‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 30 sur 44 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Puissance de Mm« de Maintenon. — Mort du maréchal de la Feuilladc. — C'était un débris de la cour galante. — Madame la duchesse ; son portrait. — Amours de cette princesse. — Mon.' sieur le duc ; son physique grotesque ; son humeur. — Mieux que l'énigme du Mercure galant. — L'Opéra de village, comédie de Dancourt. — Bataille réelle sur le théâtre de la rue Guénégaud. — Le duc de Chartres ; sa situation en cour. — Son mariage projeté avec M'1" de Blois seconde. — Entretien à huis clos entre le roi et Madame. — L'abbé Dubois négociateur.— Têteà-tête avec Mm0 de Maintenon. — Manœuvres de Dubois auprès du duc de Chartres.— Mariage de ce prince avec M11' de Blois. — Mariage du duc du Maine avec M1U de Charollais, fille de M. le prince. — Perte de la bataille maritime de La Ilogue. — Moyens d'existence de Jacques II. — Siège de Namur par le roi. — Les belles réfugiées. — L'hospitalité militaire. — Prise de Namur. — Vauban etCohorn. — Les jésuites de Namur. — Racine jésuite. — Bataille de Steinkcrque. — Cravates à la Steinkerque. — Événements militaires. — Réalisation de la fable du lion malade.— Mort do Casimir roi de Pologne. — Son caractère.

La prédiction de M. Catinat s'accomplit; toute la cour subit l'influence de Mm8 de Maintenon ; elle intervient ouvertement dans les affaires intérieures et extérieures de l'État ; elle a pris place au conseil malgré les ministres, malgré les princes, et sans daigner répondre à Monseigneur, qui lui demandait à quel titre. Ce prince, après avoir exprimé son mécontentement en termes énergiques, s'est retiré à Ghoisy. Louis XIV, si jaloux de son autorité souveraine, se contente de l'ombre du pouvoir, que son habile compagne lui fait accepter avec art pour la réalité qu'elle seule exerce aux yeux de toute la France... «En un mot, Le règne de Françoise d'Auhigné est commencé.

Les ministres, d'abord aussi irrités que l'héritier de la

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délibérante en jupes, ont senti aéanmoini qu'ilt lutteraient sans succès contre elle: courtisans avant tout, ils se sont résignés, aimant mieux conserver leur faveur que leur redit. Ces hommes d'Ktat font plus aujourd'hui : ils soumettent à Mm0 do Maintenon les affaires publiques avant do présenter leurs rapports au roi, de sorte qu'il n'est proposé aucune mesure à Sa Majesté qui ne soit le résultat des vues particulières de la marquise. En présence du monarque, la dame ne s'en montre pas moins modeste, pas moins timide à donner les avis qu'il lui demande dans le conseil ou dans ses entretiens avec un seul ministre. Du reste, jamais Louis XIV ne témoigna autant de respect à aucune femme, même à la reine d'Angleterre, qu'il en montre à M"10 de Maintenon : cette étrange vénération est telle, que, lorsqu'elle se promène en chaise à porteurs dans les jardins de Versailles ou de Marly, on voit Sa Majesté marcher à pied auprès d'elle, et jamais le roi ne manque de se découvrir quand il se baisse pour parler à la marquise. Tant d'égards, tant de puissance rendent-ils cette femme heureuse? Non : « J'étais née avec de l'ambition, « écrivait-elle dernièrement à quelqu'un ; tout servit ce « penchant ; quand mes désirs ambitieux furent remplis, « je me crus heureuse ; mais cette ivresse ne dura que « trois semaines. — Que ne puis-je, dit-elle ailleurs, vous « faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine « qu'ils ont à remplir leurs journées I Ne voyez-vous pas « que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait « peine à imaginer... Le roi me garde à vue, il ne sort « point de ma chambre... Je ne le sens que trop, il « n'est point de dédommagement pour la liberté. » Non seulement Mme de Maintenon est accablée du poids de sa grandeur, mais elle prend en pitié les soins du trône, dont les gouvernants font tant de bruit, et qui ressemblent souvent, il est vrai, au travail de la montagne accouchant d'un rat.

« On m'a demandé le secret, disait-elle il y a quelques « jours en sortant du conseil ; mais on y a examiné des

« objets si peu importants, et ceux qui les ont discutés « m'ont paru si ridicules, que le secret est bien plus utile « aux ministres qu'aux affaires. »

Les grands événements de l'année dernière ne m'ont pas laissé le loisir de consigner sur mes tablettes la mort du maréchal de la Feuillade, qui fut longtemps l'un des hommes les plus agréables à Louis XIV, mais qui, depuis la réforme de ce prince, lui était devenu importun, insupportable même, malgré ses innombrables adulations, et malgré l'érection delà statue de la place Vendôme. Il s'est opéré dans le caractère de Sa Majesté une métamorphose que la Feuillade ne put imiter : son talent de cour n'alla pas jusque-là. Gai, léger, prodigue, inconstant à l'excès, ce seigneur ne possédait que ces qualités superficielles qui distinguent le courtisan ; il ne savait ressentir que ces affections à fleur d'âme qu'on ne vit jamais pousser jusqu'à la passion. Personne n'était donc moins préparé que le maréchal à devenir sérieusement dévot, et il avait trop de franchise pour donner dans l'hypocrisie. Après la conversion réelle ou simulée de tout ce qui fréquentait la cour, la Feuillade resta ce qu'il avait toujours été, c'est-à-dire fécond en dérèglements, en plaisanteries, en mots piquants, dont le temps était passé : ce courtisan d'une autre époque devint odieux aux ministres ; ses amis, qui redoutaient ses manières trop libres, le fuyaient ; et lorsqu'on vint apprendre sa mort au roi, on crut entrevoir sur son front quelques rayons de joie.

Voilà le prix que les souverains réservent au dévouement, si les hommes dévoués s'avisent d'avoir des penchants qui ne soient pas les leurs, et cessent un moment d'être esclaves. On assure que Louis XIV dit alors à ceux qui l'entouraient : « Une seule année m'a débarrassé de « trois hommes que je ne pouvais plus souffrir : Seigne- « lai, la Feuillade et Louvois. » Il n'est pas impossible de motiver ce propos : Seignelai réclamait une vaste part dans la gloire maritime de Sa Majesté, la Feuillade fut témoin de ses faiblesses, et Louvois blessa profondément son orgueil.

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Toute l'attention tUi.ootiiiManii esten ce moment tournée \ •••!•> l.i jeune duehesso (le I!«'iii Ton, qui, parven sa dix-huitième année, réalise tout M «JuV'lle avait | mis d< vivacité, d'esprit et de malice. C'est un charmant petit lutin dont on aime les défauts presque autant que les qualités : elle est boiteuse comme son frère le duc du Maine ; mais ou dirait que le léger balancement que ce de ciMit'onn ition donne à sa taille lui prête un charme de plus. Les yeux de madame la duchesse lancent des étincelles qui pénètrent jusqu'au fond des cœurs; sa figure, être d'une entière régularité, olfre un charme résultant de la délicatesse, mais surtout de l'expression de malignité spirituelle qu'y envoie une âme encline à la satire, à la moquerie. La princesse est telle que les peintres nous peignent cet Amour malicieux lançant de toutes parts ses traits et se riant du mal qu'ils produisent. En effet, elle n'aime personne, lorsque mille soupirs murmurent sans cesse à son oreille ; libre de toute affection, de tout soin, de toute inquiétude, cette insouciante beauté est spectatrice impassible de tout ce qui se passe autour d'elle et pour elle. Les événements les plus graves s'offrent à son esprit sous un aspect plaisant, jamais personne ne fut plus habile à faire jaillir un ridicule des choses qui paraissent le moins susceptibles de le renfermer. Enfant gâté du roi, madame la duchesse a son franc parler sur les personnages les plus distingués, sur les princes, sur Sa Majesté elle-même. Toujours sûre d'amuser Louis XIV, elle aiguise le sarcasme sans le moindre ménagement et verse le fiel à pleines mains. La ville et la cour sont tributaires de sa méchanceté privilégiée.

Dans les discours de cette jeune critique, un surnom ou une épithète accompagne chaque nom : elle appelle le roi le fils de Louis XIII ; la marquise la reine Maintenon ; ses sœurs les poupées du sang; son mari le petit duc. Plus M'"ede Bourbon parait devoir aimer ceux qu'elle critique, moins elle les ménage; en sorte qu'il n'est personne dont elle dise plus de mal que d'elle-même.

Seule à la cour, madame la duchesse est dispensée d'être

dévote. « Sire, a-t-elle dit à son père, laissez-moi ce que «je suis, puisque mon humeur peut vous récréer: ce n'est « pas trop d'une femme légère qui vous amuse pour tant « de bigots qui vous ennuient de la dévotion que vous les « avez forcés d'ajouter à leur bagage de fausseté et de per- « fidie. >

Chez une femme étourdie, vive, emportée, dont rien ne gêne les penchants, il est rare que la liberté n'aille pas jusqu'à la licence : madame la duchesse, à force de rire de tout, en vint à rire des déclarations que quelques courtisans osèrent lui faire, d'autant plus ouvertement, que les libertés autorisent les libertés. La princesse, qui danse avec abandon, qui boit vite et longtemps, laissa plus d'une fois lire dans ses regards un délire dont plusieurs jeunes seigneurs songèrent à faire leur profit. On a parlé successivement de M. le duc de Chartres, de M. de Mailly et de M. de Mersan. Ce dernier est peut-être celui pour qui les caprices volages de madame la duchesse aient eu, pendant le plus grand nombre d'heures, l'apparence d'une passion. Deux femmes encore galantes par principes, après l'avoir été jusqu'à satiété par tempérament, Mmes de Blansac et de Valentinois, favorisèrent le goût de la princesse pour Mersan : il y eut des rendez-vous nocturnes donnés à Paris. Elle trouva son amant adorable le premier jour; le second il ne lui sembla plus qu'aimable; le troisième elle dit qu'il se répétait avec trop d'uniformité... Ce fut le dernier tête-à-tête, et Mm* de Bourbon évita l'application du vers de la Fontaine. Mais le scandale vole aussi rapidement que l'inconstance: l'aventure de la duchesse a fait du bruit, tout le monde l'a sue, excepté le duc, qui devait, en sa qualité de mari, être le dernier à l'apprendre. Le roi, après en avoir délibéré en son conseil Maintenon, a défendu la cour à Mm9S de Valentinois et de Blansac, Mersan a été exilé, et la marquise s'est chargée d'admonester son élève. Le sermon n'a pas produit l'effet qu'on en attendait : « Vous êtes dévote et pédante, a répondu la prin- « cesse; voilà qui est fort bien; je serai peut-être de même « à votre âge; maintenant je fais ce que vous faisiez au

CHRONIQUES DB L*OWL-DE-B0l I '

c mien. » Louis XIV lui-même a voulu gronder sa fille en fronçant ce sourcil qui f;iit trembler les courtisans; mai9 cette démonstration sévère n'a pas mieux réussi que l'ho-

rmélio de M,u* do Maintenon : Sa Majesté a laissé depuis trop longtemps détendre les rênes de son autorité sur M»>» do Bourbon pour qu'il soit possible de la rendre docile au frein d'une tardive sévérité.

Aujourd'hui, c'est, dit-on, le prince de Conti qui, faisant trêve à cette sorte de coquetterie qu'il avait offerte pour unique hommage à la beauté, s'enchaîne sérieusement au char léger de madame la duchesse. Tous les amis de son Altesse lui conseillaient de fermer les yeux sur les charmes de cette dangereuse sirène; c'est pour cela sans doute que le prince l'a regardée; il l'aime, assure-t-on, éperdument, et si la princesse peut aimer quelqu'un, ce seigneur si aimable, si recherché doit enfin fixer son cœur. Un de ces observateurs qui passent leur vie à épier la conduite d'autrui me disait hier que Mm* de Bourbon et M. de Conti avaient le Dauphin pour confident de leurs amours. Je n'en serais pas surprise : le rôle ne me paraît pas de nature à honorer l'héritier du trône, mais il me semble du moins très propre à seconder ses projets de vengeance contre Mm0 de Maintenon en favorisant les dérèglements de son élève.

Il serait difficile de conciliertout ce que je viens dédire du caractère, des penchants et de la conduite de madame la duchesse avec un goût bien vif pour son mari. Il est vrai que si elle eût voulu être fidèle à M. le duc, il lui eût fallu plus que du respect pour les devoirs du mariage, et l'aimer eût été un véritable héroïsme conjugal. Le plus petit detousJes hommes paraîtrait un géant auprès de cette Altesse naine ; avec le corps le plus court, le plus gras, le plus informe, ce prince possède une tête d'une monstrueuse grosseur, et son visage ferait honneur à un Cent- Suisse, en admettant que le volume des traits puisse en faire excuser la laideur. Sur cette masse de chair d'un jaune livide qu'on est convenu d'appeler la figure de M. le duc, saillent deux gros yeux toujours occupés à ex-

primer la fierté ou l'audace, si ce n'est la colère ou la fureur. En un mot, rien de moins attrayant que M. le duc au physique, et son moral répond par malheur à cet ensemble disgracieux. Il faut avouer cependant que Son Altesse a de l'esprit, de l'instruction, une espèce de politesse; mais tout cela se présente de si mauvaise grâce, qu'à peine peut-on y reconnaître de belles qualités. Le petitfils du grand Gondé tient de ce héros la valeur et l'intelligence guerrières : sur un champ de bataille, il eut plus d'une fois les inspirations de son aïeul, et racheta le défaut d'aptitude de M. le prince. M. le duc est doué de la finesse, de la subtilité intrigantes de l'un et de l'autre ; elles se montrent cependant en lui moins injustes, moins avares, moins petites. Le fond du caractère de ce prince est la férocité : on pourrait prendre sa vie pour une longue colère ; la haine est l'aliment habituel de son âme, et jamais on ne lui connut un ami. Amoureux avec rage, jaloux jusqu'à la fureur, il ressent les diverses impressions comme des accès de fièvre chaude; mais de qui pourrait se faire aimer un monstre dont les traits ne sont presque pas humains? de qui peut se faire redouter un rival haut de trois pieds? Il ne trouve donc chez les femmes que de l'éloignement pour lui, et si l'or qu'il répand à leurs pieds leur fait surmonter le dégoûtqu'il leurinspire,ilne trouve en lui-même que de l'impuissance pour jouir des faveurs, qu'elles lui vendent.

On conçoit d'après ce portrait combien la mutine duchesse doit haïr un tel mari: « Non, jamais, disait-elle « dernièrement, je ne pourrai laver par assez d'infidélités « la souillure des caresses d'un tel magot. » Dans ses débauches, il est le sujet le plus ordinaire des bons mots qu'elle se plaît à débiter le verre à la main. La semaine passée, après un souper que cette princesse avait donné à déjeunes femmes, dans son appartement de Marly, repas durant lequel les vins délicieux avaient troublé légèrement sa raison, elle déclara qu'elle voulait faire un quatrain impromptu en l'honneur de M. le duc, et se fit apporter tout ce qu'il fallait pour écrire. Munie d'une plume;

Louise Françoise, Pceil 6trncelantj le s-mh agité, jette loin d'elle le inriul de rul>;ms qui dérobait -.1 | irge, et pissant m's jôKa doigta dans l>'s bnucles de sa chevelure, elle écrit ces vers on éclatant de rire:

O doux soupirs qui partez de mes f..., Vole/, vol./ au MM *!*■ mon mari, lxpiiiiu'/. lui l'excès de nies tendresses, El iliUs-moi ce qu'il aura senti.

L'énigme du Mercure galant est loin d'avoir cette énergie L'académicien Benserade, qui mourut à la fin de l'année dernière, était le maître de poésie de Mm9 la duchesse; il faut convenir qu'elle a bien profité de ses leçons.

On donne sur le théâtre de la rue Guénégaud une comédie intitulée V Opéra de village, dont l'auteur est un excellent comédien nommé Dancourt. Cette petite pièce, l'une des premières que cet écrivain ait composées, n'est qu'une critique ingénieuse dirigée contre les directeurs actuels de l'Opéra pour se venger de la défense faite aux comédiens d'avoir des chanteurs et des danseurs à leurs gages. On ne parlerait pas plus longtemps de cet ouvrage que d'une épigramme sans une aventure plaisante arrivée à Tune de ses représentations. M. le marquis de Sablé, après un splendide dîner où le vin avait été versé amplement, était venu s'asseoir parmi les spectateurs du théâtre pour assister à la pièce nouvelle comme y assistent ces spectateurs, c'està dire en voyant le dos des acteurs. Or il y a un passage de l'ouvrage où l'on chante:

Les vignes et les prés Seront sablés.

Aces mots le marquis de Sablé, qu'échauffent les fumées du vin, se croyant nommé, se persuade qu'on se moque de son ivresse ; il se lève furieux et intervient de la manière •la plus inattendue dans l'action par un soufflet asséné violemment sur la joue de Dancourt, qui se trouve sur la scène.

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Je ne sais pas précisément ce que le public pensa de ce fait épisodique;mais les comédiens présents en furent indignés. Gomment le venger? Ils étaient vêtus en villageois et désarmés, tandis qu'au côté du marquis pendait une longue épée qu'ils jugèrent devoir tenir fort peu à son fourreau. L'insulte grave faite à l'auteur acteur allait rester impunie, lorsque plusieurs de ses camarades s'élancèrent en armes de derrière le théâtre sur M. de Sablé. Soudain le tumulte devient extrême ; les spectateurs qui occupent la scène se lèvent, quelques-uns pour défendre le gentilhomme agresseur, le plus grand nombre pour s'enfuir. Les fauteuils sont renversés; une agglomération confuse de gens effrayés et de champions irrités se forme en vue du parterre, qui ne sait encore à quel genre appartient cette annexe improvisée de l'opéra qu'il était venu voir, et dans lequel il ne s'attendait à trouver ni évolutions ni combats. Cependant Sablé, qui trouve le nombre de ses partisans très petit, et que ses assaillants serrent de près, songe à faire une retraite précipitée. Malheureusement les issues ordinaires sont obstruées; le marquis va se voir cerné, percé peut-être de vingt épées qui ne luiparaissent nullement comiques, quoique portées par des comédiens. Dans un danger pressant on ne choisit pas les voies de salut: il aperçoit un trou dans un pan de décoration, il se précipite sur cette toile peinte, et agrandissant l'ouverture par le choc de son corps, il disparaît en traversant une montagne.

Le duc de Chartres, pour lequel Louis XIV a toujours eu une sorte d'éloignement, en a profité pour vivre dans une indépendance à peu près entière des suggestions de la cour. Ce jeune prince se montre peu courtisan, encore moins dévot, et Mm8 de Maintenon n'a pas le moindre empire sur lui. Élevé avec ces allures franches par Madame, qui ne croit pas que le noble sang des princes palatins puisse être soumis à aucun pouvoir de la terre, M. de Chartres trouvait naguère encore les soupers de petites maisons et les aventures nocturnes que lui procurait l'abbé Dubois beaucoup plus attrayants que l'uniforme honneur d'assis-

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1er m lever ou au coucher de Sa Majesté, ou que Le plaisir monotone île courre un cerf, que le roi leul a le privilège de tuer, même quand il a été tué par d'autres

hasseurs.

Mais Louis XIV a senti que l'accueil sec et froid qu'il faillit àson neveu ne servait qu'à l'all'rancliir des entraves il l'étiquette et de la soumission dans laquelle Sa Majesté aime à tenir les princes de son sang comme ses autres sujets. Le roi ne pouvait raisonnablement se plaindre que le duc de Chartres vînt rarement à Versailles, où il était si mal revu, et le résultat de plusieurs conférences à ce sujet dans le conseil Maintenon fut que Sa Majesté chercherait désormais à conquérir par de bons procédés l'affection de ce prince qu'on avait rendu trop libre par des rigueurs. C'était déjà d'après ce changement de vues que le roi avait appelé M. île Chartres au siège de Mons, au risque de lui voir déployer des talents militaires et de la valeur. Les traits de bravoure et d'intelligence par lesquels le jeune Philippe s'est fait remarquer dans cette courte campagne, la popularité que lui ont acquise ses bontés pour le soldat, ont causé quelque déplaisir à un souverain qui, à travers de grandes qualités, a la triste faiblesse d'être jaloux de la gloire d'aulrui ; mais il n'a pointrenoncéau système d'amendement projeté, et pour s'assurer tout d'un coup du prince, Sa Majesté résolut le mois dernier de lui faire épouser sa fille, M11" de Blois, seconde du nom. Cette alliance faisait briller de grands avantages aux yeux de Louis XIV; d'abord elle abaissait un peu l'orgueil de cette maison d'Orléans placée si près du trône, et que devait humilier son alliance avec une branche bâtarde. Ensuite, l'union d'une fille naturelle du roi et d'un prince du sang avançait de beaucoup la légitimation des bâtards de Sa Majesté, et préparait l'opinion publique à l'établissement non moins illustre du duc du Maine, idole de Louis XIV et deMmede Maintenon. Mais pour réaliser le mariage de MUe de Blois avec le jeune duc, il y avait à prévoir de grandes difficultés de la part de la fière Palatine, en supposant que le prince lui-même s'y prêtât. Quant à Monsieur, on ne daignait pas même comp-

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ter sa volonté parmi les obstacles à vaincre; Son Altesse Royale ne savait pas répliquer un seul mot à un ordre de son frère.

Il y eut en effet une violente opposition aux desseins du roi du côté de Madame, dont la franchise allait quelquefois jusqu'à l'impolitesse. Sa Majesté, qui avait craint avec raison le débordement des paroles piquantes et peut-être dures de sa belle-sœur, s'était renfermée avec elle dans son cabinet pour lui faire en biaisant l'ouverture de ses projets. Cet entretien à huis clos fut orageux; le secret que Sa Majesté avait désiré ne put être obtenu: les courtisans réunis dans les salons voisins entendirent à travers les portes de véhémentes réponses de la princesse, et elles firent deviner les demandes faites d'une voix plus basse par le roi.

— Si Votre Majesté, disait l'orgueilleuse Allemande, avait une fille de son mariage avec feu Marie-Thérèse, et qu'elle eût désiré l'unir au duc de Chartres, j'aurais vu.. .j'aurais réfléchi...

— Ah! votre consentement n'eût pas encore été certain?

— Sire, le fils des princes palatins ne doit pas rester à côté d'un trône... et certes il est en Europe plus d'une princesse qui serait trop honorée de lui en offrir un.

— Je conçois, madame, que votre fils soit beaucoup plus illustre parce qu'il descend par samère des possesseurs d'une taupinière nommée le Palatinat, qu'en sa qualité de petitfils de Henri IV et de neveu de Louis XIV ; mais comme cette illustration sans terre n'est que le jouet de votre morgue, j'espérais que vous écouteriez la raison, lorsque je songe à rapprocher encore de moi le jeune duc.

— Une taupinière, sire, une taupinière 1 la principauté de mes nombreux aïeux 1... cet Etat dont tous les souverains d'Allemagne recherchent l'alliance... et qui se serait déclaré tant de fois contre vous, si mon nom ne l'eût arrêté 1

— Et que m'eût fait une fourmi de plus s'agitant à mes

pieds?... Vingt de mes mousquetaires me feront toujours

un allié del'électeur palatin.. .Revenons à l'objet qui nous

occupe.

CHRONIQUES DI L'OBI! -m:-i;..i.i i

— Sire, le duo de Chartres n'épousera point une bâtarde.

— Princesse, \ <uis me manquez de respect.

— Il l'ut un temps cm Votre Majesté se montra près de moi moins jalouse de eotwerver les distances.

— Chut! qu'osez-vous dire, madame?

— Ce que Votre Majesté ne balança pas d'oser faire jadis.

— Parlons plus 1ms, et ^i vous gardez quelque souvenir heureux de ce temps, entendons-nous mieux, et que votre condescendance...

— L'objet que vous en attendez, sire, n'est plus le même qu'autrefois.

— Toute chose a son temps.

— Celui d'unir le duc de Chartres avec la fille de Mme de Montespan n'est pas venu... Et Madame se leva pour se retirer.

— Nous verrons, madame, si mon frère approuvera vos refus, dit le roi en la reconduisant.

— Votre frère, reprit la noble Palatine, fera son devoir; il se laissera diriger par celle qui sait mieux entendre sa gloire que lui-même. ..Son Altesse fit une légère révérence, et sortit du cabinet de Sa Majesté.

Louis XIV sentit dès lors qu'il serait difficile de vaincre à force ouverte les résistances de la duchesse d'Orléans; il n'espérait pas, comme il l'avait laissé entrevoir, que la volonté de Monsieur se mît au-dessus de l'opposition de sa femme; ce prince protesterait de sa soumission aux ordres du roi, il pleurerait à ses pieds, mais il n'oserait rien de plus. Mme de Maintenon dit à Sa Majesté qu'il fallait aviser à d'autres moyens; elle ajouta que le meilleur de tous serait peut-être de gagner d'abord le duc de Chartres, qui, une fois décidé, aurait plus de facilité que personne à déterminer sa mère, et dont le consentement suffirait d'ailleurs, avec celui de Monsieur, pour contracter le mariage, nonobstant les refus de la fière princesse. Le roi jugea l'idée bonne; mais on fut d'abord arrêté par la difficulté de trouver une personne qui eût assez d'empire sur le jeune prince pour le rendre favorable à l'union projetée. Mma de Maintenon, ayant pris secrètement les informations les plus

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précises sur les habitudes intérieures de M. de Chartres, apprit que l'abbé Dubois, agent aussi assidu qu'empressé des débauches de Son Altesse, avait sa plus intime confiance, et que personne ne pouvait être plus propre que lui à la négociation qu'il s'agissait de tenter. Dubois avait de l'esprit, le talent de l'intrigue à un degré supérieur, de l'ambition, une soif ardente des richesses: il convenait donc sous tous les rapports. Mais Mm0 de Maintenon se décidait difficilement de se servir d'une espèce d'ecclésiastique sans religion, d'un précepteur dont tous les préceptes se bornaient à commenter YArétin avec son élève, et qui ne déployait de l'activité auprès de lui que pour traquer des beautés complaisantes à l'usage de cet illustre rejeton, ou bien à dresser pour sa gouverne la géographie des mauvais lieux de la capitale.

Du reste, Mm° de Maintenon n'ignorait pas que le précepteur de M. de Chartres passait partout pour l'homme le plus astucieux, le plus menteur :« Quand il sortira une « vérité de la bouche de ce petit abbé, avait ditMmed'Hau- « tefort, je la ferai encadrer. »

Rien cependant de plus impérieux que la nécessité; notre dévote marquise se décida, malgré ses scrupules, à faire venir Dubois dans son appartement, où par un reste de précaution elle le fit introduire à la nuit tombante et avant que le palais fût éclairé. Mm9 de Maintenon, assise dans son vaste fauteuil , qui ne ressemblait pas mal à un confessionnal, laissa le précepteur du duc de Chartres debout devant elle, et commença par lui adresser des reproches sur ses complaisances coupables pour les dérèglements de son élève, sur la corruption où lui-même l'entraînait...

— Je croyais, madame la marquise, dit l'abbé dans un instant où la prédicante reprenait haleine, je croyais que vous m'aviez fait venir pour une communication dont le père de la Chaise m'a brièvement expliqué l'objet.

— Sans doute, monsieur ; mais l'occasion me permettant de vous adresser quelques utiles remontrances, je

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(lois en profiter el roui «-usager à mieux diriger le prince en rentrant voue-radote dana le bon chemin.

— Après ce premier point de 'son sermon, madame la marquise daignera-t-elle m'indiquer ce qu'elle attend de ini'ii dévouement ?

— M'y voici: niais songez à ce que je viens de vous conseiller. .. Ah ! dites-moi, l'abbé, vous ne vous sentez point entraîné vers les grandes hérésies de Jansénius? Répondez, et soyez franc.

— Je vous assure, madame, que je ne suis ni jansénist ni...

— Ni moliniste peut-être?

— C'est vous, madame qui l'avez dit.

— Voilà qui me donne une bienmauvaise idée de votre religion.

— Quand on est en crainte de se tromper dans le choix des extrêmes, peut-être y a-t-il delà sagesse à s'abstenir...

— Les lumières de la foi sont si brillantes, qu'on ne peut s'y tromper.

— C'est précisément de peur de m'y méprendre que je ne veux point les voir à travers les obscurités de la controverse... Je suis ma conscience.

— C'est un guide qui vous conduira bien lentement au salut. Venons-en à l'objet qui vous amène.

— C'est-à-dire à celui pour lequel vous m'avez mandé.

— Vous êtes homme d'esprit, monsieur l'abbé ; je n'ai pas besoin de m'appesanlir ici sur les avantages que M. le duc de Chartres peut tirer d'une prompte et entière soumission aux intentions du roi. Vous avez compris avec la même facilité combien l'opposition de Madame est déraisonnable, combien Monsieur s'exposerait s'il avait la faiblesse de condescendre aux rêveries de sa femme jusqu'à se montrer lui-même contraire aux vues de Sa Majesté. Mais la princesse est obstinée jusqu'à l'insolence, et son mari la craint jusqu'à la pusillanimité: nous ne pouvons espérer aucun succès ni de l'un ni de l'autre côté. C'est le jeune prince qu'il faut déterminer ; ce soin est confié

à votre adresse. Vous connaissez le roi, et je crois superflu d'ajouter que votre fortune dépend de vous.

— Bon, la conclusion du pieux discours par lequel madame la marquise a daigné tout à l'heure ouvrir notre entretien est l'injonction de porter M. le duc de Chartres à une désobéissance ouverte aux volontés de ses illustres parents.

— Les fins légitimes épurent les moyens qu'on emploie pour y parvenir.

— J'entends bien, madame la marquise, et rien n'est légitime comme ce que le roi veut... Mais nous allons rencontrer de grands obstacles chez le prince lui-même, à cause du choix de l'épouse qu'on lui destine.

— N'aurait-il pas de goût pour Mlle de Blois?

— Ce ne serait rien que cela... Et s'il n'avait pas de léloignement...

— Cependant la princesse a de l'amabilité.

— Les amants sont si capricieux sur cette qualité I

— De la modestie, de la piété.

— Ce n'est pas à quoi Son Altesse s'attachera le plus.

— Enfin, puisqu'il faut toutdire,la fille du roi est belle...

— Pas à la manière dont M. de Chartres entend la beauté... Ah 1 madame, que je souhaiterais à Mlle de Blois la moitié des attraits d'une certaine lingère de la rue Saint -Honoré 1

— Après tout, l'abbé, ce n'est pas pour rien qu'on a recours à vous... Allez, réussissez et faites choix d'une abbaye parmi celles qui sont à donner.

— Ce choix n'est pas ce qu'il y a de plus pressé. Je songe à une condition plus importante que madame la marquise me permettra de solliciter.

— Une condition, l'abbé ! dit Mme de Maintenon avec fierté, et quelle est-elle ?

— Je prie madame la marquise d'excuser mon audace ; mais je demande, pour agir, l'ordre direct du roi.

— Quoi ! répondit la dévote avec le ton d'une souveraine, quand j'ai pris la peine de vous parler au nom de Sa Majesté...

r.l IRONIQUES DE l.'ol.ll.-hl.-i: 3»i7

— Vous concevez, madame, combien il serait facile à Monsieur de remplacer la jouissance de l'abbaye que vous voulez bien me promettre par celle d'un cachot, et vous sentez à merveille qu'il y a une immense difîérence de se voir inscrit sur la feuille des bénéfices ou de l'être sur les registre! de la Bastille. La volonté du roi, exprimée sans intermédiaire, peut seule me sauver cette inquiétante alternative.

PM ■ de M.iintenon garda un moment le silence, puis lie dit : « Revenez demain ici après la messe à laquelle « vous aurez assisté dans la chapelle... Vous recevrez les « ordres directs de Sa Majesté. »

Dubois ne manqua pas au rendez-vous, le roi lui répéta tout ce que Mme de Maintenon lui avait dit la veille ; il sortit de cette entrevue assuré de la récompense s'il réussissait, et délivré, en tout cas, de la crainte des vengeances du couple d'Orléans.

L'abbé eut à combattre de grandes répugnances dans l'esprit de son élève : l'air langoureux de Mlle de Blois,sa pâleur habituelle, ce tempérament de garde-robe, comme disait le prince, qui la forçait continuellement de recourir au régime des tisanes et d'autres rafraîchissements dont l'idée n'était rien moins que séduisante, dégoûtaient de cette princesse un jeune homme habitué à choisir parmi des essaims de beautés sans cesse renouvelés par le prévoyant Dubois. Son Altesse estimait d'ailleurs la fille du roi; il avouait que c'était une considération d'un certain poids, par le temps qui court, que d'être assuré d'avoir une femme modeste et pudique, objet des longues, des infructueuses recherches de tant de maris. Le précepteur, certain de trouver en cela une opinion favorable dans la pensée du prince, y ramena souvent les raisons déterminantes qu'il s'efforçait de réunir. L'abbé ne manquait pas d'autres motifs convaincants : il représentait surtout à M. de Chartres qu'en résistant aux désirs du roi, il devait craindre de trouver un persécuteur dans le souverain qu'il s'opiniâtrerait à refuser pour beau-père. Dubois montra comme une suite naturelle de cette inimitié l'éloignement

de Son Altesse des affaires, du commandement des armées, et peut-être de la cour. Il le peignit observé dans sa conduite, gêné dans ses plaisirs, exilé pour un rien de leur théâtre ordinaire. L'habile précepteur ajouta qu'à la mort de Monsieur, le nouveau duc d'Orléans serait sans nul doute dépouillé de toutes les prérogatives de son père, et réduit à la condition, devenue stérile, de premier prince du sang. Ebranlé par l'exposé de tant de fâcheuses conséquences qui ne semblaient que trop probables, le jeune Philippe réfléchit froidement sur la proposition du roi ; rendu supérieur aux préjugés par un esprit droit, par des vues nobles et élevées, il s'habitua bientôt à ne voir qu'un faible inconvénient dans son union avec une fille naturelle de Louis XIV, inconvénient au-dessus duquel s'était déjà mis le prince de Gonti. Dubois ne tarda pas de reconnaître les dispositions de Son Altesse : « Bon, se dit-il à lui— « même, je touche au consentement, et j'aperçois le clo- « cher de mon abbaye. » Philippe n'alléguait plus que des difficultés de détail ; il se défendait comme une femme décidée à céder. Enfin, il déclara un matin de la dernière quinzaine à son précepteur qu'il était résigné à recevoir la main de Mlle de Blois. « Résigné 1 le mot n'est pas flat- « teur pour votre prétendue, répondit l'abbé, mais elle « n'est pas là pour l'entendre ; vous voilà décidé, c'est « l'essentiel. »

Dubois conseilla au duc de Chartres de terminer secrètement la négociation avec le roi lui-même; l'abbé traça au prince le plan qu'il devait suivre, et le pénétra bien des conditions qu'il devait exiger. L'affaire fut conclue dans un seul entretien entre Son Altesse et Sa Majesté. Louis XIV, enchanté de la docilité de son neveu, ne lui refusa rien de ce qu'il demandait, et lui accorda plus qu'il n'eût osé solliciter. Le soir même M. de Chartres vit Mlle de Blois chez Mm" de Maintenon, qui, douée d'une vieille expérience sur les allures de l'amour, n'épargna rien pour hâter l'intimité des jeunes gens. Le prince se montra presque aussi galant, au but près, qu'il l'était avec sa jolie lingère de la rue Saint-Honoré. Pour la princesse, elle fut

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timide, embarrassée, peu expansirej toutes mi maniérée aarent l'air de dire: Puisqu'il faut que je prenne un mari, autant celui-là qu'un autre : « Ah ! mon cher abbé, dit le prétendu en rentrant chez lui, qu'il te faudra d'activité pour nie faire oublier l'insipidité d'une telle union ! » Le roi s'était chargé d'attirer sur lui le premier éclat des fureurs <1<- M.td.inw en lui apprenant la détermination de son fils, peu sVn fallut qu'elle ne sautât aux yeux de Sa Majesté quand elle en fut informée. Soudain l'irritée Palatine quitta Le monarque ; et, donnant à sa volumineuse masse un essor qu'elle n'avait encore reçu dans aucune circonstance, elle se rendit auprès du fiancé, qui, pour premier cadeau de noce, sentit tomber sur son dos trois ou quatre horions fort rudement appliqués par une main maternelle. Survint Monsieur, qui gronda par accompagnement, et pour éviter peut-être d'avoir part à la distribution que Madame était en train d'effectuer.

Après avoir beaucoup crié, injurié, menacé, il fallut bien se calmer; la réflexion vint; Madiime vit que ce qu'elle appelait son déshonneur était un mal sans remède ; elle craignit une disgrâce pour elle, et dont sa noble race pourrait ressentir un terrible contre-coup si Louis XIV abandonnait l'électeur palatin dont il était l'appui. Madame s'apaisa donc par raison, et la colère parasite de Monsieur s'évanouit comme la mousse d'une soupe au la t quand sa femme lui eut dit : Taisons-nous ! Le duc et la duchesse d'Orléans assistèrent paisiblement à la lecture du contrat, qu'ils signèrent avec un sourire ayant toute la franchise... des sourires de cour.

Tandis qu'on souriait et qu'on signait dans le cabinet du roi, l'abbé Dubois réclamait du père de la Chaise les lettres patentes de l'abbaye accordée au négociateur matrimonial. L'honnête confesseur avait d'abord refusé tout net le bénéfice, et son refus était passablement justifié par la conduite du bénéficiaire aspirant. Ce jésuite représenta au roi que Dubois était adonné au vin, aux femmes et au jeu. « Je le sais, répondit le roi, qui voulait tenir « sa promesse ; mais il ne s'attache, ne s'enivre et ne perd

« jamais : donnez-lui son abbaye. » Qu'on dise après cela que les dévots manquent de tolérance ! Le père de la Chaise eût vainement essayé de se faire tirer encore par sa longue oreille ; il offrait trop de prise à Dubois : celuici fut satisfait.

Louis XIV donne à Mlle de Blois deux millions, qui seront payés à la paix, et dont jusque-là Sa Majesté servira l'intérêt ; le roi assure en outre à sa fille deux cent mille livres de pension, et lui a fait présent, le matin des noces, d'un écrin de deux cent mille écus; enfin, en faveur du mariage, le roi renouvelle au duc de Chartres la donation déjà faite à Monsieur du Palais-Royal, laissé à la couronne par le cardinal de Richelieu. Les académies de peinture et de sculpture, qui tenaient leurs séances dans ce palais, le quitteront et s'établiront au Louvre, comme les autres académies.

Le mariage du duc de Chartres et de M,Ie de Blois fut célébré, il y a huit jours, au milieu des plus brillantes réjouissances. D'après le désir de Louis XIV, Jacques II a donné la chemise au marié : Sa Majesté s'est enivrée un moment du plaisir de voir servir un de ses sujets par une tête couronnée.

Pendant que M. le duc de Chartres donnait à sa jeune ■épouse cette première leçon d'amour effectif qu'il reçut, dit-on, de la duchesse de Vieuville, femme de son gouverneur, Sa Majesté concluait le mariage de M. le duc du Maine avec Mlle de Charolais, fille de M. le prince. Les avantages que Sa Majesté fait à son fils bien-aimé, déjà fort riche par les legs forcés de Mademoiselle, ne sont pas bien connus : on croit qu'ils ont été cachés à dessein d'en dérober la haute importance à la connaissance du public, déjà frappé du contraste que forment les prodigalités du souverain avec la misère de ses sujets. On n'a connu des présents faits à la nouvelle mariée que celui de deux parures, l'une de diamants, l'autre de pierres de couleur, estimées ensemble deux cent mille livres. C'est encore le roi d'Angleterre qui a présenté la chemise au duc du Maine •

il!

«IIUONIQUES DE L'OEIL-DE-I»(Mi I 371

S.i Majesté Bretonne aura bientôt mérité une charge de valet de chambre ordinaire*

M. lis au moment où ce prince donnait des chemises, ouis XIV méditait sur une récompense digne de son lustre et infortuné frère en royauté : il ne veut pas renoncer à le rétablir sur le trône maintenant occupé par Guillaume Jacques II s'avança le mois dernier vers les côtes de Normandie, à la tête d'un corps d'armée commandé par le maréchal de Bellefonds. Le prince anglais se flattait d'avoir un grand nombre de partisans à bord d'une n<>lt<i anglaiae qui tenait alors la mer en vue de Cherbourg. Sur cet indice trop peu confirmé, M. de Tourville reçut l'ordre d'attaquer avec quarante-quatre vaisseaux seulement cette escadre ennemie composée de plus de quatre-vingt huit. Le combat dura néanmoins depuis le point du jour jusqu'à la nuit tombante. Jamais forces inégales ne combattirent avec un avantage aussi également partagé. Toujours abusé par l'erreur du prétendant, qui croyait à chaque instant voir des voiles se détacher de la flotte anglaise et se réunir à la nôtre, M. de Tourville fit des efforts inouïs pour soutenir uae lutte si disproportionnée. Enfin, voyant vers le soir ses batteries s'éteindre progressivement et ses lignes faiblir, il fit hisser le pavillon de retraite. Ce fut le moment de nos plus grands désastres : les vaisseaux français s'étant dispersés sans ordre sur les côtes de la Bretagne et de la Normandie, l'ennemi en brûla treize à la Hogue et à l'entrée de la rade de Cherbourg.... Nous avons perdu le 23 mai cet empire de la mer qui nous fut acquis pendant deux ans ! le reconquerrons-nous un jour? Oui, si Louis XIV ou ses successeurs retrouvent un Golbert,unSeigneIai, qui sache se convaincre des grandes ressources maritimes de la France. Avec l'immense développement de côtes que nous possédons, avec des ports comme Cherbourg, Lorient , Brest et Toulon, avec une population puissante, courageuse, adroite, amie des hasards, nous ressaisirons quand nous le voudrons le sceptre des mers et nous le conserverons à jamais.

Au retour de cette malheureuse expédition, M. de Tourville fut complimenté par le roi comme s'il eût remporté une victoire. « Je suis très content de vous et de toute € l'armée, dit Sa Majesté à ce marin ; nous avons été bat- « tus, mais vous avez acquis de la gloire, et pour vous e' « pour la nation. II nous en coûte quelques vaisseaux *• « cela sera réparé l'année qui vient, et sûrement nous « battrons les ennemis. » Dieu fasse que cette prédiction royale s'accomplisse 1

En attendant, le roi a réglé ce qu'il doit donner annuellement à Jacques 1 1 : Sa Majesté Anglaise recevra 50.000 fr. par mois, et Louis XIV lui a fait compter dernièrement 50.000 écus pour refaire ses équipages. Le monarque détrôné assurait que c'était trop, cependant il faut bien qu'il trouve que ce n'est pas assez, puisqu'il a consenti à recevoir de sa fille Marie, femme de Guillaume d'Orange^ une pension de 70.000 livres. Gomment ce malheureux prince a-t-il pu oublier sa dignité jusqu'à recevoir cette aumône de la main d'un enfant ingrat qui l'a précipité du trône 1 Marie d'Angleterre, en offrant, a montré le mépris profond qu'elle avait pour son père ; celui-ci, en acceptant, n'a que trop justifié ce mépris. Peut-être Louis XIV lui-même devait-il à sa grandeur de ne point laisser accepter ce mince secours à son illustre pensionnaire.

J'ai été conduite à raconter jusqu'au bout tout ce qui résulta de notre échec de la Hogue ; mais le roi ne revit Tourville et Jacques II qu'après la prise de Namur, que Sa Majesté était allée assiéger en personne. La tranchée fut ouverte devant cette place le 26 mai, et dès le 27, le prince de Barbançon, son gouverneur, demanda un passeport au roi pour en sortir. Sa Majesté venait de refuser, lorsqu'on lui annonça que quarante dames de Namur, sorties sans passeport de son enceinte, étaient venues s'établir dans une maison près du quartier royal. Il y a quelque vingt ans, le roi eût donné asile dans son camp même à ces belles Flamandes; ce prince est bien revenu maintenant de cette courtoisie chevaleresque. Il envoya signifier à ces dames par le prince d'Elbeuf qu'elles eussent àren-

CHRONIQUES DE L <n I r.-l > 1:1 :< u il

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voir: l<-s Namuroiaea résistèrent, ei le roi, galant enfin par réminiscence, leur lit porter à souper. Tous les jeunes seigneurs de II -uite de Sa Majesté voulaient, dans celte circonstance, échanger leur chapeau à panache contre un bonnet de marmiton; notre pieux maître eut beaucoup de prine à les empêcher de faire irruption dans la maison où les étrangères s'étaient réfugiées. Le lendemain, Louis XI V, craignant de ne pouvoir comprimer longtemps la galanterie des gentilshommes qui l'entouraient, fit prendre ces dames par ses carrosses; elles furent conduites à l'abbaye de Valognes, située à quelques lieues du camp, et personne ne put les visiter. Dans le quartier de M. de Bouffiers, qui commandait un corps sous Namur, trente autres dames vinrent aussi demander asile au maréchal ; elles reçurent, dit-on, une hospitalité plus essentiellement militaire, mais elles ne s'en plaignirent pas.

Namur se rendit après sept jours de tranchée ouverte, le château ne capitula qu'au bout de trente-deux. Le prince d'Orange et l'électeur de Bavière avaient voulu secourir les assiégés; mais le maréchal de Luxembourg, qui s'était emparé des fortes positions du pays pour couvrir le siège, rendit nuls les efforts de ces deux souverains. Lorsque Louis XIV entra dans la citadelle, il arriva un événement qui attendrit jusqu'aux larmes tous les assistants. Un officier hollandais, noirci par la poudre à canon et tout couvert de poussière, s'adressant à un général qui marchait à côté du roi, lui dit: « Monsieur, montrez-moi, je vous « prie, M. de Vauban. — C'est moi, répondit le général. » A ces mots l'étranger saute au cou du grand ingénieur, et après l'avoir pressé longtemps sur son sein il reprend avec •chaleur: « Enfin je vous vois, homme incomparable ! recon- < naissez en moi ce Cohorn qui donna son nom au fort que -c vous venez d'enlever, ce Cohorn qui essayera toute sa -« vie d'être votre rival, mais qui ne deviendra jamais votre * égal. » Le roi, profondément touché, tendit la main au célèbre ingénieur hollandais, et le fit dîner avec lui et Vauban.

Durant le siège, les jésuites de Namur avaient caché douze cent soixante bombes chargées pour les rendre aux Espagnols si l'armée française eût été obligée de se retirer. Le roi, toujours indulgent pour les enfants de Loyola, se contenta d'envoyer le père recteur à Dole. Quand Sa Majesté rapporta ce trait à son confesseur, celui-ci lui dit: « Vous êtes trop bon, sire ; les supérieurs de notre com- « pagnie seraient plus sévères en pareil ca3...» Assurément cet homme est un vrai gâte-métier. Racine, dans sa relation du siège de Namur, qu'on me montra hier, est plus jésuite que le père de la Chaise : il ne fait qu'une brève mention de M. le duc de Chartres qui s'est distingué à ce siège, et ne dit pas un mot d'éloge ni du duc d'Orléans, ni de M. le prince, ni de Vauban, ni de Luxembourg, ni de Boufflers, qui cependant doivent avoir eu quelque part à la victoire. On dirait, en lisant ce récit, que Louis XIV a pris la ville tout seul... Hélas ! il ne reste plus guère du poète philosophe dans l'historien de Sa Majesté, on ne reconnaît plus en lui que le gentilhomme de la chambre.

La joie que cause à Paris la prise de Namur est troublée par la perte du combat de la Hogue ; mais, à en juger par le chagrin des Hollandais, le premier de ces événements est plus funeste pour eux que le second ne l'est pour nous. « Nous avons coupé les cheveux au roi de « France, disait dernièrement Van Beuning, mais ils revien- « dront l'année prochaine ; le roi de France nous a coupé « un bras et il ne reviendra point l. »

Après la conquête de ce que Van Beuning appelle l'un des bras de la Hollande, Louis XIV revint à Versailles ; mais tous les princes du sang restèrent à l'armée, où des engagements assez favorables à nos armes eurent lieu successivement. Le plus important de tous fut le combat de Steinkerque. Le maréchal de Luxembourg, abusé par de fausses lettres dont un espion était porteur, se laissa surprendre, le 3 août, dans la position qu'il avait prise, et ne

i. Van Beuning se trompait: Namur fut repris et les désastres de la Hogue n'ont jamais été réparés.

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d'infanterie, déjà attaquée, se replia précipitamment sur

corps principal. La victoire, dans c ; combat imprévu, allait se fixer sous les drapeaux du prince d'Orange ; deux fois les forces du maréchal avaient été repoussées. M. de Luxembourg se mit alors à la tète de la brigade des gardes avec M. le duc de Chartres, M. le duc, M. le prince deConti et MM. de Vendôme. Encouragés par l'exemple de tant de personnages illustres, les soldats se battirent ni désespérés, et Guillaume fut forcé d'abandonner aux Français un champ de bataille inondé du sang des deux années.

Le héros de cette journée meurtrière fut, de l'avis de tous ceux qui s'y trouvaient, M. le duc de Chartres, dont l'indomptable opiniâtreté força la fortune à nous revenir. Dans la chaleur de l'action, Son Altesse Royale, gênée par sa cravate, l'avait desserrée et attachée négligemment. Ce désordre d'un jeune, illustre et beau militaire frappa quelques gentilshommes de la suite du prince : ils en parlèrent dans leurs lettres, et depuis quelques jours toutes les dames de la cour portent des cravates à la Sleinkerque, c'est-à-dire nouées avec une coquette négligence autour du cou. La mode est toujours folle : elle doit l'être, le commerce s'en trouve bien ; malheur à lui si la raison présidait au choix et à la coupe de nos ajustements!

En Allemagne, le marquis d'Harcourt a défait un parti ennemi dans le comté de Chimay; tandis que le maréchal de Lorges, après avoir battu le prince de Wurtemberg à Phortzheim, forçait le landgrave de Hesse à se défendre sous les murs d'Ebernbourg, dont quelques jours plus tard ce prince s'est vu contraint de lever le siège. Pendant cette suite de succès sur le Rhin, le maréchal de Boufflers a commencé le bombardement de Charleroi.

Mais en Savoie, ou plutôt en Dauphiné, car de ce côté le théâtre de la guerre est maintenant sur le territoire du grand royaume, de nombreux échecs continuent la série de malheureuses destinées dont le combat de la Hogue a marqué le point de départ. Le duc de Savoie, auquel

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M. Gatinat ne peut opposer qu'une armée insuffisante, renouvelle en France les désastres du Palatinat. Le général français défend pied à pied les possessions du roi son maître, mais ni son habileté ni le courage de ses troupes ne peuvent balancer l'avantage du nombre; les ennemis se sont avancés jusqu'à Gap. Une maladie survenue au duc de Savoie a pu seule arrêter les progrès de sa conquête. Apprenez, grands de la terre, à juger votre puissance: les armées se dissipent devant vous, les peuples tremblent à votre aspect, la terreur vous précède et vous suit... partout vos exploits inspirent ou la crainte, ou l'admiration, ou l'envie... un léger mouvement de fièvre survient-il, vous voilà arrêtés, abattus, votre tête, naguère si altière, ne peut se soutenir... le héros n'est plus qu'un objet de pitié... 0 la Fontaine, quelle morale dans ta fable du lion malade 1

Casimir V, roi de Pologne, vient de mourir à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, que Louis XIV lui avait donnée il y a vingt-quatre ans. Ce prince passa sa vie dans une indécision qui lui fit faire l'essai de toutes les conditions; il ne s'attacha jamais à aucune, et n'eut un goût prononcé pour rien. Né sur le trône, le fils deSigismond III, peu ébloui de la pourpre souveraine, lui préféra le froc des jésuites, secte dont il ne partagea ni ne blâma les principes; il s'y laissa aller, et reçut avec la même indifférence la dignité de cardinal. Appelé par les Polonais à gouverner leur pays, Casimir combattit sans ambition, fut battu sans honte, et vainquit ensuite sans morgue. Après avoir rendu la paix à ses États, ce singulier potentat fut ennuyé de la suprême puissance comme il l'avait été jusqu'alors de tout: il déposa le sceptre pour venir en France redemander à Louis XIV la bure du cloître, sous laquelle il mourut parce qu'il ne savait plus quel état embrasser, ayant essayé de tous. Casimir avait usé des femmes, mais il ne les avait point aimées. « Savez-vous, disait-il un jour « à ses courtisans, pourquoi je préfère les plaisirs de « l'amour à tous les autres? » Chacun s'empressa de détailler avec chaleur ce qu'ils ont de charmant, de délectable,

CHRONIQUES DE l'ûEIL- DE- BOEUF 377

d'enivrant: « Rien de tout cela, repril le roi, ne répond à « mon idée, je préfère OM plaisirs parce que ce sont les « plus courts. » Ce seul mot peut faire juger le caractère de Casimir.

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