‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 35 sur 44 · C'est ainsi qu'on désignait Mm° de Maintenon à la cour · texte numérisé non relu

C'est ainsi qu'on désignait Mm° de Maintenon à la cour

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toir6 du roi, el ne vous hâtez pas de maigrir; il est possible que nous parvenions à arranger cette affaire.

— Je n'espère qu'en vous.

— Je ferai de mon mieux. En attendant, mon cher Racine, encensez, encensez sans mesure, et si vous passez près de M1"8 de Maiutenon courbez-vous jusqu'à terre... Quand vous aviez failli devant le public, il ne s'agissait que do vous relever avec éclat ; ici les fautes ne se réparent qu'à force d'abjection. Tel est le régime auquel vous vous êtes soumis, il faut le subir. Adieu, je vais prendre ma part des grandeurs de la cour : c'est moi qui présente ce soir la serviette au roi.

Les soins de Gavois et la servilité renforcée de Racine ont été sans succès pour la réhabilitation du pauvre académicien : ni le roi ni Mm" de Maintenon ne lui parlent; ils passent devant lui sans le regarder. Ce gentilhomme de nouvelle date devient jaune comme un coing, il n'aura bientôt que la peau sur les os ; un invincible chagrin le mine. Sa vie, jadis illustrée par des chefs-d'œuvre, se consume dans une langueur née des plus misérables faiblesses.

M. Voyer d'Argenson, gentilhomme éclairé mais sévère, dur, brutal, vient de remplacer M. de la Reynie comme lieutenant général de police. Il organise cetle administration sur un plan plus vaste encore que celui adopté par son prédécesseur. On lui doit déjà des améliorations importantes, entre autres la distribution en divers quartiers d'une nouvelle espèce de pompes mobiles destinées à éteindre les incendies et que dessert un corps de pompiers choisis dans la bourgeoisie. Mais l'extrême sévérité de M. d'Argenson le fait haïr du peuple qui le redoute et ne lui épargne pas les noms de damné, de perruque noire, de juge des enfers.

Une des premières expéditions de ce magistrat a été dirigée contre la comédie italienne, et voici à quelle occasion. On avait donné à ce théâtre une pièce intitulée la Fausse prude. Mm8 de Maintenon crut se reconnaître, ce qui était peu surprenant ; car, en admettant que l'ouvrage

ne fût pas une critique directe de sa conduite, l'auteur avait du moins tracé un portrait de fantaisie qui ressemblait beaucoup à la marquise. Mais si elle eut raison de se croire jouée sur la scène, je crois qu'elle manqua d'adresse et de sens dans les actes de vengeance auxquels on la vit se livrer. Quoi qu'il en soit, M. d'Argenson, enchanté d'entrer en fonction par une action d'éclat, se transporta un matin entre onze heures et midi à l'hôtel de Bourgogne, qu'occupaient depuis seize ans les comédiens italiens. Il fit apposer les scellés sur toutes les portes ; puis, ayant réuni les acteurs dans le foyer, il leur défendit, de la part du roi, de continuer leurs spectacles, Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les garder à son service. Le jour suivant, la compagnie se présenta devant le monarque pour lui adresser des représentations. Il ne changea point sa détermination, et se contenta de répondre à ces comédiens: « Vous ne devez pas vous plaindre de ce que le cardinal « Mazarin vous a fait quitter votre pays; vous vîntes en « France à pied, et vous retournez en Italie dans de bons « carrosses qui sont à vous. »

Cette expulsion d'étrangers qui depuis si longtemps faisaient les délices du public achève de perdre Mme de Maintenon dans l'esprit de la ville et de la cour, à l'exception des dévots qui forment sa coterie. Elle est chansonnée, censurée, chamarrée d'épigrammes, et certains couplets sur les intrigues assez probables de cette dame avec son jardinier de Maintenon appuient, d'une assertion imprimée à douze mille exemplaires, la qualification de fausse prude que la demi-reine s'est elle-même attribuée.

Un dernier trait a soulevé Versailles et Paris contre celle qu'on n'appelle plus que la jardinière de Maintenon. La marquise de Lamé tenait dans la capitale une maison de jeu, d'après le modèle fourni jadis par la maréchale de la Ferté : rapide écoulement de l'or, conversations libres, galanterie concluante, chère exquise, libations bachiques, tout se réunissait dans ce temple du plaisir. Le crédit de ce tripot était soutenu par le manège habile de deux demoiselles que Mme de Lamé appelait ses filles, et qui, sachant

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jouer .1 ravir la coquetterie lorsqu'il s'agissait <l<> m fermer une cour, n'étaient p.is moins habiles & limuler la

vertu pOUP retenir 1 ;urs courtis;ms. M .1 • Lamé, r 'cherchée avec transport, parce qu'elle offrait l'amorce des voluptés, aimée même quoiqu'on se ruinât chez elle, sans doute parce qu'on s'y ruinait Moi entendre damner d'intention jansénistes, quiétisteset calvinistes, Mm8 de Lamé, dis-je, encourut enfin la haine du comité Maintenon. Cette coterie bigote voulait bien qu'on perdît son argent, mais dans des sentiments romnins et selon le vœu des canons. En conséquence, le lansquenet et le pharaon de M1U' de Lamé étant soupçonnes d'hérésie et nuisant au lansquenet et au pharaon de la cour où l'on ne trichait qu'avec une mauvaise foi orthodoxe, M. d'Argenson eut dans ses instructions secrètes l'ordre de surveiller le tripot rival du jeu de Versailles et de Marly. La directrice d'un tripot n'est pas une abbesse de carmélites : en fouillant les antécédents de la marquise, le lieutenant de police découvrit qu'elle ne pouvait être veuve du marquis de Lamé, attendu que ce gentilhomme n'avait jamais existé. Après avoir dépouillé l'aventurière de son rang, les limiers de M. d'Argenson lui disputèrent son sexe; mais, soit que cette chicane leur ait ensuite parut trop ridicule, soit qu'ils aient acquis sur ce point des témoignages irrécusables, Mme de Lamé, démar. quisée, resta femme malgré les envieux. Il y a plus, elle continua d'être recherchée; alors les dévots recoururent aux dernières armes de leur arsenal: ils lui imputèrent des crimes... C'était sa faute aussi; pourquoi ne se laissait-elle pas chasser de bonne grâce? Or, un beau matin, à titre d'indulgence royale, on conduisit Mme de Lamé hors de Paris; ses filles furent enfermées dans un couvent; le pharaon fut défendu partout, sous les peines les plus graves; et l'on continua de s'y ruiner à la cour. La contrepartie de tous ces actes de despotisme fut l'émission de dix mille autres exemplaires des couplets contre la jardinière de Maintenon, avec addition de notes fort instructives sur les motifs qu'une dame honnête peut avoir de préférer un petit jardinier à un grand roi.

Faute de grands succès militaires on amusait la crédulité des Parisiens par un Te Deum à vide, lorsque des nouvelles de la mer apprirent que M. Duguay-Trouin, armateur, avait enlevé une flotte hollandaise venant de Bilbao... Alors réjouissances, feu de joie, Te Deum motivé. Tout cela est arrivé à point pour célébrer l'entrée du maréchal Catinat dans Alh, et, pour ne pas troubler la fête, on a eu soin de cacher en même temps que le prince d'Orange avait forcé M. de Villeroi de renoncer à ses projets sur Bruxelles.

Un peu plus tard, tant de solennités eussent été plus à propos encore : M. de Pointis, chef d'escadre, ayant fait voile pour Garthagène en Amérique, y débarqua le 15 avril, prit la ville et ses dépendances, en rasa les forts, et après avoir battu à son retour une escadre anglaise de sept vaisseaux, il rentra à Brest avec un butin estimé neuf millions. Ce genre d'avantages est celui que le peuple apprécie le mieux ; il espère avoir neuf millions de moins à payer... le pauvre peuple !

On racontait hier assez hautement, à Versailles, une aventure qu'il faudra retrancher de la collection d'exemples édifiants envoyés de la cour pour l'instruction de la ville. Monseigneur jouait, il y a trois jours, dans les appartements, et Son Altesse Royale gagnait. « D'Antin, dit-il « au fils légitime de M. de Montespan, assieds-toi près de « la table et liens mon chapeau que je l'emplisse. » Le prince était en veine, il jetait l'or à pleines mains dans le vaste contenant que lui présentait son caissier. Après une demi-heure de cet heureux exercice, le Dauphin s'arrête pour contempler ses finances et voit avec surprise que le chapeau dans lequel il a tant versé est tout au plus au quart plein. « Oh 1 oh ! dit Son Altesse, je me croyais plus « riche... N'importe, continuons. »Le gain ne se démentait point; mais le trésor ne grossissait guère... Enfin Monseigueur s'étant retourné par hasard, vit d'Antin occupé à faire passer l'or du chapeau dans ses poches. Le prince eut l'air de n'avoir rien vu, et ce ne fut que quelques ins-

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tants iprèl qu'il quitta lo jeu sous un prétexte en l'air. « Voyons un peu ce que j'ai gUgoéâ, dit l'héritier du tronc en attirant d'Antin près d'une croisée; puis frappant du dos de la main les poches de l'infidèle caissier, il eut la satisfaction d'entendre résonner son or. « Merci, mon gar- « çon, ajouta Son Altesse, tu as hien fait de remplir tes € poches ; mon chapeau n'aurait pas tout contenu. Le fils de l'ancienne favorite rendit gorge et dut se trouver heureux que la présence d'esprit de Monseigneur lui eût sauvé la moitié d'une grande humiliation, déjà hien suffisante comme il l'avait subie.

On rapportait plus bas hier dans la galerie de Versailles une triste nouvelle arrivée la veille à Dijon. M. le duc de Bourgogne, pour qui l'amour ne peut être à quinze ans la principale affaire, a désiré cette année visiter la province dont il porte le nom. Parmi les personnes formant la suite du jeune prince, se trouvait le célèbre Santeuil, poète latin, auteur d'hymnes sacrées, et qui composa pour les fontaines de Paris tant d'inscriptions empreintes du véritable style lapidaire. Le caractère spirituel et exempt de bigotisme de cet aimable chanoine de Saint- Victor faisait les délices du petit-fils de France qui l'admettait toujours à sa table. La physionomie du poète contribuait encore à exciter l'hilarité qu'entretenait son humeur enjouée : il y avait du Socrate, de l'Epicure et du Rabelais clans ce visage arrondi, ce menton en crosse, ce nez aux narines évasées, ces gros yeux flamboyants, ce front élevé et cette tête chauve que Santeuil faisait ressortir avec quelque coquetterie de son habit de génovéfain. Tel que je viens de le peindre, cet ecclésiastique soupait avec M. le duc de Bourgogne à Dijon, lorsque, attaqué subitement de fortes tranchées, il éprouva des vomissements convulsifs. Santeuil mourut le surlendemain après quarante-huit heures d'horribles souffrances. Voici le bruit généralement répandu sur la cause de cette mort aussi violente que subite. Santeuil avait, dit-on, placé sa tabatière entre son assiette et celle du duc de Bourgogne; or tandis que le chanoine était occupé de l'anecdote qu'il racon-

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tait pour amuser Son Altesse Royale, le prince trouva plaisant de mêler du tabac dans le verre de vin d'Espagne que Santeuil allait avaler. Le pauvre homme but ce mélange, et j'en ai dit l'effet. Sans doute dans ce lugubre événement l'intention de l'enfant illustre fut loin d'être coupable, les pleurs intarissables qu'il a versés, assure-t-on, pendant trois jours, ont suffisamment déposé en faveur de son innocence; mais c'est néanmoins le cas de répéter que les jeux de princes ne font pas toujours rire les courtisans.

Les Polonais, pénétrés, comme toute l'Europe, des brillantes qualités de François-Louis de Bourbon, l'ont choisi pour régner sur eux, et le 27 juin il a été proclamé roi de Pologne par le cardinal Radziejonski, primat du royaume. Mais comme il est dans la destinée de cette malheureuse nation d'être sans cesse divisée sur le choix de ses princes électifs et de démontrer ainsi au monde l'avantage de la monarchie héréditaire, un parti à la tête duquel s'était placé l'évêque de Cujavie élevait dans le même temps au trône polonais Frédéric-Auguste, électeur de Saxe. Le prince de Gonti doit donc conquérir sa couronne; et si cette tâche convient à son noble caractère, la modicité des ressources qui sont mises à sa disposition rend le succès bien douteux. Le roi donne à Son Altesse deux millions cinq cent mille livres. Ce serait quelque chose si cet élément de séduction était appuyé d'un corps armé. Il n'en est malheureusement rien. Louis XIV abreuva la terre irlandaise du sang de cinq à six mille Français pour aider Jacques qui ne sut pas s'aider lui-même, et Sa Majesté ne confie pas un seul régiment à un prince de sa maison appelé à en soutenir l'éclat dans le nord de l'Europe.

Jean Bart assure que malgré la croisière anglaise qui navigue en vue de Dunkerque,il mènera heureusement Son Altesse à Dantzick. Mais M. de Gonti a peu de confiance dans sa fortune: il a supplié le roi de ne traiter sa femme '

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