CHAPITRE XXX
M. de Pontchartrain contrôleur général.— Los charges à finance. — Racine gentilhomme delà chambre. — Chasses etpromenades du roi. — La misère publique et les riches étrennes. — Mort du célèbre peintre Le Brun. — Mignard le remplace comme premier peintre du roi. — Parallèle de ces deux artistes. — Le portrait ; l'hermine et la couronne. — Incendie au château. — Les dames réfugiées et les mousquetaires. — Mort du duc de Lorraine. — Mort de la Dauphine. — Un dernier mot sur cette princesse. — Bessola ; le double fond du coffre. — Le Dauphin et Mm« de Route. — Mm« de Montespan et les diamants du Dauphin. — Vengeance d'une dévote.— Victoire de Fleurus. — Les exploits du duc du Maine trouvent des incrédules. — Les chevaux et les papillons. — Première victoire maritime. — Les Frauçais ont l'empire de la mer. — Perte de la bataille de la Boyne par les troupes de Jacques II. — Mort de Schomberg. — Le prince d'Orange est blessé. — Indécentes réjouissances à Paris. — Combat dans le réfectoire des cordeliers de Mantoue. — Guerre en Savoie ; succès de Catinat. — L'Histoire des perruques par l'abbé Thiers. — Mœurs et usages des Parisiens en 1690. — L'hôpital des fous de Londres bâti sur le plan du Louvre. — Les cabinets secrets de Marly sur le plan de Saint-James. — Mort de M. de Seignelai. — M, de Pontchartrain le remplace à la
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marins < — Portrait <i<; ce damier.— L'homme au masque de ii ii.isiiiic Retrait klontaipan au* (iiics
da Saint Joseph — Pénitence ci vanité. — Intérieur '!<• M"* de Maintenon. — Echappée de vue sur la cour. — Mort d
vois. — lKtnils sur cet évciii-m.nt . — KlT •! qu'il produit sur
Louis MV et m "• de Maintenon. — Coup d'oeil sur la situât iqi militaire de li Franc*. — M. de Barbc/ieux ministre a viiiKt ans.
— Comm «nccmenl «lu poUTOir suprême de M"" tic Maintenon.
— Mot ingénieux do M. de Valincourt. — Franchise de Câlinât.
M. de Pontcharlrain remplace décidément l'honnête I. (.pelletier au contrôle général; ce nouveau financier a eu dès son entrée en fonction la singulière idée de se faire rendre compte du montant des monnaies d'or et d'argent en circulation, comme s'il avait envie de frapper un impôt sur les espèces monnayées. Gourville. qui s'était chargé de procurer ce renseignement au ministre, lui a tenu parole : on sait donc qu'il circule en France au moment où j'écris cinq cents millions en pièces frappées à toutes effigies. Poussant plus loin ses recherches, Gourville a constaté que l'or et l'argent employés en ornements d'église, ustensiles et grosse bijouterie, s'élèvent à une valeur d'environ deux cents millions.
Je ne sais pas au juste à quoi servira cette donnée; mais on parle de créer encore de nouvelles charges à finance, triste ressource des gouvernements nécessiteux, mode d'emprunt plus malheureux que tout autre. En effet, si l'État emprunte purement et simplement, il ne contracte qu'une obligation, celle de servir un intérêt, tandis que par la création des charges il s'impose la même obligation, et se donne souvent de mauvais serviteurs, parce que l'homme qui peut acheter un emploi se croit toujours assez de mérite pour le remplir. Colbert que les circonstances impérieuses firent tant de fois recourir à cette déplorable manière de battre monnaie, avait donc bien raison de dire : « Quand le roi crée un office, le bon Dieu « crée en même temps un nigaud pour l'acheter ; mais il « faut que ces deux créations marchent de front... » Aussi le résultat invariable de ce système est-il d'augmen-
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ter la dette de l'État, et d'avoir force nigauds en titre. Ce n'est pas parmi ces derniers qu'il faut classer l'illustre Racine, que Sa Majesté vient de nommer gentilhomme ordinaire de sa chambre : l'auteur de Phèdre et à'Andromaque n'a versé ni deniers dans les coffres royaux ni sottises dans le cours des affaires publiques. Mais, quoique Racine n'ait pas donné d'argent pour sa charge, convenons qu'il la paye cher... L'homme de génie qui devient courtisan par devoir, par service, fait un sacrifice énorme; et le prince des poètes n'est plus qu'un bien petit personnage dans l'antichambre de Versailles.
Hier, dimanche, la plus belle journée d'hiver qu'on eût vue depuis longtemps, a déterminé le roi dès son lever à courir le cerf dans la forêt de Saint-Germain ; sur-lechamp M. Le Grand a commandé les équipages de chasse, et tous les courtisans admis à l'honneur de la casaque ont été mettre cet habit, qui est bleu, galonné d'or et d'argent avec doublure rouge. Puisque l'occasion se présente de parler des chasses du roi, je vais y consacrer quelques lignes et dire un mot des promenades de Sa Majesté. Louis XIV chasse au courre au moins une fois par semaine à Marly,à Saint-Germain ou à Fontainebleau. Le cerf est la bête que le roi poursuit de préférence. Tous les courtisans peuvent être du courre; mais, comme on sait qu'un trop grand nombre de chasseurs importune Sa Majesté, elle n'est ordinairement environnée que des gentilshommes ayant la casaque. D'ailleurs le roi ne veut pas qu'on le suive dans les forêts par devoir, mais par goût. Louis XIV a repris l'habitude de chasser à cheval, interrompue quelque temps après la chute dans laquelle ce prince s'était démis le bras. Cependant une calèche attelée de quatre chevaux est toujours tenue à proximité, et Sa Majesté s'en sert de temps en temps quand le courre se prolonge. Quatre pages, qu'on nomme les quatre ordinaires ou les quatre surtouts à cause des surtouts bleus dont ils sont revêtus, suivent à cheval le roi, portant sur des coussins les chiens dont il aime le plus à se servir.
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l'no ou deux fois la semaine Sa M.i (.011101110
d'aller tirer dans le parc do Versailles, particulièrement K's dimanches el jours de fête ; cette récréation ne dure guère que trois ou quatre heures, et le roi revient toujours dîner au château, à moins qu'il n'ait prévenu en partant qu'il dfne à Trianon.
Les jours où le roi ne chasse pas il fait toujours quelque promenade plus ou moins longue, il faut qu'il respire le grand air; s'il en était privé, sa santé serait promptemcul altérée. Les maux de tête, auxquels Sa Majesté est fort sujette par suite de l'abus des parfums, l'assaillent ilès qu'elle se tient renfermée. Aussi trouve-t-on presque toujours une croisée ouverte dans la chambre où ce prince se tient; Mm0 de Maintenon reste dans son propre appartement exposée à des courants d'air continuels, dont le roi ne BODge pas même à prévenir l'incommoditépourla marquise, et l'hiver les dames admises à l'honneur du carrosse de Se Majesté pendant les voyages doivent se résigner à grelotter entre deux glaces baissées pour renouveler l'air qu'il respire. Louis XIV sort quelque temps qu'il fasse : le vent, la neige, la gelée, une pluie d'averse, rien ne l'arrête; il hume un air vif, il est content. Les promenades du roi ont pour but de visiter les ouvriers toujours occupés à ses bâtiments et dans ses jardins, ou de se rendre avec des dames à une collation qu'il a fait servir dans le parc de Versailles, dans celui de Marly, et, pendant les voyages de Fontainebleau, dans la belle forêt qui touche au château. En général, le roi n'est suivi, lorsqu'il se promène, que par les principaux officiers de la cour et les personnes qui approchent le plus de sa personne; lui seul alors demeure couvert. Mais durant les voyages, soit à Marly, soit à Fontainebleau, comme toutes les personnes qui en font partie ont été désignées par Sa Majesté, toutes ont la liberté de l'accompagner dans les jardins. Marly a de plus un privilège que n'ont pas les autres résidences, c'est qu'à l'heure des promenades, et au moment où le roi sort du château, il dit tout haut : Messieurs, le chapeau ! espèce de commandement auquel tout le monde doit se
couvrir. Cet ordre est même tellement impératif, que Sa Majesté trouverait mauvais que le plus simple employé de la maison différât d'une seconde à mettre son chapeau.
Le roi envoya le jour de l'an à Monseigneur une bourse de cinq mille louis d'or pour étrennes ; c'est beaucoup pour un moment critique où l'on a donné Tordre aux habitants de Paris de porter leur argenterie à la Monnaie. Sa Majesté a fait remettre la même somme à Mm0 la duchesse, mais très secrètement, afin de ne pas exciter la jalousie de MM la princesse de Gonti, qui n'a pas reçu de semblable présent, parce que la roi trouve, dit-on, qu'elle porte un peu loin la liberté du veuvage.
La France a perdu Le Brun, l'un des peintres les plus distingués qui aient existé, cet artiste que la nature avait favorisé, comme Michel Ange, d'une aptitude embrassant tous les arts, enfin l'auteur de la grande galerie de Versailles, pour l'exécution de laquelle il fit jaillir de sa tête les inspirations du peintre, de l'architecte et du sculpteur. Cet homme justement célèbre était premier peintre du roi, directeur de la manufacture des Gobelins et chancelier de l'académie de peinture. Mignard obtient après Le Brun la place de premier peintre de Sa Majesté, ce qui ne veut pas dire que le nouveau fonctionnaire remplace l'ancien. Le Brun dans ses compositions étincelait de génie. Mignard n'a que de l'esprit ; le premier se montrait tout à la fois dramatique, vigoureux, correct, vrai, le second ne brille que par une grâce trop recherchée et par la vivacité souvent outrée de ses couleurs. L'emploi de Le Brun est donc occupé, il n'est pas rempli. Mais Mignard possède une qualité qui manquait quelquefois à son prédécesseur, celle de courtisan :1e caractère de ce peintre est flatteur comme son pinceau. Mignard termina dernièrement un portrait de Mm* de Maintenon, que le roi avait fait peindre en sainte Françoise, et cela dans le plus grand secret, afin qu'on ne pût révéler à cette dame la douce surprise que ce prince lui ménageait en lui montrant ce portrait placé à côté du sien, Mignard fut discret, personne ne sut ce qui se pas-
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pi nonne.,, que Mm* de Mamtcnon ; mais clic promit d'étrfl bien surprise quand le tableau lui serait montré. Au moment où le peintre n'avait plus qu'à s'occuper du costume, il voulut connaître à cet égard le goftt du roi, et Von va voir que M!u# de Maintenon avait laissé percer ipiclque chose du sien.
— Sire, dit Mignard, à cette main que je n'ai pu rendre aussi belle qu'elle est placerai-je l'anneau conjugal?
— Peu importe, répondit Sa Majesté.
— Je crois, sire, reprit l'artiste, que l'hermine siérait bien à cette ligure, et si Votre Majesté le permet...
— Sans doute; donnez-lui le manteau d'hermine, la sainte l'avait bien mérité.
— Alors la couronne vient d'elle-même...
— Halte là, monsieur Mignard, les saints n'ont pas besoin de couronne. Le roi tourna le dos à son premier peintre, et de ce jour il fut persuadé que cet artiste était initié à d'autres secrets que ceux de l'art.
Un accident qui a failli avoir des suites fort graves a mis sur pied la nuit dernière toute la population du château de Versailles, depuis les cuisines souterraines jusqu'aux lucarnes. On a entendu pendant un quart d'heure le son des tambours, des trompettes, des cloches, se mêlant au bruit des armes prises en tumulte dans les cours, dans les appartements, armes qui s'échappant de la main des gardes endormis tombaient en résonnant sur les parquets. Après beaucoup de courses, de cris, de demandes inutiles, on a su que le feu avait pris dans l'appartement de
Mm0 d'IIarcourt On s'était bientôt rendu maître des
Jlammes; mais les craintes ne se sontpas calmées aussi vite: le cri Au feu! répété par mille voix a continué de se faire entendre dans tous les coins du château. L'alarme a été générale. Par je ne sais quelle prédilection, née peut-être de la frayeur, une foule de dame à demi nues s'étaient réfugiées dans la salle des gardes, où sans doute elles espéraient trouver des secours plus sûrs qu'ailleurs, parmi des hommes plus robustes que les autres. On a vu aju
milieu de cette multitude effrayée Mme de Caylus, qui s'était élancée éperdue des appartements de Mmo de Maintenon, sa tante, sans s'apercevoir qu'elle découvrait aux mousquetaires de Sa Majesté infiniment plus de charmes qu'elle n'en avait montré à Saint-Cyr quand elle y jouait la Piété. Mm0 de Coulanges, qui ne joua jamais la piété nulle part, était aussi du nombre des beautés fugitives ; sa toilette n'était pas des moins négligées, et les gardes de se dire tout bas : « Gela devait être fort bien il y a quelque dix ans... > Nous verrons si M. de Coulanges fera une chanson là-dessus l. Revenons à l'incendie : les meubles et les habits de Mma d'Harcourt ont été entièrement consumés, elle-même a eu la main un peu brûlée. Le roi et Monseigneur étaient déjà couchés; ils se sont réveillés en sursaut, mais on les a promptement rassurés. Cependant comme la chambre du roi avait été soudainement détendue, Sa Majesté n'a pu s'y recoucher ; elle a été passer le reste de la nuit chez le Dauphin.
La mort enleva, le 17 avril, un des redoutables adversaires de nos généraux, un adversaire auquel la France ne pouvait peut-être opposer que le seul Luxembourg : Charles V, duc de Lorraine, a fini sa carrière aventureuse, mais ornée de quelque gloire, à Vais, près Lintz, en Autriche. Il écrivit de son lit de mort cette lettre à l'empereur ; « Sacrée Majesté, suivant vos ordres je suis parti d'Ins- « pruck pour me rendre à Vienne; mais je suis arrêté « par un plus grand maître. Je vais lui rendre compte « d'une vie que je vous avais consacrée tout entière. Sou- « venez-vous que je quitte une épouse qui vous touche, « des enfants à qui je ne laisse que mon épée, et des sujets « qui sont dans l'oppression. » Charles était à peine âgé de quarante-huit ans.
Plût à Dieu que la mort eût épargné longtemps une tête
1. M. de Coulanges, maître des requêtes, était alors célèbre par ses chansons, qui sont remplies de gaieté, de délicatesse et de naïveté. On les a publiées en deux volumes in-12.
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plus jeune, plus illustre encore, qu'elle vient de frapper parmi nouai M0" la Dauphine n'eal plus; elle s'est ùieintc le 20 avril, consumée par une maladie de poitrine que trois couches rapprochées paraissent avoir rendue plus grave. Son Altesse Royale désira voir, le mois dernier, un célèbre médecin flamand nommé Caret; il prit la poste et arriva dans la chambre de la princesse, mais tellement parfumé qu'elle ne put supporter sa présence. On fit baigner le docteur, on lui donna des habits; et le lendemain, ayant vu la Dauphine, il déclara qu'il n'y avait nul espoir de guérison, mais que la vie pouvait être prolongée avec de grands ménagements et un régime rigoureux. Son Altesse Hoyale, lasse des médecins, s'abandonna aux empiriques ; elle fit venir, entre autres, le frère Ange, capucin, dont les secrets merveilleux étaient proclamés partout. L'unique résultat des prétendues panacées du moine fut de conduire en dix jours au bord de la tombe une malade dont les médecins eussent prolongé l'existence plusieurs mois encore au milieu de ces riantes illusions qui adoucissent les derniers moments des poitrinaires en leur montrant la santé et le bonheur dans un avenir qu'ils ne verront point. On a voulu revenir aux hommes de l'art, il n'était plus temps : Victoire de Bavière n'avait plus à compter que des heures qui ne pouvaient composer un jour. Se sentant mourir, Son Altesse Royale se fit apporter le duc de Berri, et l'ayant embrassé, elle dit d'une voix éteinte * « C'est de bon cœur, quoique tu me coûtes bien cher. » La princesse expira le soir même. Louis XIV était dans la chambre de Son Altesse Royale au moment de ce soupir convulsif qui marque l'élan de la vie vers l'éternité '. « Retirez-vous, sire ! lui dit Bossuet. — Non, non, répon- « dit le roi, il est bon que je voie comment meurent mes « pareils... » Et quelques minutes après, Sa Majesté tirant Monseigneur du chevet de la princesse expirée, ajouta d'une voix grave : « Voilà, mon fils, ce que deviennent « les grandeurs ! »
La Dauphine fut à peine pleurée de son mari, de la cour, de sa maison; les dévots ne la regrettèrent point, les
pauvres la regrettèrent peu : cependant Victoire de Bavière respectait le roi, honorait Mme de Maintenon, aimait Monseigneur, se montrait bienveillante avec les courtisans, était pieuse et répandait d'abondantes aumônes; mais on lui reprochait de n'avoir eu ni le cœur ni l'esprit français. Bien plus, pour justifier l'indifférence avec laquelle on voyait mourir une princesse qui a donné trois princes à la France, on la supposa liée aux complots de quelques cours d'Allemagne, pour nuire au pays où elle était appelée à régner... supposition contraire à toute vraisemblance, à toute probabilité, et que l'évidence la plus démonstrative pourrait à grand'peine faire admettre par les hommes sensés. On ne s'est pas contenté d'accréditer ces intrigues imaginaires, on veut que laDauphine les ait confessées à son heure suprême dans les bras de Mme de Maintenon, parce qu'au terme d'une vie mélancolique, retirée, presque sauvage, cette malheureuse princesse crut devoir témoigner à la marquise la reconnaissance qu'elle lui devait réellement pour les soins assidus qu'elle en avait reçus à son arrivée en France.
Les bons esprits ne croient point à ces prétendus crimes : le blâme reste au souverain, qui, le lendemain de la mort de sa bru, ordonne une grande chasse; on taxe d'odieuse insensibilité cette femme qui ayant appartenu au service de la Dauphine n'assiste pas même à ses obsèques, et reconnaît des marques d'attachement données au lit de mort en se dispensant de revêtir le deuil que toute la cour porte par simple devoir.
Bessola, cette femme de chambre qui inspira à Victoire de Bavière un sentiment si étrangement tendre, Bessola, dont le nom tache d'une impureté la mémoire de la Dauphine, est partie pour retourner en Bavière. Cette fille jetait les hauts cris en quittant Paris, prétendant qu'elle s'éloignait de la cour de France sans un sou. Mais les commis des douanes, gens peu confiants dans les déclarations qu'on leur fait, ont découvert dans le double fond d'un coffre de la plaignante pour cinquante mille écus de diamants. Le roi avait assuré à Bessola une pension honnête, que,
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nonobstant celte découverte, Sa MljeM i lui a laissée.
Parmi Ici uomluvu-cs intrigues que Monseigneur entretient depuis son mariage, celle qu'il eut avec M'n* de Route lui a laissé des souvenirs fort tendres, qui se sont ranimés après la mort de la princesse de Bavière, et le Dauphin est revenu dans le plus grand secret à cette maîtresse. Rien de commode comme l'argent pour ressouder les vieilles inclinations rompues; le prince voulait donner une somme d'argent à Mm" de Route; mais, je l'ai déjà dit ailleurs, Monseigneur a moins de crédit à Paris que le plus petit bonnetier de la rue aux Ours; l'hé ritier du plus grand roi de la terre dut envoyer quelques, diamants chez le joaillier pour se procurer la somme dont il avait besoin. Mme de Montespan est informée de cette circonstance, elle cherche le confident chargé de vendre les pierreries, les achète beaucoup plus cher que Monseigneur ne voulait les vendre, et se rend le lendemain chez le Dauphin. « Monseigneur, dit-elle, en présentant au « prince les bijoux qu'elle avait achetés, voici vos diamants, <c permettez-moi en vous priant de les garder de vous ren- « dre un léger service... Je suis riche, monseigneur, et « riche des bienfaits du roi, ce n'est que faire retourner « les choses au lieu où elles doivent être. » Le Dauphin refusa d'abord, il persista même assez longtemps dans son refus; mais Mm0 de Montespan fut si pressante, elle mit tant de grâce à insister, que Son Altesse Royale finit pa croire qu'il était de son devoir d'accepter.
Tandis que la favorite disgraciée obligeait avec délicatesse l'héritier de la couronne, Mm0 de Maintenonse félicitait dévotement d'avoir enfin trouvé l'occasion de se venger un peu du prince qui la méprisait. Elle peignit au roi, sous les couleurs les plus vives, le scandale que produisaient les soins assidus de Monseigneur auprès de Mme de Route dans le temps où la cendre de la Dauphine était à peine refroidie. M""» de Maintenon oubliait en ce moment ses rendez-vous à Saint-Cloud le lendemain de la mort de Marie-Thérèse, Sa Majesté n'y songea pas davan-
332 CHRONIQUES DE l'0E1L-DE-B0EUF
tage et Mm0 de Route fut exilée comme ayant favorisé les égarements de Monseigneur. Le prince eut à peine le temps d'apprendre la disgrâce de sa maîtresse; un ordre du roi lui ordonna de se rendre en toute diligence à l'armée d'Allemagne pour en prendre le commandement. Son Altesse Royale se donna toutefois le loisir de faire les plus tendres adieux à Mm° de Route, et avant de la quitter, il la mit, grâce aux bienfaits de Yaltière Vasthi, en état de supporter avec quelques adoucissements les persécutions de la candide Esther.
Le maréchal de Luxembourg, l'élève du grand Condé, a remporté le 1er juillet une mémorable victoire dans la plaine de Fleurus. Ce général a prouvé, en battant le prince de Waldeck par une manœuvre hasardée de cavalerie, que le succès à la guerre peut dépendre de l'audace, et l'on pourrait même ajouter qu'elle l'assure plus souvent que la prudence et les plans longuement médités. M. le duc du Maine était à Fleurus : on dit que la veille de cette brillante affaire le jeune prince tailla en pièces deux mille cavaliers. « Un corps de cavalerie taillé en pièces par M. le « duc du Maine, disait hier un plaisant del'QEil-de-bœuf, « j'en voudrais bien voir les morceaux. »
Les exploits militaires ne touchent pas ordinairement les milices de Rome; mais il y a des exceptions à tout. M. de Luxembourg a été fort surpris, après la bataille de Fleurus, de recevoir une lettre épiscopale de Bossuet, qui le félicitait d'avoir exterminé quelques milliers d'hommes ; le maréchal a été plus surpris encore lorsqu'il a vu la signature du père de la Chaise au bas d'une dépêche écrite dans le même but. En y réfléchissant un peu, le vainqueur a reconnu que la double démarche était dans l'ordre : les soldats tués ne sont que des protestants.
Les la Feuillade sont plaisants de leur nature et dépourvus d'argent par habitude ; voici une nouvelle manière de payer ses dettes que le comte, fils du maréchal, propose pour exemple aux enfants de bonne maison. Ce seigneur devait cent louis à un marchand de chevaux nommé Ga-
CH
\cau ; il n'y avait guère < { 1 1 l di v ans que cette dette durait , lui pus trop. Mais les créanciers ont de mauvais moments; ('iav.au vint la semaine passée prendre M. de la Peuillade au lil, et le somma avec toute la fermeté que peut comporter la crainte d'une volée de coups de bâton d'acquitter enfin les deux mille quatre cents livres qu'il lui devait.
— Es-tu naturaliste, mon cher Gaveau? dit le débiteur d'après la formule toute nouvelle de répondre par une interrogation.
— Mais, monsieur le comte, pas beaucoup, répondit le créancier.
— N'importe, il faudrait que tu fusses sans entrailles pour ne pas tressaillir d'aise à la vue de ce que je vais te faire voir. Lapierre, continua le comte en parlant à son laquais, montre à monsieur mes deux beaux papillons; et Lapierre obéit...
— En effet, reprit Gaveau, qui voulut se donner, de peur du ridicule, un petit air d'amateur, j'avoue que mes yeux ne rencontrèrent jamais d'aussi magniiiques papillons.
— Combien t'imagines-tu que cela vaille?
— Ma foi, monsieur le comte, je ne saurais vous dire *, tout le monde aujourd'hui a la manie des papillons, et je ne serais pas surpris que ceux-là fussent chers.
— Encore, quel est ton mot? voyons, tu es un homme de sens, et je veux m'en rapporter à toi.
— Je parie que ces papillons-là valent au moins mille écus, dit au hasard le marchand de chevaux pour revenir promptement à son affaire.
— Tu as, parbleu ! bien raison de dire au moins; mais, comme je n'ai point d'argent, je veux que tu profites de l'occasion, et je te donne mes papillons pour les cent louis que je te dois.
— Ahl monsieur le comte, vous n'y songez pas!
— Je sais bien, c'est une affaire de dupe que je fais ; mais tu es un honnête homme... Je suis enchanté de t'obliger.
33 i CHRONIQUES DE L'OEIL-DE-BOEUK
Gaveau eut beau réclamer, supplier, pleurer, il n'y eut pas moyen de faire changer la Feuillade d'avis.
Aujourd'hui commence une nouvelle ère de gloire pour Louis XIV. Si Colbert, du sein des intelligences immortelles, est encore accessible aux joies de la terre; si son essence éthérée lui permet de s'intéresser aux destinées de la France qu'il servit avec tant de zèle, il recueille le noble fruit de sa longue sollicitude : il voit notre marine qu'il a tirée du néant, triompher des premiers navigateurs du monde, les Anglais et les Hollandais. MM. de Tourville, de Château-Renaud et d'Estrées, avec soixantedouze vaisseaux de ligne, battirent le 10 juillet, à la hauteur de Dieppe, les flottes réunies de la Hollande et de l'Angleterre, qui ne présentaient pas une force moins imposante. Les fiers dominateurs de l'Océan, après un combat de dix heures, ont vu leurs lignes rompues, leurs vaisseaux dispersés; dix-sept d'entre eux, démâtés, criblés de boulets, se sont jetés sur les côtes de la Grande-Bretagne ou de la Hollande, tandis que le reste, poussé par les vainqueurs entre les rives resserrées de la Tamise, ne trouvait le salut qu'en fuyant le théâtre des anciens triomphes de l'Angleterre. Notons ici avec orgueil que depuis plus de six mois les Français régnent sur les mers, et que cette gloire nouvelle, qui manquait à la renommée du roi, est l'ouvrage de M. de Seignelai.
Mais le roi Jacques II n'a pu profiter de ce triomphe; tandis que le canon de Tourville conquérait un empire nouveau à son maître, Stuart voyait évanouir les dernières heures de sa fortune devant celle de Guillaume III; il laissait fixer sous les drapeaux de ce conquérant une victoire mollement défendue à la Boyne par les Irlandais, et que la valeur française ne put seule disputer aux ennemis.
Le roi lui-même, par une absence de courage dont on ne l'aurait pas cru capable, quittait les premières lignes combattantes, et allait prier pour un succès qui ne pouvait plus consister qu'à fuir avec quelque sécurité. Ce dernier effort de Jacques II ou plutôt des troupes françaises
CHRONIQUES DE i ORIL-DE-BOI I I T*.)
(|iii iMmli.itlirciit pour lui et ^.» n s lui, n'obtint que le U
résultai de tuer an brave afBoier, le maréchal de Schom»
berg, dans les rangs du prince d'Orange, (>e prince luimême eut L'épaule affleurée pai un boulet; on le crut mort à Taris, cl l'histoire fera expier aux Parisiens les réjouissances indécentes auxquelles ils se livrèrent sur la fausse nouvelle île celte mort. Les épigrammes, les chansons, les bons mots courent la ville, et l'on répétait partout co pauvre refrain :
Le diable ne veut pas qu'on mange Aux enfers Schomherg sans orange.
Mais parmi les gens sensés qui ne font pas consister tout le mérite d'un roi dans l'amour des jésuites et la fréquence des confessions, Guillaume avait ses défenseurs et même ses partisans. Je dois citer comme preuve une dispute survenue au couvent des cordeliers de Mantoue, ville essentiellement catholique comme on sait. Ces moines étant au réfectoire, une partie du couvent se déclara pour Guillaume et cria : Vice Orange! l'autre partie soutint Louis XIV et cria : Vive France! De la discussion on passa aux injures et de celles-ci aux hostilités. Or, sur le terrain où l'on se trouvait, les armes naturelles étaient les bouteilles, les verres, les plats; on se les envoya réciproquement à la tête, et cela de telle manière que beaucoup de ces irascibles pères reçurent de graves blessures et que cinq ou six d'entre eux demeurèrent étendus sans vie sur le champ de bataille, c'est-à-dire sous la table, où ils n'étaient jusqu'alors tombés que par suite d'un autre genre de combat.
Depuis six mois le duc de Savoie négociait tout à la fois avec Louis XIV et avec l'empereur, ce qui était bien dans le caractère de ce prince, dont toute la vie se passa en duplicités politiques et à miner sourdement les alliances qu'il contractait à découvert. Le roi refusa longtemps de croire à cette perfidie; mais il fallut céder à l'évidence des témoignages que les ministres mirent sous les yeux
de Sa Majesté. Elle déclara alors la guerre au duc de Savoie, et envoya contre lui M. Catinat, officier modeste autant que distingué, philosophe profond, homme éclairé, dont le mérite éclatant paraîtra quand la cour voudra le faire ressortir et le placer sur un théâtre convenable. Catinat attaqua, battit le duc savoyard à Staffarde, s'empara de Saluées, entra dans Suze, et M. de Saint-Ruth acheva pendant ce temps de soumettre la Savoie. Ainsi se termine la campagne de 1690, ce qui intéresse peu les Parisiens; blasés sur les événements militaires, au milieu desquels ils sont nés et ont vécu, ils n'y prennent part maintenant que pour les traduire en chansons et en quolibets.
Mais si les habitants de notre capitale s'égayent sur les choses graves, ils prennent au sérieux Y Histoire des perruques que vient de publier l'abbé Thiers. Les critiques prétendent que ce livre renferme des anachronismes intolérables et de véritables hérésies en matière de coiffure, la chose est possible; mais, pour mon compte, j'admire en silence l'érudition chevelue de l'auteur. Il nous montre d'abord l'usage des perruques commençant à poindre chez les laïques vers 1629; elles ne couvrirent d'abord qu'un côté de la tête, puis les deux côtés, puis enfin la tête entière. « Les courtisans, les rousseaux et les teigneux^ « dit l'écrivain érudit, adoptèrent les premiers ces cheveux « d'emprunt; les courtisans par délicatesse, les rousseaux « par vanité, les teigneux par nécessité. » Mais en 1659, le nombre des têtes à perruque devint si considérable qu'un édit créa deux cents barbiers perruquiers étuvistes. Les petites gens et surtout les provinciaux, qui pendant une longue suite d'années n'avaient vu de perruques qu'aux hommes qui les portaient par raison, s'imaginèrent, en 1659, que la cour de Louis XIV ne se composait que de teigneux; l'erreur fut de courte durée : les perruques ne tardèrent pas d'envahir la province, et l'on s'y accoutuma. L'Église, en général, adopta assez tard cette coiffure; mais les abbés damerets, les abbés de coulisse, les abbés de ruelle et de cour contribuèrent à accréditer les perruques : l'abbé La Rivière, qui devint évêque de
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Langrea, donna cet exemple- an m mda eoclé Enfin vinrent les catégories, ta distinctions sociales déduites do la forme des perruques : on vit les perruques infolio, les petites perruque*, les perruque* à culotte, les perruques de bichon, les perruque* à fa moutonne. On se pordrait dans la nomenclature ; je la laisse rechercher aux curieux, l'ouvrage de l'abbé Thiers à la main.
Puisque j'ai abordé les mœurs et usages de Paris, je vais jeter encore sur le papier quelques traits de la physionomie de celle grande cité à la fin de 1690. Jadis les tailleurs ne travaillaient que de la main; la forme presque invariable des habits laissait l'imagination de ces artisans en plein repos. Aujourd'hui vous les voyez se frapper le front pour trouver chaque jour une coupe nouvelle ; il faut qu'ils aient de l'esprit et presque du génie. « Quand un « habit dure chez vous plus qu'une fleur, me disait l'autre « jour un observateur étranger, il paraît décrépit. » L'écarlate et les plumes sont devenues le partage des laquais et des cochers; il en sera bientôt de même de l'or et de l'argent, auxquels les gens comme il faut commencent à renoncer à moins que la matière no soit rehaussée par le talent du brodeur. En général, si le luxe continue de s'étendre aux classes du peuple, les personnes nobles sont bien décidées à y renoncer, afin de n'avoir rien de commun avec la canaille; reste à savoir ce qui distinguera alors la noblesse de la roture. Si les galons tombent dans le domaine vulgaire, les rubans et les dentelles sont toujours du meilleur goût : hommes et femmes en sont couverts. Tout le monde porte l'épée; non pas cette épée courte et légère qui se perdait il y a dix ans sous les basques de l'habit, mais une épée lourde, tranchante comme l'estoc de nos pères; on dirait presque un cimeterre. Il y a quelques années les perruques étaient blondes, elles sont brunes maintenant. Les femmes, dans lesquelles un autre sexe voudrait bien montrer des modèles d'inconstance, de goûts frivoles et de légèreté, donnent complètement tort, au moins pour le moment, à cette critique: elles portent toujours leurs cheveux, et changent peu la forme de leurs robes. Nous nous
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couvrons constamment avec les habits de notre sexe, tandis que les hommes, en se chamarrant de plus en plus de rubans, de dentelles, de bijoux, finiront par arriver au costume des dames ; à la réserve du haut-de-chausse qu'ils seront toujours fiers deconserver pour l'honneur du corps. On ne portait encore Tan passé que de petites montres; ce sont de grosses, et de très grosses, qu'il faut avoir à présent. Les femmes attachent ces bijoux par-dessus leurs habits et près de la hanche gauche. Cette mode épargnera plus d'un aveu délicat à la beauté : sa bouche pourra se dispenser de dire V heure du berger ; d'un doigt furtif elle se contentera de la montrer au cadran de sa montre. Les hommes pénétrés de belles manières se peignent publiquement dans les rues; les peignes qu'ils portent sur eux leur servent encore à gratler aux portes dans les visites qu'ils font. Une femme qu'on trouverait dépourvue d'un petit miroir serait, par ce seul motif, déclarée de très mauvais goût.
Les petits chiens font fureur à la cour et à la ville; une dame qui se respecte un peu ne saurait en avoir moins de trois ou quatre sur sa toilette, dans son carrosse, à table près de son assiette où ces animaux chéris mangent librement, et même au lit. Je fis avant-hier une visite à Mme de Ghaulnes, qui me reçut étant encore couchée..- Je causais gravement avec elle, lorsque je vis tout à coup sortir des draps un petit museau de loup tenant à une tête dont les oreilles étaient coupées tout ras, tête en tout fort laide. Bientôt une seconde tête se produisit sur l'oreiller, puis une troisième, puis une quatrième... « Irons-nous à « la douzaine ? dis-je alors à la duchesse. — Non, répon- « dit-elle, M. le duc a voulu que je m'en tinsse à la moitié. « — C'est quelque chose, répliquai-je, pour quelqu'un qui « n'en revend pas. » Mme de Chaulnes se mit à rire, et nous reprîmes notre entretien.
Le café, le thé et le chocolat paraissent dans tous les déjeuners des bonnes maisons ; mais le café l'emporte sur ses deux concurrents. Ecoutez ceux qui veulent justifier leur passion pour ce breuvage, ils vous diront que c'est