‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 37 sur 44 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

La chaumière enchantée. — Le duc de Chartres compositeur de musique. — Le roi paye toutes les dettes de jeu que les princes doivent faire. — La bonne vieille et le bonhomme. — Luxe et passe-temps mondains du père de la Chaise. — L'habit décent.

— Terreurs nouvelles de Mm* de Montespan. — Chronique funéraire. — Clément XI remplace Innocent XII sur le saint-siège.

— Succession d'Espagne; longues intrigues auxquelles elle donne lieu. — Charles II, roi d'Espagne, fait un testament en faveur du duc d'Anjou. — Ce deuxième fils de Monseigneur est proclamé roi d'Espagne. — Anecdotes. — Départ de Sa Majesté Catholique. — Singulier aveu de Mm0 de Maintenon. — Charles XII, roi de Suède ; son portrait. — Jubilé ; dispute ridicule sur le commencement du siècle. — Démocrite amoureux de Regnard. — Le Capricieux de J.-B. Rousseau. — Barbezieux ; son portrait ; ses habitudes ; ses capacités ; sa mort. — Le roi s'amuse de la douleur des nombreuses veuves de ce ministre. — Chamillart ministre de la guerre ; origine de son crédit. —Dignité du maréchal de Villcroi. — Les tombeaux de l'Escurial. — Charles II un mois avant sa mort veut visiter les cadavres de sa famille. — Scène horrible. — Infraction de Louis XIV au testament qu'il a accepté — Elle achève d'ameuter l'Europe contre lui. — Dissimulation de quelques puissances ; alliances diverses. — Amusettes de la puissance souveraine. — Frédéric Ier, électeur de Brandebourg, se déclare roi de Prusse. — Mort de Monsieur,

CKRONIQI B9 DE L*CI tl DB-MRJF

frère du rot, — Etrange conduite de la cour à ci i <■ occeilon. — Encore ud mot sur m prince. —Prérogative! du jeune «lue d'Orléans ; m cour. — Attitude des puissances au moment de la guerre. — Le prince Eugène ; iei précédente ; ion portraiti —

Le dm- de Bavière reçoit des troupes françaises dans les places des Pays lias. — Trait de grandeur d'âme de Louis XIV. — Arvlhuse, opéra ; il n'eu reste qu'un bon mot. — Amania, tragédie de la Grange-Chanccl. — Ésope à la cour, comédie de feu Hoursault. — Eugène force on Italie le poste de Car/n. — Mariage do Philippe V avec Mario-Louise do Savoie. — L'ombre d un Jacques III attire des malheurs réels sur la France. — Un mot du métier do courtisan. — Repartie de M"* de Montmorency. — Lffets de la reconnaissance de Jacques III. — L'Angleterre, la Hollande et le Danemark signent lo traité de coalition. — La princesse des Ursins ; ses aventures ; son portrait. — Manœuvres de M"" des Ursins en Espagne. — Les pantoufles et la robe do chambre de Philippe V. — Les roulettes du lit. — Le duc de Savoie négocie secrètement avec l'Autriche. — Câlinât en informe la cour. — Ce maréchal est remplacé. — Compliment du duc de Duras au maréchal de Villeroi.

Le roi s'est vu souvent obligé de punir M. de Charnacé, ancien officier des gardes du corps, qui, après une vie fort dissipée à la cour, s'est retiré dans ses terres où il se livre à d'autres espiègleries, comme usurpations de domaines, enlèvements de jeunes filles et fabrication de fausse monnaie. Sa Majesté trouvant avec quelque raison que ce dernier passe-temps excède les bornes de la gaieté, M. de Charnacé pourrait bien être conduit l'un de ces matins au château de Montauban. Mais voici un tour de ce gentilhomme qui n'est qu'une plaisanterie sans conséquence en comparaison de ses prouesses ordinaires; on en riait beaucoup avant-hier dans les appartements.

Au milieu d'une grande avenue qui conduisait au château de M. de Charnacé en Anjou, se trouvait plantée une petite maison de paysan environnée de son jardin. Il n'était pas d'avantages que le père de Charnacé et lui-même n'eussent offerts au propriétaire de celte bicoque pour le déterminer à la leur vendre, afin de faire disparaître cette désagréable solution de continuité de la magnifique avenue. Le rustre tenait à sa chaumière ; il avait tout refusé.

484 CHRONIQUES DE L'qEIL-DE-BOEUF

Deux cents ans plus tôt, le seigneur châtelain eût chassé de chez lui l'obstiné villageois avec quelques dizaines de coups de bâton pour toute forme de procès. Ce moyen paraîtrait aujourd'hui par trop féodal ; mais, comme Gharnacé n'était pas homme à lâcher prise, il s'avisa, pour «rriver à son but, d'une ruse si plaisante qu'elle eût fait rire les juges les plus sévères, et lui eût obtenu gain de cause par hilarité. Le paysan était tailleur de son métier et célibataire. Gharnacé le fait venir un jour au château : « Je suis mandé à la cour pour un emploi d'importance, « lui dit-il ; il me faut une livrée pour mes domestiques, « mais il me la faut promptement. Ètes-vous homme, mon « voisin, à vous en occuper sans relâche, sans bouger d'une « chambre que je vous ferai donner, et où vous serez bien « logé, bien nourri, bien couché ? Le travail terminé, « ajouta notre gentilhomme, vous serez payé à beaux de- « niers comptants; c'est une affaire d'or que je vous offre : « l'acceptez-vous? » Le tailleur champêtre n'eut garde de refuser une si bonne aubaine ; il s'établit dans la chambre qu'on lui indique, coupe, taille, rogne, coud, et ne met pas le nez dehors. Tandis qu'il travaille, Gharnacé fait lever avec une scrupuleuse exactitude le plan de sa maison, du jardin, des pièces intérieures, même de l'emplacement des meubles, et jusqu'à la position des moindres ustensiles ; tout est indiqué, mesuré, coté. Ces précautions étant prises, on démonte la chaumière, on en transporte les matériaux à quatre portées de mousquet, puis on la fait remonter exactement telle qu'on l'a trouvée , avec le jardin distribué et planté comme il l'était dans l'avenue ; après quoi les meubles sont remis, ainsi que les ustensiles, ligne pour ligne, aux places où ils ont été pris avant la translation. Pendant ce temps des terrassiers .aplanissaient et nivelaient le terrain que la maison avait occupé dans l'allée, de sorte qu'il n'y resta pas la moindre trace de son existence. Tous ces changements avaient été si prompts, qu'ils furent terminés avant la besogne du tailleur. Enfin, son travail étant achevé, Gharnacé le paye largement, le fait bien souper, et le renvoie à neuf

i:iinONIQUE9 DE l/OKIL-DR-BOBUP

heures da soir un peu pris et fort content. Le pauvre diable passa toute la nuit ;i chercher s;i chaumière au lieu où il l'avait laissée... Que devint il lorsqu'il l'aperçut i là pointe du jour à deux cents pas de là ! Le crédule paysan se persuada que les sorciers s'en étaient mêlés, il ne voulait pas rentrer dans cette maison, de peur d'y trouver tous les démons établis, et ce ne fut que le soir qu'il eut par des voisins l'explication du prétendu sortilège... Il voulut plaider, demander justice à l'intendant, au roi luimême.. . Juges, administrateur et souverain rirent aux larmes... Le tailleur eut tort l.

Nos princes du sang, ne faisant plus la guerre, occupent leurs loisirs plus ou moins agréablement... M. le duc de Chartres, qui croit que la qualité de grand seigneur ne dispense pas nécessairement d'avoir de l'instruction et des talents, aime à étudier les sciences et à cultiver les beauxarts ; on répète en ce moment, chez Mme la princesse de Gonti, un motet de sa composition. Je ne sais si cette musique sera bonne, mais je parierais d'avance que pour les courtisans tous les accords de Son Altesse Royale seront des accords parfaits.

Les passe-temps de la duchesse de Bourgogne, toute jeunette qu'elle est, ne sont pas aussi innocents ; elle a si bien profité de l'exemple de la cour, qu'elle devait, il y a huit jours, douze mille pistoles perdues au jeu et qu'elle ne pouvait payer... A quatorze ans, cela promet ! Ne sachant comment se tirer d'embarras, la princesse confia par écrit sa peine à Mme de Maintenon qui montra la lettre au roi. Ce prince commença par rire de bon cœur des inquiétudes de sa petite-fille, et le lendemain ses dettes de jeu, ainsi que celles de madame la duchesse, étaient payées. Monseigneur le duc de Bourgogne ayant appris que le roi trou-

1. Plus tard, le grand Frédéric convoita aussi le moulin d'un meunier de Potsdam : mais il ne s'en empara point, parce que le paysan rappela au roi qu'il y avait un tribunal à Berlin, et que Sa Majesté savait que sous son règne les juges ne riaient jamais.

486 CHRONIQUBS DE l'œIL-DE-BOF.UF

vait fort plaisant de payer les dettes des enfants de France, lui révéla directement les siennes, et reçut plus d'argent qu'il n'en demandait. « Mon fils, lui dit Sa Majesté, je « vous sais le meilleur gré du monde de vous être adressé •c à moi sans intermédiaire, usez-en toujours de même « avec confiance ; vous pouvez perdre au jeu sans inquiète tude, l'argent ne vous manquera pas, et pour des gens « comme nous de telles pertes ne sont d'aucune impor- « tance. » Voilà de ces discours après lesquels le commentaire serait superflu.

Mms la princesse de Conti eût mieux fait de perdre cent mille écus que de tenir certain petit propos dont le roi et la marquise ont été profondément blessés. La divinité indienne dînant le mois dernier chez Monseigneur, à Meudon, leva son verre et dit : A la santé de la bonne vieille noire belle-mère ! Le Dauphin, faisant raison à sa sœur, riposta par : A la santé du bonhomme ! Je l'ai dit cent fois, il n'est point de secret dans les cours ; dès le soir on était informé à Versailles de la double santé. Quelques jours après, Monseigneur étant à table chez le roi, Sa Majesté lui envoya d'un ragoût qu'il aimait, et lui dit peu de temps après : « Maintenant vous en avez assez mangé « pour boire... Je porte la santé du bonhomme. » Le Dauphin rougit et baissa les yeux sur son assiette. Rentré chez lui, ce prince avertit Mme de Conti, qui, pour conjurer l'orage, fit une visite à Mme de Maintenon. Elle s'excusa de son mieux sur ce qu'elle avait dit, assurait-elle, sans méchanceté. La marquise ne répondit rien; mais lorsqu'en la quittant Mme de Conti voulut la baiser, elle se retira en disant : L'on ne baise pas les vieilles... Les dévots sont rancuniers.

On vit souvent, et l'on voit surtout aujourd'hui, de superbes cardinaux, de riches prélats et d'élégants abbés donner à la cour l'exemple du luxe, de la mode et du goût ; mais jusqu'ici la gent enfroquée des pères confesseurs avait paru exempte de ces habitudes mondaines, et modeste au moins en apparence. Qui eût osé prévoir que le

CHRONIQUES Dl t/OBILrDI

de la Chaise afficherait le premier, parmi les fa mes pénitents par devoir, un faste égal à celui de nos princes «lu s;uil; ! S. m carrosse est attelé de six chevaux fringants ; ses domestiques portent une livrée ; sa maison de campagne do Charonnc est la mieux exposée des environs de Taris ; les jardins en sont admirables, et le confesseur du roi y donne de somptueux repas à ses amis, parmi lesquels se glissent de temps en temps de fort jolies femmes qui ne ressemblent point du tout à des pénitentes. Cette vie, que je ne trouve pas essentiellement différente de celle que mènent nos jeunes seigneurs à petites maisons, encourage les âmes faibles à pécher, arrache de profonds gémissements aux dévots, fait sourire les mondains, et ne laisse pas d'inquiéter les jésuites. Le père Thyrsus Gonzalès, général de l'ordre, a fait faire de secrètes représentations au père de la Chaise ; il a répondu qu'il n'y avait point de puissance sans éclat, et qu'il savait bien ce qu'il faisait... On ne saurait, en tout cas, mieux concilier la religion et le plaisir.

Le curé de Versailles aurait-il été guidé par le même principe dans la circonstance que je vais noter ? Lundi matin, à la messe, Mm8 la duchesse de Bourgogne devait tenir un enfant avec Monseigneur ; mais, au moment de procéder à la cérémonie, l'officiant ne trouva pas que la marraine, qui avait une robe de chasse, se présentât à l'église en hit bit décent, et le baptême fut remis. Or, veuton savoir ce qu'on appelle à la cour Y habit décent ? Il consiste à se montrer avec la gorge et les épauies entièrement découvertes, la chute des reins bien marquée, les bras nus jusqu'au coude, et un pied de rouge sur le visage. L'habit de chasse cache toutes ces nudités, et les dames le portent sans rouge... Cependant le curé appelle ce costume indécent... Il n'y a que manière de s'entendre sur les mots.

1. Elle était sur l'emplacement où se trouve maintenant le cimetière dit le Père la Chaise, elle n'a été abattue qu'il y a quelques années, et la chapelle est bâtie sur ses fondements.

488 CHRONIQUES DE l'qEIL-DE-BŒUF

Ah ! que M. le curé de Versailles n'est-il témoin des craintes, des terreurs qui tourmentent la vieillesse de Mme de Montespan, pour s'être montrée en habit plus que décent aux yeux de notre grand roi et lui avoir inspiré des désirs qu'elle a malheureusement partagés ! On ne saurait s'imaginer combien l'idée du châtiment fait redouter la mort à cette pécheresse repentante. Elle ne peut supporter la nuit, image présumée des ténèbres d'un autre monde ; cent bougies brûlent dans sa chambre dès que l'obscurité est venue; elle fait tenir les rideaux de son lit constamment ouverts ; et comme des rêves sinistres la réveillent à chaque instant en sursaut, elle ne reste jamais seule. Des femmes qui veillent autour de son lit attendent le jour en jouant ou en mangeant. Une seule minute de solitude nocturne ferait croire à Mme de Montespan qu'elle est déjà dans la tombe.

La mort de le Nôtre, architecte créateur des jardins de Versailles, détache une feuille de plus des lauriers qui parent le front de notre belle France ; ainsi s'évanouissent, célébrité par célébrité, toutes les illustrations d'un règne que nous vîmes s'élever jusqu'au faîte des grandeurs? et que nous verrons peut-être décroître jusqu'à la plus déplorable humilité. Telle est la destinée des nations ; Sparte, Athènes et Rome l'ont subie.

Innocent XII, qui mourut le 27 septembre, eut la double gloire d'être un souverain aimé de son peuple et un pontife estimé de toutes les nations ; destinée rare pour les papes, parce qu'elle ne peut être que la conséquence d'une conduite modérée, incompatible avec leur mission comme chefs de l'Église hors laquelle il n'est point de salut. Je ne vois qu'une tache sur la vie d'Innocent XII, c'est la condamnation de Fénelon : il appartenait à' ce digne vicaire de Jésus-Christ de se montrer plus indulgent pour les erreurs d'une âme honnête, et moins accessible à l'irascible jalousie de Bossuet.

Le cardinal Albani est appelé à gouverner le monde chrétien. Il a été exalté sous le nom de Clément XI. Ce pape offre le singulier mais non pas le premier exemple

CIIRONK ii.-in:-i!or.i i

d'un louverain pontife <|"' M fol mci

l'être assia sur le nintaiège ; c'etl M trouver bien peu

en fonds do sainteté pour régner sur toutes les puissances apostoliques de la t ne.

La postérité des rois est peut-être la plus solide garantie du repos dos peuples. Que de brigues, que d'intrigues, que de gaerrei préparée! pour la succession de ce faible Charles II, qui ne sut ni régner sur L'Espagne, ni donner un héritier à la monarchie 1 Esquissons rapidement le tableau des agitations intérieures et extérieures dont ce souverain moribond fut témoin et victime pendant quatre ans. Je dis qu'il en fut victime, et ce mot est juste, car, lui montrant du doigt sa tombe entr'ouverte, ses confesseurs, ses confidents, des agents subtils de diverses puissances et jusqu'à sa propre femme ne cessèrent d'assiéger son esprit des prévisions de sa fin prochaine, et de lui ouvrir une lente et laborieuse agonie en lui parlante toute heure du legs de ses dépouilles. Deux maisons souveraines y prétendaient au même titre, celle de France et celle d'Autriche, Louis XIV et Léopold descendant à un égal degré de Philippe III, par les femmes que l'Espagne envoya sur les trônes de Vienne et de Paris. Mais, outre que Louis XIII avait épousé la fille aînée de ce monarque espagnol et que Ferdinand III ne s'était uni qu'à la cadette, Louis XIV lui-même ayant obtenu la main de Marie- Thérèse, fille aînée de Philippe IV, tandis que Léopold n'avait épousé que Marguerite-Thérèse, sa fille cadette, les droits de la branche aînée sur l'Espagne s'étaient trouvés continués dans la maison de Bourbon ; ils furent encore renforcés dans la génération suivante, car du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse naquit un héritier mâle, Monseigneur; tandis que de l'union de Léopold avec Marguerite-Thérèse il ne résulta qu'une princesse Marie-Antoinette-Josèphe, qui épousa Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière. Il paraissait donc évident, d'après cette descendance, que la succession au trône d'Espagne devait appartenir aux enfants ou petits-enfants mâles de

Louis XIV plutôt qu'à la branche autrichienne, dont l'hérédité légale se trouvait interrompue par une princesse. Mais ces droits si clairement établis, Louis XIII et Louis XIV y avaient renoncé solennellement aux époques de leurs mariages, déterminés en 1615 et en 1660 par des circonstances impérieuses dontl'Espagne avait profité dans le but de favoriser l'Autriche vers laquelle se tournaient dès lors toutes ses affections. Ces renonciations devaient donc interdire à la France toute démarche directe pour recueillir l'héritage de Charles II; aussi le cabinet de Versailles n'en fît-il aucune dans le temps où la politique autrichienne s'agitait en tous sens à la cour de Madrid. Louis XIV envisageait cependant avec un dépit cuisant cette belle monarchie espagnole, agrandie d'une partie de l'Inde et rendue opulente par l'or d'un autre hémisphère, prête à passer dans les mains de Léopold. Le grand roi calculait avec amertume les suites de cet accroissement immense des possessions déjà si vastes de l'empereur : il voyait pour jamais échapper de ses mains cette suprématie européenne dont l'idée caressait si délicieusement son imagination : peut-être allait-il entendre retentir à son oreille affligée le nom de Léopold le Grand !

Pendant que l'empereur se félicitait ouvertement et que le roi s'affligeait en secret de la direction probable des dispositions testamentaires de Charles II, ce prince trompait et les espérances de Léopold et les craintes de Louis XIV en faisant le prince Joseph-Ferdinand-Léopold, fils de l'électeur de Bavière, l'héritier delà vaste monarchie espagnole. Personne, à coup sûr, ne s'attendait à cette déviation d'une si riche succession au détriment de l'empereur et des archiducs ses fils ; mais ce qu'on devait encore moins prévoir, c'est que le testament qui renfermait cette étrange donation fût dicté au roi par sa mère, fille de l'empereur Ferdinand III, princesse qui déshéritait ainsi la race d'où elle sortait en faveur d'un prince bavarois âgé de quatre ans. Cependant Charles II ayant perdu sa mère, tomba sous une autre influence non moins impérieuse, non moins singulière : ce malheureux monarque, qui n'était plus

CHRONIQUES m: i.\»:u.-i>i:-b<h:up 101

qu'une ombre couronnée obéissant au moindi des volontés environnantes, fut dominé par Marie-Anne de Bavière, sa femm • ; <'i cette princesse, par an renvoi** semcnt de principes dont la reine mère avait donné l'exemple, était aussi attachée à la maison d'Autriche qu'éloignée de la maison bavaroise, quoiqu'elle ne fût que belle-sœur de Léopold. Elle se hâta de faire déshériter son jeune parent ; le testament qui lui donnait la couronne fut déchiré, et le roi promit à sa femme d'appeler un fils de l'empereur au trône d'Espagne.

Les choses étaient en cet état à la paix de Ryswick,qui, en rendant le repos à l'Europe, appela l'attention de tous les souverains vers cette Espagne dont la possession pouvait d'un moment à l'autre rompre l'équilibre des puissances et donner au monde un maître impérieux. Il faut dire ici que le premier testament de Charles II, signé en 1696 et déchiré plus tard, avait été fait et détruit dans le silence du cabinet de l'Escurial ; qu'on ne pouvait s'arrêter à aucune idée fixe quant aux intentions du monarque mourant, sur lesquelles il ne se répandait que des bruits vagues, contradictoires, confus ; et que, d'après les présomptions les mieux fondées, on devait s'attendre à voir la couronne deC harles II passer sur une tête autrichienne. Or c'était là précisément le motif le plus sérieux de l'inquiétude des Etats étrangers ; l'Angleterre et la Hollande surtout craignaient de voir détruire cette balance européenne dont la rupture pouvait remettre leurs destinées en question soit sur l'ancien continent, soit dans les colonies. Louis XIV, déjà bien descendu du haut degré de puissance où la fortune des armes l'avait élevé, nourrissait de semblables craintes, en même temps que le dépit de voir remettre en d'autres mains que celles de sa famille un sceptre qu'il ne pouvait demander après y avoir jadis renoncé. Au milieu de ces diverses appréhensions, aucun des souverains inquiets n'avait cependant travaillé à prévenir ce que tous redoutaient ; et du vivant de Charles II, il semblait en effet difficile de faire aucune tentative qui eût pour objet la disposition de son héritage. Une tête

492 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BQEUF

française, on ne sait point encore laquelle, enfanta pourtant le projet de démembrer le trône d'Espagne, sur lequel languissait encore le fils de Philippe IV. Quel que soit l'auteur de ce plan audacieux l, il fut proposé secrètement à Guillaume III par le marquis de Torcy ; le souverain de la Grande-Bretagne l'adopta avec empressement, et dès l'année 1696 la France, l'Angleterre et la Hollande partagèrent à la Haye la monarchie espagnole qui n'était point vacante. Dans ce partage anticipé, le jeune prince bavarois, que Charles avait alors, mais sans qu'on le sût, fait son unique héritier, obtenait l'Espagne et les Indes occidentales ; le Dauphin de France avait Naples, la Sicile, et quelques autres possessions ; l'archiduc Charles, second fils de l'empereur, était pouvu du Milanais ; et l'on ne donnait rien à Joseph, fils aine de Léopold, que rendrait assez puissant déjà la succession de l'Empire. Par le traité, Louis XIV et Monseigneur renouvelaient la promesse de renoncer à l'héritage entier des Etats espagnols; l'un et l'autre signèrent séparément cette renonciation.

La colère qu'éprouva Charles II en apprenant les conventions de la Haye faillit éteindre le souffle de vie qui lui restait ; il se hâta de dicter un nouveau testament, non en faveur de Léopold ou de ses fils, qui devaient pourtant mériter la préférence, puisqu'ils n'avaient point participé à la rédaction du traité ; le roi revint à ses premières affections, et signa pour la seconde fois l'abandon de toute la monarchie au prince de Bavière. Vaine disposition, cet enfant mourut peu de temps après à Bruxelles. Sans émettre aucune opinion sur cette mort si prompte, si favorable à l'exécution du partage de la Haye, ou à l'ambition particulière de la maison d'Autriche, disons que cet événement donna lieu à quelques modifications dans le partage anticipé : la part d'héritage de l'archiduc Charles fut celle précédemment assignée au partageant décédé ; le Milanais

Page 1