CHAPITRE XXIX
Arrivée de la reine d'Angleterre à Saint-Germain. — Son instaU lation dans les appartements de la feue reine. — Magnifiques présents. — Après-dînée de Louis XIV. — Le coucher du roi. — Évasion du roi Jacques II de Rochester. — Son arrivée à Ambleteuse. — Arrivée de Jacques II à Saint-Germain. — Les deux rois. — La ruelle du lit de la reine. — Premières armes du duc de Chartres en amour. — L'abbé Dubois ; Madame le protège. — Visite de Jacques II à Versailles. — Visite de Mm* de
Matatenon à la reined* \ — Vanité humiliée. — I
inoiiini dei deux cour», — Portrait daJaoqnai II. — Portrait da Maria d'Angleterre. — âf . de Solra al 10a preuve». —
(l.,., ; is de la Toison d'or. — Ksi lier à Saint-Cyr.
Louis XIV ooneiorge. — Le Vtnl ereafor des actrices. — i; ,,,,,,. ,| i;i itrc de Saint-Cyr. — KfTet de la repré-
sentation dEslIier. — Allusions. — Fureur de LoUTOie. — Mort
de la raine d'Bapagne. — Armement en faveur do Jacques il. Générosité da Lonii XIV. — Expédition d'Irlande. — Saillie du jeune duc de Bourgogne. — Guillaume III est déclaré roi d Angleterre. — Le comte de Chatcau-Renaud bat les Anglais sur nier. — L'expédition d'Irlande languit. — Tristesse de Marie d'Angleterre. — Louis XIV la console. — Craintes do M™» de Maintenon. — Déclaration de guerre. — Louvois propose d'incendier lo Palatinat. — Le ministre passe outre. — Scène orageuse à Versailles. — Lo ministre et les pincettes. — Ordre terrible et menaces de Louis XIV.— Il est trop tard. —La Dauphine et M de la Trémouille. — Niaiseries en Irlande. — déments militaires en Allemagne. — Le marquis d'Uxelles capitule à Mayence. — Il capitule ensuite au Théâtre-Français . — Manies étranges do M. le prince.
La reine d'Angleterre est arrivée à Saint-Germain. Voici des détails sur la fin de son voyage, sa première entrevue avec le roi et son installation. La princesse s'est rendue à Boulogne le lendemain de son débarquement à Calais ; mais elle n'a pas voulu continuer sa route qu'elle n'ait eu la nouvelle assurée que le roi avait réussi dans son projet d'évasion, « résolue, disait-elle, s'il était arrêté, « de repasser la mer pour souffrir le martyre avec lui. » Mais Dieu n'a pas permis que Jacques II fût un saint Laurent ou un saint Augustin, et la reine, rassurée sur son sort, s'est remise en chemin.
Louis XIV, ayant été prévenu que la princesse n'était plus qu'à quelques lieues, monta en carrosse avec Monsieur et Monseigneur pour aller au-devant d'elle. Le roi s'arrêta près de Chatou sur une espèce de rond-point entouré d'arbres où viennent aboutir plusieurs routes. Sa Majesté attendit en ce lieu plus d'un quart d'heure la voiture dans laquelle se trouvait le jeune prince de Galles. Dès qu'elle fut arrivée, le roi ouvrit lui-même la portière en disant: « Il faut que je fasse ma première visite. »
Il prit l'enfant dans ses bras, le baisa plusieurs fois, assura qu'il était très beau ; puis voyant arriver le carrosse de la reine, il rendit le prince à la nourrice pour faire son compliment à Sa Majesté. Aussitôt que cette princesse aperçut Louis XIV elle mit pied à terre et s'avança vers le monarque, qui la baisa au front. « Sire, dit-elle d'un « accent ému, vous voyezune princesse bien malheureuse, « qui trouve une grande consolation dans la bonté de « Votre Majesté... J'ose dire que je n'en suis point indice gne, ayant toujours été attachée à vos intérêts. — « Madame, lui répondit le roi, je ne vous rends aujour- « d'hui qu'un bien triste service ; mais j'espère vous en « rendre bientôt un plus important, plus digne de vous, « du roi mon frère et de moi. » Sa Majesté dit encore quelques mots, mais prononcés plus bas et qu'on ne put entendre. Louis XIV présenta ensuite à la reine Monseigneur et Monsieur, qui, après les compliments, montèrent avec le roi dans le carrosse de la princesse, où se trouvaient lady Powitzetla signora Vittoria Montecuculli, que la reine aimait beaucoup. On arriva sur les quatre heures dans la cour du château de Saint-Germain ; le roi descendit le premier, donna la main à l'illustre étrangère et la conduisit dans un appartement meublé magnifiquement par Tourolle, et qui était celui de la feue reine de France. « Si Mma Marie-Thérèse d'Autriche, dit en ce « moment Louis XIV, s'intéresse encore à nous, du ciel où « son âme est allée, elle ne peut qu'être flattée de voir « sa place occupée par une autre Marie si belle et si ver- « tueuse. » On porta le prince de Galles dans la chambre qu'a occupée le duc de Bourgogne avant l'établissement de la cour à Versailles. Quelques instants après cette double installation, le roi introduisit la reine dans un cabinet où ces deux augustes personnages restèrent enfermés ensemble près d'une heure et demie. Cette conférence étant terminée, le roi reconduisit la reine auprès de son fils, et sa disposa à prendre congé d'elle. Ce fut en ce moment qu'apercevant par une fenêtre les gardes qui avaient accompagné Sa Majesté, la reine lui dit: «Sire,
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« voil.'i les plus bellei troupei «lu monde ; mais ce que «je trouve le plus beau, c'est leur fidélité à votre personne.»
Lorsque le roi fut parti pour retourner à Versaillc reine d'Angleterre étant entrée dans son cabinet y vit tout ce qui peu! servir à la parure la plus recherchée. Pluiieura eorini magnifiques furent découverts dans les armoires, l'.nlin Sa Majesté ayant ouvert une cassette placée sur sa toilette, y trouva dix mille pistoles.
Laissons un peu reposer la reine d'Angleterre dans le superbe appartement où Louis XIV l'a installée, et revenons aux habitudes journalières de ce prince.
Au sortit' de table, le [roi entre dans son cabinet; il s'arrête quelques instants à la porte, pour écouter ce que les courtisans peuvent avoir à lui dire ; mais rarement il arrive qu'on le suive plus loin, à moins qu'il ne le permette de lui-même, car personne n'ose prendre l'initiative à cet égard. Si le roi accorde à quelque seigneur la permission de l'accompagner dans le cabinet, l'entretien s'établit près de la fenêtre la plus rapprochée de la porte que Sa Majesté ouvre elle-même pour congédier la personne qui lui parle quand le sujet de la conversation est épuisé. Mais le premier médecin, qui assiste constamment au dîner, accompagne toujours le roi dans le cabinet. Surveillant obligé du repas royal, il faut, par extension de devoir, qu'il assiste à la digestion. Le premier soin de Louis XIV, après son dîner, est d'aller rendre visite à des chiens couchants, qu'il nourrit en grand nombre dans ses appartements ; il reste ordinairement assez longtemps avec eux, et le médecin, témoin des caresses que Sa Majesté prodigue à ces animaux, ne manque jamais de dire que rien n'est plus amusant que leurs gentillesses. Le roi porte une si grande alfection à cette partie de sa meute, qu'il fait coucher très souvent deux ou trois chiennes dans sa chambre, dont elles salissent à tel point le parquet, que les seigneurs admis au lever sont obligés de marcher avec précaution entre des monceaux d'ordures et regrettent quelquefois de ne pouvoir se bou-
cher le nez. Les chiens ayant fini de faire leur cour, le roi rentre dans sa chambre et demande sa garde-robe. Si le premier gentilhomme a jugé convenable d'introduire en ce moment quelques personnes auprès de Sa Majesté, elles peuvent lui parler pendant qu'elle s'habille. La toilette du soir étant achevée, le roi sort par le petit escalier ; quelquefois il s'arrête un instant au bas des degrés pour écouter ceux qui ont à lui parler : on peut d'ailleurs l'entretenir sans distinction de rangs jusqu'à son carrosse, ou jusqu'à la porte des jardins s'il s'y rend à pied en longeant la cour de marbre.
Je ne parlerai point du souper, où toutes choses se passent à peu près comme au dîner. Après ce repas du soir, le roi va de nouveau visiter ses chiens et leur donner à manger de sa main ; puis le coucher commence. En entrant dans sa chambre, le monarque passe derrière son lit pour faire sa prière, pendant laquelle les assistants se conduisent comme au lever. Sa Majesté commence ensuite à se déshabiller sans que personne participe à ce soin. En ce moment le roi donne le bonsoir d'une inclinaison de tête à tous ceux qui ne sont admis qu'au grand coucher. Pendant qu'on sort, le roi se tient debout au coin de la cheminée, la face tournée vers la porte. Le colonel des gardes, dont l'entrée annonce le commencement du petit coucher, reçoit l'ordre de Sa Majesté, qui le lui donne très bas. Tout le monde sort au moment où le roi se met au lit : cependant si quelque privilégié veut entretenir ce prince, il reste seul dans la chambre ; mais l'entretien doit être court, le petit coucher lui-même durant quelques instants.
Après l'évasion de la reine d'Angleterre, Jacques I retourna à Rochester. Guillaume III parut à peine s'apercevoir du départ de la princesse ; mais il n'en fut pas de même quand le roi songea à passer sur le continent. Les suites de ce voyage ne pouvaient qu'inquiéter l'usurpateur ; il sentait que si Louis XIV avait fait peu de chose pour empêcher Jacques de tomber du trône, il pourrait faire davantage à la sollicitation directe de ce prince, sur-
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l.uit lorsqu'il s'agirait de s'opposer au règne d'un con<; raut ennemi particulier du roi de France. La premi fois «pie lo monarque anglais voulut s'échapperde Roches» ter, où Guillaume avait envoyé une garde pour le surveiller, il échoua dans son entreprise. Mais Sa Majesté fut plus heureoae la seconde fois. Ce fut le premier jour du présent moi* de janvier que Jacques parvint à s'évader avec un seul valet de chambre et un marchand de VÎn, dernier! appuis qui lui restassent. Munis d'un passeport pour la Hollande, que le valet de chambre avait eu L'adresse de se procurer, les trois fugitifs sortirent de Rochesler au milieu d'une nuit sombre et froide ; ils traversèrent péniblement une grande étendue de terres labourées, et arrivèrent enfin, avant les premiers rayons du jour, au port de Charness. Le roi et ses compagnons furent reçus, sur l'exhibition de leur passeport, à bord d'un yacht dont le patron consentit à les conduire en Hollande. Ce bateau était si petit que les trois voyageurs avaient de la peine à s'y tenir couchés, et tout l'équipage consistait en deux matelots, le capitaine compris. A peine fut-on au large, que le roi et ses compagnons, présentant des pistolets aux deux marins, leur intimèrent l'ordre de les mener en France, à moins qu'ils ne voulussent faire eux-mêmes un voyage au fond de la mer, ajoutant que leur fortune était assurée s'ils obéissaient. Le choix ne pouvait longtemps rester indécis entre six embouchures de pistolet, qui annonçaient une mort inévitable, et des promesses brillantes qu'il fallait bien recevoir pour sincères ; aussi la réponse du patron fut-elle de mettre la proue de son petit bâtiment sur les côtes de France. Malgré cette condescendance, ce ne fut qu'après quarante heures d'une navigation difficile que nos aventuriers abordèrent à Ambleteuse, le roi ayant été obligé plus d'une fois de prendre part à la manœuvre du frêle navire. Au moment où Sa Majesté entrait dans le port, arrivait en rade une frégate française portant le duc de Berwick, fils naturel de Jacques II, plusieurs officiers du roi déguisés et cinquante Irlandais cachés à fond de cale.
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Sa Majesté Britannique, étant débarquée, dépêcha le duc de Berwick à Versailles, et resta quelques jours à Ambleteuse. « Messieurs, dit Jacques II au clergé qui « vint le complimenter, priez Dieu pour nous ; nous défen- « dons la cause de Jésus-Christ, il faut espérer qu'il ne « nous abandonnera pas. » Pendant son séjour à Ambleteuse, le roi fit mettre à sa table dix ou douze seigneurs anglais qui l'avaient rejoint, ainsi que cinq ou six gentilshommes français. Au milieu de cette petite cotrr, ce prince se distinguait par l'extrême simplicité de son habit brun fait d'une tiretaine très grosse. « Cet habit, disait-il « en riant, est fastueux en comparaison du surtout de « toile que j'avais endossé en mer pour faire mon métier « de matelot. >
M. le duc d'Aumont, étant venu prendre le roi à la tête des nobles du pays, le conduisit à Boulogne, d'où la reine était partie la veille. Là Jacques II fit asseoir à sa table son pilote, qu'il recommanda ensuite très chaudement au duc d'Aumont. Le lendemain, après avoir entendu la messe, Sa Majesté mit un pain et une petite bouteille de vin dans sa poche, et monta dans une simple chaise pour venir coucher à Abbeville. Le roi ne s'arrêta plus ensuite qu'à Luzarches, où il trouva des relais et des habits que Louis XIV lui avait envoyés.
Le 7 janvier, Sa Majesté envoya un gentilhomme de sa chambre au monarque anglais pour le prier de se rendre directement à Saint-Germain, où le roi alla lui-même attendre Jacques II auprès de la reine d'Angleterre qui le reçut au lit. Il était cinq heures du soir ; à six heures trois quarts, le roi d'Angleterre entra dans la cour, précédé d'un grand nombre de flambeaux. Sa Majesté était alors accompagnée de M. le premier et du chevalier de Saint-Deaude, lieutenant des gardes du corps, qui avait été désigné par le roi pour servir auprès du monarque anglais, et lui avait demandé ses ordres à la première porte du château. En descendant de voiture, Jacques II rencontra M. de Lauzun : « Voilà, dit-il après l'avoir « embrassé avec transport, voilà un bon ami que je suis
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« bien aise de voir ici. » Louis XIV attendait le roi d'Angleterre à l'entrée de la salle des gardes ; S;i Majesté Britannique, en l'abordant, fléchit le genou ; le roi de France se baissa lui-même, releva Jacques, et l'em-
Les accolades des deux souverains se multiplièrent ; on m compta jusqu'à dix... Cette effusion de tendresse royale étant un peu calmée, Louis XIV donna la main à Jacques II en lui disant: « Ne perdons point de temps, «entrons; la reine brille devoir Votre Majesté. » Les deux princes s'avancèrent vers la chambre de la princesse, le roi de France persistant à laisser la droite au roi d'Angleterre, qui avait essayé plusieurs fois de la quitter. Leurs Majestés restèrent assez longtemps dans la ruelle du lit de la reine : Jacques acteur et Louis spectateur des plus vifs embrassements, dont le nombre excéda encore celui des accolades que les deux rois s'étaient données. On envoya ensuite quérir le prince de Galles ; mais les héritiers des empires, comme d'autres individus, sont sujets à des fonctions naturelles pendant le cours desquelles ils ne sont nullement présentables : sans figure, on remuait en ce moment Son Altesse Royale ; le tendre père ne l'embrassa que quelques instants plus tard, et fit bien.
Au moment de retourner à Versailles, Louis XIV dit à Jacques II : « Je ne veux point que vous me conduisiez, « vous êtes encore aujourd'hui chez moi. Demain vous « viendrez me voir à Versailles, je vous en ferai les « honneurs ; vous me les ferez après de Saint-Germain la « première fois que j'y viendrai, et nous vivrons ensuite « sans façon. » Avant de remonter en voiture, Sa Majesté fit déposer dix mille pistoles sur un bureau dans l'appartement qu'allait occuper le roi d'Angleterre. On y avait mis précédemment une grande quantité d'effets à l'usage de ce prince; car il n'avait que ceux envoyés à Luzarches par Louis XIV et sans lesquels le souverain de la Grande- Bretagne aurait paru devant le roi de France avec son habit de tiretaine.
L'arrivée du roi et delà reine d'Angleterre a fait diversion aux bruits de ville et de cour qu'a laissés après elle une aventure galante dont le duc de Chartres est le héros à l'âge de quinze ans. Les premières armes des princes du sang ont toujours beaucoup d'éclat, au moins dans les gazettes, et leurs premiers exploits amoureux en ont presque autant. Tout le monde sait à Paris et à Versailles que le jeune Philippe d'Orléans, après avoir reçu tous ses grades dans la faculté galante près de son sous-précepteur l'abbé Dubois, vient de prendre ses licences avec Léonore, fille d'un concierge du Palais-Royal. La séance où l'on confère ce genre de baccalauréat se tient ordinairement à huis clos ;mais c'est toujours avec un grand scandale que la nature accorde un diplôme, quand il lui arrive de le donner neuf mois après l'admission, et voilà précisément ce qui est arrivé pour l'illustre bachelier es galanterie. Madame, qui dans telle matière en remontrerait aux docteurs, a dit à son concierge que cette affaire ne méritait pas la peine d'en parler : le concierge a soutenu que ce ne pouvait être une bagatelle qu'un enfant de fait, surtout pour une fille de treize ans; et le roi s'étant montré de ce dernier avis, il a été défendu au jeune duc de Chartres de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre. Monsieur ne s'avise guère de tenir tête à sa robuste moitié, parce qu'elle porte depuis longtemps le haut-de-chausse du vainqueur de Cassel ; mais, se voyant soutenu par la sévérité du roi, le prince a déclaré qu'il voulait renvoyer l'abbé Dubois, dont les conseils et la complaisance poussaient le jeune prince dans le travers. « Et moi, répondit « la princesse palatine devant qui cette volonté avait été « exprimée, je vous dis que l'abbé restera; c'est un homme « d'esprit, et ce n'est pas trop d'un dans votre maison. « Après tout, prétendez-vous, monsieur, faire un capucin « de votre fils ? Laissez-le courtiser les femmes, cela conc vient mieux aux descendants de Henri IV que de choi- « sir leurs maîtresses parmi les gentilshommes de la mai- « son d'Armagnac. » Monsieur, atterré par ce virulent sarcasme, n'osa répliquer ; l'abbé Dubois resta au Palais-
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I, et l'on assure que la princesse palatil satisfaits ilo ia reconnaissance!
Jacques II s'est rendu, le lendemain de son arriv< Versailles, Louis XIV, étant ;illé au-devant de lui jusqu'au bout de li salle des gardes, l'a amené dans sa chambre en lui tenant toujours lt main. Les deux rois ont causé Ion-temps debout près de la cheminée ; voici ce qu'OD I entendu de leur entretien:
— Sire, dit le monarque anglais, rien ne donne de l'expérience comme le malheur; si j'ai vu ma puissance s'écrouler tout d'un coup, je ne puis me refuser à l'évidence de la part que j'ai prise moi-même à ma chute.
— Gomment cela, sire ? demanda Louis XIV avec une espèce de surprise.
— En me séparant de mon peuple, répondit Jacques sans hésiter un instant.
— Mais, mon frère, le premier devoir d'un roi, c'est de se saisir de tout le pouvoir que Dieu lui a donné sur la terre-
— Je le sais, sire ; mais peut-être vaut-il mieux se le faire confirmer par les hommes en les protégeant, que de le leur arracher de vive force.
— Détrompez-vous, les peuples ne savent pas ce qui leur convient, ils doivent l'apprendre de notre autorité, car nous sommes éclairés par la lumière d'en haut...
— Sire, cette lumière peut nous égarer en nous éblouissant. Parmi les fautes qu'on me reproche d'avoir commises, il en est une que je commettrais encore.
— Quelle est-elle, sire ?
— Cette faute, si c'en fut une, était le penchant de mon cœur... Jamais je n'eusse consenti à faire partie d'une coalition contre Votre Majesté, et je ne me repentirai de ma vie d'avoir refusé d'accéder à la ligue d'Augsbourg.
— Sire, dit Louis XIV, je vous l'atteste, vous triompherez avec moi de ceux qui l'ont signée.
— Une faute plus réelle, c'est d'avoir essayé brusquement de faire dominer la religion catholique par la persécution des anglicans...
— Votre Majesté ne sait donc pas qu'il ne faut point composer avec les partis.
— Sans doute, sire, mais il est souvent nécessaire de temporiser avec des sujets. D'ailleurs, mon édit de tolérance rendu du sein d'un gouvernement encore anglican, en faveur des presbytériens et des catholiques, a prouvé aux protestants la faiblesse d'une monarchie qui appelait à elle de nouveaux soutiens 1 et ces protestants l'ont abattue. J'ai éprouvé la vérité de ce que disait votre Mazarin '. < Il est inutile derécompenseret de placer ses amis quand « on a des ennemis à neutraliser. »
— Mazarin avait tort; en donnant un emploi à unhomme qui ne l'aime pas, un roi fait un ingrat et cent ennemis : pour moi, je me suis toujours mieux trouvé de me servir de mes amis.
Ici les deux monarques passèrent dans le cabinet de Louis XIV, fermèrent la porte sur eux, et l'on cessa de pouvoir les entendre. Après avoir été renfermés encore deux heures ensemble, les rois allèrent chez Mma la Dauphine, où Leurs Majestés restèrent un quart d'heure. Jacques Il fit ensuite seul une visite à Monseigneur, à Monsieur, à Madame, puis il retourna à Saint-Germain.
Jusqu'ici nous n'avons point vu Mme de Maintenon figurer dans les cérémonies de réception du couple royal d'Angleterre ; la voilà qui paraît sur la scène. S'étant rendue hier à Saint-Germain pour voir la reine, celle-ci la fit attendre dans la pièce qui précède son appartement. L'attente fut de quelques minutes; mais ce furent autant d'heures pour l'orgueil d'une femme qui, sans être encore reine de France, se croit au moins l'égale d'une princesse descendue du trône d'Angleterre. Sa Majesté, en recevant la marquise, s'excusa de la manière la plus délicate :«Par- « don, madame, lui dit-elle, du retard qu'on amis à vous « introduire ; mais c'est moi qui ai le plus à me plaindre « d'avoir perdu ce temps de vous voir et de vous entre- « tenir. » Ce trait, tout doré qu'il était, n'en blessa pas moins profondément la vanité de Mme de Maintenon. Elle
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M plaignît •< Louil \IV qui ne trouva pas qu'elle dût se considérer oomme humiliée. Cependant les jours suivants, quand Kv roi el la mina d'Angleterre parurent à Versait* les, la marquise ne contribua pas peu aux contestations qui s'élevèrent pour le cérémonial qu'on observerait avec (ii\. Leurs Majestés Anglaises voulaient retenir le plus d'égards qu'ils pourraient; Louis XIV, par l'instigation de SS tomme, ne voulait leur en abandonner qu'une portion fort restreinte : enfin on demeura d'accord. Il fut convenu que Jacques II traiterait Monseigneur en égal, et que Louis XIV agirait de même avec le prince de Galles. Le Dauphin ne doit avoir qu'un pliant en présence du roi d'Angleterre; mais devant la princesse il aura un fauteuil. Voilà, Dieu merci, une affaire d'une bien haute importance réglée; et si Guillaume apprend cette grande négociation, elle devra l'inquiéter sérieusement sur les suites de l'alliance formée entre Louis XIV et Jacques IL
Toute la cour vit hier le couple infortuné qui vient demander à la France un asile, de l'argent et des bras, pour ressaisir cette couronne que des secours moins tardifs lui eussent peut-être conservée. Avec quelque attention qu'on examine Jacques II, il est impossible de découvrir dans sa personne un seul trait saillant, même en laid ; c'est un homme que rien ne distinguerait au milieu de la foule, s'il y était confondu : son visage, sa taille, ses manières, sa démarche, tout est vulgaire; la richesse du costume forme avec cet ensemble une choquante disparité, l'œil observateur restitue à Jacques II l'habit de tiretaine qui le couvrait lors de son débarquement. Le caractère de Stuart est un tissu relâché de qualités médiocres : une mollesse de vues qui ne sut jamais se raffermir contre les difficultés, une hésitation continuelle dans les circonstances qui sollicitaient des déterminations promptement conçues et plus promptement exécutées, le défaut d'aptitude à distinguer les bons et les mauvais conseils, la plus ridicule confiance dans les jésuites qui ne veulent la grandeur d'aucune autre puissance que la leur ; tels sont les tristes penchants que ce prince met en évidence et qui
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l'ont conduit à sa perte, sans que son courage, qui n'est en lui qu'une vertu d'apparat, ait pu le retenir sur la pente rapide où sa fortune glissa vers l'abîme. L'éloquence, à l'aide de laquelle on peut quelquefois imposer aux hommes une sorte d'estime que rien d'ailleurs ne justifie, manque à Jacques II, comme tant d'autres qualités. Ses idées indécises envoient souvent à sa bouche des expressions embarrassées, qui se produisent par un insupportable bégayement,et ce défaut, si propre à exciter l'impatience, acheva plus d'une fois sa disgrâce dans l'esprit de ceux qui l'écoutaient. En France même, où les malheurs du roi d'Angleterre inspirent quelque compassion, la critique s'attache encore plus à lui que l'intérêt, et la muse satirique s'égaye déjà sur son compte. On m'a remis ce matin les vers suivants, qui courent le3 salons :
Vous pouviez conserver, grand roi, La foi de Jésus et sa loi, Sans employer sa compagnie, On ne la connaît point aux cieux; Si de la terre on l'eût bannie, Vous et le monde en seriez mieux.
On fredonne aussi dans le monde un couplet qu'on attribue à Fontenelle, neveu du grand Corneille ; je le copie:
Quand je veux rimer à Guillaume, Je trouve aisément un royaume Qu'il a su mettre sous ses lois ; Mais quand je veux rimer à Jacques, J'ai beau rêver, mordre mes doigts, Je trouve qu'il a fait ses Pâques.
C'est un autre genre de poésie qu'inspire Marie d'Angleterre; plus d'un madrigal a déjà célébré les charmes de cette belle et malheureuse princesse, dont l'aspect est aussi frappant que celui de son mari l'est peu. La reine a les cheveux et les sourcils noirs ; son teint est blanc, mais couvert d'une pâleur habituelle qui en diminue un peul'éclat, et l'effusion fréquente des larmes rougit trop le bord des
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beaux yeua qui animenl oe visage intéressant. La bouche de Marie est grande, >•! l*on serait tenté d'en remercier la nature, car ce défaut découvre les plus belles dents du monde. La reine possède une taille imposante et les formes los plus heureuses ; ses mains sont si blanches, si délicates, si gracieuses, que j'ai entendu dire à des femmes qu'elles voudraient les baiser. L'éloge n'est point équivoque; mais, à la place de la princesse, je ne m'y fierais pas: j'aurais peur d'être mordue. La reine d'Angleterre a beaucoup d'esprit; elle dit de ces choses qui non seulement plaisent, mais se gravent dans la mémoire. Cette belle étrangère s'exprime en français avec une merveilleuse facilité; OU dirait à son langage et même à ses manières qu'elle n'est jamais sortie de la cour de France... Ajoutons avec franchise que ses mœurs prouvent qu'elle n'y a pas vécu. Marie jouit d'une grande réputation de sagesse, et je la crois solidement fondée. On regrette qu'une femme si parfaite vive dans la sphère de Jacques II, où toutes les belles qualités doivent s'altérer pour être au titre de sa médiocrité; Marie est dévote avec excès, et toutes ses perfections sont couvertes d'un voile mystique qui leur donne une teinte trop austère... Nous verrons après quelques mois de séjour parmi nous.
Quand le roi veut favoriser quelques chevaliers de l'ordre, il reçoit leur illustration sur parole, et remet ce qu'on appelle les preuves après la promotion, ce qui équivaut à une remise indéfinie. Sa Majesté s'est conduite de la sorte, à l'élection des soixante et quatorze, avec M. le comte de Solre, dont la noblesse antique paraît aussi démontrée que la chaleur du soleil. Mais le nouvel élu a pris au sérieux la formule dont tant d'autres s'affranchissent: à peine était-il en possession de son cordon bleu qu'il a voulu prouver, pièces sur table, que, par les titres de ses pères, sinon par ses hauts faits, il est digne de cette grande distinction. Un matin donc, M. de Solre, suivi de deux crocheteurs pesamment chargés, entre dans le cabinet de M. de Chauvry, généalogiste du roi, et fait déposer sur le parquet deux
coffres énormes qu'il montre avec orgueil à l'historiographe.— Voici, monsieur, dit le comte, les titres bien complets, bien authentiques, et dûment ^scellés, de trente-sept chevaliers de la Toison d'or, qui ont illustré ma maison...
— Eh 1 monsieur le comte, il n'en faut pas autant pour établir vos preuves, que vous me voyez disposé à constater de confiance.
— De confiance, monsieur 1 de confiance ! vous m'insultez.
— Ce n'est pas mon intention ; mais je suis tellement surchargé de besogne...
— N'importe 1 répondit le gentilhomme obstiné en jetant sur le bureau une liasse enfumée d'où s'échappa un nuage de poussière... Lisez, monsieur, lisez, c'est votre devoir.
— De grâce, prenez garde ! vous venez de me meurtrir un doigt avec les boîtes de fer qui renferment les sceaux de vos parchemins.
— Tenez, monsieur, reprit vivement le comte en couvrant de papiers la table du pauvre généalogiste, tenez,voici les diplômes de Foulques, prince de Solre ; voilà ceux de Gontrand ; cette liasse contient la généalogie de Raoul ; et remarquez, je vous prie, qu'il y a deux électeurs.
— Je le vois de reste ; mais à la manière dont vous éparpillez mes papiers, je ne retrouverai plus les pièces que plusieurs chevaliers ont eu tant de peine à se procurer... Permettez-moi, au nom de Dieu, de remettre un peu d'ordre dans tout ceci...
— Pour ce vélin, continua M. de Solre, qui n'écoutait seulement pas le plaignant, c'est le contrat de mariage d'un de mes aïeux avec Sabine de Bavière, qui remontait, par les hommes, jusqu'à Tatius roi des Sabins... Le nom vous le dit.
Ne pouvant rien gagner sur le seigneur le plus intrépide à prouver qu'il eût rencontré de sa vie, M. de Chauvry finit par prendre son mal en patience ; il se vit enfin délivré, à six heures de relevée, du comte de Solre, qui était entré chez lui avant midi. Telle est l'aventure que M. de la Feuillade raconta hier au lever du roi, et en moins d'une demi-heure une chaîne de rieurs se forma depuis le lit
CHRONIQUES DE l'oKL-DB-BOSOT
de S jusqu'à la salle des gardes inclusivement.
Les demoiselles nobles élevées à Saint-Cyr répondent complètement RU vœu de leur bienfaitrice : ce sont de petits prodiges de piété, de douceur et d'intelligence; Mra* de Maintenon en est enchantée. L'année dernière, il prit f.int.ii-ic à la marquise d'éprouver comment ses élèves sentiraient et débiteraient les beaux vers de Racine : un petit théâtre fut élevé dans le couvent, et les plus grandes pensionnaires jouèrent Andromaque. On connaît l'effet des eaux que le fontainier comprime dans des tubes de fer ; qu'il leur ménage une issue, soudain elles se pressent, s'élancent, s'échappent: tel est le naturel d'une fille de quinze à seize ans. Le lendemain de la représentation, Mms de Maintenon écrivit à Racine : « Nos petites fdles € viennent de jouer Andromaque si bien qu'elles ne le joue- « ront plus ni même aucune de vos pièces. Si vos occupa- « tions comme historien et vos devoirs religieux, ajoutait « la dévote marquise, vous laissent des loisirs, veuillez, « monsieur, composer quelque poème moral ou historique « dont l'amour soit entièrement banni, et que nouspuissions « faire représenter sur notre petit théâtre de Saint-Cyr. » Le poète courtisan mit sur-le-champ la main à l'œuvre, après avoir fait agréera Mm8de Maintenon le sujet d'Esther. Ce choix, médité par Racine, de concert, dit- on, avec Boileau, ouvrait la carrière des allusions; le tragique, sans en avertir ouvertement la fondatrice de Saint-Cyr, le lui fit entendre, et quand il lui eut soumis le plan de sa pièce, elle lui laissa deviner ce qu'il pouvait se permettre de rapprochements entre les personnages de l'histoire sainte et certains personnages vivants.
Enfin, après beaucoup d'additions, de suppressions, d'adoucissements, après quelques lectures dans les salons privilégiés, après deux répétitions à Versailles, auxquelles le roi a présidé, Eslher fut jouée à Saint-Cyr il y a huit jours. J'étais à la deuxième représentation: il avait été audessus de mon crédit d'être admise à la première. Deux mille aspirants se présentaient et la salle ne pouvait con-
tenir que deux cents personnes. Les princes et les princesses du sang, le roi et la reine d'Angleterre, les grands officiers de la couronne et quelques privilégiés suffirent pour remplir toutes les places à l'apparition de l'ouvrage. Jamais affaire d'État n'occupa plus sérieusement les ministres et le roi lui-même que cette tragédie ; des courtisans disgraciés sont rentrés en grâce pour l'avoir louée ; des hommes jouissant d'une grande faveur sont tombés en disgrâce pour en avoir critiqué quelques vers ; le maréchal d'Estrées, seulement pour s'être tu sur le mérite de cet ou vrage,a dû justifier son silence comme un crime. Louis XIV dressait de sa main les listes d'admission dans la salle ; il s'y rendait le premier, afin de veiller à ce que tout se passât dans l'ordre: je l'ai vu à la porte, la feuille en main, appelant lui-même les invités, en barrant l'entrée avec sa canne quand un certain nombre de personnes était introduit. Sa Majesté n'a quitté ce poste qu'au moment où tout le monde a été placé.
Tandis que les élus prenaient leurs places dans la salle, les actrices s'habillaient derrière le théâtre en appelant, par un Veni creator récité à haute voix, le Seigneur au secours de leur tentative hardie. Racine, admis en faveur de sa piété solide dans le salon où l'on achevaitde costumer les élèves, se glissait, le manuscrit au poing, entre une coiffeuse qui frisait et une dame de Saint-Cyr qui exhortait, pour s'assurer si tous les rôles étaient bien sus, si l'on était bien fixé sur les gestes, les intonations, les répliques, les entrées. L'attente des spectateurs fut longue, au moment de lever le rideau mille choses avaient été oubliées ; et quand le spectacle commença, chaque actrice parut encore'préoccupée quelques instants de la crainte d'être arrêtée par une importante omission. Il n'en fut rien ; Esther offrit un ensemble très satisfaisant. Mlle de Veillane ' joue Esther avec une candeur, une naïveté, un ton d'innocence dont le type, heureusement pour le rôle, se trouve dans le naturel de cette jeune et jolie personne. Mlle d'Ablancourt se mon-