'égorger une « demi-douzaine de pigeons dans un colombier, et qui € sort en se léchant les barbes. » Bossuet fera l'éloge du chancelier Le Tellier; mais personne n'y croira.
Marly est, non pas achevé, mais logeable, et les voyages à ce nouveau château ont commencé. Le roi nomme ceux qui doivent le suivre à Marly : on assure que Sa Majesté avait adopté cette précaution pour exclure Mm9 de Montespan des listes ; cependant elle y fut déjà comprise deux fois à la prière de Mm9 de Maintenon, qui, sans doute, craignait la responsabilité que l'exclusion eût attirée sur elle. Les personnes admises au voyage sont logées, deux à deux, dans les pavillons dont je parlerai bientôt : les femmes y trouvent tout ce qui est nécessaire à leur toilette ; il en est de même pour les hommes. Quand une
dame est désignée, il est entendu que son mari peut l'accompagner. Les nouveaux voyages excitent les plus grandes ambitions de la cour; ils sont même le sujet de singulières négociations : jeudi dernier, la princesse de Montauban, qui n'a point encore été du nombre des élues, offrit une somme à la princesse d' Il arcourt pour se substituer à elle; cette dernière répondit que si elle ne se fût pas trouvée sur les listes, elle eût elle-même cherché à se faire céder, moyennant rétribution, une place dans les carrosses de la cour. Mon nom, par un insigne bonheur, étant venu à l'idée de Sa Majesté dès le quatrième voyage, je vais parler de Marly avec une parfaite connaissance des lieux.
Par une magnifique avenue on arrive au château, dont le parc tient à celui de Versailles. Une grille d'un fort beau travail ferme la cour qui est ronde et sur les côtés de laquelle sont les écuries. Le principal édifice consiste en un gros pavillon carré et isolé, mais près duquel se groupent, de chaque côté, six petits pavillons. Le château est décoré, en dehors, de pilastres d'ordre corinthien; dans les intervalles, Rousseau a peint à fresque, sur les dessins de le Brun, des trophées, des allégories héroïques et des devises. Chaque face du bâtiment présente un avant-corps feint, couronné par un fronton. Les perrons à pans, placés dans les angles et aux faces, sont ornés de seize groupes d'enfants, et de huit sphinx bronzés, dont l'exécution estdue au ciseau d'un jeune sculpteur nommé Couslou. Ces perrons conduisent à quatre vestibules servant d'entrées aux quatre appartements du rez-de-chaussée, qui sont réservés au roi et aux premiers princes du sang. Ces appartements ont chacun une communication avec le grand salon, dont la forme est octogone avec quatre cheminées pratiquées dans les pans. Cette vaste pièce est ornée de pilastres ioniques surmontés d'un attique où sont représentées les saisons. Quatre croisées, garnies de balcons dorés, éclairent ce beau salon, ainsi que quatre fenêtres ovales, entourées de guirlandes soutenues par des amours. Il y a des appartements de maître à l'entresol et au premier étage; le second est abandonné aux officiers et fem-
CHRONIQUES DE i.'<.i:n.-l>i.-r...i h
mos de etrvice. En t'.icc du château ate une grande
esplanade appelée ['amphithéâtre t sur la rampe de laquelle
sont pose- quatorze vases; cette même rampe est toute revêtue do panneaux de marbre compartis de différentes couleurs.
Los eaux do Marly sont d'un goût exquis, particulièrement la pièce dites des Vents. Celte fontaine est décorée d'un groupe de marbre représentant la jonction des deux mers: l'Océan est désigné par un vieillard s'appuyant sur une urne, la Méditerranée s'offre sous la figure d'une jeune femme ayant près d'elle un enfant ; elle croise son bras sur celui de l'Océan, pour désigner le canal de Languedoc. Ce groupe, qui n'est pas encore fini, sera un des beaux ouvrages de Coustou. Les jardins, où l'on trouve des modèles de tout ce que l'art peut imaginer de plus galant, ont été plantés par Durusé.
Mais à combien de travaux inouïs et de dépenses colossales les eaux et les jardins de Marly n'ont-ils pas donné lieu ! Louis XIV, ainsi que je l'ai déjà dit, avait tout exprès choisi un emplacement incommode, où il ne fût pas permis de construire autre chose qu'un ermitage. Le roi voulait seulement, disait-il alors, un petit pavillon où l'on pût coucher trois nuits, du mercredi au samedi, avec sept à huit courtisans et quelques laquais. Mais, les vues de ce prince s'étant agrandies, il a fallu que l'espace s'élargît, que le sol se métamorphosât, que les difficultés cédassent... Et que d'essais infructueux ! De grands arbres étaient apportés de Compiègne ou de Fontainebleau couverts de leur feuillage, et faisaient jouir quelque temps Sa Majesté d'une végétation factice. Bientôt ils mouraient; mais ils étaient si promptement remplacés qu'on n'avait pas le temps de s'en apercevoir. C'est ainsi que, pendant plusieurs années, Louis XIV eut des ombrages à Marly. Quelquefois, par suite de variations dans ses idées, des bosquets étaient changés en pièces d'eau, on se promenait avec surprise en gondole là où quelques mois plus tôt on avait cherché la fraîcheur des bois; quelques mois plus tard les ondes avaient fait place, de nouveau, à des chê-
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nés, des charmes ou des ormeaux. Vingt fois les bassins furent changés en cascades, les eaux jaillissantes en canaux ; et j'ai vu la demeure des poissons, ornée, par une recherche jusqu'alors sans exemple, de dorures et de sculptures du meilleur goût, détruite, cependant, lorsqu'elle était à peine achevée, pour être remplacée par un boulingrin. En un mot, Marly est en bon chemin de coûter autant que Versailles ; et ce sera la conséquence d'un choix fait exprès pour ne pas dépenser.
Depuis longtemps le roi désirait que Mme de Montespan s'éloignât de la cour ; l'aspect de cette complice de la longue suite de péchés que Sa Majesté a commis excitait à chaque instant ses remords, et gênait le cours de ses pieuses expiations. Mme de Maintenon, encore de peur d'attirer sur elle la pénible responsabilité d'une disgrâce que le public n'eût pas manqué d'attribuer à son influence, avait retardé le renvoi de l'ancienne favorite; mais, enfin, le roi ne voulant plus souffrir de retard dans l'exécution de sa volonté, Mme de Maintenon elle-même se chargea, samedi soir, de l'intimer. Mme de Montespan jeta les hauts cris, déchira ses dentelles, tomba en syncope ; puis, se relevant tout à coup, elle déclara qu'elle voulait qu'on lui envoyât ses enfants pour les mettre en pièces. S'étant calmée un peu, Athénaïs dit à Mme de Maintenon qui essayait de la consoler : « Ah 1 madame, si j'en avais cru « le roi il y a quatorze ans, vous ne m'assassineriez pas « aujourd'hui. > Cependant la favorite pressait sa devancière de lui donner une réponse pour Sa Majesté:* Allez, « répondit-elle, je la lui ferai parvenir directement et « bientôt, je ne lasserai ni sa patience ni la vôtre. »
Malgré cette promesse, la marquise ayant tardé à satisfaire les intentions du roi, un second député lui fut envoyé : il s'était offert de lui-même; et quoique huit jours se soient écoulés depuis cette démarche, la cour n'est pas encore revenue de la surprise qu'elle a éprouvée en apprenant que ce dernier messager était le duc du Maine, le propre fils de Mme de Montespan. L'étrange détermination
« IIKONIQUES bE I.'m :i-i»i:-i;.H-.tJP
qui li- portait à se charger d'éconduiro m mère amène (|ucl(|U('s explications sur ce jcuno homme ; c'est le lieu d'esquisser son portrait. Le duc du Maine, dans un Age encoro fort tendre, est doué d'un esprit subtil, d'une l'uu'ssc de tact qui déjouerait l'intrigue des vieux courtisans. Sous l'enveloppe la plus ; , a\cc l'air le plus naturel, le plus simple et qui semble le plus naïf, ce bâtard du roi a le caractère d'une extrême souplesse, d'une rare mobilité. Prompt à juger les personnes qu'il approche, il excelle dans l'art de captiver leur confiance ; et il i>t bien rare qu'il n'en abuse pas, car son ambition lui rend nécessaires toutes les prospérités d'autrui. On dirait qu'il veut édifier sa fortune comme les abeilles élèvent leur ruche, en butinant de toutes parts de la faveur. Les gens inexpérimentés se laissent prendre à la petite figure douce de ce duc, à son air timide, à ses expressions dévotes, à ses habitudes solitaires ; mais un œil exercé ne tarde pas à découvrir la déception sous tout cela : les hypocrites ont beau faire, l'équitable Providence imprime infailliblement sur leur front l'enseigne de leur perfidie. Avec son habileté M. du Maine, qui vivait constamment dans l'intérieur du roi, s'était aisément aperçu de l'immense crédit de son ancienne gouvernante, en même temps qu'il avait suivi la marche rapide du discrédit de sa mère. Dans cet état de choses, sa position à la cour pouvait devenir épineuse, dangereuse même, s'il suivait la ligne de ses devoirs de fils ; il s'en éloigna, et se voua sans réserve à Mme de Maintenon. Il fallait lui donner une garantie de cette préférence, dont il ne pouvait manquer de recueillir le prix : le renvoi de Mme de Montespan offrait une occasion au duc pour fournir la preuve irrécusable de son dévouement à la favorite ; cette occasion, il la saisit. Le bâtard du roi se rendit chez sa mère, bien décidé à lui prescrire de s'éloigner sans plus de retard et sans retour. Mais la marquise ne voulut pas le voir et lui fit ordonner de sortir de son appartement. Néanmoins cette démonstration suffit à Mme de Maintenon ; de ce jour commença une union intime, un échange de ten-
dresse expansive entre le duc du Maine et la favorite.
Le lendemain de cette démarche, Mme de Montespan renvoya au roi toutes les pierreries qu'elle en avait reçues, et dans la soirée elle quitta Versailles pour n'y plus revenir.
Presque toute la cour se réjouit du départ de Mme de Montespan ; emportée, capricieuse, encline à mépriser les plus grands personnages, son règne avait attiré quelque humiliation sur presque tous les courtisans. Tout le monde craignait son humeur mordante et railleuse ; sa langue était redoutée à l'égal du dard envenimé de l'aspic. Lorsque les gentilshommes de la maison étaient obligés de passer sous ses croisées pendant qu'elle y était avec le roi, ils ne manquaient pas de s'écrier : « Allons, messieurs, il « faut passer par les armes 1 » Mme de Montespan n'aima le roi que par accès, et elle aima tous les hommes par tempérament. Rien ne pouvait égaler l'inconstance de cette femme, si ce n'est sa lubricité et son ambition. Pour satisfaire l'une ou l'autre, elle se pliait, quoique fière et impérieuse, aux circonstances qui exigeaient d'elle autant de résignation qu'elle avait de vanité. Un jour qu'elle se trouvait forcée de faire un voyage à Fontainebleau dans le même carrosse que Mme de Maintenon, elle lui dit en se plaçant à côté d'elle : « Ne soyons pas dupes de cette « affaire, causons comme si nous n'avions rien à démêler; « bien entendu que nous ne nous en aimerons pas davan- « tage,et que nous reprendrons nos démêlés au retour...» Ce qui ne manqua pas d'arriver.
Depuis quelques années, les éclairs de dévotion se multiplient sur la vie de Mme de Montespan ; il lui arrive souvent d'éprouver des remords, d'être agitée par une sorte de terreur. Dans ses paroxysmes de mélancolie, elle ne saurait demeurer seule un instant sans frissonner ; la nuit, elle ne peut dormir qu'entre deux femmes ; et si, durant ces sombres vapeurs, le tonnerre vient à se faire entendre, elle cède à la singulière manie de faire placer sur son sein une jeune fille ; soit qu'elle se persuade que l'innocence de cette enfant détourne le carreau vengeur,
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soit qu'elle penee que locourrouv céleete pourrait m mé-
[iienilie; tant que L'orage dure elle serre avec force cette étrange égide, et semble vouloir confondre le pur et l'impur.
Depuis sa retraite de la cour, la favorite déchue se tient constamment au courant de tout ce qui s'y passe dans le but de s'en moquer ou de le blâmer plus sérieusement. Il y a quelques jours un courtisan qui revenait de Fontainebleau, où la cour se trouvait, dit à Mine de Montespan que Sa Majesté paraissait vivre avec Mmo de Maintenon dans la plus grande familiarité ; que le roi passait une partie de la nuit chez elle ; qu'enfin on les voyait causer partout ensemble comme de véritables époux... « La com- « paraison cloche, répondit Athénaïs ; s'ils étaient mariés, < ils ne s'aimeraient pas autant.»
Il parait des tabatières qui excitent fortement la curiosité : elles sont ornées d'un portrait de fantaisie; mais, en touchant un ressort caché, la miniature se dérange, et l'on découvre un petit tableau très plaisant. Il représente les quatre maîtresses en titre de Louis XIV groupées autour de lui : Mme de la Vallière a la main sur le cœur du roi, Mme de Fontanges l'a sur sa bourse, Mme de Montespan la pose ailleurs... et Mme de Maintenon saisit la couronne. Cette peinture ingénieuse se vend fort cher, et le marchand n'y peut suffire.
Le prince Louis-Armand de Conti mourut avant-hier à Fontainebleau de la petite vérole, qu'il avait gagnée de sa femme. Il ne laisse point d'enfants ; le nom est continué au prince de la Roche-sur-Yon. Louis-Armand est mort sans confession ; il n'a pas trouvé un seul intant de connaissance, dans son agonie, pour satisfaire aux devoirs de la religion. Thèse générale, on doit aller en enfer quand on finit ainsi ; mais il s'agit d'un prince et la Sorbonne découvrira bien quelque adoucissement à un sort si rigoureux. Je suis sûre que Mme de Thianges a l'idée que pour damner un aussi grand personnage, Dieu doit y regarder à deux fois. Le défunt était un homme bien au-dessous de
la médiocrité en toutes choses : gauche dans ses manières, emprunté dans ses actions, il se donnait à chaque instant un ridicule ; et, quoi qu'il n'eût guère que des défauts, sa vanité le rendait si insupportable, qu'il n'était aimé de personne. Bien difïére nt en cela de son aîné, le prince de la Roche-sur-Yon plaît à tout le monde : il sait être tour à tour solide, profond, léger, même frivole, et jamais il ne s'éloigne de cette simplicité qui charme toujours. Mais quel mortel est sans défaut I on dit du nouveau prince de Conti ce qu'on disait de César : « Il est « le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les « maris. »
Voilà notre plus belle princesse veuve, et le roi de Maroc aurait aujourd'hui beau jeu. Mais, disons-le sans détour, cette beauté ne s'arrangerait pas de la fraction de tendresse que pourrait lui accorder le possesseur d'un sérail ; ce n'est pas ainsi que Son Altesse Royale entend la pluralité des amours.
Depuis que Mme de Maintenon règne sans partage sur le cœur du roi, et qu'il s'est engagé sous sa direction dans les routes pieuses, on ne parle plus hautement à la cour d'aventures galantes ; à peine si quelques jeunes gens osent en chuchoter à l'oreille dans les embrasures des croisées de l'OEil-de-bœuf. En récompense, on s'entretient très haut de matières religieuses dans les appartements de Sa Majesté ; les roulements d'yeux deviennent à la mode; la démarche des femmes est posée; les gorges sont couvertes, le rouge commence à s'effacer. Un certain air sérieux et compassé se glisse jusque dans le plaisir ; nos dames se font prudes, nos galants taisent leurs bonnes fortunes. Les fêtes sont plus rares, les bals moins suivis. Les spectacles sont bientôt déserts ; les sermons attireront la foule : on comptera autant de confessionnaux remplis à Saint-Sulpice que de loges vides à l'Opéra. Les scrupules affluent sinon dans les mœurs, du moins dans la conversation. On parle en tous lieux de Rome, d'indulgences, de jubilé. La cure de Versailles est plus qu'un ministère, le
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curé Hébert plus qu'an secrétaire [d'Etal : par lui, plus d'un président à mortier se voit forcé de vendre sa charge puce qu'il ne (lit pas régulièrement son Bcnedicite ; et vienne la guerre, plus d'un maréchal de France n'aura la permission de battre l'ennemi qu'après s'être confessé. Le même curé Hébert sans cesse étourdi des séductions et de violences cachées auxquelles se livrent les grands, supplia dernièrement Mmc de Maintenon d'en entretenir le roi. « Je l'ai souvent fait, répondit-elle ; mais toutes c les fois que je l'ai prié de faire un exemple, il m'a tou- « jours répondu : Il faut donc que je les fasse réduire à « l'état d'eunuques. >
Nonobstant ces petits désordres cachés, Mme de Maintenon voyait de toutes parts les heureux effets de l'inclination du roi pour elle et de ses complaisances pour lui ; elle reconnaissait, d'un autre côté, que les plaisirs tranquilles qu'elle procurait à Sa Majesté suffisaient à ses sens attiédis, et qu'il trouvait dans le charme et la solidité de sa conversation un bonheur dont nulle autre femme ne l'avait fait jouir. Enfin, les choses en étaient au point où la favorite les voulait voir pour tenter l'exécution d'un grand projet qui remplissait depuis longtemps sa pensée.
Un jour que Mme de Maintenon était seule avec Louis XIV, elle lui demanda brusquement la permission de se retirer de la cour...
— Que dites-vous là, madame I s'écria le roi plein de surprise et d'effroi.
— Sire, reprit -elle en pleurant, de grâce, ne repoussez pas ma prière ; ma tâche auprès de Votre Majesté est, je crois, remplie. Elle a la main dans les trésors de la grâce... Mais moi, me voilà chargée de toutes les impuretés du péché... J'ensuis toute souillée.
— Ma chère marquise, vous êtes trop sévère pour vous même ; je suis libre, vous l'êtes ; nous avons vécu l'un et l'autre... Prétendre, à nos âges, au retour d'une chasteté absolue serait outrer les pratiques pieuses.
— C'est ainsi que l'on compose avec le malin et qu'on reste avec un pied en enfer... Pour moi, sire, je veux sor-
tir de l'abîme où je suis descendue pour vous en tirer... Je ne puis plus tenir aux avertissements secrets que je reçois chaque nuit...
— Bon ! pouvez-vous croire à des avis que vous recevez en songe ?
— Oui, sire, j'y crois, parce que ces avis sont toujours les mêmes... Je supplie Votre Majesté de me permettre de me retirer ou de s'en tenir avec moi dans les bornes de l'amitié... Vous ne voudriez pas me voir succomber à la honte, au remords.
Le roi ne répondit rien en ce moment, ne voulant point combattre des scrupules qu'il regardait comme une de ces bouffées de piété mystique auxquelles les femmes sont sujettes et qui n'ont pas sur elles un empire constant. Mais à l'heure où Louis XIV avait coutume de franchir avec Mme de Maintenon les bornes de l'amilié, il retrouva le rempart de difficultés qu'il croyait à jamais aplani... Le roi, pour la première fois de sa vie, obligé d'annuler des dispositions préparatoires qui n'avaient jamais été vaines, à moins que ce n'eût été par sa faute, se retira fort contrarié. La favorite, connaissant toute la portée de son pouvoir, savait qu'elle n'avait rien à craindre d'un tel dépit, et elle attendit l'effet de la privation qu'elle venait d'imposer, sans négliger toutefois les moyens propres à préparer le résultat qu'elle se proposait d'atteindre.
Le père de la Chaise, Bossuet et Gobelin s'entendaient bien avec Mme de Maintenon, parce qu'elle était dévote, parce qu'elle secondait leurs projets contre les jansénistes, et parce que cette dame, quoique ancienne protestante, avait aidé de tout son pouvoir à obtenir la révocation de l'édit de Nantes. La favorite avait servi puissamment ces ecclésiastiques, elle pouvait les servir davantage; et eux, qu'avaient-ils fait pour elle ? Rien si ce n'est de ' lui conseiller de se jeter dans les bras du roi, ce qu'elle s'était décidée à faire avant qu'ils le lui eussent conseillé. Mme de Maintenon alla donc trouver successivement M. de Meaux, le confesseur du roi, le sien à elle, et jusqu'au curé de Versailles. Elle les pria de se rappeler ce
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roi ; elle leur lit remarquer ensuite l'attitude imposante que PEglise catholique prenait depuis quelques années,
Pal ajouta qu'elle pouvait remercier Dieu de la part qu'il lui avait permis de prendre à ce succès, c Mais, poursuivit la dévote marquise, no comptez plus sur le concours des soins que je m'étais imposés; l'effort cesse d'être possible; le remords me déchire ; je veux me retirer à Maintenon, peut-être au fond d'un couvent. > Les apôtres de la foi ne manquèrent pas de se récrier sur cette détermination qui allait ruiner les espérances des fidèles et ranimer celles des jansénistes et des huguenots. « Servez-moi donc si vous voulez que je continue de vous servir, reprit la favorite; imaginez un moyen pour me retenir à la cour sans encourir tous les feux de l'enfer ; achevez d'éteindre la voix du péché dans le cœur du roi ; que ma position auprès de lui soit telle que je n'aie plus à en rougir... Mes services sont désormais à ce prix. »
Cependant Mme de Maintenon faisait répandre le bruit de son prochain éloignement de la cour ; elle avait même l'air de faire quelques préparatifs. Le roi, sérieusement alarmé, le roi, qui ne connaissait plus de bonheur en dehors de ses relations avec sa vieille mais aimable, mais toujours belle maîtresse, fit venir Bossuet et le père de la Chaise pour les consulter sur les moyens de concilier son repos avec les scrupules de la marquise. L'embarras do M. de Meaux et du confesseur fut grand : ils avaient l'un et l'autre le désir de favoriser Mm0 de Maintenon; ils sentaient combien leur cause, leur ambition personnelle même pouvaient être influencées par le conseil qu'ils allaient donner au roi ; mais la question était d'une extrême délicatesse. II ne fallait pas seulement légitimer l'inclination de Sa Majesté ; cette légitimation devait encore être d'accord avec la gloire du trône, sans blesser ouvertement cette opinion publique dont un souverain peut moins qu'un autre braver l'autorité. Les deux prêtres tournaient dans un cercle de préjugés qu'ils ne pouvaient franchir; ils avaient à ménager ceux de leur état, ceux du public,
ceux du roi lui-même, qui pouvaient être plus impérieux que son amour. Enfin, après avoir médité huit jours sur un sujet qui présentait tant de considérations diverses Bossuet et le père de la Chaise crurent avoir concilié autant que possible, toutes les difficultés en proposant à Louis XIV un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités de l'Eglise... Le roi témoigna d'abord de l'éloignement pour ce parti ; il voulut savoir le sentiment de Fénelon, qui se montra contraire au mariage. Sa Majesté consulta ensuite Louvois ; ce ministre, déterminé par la crainte de voir s'élever un crédit rival du sien plutôt que par l'idée de la grandeur de son maître, se jeta à ses pieds pour le supplier de ne pas conduire Mme de Maintenon à l'autel. Le Dauphin, que Louis XIV avait voulu interroger sur la même question, osa, pour la première fois> parler librement devant son père, et sa réponse fut un désaveu.
Tout paraissait donc annoncer que le mariage de conscience conseillé par l'évêque de Meaux et le confesseur du roi ne serait point conclu, lorsqu'une petite indisposition de la favorite changea subitement la face des choses. Le médecin Daquin avait été appelé dans l'appartement de Mme de Maintenon; le roi s'y trouvait quand il vint. Le docteur s'approcha de la malade, interrogea son artère, et lui demanda si elle n'avait pas lieu de se croire grosse. . . La marquise ne répondit point à cette question, que Daquin trouvait toute naturelle, mais que Mm8 de Maintenon jugea de la plus insultante indiscrétion. « Sortez, monsieur, dit- « elle enfin, et ne reparaissez jamais devant moi. — Ni à la « cour, ajouta Sa Majesté. — Voilà, sire, le prix de mon « égarement, reprit-elle ; j'ai eu tort de m'emporter, les « soupçons de cet homme étaient fondés sur ma réputa- « tion... Je n'ai que ce que je mérite. — Vous ne le « mériterez plus », dit le roi en sortant de la chambre.
Il tombait une neige épaisse ; le vent, qui la chassai devant lui, sifflait autour du vaste bâtiment de l'archevêché, et faisait voler quelques ardoises du gothique édifice de Notre-Dame. M. de Harlay assis auprès d'un grand
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feu avec son premier aunu'-nior lui disputait faiblement les dernières figurai d'une partie d'échecs en plaignant les pauvres voyagaur axpoaél aux atteintes do la bise qui murmurait dans l'air glacial. Tout à coup le marteau de la porte cochère retentit... Bientôt des pas se font entendre dans les appartements, la porte du cabinet s'ouvre » c'est un courrier de la cour. M. de Paris brise le cache de la dépêche, la parcourt rapidement, répond : Cela suffit ; et le courrier se retire. « Monsieur, dit le prélat à son € premier aumônier, préparez un ornement vert, marquez « le missel à l'article De matrimonio, faites mettre le € tout dans un carrosse, montez-y vous-même, et atten- « dez-moi. »
Onze heures sonnaient à la cathédrale quand le carrosse sortit de l'archevêché, à minuit et demi M. de Harlay et son aumônier arrivaient à la grille du château de Versailles. Bontems les y attendait ; il leur fit traverser la cour de marbre, où la trace de leurs pas s'imprimait incessamment sur le tapis éclatant qui la recouvrait. Le fidèle valet de chambre conduisit les deux ecclésiastiques dans le cabinet du roi ; Mme de Maintenon, extrêmement parée, y était avec Sa Majesté ; il y avait aussi le marquis de Montchevreuil et le père de la Chaise ; en voyant M. de Paris, Louis XIV dit): « Partons. > On traversa silencieusement une longue file de salons éclairés un moment par la torche que Bontems portait devant son maître, et rendus aussitôt à l'obscurité ; on n'entendait que le bruit du parquet criant sous les pieds qui le pressaient. Le roi regardait en suivant la galerie les nombreux portraits de famille sur lesquels s'arrêtait une seconde la lueur ambulante du flambeau; il pensait peut-être qu'aucun de ces illustres personnages n'avait commis la faiblesse qu'il allait consommer... Enfin, au moment d'entrer dans la vieille chapelle de Versailles, déjà éclairée pour la cérémonie, les yeux du roi s'arrêtèrent sur un dernier portrait : c'était celui de Marie-Thérèse... « Oh ! oh ! dit « Sa Majesté à Bontems, il m'a semblé qu'elle me regar- « dait avec colère. »
L'archevêque et le confesseur officièrent, Montchevreuil et le premier valet de chambre servirent de témoins ; le double oui fut prononcé, les deux parties se donnèrent l'anneau, et le roi de France renoua avec Françoise d'Aubigné les liens de l'hymen, brisés par la mort de l'infante Marie-Thérèse et du grotesque Scarron.