‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 29 sur 44 · I III · texte numérisé non relu

I III

n'être jtmaia «mi défaut sur les graves bagatelles qui forment la trame des jours d'un courtisan ! Oh ! oui, QOW aurions besoin d'un Digeste do la cour. Il faudra que j'en parle à mon neveu l'abbé: ce serait un travail digne de lui.

M. de Louvois est mort, telle est la nouvelle qu'on répète de Paris à Versailles et qui cause la plus grande surprise à tous ceux qui l'entendent pour la première fois. Chacun se rappelle avoir vu ce ministre hier matin plein de vie et de santé. On sait que dans la journée d'avanthier il y eut encore une scène orageuse entre le roi et le secrétaire d'État de la guerre. Sa Majesté, se rappelant toujours avec amertume l'incendie du Palatinat et surtout le poste de cavalerie déplacé devant Mons, parla pendant toute la conférence avec humeur à M. de Louvois. Enfin Louis XIV s'étant emporté, sans que peut-être il y eût lieu de se livrer à ce mouvement de colère, le ministre jeta sur la table une liasse de papiers en disant : « L'on ne saurait * vous servir », et sortit.

Louvois rentra chez lui agité d'un violent désespoirt L'objet de toutes ses jouissances c'était son crédit, c'étai. le moyen que lui donnait sa place de primer sur les autres courtisans, de leur faire sentir ou l'aiguillon ou le frein du pouvoir. S'il voyait le ministère lui échapper, il ne concevrait plus de bonheur pour lui. On l'entendit plusieurs fois répéter dans la soirée : « C'en est fait, je suis perdu. » Il le répétait encore, lorsque vers onze heures du soir il reçut une lettre de Mmo de Maintenon qui lui annonçait que l'orage étant passé il pouvait le lendemain se présenter au conseil. Il y alla hier. Louis XIV ne lui montra aucune colère : il lui parla avec calme ; une sorte de sourire erra même sur les lèvres de Sa Majesté en l'entretenant. Mais Louvois ne se méprit pas à ces signes : il était accoutumé depuis vingt-cinq ans à pénétrer les plus secrètes pensées de son maître. Le ministre vit que son empire, son influence, la confiance du roi, en un mot tous les éléments de sa vie étaient anéantis sans retour. Il n'est point vrai que Louvois se soit jeté aux genoux de Louis XIV pour le sup-

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plier ou de lui rendre sa faveur, ou de reprendre le ministère, et que le monarque ait refusé en même temps et de pardonner et d'accepter la démission de ce ministre en lui faisant sentir qu'il craindrait sa trahison s'il l'éloignait des affaires. On ne peut reconnaître le caractère de Louvois dans cette prière, et ce refus timoré n'appartient point au caractère du roi. Le marquis s'éloigna en silence, emportant la certitude de sa disgrâce et sans doute le trait mortel qu'elle venait d'enfoncer dans son cœur. Rentré chez lui, il avala avec une sorte d'avidité un grand verre d'eau de Balaruc, dont il avait toujours une aiguière remplie sur la cheminée de son cabinet... Soudain il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur son fauteuil : on entra quelques minutes après... Louvois n'était plus... On le trouva assis les jambes écartées, la tête appuyée sur le dossier d'un fauteuil, les mains pendantes à côté de lui. Cet homme célèbre avait rendu le dernier soupir sans la plus légère convulsion, sans que le passage de la vie à la mort eût

imprimé la moindre trace sur son visage On n'avait pas

entendu le plus léger bruit dans la pièce voisine, où vingt personnes se tenaient.

Maintenant doit-on attribuer cette mort subite au chagrin ou à l'eau de Balaruc ? Peut-être l'un et l'autre y ont-ils contribué ; mais tout porte à croire que le funeste effet de cette eau ne consista que dans son extrême fraîcheur,opposée sans ménagement au feu intérieur qui brûlait le ministre. Du reste l'aiguière empoisonnée, les confidences faites à M. de Barbezieux, les papiers réunis et brûlés au milieu de la chambre par Louvois moribond et mille autres détails brodés sur l'événement que je viens de retracer doivent être classés parmi les fables dont la médisance, l'oisiveté et l'amour du merveilleux environnent toujours le lit de mort des hommes qui se sont acquis une grande célébrité. Le corps de Louvois fut ouvert. Le bruit se répandit que les médecins avaient reconnu des traces d'empoisonnement : on arrêta, sur l'autorité de ce rapport, un frotteur qui était entré dans le cabinet quelques instants avant le ministre, mais il fut bientôt relâché.

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Quand on annonça I Louia XIV la mort de Louroia, il m mil à parcourir aa chambre acte précipitation, pronon* gant à demi-voix dea paroloa entrecoupées. M. de Beauvilliers entendit cependant ces mots : « Le malheureux ! € il aura craint le sort de Fouquet...» Puis, tirant de son sein un papier, il le déchira en mille pièces... Quelques débris rapprochés ensuite par la curiosité d'un courtisan ont fait reconnaître une lettre de cachet où l'on a pu lire le nom de Louvois.

Le roi, triste, pensif, le visage pâle, la respiration haute, allait descendre dans les jardins, lorsqu'il rencontra au sommet de l'escalier un officier de Jacques II, revenu en France depuis peu de jours, et qui envoyait complimenter Sa Majesté sur la mort de son ministre de la guerre. € Dites au roi mon frère, répondit Louis XIV, que la perte « peut se réparer et que ses affaires ni les miennes n'en « iront pas moins bien. » Après cette réponse, prononcée avec un accent qui annonçait moins de conviction que le roi ne paraissait vouloir en montrer, Sa Majesté pria Lauzun,qui se trouvait sur son passage, de l'accompagner dans le parc. Louis XIV, évidemment préoccupé, longea la terrasse de l'Orangerie, il leva les yeux vers la surintendance, où Louvois venait de mourir. La croisée du mort était Ouverte : les yeux de Sa Majesté s'arrêtèrent dessus avec une singulière expression... Puis, se penchant à l'oreille de Lauzun, le roi dit avec un sourire forcé : « Voyez ce < que c'est que l'imagination, j'ai cru voir la figure de « M. de Louvois.» Dans la soirée le roi parut plus calme: il sentait que pour sa renommée il devait paraître attacher moins de regret à la mémoire d'un homme dont la gloire ne pouvait en quelque sorte se former qu'aux dépens de la sienne. Cette idée le dominait déjà exclusivement quand Monsieur vint déplorer devant lui la mort du ministre. « Ah 1 sire, quelle perte vous avez faite ! s'écriait Son « Altesse Royale. — Moi, point du tout, répondit le roi, « si Louvois ne fût mort si promptement vous l'auriez vu « à la Bastille avant deux jours. »

Pour Mm8 de Maintenon, elle se montra d'une froideur

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insultante qui ressemblait trop à un triomphe comprimé. « Prierez-vous pour l'âme du défunt? lui demandait une « dame de la cour. — J'ai bien assez de péchés à racheter « pour moi-même », répondit-elle. Et dans ce moment

elle s'imposait un rachat de plus.

On est difficilement juste en cherchant à peindre les hommes qui ont joué un grand rôle sur la scène du monde

lorsqu'on parle auprès de leur tombe à peine refermée sur eux ; mais on risque peu de se tromper en servant d'écho à la voix publique, qu'on dit être la voix de Dieu. Je suis revenue assez souvent sur la physionomie dure de M. de Louvois, sur l'âpreté, la méchanceté même de son caractère, son inimitié toujours envenimée et la prodigalité avec laquelle il forma la gloire de son maître des débris de nos prospérités. Je dois maintenant à sa mémoire d'examiner en lui le ministre de la guerre, et c'est sous ce point de vue qu'on voit le grand homme. Avant lui, point de discipline, point d'ordre dans les armées, point de tactique devant l'ennemi, point d'exercice uniforme dans les corps, point de système d'avancement pour récompenser la valeur, point d'asile pour le courage vieilli dans les camps : Louvois créa tout ; et, non moins général qu'administrateur, il s'associa constamment aux plans de campagne pour les agrandir, les régulariser, en hâter l'exécution. On citera toujours comme un monument de sagesse l'instruction donnée au maréchal d'Humières pour le siège de Gand.En un mot, tout dans notre législation militaire et dans la réputation de nos armes atteste le génie de Louvois. Craignons qu'à l'avenir la décroissance rapide de nos succès en Europe ne prouve trop que ce génie est éteint.

Pendant que Louvois expirait à Paris, la bataille de Kilconnel, perdue en Irlande, achevait de rendre désespérée la cause de Jacques II qui déjà avait abandonné le théâtre de la guerre. Une capitulation conclue à Limerick porta cependant que tous les Français combattant en Irlande pourraient se rembarquer. M. de Château-Renaud

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■ 1 1 1 . • 1 1 . i m l'iiincc avec quinze mille Irlandais, et SttUUTt no conserva plus quo le vain titre de roi.

Quelques succès remportés en Flandre par le maréchal de Luxembourg, Nice, Carmagnole et Montmélian conquises en Savoie par M. Cttintl , Barcelone et Alicante bombtrdèei en Espagne par le maréchal d'Estrées et plusieurs places fortes prises sur le Rhin : tels sont les évé nemenls qui terminent avec quelques lueurs de gloire la OMttpagoe de ItV.II. Le roi travaille beaucoup avec M. de Barhezieux, fils de Louvois, que Sa Majesté appelle à vini^t ans à remplacer son illustre père. C'est une éducation à faire, et l'on sait que Louis XIV se plaît à former ses ministres... Mais sera-ce assez pour celui-là que l'expérience d'un roi? Les étrangers ont dit en apprenant la nomination de Barbezieux : « On ne saurait trop admirer « ce prince extraordinaire, qui choisit de jeunes ministres « et de vieilles maîtresses. »

A peine quelques mois se sont-ils écoulés depuis la mort de Louvois, et le changement le plus complet s'est opéré dans l'htat. Mme de Maintenon, au commencement de la présente année, ne voulait influencer aucune affaire, ne recommandait personne, disait à peine son avis quand on le lui demandait, et ne recevait chez elle qu'un petit nombre de courtisans. C'est bien différent aujourd'hui : elle voit se tourner vers elle tous les visages et toutes les ambitions ; son crédit est devenu le centre de toutes les faveurs. < Je ne suis bien servi par mes valets, lui écrivait « dernièrement M. de Valincourt, que depuis qu'ils m'ont « vu sortir de chez vous. » Le mot est ingénieux; mais voici qui caractérise mieux notre avenir. M. Catinat, l'homme le plus franc, et conséquemment le moins protégé qu'on puisse rencontrer dans une cour, est venu passer à Paris quinze jours de sjn quartier d'hiver. « Je sais, me disait- « il hier chez M"1'3 de Chaulnes après quelques réflexions « sur les affaires du temps, je sais que vous tenez note de « tout.cela. » J'en convins. « Eh bien ! reprit-il, écrivez, * après la mort de Louvois : Fin du règne de Louis le Grand. « et un peu plus bas : Règne de Françoise d'Aubigné. »

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