‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 31 sur 44 · CHAPITRE XXXI I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI I

La cour ; sa moralité actuelle. — Jugement de M™ de Maintenon à cet égard. — Choiscul et Ninon. — Parti des dévols; parti des débauchés. — Corbinelli. — Fanchon Morcau et Louison Moreau.

— Scrupule d'actrice chanté à grand orchestre. — Mmd de Route î sa popularité amoureuse. — Émission de maréchaux de France.

— Mort de Hfademoiselle : encore quelques mots sur elle.— Lauzun à la cérémonie funèbre de sa femme. — Ordre royal et militaire de Saint-Louis; ses statuts. — Abus de cette récompense.

— Mort du comte de Bussy-Rabutin. — Ses Mémoires. — Succès par terre et par mer. — Victoire de Nerwinde. — Mort de Pélisson; caractère de cet écrivain. — Mort de M"" de la Fayette ; ses titres aux regrets. — Conquête du Piémont par Câlinât. — Machine infernale. — M"1 Guyon ; son portrait ; le quiétisme.

— Le père Lacombo. — Courses de M"" Guyon et du père Lacombe. — Morale de cette grande prêtresse de Yamour pur. —

— Le moyen court; les torrents. — L'archevêque de Paris dragon de M"* Guyon. — L'abbé Fénelon quiétiste. — Le spiritualisme «\ Saint-Cyr. — Adherbal, tragédie de Lagrange-Chanccl.

— Le Café, comédie de J.-B. Rousseau. — Les pipes et les princesses du sang. — Le sac à vin et le sac à guenilles, scène héroïque. — Succès en Espagne dû à la châsse de sainte Geneviève. — Le croisement des races. — Exploit de Jean-Bart ; il est anobli. — Il mystifio ses mystificateurs. — Vengeance d'un médecin. — Germanicus de Pradon. — M1'8 Choin; son portrait.

— Aventures de cette fille d'honneur avec le Dauphin. — Mm" de Conti et M. de Clermont. — Rivalité. — Perfidie divulguée. — Scène attendrissante. — Mlls Choin est disgraciée. — Belle marche de Monseigneur et du maréchal de Luxembourg en Flandre.

— Événements militaires. — Mort du maréchal d'Humières. — Acte do servilité du parlement. — Le duc du Maine est grand maître de l'artillerie. — Mort du maréchal de Bellefonds. — Le laquais gibier.

Il faut avouer sans détour qu'on s'ennuie aujourd'hui de tout son cœur à la cour de France ; et comment en seraitil autrement ? Ces discours graves, ces démarches mesurées, ce ton compassé, ces détails d'assommante représentation qu'il faut étudier constamment tuent la gaieté, sans laquelle tout languit. U Œil-de-bœuf ressemble maintenant au parloir d'un couvent, et la conversation des courtisans doit être aussi réservée que celle des séminaristes. Bien plus, cette austérité d'unecour vieille avant le temps de la vieillesse poursuit dans le monde nos seigneurs et nos dames ; à peine un gentilhomme, ami de la variété, endosse-t-il son manteau couleur de muraille pour se glisser à la brune chez une beauté sensible, que le terrible ordre de bien vivre avec sa femme lui arrive de Versailles. Mm« de Maintenon tient avec une rigueur extrême un registre ouvert des infidélités conjugales, qui, comme on le pense bien, ne remonte pas au temps de son ménage avec Scarron. Que résulte-t-il de tout cela dans une société qui ne peut pas changer de goûts et de passions ainsi qu'elle change d'habits ? L'inquisition mystique de la cour ne réussit qu'à rendre le vice plus subtil, plus avisé, plus prudent ; et l'hypocrisie, en masquant les travers, les fait échapper aux stigmates de l'opinion. Nous voyons chaque jour se perfectionner l'art de comprimer les mouvements de l'âme, de les soumettre à une sorte de mécanisme, et d'ériger la dissimulation en devoir. Jamais on ne vit autant de politesse qu'il en existe aujourd'hui chez les gens de haute distinction ; mais c'est une politesse de mots, de manières, dans laquelle le cœur n'entre pour rien. Les compliments, les protestations de dévouement, les offres de services, les baise-mains, sont une monnaie courante qui abonde partout ; veut-on la fondre pour en connaître la valeur, il ne reste pas une parcelle d'or pur au fond du creuset. En réalité, nulle époque de notre histoire ne fait mention de plus de désobligeance, de perfidie, de trahison qu'il y en a dçnos jours ; et voilà ce qu'on gagne à faire passer l'hypocrisie religieuse dans les mœurs.

Qu'apprend l'étiquette fallacieuse de la cour en faisant

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oublier de plus en plus la bonne «;t franche naïveté de nos .' Elle fait connaître l'heure précise à laquelle un

ourtisan doit arriver au lever pour assister à II chem ni ludique l'art d'offrir la scrricllc\ lui enseigne combien i pu il doil faire, selon sa qualité, dans la ch.imbre du lil, rend familière à sa mémoire la liste des grands ayant le privilège du pour *, et lui donne l'intonation avec laquelle il iloit prononcer «ire, Mnrli/, s'il veut obtenir la faveur de suivre le monarque à cette résidence. Il est encore indispensable de savoir en l'honneur de quels personnages les -ardes du corps doivent frapper du pied quand ils mt devant eux ; enfin on lapiderait un gentilhomme qui aurait transgressé l'ordre auquel les carrosses sont assujettis dans la cour de Versailles, comme les courtisans dans l'intérieur du château.

C'est sous le poids de ces tristes assujettissements que les seigneurs français vont grimacer dans les appartements du roi, et que leurs femmes traînent leur longue queue d'or et de soie sur les parquets de la galerie ou balayent inévitablement la poussière des jardins. Croira-t-on que nos estomacs eux-mêmes ne peuvent échapper à l'étiquette? Dans les voyages de Marly, Gompiègne ou Fontainebleau, les dames admises à l'honneur du carrosse de Sa Majesté doivent, à peine d'une sorte de disgrâce, consommer les volailles, les jambons et les pâtisseries dont ce carrosse est toujours rempli. Malheur aux femmes délicates 1 la plus grande faveur de la cour leur est interdite à moins qu'elles ne sacrilient leur santé à leur crédit, et que, pour obtenir une grâce, elles ne se mettent au-dessus de la crainte d'une indigestion.

Si l'on ajoute à tant de gêne, tant desoins obligés, tant

1. Aux repas du roi, la servielte était présentée par de grands personnages, et c'était être arrivé à un haut degré de faveur que d'avoir eu le bonheur de l'offrir.

2. Dans les voyages, le maréchal des logis de la cour qui marquait les logements indiquait seulement le nom des simples courtisans ; s'il s'agissait d'un prince, il écrivait avant son nom le mot pour.

de compression du naturel, l'abnégation de dignité dont il faut faire preuve auprès du prince pour laisser toujours une distance infinie entre ses courtisans et lui, on reconnaîtra que leur condition est la plus humble des servitudes. Voici un témoignage de l'idée que les hommes de cour se font eux-mêmes de leur abjection: un gentilhomme de la chambre maltraitait un jour un valet de pied de Louis XIV derrière le carrosse de ce prince ; il demanda ce que c'était. « Ce n'est rien, sire, répondit l'homme titré, « ce sont deux de vos gens qui se battent. »

Si quelque jour les pages de mes tablettes où je consigne ces misérables attributs de la grandeur tombent sous les mains des panégyristes à gages de la cour, ils ne manqueront pas de crier à la calomnie. Laissons parler sur le même sujet Mme de Maintenon, dont le témoignage ne saurait paraître suspect : « Ce pays est effroyable, écrivait- « elle de Versailles à l'évêque de Chartres ; il n'y a point « de tête qui n'y tourne. Je vois, j'entends des choses qui « me déplaisent ou qui m'indignent : nous avons des « assassinats de sang-froid, des envies sans sujets, des « rages, des trahisons sans ressentiments, des avarices insa- « tiables, des désespoirs au milieu du bonheur, des bas- « sesses qu'on couvre du nom de grandeur d'âme... Je me « tais, je n'y puis penser sans emportement. » Que pourrait-on ajouter à ce tableau ? Rien, si ce n'est que Mme de Maintenon, qui l'a tracé avec des couleurs si vives, a fourni les premiers traits de l'original. N'est-ce pas elle qui a fait de la cour légère du jeune Louis XIV un centre de déceptions, de bigotisme, cent fois plus dangereux que l'arène de galanterie que cette ancienne pécheresse s'est efforcée de détruire, parce qu'elle était lasse des tendres combats qu'on y livrait ? Ah ! Mm0 de Maintenon devrait être la dernière à se plaindre de l'état de choses actuel : il est son ouvrage.

J'assistais hier à une représentation de la Mort de Pompée, tragédie du grand Corneille. Ninon était dans une loge du même rang que la mienne ; vingt jeunes seigneurs

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se prestaienl mpi en l

lef jolies dents do cotto vieille Armido so découvrir par le sourire le plus gracieux. Tout à coup des applaudissen. aussi nombreux, aussi bruyanti que peu motivés partent de toutes les parties de la salle au moment où Gornélie dit à César en le quittant :

Ah, oie) ! «pic de vertus vmis me faites haïr !

Aussitôt tous les regards se tournent vers M"ede Lenclos, puis se reportent sur la scène, et les bravos de continuer. Je ne savais à quoi attribuer cet étrange transport qui rendait en se prolongeant ma surprise de plus en plus vive. « Allons, comtesse, dit Villeroi en entrant dans ma loge, je vois que vous ne connaissez pas l'aventure qui donne lieu à ces applaudissements ; je vais vous la raconter. Je n'ai pas besoin de vous dire que Ninon est ici; partout où elle se trouve l'admiration est prompte à la remarquer. Mais je dois vous montrer sur le théâtre le comte de Choiseul, que vous n'avez peut-être pas aperçu. Or notre nouvelle Laïs et ce gentilhomme sont les héros de l'ovation dont vous venez d'être témoin. Écoutez bien : Choiseul s'était mis il y a quinze ou vingt ans sur les rangs des adorateurs de Ninon, elle n'était point insensible au mérite de cet amant distingué sous tant de rapports ; mais, par malheur, personne n'était moins habile à faire l'amour comme Ninon l'entendait: il soupirait toujours et n'agissait jamais. Le cœur brûlant de M1'0 de Lenclosfut promptement affadi par lacourlangoureuse que lui faitee Céladon des vieux temps. Fatiguée un jour de ces poursuites sans but, la spirituelle beauté, cédant à sa vivacité, s'écria devant l'éternel soupirant :

Ah, ciel! que de vertus vous me faites haïr !

C'est à cette anecdote connue de tout Paris que le public vient de faire allusion en voyant ensemble dans cette salle Choiseul et Ninon. Mais écoutez la fin de mon récit. Le

comte fut, comme vous le croirez sans peine, honteux et confus de l'application que lui avait attirée sa maladroite galanterie. S'en corrigera-t-il ? Je crois que non ; car, à quelque temps de là, ayant rencontré chez sa maîtresse le danseur Pécourt, qu'elle lui préférait, il le traita avec cette ironie qui révèle le dépit né d'une rivalité malheureuse. Le pensionnaire de l'Opéra portait en ce moment un habit assez ressemblant à un uniforme. « Dans quel « corps servez-vous ? lui demanda le comte d'un ton rail- « leur. — Monsieur, répondit Pécourt sur le même ton, «je commande un corps où vous servezdepuis longtemps.» Choiseul se trouva très heureux que son rival n'eût pas dit un corps où vous servez fort mal. Il ne répliqua pas... J'ai fini, ajouta M. de Villeroi en se levant. Comtesse, je vous baise les mains. »

Il existe à la cour deux partis bien distincts :1e premier, dont Mme de Maintenon est l'âme, et auquel cette femme astucieuse a su enchaîner Louis XIV, est celui des dévots ; il a son centre à Versailles. Bossuet, le père de la Chaise, le père Gobelin, Montchevreuil, Dangeau, Racine et toutes les femmes qui perdraient leur temps à être galantes sont inscrits dans cette légion. J'ai détaillé plus haut ses manœuvres et leurs résultats. Le second parti, dont les points de réunion sont le Temple ou la cour du Dauphin à Choisy l, se compose de tous les courtisans restés fidèles au culte de la galanterie \ Monseigneur s'en est déclaré le chef. Les principaux sectateurs sont le duc de Chartres, le prince de Conti, M. le duc, Vendôme, son frère le grand prieur, Vaudemont, Chaulieu, la Fare, Corbinelli ; et parmi les femmes la belle princesse de Conti, madame la duchesse, Mme de Route, etc. Les réunions ont lieu le plus ordinairement chez le Dauphin ; l'esprit, comme on peut en juger parla liste des initiés, ne manque jamais à ces rendez-vous et dans les petits soupers, où les mœurs ne sont pas toujours d'une pureté exemplaire, la cour est fort gaiement

1. Cette cour se tint à Meudon lorsqu'en 1692 le roi eut échangé Choisy contre le château que Mm» de Louvois possédait à Meudon.

CHR0N1QI M Dl LO IL-DB-BCI I I

critiquée, riilieulisre, eh, ni-onnre, l'héritier 'le la couronne donnant le Ion. I,a vive, la maligne duchesse de Bourbon

dispute à Chauliou lo sceptre de la chftnaon Mtirique au sein de ces débauches, où le vin d'Aï coule à flots pressés. Son Altesse est la plus jolie Sapho du monde, et l'on ne parle à la cour que de ses impromptu de Choisy. La semaine passée une de ces parties fit tant de bruit, le roi y avait été chanté d'une manière si leste par sa fille chérie m.ulume la duchesse, que Sa Majesté voulut avoir des détails précis, afin, disait-il, de punir sévèrement les acteurs de cette orgie, Monseigneur et la petite princesse les premiers. En conséquence M. de la Reynie,qui parvint à faire quelque chose d'à peu près respectable de la police, reçut l'ordre exprès de dépister les convives du souper scandaleux. Ce magistrat, après quelques recherches, découvrit que l'Italien Corbinelli assistait d'ordinaire aux repas chantants du Dauphin. Robe et perruque déployée, le lieutenant général se rendit chez ce vieux épicurien.

— Où avez-vous soupe mercredi ? lui demanda-t-il après un salut bien sec, un salut de police.

— Mercredi, répondit l'Italien, il y a cinq jours... C'est de l'histoire ancienne... Songez donc, monsieur, que j'ai mangé quinze fois depuis cet instant, et qu'un repas digéré ne laisse aucun souvenir dans la tête.

— Monsieur, trêve de plaisanterie, et veuillez ne pas vous amuser de moi.

— M'amuser, reprit Corbinelli en bâillant à se fendre la bouche... Voilà qui vous prouve le contraire.

— Répondez donc catégoriquement... Où avez-vous soupe mercredi dernier ?

— Je ne m'en souviens nullement.

— Ne fréquentez-vous pas M. de Conti, M. le duc, le grand prieur de Vendôme ?

— Il se peut ; mais je l'ai tout à fait oublié.

— Ne vous arrive-t-il point de manger quelquefois avec ces seigneurs ?

— Ne me parlez pas du passé; c'est pour moi un sillon

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tracé dans l'eau. Mais si ces messieurs m'invitent à l'avenir, je vous en informerai.

— Il me semble qu'un homme comme vous devrait se souvenir de ses relations avec des personnes de cette importance.

— Je ne dis pas non, monsieur; mais avec un homme comme vous, je ne suis jamais un homme comme moi.

M. de la Reynie ne put en savoir davantage du rusé transalpin ; et tous les convives de Monseigneur n'ayant pas moins fidèlement gardé le secret, Sa Majesté dut renoncer à ses recherches sur le souper de Choisy.

L'élève de Bossuet et de Montausier fait, il faut le dire, peu d'honneur à ses maîtres sous le rapport de l'instruction et de la sagesse ; comme il eut toujours l'étude en aversion il n'a pu puiser de bons exemples dans les livres, et les sages conseils des hommes supérieurs placés près de lui résonnaient en vains sons à son oreille. Monseigneur est heureusement né avec une âme honnête, du jugement, un fonds de générosité qui le garantissent des grands vices, et ne laissent percer en lui que des travers. Peut-être eut-on à se reprocher des formes trop austères dans l'éducation primitive du Dauphin : la langue latine surtout lui déplaisait jusqu'à l'horreur, et pourtant on persista à la lui enseigner dans tous ses détails fastidieux et dégoûtants. Un jour une dame se plaignait de sa position devant ce prince encore fort jeune :

— Est-ce qu'on vous ferait des thèmes? lui demanda Son Altesse Royale.

— A moi ! non, monseigneur.

— Ne vous plaignez donc point, madame, ajouta Monseigneur, vous ne connaissez pas l'excès du malheur.

On sent qu'avec une si faible digue opposée à ses passions, l'héritier du trône dut s'y abandonner sans ré serve. Depuis la mort de la Dauphine, les dérèglemen de ce prince allèrent fort loin: indépendamment deMm8d Route et de M"e Choin, fille d'honneur de la princesse d Gonti, Monseigneur eut des affections passagères aus nombreuses que les jours de l'année. Quelques-uns de ce

CHRONIQUES DE L'CBfL-DE-BOEUF

capricea donnôrenl lieu .< des aventurai fort plais,!!

en VOÎOi deux toutes ncu\

Le Dauphin avait remarqué à l'Opjra Fanchon Moroau jolie courtisane attachée à 06 spectacle ; il désira la posséder. Oumont et Francine, gendres de Lulli, qui lui Ont succédé dam l'exploitation du privilège de l'Opéra, furent chargés d'envoyer à Choisy l'actrice remarquée par le prince. Dumont, qui exerçait plus particulièrement que son collègue les fonctions de pourvoyeur galant, écrivit à cette fille pour l'informer de l'heureuse aubaine qui lui advenait, et lui assigna un rendez-vous. Par je ne sais quel malentendu, la lettre, au lieu d'être remise à Fanchon Moreau, le fut à Louison Moreau, fort grosse, mais fort laide personne, passablement négligée par les galants. Elle n'en fut que plus exacte à se rendre au lieu indiqué ; et, soit que Monseigneur attribuât à l'illusion du théâtre la ditîérence frappante qu'il remarqua entre les traits qui s'offraient à lui et ceux qu'il avait admirés à l'Opéra, soit que Son Altesse ne fût pas d'humeur à remettre la partie, Louison fut tout aussi fêtée que l'eût été Fanchon. Cependant Dumont, ayant reconnu l'erreur, court à Choisy avec la belle Moreau, dans le but de la substituer à la laide ; l'un et l'autre arrivent au cabinet hermétiquement fermé du prince. « Monseigneur, s'écrie le pourvoyeur, à travers la porte, on s'est trompé, ce n'est pas celle-là. > Point de réponse. Dumont, criant encore plus haut, reprend : « Il y a méprise entre les deux sœurs... J'amène la bonne. » Le Dauphin, las du tintamarre qu'on fait à sa porte, l'ouvre enfin et proteste qu'il est fort content de Louison. Il ajoute qu'une autre fois ce sera le tour de Fanchon... A ces mots Son Altesse passe dix louis à la belle délaissée, qui les jette au nez de son directeur. Dumont a raconté cette aventure au foyer de l'Opéra, d'où elle est venue à la connaissance de la ville et de la cour, qui s'en égayent à l'envi.

Quelques jours après l'événement que je viens de rapporter, Monseigneur se sentit un goût très vif pour une chanteuse âgée de quatorze ans au plus, et dont l'accent mélodieux avait séduit ce prince. De peur d'une nouvelle

méprise, le Dauphin chargea cette fois Francine de faire des propositions à la jeune personne en lui remettant un riche présent. Elle refusa l'un et l'autre, et la formule de refus est neuve. Le lendemain de la démarche, Monseigneur se rendit à l'Opéra plein d'espérance et d'amour ; il attendait avec impatience dans sa loge le rapport de Francine, lorsque la petite chanteuse ayant fait lever à moitié le rideau s'avança jusque sur le bord du théâtre, et tournant ses regards vers le Dauphin, elle chanta de la meilleure façon du monde ce refrain connu :

Je ne saurais,

Je suis encore trop jeunette ;

J'en mourrais!

Tous les musiciens reprirent l'air, le jouèrent jusqu'à ce que la toile fût levée, et le Dauphin finit par rire de bon cœur du scrupule chanté à grand orchestre par la jeune pensionnaire de l'Opéra.

Malgré toutes ces passades, Monseigneur aime toujours éperdument Mm8 de Route. Par malheur, cette dame a autant de désirs qu'elle voit d'hommes, et autant d'amants qu'elle compte de désirs. Elle assiste presque toujours à ces petits soupers de Ghoisy où l'on passe bientôt de l'étiquette à la liberté, de celle-ci à la licence, et de la licence à la débauche. Une nuit de la semaine dernière, Mme de Route étant assise à l'un de ces banquets licencieux, le prince de Turenne l reprit enfin : « C'est que je trouve « fort plaisant que de neuf que nous sommes ici, de « Route soit le seul qui n'ait pas couché avec sa femme.» Voilà le ton de la cour du Dauphin ; elle forme un grand contraste avec celle de Versailles, où, généralement parlant, on n'est guère plus sage sous le manteau de sagesse dont on s'y revêt... Mais l'apparence est là, et, parmi les hypocrites, ce semblant tient lieu de toutes les vertus.

La campagne s'est ouverte en Flandre par la prise de 1. Fils du grand homme de ce nom.

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Fumet, où M. de Bouffleri a l'ait quatre mille Anglais pritonaierft Moine heureux sur le Rhin, M. de Tallart i dû lovor le siè^e de Itheinfcld. Le roi était parti pour se mettre à la tête do sou armée de Flandre ; mais, étant tombé malade au Qucsnoy, il est revenu à Versailles, et Si Majesté a laissé entrevoir à ses courtisans qu'elle avait fait sa dernière campagne '. A ion retour, Louis XIV a créé maréchaux de France MM. de Ghoiseul, de Villeroi, do Joyeuse, do Boufflers, de Tourvillc, de Noailles et Catinat.

Les âmes sensibles donnaient encore dernièrement des larmes à Mme de la Sablière morte ce mois de janvier aux Quinze-Vingts dans l'austère pénitence de son ancien amour pour l'ingrat la Fare, qui ne sut jamais sonder les trésors de ce tendre cœur. Tout à coup le bruit d'une mort plus illustre se répandit à la cour : M110 de Montpensier, ou, si l'on veut, Mm8 de Lauzun, a cessé de vivre dans la soixante-sixième année de son âge. Aucune femme n'eut peut-être une destinée plus malheureuse en cherchant le bonheur conjugal : la reine Flisabeth vit s'écouler sa vie en mariages rompus par elle ; Mademoiselle passa une partie de ses jours en mariages qu'elle refusa comme trop peu honorables, et finit par en contracter un qui l'humilia. Cette princesse a succombé, après trois jours d'agonie, dans le palais du Luxembourg, qui lui appartenait. Elle avait fait depuis longtemps un testament; cet acte se trouve entre les mains de la supérieure des carmélites du faubourg Saint-Jacques. Mademoiselle laisse, dit-on, des Mémoires entièrement écrits de sa main : ce manuscrit ne doit pas être un chef-d'œuvre de style, à moins que Son Altesse n'ait fait de grands progrès dans la langue française depuis que, devenue vieille, elle n'avait rien de mieux à faire. Quoi qu'il en soit, si les Mémoires de Mademoiselle ont de la naïveté, on y reconnaîtra sans peine une femme qui sans être dépourvue de courage et

l.En effet, Louis XIV ne se montra plus à la tête de ses armées»

de grandeur, n'eut jamais assez de force pour se faire une vertu réelle. Elle était bonne, mais sans discernement • sensible, mais avec faiblesse ; généreuse, mais par acquit de cette dignité d'apparat qui veut que les riches donnent.

A la cérémonie funèbre, Louis XIV s'est montré fort scandalisé de voir le duc de Lauzun en grand habit; prétendant que la famille royale seule devait paraître ainsi au convoi de ses membres, et que le duc était bien osé de se croire lié à cette auguste race par son mariage secret, Sa Majesté, beaucoup plus occupée des prétentions de son ancien favori que du soin pieux de prier pour sa cousine, a fait exprimer son mécontentement à M. de Lauzun, en lui faisant donner l'ordre de se retirer. « Je n'ai « pas en ce moment le loisir d'écouter la voix de l'orgueil, € a répondu l'époux de Mademoiselle au duc de Saint- « Aignan que le roi lui avait envoyé, je suis tout entier à « ma douleur; que le roi soit mieux à la sienne. » Et Lauzun est resté à la cérémonie.

Le jour (9 avril) où le roi apprenait que les Anglais avaient été chassés avec perte de la Martinique, où ils avaient fait une descente, Sa Majesté signa l'édit de création de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis ' ; en voici les principaux statuts: Le roi sera grand maître perpétuel ; le Dauphin, ou l'héritier présomptif de la couronne, quand il n'y aura point de Dauphin, portera toujours la croix de Saint-Louis qu'il recevra dès le berceau. A l'avenir, quand le roi nommera un maréchal de France, il le créera et le recevra sur l'heure chevalier de Saint- Louis en le frappant trois fois sur l'épaule du plat de son épée. Tous les maréchaux de France maintenant en exercice sont de plein droit admis dans le nouvel ordre. On n'a besoin de faire aucune preuve de noblesse pour obtenir cette distinction, mais elle ne sera accordée aux offi-

1. La croix de Saint-Louis ne pouvant être accordée qu'aux catholiques, il arriva souvent que de braves officiers ne furent point récompensés parce qu'ils étaient protestants. Louis XV mit fin à cette criante injustice en créant l'Ordre du Mérite militaire en 1759.

QHRONIQUBS DE i.'orn.-nii-BOGUP

cieri au*aprèi dix ani bu moins <lo service militaire. Il y aura buil gfrands-croix, qui porteront un ruban rouge et une croix d'or sur l'habit; leur traitement sera de deux mille écus. Pour le surplus des chevaliers, on formera dif— rérentes classes dans les pensions qui ne pourront être saisies en acquit d'aucune dett<-.

Voilà certainement une belle institution: c'est assez mais ce n'est pas trop de dix ans de service pour mériter une croix ; la fixation de ce titre est d'une sagesse irréprochable. Pourquoi donc après quinze jours d'existence de l'ordre en avoir enfreint déjà les statuts? Je rencontre à la cour des jeunes militaires décorés de Saint- Louis quoiqu'ils ne soient jamais sortis de l'hôtel de leur père, et qui ne peuvent réunir les dix ans exigés qu'en y comprenant leurs années de collège... Hélas ! pour cela comme pour tout, trois jours d'intrigues obtiennent plus de faveurs qu'un demi-siècle de services distingués.

Les rangs des hommes illustres, ou à peu près, viennent de s'éclaircir d'un académicien qui avait de l'esprit, .ce qu'il est bon de remarquer quand tous nos académiciens ne peuvent se flatter d'en avoir : le comte de Bussy- Rabutin, célèbre par ses satyres et sa galanterie, mourut dernièrement dans ses terres de Bourgogne. On sait que ce gentilhomme fut mis jadis à la Bastille; je crois avoir oublié de l'en tirer, mais il n'y est pas resté pour cela. Bussy, après une détention de quinze mois, recouvra sa liberté. Il vécut longtemps éloigné de la cour; on l'y vit enfin reparaître sans éclat, sans faveur, et il lui fut permis plutôt que demandé, de travailler à une histoire du roi. Sa Majesté n'avait pas une grande confiance à cet .égard dans l'écrivain qui fit cette épigramme au temps où .Louis XIV portait encore le surnom de Dieudonné :

Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre, On dit que Dieu nous l'a donné...

Ah 1 s'il pouvait nous le reprendre!

Il faut convenir que cç n'est là ni de la bienveillance ni

même de la justice. Le comte de Bussy-Rabutin a rédigé des Mémoires qui seront publiés l'année prochaine; il me les a lus en grande partie, et je les crois au-dessous de tout ce qu'a fait ce spirituel académicien. L'auteur parle trop de lui, pas assez de son époque. Les aventures galantes qui remplissent les pages de cet écrit sont des redites, mille fois reproduites, d'un genre d'événements qui se concluent tous à peu près de la même manière; dans ces sortes d'anecdotes, le dénoûment est trop prévu pour qu'on puisse s'intéresser aux détails. Reste le plaisir par excellence des mauvais sujets, celui de compromettre les femmes ; et si Bussy s'est complu dans cette triste jouissance, ce n'est pas à mon sexe de l'en féliciter.

Avant de rentrer dans la lice guerrière, je prends note ici que Louis XIV commença le 14 mai de la présente année à dater de son règne. Tandis que le roi consacre sur ses édits, sur les arrêts de son conseil, cette ère déjà remplie de grandes institutions et de victoires, nos généraux s'efforcent d'ajouter à ces dernières. En mai, le maréchal de Lorges s'est emparé d'Heidelberg et du château de cette place. Les habitants ont eu à reprocher aux troupes françaises de grands désordres et quelques cruautés ; mais le soldat était excité par le souvenir des excès plus graves encore commis en France par l'armée du prince de Savoie. Néanmoins Madame jette feu et flamme contre M. de Lorges, qui, dit-elle, a laissé profaner les tombeaux des électeurs palatins, qu'on devrait, selon cette princesse, vénérer autant que le saint sépulcre. Sur les frontières d'Espagne, le maréchal de Noailles s'est fait ouvrir les portes de Roses, dont la reddition a été hâtée par les bombes que le comte d'Estrées faisait pleuvoir de ses vaisseaux sur cette place. Pendant que ces événements se passaient sur les côtes, M.de Tourville attaquait, à la hauteur de Cadix, le vice-amiral anglais Rook, qui escortait une flotte marchande venant de Smyrne. Il brûla quatre vaisseaux de guerre à l'ennemi, et coula, prit ou brûla quatrevingts des navires richement chargés que Rook escortait.

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Lo bruit oourl cependant que le nouveau maréchal n'a

pas su profiter de son avantage, et qu'il eût pu causer de

plus grande dommagai à la marine militaire qu'il avait Vaincue dans co combat.

En Flandre, après un avantage remporté aux portes do Maêstricht par M. de Luxembourg sur le comte de Tilly, l'un des hommes de guerre les plus renommés de l'Allemagne ; après la prise de Iluy par le maréchal de Villeroi, l'armée française a rencontré celle des alliés dans la plaine de Nenvinde au bord de la rivière de Ghette.Nos troupes étaient réunies sous les ordres du maréchal de Luxembourg, ce digne élève du grand Gondé, auquel plusieurs princes du sang se faisaient gloire d'obéir. Les ennemis avaient à leur tête ce prince d'Orange, que, par respect pour les droits légitimes des souverains, je n'ai pas encore qualifié de roi d'Angleterre. Le combat dura douze heures sous un déluge de feux homicides, auquel se mêlait l'ardeur pesante de la canicule. Cinq fois le duc de Chartres chargea la cavalerie ennemie, qu'il parvint enfin à culbuter, et dont une partie se noya dans la Ghette. Philippe d'Orléans, à Nerwinde comme à Steink.erque.fut le héros de la journée ; les autres princes du sang se montrèrent dignes de combattre à ses côtés. Vainement Guillaume essaya-t-il à diverses reprises de briser à coups de canon les rangs redoublés de notre infanterie, les larges brèches qu'y ouvraient la mitraille et les boulets se refermaient aussitôt. Le prince s'éloigna avec rage de ce bastion vivant... L'insolente nation ! s'écria-t-il en enfonçant ses éperons acérés dans les flancs de son cheval. Le champ de bataille nous resta : nous eûmes le triste avantage d'y recueillir les cadavres de sept à huit mille Français, et de onze ou douze mille étrangers, devenus nos ennemis sans que le plus grand nombre sût pourquoi. Luxembourg conquit cette arène sanglante à temps pour entendre le concert déchirant des mourants dont la terre était jonchée ; mais l'imagination enivrée des vainqueurs jeta sur ce lugubre spectacle soixante étendards et vingt deux drapeaux, qui formaient les trophées de ce jour de deuil.

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Luxembourg avait battu ses ennemis en Flandre, mais ils n'étaient point subjugués à l'OEil-de-bœuf. Les courtisans reprochèrent à ce général une attaque inconsidérée, une victoire lente, des résultats presque nuls et trop chèrement payés. Quelques-uns de ces reproches étaient peutêtre fondés ; mais ceux qui les articulaient eussent été désolés que l'illustre guerrier n'en eût mérité aucun... L'envie seule excitait leur critique.

Dans le temps où mille familles trempent de leurs larmes les lauriers de Nerwinde, les Muses effeuillent leurs couronnes sur la tombe de Pélisson, et les Amours sur celle de Mma de la Fayette. Pélisson fut d'abord bon serviteur, excellent ami, homme dévoué, il devint ensuite courtisan assidu ; c'était faire entièrement peau neuve. On ne peut, en tout cas, lui refuser la qualité d'écrivain spirituel, énergique et profond : les discours qu'il fit pendant la captivité de Fouquet, passeront toujours pour des chefs-d'œuvre de style et de raisonnement. Le surplus des oeuvres de cet académicien révèle les fréquentes transitions de caractère auxquelles il se livra : nous avons de lui des prières pendant la messe et un recueil de poésies galantes ; un traité sur Veucharistie et des madrigaux adressés à Olympie. On estime l'histoire de l'Académie ; celle de la conquête de la Franche-Comté, à part quelques traits qui font trop reconnaître l'historien pensionné, mérite beaucoup d'éloges. Pélissonétaitphilosophè,ilchangea de religion et devint maître des comptes; la métamorphose ne pouvait être plus complète. Cependant la tête de ce bel esprit était encore meublée de quelque poésie quand il se fit maître des requêtes et, qui pis est, abbé. Il n'y avait pas moyen que le dieu de l'harmonie tînt davantage dans un tel chef ; il en délogea : Pélisson ne composa plus que de mauvais vers ; mais en récompense sa fortune fut bientôt faite : Plutus le consola complètement dj l'infidélité d'Apollon. Le célèbre convertisseur est mort sans confession: c'est un grand malheur... Espérons toutefois que la faveur des âmes qu'il a conquises. à

CHRONIQUES de l'oeil-de-uoeuf 3'J3

l'Église lui ouvrira le Paradii malgré l'irrégularité de son départ pour l'éternité.

M,u" de la Payetl • eut une carrière moins inconstante que celle de Polisson ; jeune, elle cultiva les amours ; plus Agée, elle les peignit ; vieille elle se nourrit de leur souvenir. Les romans de cette dame, surtout la Princesse de Clèves et Znïde, sont remplis de charme et de naturel : ce sont les premiers où l'on ait retracé les mœurs avec fidélité, les premiers dont l'emphase des compositions chevaleresques ait été bannie. Mme de la Fayette est le chef d'une nouvelle école que ne manqueront pas de Suivre les gens de goût.

La suite du triomphe de Nerwinde a été la prise de l'importante place de Charleroi. Le maréchal de Villeroi commandait les troupes assiégeantes, Vauban dirigeait les attaques,et Luxembourg couvrait le siège. Dans les Alpes, des événements plus décisifs ont changé la face des choses :1e duc de Savoie, défait sous les murs de Pignerol, dont il avait entrepris le siège, a vu, dans un seul jour, effeuiller tous ses lauriers à Marsaille. Le maréchal Catinat, son vainqueur, profitant de ses avantages, a reporté la guerre dans les campagnes du Piémont, où le soldat français a, je dois le dire, exercé de terribles représailles des ravages du Dauphiné. Les environs de Turin ont été pillés, incendiés, et les femmes ont cessé d'être le partage exclusif de leurs maris.

Au moment où j'écris, les Anglais bombardent Saint- Malo ; ils firent il y a peu de jours, l'essai d'un vaisseau dit machine infernale, lequel s'étant échoué sur la côte fit explosion et lança au-dessus de la ville une nuée de mèches qui bientôt allumèrent de nombreux incendies. Les habitants s'en rendirent maîtres, mais beaucoup de maisons furent endommagées.

Que conclura de ces chances diverses dans les combats? Que la France, en s'épuisant de plus en plus d'hommes et d'argent, peut lutter longtemps contre l'Europe : mais le

39 i CHRONIQUES DE L'OEIL-DE-BOEUF

temps est passé, où, dans une seule campagne, elle lu commandait la soumission.

J'aurais pu parler déjà de Mm0 Guyon et de la doctrine appelée quiètisme qu'elle propagea sous l'inspiration du père la Combe, moine du pays d'Annecy ; mais la dame Guyon et le père la Combe passèrent longtemps pour fous, et j'aurais trop à faire si je voulais mentionner toutes les cervel'es détraquées que je rencontre parle monde. Aujour d'hui ce n'est plus une folie pure et simple que le quiètisme, l'esprit de prosélytisme s'en mêle depuis quelques années : cela mérite une certaine attention. Reprenons donc les choses à leur origine.

Jeanne-Marie Bouvières de la Mothe est née à Montargis de parents titrés : elle épousa à l'âge de dix-huit ans un fils de M. Guyon, qui dut une grande fortune et beaucoup de célébrité à l'utile entreprise du canal de Briare. Mme Guyon avait une imagination ardente, un cœur tendre, une éloquence persuasive, que secondaient merveilleusement la noble régularité de ses traits, la douceur de ses yeux et la fraîcheur de sa bouche. Encline dès sa tendre jeunesse aux rêveries mystiques, elle recherchait dans les affections de la terre une pureté qu'elle n'y trouvait point; d'où elle tira la conséquence que V amour pur et contemplatif déjà prêché par Molinos était une flamme d'en haut qui ne brûlait qu'au fond de son cœur. Veuve à vingt-deux ans, cette beauté rêveuse resta maîtresse d'une immense fortune qui lui attira, comme on le pense bien, un grand nombre d'amis et de flatteurs. Parmi ces derniers se trouva le barnabite la Combe, tartufe à l'œil ardent, à l'accent flûte, à l'esprit délié. Il s'empara de la confiance de Mme Guyon, exalta ses erreurs, échauffa encore son imagination et finit par lui persuader qu'elle portait en elle un foyer de la spiritualité divine, dont elle devrait s'empresser de répandre les bienfaisantes étincelles au milieu du genre humain. Convaincu lui-même qu'une belle femme prêchant éloquemment des absurdités suffisait pour faire des dupes et qu'avec des dupes on pouvait faire une reli-

GRR0NIQUB9 Dl L'a 11 "Dl

gioOy.04 moino intrigant détermina la nouvelle Minte Thé*

rèse â courir le m >nde sons la protection du froc qu'il portait. Mai» sons ce froc il y avait un homme, et cet homme s'était livré dans sa jeunesse à la débauche la plus effrénée. Gommeal M"* Gnyon voyagea-t-clle avec son conductour?quelles dispositions faisaient-ils dans les gîtes incommodes qu'on trouve d'ordinaire en route?Je l'ignore; mais les esprits frondeurs pourraient porter loin l'interprétatiOD on commentant la formule d'initiation dont notre inspirée se servait avec ses prosélytes du sexe masculin. Li voici : « 0 mon fils ! leur disait-elle, mon cœur est « collé au tien ; je mourrais s'il y avait le moindre entre- < deux entre toi et moi. » D'après cela l'on doit penser qu'il n'existait pas le moindre entre-deux (au spirituel s'entend) entre Mme Guyon et le père la Combe ; et quand les esprits se rapprochent autant, il est bien difficile de faire croire aux méchants que le surplus se tient éloigné. Quoi qu'il en soit, Mme Guyon et son directeur parcoururent le pays de Gex, le Piémont, le Dauphiné, persécutés par les ovêques, mais écoutés avidement parles esprits faibles et conquérant partout lésâmes tendres, romanesques, amies du merveilleux. Rien en effet n'était plus séduisant que la doctrine de cette jeune illuminée : loin de se présenter hérissée de toutes les austérités de la Thébaïde, elle vous conduisait à la grâce par des chemins fleuris ; son aspect seul était une séduction. Il entrait dans ses pratiques pieuses de soigner minutieusement sa parure, de laisser entrevoir une gorge charmante et de danser avec une grâce recherchée. Si de ses signes extérieurs on passe à l'examen des règles de conduite de M'"e Guyon, on apprend qu'elle n'approuve les vœux de chasteté que pour un temps ; qu'elle ne souffre pas plus qu'une coquette du monde que d'autres femmes soient belles en sa présence ; qu'elle a cru dans l'ordre du spiritualisme de choisir pour précepteur de son fils le plus joli, le mieux fait de tous les abbés : précepteur qu'on voit occupé à enseigner le latin à la mère au lieu de l'apprendre à l'enfant; qu'enfin, en aimant Dieu de toute son âme, elle se cramponne au monde de toutes

ses forces matérielles. Du reste ses prédications ne pouvaient manquer de lui faire des prosélytes : elle ne blâmait point l'orgueil, ne stimulait nullement la paresse, ne gênait en rien la volupté. «Le simple acte de la vue de Dieu en « soi-même suffisait...» Aimer, mais aimer à sa manière, tel étaitl'unique point de morale religieuse de MmeGuyon. Une fois ralliés à sa doctrine facile, les ecclésiastiques pouvaient se croire dispensés du jeûne, des matines, du bréviaire ; aussi se réunit-elle beaucoup de sectateurs à la grande Chartreuse, dont les habitants trouvèrent l'amour pur beaucoup plus convaincant que les ragoûts à l'huile, le matelas de cendres et la chemise de crin. La grande prêtresse du quiètisme deMolinos ne se bornait pas à prêcher et à coller son cœur au cœur du prochain, elle écrivait prodigieusement tout en coupant le pays. Cette dame, d'un esprit non moins étendu que singulier, avait senti qu'elle rencontrerait dans la société divers degrés d'aptitude ; en conséquence elle avait composé deux ouvrages l'un simple, élémentaire, l'autre complexe, transcendant. Le premier convenait aux conceptions difficiles : c'était le Moyen court ; le second était destiné aux esprits forts, aux âmes impétueuses : l'auteur l'intitula Mes Torrents. Mme Guyon parcourut l'Europe pendant toute l'année 1686,* tantôt usant du Moyen court, tantôt inondant de ses Torrents les disciples qu'elle persuadait. Ni l'une ni l'autre de ces deux productions ne plurent à l'inquisiteur de Verceil en Piémont: il n'approuva pas davantage l'adhérence que l'enthousiaste Française se ménageait avec les cœursi Déjà ce moine songeait à rassembler des fagots : les Piémontais allaient avoir le spectacle presque oublié d'un pieux aulo-da-fé, lorsque Vamour pur souffla doucement à l'oreille de Mme Guyon que le martyre ne devait pasentrer dans ses moyens de persuasion. Elle et le père la Combe s'acheminèrent vers Paris en 1687, espérant que le peuple le plus vif, le plus ardent, le plus empressé d'accueillir les idées nouvelles s'éprendrait d'abord du système qu'ils cherchaient à propager, et que personne dans notre capitale ne songerait à opposer le bûcher de la maréchale

GHB0NIQ1 B8 m: l'okiL-DE-i;. I I i

d'Ancre à la flamme du /""• amour. M"1* Guyon prophé- Liii oependant chemin faisant « que tout L'enfer te bandé « rail contre <•//(• parce qu'elle était enceinte de l'espri- « intérieur et que le dragon m tiendrait debout devant

< elle. » La prophétie ne s'accomplit pas tout à fait: l'enfer ne parut pas disposé à se bander; mais If. de Ilarlay, archevêque de Paris, qui, à tout prendre, eut plus souvent l'allure d'un dragon que les manières d'un prélat, obtint un ordre du roi pour emprisonner le moine la Combe et pour enfermer la prophétesse dans une maison d'aliénés. l)e tout temps les persécuteurs excitèrent le prosélytisme. Abandonnée à ses rêveries mystiques, Min° Guyon n'eût fait parler d'elle que quinze jours : l'opposition lui donna de la célébrité, et la célébrité manque rarement de crédit. On était trop instruit à Saint-Gyr pour y rechercher le Moyen court ; mais toutes les pensionnaires voulurent se pénétrer des Torrents... Elles raffolèrent bientôt de l'auteur. Mmo Guyon avait dans ce couvent une parente appelée Mm* de la Maisonfort, favorite de Mm° de Maintenon : elle attendrit cette puissante dame sur le sort de la pauvre détenue. On lit entendre au roi qu'il était étonnant que M. de Paris, qui aimait les femmes infiniment plus qu'un archevêque ne doit aimer son prochain, persécutât une femme qu'on n'avait jamais entendue prêcher que Vamour de Dieu... Mme Guyon recouvra sa liberté.

Dès lors la doctrine du quiêtisme fut un délire. Mme de la Maisonfort, la princesse d'Harcourt, les duchesses de Guiche,de Chevreuse, de Beauvilliers, de Gharost, et, diton, Mm8 de Maintenon elle-même, voulurent être initiées à ses mystères. Toutes ces initiations doivent peu surprendre de la part de femmes qui avaient été ou étaient encore faibles, tendres ou exaltées ; mais on apprit avec étonnement que l'abbé Fénelon venait d'endormir sa grande âme dans les extases de Mm9 Guyon. Les esprits observateurs ne partagèrent pas la surprise générale. Cet ecclésiastique était doué d'une humeur douce, d'un cœur sensible, et son imagination était remplie des brillantes fictions •de la fable. Avec ces dispositions il devait être accessible

à toutes les impressions délicates, touchantes, et même un peu romanesques. Fénelon devint donc un des prosélytes de cette femme « qui suffoquait de la grâce intérieure, « et qu'il fallait délacer, disait-elle, afin qu'elle se vidât « de la surabondance d'amour pur pour en faire enfler le « corps de l'adepte qui se trouvait à ses côtés.» Je ne sais si le précepteur des enfants de France délaça Mme Guyon ; mais en adoptant sa doctrine, le génie de cet homme supérieur la soumit à des principes raisonnables, et ce fut ce qui attira plus tard sur lui toutes les foudres de l'orthodoxie.

Cependant le quiétisme a toujours été en s'accroissant jusqu'au moment où j'écris. Mlun Guyon dit publiquement « qu'elle a épousé Jésus-Christ et qu'elle peut se dispen- € ser de prier les saints, attendu que la maîtresse de la « maison ne doit point s'adresser aux domestiques. »

De tous les quiétistes Fénelon est celui pour lequel la grande prêtresse montre le plus de prédilection ; elle en parle avec une effusion de cœur dont l'expression brille dans ses yeux en même temps qu'elle s'échappe de sa bouche. Souvent notre inspirée prêche dans des réunions présidées par cet ecclésiastique, qu'elle nomme son fils. Mma Guyon a coutume d'exiger des auditeurs qu'ils lui rendent compte de leurs plus intimes pensées ; elle s'éclaire ainsi sur les nuances diverses que la spiritualité reçoit en pénétrant dans le cœur. La duchesse de Guiche ayant un jour éclaté de rire au milieu de l'assemblée, Mm8 Guyon somma cette dame d'énoncer le sujet de cet excès d'hilarité. La duchesse s'en défendit longtemps, mais elle céda enfin à plusieurs injonctions itératives. « Je pensais, dit-elle, c que vous étiez folle et que nous ne l'étions guère moins.»

Les écrits de Mme Guyon, lus à Saint-Cyr avec avidité, ont exalté toutes les jeunes tètes de cette maison : il n'y a pas une petite élève de treize ou quatorze ans qui ne veuille entrer en inspiration et se procurer des extases. Depuis quelque temps, dit-on, ces inspirations et ces extases, déviant de leur but sacré, font redescendre vers la créature l'enthousiasme des pensionnaires de Mm9 de

tifl - de l'ohl-db-bobtjï

M ùntenoa :<>n songe .1 leur interdire les Torrents el qu'au Woytncourt. L'abbé Guadet, évêque de Chartrei ,

et que les plaisants île cour appellent le pape de Saint-Cyr, a obtenu que M""* Guyon fût consignée aux portes de ce COUVent, et cet irascible prélat se prépare, assure-t-on, à renouveler des poursuites contre elle.

Au commencement de ce mois, on donna la première représentation d'une tragédie intitulée Adherbal, roi de Xtimitlic ; elle est d'un jeune page de la princesse de Gonti, nommé Lutjrninjc-i^hnacel. Cette nouveauté est remarquable par diverses circonstances qui donnent du prix à l'ou- B, où brillent, d'ailleurs, quelques éclairs de génie. La princesse ayant dit à l'illustre Racine qu'elle prenait beaucoup d'intérêt à l'auteur d'Adherbal, le grand homme daigna prodiguer ses conseils à cet écrivain débutant. «Les € leçons qu'il me donnait, dit Lagrange-Ghancel dans une « lettre qu'on m'a montrée, m'en ont plus appris que tous « les livres que j'ai lus. Quelquefois, continue le page? € Racine se faisait un plaisir de m'entretenir des différents € sujets qui lui ont passé dans l'esprit; il n'y en a pres- « que point, soit dans la fable, soit dans l'histoire, sur « lesquels il n'ait promené ses idées, et qui ne lui aient « offert des situations intéressantes. » Le prince de Gonti, qui assistait à la première représentation d'Adherbal, avait voulu que le jeune auteur se plaçât à côté de lui sur le théâtre, assurant que son âge fermerait la bouche aux censeurs malveillants, ce qui en effet s'est réalisé... mais non pas sans un malaise extrême du pauvre auteur exposé ainsi aux regards de ses juges. Le célèbre tragique, qu'on ne voit plus au théâtre depuis que le roi se l'est interdit par dévotion, assistait cependant à la pièce de son élève, et l'encourageait de ses applaudissements. Quand Racine est entré dans la salle, j'ai cru qu'elle allait crouler sous les bruyantes acclamations d'un public enivré ; Apollon lui-même ne serait pas mieux accueilli s'il descendait au au milieu des mortels. Je doute que le grand poète devenu petit gentilhomme de la chambre soit reçu avec le même

400 CHRONIQUES DE l'0EIL-DE-B0EUF

enthousiasme parmi les illustres nullités de l'OEil-de-bœuf. Un autre jeune poète, déjà connu par quelques pièces de vers vives, piquantes et pleines d'images, M. Jean- Baptiste Rousseau, a fait jouer depuis l'apparition d'Adherhaï une petite comédie intitulée le Café, et dont la vogue toujours croissante de cette boisson a fourni le sujet. La pièce n'a point réussi, ce qu'on peut voir par cette épigramme, qui a couru le lendemain de la représentation:

Le café, d'un commun accord, Reçoit enfin son passeport.

Avez- vous trop mangé la veille, Ou trop pris de jus de la treille, Au matin prenez-le un peu fort ; Il chasse tout mauvais rapport.

De l'esprit il meut le ressort ; En un mot, on sait qu'il réveille...

Il ressusciterait un mort.

Or sur son sujet, sans effort, Rousseau pouvait charmer l'oreille, Au lieu qu'à sa pièce on sommeille :

Le café chez lui seul endort.

Passons à une comédie d'un autre genre et jouée sur un autre théâtre.

Le voyage de Marly n'est point gai depuis qu'on n'y admet que de vieux gentilshommes gourmés, dévots ou joueurs, et des femmes décrépites, bigotes ou fausses, qui passent tout leur temps à dogmatiser avec Mme de Maintenon dans l'oratoire qu'elle a fait construire près de la chapelle. Madame la duchesse et sa sœur Mms de Chartres, qui n'est pas aussi grave que son mari s'en était flatté, s'ennuient à mourir au milieu de l'assommante représentation que la cour doit s'imposer à Marly comme à Versailles. Un soir de la semaine dernière, madame la duchesse dit tout bas à Mme de Chartres qu'elle avait fait préparer dans son appartement un petit souper, auquel devaient assister quelques dames qui n'étaient pas de la clique Maintenon, et qu'elle lui offrait de prendre part aux récréations de ce média noche secret. L'invitation fut acceptée.

In-

CHRONIQUES DE i.'hi:ii- de-BOEUF i»M

Sous prétexte d'une migraine, on quitta le lalon «le bonne houro ; et bientôt lo cliquetis des verres, les étincelles des illii<s malignes, le llonllon des refrains firent oublier aux incesses et à leurs convives l'ennui du commencement e la soirée. Pour être plus libres, on avait éloigné tous les valets ; mais le plaisir est imprévoyant : ces dames, en allant el venant, négligèrent de fermer la porte donnant sur le vestibule. A minuit Monseigneur, passant, pour se rendre chez lui, devant l'appartement entr'ouvert de m.idame la duchesse, en vit sortir une épaisse fumée. ElVrayé au dernier point, il se précipite dans cet appartement qu'il croit en flammes... Que voit-il en entrant ?Dix femmes assises autour des débris d'un repas délicat, avec un officier des gardes suisses au milieu d'elles, et ayant toutes, ainsi que lui, la pipe à la bouche. Comment peindre la surprise du Dauphin à cet aspect ? Je crois le voir d'ici le regard fixe, la bouche béante et la main immobile près de son chapeau, que la stupéfaction ne lui a pas laissé le loisir d'enlever.

— Pardon, mesdames, dit enfin Son Altesse Royale, j'avais craint que cet appartement ne fût le théâtre d'un affreux incendie ; mais je vois que, loin de là, on s'y livre au plaisir le plus vif... le moins ordinaire.

— Libre à vous de le partager, répondit madame la duchesse en repoussant de sa jolie bouche un gros nuage de fumée.

— Je vous rends grâce, princesse, reprit le Dauphin d'un ton moitié ironique, moitié sérieux, mais ne craignezvous pas que cette récréation peu familière à votre sexe...

— Ne nous enivre ? interrompit la duchesse de Chartres d'un accent embarrassé. Oh 1 nous commençons à nous former. Et le prince jugea qu'à l'égard de cette princesse le vin laissait peu de chose à faire au tabac pour justifier les craintes qu'il exprimait.

— Je dois vous prévenir au moins, poursuivit Monseigneur, que le roi éprouve la plus grande aversion pour la pipe ; c'est pour cela qu'il fit éloigner, ce printemps, le corps de garde qui touchait à ce château, et, certes 1 il ne

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peut s'attendre à le retrouver dans les appartements des princesses.

— Un monarque guerrier doit se former tôt ou tard à cette habitude militaire 1 dit madame la duchesse en sablant une rasade de Champagne, qui, à huit ou dix près, n'était pas la première.

— Je vous laisse le soin, madame, de proposer à Sa Majesté ce complément d'éducation, répliqua sèchement le Dauphin outré de tant de licence. Puis se tournant vers l'officier suisse, qui ne savait quelle contenance tenir : — Monsieur, lui dit-il, qui vous a mandé ici ?

— Les princesses, répondit le militaire en tremblant.

— Sans doute, ajouta la duchesse ; pour nous initier à une science nouvelle, il fallait un professeur.

— Monsieur, dit sévèrement l'héritier du trône, rappelez-vous qu'un soldat ne doit obéir que par devoir, et que la galanterie n'entre pour rien dans son devoir lorsqu'il est de service... Allez, je vous promets le secret.

L'officier ne se le fit pas dire deux fois, et Monseigneur s'éloigna sans ajouter un mot.

Cette aventure avait eu trop d'acteurs pour que le voile du mystère en couvrît longtemps les détails ; ils furent, dès le lendemain, l'objet de toutes les conversations.

Louis XIV voulait que Mme de Maintenon, correctrice ordinaire des filles de Sa Majesté, les mandât à son tribunal, afin de les morigéner; la marquise pensa qu'il valait mieux garder le silence sur ce scandale à la grenadière, qu'on ne manquerait pas de prolonger en voulant le punir. La chose semblait assoupie, lorsque soupant à la table du roi pendant un autre voyage de Marly, Mme* de Chartres et de Bourbon, qui se montraient à ce repas d'une gaieté folle, traitèrent assez haut de Pimbêche la princesse de Conti présente, parce qu'elle paraissait grave et réservée. La princesse, qui avait entendu l'épithète s'expliqua avec autant d'esprit que de fiel sur les repas prolongés de ses sœurs, ajoutant à demi-voix qu'elle aimait mieux être Pimbêche que sac à vin. L'oreille d'une femme en colère est fine; la duchesse de Chartres entendit le propos et riposta

ciiiiom.ut.s ni: i.'of-ir.-Dr.-iK.i

de «a voix lente et chevrotante qu'elle préférait étr« à rin que sac à (fucnillfs, désignant par cette qualification digne des halles un assez grand nombre d'officiers des gardes qui ont été exilés depuis quelque temps à cause de Mm* de Conti. Le roi, qui vit au ton passablement roturier des princesses que la querelle pouvait aller loin, fit résonner un Silc/icr royal, dont l'intonation puissante réclamait la plus prompte obéissance ; on se tut soudain, il Sa Majesté ajouta : « Mesdames, quand des sœurs ne « peuvent vivre paisiblement ensemble, il faut qu'elles se « disposent à habiter leurs terres... Encore une scène « semblable, et je vous conseillerai d'y songer. »

La dispute ne s'est pas renouvelée ; mais les chansons de madame la duchesse vont leur train, ce qui n'empêche pas la princesse de Conti d'aller le sien.

Des hostilités plus glorieuses viennent d'avoir lieu en Catalogne : le maréchal de Noailles, vainqueur des Espagnols sur les bords du Ter, a combiné le siège de Palamos avec le maréchal de Tourville ; et, secondé par un bombardement maritime, il a pris d'assaut cette place dont la garnison s'est rendue à discrétion. Le peuple de Paris a reçu aveo de grandes démonstrations de joie la nouvelle de cette victoire, remportée le jour où l'on avait fait descendre la châsse de sainte Geneviève... La vierge de Nanterre a protégé nos armes contre le peuple très-catholique aussi efficacement qu'elle protégea celles de nos aïeux contre les païens d'Attila... Tandis que nous battions les Espagnols, leurs alliés des bords de la Tamise essayaient de s'établir chez nous : ces insulaires firent le 18 juin une descente à Brest, où ils eurent le temps de se livrer à certain désordre qui mêlera, m'a-t-on dit, quelque peu de sang anglais au sang breton. Heureusement ce croisement de races un peu forcé a été bientôt arrêté par l'arrivée d'un corps de troupes auquel s'est réunie toute la partie masculine de la population, particulièrement les maris. Les Anglais ont dû se rembarquer avec précipitation.

Il faudra marquer d'une belle croix blanche dans le rè-

gne de notre grand roi un trait qui tend à prouver que Sa Majesté fait quelque cas de la noblesse effective. La disette qui règne dans le royaume ayant déterminé le roi à faire venir du blé de la mer Baltique, un convoi considérable chargé de cette précieuse denrée allait entrer dans les ports de France, lorsqu'il fut pris par les Hollandais. Un marin dont le nom sonne mal à la cour parce que de simple pêcheur il s'éleva aux premiers grades, Jean Bart attaque avec six frégates l'escadre ennemie forte de huit vaisseaux de haut rang, eu prend trois, met en fuite les cinq autres et ramène le convoi sur nos côtes. Louis XIV a honoré la noblesse par titres en la donnant à Jean Bart.

Les Anglais s'étant mal trouvés de leur expédition de pied ferme à Brest, se sont bornés un peu plus tard à bombarder Dieppe et Le Havre. Le premier de ces ports a été réduit en cendres, le second a été garanti de l'incendie par l'activité de ses habitants.

Jean Bart, dont je contais naguère le dernier exploit, vint quelquefois à Versailles, parce qu'on lui avait dit qu'un officier supérieur de la marine royale ne pouvait se dispenser de faire sa cour. Ce brave homme fut d'abord le plastron des papillons badins de VŒU-de-hœuf; mais Jean Bart ayant pris un jour avec eux son accent marin, assaisonné de quelques robustes jurons, ces messieurs jugèrent que ce roturier entendait mal la plaisanterie et ne se jouèrent plus à lui. Un médecin n'est pas un chef d'escadre ; pour en imposer aux mauvais plaisants qui le harcèlent, il faut qu'il ait recours aux termes de son art comme l'officier de mer aux jurons de son métier : c'est ce qu'a fait dernièrement le Dr Garette. Quoique ce soit l'homme le plus utile, le plus recherché de Paris, l'homme qui, seul, possède la confiance de nos plus belles dames, on ne se faisait pas le moindre scrupule de s'en moquer, parce que, avec la naissance la plus vulgaire, ce guérisseur se donne les tons d'avoir trente mille livres de rente, tissues de tous les maux de nerfs, de toutes les vapeurs qui, depuis dii ans, se sont succédé chez les femmes titrées. Mme» de Lou-

CHRONIQUES DE i.'oi u.-ui: •Btt i I

vois, de Créqui, «1 H xnièrei et de Coulangea trouvèrent amusant, il y ;i quînse jours, d'< Carette dans une

l>;u lie do Vaugirard, pour se divertir de la passion que lui inspiiv une dame de Sechelle qu'on avait aussi invitée: Quand on eut assez ri dei grandi hélas I que poussait le docteur en suivant sa belle sous les ombrages, la marquise de Créqui imagina de pousser M. de Barbezieux à la traverse des amours du petit Ilippocrate. Le ministre réussit si bien que Carette devint tout d'un coup jaloux comme un tuteur castillan, La jalousie ne connaît point de mesure! M"10 de Coulantes qui n'avait voulu que s'amuser d'un vi- Liin, fut très vilainement traitée par celui-ci; il lui reprocha de n'avoir amené Mm0 de Sechelle que pour la livrer au marquis, Mmos de Louvois et de Créqui tenant... la chandelle. Après cette sortie très roturière, il est vrai, quoiqu'elle le fût un peu moins que celle faite il n'y a pas longtemps par les princesses à la table du roi, Carette revint à Paris, furieux, laissant les mystificateurs rire à ses dépens et faire retomber sur lui tout le ridicule de l'aventure.

Malheureusement les plus belles médailles ont quelquefois un revers disgracieux : au moment où Mme de Coulanges allait débiter partout « que cet homme avait le carac- « tère fort mal fait; que si on l'eût mieux connu, il n'eût « point été admis en si bonne compagnie », etc., voilà qu'une colique affreuse prend à Mme de Louvois...

— Vite, s'écrie la veuve du ministre avec une assez laide grimace, qu'on fasse venir Carette.

— Mine de Louvois a la colique, dit le docteur au laquais qui le pressait de le suivre, qu'elle envoie quérir Mme de Coulanges, ses plaisanteries de très bon goût guérireront ce mal-là.

— Ma maîtresse se meurt ! s'écria à son tour une femme de chambre qui accourut le lendemain chez le médecin.

— Malade, Mm6 de Créqui, répondit négligemment Carette en s'allongeant sur son fauteuil, cela me surprend, elle riait de si bon coeur l'autre jour !

— Elle ne rit pas aujourd'hui, je vous assure : ses yeux se tournent, ses bras se roidissent, ses dents craquent.

— Ah! ce sont ses vapeurs... eh bien! conseillez-lui une petite mystification de moitié avec M. de Barbezieux : c'est un remède souverain...

— Mon Dieu, mon cher docteur, je ne sais où donner de la tête, dit d'un accent traînard un gros homme joufflu que Carette vit entrer chez lui quatre jours après... C'était M. de Coulanges.

— Madame serait-elle indisposée? demande Carette d'un air malin.

— Vraiment oui, docteur, elle a ses étoufFements, et vous savez que vous seul...

— Du tout, monsieur : une petite promenade à Vaugirard avec quelque niais qui ait le bon esprit de se laisser berner... voilà toutce qu'il fautà madame... Excusez-moi, tout Paris m'attend. »

Quelques supplications que les trois malades aient adressées à Carette, quelques excuses qu'elles lui aient faites par écrit, elles n'ont pu obtenir qu'il se rendît auprès d'elles. Traitées par des médecins qui ne connaissaient pas leurs tempéraments, elles ont gardé le lit; la première, trois semaines; les deux autres, chacune quinze jours; et, de peur de rechute, elles firent depuis amende honorable devant Carette, persuadées maintenant qu'il ne faut s'égayer aux dépens des vilains que lorsqu'on est bien sûr de n'avoir jamais besoin d'eux.

On s'entretenait encore dans tous les salons de la vengeance médicale de Carette, lorsqu'on y a appris la semaine passée le mariage de M. de Lauzun avec la fille du maréchal de Lorges. Le duc n'a pas moins de soixante ans, et sa femme n'en a pas encore quinze... Que de représailles, bon Dieu! nos jeunes seigneurs vont pouvoir exercer au nom de leurs pères si la petite duchesse est d'humeur à s'y prêter. Le fastueux ami de Jacques II donna le jour des noces à la mariée un collier de deux cent mille francs. Louis XIV accorde à Lauzun un appartement à Versailles. Sa Majesté a toujours un faible pour son ancien favori ; je ne serais pas surprise que la faveur du duc remontât

sur l'eau, s'il voulait M mettre au régime de la dévotion... H en est capable.

Prado n veut absolument faire des tragédies; il y tient, quoique le public ne tienne point à ses pièces. Germanicus vient de subir le sort de ses aînées. Ce sujet, déjà manqué par Boursault en 1679, n'a pas réussi sous la main de PradoD, Il survient quelquefois des incidents aux premières représentations, qui, indépendamment des défauts de l'ouvrage, en compromettent le succès : c'est ce qu'on vit à l'apparition de Germanicus. Voyant qu'aux deux premiers actes il ne paraissait point de femmes, le public commençait à se plaindre qu'on lui offrît une tragédie de collège, lorsque deux princesses et deux confidentes entrèrent tout à la fois en scène à l'ouverture du troisième acte... Quatorze de dames est-il bon ? s'écria alors un plaisant du parterre. C'en fut assez, on n'entendit plus jusqu'à la fin que rires et applaudissements sardoniques ; Germanicus fut enterré au bruit de ce charivari, et sans doute il ne restera de traces de cette œuvre que l'épigramme suivante qu'elle a inspirée à Racine :

Que je plains le destin du grand Germanicus!

Quel fut le prix de ses rares vertus !

Persécuté par le cruel Tibère,

Empoisonné par le cruel Pison, Il ne lui restait plus, pour dernière misère,

Que d'être chanté par Pradon !

Pas mal pour un dévot.

M,le Choin est une grosse fille à laquelle la nature a tout prodigué, soit en laid, soit en beau. Les parties défectueuses de cet ensemble sont une figure énorme, des lèvres épaisses, une taille dépourvue de grâce; défauts auxquels il faut opposer des yeux noirs d'une expressive vivacité, le coloris adroitement ajouté par le fard à un teint sans éclat, l'art de tirer tout le parti possible de la parure, enfin l'esprit le plus doux, le plus aimable, le moins offensif

quoique le plus fin, le plus orné, le plus étendu. Je n'indique ni comme défaut ni comme perfection une gorge très volumineuse que porte MlleChoin; les goûts sont à cet égard si variés que je crois devoir m'abstenir. Quatorzième ou quinzième fille d'un grand bailli de Bourg en Bresse, la demoiselle dont je viens de tracer le portrait fut envoyée, comme tant d'autres, à la cour pour s'y pourvoir de son mieux. Présentée à Mrae la princesse de Conti, M Choin lui plut d'autant plus qu'elle était moins jolie; Son Altesse l'admit au nombre de ses filles d'honneur et elle lui accorda toutes ses bontés. A cette époque Monseigneur passait ses journées entières chez sa sœur : c'était le temps où il vivait dans la plus étroite intimité avec elle; temps où la calomnie faisait courir ces vers, assurément mensongers, sur la princesse de Conti :

Elle en a pour son père, Et pour son cher époux, Peut-être pour son frère, Et peut-être pour tous !

MUe Choin devint la confidente de l'attachement, sans doute plus candide, qui liait le Dauphin et la fille de Mmo de la Vallière; or la confiance établie entre un jeune homme et une demoiselle correspond, par une pente bien glissante, à un sentiment plus tendre : ce pas fut insensiblement franchi, le goût de Monseigneur pour la fille d'honneur devint très vif. Elle qui ne voulait se montrer ingrate ni envers le prince ni envers la princesse, tâcha de se persuader elle-même, comme elle le soutenait en public, que l'amour réciproque du frère et de la sœur n'était qu'un simple attachement fraternel; ce qui mit sa conscience parfaitement en repos. L'intrigue du Dauphin et de M"* Choin fit du bruit; je dois à la vérité de dire que Mme de Conti en fut affligée; elle ne s'en plaignit point cependant, on assure qu'elle aima mieux s'en distraire. M. de Clermont- Chatte, officier de chevau-légers, fort bien fait, parut, toujours selon la chronique scandaleuse, l'homme le plus

GHRONIQUKfl DI l'<KL-DB r...i.t I

propM à Moonder les distractions de 1 1 helie princesse :

il avait ose déjà faire un pas vers elle-; Son Altesse en fit à son tour un vers lui, et cela suffit, assure-t-on, pour que M. de Clermont fit le reste du chemin. La double intrigue marcha sans encombre jusqu'au commencement de la présente année, époque à laquelle Monseigneur partit pour prendre le commandement de l'armée, et M. de Clermont avec son régiment. Les adieux de Mme do Conti et de son frère furent tendres et mêlés de pleurs; il ne m'est rien parvenu de ceux de la princesse et de Clermont... Quant à M"' Choin, le Dauphin lui exprima à son départ non seulement un amour encore brûlant, mais une sollicitude prévoyante que Son Altesse porta au point de vouloir lui remettre un testament qui stipulait un don considérable. « Monseigneur, dit M"* Choin en déchirant cet acte funé- « raire, si j'avais le malheur de vous perdre, mille écus c me suffiraient; ne songeons donc point à mon avenir. » L'écriture fut, je crois, inventée pour consoler les amants des rigueurs de l'absence : après le départ de Monseigneur et de M. de Clermont, la correspondance de ces deux guerriers et de leurs maîtresses fut très active. Or Louis XIV n'a point renoncé à l'habitude de vouloir être bien informé, et les cachets n'ont pas cessé d'être dociles sous la main des gens chargés d'instruire Sa Majesté des secrets écrits. Le roi s'initia à tous les mystères de cette partie carrée, il en apprit toutes les particularités. Comme père et comme dévot, ce prince déplora les désordres de son fils, et surtout ceux de sa fille; mais cette galanterie de famille n'était pas une nouvelle pour lui, il avait pris dès longtemps le parti de se taire sur des égarements dont il donna, par malheur, l'exemple. Cependant, à la vue d'un paquettrouvé sous le couvert d'un tiers et adressé à M"8 Choin, la curiosité de Sa Majesté fut plus particulièrement excitée. Ce paquet contenait trois lettres fort obligeantes de la princesse de Conti à M. de Clermont, et que ce gentilhomme envoyait à MUe Choin avec ce billet : «Je vous sacrifie trois « lettres de cette importune; songez à m'en défaire, à € moins que vous ne vouliez que j'aille au bout du monde

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« chercher un repos qui m'est ôté par ce mauvais cœur *: «c je ne puis la supporter plus longtemps. »

Une nouvelle intrigue venait d'être découverte au roi, et elle lui causa le plus grand déplaisir; sa dévotion avait supporté assez patiemment l'idée des galanteries de sa fille, son orgueil ne put souffrir sans éclater que la princesse fût sacrifiée par un petit officier des gardes et le fût à une femme de chambre. Louis XIV fit appeler Mme deConti; il lui montra d'abord les lettres que M. de Clermont lui avait écrites, et les réponses qu'elle y avait faites. La princesse, confuse au delà de toute expression, pouvait à peine se soutenir; le roi la fit asseoir à ses côtés, puis tirant de sa poche d'autres lettres il en montra les signatures à Son Altesse... Elles étaient des maréchaux de Luxembourg et de Villeroi : « Sans doute ces messieurs ont pris <c en vous écrivant plus de liberté que vous ne leur en avez «c accordé, dit Sa Majesté d'un ton calme mais sévère ; car « si vous autorisiez le moins du monde les espérances que « ces galants paraissent avoir conçues, je vous demande- « rais où vous prétendez vous arrêter. » Mme de Gonti pleurait à chaudes larmes ; son sein, à peine contenu par une robe du matin, se soulevait avec un violent effort... « Ce n'est pas tout, reprit le roi, j'ai des lettres encore à « vous montrer; vous allez voir la conséquence honteuse « de vos fautes, et à quelle rivale on vous sacrifie.» Aces mots Sa Majesté mit sous les yeux de sa fille le billet de Clermont à Mlle Ghoin, et les lettres de la princesse qui l'accompagnaient. Son Altesse pensa mourir de douleur; elle se jeta aux pieds de son père, le suppliant de la laisser se retirer auprès de sa mère au couvent des Carmélites. Le roi s'opposa à l'exécution de ce projet de pénitence, assurant qu'il suffisait pour le moment de chasser Mlle Choin, de congédier M. de Clermont, et de faire rentrer dans le respect MM. de Villeroi et de Luxembourg.

1. Comme l'amour blasé rend injuste! Certainement M"" de Conti n'avait point un mauvais cœur, bien au contraire, ce cœur péchait souvent par trop de bonté.

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déni premières conditions furenl rempliei sur-lechamp; quant lia dernière, il est probable qu'ello souffrit

une plus lente exécution : car à quelque temps de là le vainqueur de Nerwinde montrait avec airectation à son rival en amour, mais non pas en gloire, un portrait de M'"0 la princesse de Conti.

Néanmoins cette aventure, où tant de ses faiblesses l'étaient révélées à la fois, causa une profonde tristesse à la belle veuve ; elle négligea sa parure; les parfums ne fumèrent plus dans son boudoir, qui jusqu'alors avaient ressemblé à un temple dont elle était la divinité; son lit, qui naguère encore paraissait être le trône voluptueux des Amours, ne fut plus témoin que des soupirs de la douleur. On va même jusqu'à dire que cette beauté désolée eut un moment l'intention de s'empoisonner avec du verre pilé, et qu'une de ses femmes lui enleva cette poudre meurtrière.

Pendant que des intrigues galantes divulguées à la cour désolaient la princesse de Conti, Monseigneur et le maréchal de Luxembourg effectuaient la plus belle marche militaire qu'on ait vue depuis longtemps en se portant de Vignamont au pont d'Espierres. L'armée ayant fait quarante lieues en quatre jours empêcha, par ce mouvement rapide, les troupes du prince d'Orange, une fois plus fortes qu'elle, d'investir les forteresses depuis l'Escaut et la Lys jusqu'à l'Océan. Ce beau fait de guerre prévint en même temps l'attaque des ports flamands soumis aux armes du roi, et que la flotte ennemie se disposait à bombarder.

Contenues ainsi en Flandre, les puissances maritimes s'approchèrent des ports de France : Dunkerque fut menacé. On vit reparaître devant cette place deux de ces machines infernales dont les Anglais firent l'an passé un essai à peu près infructueux à Saint-Malo; cette fois l'une échoua sur la côte et ne produisit que du bruit, l'autre fit prématurément son effet sur elle-même et lança dans les airs les marins qui la montaient. Les membres de ces ennemis victimes de leur propre fureur retombèrent épars au milieu de Dunkerque.

Dan? le même temps M. de Noailles devenu maître de Girone, l'une des places fortes de l'Espagne, marchait sur Ostalric, ilors occupée par les Espagnols. Malgré sept retranchements accumulés les uns sur les autres le maréchal s'empara de cette forteresse, dont les ingénieurs découvrirent l'unique point accessible. Ostalric, où M. de Noailles avait laissé une garnison poursuivre le cours de ses avantages, fut investie un peu plus tard par le duc d'Escalone ; mais, après avoir pris Castel-Follit, le général français força ce duc de songer à sa défense, et termina la campagne en l'obligeant à lever le siège qu'il avait entrepris.

Le public s'est peu occupé de la mort du maréchal d'Humières, arrivée à Versailles dans le courant de septembre : tant les esprits sont préoccupés d'un nouvel acte de servilité du parlement.

La chose mérite, en effet, une grave attention : par les intrigues de certains agents adroits, ce corps, qui, à proprement dire, n'est plus que le consignataire des volontés du roi, a décidé, sans délibération, queMM.de Vendôme prendraient rang à ses séances avec les ducs et pairs comme descendants de Henri IV par légitimation. Cette mesure n'a paru qu'un véritable préambule : on s'attend à une autre disposition se rattachant de plus près aux affections de Louis XIV. Le duc du Maine et le comte de Toulouse seront à leur tour légitimés, le parlement les saluera même, si le roi l'ordonne, du titre de princes du sang; et le premier président de Nervion se sera trompé en disant « qu'on n'e pouvait faire des princes avec du parchemin, « et que le roi devait les faire avec la reine. »

En attendant le roi a donné à M. le duc du Maine, qui, depuis dix ans, est colonel général des Suisses, la charge de grand maître de l'artillerie, vacante par le décès de M. le maréchal d'Humières. Le jeune prince a fait élection de domicile à l'Arsenal, et comme il faut bien qu'il meuble un peu son logement Mme de Montespan, sa mère, lui a fait présent d'un lit de quarante mille écus.

Encore un grand emploi à donner : le maréchal de Belle-

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fonds mourut, le 10 décembre, <!es suites d'un

Les hautes ambitions auraient-elles des intelligences avec la mort? Voilà deux bâtont qui flottent au milieu de vingt concurrents; mais ils ne ressemblent point aux bâtons flottants de la fable : de loin c'est quelque chose, et de près c'est beaucoup... Nous verrons à qui écherra ce riche héritage.

On a beaucoup ri hier, au lever, du marquis de Moui, noble campagnard, fou de la chasse, et qui, n'ayant pas de terres pour chasser, fait habiller son unique laquais en cerf, et s'amuse à courir cet étrange gibier en donnant du cor à s'époumonner. Le roi a dit qu'il accorderait à M. de Moui un petit droit de chasse dans les bois royaux, et cela par sentiment de charité... pour le pauvre laquais.

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