Adélaïde de Bourbon
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do reine que lorsqu'il sera paisiblement assis sur le trône o Pologne.
On venait de siffler le Scipion du lenace Pradon,et l'on riait de Cette tragédie de carnaval représentée cependant en carême, lorsqu'on répandit lo bruit qu'une pièce jde u> allait être jouée sous lo nom de la Grange-Chancel. La cbose paraissait assez probable. Mécontent de la cour de Versailles, qui l'humilia, il semblait naturel que ce grand poète revînt à la cour d'Apollon où il acquit tant de gloire. On s'étonnait peu d'ailleurs que l'auteur d'Andromaque empruntât le nom d'un autre et biaisât un peu pour rentrer dans la carrière poétique ; quand on a vécu avec les jésuites il reste toujours quelque chose de leur allure. Le public attendait donc avec impatience Oreste et Pyladc, tragédie attribuée à Racine, et le jour de la première représentation le théâtre ne put contenir un quart de la foule qui s'y porta. Mais l'enthousiasme s'éteignit bientôt lorsqu'une versification régulière mais souvent décolorée révéla une main d'écolier là où les spectateurs avides attendaient la touche d'un grand maître. L'air embarrassé de la Grange, qui assistait à la représentation, la rougeur et la pâleur qui se succédaient sur son visage selon que la marche de l'ouvrage était heureuse ou malheureuse, ne tardèrent pas de prouver qu'il était le véritable père de cette composition, où l'on reconnut néanmoins quelques traits d'un pinceau habile jetés sur une action faiblej'et trop au-dessous de la grandeur du sujet. La tragédie de la Grange a réussi grâce à ces coups de maître et au jeu savant de Mlle Ghampmeslé.
D'importants succès remportés en Espagne par M. de Vendôme ont déterminé le roi catholique, la Hollande, l'empereur et l'Angleterre à signer successivement des traités de paix avec la France, qui avait plus besoin qu'aucune de ces puissances de déposer enfin l'épée. Le petitfils par légitimation du grand Béarnais, parvenu au généralat aussi lentement que le moins favorisé des officiers de
fortune, a prouvé depuis qu'il commande une armée que Louis XIV peut souvent perdre beaucoup de gloire en laissant dormir sa justice. M. de Vendôme, secondé par l'escadre du comte d'Estrées, mit au mois d'août le siège devant Barcelone que défendait le prince d'Armstadt. Le comte de Valesco voulut en vain protéger cette place. Attaqué par M. de Vendôme, il fut défait dans un combat long et meurtrier, où la victoire nous resta. Maître de ses opérations sous les murs de Barcelone, le vainqueur les continua avec vigueur ; mais les assiégés firent une vive résistance et ne se rendirent qu'après cinquante-deux jours de tranchée ouverte. Louis XIV nomma M. de Vendôme vice-roi de la Catalogne qu'il avait conquise à peu près en entier ; honneur passager que les traités devaient bientôt faire évanouir.
La paix dite de Ryswick parce qu'elle fut conclue dans un château de ce nom près de La Haye donna lieu à quatre traités : le premier, signé avec la Hollande le 20 septembre, mentionne le seul petit avantage que la France recueille do cette pacification : Pondichéry lui est rendu. Le second traité, signé le 21 avec l'Espagne, restitue à cette puissance toutes les places qui lui ont été prises en Catalogne et remet en sa possession Luxembourg, Mons, Ath, Gourtray et tout le territoire de la Flandre espagnole conquis par les armes du roi. Par le troisième traité, signé le même jour avec l'Angleterre, Louis XIV reconnaît Guillaume III comme souverain de la Grande-Bretagne. Les Anglais et les Hollandais envoyés à Ryswick exigeaient d'abord que le roi consentît à éloigner Jacques II, sa femme et son fils de la France. Ensuite ces négociateurs se restreignirent à demander que ces princes malheureux quittassent Saint-Germain. Le roi n'admit aucune condition qui tendît à aggraver encore le malheur de ses hôtes: il répondit « que Leurs Majestés étaient sous le poids de « l'infortune, qu'elles étaient d'ailleurs aimées tendrement « de lui, et qu'à ce double titre elles n'en pouvaient être « trop près. » Bien plus, dans les réjouissances qui eurent lieu plus tard, Louis XIV prescrivit aux directeurs de
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l'Opéra i'l BLU1 m. litres de musique de m: rien faire chanter <|ui eût rapport à la paii par égard pour le roi et la reine d'Angleterre. Le quatrième traité, signé avec l'empereur, porte que Fribonrg, Briaaoh, Kchl et Philisbourg seront restituées à l'Empire ; que les forteresses de Strasbourg donnant sur le Rhin, le fort Louis, le mont Royal et Trarbach, chef-d'œuvre de Vauban, seront rasés; qu'enfin le duc de Lorraine recouvrera ses Etats tels que son grand-oncle les possédait en 1670.
Comment reconnaître dans ces traités la puissance du prince absolu qui dictait avec tant de hauteur les conditions de la paix de Nimègue 1 Non seulement on ne retrouve plus ici la moindre trace de son orgueil indomptable, mais on n'y remarque qu'un seul témoignage de cette fermeté dont les rois ne doivent jamais se départir. Louis XIV ne redevient un instant lui-même que dansles insignifiantes stipulations relatives à Jacques II. Les politiques se sont épuisés en conjectures sur cette abnégation de grandeur, dans tous les cas outrée, puisque la France traitait à Ryswick. sous l'influence de la victoire plutôt que pressée par des échecs. Les uns ont prétendu que, mû par une profonde politique, Louis XIV n'avait paru se laisser aller à tant de facilité que pour s'emparer, avec toutes les ressources qu'allaient lui rendre quelques années de paix, de cette monarchie espagnole, objet de son immuable convoitise. Les autres, plus simples, je pourrais même dire plus niais dans leurs suppositions, ont fait à la piété du roi tous les honneurs de la modération excessive qu'il vient de montrer, comme si les souverains et les papes eux-mêmes ne savaient pas concilier les vues ambitieuses et la dévotion. Ni l'un ni l'autre de ces motifs ne sont réels ; la cause si péniblement cherchée par les politiques est sous leurs yeux : c'est l'état d'épuisement de la France. L'impossibilité de lutter longtemps encore avec l'Europe coalisée détermina d'abord Louis XIV à. miner sourdement la coalition en lui enlevant le mobile Victor-Amédée, et la conduite modérée du roi à Ryswick fut l'effet d'une pressante nécessité. Encore quelques mois^
et la France n'avait plus de ressources pour faire la guerre, plus de bras à opposer à ses ennemis. Convenons cependant que Louis XIV pouvait mettre moins à découvert l'extrémité à laquelle il était réduit: quatre-vingt mille hommes combattaient en Flandre sous les ordres de Villeroi; quarante mille, ayant à leur tête le maréchal de Choiseul, offraient une force imposante sur le Rhin; campé au pied des Alpes, Catinat montrait aux peuples d'Italie le même nombre de combattants ; et Vendôme, avec une armée moins forte, s'était rendu plus redoutable qu'eux tous. Or l'Europe ne savait pas qu'il allait devenir impossible de nourrir ces armées, que leur solde, déjà fort arriérée, pouvait cesser tout à fait, et qu'alors nulle puissance, nulle discipline n'eût empêché tant de soldats privés du nécessaire d'aller chercher dans leurs foyers le pain qu'ils n'auraient plus trouvé sous les drapeaux. Je crois qu'à Ryswickla France pouvait accorder moins, que même en accordant autant il était possible de l'abandonner avec plus d'adresse, et que les négociateurs du roi ont, par trop de résignation, montré trop de faiblesse pour l'avenir.
On se souvient que la belle princesse de Conti inspira jadis le plus tendre amour au roi de Maroc et que si elle avait été libre alors il n'eût dépendu que d'elle d'aller régner sur un peuple de la côte d'Afrique. Mais ce n'est plus assez du pouvoir suprême pour cette adorable altesse; la divinité est aujourd'hui son partage. Le fils du gouverneur de Lima, arrivé récemment à la cour, a raconté qu'un portrait de la belle douairière étant tombé dans les mains des Indiens voisins de Carthagène,ils en avaient fait l'objet de leur culte. Avoir des autels? cela passe de beaucoup nos hommages européens ; et je ne serais point étonnée que Mme de Conti n'allât prendre un beau jour possession de sa pagode, surtout s'il lui est permis d'en choisir les desservants.
M. Regnard a donné cette année la comédie du Disirait, qui pour les situations comiques, est au-dessus du
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Joueur. Le personnage principal, copié sur le portrait de M. le conilo de Brancas, si bien dessiné par la Bruyère, offre un rôle rempli d'originalité. L'auteur a prouvé par cet ouvrage que si dans sa précédente pièce il l volé quelques idées à Dufresny, il est homme à se passer d'une si misérable ressource. Mais qui pourra se rendre compte des caprices du public? Après avoir élevé M. Regnard au niveau de Molière pour une comédie qui ne valait pas mieux que celle-ci, ce même public met le nouveau comique au-dessous de Baron 1 Le JJislruit a langui au théâtre pendant quatre représentations: on ne le joue plus â.
Le 7 du présent mois de décembre, la princesse de Savoie a été mariée au duc de Bourgogne ; la bénédiction nuptiale leur a été donnée dans la chapelle de Versailles, par le cardinal de Coislin, à six heures du soir. Les cérémonies du coucher des jeunes époux méritent d'être citées. Après le souper, toute la cour entra dans la chambre de l'illustre mariée ; mais peu d'instants après, le roi en fit sortir les hommes. Tandis que Marie-Adélaïde était déshabillée par toutes les dames présentes, et que la reine d'Angleterre lui présentait la chemise, M. le duc de Bourgogne se déshabillait dans l'antichambre, et la chemise lui était donnée par Jacques II, qui de toutes ses prérogatives n'a conservé que celle d'être le valet de chambre des princes français le jour de leurs noces. Dès que M110 de Savoie fut au lit, le duc rentra dans la chambre et se mit au côté droit de la princesse ; il y resta à peu près un quart d'heure. Pendant cette station d'apparat, toutes les dames de la duchesse, comprimant une forte envie de rire, entouraient le lit des mariés, qui montraient, dit-on, sur des oreillers garnis de dentelles, deux petites figures honteuses, fort plaisantes pour ces beautés expérimentées. Le duc de Beauvilliers, debout dans la ruelle, veillait, sentinelle vigilante, à ce que tout se passât dans l'ordre,
1. Cette pièce ne fut reprise qu'en 1731 ; elle eut alors un grand succès, et elle est restée au théâtre.
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et à ce que rien n'excédât le cérémonial. Au bout de quinze minutes, les dames de la duchesse détournèrent les yeux ou firent semblant; le prince sortit du lit, alla se réhabiller dans l'antichambre, et rentra chez lui par la salle des gardes.
Le lendemain et les jours suivants, le duc visita sa femme; ils restèrent ensemble deux ou trois heures, mais il y eut toujours des dames dans la chambre. Les époux ne paraissent pas sensiblement contrariés de cette surveillance; ils ne sont d'âge ni l'un ni l'autre à sentir bien vivement ce qu'ils y perdent. Le prince n'a que quinze ans, et la princesse n'en a pas encore douze accomplis. Je dois ajouter que le duc ne fut pas, au physique, assez favorisé de la nature pour faire éclore une passion précoce dans une épouse si jeune, si peu propre encore à se pénétrer des belles qualités morales que peut avoir son mari. M. de Bourgogne a de petits yeux qui ne voient les objets qu'en les regardant obliquement ; son nez est gros, sa bouche manque de fraîcheur, ses cheveux sont frisés à la* manière des nègres, et le teint de Son Altesse est d'une pâleur teintée de jaune qui n'a rien d'éclatant. Avec un tel visage on n'est pas beau ; malheureusement le corps du prince ne promet pas de racheter ces défauts par une séduisante conformation. Il eut, à ce qu'il paraît, dans sa première jeunesse, quelques dispositions à se courber ; les médecins ordonnèrent alors qu'on lui mît un collier ; au collier, devenu insuffisant, succéda une tringle d'acier, appliquée à la colonne vertébrale, et qui tout entourée de velours qu'elle était, n'en parut pas moins gênante au duc. Bientôt on se crut obligé d'opposer à cet appareil dorsal un mécanisme qui maintenait la poitrine... Enfin à force de soins, on obtint l'effet qui devait en résulter : le petit fils de France devint bossu. Voilà ce que c'est que d'être livré à des gens soigneux ; ils ne veulent pas que le corps prenne une mauvaise habitude, et ils lui donnent une difformité. Mais s'il manque à M. le duc de Bourgogne beaucoup des qualités qui pourraient faire éclore l'amour de sa femme, rien ne manque à l'éclat des réjouissances aux-
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quellea leur mariage donne lieu: jamaia peut-être on ne déploya plus do magnificence à cette cour qui conclut naguère la paix avec lant d'humilité. Le peuple seul a saisi l'inconvenance de ce contraste, il est silencieux et grave au milieu du délire des courtisans. Mais à Versailles, quel mouvement ! quel bruit ! que de carrosses, en roulant la nuit dans cette longue allée d'arbres qui conduit de Paris à Versailles, troublent le sommeil des paisibles villageois ! Les spectacles, arrangés pour que le roi puisse les voir sans pécher, les gros jeux ou il est entendu qu'on ne pèche pas, même en trichant ; les musiques, les danses, les média noche, les loteries, tout contribue à prolonger les l'êtes du mariage, tout fait oublier aux riches le malheur des temps. Il y eut jeudi un bal chez le roi ; la recherche des habits y fut poussée jusqu'à la folie : les hommes et les femmes étaient couverts de diamants, et pour que les pierreries ressortissent mieux sur la parure des dames, il avait été convenu qu'elles paraîtraient toutes en robes de velours noir, ce qui fut ponctuellement exécuté. Il est difficile de se faire l'idée du coup d'oeil que cela produisit dans la grande galerie, éclairée ce soir-là par quatre mille bougies. La duchesse de Bourgogne, héroïne de la fête, avait un petit tablier du prix de dix mille pistoles.
Après le bal, une magnifique collation prouva qu'au sein de l'opulence, ni le printemps ni l'automne ne refusent leurs dons à l'hiver. Une infinité de tables, qui se trouvèrent transportées dans la galerie comme par enchantement, offraient à l'oeil surpris des parterres verdoyants émaillés de fleurs. D'autres tables présentaient des arbrisseaux auxquels pendaient les plus beaux fruits, et d'où s'échappèrent, à la grande surprise des assistants, plusieurs nuées de jolis petits oiseaux. A cette ingénieuse apparition des deux aimables saisons de l'année succédèrent cent buffets ambulants où la friandise des convives put choisir parmi les sucreries, les confitures, les pâtes, les conserves les plus exquises et les liqueurs les plus recherchées. M.leduc et Mme la duchesse de Bourgogne firent avec
grâce les honneurs de ces deux services au bruit des instruments et des voix mélodieuses de l'Opéra.
Tandis que tous les sens étaient enivrés à la fois, des filous, moins sensibles aux voluptés que dociles à l'intérêt cupide, se glissèrent dans l'assemblée et volèrent beaucoup de pierreries. L'un d'eux poussa l'audace jusqu'à couper un morceau de la robe de la jeune princesse pour enlever une agrafe de diamants. Mais, moins habile que hardi, le voleur se laissa prendre sur le fait par M. le chevalier de Sully... C'était un homme de la première qualité. Le roi l'interrogea dans son cabinet : « Je vois, lui dit-il « après avoir entendu ses réponses aussi embarrassées que « peu satisfaisantes, je vois que vous avez voulu vous pro- « curer de quoi payer votre habit; allez, je vous fais grâce. » Les voleurs de grands chemins veulent aussi se procurer de quoi payer leurs habits; souvent même, ils ne détroussent les passants que pour acheter du pain : cependant on les pend et l'on fait bien.
De retour du malheureux voyage qu'il vient de faire en Pologne, le princedeConti assistait aux fêtes du mariage; mais il s'y distinguait par une gravité, par une simplicité d'habits conformes à sa triste situation, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il ne dansait point. Disons un mot de la vaine tentative faite par ce prince, si digne d'un meilleur sort. L'électeur de Saxe, son compétiteur, s'étant trouvé beaucoup plus près que lui de la Pologne, arriva à Cracovie dès le 21 juillet, signa en toute hâte le pacta conventa qui lie les souverains polonais, et fut sacré le 15 septembre. L'élu français ne débarqua à Dantzick que le 26 ; que pouvait-il faire sans troupes, et muni de trop peu de ressources pour en acheter: ressources qui, en définitive, se trouvèrent réduites à rien, les lettres de change qu'on avait remises au prince, au lieu d'espèces, n'ayant point été acquittées ? 11 jeta un coup d'œil sur le pays où il était appelé à régner : son parti, d'abord considérable, s'affaiblissait tous les jours, grâce à l'or de Frédéric- Auguste. Ne pouvant combattre avec les mêmes armes, François-Louis de Bourbon abandonna le trône au prince
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saxon, quoique l'élection de ce dernier ne fût nullement légale, etprescrivilau chevalier Jean Burt do le ramener en l'i \uico. Ce prince agit sagement, parce qu'on ne l'avait pas mis on état de soutenir ses droits ; mais Louis XIV devait à sa gloire de maintenir sur la tête de son parent uno couronne que le choix légitime de la diète polonaise lui avait déférée. Il faut en convenir, les sommes dissipées en réjouissances inopportunes, après une paix humiliante, eussent été mieux employées à reconquérir en Pologne un peu de dignité.
M. le duc de Vendôme est de retour à Paris après sa brillante campagne de Catalogne. Son hôtel est le rendezvous de tous les beaux esprits que n'effarouchent pas les mœurs un peu trop libres ; les convives ordinaires du Temple s'y rendent assidûment : Chaulieu, Lafare, Corbinelli n'y manquent jamais. Mais, le dirai-je, Vendôme est soupçonné du vice que Dieu punit jadis en brûlant deux villes, vice au sein duquel le duc trouva, dit-on, tout récemment la punition de s'y être livré. Pour célébrer sa convalescence, le vainqueur de Barcelone avait réuni grand nombre de personnes ; on devait, à l'issue du dîner, faire l'inauguration d'un portrait de l'amphitryon, gravé par Nanteuil ; le poète Palaprat avait été chargé d'avance de composer un quatrain pour mettre au bas ; mais, paresseux autant qu'ivrogne et gourmand, Palaprat arriva chez le duc sans être muni des vers commandés. Informé de sa négligence, Vendôme le mena à l'office, et lui montrant un poisson qu'il aimait beaucoup, il lui déclara qu'il n'en tâterait miette qu'après avoir produit le quatrain, et que même il ne dînerait pas. Les convives, plus sévères encore, exigèrent que le délinquant fût enfermé dans un cabinet d'où il ne pourrait sortir que ses quatre vers à la main. Palaprat s'étant soumis à cet arrêt, et l'appétit lui ayant tenu lieu de verve, on l'entendit bientôt crier à travers la porte : « Monseigneur, il est fait, il est fait, mais je ne le « dirai qu'à la fin du dîner. » Le poète, mis en liberté, montra en effet le quatrain, qu'il eut la permission de ne
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lire qu'au dessert. Le repas, où le rimeur ne demeura pas oisif, fut long et j oyeux ; sommé enfin de tenir sa promesse, Palaprat lut à haute voix ce qui suit :
Favori de Vénus ainsi que de Bellone, Le héros que tu vois ici représenté
Prit la v... et Barcelone
Toutes deux du même côté.
Il n'y eut pas moyen de retenir les éclats de rire, et le duc lui-même, qui avait ri plus fort que tous les convives, jura que le quatrain serait mis au bas du portrait.
Voilà ce que m'araconté,ce matin,le vieuxGourville,qui s'était fait porter à cette fête. Gomme je lui exprimais ma surprise de ce qu'à son âge il faisait la débauche, il me répondit : « Que voulez-vous, comtesse, j'obéis à l'instinct « qu'on nomme amour de la vie ; au commencement de « chaque année, j'aspire à manger des fraises ; sont-elles « passées, je vise aux petits pois, ensuite aux pêches ; et « pour remplir les intervalles, je passe mon temps dans « Îe3 maisons où l'on s'amuse... Croyez-vous que j'aie * tort ? »
Tandis que tout le monde s'évertuait à complimenter Mmo de Maintenon sur le mariage de M1'8 d'Aubigné, sa nièce, avec le duc de Noailles que cette union fera sans doute maréchal de France, M. le prince de Conti se querellait dans les salons de Meudon avec le grand prieur de Vendôme pour un coup de carte. Le dernier ayant osé provoquer Son Altesse, des témoins rapportèrent au roi que le prince avait accepté le défi. Vendôme fut envoyé à la Bastille, mais il n'y resta que peu de jours. Hier, ce seigneur fit des excuses à Monseigneur, chez qui la scène s'était passée, puis au prince de Conti. M. le grand prieur a été ensuite reçu à Marly par Sa Majesté, qui a daigné lui dire que tout était oublié.
Le roi voulant donner au duc de Bourgogne, son petitfils, les premiers éléments de l'éducation militaire, et ouvrir son âme aux impressions martiales par le spectacle d'un
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grand nombre d'hommes arméa^ ordonna, dam loi der* oiert jours d'août, ta formation d'un camp à Compiègne', luaeprinceen fut nommé généralissime ; mais comme l'expérience n'arrive |>as aux grands aussi vite que la faveur, M. le maréchal dfl Boufllers eut le commandement des troupes. Ce seigneur étant rendu à Compiègne, y vécut avec une telle magnificence, que le roi. dont le dessein était de former uneespèce de courau généralissime, renonça à ce projet. € Il ne faut pas, dit Sa Majesté avec quelque « amertume, que M. le duc de Bourgogne tienne table ; « il ne pourrait mieux faire que le maréchal, et ne doit < pas s'exposer à faire plus mal. Le prince ira dîner, « quand il sera au camp, avec M. le duc de Boufflers. » La cour a été égayée, la veille d'une revue que le roi a passée au camp, par la crédulité d'un de nos gentilshommes les plus aimables, qui a prouvé, dans cette occasion, qu'il n'était pas un des plus lins. M. le duc de Lauzun ayant été visiter dans son quartier M. le comte de Tessé, colonel général des dragons, lui demanda, après quelques instants d'entretien, s'il avait bien songé à tous les détails du costume qu'il devait porter pour saluer le roi à la tête de sa cavalerie.
— Oui, répondit Tessé, mon cheval a la taille convenable, mon habit et mes armes sont bien suivant l'ordonnance... Je ne vois vraiment pas ce qui me manquerait.
— Et le chapeau, reprit le duc, vous n'en parlez point.
— A quoi bon, n'aurai-je pas un bonnet?
— Un bonnet, monsieur le comte, que medites-vous-là !
— Ehl d'où peut venir votre étonnement?
— Allons, allons, ce n'est pas sérieusement que vous me le demandez.
— D'honneur, monsieur le duc, je ne vous comprends pas.
— Quoi, vous ignorez que la principale distinction de votre charge est de ne paraître devant le roi qu'avec un chapeau gris?
— Ma foi, je confesse mon ignorance. Et sans vous j'allais tomber dans la plus lourde sottise qu'un général puisse
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commettre... Recevez, monsieur le duc, mes bien sincères remercîments.
— Il n'y a pas de quoi, mon cher comte.
Et là-dessus Lauzun leva le siège et quitta Tessé. Le comte trouva à peine parmi ses gens un valet assez alerte» dans ses écuries un cheval assez vite pour aller à Paris chercher l'indispensable coiffure... Le laquais ayant crevé sa monture en route, se décida à prendre la poste pour arriver plus tôt. Cependant l'heure de la revue allait sonner, et l'exprès ne paraissait point... Le colonel général des dragons était sur un brasier... Enfin le porteur du précieux chapeau gris entre dans la cour; Tessé descend tête nue, se coiffe selon l'ordonnance... de Lauzun, saute sur son cheval et vole à la revue.
— Où diable avez- vous pris cette coiffure? cria le roi au comte du plus loin qu'il le vit...
— Sire, je l'ai fait venir de Paris! répondit l'autre en faisant caracoler son cheval.
— Et pourquoi faire?
— Votre Majesté ne nous fait-elle pas l'honneur de nous passer en revue ?
— Eh bien, qu'a cela de commun avec un chapeau gris? répondit brusquement Louis XIV en regardant le comte dans les yeux pour tâcher de s'assurer s'il ne serait pas devenu fou.
— Le privilège du colonel général des dragons n'est-il pas d'avoir un chapeau gris aux revues de Votre Majesté?
— Qui peut vous avoir conté cette sornette?
— Sire, c'est M. de Lauzun, pour qui vous avez créé la charge que je possède aujourd'hui.
— Lauzun s'est moqué de vous, dit le roi en haussant les épaules... et le malicieux duc se glissait hors de la chambre en étouffant de rire... Croyez-moi, ajouta SaMajesté, envoyez sur l'heure votre chapeau gris au général des prémontrés.
Quoique la plaisanterie fût un peu forte, et que Tessé fût en grande colère contre le duc, il n'osa éclater, de
( RRONIQUEI i»i: L'a 'i M
peur d'augmenter la nombre dei rieurs qui allaient sa divertir à ses dépens.
11 est dos ridicules plaisants, comme celui que je viens et rapporter ; il en est de sérieux, et le spectacle étrange que le roi lui-même donna au camp de Compiègnc peut Itn classé parmi ces derniers. Louis XIV voulait ofîrir aux princesses ses filles, à ses petits-enfants et à Mm8 de Maintenon le simulacre do tout ce qui peut arriver dans le cours d'une guerre ; les troupes imitèrent un siège, l'attaqua d'un camp retranché, une bataille rangée et plusieurs combats de fourrageurs. L'illusion fut d'autant plus complète que plus de soixante mille hommes prenaient part à ces diverses actions et que le duc de Boufflers entend fort bien les manœuvres. Tout cela produisit un drame imposant, dont l'impression se grava profondémentdans l'espritde M. le duc de Bourgogne. Mais voyons le dénoûment de la pièce, qui ne frappa guère moins les nombreux spectateurs accourus de tous les coins de la France et môme des pays étrangers.
On était au dernier jour des exercices militaires qui se terminaient par un siège. Mme de Maintenon, placée vis-àvis la ville assiégée, assistait à ce spectacle dans sa chaise à porteurs, dont les trois glaces étaient ordinairement levées ; sur l'un des bâtons de devant, était assise Mme la duchesse de Bourgogne ; en arrière et en demi-cercle, se tenaient Mm8 la princesse de Gonti, Mme la duchesse, Mm0 de Chartres et toutes les dames ; plus loin, on voyait les courtisans rangés dans le même ordre. A droite de la chaise, le roi, debout, et presque toujours découvert, se baissait souvent à la hauteur de la glace pour s'entretenir avec la marquise et lui expliquer ce qu'elle voyait. Mma de Maintenon ouvrait à chaque fois la glace de quatre ou cinq doigts, jamais plus; et quand Sa Majesté cessait de parler, elle la refermait aussitôt. De temps en temps le monarque était obligé de frapper de la main contre la glace pour la faire baisser, Maia de Maintenon craignant beaucoup, à ce qu'il paraît, l'effet des vents coulis. Pendant tout le siège simulé, Louis XIV ne causa qu'avec
Mme de Maintenon, excepté pour donner des ordres lorsqu'on venait lui en demander. Quant à Mme la duchesse de Bourgogne, assise sur son brancard, elle obtenait des réponses fort rares aux paroles qu'elle adressait à la puissante dame à travers la glace de devant, la marquise se contentait, en général, de lui répondre par signes, à moins quelle ne lui criât quelques mots, qui se terminaient, comme de coutume, par l'épithète de mignonne .
Il serait difficile dépeindre la surprise que cette scène inspira aux assistants; tout le monde se parlait bas ; personne ne pouvait revenir de ce qu'on voyait... Les soldats eux-mêmes demandaient « si cette chaise, que toute la « cour entourait avec respect, renfermait une image delà « Vierge Marie... » Il fallut doucement leur imposer silence et réprimer les plaisanteries des officiers. Mais le public, mais les étrangers, qu'on juge ce qu'ils ont dit, ce qu'ils diront, et quel retentissement cette ridicule anecdote aura dans toute l'Europe l Un colonel, nommé M. de Cadillac, qui était envoyé près du roi pour lui demander un ordre, fut tellement ébahi en voyant ce qui se passait autour de Mme de Maintenon, qu'il ne fit que balbutier devant Sa Majesté, et qu'elle ignorait ce qu'il était venu dire quand il fut parti.
Peu de temps après, Mma de Maintenon ayant témoigné le désir de se retirer, le roi dit, en élevant la voix, ce que nos gens disent quand nous sortons de la comédie : Les porteurs de madame ! On fit lever la duchesse de Bourgogne, la chaise partit, et Sa Majesté la suivit à pied, sans s'inquiéter de ce que deviendraient les assiégeants et les assiégés.
On a donné sur le Théâtre-Français une tragédie de M. la Fosse intitulée Manlius Capilolinus. Cet ouvrage, conduit avec talent, rempli de situations intéressantes, et dont l'action est vraiment tragique, ne serait point au-dessous des chefs-d'œuvre de Racine si le style en était plus égal, plus éloigné. Malgré ce défaut la pièce a obtenu un beau succès, qui se soutient. L'auteur doit quel-
CBRONIQUBfl Dl l'oeil-de-iioeuf
qties inspirations à l.i Conjuration '/c Venise, par l'abbé
Saiat-Réal, mais surtout à /./ Venue t&uvée de M. de la
Place, qui n'ayant pas osé peut-être attaquer de front le sujet romain l'avait imité en l'adaptant à une autre époque.
Mais les comédiens viennent de faire une perte que ne pourront racheter toutes les bonnes compositions tragiques qu'ils joueront, parce qu'ils seront privés de la plus célèbre interprèle de Mclpomène... M"8 Champmeslé est morte... Cette actrice était petite-fille d'un président au parlement do Rouen ; elle se nommait Marie Desmarets, et, après avoir pris le nom du sieur Ghevillet de Champmeslé son mari, elle se donna le singulier privilège de conserver le titre de demoiselle. La Champmeslé débuta sur le théâtre du Marais en 1669, et passa à l'hôtel de Bourgogne en 1670. Racine devint son instituteur; peut-être fut-il aussi son premier amant, ce que je n'oserais cependant soutenir bien affirmativement .. 11 est à cet égard si difficile de compter nettement avec les femmes 1 L'amour seul pouvait soutenir la patience que notre grand tragique mit à former le talent de cette actrice : il la faisait entrer, syllabe par syllabe, dans le sens de ses vers, lui démontrait les gestes qu'elle devait faire, lui enseignait les intonations, les lui notait même quelquefois... Champmeslé fit sous un tel maître de si grands, de si rapides progrès, qu'elle laissa bientôt au-dessous d'elle les tragédiennes les plus goûtées. L'élève de Racine avait la voix juste, sonore, douce et flexible au besoin ; personne ne possédait mieux le don des larmes. Quoique la Champmeslé ne fût pas belle, sa physionomie expressive, animée, savait se prêter à toutes les impressions, et les grâces de 6a personne contribuaient à rendre son jeu parfait. L'esprit de M11" Champmeslé était borné ; mais elle avait l'art de couvrir ce défaut par un grand usage du monde, une naïveté étudiée et beaucoup de douceur dans la conversation. La maison de cette célèbre comédienne fut, comme celle de Ninon, le rendez-vous d'une infinité de personnes distinguées et le centre de tous les beaux esprits.
Ghampmeslé devait toute sa gloire à l'auteur à'Andromaque ; elle l'en paya par de nombreuses infidélités, et lui donna cinq rivaux à la fois, non compris son mari, qui, comme on le pense bien, n'était pas le plus recherché. L'ingrate finit par sacrifier l'Euripide français au comte de Glermont-Tonnerre, ce qui donna lieu au quatrain suivant :
A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps Racine dans son cœur;
Mais, par un insigne malheur!
Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée.
Cette actrice est morte au village d'Auteuil, âgée de cinquante-quatre ans ; elle était retirée depuis quelque temps du théâtre, mais sa retraite ne paraissait pas irrévocable.
Tandis que la ville applaudit une tragédie nouvelle et pleure une tragédienne adorée du public, d'illustres acteurs se proposent de jouer une comédie à la cour: le duc et la duchesse de Bourgogne apprennent chacun un rôle des Plaideurs de Racine ; les autres rôles seront joués par la duchesse de Guise, Mme d'Heudicourt, le comte d'Ayen, MmeSd'0 et de Mongon, et M11" de Normanville. La représentation aura lieu pendant le voyage de Fontainebleau; le roi devant y assister, Sa Majesté distribuera elle-même les invitations et l'on peut être assuré qu'il n'y aura point de jansénistes parmi les spectateurs.
En attendant la représentation des Plaideurs de Racine que doit donner la plus noble troupe qui ait jamais monté sur un théâtre, M. le duc d'Elbeuf a épousé Mlle de Chartres au nom du duc Léopold de Lorraine. Le roi a volontiers accordé sa nièce à ce prince ; mais il lui a refusé avec obstination le titre d'Altesse Royale que l'Empereur lui avait déféré par une patente. Peut-être Louis XIV eût-il donné ce titre à Léopold s'il ne se fût pas prévalu de l'avoir déjà.
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Loui>M\', quia célébré la fétadaaRoia à MaHy, venait do nommer M. Mansanl su ri n Lt* tulan t des bâtiments, charge ijiii donne cinquante mille livres de rente à cet architecte, lorsqu'on apprit à Sa Majaaté nm- espièglerie du jeune duc
dl- Berry.
Les enfants de France étaient allés dans le parc de Marly, tirer des lapins ; et comme le duc de Berry tirait à tort et à travers, il lui arriva de blesser un des batteurs. M. de Rosilly, sous-gouverneur du prince, lui adressa de vives réprimandes ; mais qu'était-ce pour Son Altesse que quelques grains de plomb dans le corps d'un vilain! Les coups de fusil imprudents n'en allèrent pas moins leur train. M. de Rosilly désarma alors M. de Berry. L'enfant s'emporta jusqu'à la fureur, et dit au gentilhomme que « si le roi faisait justice il le ferait pendre. » Mais Sa Majesté ne recourut point à cette équité féodale; elle condamna, au contraire, le petit mutin à garder sa chambre pendant huit jours... Le soir il y eut comédie et l'on ôta, en présence de toute l'assemblée, le fauteuil qui avait été préparé pour le duc de Berry.
Un arrêt du conseil en date du 1er mars ordonne aux comédiens de verser le sixième de leurs recettes à l'hôpital général, et ce même jour le prix des places a été fixé ainsi qu'il suit: Théâtre et premières loges, 3 livres 12 sous ; secondes loges, 36 sous ; parterre, 18 sous. Jusqu'à cette fixation, on ne payait au parterre que 15 sous ; mais, pour les pièces nouvelles, et dans les cas extraordinaires, les comédiens obtenaient de M. le lieutenant civil du Châtelet la permission d'augmenter le prix des places. Plusieurs acteurs en apprenant que leur troupe allait contribuer à l'entretien de l'hôpital au moyen d'un prélèvement qui réduira leur salaire à fort peu de chose ont demandé par une requête au conseil s'il leur sera réservé du moins des lits dans ce même hôpital, et s'ils peuvent espérer, en payant ainsi, d'obtenir sur la terre un refuge que les âmes dévotes ne leur accordent qu'en enfer... On ne sait pas ce que le conseil a répondu.
Bossuet triomphe ; le quiétisme et Fénelon sont pulvérisés par les foudres du Vatican : une constitution papale en forme de bref, et sous la date du 12 mars, condamne le livre de M. Cambrai, intitulé les Maximes des Saints. Je dois consigner ici quelques détails sur cette grande affaire dont on occupe l'Europe depuis plus de quatre ans et qui mit en jeu tant de passions.
Louis XIV* n'a jamais aimé Fénelon; sa conduite modérée lors de la persécution des protestants, conduite que le roi qualifiait de mollesse, diminua encore la faible faveur de cet ecclésiastique : on sait qu'il fut à cette même épo. que rayé de la feuille des bénéfice», où il était inscrit pour l'évêché de Poitiers. Cependant les vertus de Fénelon, son amabilité et ses grands talents lui faisaient de jour en jour plus d'amis, parmi lesquels il se trouva beaucoup de protecteurs. Le roi n'entendait parler à la cour que de Fénelon ; les oreilles de Sa Majesté étaient assourdies des éloges qu'on prodiguait à cet abbé ; les courtisans ne citaient que lui; sa réputation dominait toutes les réputations. Le monarque finit par concevoir une espèce d'estime pour l'homme que tout le monde prônait, san^ qu'il entrât dans ce sentiment la moindre affection. Il fallut un précepteur des enfants de France, comment ne pas nommer celui que désignait l'opinion à peu près universelle? Fénelon eut cette charge contre le vœu secret de Louis XIV; il la lui donna, parce qu'il sentit qu'il serait injuste jusqu'au ridicule de la lui refuser.
Mme de Maintenon était à la tête des partisans de Fénelon, onle savait, et l'on admirait au moins en cela la marquise, car personne n'ignorait que consulté comme casuiste à l'époque du mariage secret cet abbé avait opiné pour la négative. La conduite de la demi-reine à l'égard d'un prêtre qui l'avait desservie était en effet remplie de noblesse... aux yeux du vulgaire ; mais les observateurs, les gens habiles à analyser le cœur humain en jugèrent différemment. Louvois aussi s'était déclaré contre le mariage, «t la haine de M1*16 de Maintenon le poursuivit jusqu'à sa mort, qu'elle hâta sans doute en contribuant à le faire
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disgracier. Qui pourra donc croire, en y réfléchitsant,
(jiie Pacte qui attira sur le ministre toute l'aversion delà marquise ail pu valoir s<m amitié à l'abbé ! Mais, je le
répète, M de Maintenon s'assurait par là une renommée infaillible de grandeur d'Ame, de magnanime générosité, d'évangélique abnégation; et le roi, qui fut dupe comme toute la cour de ce semblant jésuitique, en aima davantage cette femme artilicieuse.
Cependant, jusqu'au temps où vint à vaquer l'archevê ché de Cambrai, Louis XIV n'avait adressé à Fénelon que dfl ces paroles insignifiantes qui ne demandent qu'une brève réponse ; dans l'espace de dix ans, il ne l'avait peut-être pas entretenu en tout deux heures. Un soir de l'année 1693 que le précepteur des enfants de France était dans le cabinet de M1"6 de Maintenon, le roi y entra; Fénelon, qui après tout ne manquait pas d'ambition, pria tout bas la marquise d'appeler sur lui l'attention de Sa Majesté. L'abbé, mis en avant par cette dame, parla beaucoup et parla admirablement... Mais briller devant Louis XIV n'est pas le moyen de lui plaire... Malheureusement Fénelon adressa au monarque, dans la conversation, des louanges si fines, il lit à sa grandeur des allusions si délicates, qu'entraîné dans une sphère d'éloquence bien au-dessus de sa portée, le roi, quoique doué de beaucoup d'esprit, fut fort embarrassé de répondre à ce panégyrique direct... On assure même qu'il resta court. Bientôt Louis XIV se leva afin de faire entendre à Fénelon qu'il était temps de se retirer; le précepteur comprit cet avertissement et sortit « Votre homme, dit alors Sa Majesté à la marquise, parle « bien, mais je vous avoue qu'il ne sera jamais le mien.»
Le lendemain au lever, le roi laissa échapper quelques mots assez brusques contre Fénelon; ses amis virent qu'il était sur le bord du précipice, ils songèrent à l'empêcher d'y tomber. Le siège de Cambrai vaquait par la mort de M. de Brias; le duc de Beauvilliers osa le demander pour l'abbé menacé de disgrâce. Le roi avait des ménagements à garder avec un homme qui ne méritait que des éloges pour sa vertueuse conduite auprès des enfants de France;
un plan de défaveur eût été d'une exécution difficile, d'une injustice révoltante. L'occasion d'éloigner Fénelon se présentait ; Sa Majesté la saisit: le parleur trop éloquent fut archevêque de Cambrai.
Le temps de jeter les masques était venu. Après la longue amitié affichée par Mme de Maintenon pour le nouveau prélat, personne ne pouvait croire qu'elle nourrît le désir secret de le perdre, nulle pénétration humaine n'avait pu découvrir la haine derrière tant d'égards, de prévenances et de considération. D'un autre côté, comment le roi eût-il été soupçonné de haïr Fénelon, à qui Sa Majesté venait de donner un archevêché 1 Le souverain et celle que je puis sans scrupule appeler la souveraine secondèrent donc M. de Meaux, par affection, dans la poursuite de l'auteur des Maximes des Saints; le roi en le persécutant et Mmode Maintenon en l'abandonnant parurent ne rendre hommage qu'à la religion.
Lorsque le livre de M. de Cambrai fut déféré au tribunal d'Innocent XII, notre ambassadeur à Rome était cemême cardinal d'Estrées qui avait précédemment hâté de tout son pouvoir la condamnation du quiétisle Molinos ; il est aisé de prévoir que ce crédule ministre se trouvait naturellement disposé à faire condamner Fénelon. Celui-ci avait à la cour de France des amis ardents, qui plaidèrent sa cause auprès de Louis XIV ; il fut surtout défendu chaudement par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, dans le temps où le cardinal de Bouillon remplaça M. d'Estrée3 comme ambassadeur auprès de Sa Sainteté, et étouffa d'abord au Vatican l'affaire intentée à Fénelon qui était son ami. Bossuet ne se rebuta point ; ayant ameuté contre M. de Cambrai les principaux prélats de France, il porta au roi leurs signatures, appuyées de celles d'un grand nombre de docteurs, et tous demandaient le châtiment de l'hérétique Fénelon. Louis XIV ne se refusait nullement à ce qu'on châtiât l'homme dont l'éloquence avait mis la sienne en défaut ; il avait fait écrire plusieurs fois au pape dans ce but, et Sa Majesté ne concevait pas pourquoi les consulteurs auxquels l'affaire était
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s iiuniso no se molliraient pas plus expédilifs Le roi écrivit de sa main à Innocent XII, cl pria Sa Sainteté do près ni jugement contre le livre pernicieux de l'archevéquo do Cambrai, A l'appui de cette lettre, Sa Majesté ordonna au cardinal de Bouillon de faire toutes ses diligences pour que cette affaire cessât enfin de traîner en longueur.
Afin d'obtenir plus sûrement la condamnation du livre, on ne négligea point d'exciter l'indignation du saint-siège contre la doctrine que ce livre défendait. Les folies à peu près oubliées de M."'6 Guyon furent remises sur le tapis '. on transféra (1008) cette illuminée de Vincennes à la Bastille, et les quiclis(cs peu puissants furent chassés de la cour par suite des intrigues de Bossuet. Les principaux élus, Mma' de Beauvilliers, de Chevreuse, de Mortemart, de Guiche, de Marstein, MM. Gaillard, Lechelle, ainsi que Racine, déjà séduit, et Boileau, prêt à l'être, furent amèrement censurés dans les lettres pastorales de M. de Meaux : il oublia que lui-même avait presque accédé au quiétisme, lorsque Fénelon était son ami, c'est-à-dire quand il n'était pas encore archevêque. Il y avait bien quelques motifs fondés pour que, dans une cour hypocrite, on craignit une doctrine dont plusieurs points semblaient d'une vérité démonstrative. On redoutait surtout des erreurs qui tiraient leur origine des principes les plus doux, les plus chrétiens: la piété, l'amour, la charité, principes trop peu en harmonie avec cette dévotion si pleine de mots, si vide d'actions, qui règne aujourd'hui parmi nous. Cachant avec soin ce qu'il y avait de pur dans le quiétisme, on s'étudia à n'en faire ressortir que les fanatiques rêveries qu'il était aisé de noircir. Des désordres sans nombre furent imputés àMme Guyon, on tortura ses paroles mystiques pour en tirer des interprétations impures. Par exemple, elle provoquait, disait-on, au libertinage par ces paroles: « Pourvu que la « partie supérieure soit à Dieu, l'âme ne peut être salie « par les impuretés de la partie inférieure », paroles qu'elle répétait en effet quelquefois, afin de soutenir sa thèse fondamentale, c'est-à-dire que Y amour pur est une
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émanation d'en haut, indépendante de toutes les suggestions de l'humanité. Selon les théologiens, Mm0 Guyon méritait d'être brûlée, seulement à cause d'un songe qu'elle disait avoir eu: elle s'était trouvée dans une chambre à deux lits avec Jésus. « O mon Sauveur ! avait-elle « dit au Christ, à qui sont destinés ces deux lits V — Le « premier, lui avait-il répondu, est pour ma mère, le second « est pour vous ma chère épouse.» Ce rêve peut être celui d'un cerveau malade ; mais enfin on n'est pas hérétique en dormant.
Tant de recherches, tant d'intrigues portent leurs fruits: les Maximes des Saints ont subi une éclatante condamnation, et M. de Cambrai a été censuré. M. de Meaux savourait déjà l'humiliation de l'archevêque, lorsque ce dernier a fait jaillir de cette humiliation même le plus beau triomphe qu'un sage puisse se ménager : celui qu'on obtient en se rendant supérieur à sa propre vanité. Fénelon monta en chaire, confessa son erreur, et condamna son livre. Il écrivit le même jour à ses amis, pour les prier expressément de renoncer à le défendre. Fût-ce par candeur, fût-ce par adresse que ce prélat agit de la sorte?Ce sera toujours un secret impénétrable ; mais Bossuet sentit retomber sur lui toute la honte dont il avait voulu abreuver M. de Cambrai, homme plus vertueux et peutêtre plus adroit que lui.
Fénelon obtient à un second titre aujourd'hui l'admiration générale par ses Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse, ouvrage où se produisent au grand jour les principes de profonde sagesse de l'auteur, au moment où Rome le déclare hérétique et immoral. Ce plaidoyer sublime, qui gagne avec éclat, dans l'opinion publique, unecausequeM.de Cambrai a perdue avec tant de modestie aux pieds du saint-père, achève de lui attirer la vénération de l'Europe. Télémaque serait un chef-d'œuvre de piété, de morale, de politique, de législation et même d'administration, si les vertus primitives habitaient encore la terre ; mais, dans l'état actuel de nos mœurs, ce livre n'est qu'un beau roman.
i - DE LO il -DE-1
Pendant l'affaire dn qttiiti$meï le cardinal <l<> Bouillon, ambassadeur du roi à Home, Bottait entre deui devoirs également impérieùl : il ne trahit ni l'un ni l'autre. Ami de l'archevêquo de Cambrai, il pressa le jugement de ce prélat; mais en même temps il tâchait d'adoucir les esprits qui préparaient la sentence sacrée: Bouillon obéissait tout à la fois à son maître, dont les gens de bien blâmaient la rigueur, et au tgbu de l'amitié, si conforme à l'estime générale que Fénelon obtenait. Mais la volonté souveraine n'approuve point de tels ménagements : Louis XIV apprit la conduite modérée du cardinal par un prêtre italien attaché à sa légation; il fut perdu dans l'esprit du roi et rappelé aussitôt. Peut-être M. de Bouillon eût-il ressaisi la faveur inconstante des cours en s'expliquant avec franchise dans une audience du roi : il est le neveu du grand Turenne ; c'était un beau titre à reproduire. Mais la mauvaise fortune du cardinal acheva de consommer sa disgrâce. Il avait quitté Rome ; déjà les tours de la capitale du monde chrétien échappaient à sa vue, lorsqu'un courrier du sacré collège le rejoignit. Le cardinal doyen venait de mourir, et sa place devenait, par privilège d'â0re, le partage de M. de Bouillon. Il ne crut pas manquer au roi en retournant à Rome, dont il n'était éloigné que de quelques lieues, pour se faire installer dans sa nouvelle dignité ; les grandes prérogatives qui en ressortaient pouvaient même l'aider à servir la cour de France. Ces dispositions retardèrent à peine de trois jours le départ du cardinal : c'en fut assez pour le perdre sans retour. Louis XIV se crut désobéi, insulté; il fut défendu à l'ambassadeur rappelé de paraître à Versailles.
La condamnation de M. de Cambrai et ses suites m'ont entraînée loin des événements du jour ; je me suis laissé arriérer un peu : je reviens.
Le roi accepte difficilement de tenir des enfants sur les fonts de baptême ; ce soin impose certaines obligations aux parrains, aux marraines, et Sa Majesté, qui est grande et généreuse, aime à le paraître sans que rien ait l'air de
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la provoquer.Cependant le roi, à la prière de Mm" de Maintenon, a daigné nommer, avec Mme la duchesse de Bourgogne, le petit duc de Fronsac, né en 1696. M. le duc de Richelieu, père de cet enfant, est un des vieux intimes de la veuve Scarron ; on se rappelle même que les fréquentes visites qu'elle faisait au temps de sa misère à ce seigneur d'une conduite assez relâchée, firent soupçonner entre eux une sympathie peu édifiante. Toujours est-il qu'aujourd'hui encore Mme de Maintenon entretient une correspondance suivie avec M. de Richelieu, et que les manières du duc près de cette puissante dame ressemblent beaucoup moins à du respect qu'à une aisance fondée sur d'anciens droits sans restriction.
De tels antécédents imposaient des devoirs à notre demi-reine : elle devait appeler de bonne heure la sollicitude royale sur le rejeton d'une maison avec laquelle on la vit jadis se ménager la plus incontestable proximité. La cérémonie baptismale s'est faite conformément au rang des illustres protecteurs du nouveau chrétien, qui paraît d'ailleurs fort gentil et montre déjà de l'esprit.
Tandis qu'on baptisait un courtisan futur à Versailles, la France perdait l'un de ses plus grands génies et certainement le plus beau. Racine mourut le 20 avril, victime de la malheureuse passion qu'il avait prise pour la cour : la moins constante des maîtresses qu'un homme puisse avoir. Depuis le jour où le nom du poète Scarron vint si malheureusement à la bouche de l'illustre tragique, le chagrin mina sourdement le soir de sa vie. Il ne restait pas même dans la mémoire de Racine les plus légères traces des sublimes passions qu'il peignit jadis avec tant de vigueur, et dont il avait dû trouver l'impression profonde au fond de son cœur. Bientôt, plus petit encore dans son ressentiment que dans sa douleur, l'homme immortel, qui devait demander des consolations à la philosophie, écouta les insinuations d'un misérable dépit, dont il ne sut pas même soutenir le ton. Témoin de l'affreuse misère du peuple, Racine entreprit d'en faire le tableau fidèle ; il rédigea un mémoire qu'il se proposait de mettre sous les yeux
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du roi. L'aigreur d'uni' amo blosséo dicta quelques passa- I en en traçant plusieurs autres, L'écrivain retrouva, pour peindre l'état déplorable do la France, CC8 couleurs sombres et mordantes qui coulaient de son pineau lorsqu'il faisait revivre Oreste et Néron. Cette lugubre peinture accusait trop éloquemment la prodigalité, l'ambition et les penchants guerriers de Louis XIV ; elle déplut à ce prince, qui s'était fait lire le mémoire de liacine par Mm# de Maintenons Que signifie ceci, dit-il avec humeur, € parce qu'il fait assez bien des vers se croit-il en état « d'être ministre 1 » Cette sortie du roi fut répétée mot pour mot à l'auteur de la malheureuse remontrance : la marquise, à l'oreille de qui tintait toujours la prononciation inopportune du nom de son grotesque époux, n'adoucit nullement l'expression du mécontentement royal. Racine sortit de chez elle au désespoir... Depuis ce jour, le grand poète ne fit plus que languir; il se retira à Port- Royal, et la seule vengeance qu'il exerça contre une cour qui l'avait humilié ce fut d'expirer dans les sentiments du jansénisme qu'elle haïssait, après avoir écrit contre Nicole et Arnauld. Ainsi mourut à moins de soixante ans un homme auquel la France doit une partie de sa gloire littéraire, et sur le tombeau de qui l'étranger lira avec pitié: « Ci-gît Jean Racine, gentilhomme ordinaire de la cham- « bre du roi, trésorier de France en la généralité de Mou- « lins. >
Le bagage de nouvelles que nos aimables de la cour déploient chaque jour à l'Œil-de-Bœuf s'est grossi récemment de certains détails fort singuliers : je ne puis passer sous silence cette innovation ; mais je suis en vérité fort embarrassée pour en parler avec quelque réserve... Essayons cependant. Dans le courant de l'été, M. le duc de Vendôme, étant venu prendre congé du roi à Marly, lui dit qu'il allait se retirer dans ses terres pour se traiter à fond d'une certaine maladie, qui ne fut pas la portion la plus épurée des conquêtes de Christophe Colomb, et que cette retraite médicale allait en même temps lui offrir le
moyen de remettre un peu d'ordre dans ses finances.* Au « revoir donc, mon cher duc, répondit Sa Majesté en sou- « riant, je souhaite qu'à votre retour nous nous embras- « sions avec plus de plaisir qu'aujourd'hui, et que vous ne « soyez plus la dupe de votre santé ni de vos affaires. » Il est bon de noter ici que M. de Vendôme est le premier qui ait osé publiquement se mettre à ce qu'on appelle les grands remèdes.
Le lendemain, le roi passant une revue de sa maison exprima à M. le prince Emmanuel de Lorraine sa surprise de le trouver à pied dans les rangs.
— Votre frère, le duc d'Elbeuf,lui dit Sa Majesté, ne vou9 donne-t-il dpnc pas de quoi acheter un cheval ?
— Sire, répondit le jeune officier avec embarras, ce n'est pas le cheval qui me manque.
— Cependant un officier de cavalerie n'est guère à pied que par cette raison.
— J'en demande bien pardon à Votre Majesté; mais ce qui n'est point à mon pouvoir, c'est la possibilité de me tenir en selle.
— A d'autres 1 n'avez-vous pas passé votre jeunesse dans les manèges ?
— Oui, sans doute, sire, mais tous mes instants n'ont pas été consacrés à l'équitation... et ma santé...
— Eh bien, monsieur, votre santé...
— Est fort altérée... M. de Vendôme...
— Vous a procuré en Espagne un exercice glorieux, interrompit le roi, et un semblable régime est toujours salutaire aux jeunes seigneurs comme vous.
— Aussi supplié-je Votre Majesté d'être persuadée que je ne me plains pas des dangers de la guerre.
— Ah çà 1 de quoi vous plaignez-vous, voyons ?
— De la victoire, sire, dont les fruits sont aussi amers pour moi que pour M. de Vendôme, et voilà ce qui fait que le cheval...
— Assez, je vous devine ; adressez-vous donc à mon chirurgien Félix, et que cela finisse... Vous verrez, ajouta
Sa Majesté* 6D s'éloi: nanl, qu'il faudra que je sois le médo oin consultant de toute ma cour.
Depuis cet instant il y a chaque matin avant le lever un petit bulletin de la santé de MM. do Vendôme et de Lorraine, et j'ai vu quelques dames prendre assez ouvertement un vif intérêt au rétablissement du dernier.
On a élevé cette année, sur la place Vendôme, une statue équestre de Louis XIV au lieu de la figure pédestre érigée on 1687 par le maréchal de la Feuillade, à qui L'état habituellement mauvais de ses finances n'avait pas permis la dépense d'un cheval de bronze. Je ne sais si la situation actuelle du trésor royal se concilie mieux avec cette addition d'hommages au grand roi ; mais franchement c'est mal entendre l'à-propos que de donner à ce prince un superbe coursier sur une place publique, au moment même où l'Europe le voit descendre avec humilité de son cheval de bataille. Ce n'est pas l'unique coïncidence malheureuse qu'offre l'inauguration de la nouvelle effigie, et je le prouve : la place dite des Conquêtes fut presque aussitôt achevée que commencée sur trois faces, la quatrième étant réservée à un magnifique bâtiment destiné à recevoir la bibliothèque du roi ; le malheur des temps ne laissant pas l'espoir d'élever cet édifice, Mansard a reçu l'ordre de bâtir le quatrième côté et de terminer enfin la place des Conquêtes mais en la rapetissant. La malignité, qui chante tout, a fait sur ce rétrécissement un couplet qui court les salons : je le copie.
Pourquoi, chers amis, sans pitié
Traiter les gens de bétes Pour avoir réduit à moitié
La place des Conquêtes ?
Pour moi je dis Mansard savant,
Car il est manifeste Que l'espace est encor trop grand
Pour ce qui nous en reste.
Voici venir la chronique funéraire, qui remplit depuis quelques années un grand espace daus mes tablettes.
Hélas! je vois s'éclaircir de plus en plus les rangs de cette vieille génération qui fut en même temps que moi parée des grâces de la jeunesse. Puisque la mort n'est pas encore venue crier à ma porte : « Suis-moi, on t'attend là-bas!» continuons de tenir note de ceux qui s'y rendent. Parmi les humains que le temps relègue dans la tombe, il en est par malheur que le crime y pousse ; d'autres sont immolés à la vindicte publique, et les lois, de la pointe de leur glaive, creusent le sol pour cacher ces indignes enfants de la création. Un double exemple s'offre à ma plume.
La femme du conseiller au parlement Tiquet avait une aversion prononcée pour la robe ; en récompense elle éprouvait le goût le plus vif pour l'habit de MM. les officiers des gardes. La conseillère distingua bientôt un gentilhomme auquel cet habit allait à son gré mieux qu'à tous les autres, et par amour du costume elle s'attacha beaucoup trop à celui qui le portait. M. Tiquet trouva que c'é'tait pousser loin la prédilection en faveur des dehors; il s'en plaignit à la dame qui ne l'écouta guère, puis il porta plainte au roi qui fit défendre à l'officier de revoir la conseillère. Le gentilhomme obéit ; mais Mme Tiquet, incapable d'une telle résignation, songea à se venger... Son mari fut assassiné... Convaincue d'avoir ordonné ce meurtre, cette malheureuse a porté sa tête sur l'échafaud, ne regrettant que d'avoir fait pour un ingrat le sacrifice de sa vie, et souriant au pied du fatal billot à une dernière pensée de volupté.
Le premier président, Achille de Harlay,n'a pas survécu quatre années entières à son frère l'archevêque ; ce magistrat d'une puissante capacité vient de mourir une main étendue vers les sceaux, que le roi, et ce qui valait mieux, MmB de Maintenon lui avaient promis. Le président figurait au milieu de notre société régénérée, comme ces vieux édifices gothiques qu'on voit contraster avec les constructions modernes qui les environnent. Quand je le rencontrais dans les rues, qu'il parcourait toujours à pied, il me semblait apercevoir un personnage du règne de Char-
GHftONIQUIfl ni: i.'di.ii-iiiMinrrr
les IX, oublie sur l.i terre. Bsaayom <K- peindre o • détail
animé d'uni' autre civilisation : il avait le front étroit, lo menton pointu, les os des joues saillants, ce qui lui donnait pour visage une espèce de losange, sur I | i ! saillait un nez aquilin, et qu'éclairaient des yeux de vautour qui eussent percé un mur. Une bouche plate aux lèvres minces et pâles achevait d'orner cette tête, surmontée d'une perruque noire mêlée de blanc, et couronnée par une calotte de cuir. Achille de Harlay était petit ; son corps grêle ne pouvait cependant se soutenir, sa courbure habituelle avait devancé la vieillesse. Tout l'extérieur du premier président annonçait l'afFectation et l'hypocri>ie pour ceux qui savaient le juger ; mais, en général, son air faux et composé, ses continuelles salutations, l'humilité avec laquelle il rasait les murailles le faisaient prendre pour l'homme le plus modeste de France. Sa voix aigre s'exhalait en paroles lentes, cadencées, pesées ; il avait la prononciation ancienne et se servait de mots tellement vieillis que souvent on n'en comprenait pas le sens. Malgré l'apparence de modestie dont il faisait l'étude de toute sa vie, Harlay laissait percer continuellement dans ses discours l'audace, l'orgueil et une dérision qui prouvait le mépris qu'il faisait de tout le monde. Son langage était lardé de sentences, de maximes, même dans la conversation ordinaire. Enfin il se tenait et s'exprimait de telle sorte, qu'il ne paraissait jamais à son aise nulle part, et que partout on était gêné avec lui. Voilà le premier président du vilain côté ; mais de grands moyens, de profondes connaissances rachetaient tant de défauts. Harlay possédait un esprit vaste, son érudition était immense, il était profondément versé dans les belles-lettres ; ajoutons que sa longue expérience du monde lui avait donné un tact aussi sûr qu'universel. Aucun légiste ne pouvait lutter avec lui dans la science du droit, dans les arguties de palais, et les secrets de l'art de gouverner ne lui étaient pas moins familiers que la jurisprudence et la législation. Aussi le premier président fut-il toujours la lumière du parlement, comme il en était le principal organe; il domi-
480 CHRONIQUES DE l'QEIL-DE-BQEUF
nait si despotiquement ce corps que tous ses membres ne paraissaient devant leur chef que de timides écoliers, dont pas un seul n'eût osé avoir un avis qui eût contrarié le sien. Les chambres assemblées n'avaient ostensiblement qu'une opinion, et c'était la sienne. En un mot, à l'exemple de Louis XIV parlant de l'Etat, Harlay eût pu dire le parlement cest moi Quel fut, avec ce mélange de laides et de belles qualités, la conduite publique du premier président? Juste jusqu'au scrupule dans les causes où son intérêt n'était point excité, ce magistrat donna le scandale de l'iniquité la plus consommée, la plus artificieuse, toutes les fois que son ambition, son orgueil ouïe soin de sa fortune se trouvèrent en jeu.
Si le président de Harlay eût vécu, je ne sais comment le roi se serait tiré de la double promesse des sceaux faite à ce magistrat et à M. de Pontchartrain, qui les obtint à la mort du chancelier Boucherat, arrivée tout récemment. \\[ est probable que Harlay l'eût emporté, puisqu'il avait a parole de Mme de Maintenon, et le secrétaire d'Etat eût été forcé de se pénétrer de l'assurance que son maître n'est plus celui de la France.
Malgré tant de décès, auxquels il faut ajouter encore celui de la célèbre et jadis si belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, morte cette année à Londres, Dieu ne veut pas que la terre se dépeuple tout à fait ; la preuve, c'est qu'il a pris soudain au jeune duc de Bourgogne une grande velléité de coucher chez la duchesse. Après une mûre délibération dans un conseil de matrones tenu chez Mme de Maintenon, sous la présidence de Sa Majesté, il a été décidé que le petit-fils de France passerait avec sa femme de deux nuits l'une. Cette décision ayant été exécutée le même soir, à la grande joie du couple illustre, le roi voulut, après son souper, aller voir les époux dans leur lit. Mais, obéissant cette nuit-là à un autre souverain, ils avaient pris la liberté grande de se renfermer au verrou, et firent la sourde oreille quand le roi de France frappa. Sa Majesté, qui sait apprécier l'emploi du temps, eut la discrétion de ne pas insister.
CHRONIQUES DE (.'OBI -0 Wl
|)(«pni-< lore, le duo de Bourgogne n'aplui voulu entendre parler de l'alternative i|e p i al de privati in qui avait été déterminée par le o >naeil ; l'honnêl ■ I
gean assure que Son Altesse prend le train de coucher toutes les nuits dans l'appartement de sa femme, et refuse obstinément de faire lit a part.
Le roi de Maroc n'en démordra pas, il veut que la princesse de Gonti vienne régner sur ses Marocains ; son ambassadeur fit avant-hier la demande en règle de la main de l'adorable veuve. Bien que cette demande ait paru passablement ridicule à Sa Majesté, elle n'a voulu faire aucune réponse avant d'avoir consulté sa fille, qui a supplié le roi de vouloir bien refuser en son nom ce parti africain. Elle a ajouté plaisamment : « Qu'ayant un tem- « pie dans les Indes, il ne convenait pas qu'elle redescen- « dît au rang des puissances mauresques de la terre. >
Je voyais ce matin le marquis de Dangeau parcourir les appartements d'un air très affairé, je lui ai demandé quel soin important lui faisait faire un si rude exercice. « Le roi, m'a-t-il répondu, a décidé qu'à dater du pro- « chain voyage de Marly,les courtisans assis dans le salon, « derrière les paravents qui les séparent des personnages « de haute distinction, seront dispensés de se lever à l'en- « trée des princes du sang ; et cela, remarquez-le bien, « comtesse, et cela quoiqu'on voie la tête de ces courti- « sans. Jugez, poursuivit Dangeau avec chaleur, jusqu'où « va la bonté de Sa Majesté... Oh 1 nous avons un grand « roi... Voilà, madame, voilà ce que je ne puis trop me « hâter d'apprendre à mes amis, et c'est pour cela que je < cours. »
Depuis l'introduction des rubans appelés fonianges, la coiffure des femmes s'est élevée progressivement à une hauteur prodigieuse. Les prédicateurs du haut de la chaire n'ont cessé pendant quinze ou dix-huit ans de tonner contre ces édifices orgueilleux, ils ont attaqué ce colosse, enfant du luxe et de la folie, par toutes les figures de l'art
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oratoire : vaine éloquence ! plus ils prêchaient, plus les coiffures montaient. Louis XIV a prononcé un seul mot, et tout est rentré dans l'ordre. Sa Majesté n'a fait ni menaces ni défenses ; elle a dit : Cela n'est pas beau, et soudain les superbes pyramides d'atours et de cheveux sont devenues de modestes rez-de-chaussée... Une nuit a suffi aux coiffeuses de Paris pour opérer cette grande métamorphose ; maintenant tous les courriers du royaume portent la nouvelle de l'importante réforme que la piété avait vainement tentée sur l'orgueil, et que la critique a si facilement obtenue de la coquetterie.