‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 38 sur 44 · I -\ mi !<• patrimoine <lu duc de Lorr -lie province · texte numérisé non relu

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fut, <.'ii idéd, réunie définitivement â La 1 ranoe.

Ce second parts au roi moribond une douleur

plus vive encore que- la première fois ; quant à La reine, elle brisa, lorsqu'elle apprit cette nouvelle, tous les meubles de ion appartement, et eu fit voler les débris à la tête de ceux qui l'entouraient... Au milieu de ces transports de fureur, il fallait cependant songer au successeur d'un prince qui n'avait plus qu'un soufile d'existence; la reine obtintencorc une promesse du roi en faveur de l'arcbiduc Charles, et l'on écrivit sur l'heure à Léopold d'envoyer son fils à Madrid, à la tète de dix mille hommes, pour soutenir au besoin ses droits. L'archiduc ne vint point en Espagne, parce qu'il ne pouvait y venir avec des troupes dont les puissances n'eussent pas souffert la marche, et l'empereur refusa d'exposer son fils seul dans une- cour où régnaient l'intrigue et la division. Ce refus mécontenta Charles II ; les agents politiques des deux nations s'aigrirent, se disputèrent ; on sut en Espagne que le prince appelé à y régner méprisait les Espagnols... La bonne intelligence se rompit; les ambassadeurs furent rappelés respectivement. Ce fut l'instant que choisit le marquis d'Harcourt, notre ministre à Madrid, pour se faire des partisans près de Charles II par sa magnificence, sa générosité et ses adroites insinuations. En même temps que ce négociateur habile gagnait du terrain à la cour, ses largesses lui gagnaient les esprits à Madrid : peu à peu il parvint à dissiper l'aversion des Espagnols pour les Français. Lorsqu'il eut ainsi préparé les voies, d'Harcourt remit doucement sur le tapis les droits de la Erance, sans toutefois aller jusqu'à émettre des prétentions. Dans un moment où les Maures assiégeaient Ceuta, l'insinuant ambassadeur alla jusqu'à offrir des vaisseaux. Enfin les choses allaient au mieux pour Louis XIV, sans qu'il eût paru sortir en rien du traité de la Haye, lorsque Léopold, s'étant ravisé, envoya un nouvel ambassadeur à Madrid. L'arrivée de ce ministre, qui ne tarda pas de s'entendre avec la reine, détermina, dans les intentions versatiles du roi, une nouvelle rechute autri-

chienne ; Louis XIV, indigné de tant de faiblesse, rappela M. d'Harcourt.

On vit alors ce que l'on était loin de prévoir (car tout, dans cette longue suite d'intrigues, était étrange et devait être imprévu), on vit les Espagnols eux-mêmes, les membres du conseil particulièrement, presser le mourant de choisir un prince français pour son héritier. « Sire, lui « dirent-ils, le premier devoir de Votre Majesté est de « sauver la monarchie en prévenant son démembrement « projeté. Que pouvez-vous attendre, dans cette urgente « nécessité, de Léopold, dont les États sont séparés des « vôtres par cette puissante France qu'il n'a pu vaincre « avec l'aide du reste de l'Europe? L'intérêt de vos sujets, « sire, comme celui de votre gloire, est que vous appeliez « à la succession du trône qu'il plaira, nous l'espérons, à « Dieu de vous conserver longtemps encore, un des « enfants de Louis XIV; car lui seul est en état demainte- « nir la couronne sur la tête de votre successeur, et vous « romprez ainsi l'indigne pacte de la Haye. » Charles II se rangea sur-le-champ à cet avis, le plus sage en effet de tous ceux qui avaient été émis devant lui. Il voulut pourtant consulter le pape Innocent XII encore vivant ; Sa Sainteté répondit: « Que les lois d'Espagne et le bien de « la chrétienté exigeaient qu'il donnât la préférence à la « maison de France. » Charles n'hésita plus ; il fit, le 2 octobre de la présente année, à l'insu de la reine, un troisième testament, qui appelait au trône d'Espagne le duc d'Anjou, second fils du Dauphin de France. Ce prince mourut un mois après avoir signé ce dernier acte de souveraineté.

Dès qu'il eut connaissance de ces dispositions, Louis XIV réunit son conseil pour délibérer sur l'acceptation du testament de Charles II; la majorité des membres, dans l'intérêt de la France, voulait qu'on s'en tînt au traité de la Haye, dont l'exécution devait éviter une guerre que nous ne sommes point en état de soutenir avec avantage. Le chancelier de Pontchartrain et le duc de Beàuvilliers opinèrent vivement pour cette détermination; mais ils avaient

CHRONK i 'a ii.-i>k-is..i it

UO md6 adversaire dans cet amour de puissance et de

rotndeur qui domina toujours Louis XIV : ce sentiment M faisait que sommeiller dans le cœur du roi au moment do la paix de Byswiek; il venait de se réveiller plus ambitieux que jamais... Le I mt fut accepté. Bientôt les puissances apprirent cette violation du partage signé ; elles s'en indignèrent, et coururent aux armes.

Le testament de Charles II portait qu'au défaut de Philippe do France, duc d'Anjou, le trône d'Espagne serait au duc de Berry, troisième fils du Dauphin, et, au défaut de ce dernier, à l'archiduc Charles, sous la réserve, pour les deux premiers, de ne pouvoir réunir les couronnes de France et d'Espagne, et a la condition, pour le dernier, de renoncer à tout droit sur l'empire, s'il devenait, dans les termes du testament, héritier de la monarchie espagnole. Enfin si, par un concours quelconqne de causes, aucun de ces trois princes ne pouvait recueillir l'héritage de Charles II, il était dévolu au duc de Savoie, sans aucune clause conditionnelle. Le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, qui n'a point été nommé dans les dispositions testamentaires du feu roi, se dispose, dit-on, à protester contre cet oubli ; c'est un ridicule de plus à joindre à la liste de ce prince.

Louis XIV déclara, le 16 novembre, à l'ambassadeur d'Espagne, l'acceptation, au nom de son petit-fils, de la succession de toute la monarchie espagnole, et Philippe V fut proclamé à Madrid le 24 du même mois.

Cependant le duc d'Anjou, toute Majesté qu'il est, ne reçut pas très majestueusement la nouvelle de son intronisation ; il se mit à sauter dans le cabinet du roi comme un jeune cerf, sans trop s'inquiéter si les courtisans trouveraient cette gaieté expansive conforme à sa nouvelle dignité. Pour un monarque de dix-sept ans, un sceptre n'est qu'un jouet de plus. « Me voilà roi d'Espagne, dit-il « ensuite, mon frère de Bourgogne sera roi de France, il « n'y a que toi, mon pauvre Berry, qui ne seras rien. — « J'aurai moins d'embarras et plus de plaisir que vous,

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« répondit le jeune frère de Philippe, j'aurai droit de « chasse en France et en Espagne... Je courrai le loup « depuis Versailles jusqu'à Madrid. » On ne se forme pas à l'état de roi aussi vite qu'on peut en être pourvu : Sa Majesté Catholique, déjà las3e de représentation le soir de sa reconnaissance, demanda, comme un écolier, au roi son grand-père, la permission d'aller chez la duchesse de Bourgogne jouer à de petits jeux et danser aux chansons. Le lendemain, Philippe V, passant dans le parc de Versailles à côté d'une escarpolette s'élança dessus, et se balança à la barbe de cinq ou six grands d'Espagne qui l'accompagnaient, et qui furent contraints d'accepter cet exercice à titre de délassement royal. Quelques jours après les cérémonies, la cour étant à Marly, où se trouvaient le roi d'Angleterre, le roi d'Espagne et le prince de Gonti, élu roi de Pologne, Louis XIV dit à madame la duchesse de venir le soir au jeu. « Il n'y a pas sûreté, sire, à jouer « au brelan chez Votre Majesté, répondit la princesse, on « y trouve toujours trois rois et un de retour. »

Enfin Sa Majesté Catholique partit de Versailles le 4dé cembre pour se rendre dans ses Etats;le roi et tous le princes et princesses l'accompagnèrent jusqu'à Sceaux Mme de Maintenon était aussi de ce petit voyage de conduite.* Je n'oublierai de ma vie, écrivait-elle dernièrement « à M de Richelieu, la scène où nos princes firent reten- « tir une tendresse si touchante les uns pour les autres... « Je n'aurais jamais cru qu'on pût être prince et sensi- « ble... » Voilà qui ne prouve pas en faveur de l'expérience que la marquise avait faite de la sensibilité souveraine.

Tandis que Philippe V, âgé de dix-sept ans, se grandit de tout son pouvoir pour atteindre à la hauteur du trône, un roi du Nord, Charles XII, qui ne compte pas une année de plus, vient de triompher de trois souverains ligués contre lui : Frédéric, roi de Danemark, Auguste, roi de Pologne, et Pierre II, czar de Russie, auquel sa nation a déjà décerné le surnom mérité de Grand. Charles XII défendait ses États d'une injuste usurpation, le

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Dieu dos armées a béni ses armes; puissc-t-il n'en jamais abuser !

Ce prince, modèle des héros à l'âge où les autres hommes sortent à peina de l'enfance, est d'une simplicité, d'une frugalité toutes Spartiates; les voluptés n'ont pas la moindre prise sur lui. Un habit brun, boutonné du haut en bas, un chapeau sans plumes, un large ceinturon de buffle Igr&fé sur son habit pour soutenir une épée à poignée de fer, et d'épaisses bottines armées d'éperons du même métal, voilà le costume de Charles XII depuis qu'il estentré en campagne ; on ne lui en a pas vu d'autre. Son repasse réduit souvent à du pain grossier, il ne boit point de vin; et quelquefois, s'enveloppant de son manteau, il s'étend sur la terre glacée pour se livrer à un court sommeil. Mais sous les plus simples dehors, Charles laisse reconnaître à l'instant le grand roi : ses traits animés, son œil fier et terrible, son front noble et découvert, la pose majestueuse de son corps, dont les formes se sont fort ment prononcées par suite des exercices violents, tout caractérise dans ce personnage extraordinaire l'homme fait pour commander. On dirait le dieu Mars revêtu de la casaque d'un soldat. Tel est du moins le portrait que l'ambassadeur de Suède m'a fait du roi son maître, portrait que le pinceau et le burin de nos artistes ont déjà confirmé. Je parlerai plus tard de Pierre le Grand.

Nous terminons le siècle par un jubilé... Il faudra qu'il soit bien austère, bien fervent, bien sincère, pour nous mériter le pardon de toutes les actions peccantes dont la période centenaire fut le témoin. Nous ajouterons en tout cas au bagage des ridicules la niaise dispute qui vient de s'élever parmi les savants pour savoir si le nouveau siècle doit commencer à 1700 ou à 1701 ; il serait plaisant que l'Académie des sciences décidât que, de par l'autorité de ses lumières, les siècles n'auront plus à l'avenir que quatre-vingt-dix-neuf ans 1

Molière, dans son Amphitryon, a fait chausser le grave cothurne à la comédie ; sa muse spirituelle n'a pas craint

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de se reporter aux temps héroïques de la Grèce primitive, pour faire rire les Parisiens aux dépens de héros taillés sur le patron d'Homère. L'époux d'Alcmène a paru tout aussi plaisant qu'un fermier de l'île Saint-Louis trahi par sa galante moitié, et les saillies délicieuses de Sosie n'ont pas moins amusé que celles de Scapin.Mais ce n'est pas chose aisée que de plier tous les sujets aux allures de Thalie : Regnard, en nous donnant Démocrite amoureux, pièce qui fut jouée avec peu de succès l'année dernière, ne nous a fait entendre qu'un dialogue agréable qui ne saurait suffire pour couvrir les défauts d'un sujet vide d'action, et d'où ne ressort pas l'ombre d'un caractère. L'auteur a cru que le philosophe d'Abdère,qui,au rapport des historiens, riait sans cesse des folies humaines, serait à la scène un personnage fort gai : c'était une grande erreur : Démocrite riait, mais de ce rire sardonique, acre, mordant que l'on croit voir jaillir des pages de Boileau, et ce rire-là n'a rien de communicatif. L'ouvrage de Regnard a paru froid : c'est une thèse de philosophie qu'on trouverait enjouée dans une chaire, où l'enjouement naît des paroles ; elle a fait bâiller au théâtre, où le comique doit surtout ressortir des situations. La reconnaissance de Strabon et de Cléanthis, admirablement représentée par M"* Beauval et la Thorillière, a seule déridé le public : sans cet épisode c'en était fait du Démocrite de M. Regnard, et ce philosophe, malgré ses riantes habitudes, serait mort fort tristement.

M. Rousseau a beau faire, il n'est pas né pour le genre comique ; son Capricieux, qu'on a été voir par caprice à la fin de 1700, n'aura que la durée éphémère des goûts du héros mis en scène dans cette longue suite de vers agréablement tournés. Faites des odes, monsieur Rousseau, faites aussi des èpigrammes, cela convient au caractère de votre talent ; mais laissez faire des comédies à Regnard, à Dufresny, même à Dancourt, quoique je n'aie pas encore trouvé une pièce de ce dernier auteur qui mérite d'être louée franchement.

Le marquis de Barbezieux,fils de Louvois,et qui l'avait

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rampUoé lU ministère de la guerre, mourut le 5 janvier def ittitei d'une vie débauchée qu'il voulut concilier avec l'activité de sa carrière politique. Barbezieux était fort bel homme : sa ligure avait de la régularité ; son air était noble, et ses manières ne manquaient ni d'élégance, ni de grâce, quoiqu'il eût dans le caractère toute la rudesse, toute la brutalité de son père. Altier, impérieux, absolu, ce ministre ne montrait d'égards à personne ; il fallait que l'âge et le rang se prêtassent, bon gré, mal gré, à l'àpreté de son humeur, souvent même à ses caprices. Il arrivait fréquemment à Barbezieux de faire attendre une audience à des personnes de la cour pendant qu'il jouait avec ses chiens dans son cabinet; et si, après une longue attente de la part de ces clients, le secrétaire d'tëtat se rappelait tout à coup un rendez-vous galant, il s'éclipsait par une porte de derrière en riant du tour qu'il jouait aux gentilshommes ou aux dames faisant le pied de grue dans ses salons. Louis XIV lui-même devait supporter les licences de Barbezieux ; quand ce ministre avait une partie à faire, ou s'il se trouvait ivre après l'avoir faite, il écrivait sans façon au roi qu'il avait la fièvre et ne pouvait se rendre au conseil... Il fallait remettre les affaires.

Mais Barbezieux possédait toutes les qualités d'un grand ministre ; son esprit était supérieur à celui de Louvois: il déployait beaucoup d'activité, de justesse et de précision; il travaillait avec une merveilleuse facilité et semblait se jouer de toutes les difficultés. Personne ne fit un rapport au conseil avec plus d'éloquence, d'ordre, de clarté.

Cependant le roi regrette peu ce ministre, dont il eut souvent à se louer. Barbezieux avait à la cour une foule de maîtresses auxquelles sa mort fit pleurer, si ce n'est une vive tendresse, dont il était incapable, du moins certaines qualités fort solides, dit-on, que le fils de Louvois avait héritées de lui. Sa Majesté, qui se montre peu touchée des peines de l'amour depuis qu'elle n'est plus sensible à ses plaisirs, a trouvé plaisant de faire diversion à la douleur des nombreuses veuves de Barbezieux. Comme il mourut la veille des Rois, Louis XIV les invita toutes à

venir tirer le gâteau le soir même à Marly ; aucune n'y manqua : à la cour il faut obéir avant tout. Mais ces dames, malgrj le soin qu'elles mettaient à dissimuler, laissaient soupçonner qu'elles avaient le cœur gros, et leurs yeux rouges attestaient une effusion de pleurs que l'étiquette seule pouvait arrêter. « Ça, mesdames, dit le roi en « dépit de la charité, amusons-nous et crions : Le roi « boit 1 » Puis il se mit à frapper sur son assiette avec une cuiller, absolument comme au cabaret, en exprimant du regard qu'il voulait qu'on imitât ce joyeux passe-temps. Et les dames de se conformer au cliquetis modèle du souverain, avec un air mélangé de tristesse et de gaieté qui fit beaucoup rire ce prince; il riait encore en se couchant, et dit aux gentilshommes présents qu'il était enchanté d'avoir un peu tourmenté ces beautés pécheresses... Il y a vingt ans ce n'était pas de tourmenter mon sexe que le roi était enchanté... Voilà bien les hommes: toujours prêts à se venger par des malices de ladéfaillance deleur pouvoir.

M. de Ghamillart, dont je n'ai pas signalé l'arrivée au contrôle général en 1699, parce qu'il importait peu de savoir qu'il se chargeait de la gestion d'un trésor vide, M. de Ghamillart remplace, par cumul, Barbezieux au ministère de la guerre. Ce ministre, dont l'habileté aux jeux d'échecs et de billard fit la fortune politique, est un homme d'une rare probité; mais cette vertu ne peut suffire quand toute l'Europe se prépare à la guerre. Or personne n'est moins propre que M. de Ghamillart à former tout à la fois un système de finances rassurant et des armées imposantes... Il est vrai que, depuis la mort de Golbertet de Louvois, Louis XIV dit souvent : Moi... moi, dis-je, et... ce n'est pourtant pas assez.

Chamillart était conseiller au parlement lorsque sa haute réputation comme joueur de billard le fit appeler à la cour. Il avait été jusqu'alors magistrat appliqué ; mais, devenu courtisan, les devoirs de sa charge l'occupèrent moins que les plaisirs du roi ; et un jour, à défaut d'aptitude dans l'examen des pièces d'un procès où il avait été rapporteur, Ghamillart fit succomber la partie qui devait triom-

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plier ; elle le lui lit ivm tiquer après l'arrêt, eu lui montrant une pièce décisive qu'il avait omis do mentionner : tua avez raison, répondit-il, et vos intérêts ne doivent « pas souffrir do mon ôtourderic. Attendez-moi demain à « neuf heures. » Le lendemain, ce conseiller consciencieux porta au plaideur vingt mille livres, somme dont il s'était agi dans l'affaire jugée, et que Chamillart avait eu beaucoup de peine à se procurer. Ce trait méritait un ! récompfusc ; mais la charge de conseiller d'État suffisait. Je ne dois pas oublier un mot qui caractérise bien le maréchal de Villeroi, et qu'il prononça hautement à V Œil-de-bœuf lorsque Chamillart arriva au ministère de la guerre : « Messieurs, dit ce courtisan renforcé, je reçois celui-là « comme un autre ; il faut tenir le pot de chambre aux « ministres tant qu'ils sont en place, et le leur verser sur « la tête quand ils n'y sont plus. Pour moi, quelque mi- « nistre qui arrive, je déclare à l'avance que je suis son « serviteur,son ami, et même un peu son parent. » Parlezmoi d'une dignité comme celle-là : que faut-il de plus pour honorer un maréchal de France ?

Hier, l'ambassadeur d'Espagne a lu dans le salon de Mme la duchesse de Montmorency une lettre de Madrid contenant un récit qui a fait frémir tous les auditeurs ; j'ai prié Son Excellence de me permettre d'en prendre copie, et je la consigne sur ces feuillets.

Un mois avant sa mort, Charles II eutla sombre fantaisie de revoir les dépouilles mortelles de son père, de sa mère et de Marie-Louise d'Orléans sa première femme. Vainement les médecins représentèrent-ils à ce prince que la faiblesse actuelle de sa constitution ne lui permettait guère un si lugubre spectacle, et que l'émotion qu'il produirait en lui pourrait devenir funeste. Rien ne put changer la détermination du roi ; les tombes des trois personnages illustres, déposées dans les souterrains de l'EscuriaL furent découvertes ; Charles, appuyé sur le bras du cardinal Portocarrero, soutenu par le comte de Monterey et suivi de son confesseur, s'achemina lentement vers cette

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demeure de la mort, où s'évanouirent successivement les grandeurs théâtrales de tant de rois. Charles suivit longtemps le chemin qui, par une pente presque insensible, conduit, sous une longue suite de voûtes, aux tombeaux des princes de la maison d'Espagne ; ses jambes, affaiblies par une maladie de quatre ans, tremblaient en supportant le corps grêle qui les surmontait ; une secrète terreur s'emparait d'ailleurs de l'esprit du roi à mesure qu'il s'approchait des lieux redoutables qu'il avait voulu visiter. Enfin il y arriva. Vingt lampes de vermeil, allumées audessus d'une longue file de sépulcres, couvraient de leurs lumières les figures de marbre couchées ou agenouillées sur les tombeaux, et en faisaient jaillir un reflet blanchâtre à travers lequel l'imagination trompée prêtait le mouvement à ces froides effigies. Une odeur nauséabonde, reste de cette putréfaction que l'art peut déguiser, mais non prévenir, s'exhalait des trois cercueils découverts, comme pour attester que les grands s'anéantissent au sein des misères, et sont, à l'égal des autres humains, des objets d'horreur et de dégoût.

Charles, l'œil égaré, le front humide, la voix éteinte, s'arrêta devant une tombe que son confesseur lui désignait du doigt.

— Sire, vous avez voulu revoir Philippe IV, dit gravement le moine... le voilà.

— Salut, ômon père ! s'écria alors le roi en se penchant sur le cadavre desséché... Puisse votre âme jouir du repos que je remarque sur vos traits 1... Peut-être, mon père, ai -je irrité votre ombre par un legs inconsidéré des Etats que je tins de vous... Parlez, Philippe IV, êtes-vous satisfait de moi ?

— Arrêtez, Charles, s'écria à son tour le confesseur d'une voix qui fit retentir au loin les voûtes sonores, n'interrogez pas la tombe... le silence est son partage... elle ne parle qu'aux yeux ; son éloquence, c'est le spectacle d'anéantissement qu'elle offre aux vanités... Il est devant vous, profitez-ôn et priez.

— Je me soumets... répondit le roi ; puis, après avoir

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baifté ■> pèro, il reprit...: Conduisez-moi

ren ni mère.

— Ici, sous cet arceau, reprit le moine, c'est là qu'elle dort.

— 0 ciel ! dit Charles avec un effroi qui décomposa ses traits, que de colère est restée empreinte sur ce visage I Cet orbites vides me semblent encore armées des yeux où la fureur étincela quand vous apprîtes que j'allais donner l'Espagne à votre maison, devenue votre ennemie... Princesse, pardonnez moi, je vous avais obéi... Mais le prince de Bavière est avec vous dans la nuit éternelle... Adieu, ma mère, apaisez-vous... Et l'infortuné prince lit résonner un baiser sur la joue décharnée du squelette.

— Voilà donc, continua le roi en s'approchant du sarcophage de Marie-Louise d'Orléans, voilà ce que la destruction a laissé des charmes qui enivrèrent mes sens... Puis, se retournant avec un mouvement convulsif, Charles s'écria : Qui a parlé de poison ?

— Personne assurément, répondit le cardinal Portocarrero en essayant de calmer l'agitation du monarque. Sire, au nom de Dieu, ajouta-t il, quittons ces lieux, retournons au palais.

— Non, non, poursuivit Charles de plus en plus troublé... J'ai bien entendu... Un reproche terrible est sorti du cercueil de ma femme. .Elle a raison, j'aurais dû punir les assassins... Je les ai connus...

— De grâce, ô mon roi I répéta le cardinal, suivezmoi.. . sortons.

— Laissez-moi, laissez-moi, répliqua le prince, dont les cheveux se hérissaient... Je veux dire encore à Marie-Louise que je l'adorais... que je l'ai pleurée... Mes pleurs coulent ici pour elle... ils vont mouiller ses os... et...

— C'est trop de souvenirs mondains, interrompit le confesseur. Roi d'Espagne et des Indes, éloignez-vous ; les pensées du péché nedoivent pas souiller cesdemeures... A ces mots le moine saisit le bras de son pénitent pour l'entraîner.

— Fermez bien vite la tombe de ma mère, reprit Char-

les... je ne veux plus la voir... Marie-Louise... La haine... le poison, ah ! fermez la tombe de ma mère... En prononçant ces paroles sinistres, Sa Majesté, épuisée par la maladie, la fatigue et les déchirantes émotions, tomba sans connaissance sur un tombeau vide qui l'avait fait trébucher,

— C'est le sien, dit froidement l'impitoyable confesseur; je ne sais en vérité si ce qui lui reste de vie vaut la peine de l'eu tirer... Mourant au milieu de ce saint pèlerinage, son âme s'envolerait plus pure.

— Mon père, dit le cardinal avec feu, vous dépassez les bornes de votre mission.

— Elle ne m'assujettit point en tout cas à votre censure, répondit le moine... Mais vous, monsieur, songez que j'appartiens à un tribunal qui sait humilier le superbe et le punir.

Le prince de l'Eglise ne répliqua rien à cette menace d'un inquisiteur ; il S3 borna à ordonner qu'on emportât le roi, toujours privé de connaissance. On remonta la pente voûtée des souterrains de l'Escurial ; le jour reparut aux yeux des tristes pèlerins, et le peuple étonné vit sortir des tombeaux de la race royale un cortège lugubre qu'il eût vu avec moins de surprise y entrer. Trente jours après cet événement, Charles II fut étendu pour jamais dans la tombe qu'il semblait avoir essayée le mois précédent.

Le roi donna, le 3 février, des lettres patentes par lesquelles il conserve au roi d'Espagne et à ses enfants mâles le droit de succéder à la couronne de France. Ainsi Louis XIV, après s'être affranchi des renonciations de Ï615 et de 1660, après avoir violé celles renouvelées par lui et son fils à la Haye, enfreint le testament même de Charles II, dont il a accepté le bénéfice. Cependant l'Angleterre et la Hollande ont reconnu Philippe V ; la Bavière et le duc de Savoie promettent d'agir pour lui; toutesles autres puissances, une exceptée, demeurent neutres ; le seul Léopold proteste. Mais toute l'Europe continue de se préparer à la guerre, et ce ne sera qu'à la direction de

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lotira armet que l'on connaîtra Les sentiments véritables nations.

Lorsque l<" feu couve sous la cendre de toutes parts, Louis XIV et lMiilippo V, placés au centre du volcan, s'occupent ou plutôt s'amusent adonner aux ducs français et espagnols des honneurs réciproques dans leurs cours.., l'u^sc encore si les deux princes avaient dix-sept ans ; mais, en vérité, pour l'un d'eux, c'est agiter trop tard les hochets de la royauté, et cetenfantillage souverain fait trop oublier les belles instructions que le roi donna aunouveau monarque lorsqu'il prit congé de lui.

Un soir du mois de décembre 1700, l'électeur de Brandebourg, Frédéric I*r, était à table dans son palais de Berlin où il traitait quelques grands personnages de sa cour. Tout à coup il se met debout, lève son verre rempli de vin du Bhin, et dit d'une voix forte : « Messieurs, buvons à la santé de Frédéric 1er, roi de Prusse. » Les courtisans pensèrent que si leur souverain parlait ainsi, il avait sans doute de bonnes raisons pour cela; tous répétèrent la santé que le prince n'avait en effet portée qu'après avoir obtenu l'assentiment du corps germanique sollicité depuis de longues années. Le nouveau roi a été proclamé et couronné à Kœnigsbergle 15 janvier.

Monsieur, frère unique du roi, mourut il y a trois jours à Saint-Cloud d'une attaque d'apoplexie ; Son Altesse Royale n'avait que soixante et un ans. Ce prince, il faut le dire, mérite peu de regrets ; mais il est des liens de famille qui dans les âmes bien nées ne se rompent pas ordinairement sans douleur. Le roi apprit la mort de son frère le premier jour d'un voyage à Marly, et personne ne douta, lorsque cette nouvelle se répandit, que le reste du séjour ne fût d'une extrême tristesse. Que devinrent donc les dames du palais quand, le lendemain, en entrant chez Mme de Maintenon, où le roi et la duchesse de Bourgogne étaient, elles entendirent Sa Majesté fredonner un prologue d'opéra ! Un instant après, voyant Mme la duchesse triste

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et silencieuse dans un coin de la chambre, Louis XIV demanda avec une sorte de surprise à Mm0 de Maintenon pourquoi la princesse paraissait si mélancolique. Puis Sa Majesté alla lui faire doucement la guerre et jouer avec elle et quelques dames, attirées malgré elles dans cette partie. Au sortir du dîner, c'est-à-dire environ vingt-six heures après celle où Monsieur avait rendu le dernier soupir, M. le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s'il voulait jouer au brelan. € Au brelan, répéta le seigneur « interrogé, y songez-vous, prince?... Monsieur est encore « tout chaud. — J'y songe fort bien, répliqua le petit-fils « de France ; mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie à « Marly. » Si Fénelon eût enseigné de tels principes, je pardonnerais au pape Innocent XII d'avoir fulminé contre lui une bulle de censure. Le surlendemain de la mort de son oncle, Monseigneur, docile au même esprit, alla courre le loup dans la forêt de Saint-Germain; maisMme de Maintenon, réellement sensible à la perte du prince, ou digne émule des jésuites, parut au moins éprouver quelque tristesse.

A tout prendre, la mort de Monsieur est à peine un malheur : la vie de ce prince imprima une tache sur la noble tige du grand Béarnais. A part l'unique action qui honora le duc d'Orléans, la victoire de Gassel, ses jours s'écoulèrent dans une mollesse, un oubli de dignité, une faiblesse conjugale et une suite de vices déshonorants qui ne justifient point, mais qui autorisent l'indifférence avec laquelle sa famille le voit mourir. Affligé d'un esprit étroit, tracassier, soupçonneux, défiant, indiscret, le frère du roi vit toute la cour, ses favoris eux-mêmes, s'affranchir du respect qu'on lui devait comme prince du sang. On ne se bornait pas à mépriser Monsieur ; on le redoutait, non à cause de sa puissance que Louis XIV et Madame avaient rendue nulle, mais parce qu'il allait toujours caquetant, semant des noises à la cour, soit pour brouiller, soit pour apprendre, quelquefois dans le seul but de s'amuser. Je voudrais de bon cœur trouver dans le caractère de ce prince un contre-poids à de si mauvaises qualités ; il n'en

CH&0NIQ1 U M i.'ui .ii.-i.i. M .1 i existait point: Monsieur n'eut aucune vertu réelle, et tout

oa qu'on peut dire ft ion avantage, c'est qu'il as nt de mal à perso une, ayant eu trop peu de fermât* pour exercer une

me noirceur*

Le roi ■ maintenu au jeune due d'Orléans, son gendre, tous les privilèges de Monsieur : ce prince aura des gardes, des grands officiers et même un chancelier, fonctionnaire tout royal que Louis XIV avait jadis soull'ert impatiemment dans la maison de son frère. M.iduine, dont la douleur estauniveau du chagrin de toute la famille, essaya un moment, avec le ton impérieux qui lui est propre, de conserver tout cet attirail honorifique en sa qualité de duchesse douairière d'Orléans, belle-sœur de Sa Majesté, et surtout en qualité de princesse du sang palatin, le plus irréprochablement illustre de la terre. Mais le roi a déclaré à cette veuve que malgré son humeur toute masculine, la nature lui avait refusé le droit d'être le chef de la maison d'Orléans et qu'elle devait se résigner à voir passer ce titre à son fils avec tous les honneurs qui s'y rattachent.

La cour du nouveau duc d'Orléans est formée depuis quinze jours : elle est, comme on s'y attendait, composée d'hommes aimables, spirituels, débauchés, qui, sous ce triple rapport, sympathisent merveilleusement avec Son Altesse Royale. Les principaux membres des réunions du Palais-Royal sont : la Fare, capitaine des gardes, dont l'imagination cynique supplée les forces épuisées; l'abbé Grancey, aumônier du prince, ecclésiastique qui ne lit jamais son bréviaire et chante à ravir le vaudeville du jour; le marquis d'Effiat, dans lequel le prince voit une mauvaise réputation bien recouverte par un esprit très vif et une gaieté communicative ; le marquis de Simiane, mari fortuné d'une femme sage qu'il n'imite guère ; le comte de Grammout, vieux modèle d'après lequel tous nos jeunes seigneurs peuvent-- se tailler des vices assortis ; enfin de Xesle, Glermont, Gonflans, Polignac, tous libertins ayant fait leurs preuves dans les boudoirs, les petites maisons, les coulisses, les cabarets et quelque chose de pis. Ces

féaux, réunis au Palais-Palais ou bien à Saint-Cloud, forment une troupe de chasseurs dont toutes les femmes jeunes, jolies, libertines ou disposées à le devenir sont le gibier. Un seul limier suffit à cette chasse, c'est l'abbé Dubois : l'abbé Dubois, qui fera, dit-il, sa première communion le jour où il chantera sa première messe, et qui d'ici là donnera force besogne auditive à ses confesseurs s'il faut qu'il se confesse. Il n'est pas une boutique, une mansarde, un grenier où ce pourvoyeur en petit collet n'ait traqué des beautés pour l'usage de son ancien élève et de ses adhérents. Disons qu'il est bien secondé par le lieutenant de police d'Argenson, tout à la fois courtisan de Vénus et du jeune duc. Ce magistrat complaisant pousse la condescendance jusqu'à placer, dit-on, une compagnie du guet à la porte des maisons de débauche lorsqu'il sait que Son Altesse et sa cour y ont fait irruption... On ne peut pas mieux favoriser les mœurs... comme les entend M. d'Argenson.

La succession d'Espagne commence à porter ses fruits. Louis XIV d'une part et l'empereur de l'autre cherchent à se faire des alliés pour la guerre qui se prépare et dont le premier théâtre paraît devoir être l'Italie. A juger sur les apparences, une victoire aisée serait promise à la France : le roi est assuré des dispositions favorables de l'électeur de Bavière. Ce prince va conserver à Philippe V la Flandre espagnole dont il est gouverneur, et ouvrir sur ses propres terres la route de Vienne aux troupes françaises. L'électeur de Cologne, frère du Bavarois, épousera sa politique et s'unira à lui. Victor-Amédée, père de la duchesse de Bourgogne, et près de qui la cour de France négocie le mariage de sa seconde fille avec Sa Majesté Catholique, Victor-Amédée verra son inconstance naturelle liée par cette double union. L'appui de ses armes et de son nom nous est promis. En Italie, Milan a reconnu Philippe V,et le duc de Mantoue, vendu à la France, vient d'ouvrir sa capitale à une garnison française. Le Portu-

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u'.il lui-nn-me, OOt ennemi si constant <l<- l'Espagne, a conclu un traité avec son nouveau souverain.

Que pourra donc opposer l'empereur à cette lifjue formidable? Les forces de l'Autriche, faiblement secondées par quelquos princes de l'Empire dont nous pouvons suspecter les intentions, tandis que les autres puissances de l'Allemagne, désintéressées dans la question, préféreront sans doute le repos à une guerre sans avantages pour elles. Tel est l'état des choses apparent ; mais en l'examinant de plus près il se montre sous un aspect moins rassurant. Guillaume III, au nom de l'Angleterre et delà Hollande, n'a paru reconnaître Philippe V que dans l'impossibilité actuelle de prendre un parti contraire. Ce prince, affaibli avant l'âge par les fatigues et la maladie, n'a pu déployer ni une opposition spontanée à la succession d'Espagne, ni une volonté rapidement arrêtée au parlement anglais sans l'aveu duquel il ne peut faire la guerre. Il fallait donc tempo riser ; ce monarque l'a fait. Mais un traité secret lie déjà les Anglais et les Hollandais à la cause de Léopold, ou plutôtGuillaume d'Orange a donné avec empressement cette nouvelle preuve de sa haine pour Louis XIV. Le roi n'ignore pas cette alliance mystérieuse : il la méprise parce qu'il espère la braver s'il ne réussit pas à la rendre nulle par l'or qu'il sème en Angleterre.

Cependant l'armée de l'empereur s'avance en Italie, et les troupes du roi marchent à sa rencontre. Le prince Eugène de Savoie commande les Autrichiens. Les Espagnols qui leur sont opposés obéissent au prince de Vaudemont. Le maréchal Gatinat est à la tête du corps français considéré ici comme auxiliaire. Ces deux armées reconnaissent pour généralissime Victor-Amédée, duc de Savoie.

Disons un mot du prince Eugène, que nous voyons entrer en lice contre la France sa patrie. Ce général, âgé d'environ trente-huit ans, est fils d'Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, et de cette comtesse de Soissons, nièce de Mazarin, si décriée au commencement du règne de Louis XIV par ses galanteries effrénées et plus

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tard pour avoir trempé dans l'affaire des poisons. Elevé à la cour de France, Eugène vit déverser sur lui une partie du mépris que méritait sa mère : il porta quelque temps le petit collet sous le nom d'abbé de Carignan ; mais le roi lui ayant refusé un bénéfice, il quitta le manteau, prit l'épée et sollicita un régiment, Louis XIV le lui refusa encore,* assurant que ce transfuge de l'Eglise était « plus propre au plaisir qu'à la guerre ». Profondément bumilié, le jeune prince passa alors au service de l'empereur. Le roi l'ayant appris dit à ses courtisans en éclatant de rire : * Ne trouvez-vous pas que j'ai fait là une grande « perte? » Les premières campagnes d'Eugène sous les drapeaux de l'Empire répondirent affirmativement à cette question dérisoire, et les Turcs défaits par cet officier à Zentha prouvèrent que le roi s'était entièrement mépris dans le jugement qu'il avait porté sur ce rejeton de la maison de Savoie. Le voilà maintenant à la tête de nos ennemis, armé d'un talent distingué et le cœur ulcéré d'un vif ressentiment.

Eugène s'offre sous des dehors presque repoussants. Ses yeux seuls, remplis de feu et d'expression, pourraient obtenir grâce pour son visage fort laid d'ailleurs, et qu'achève de défigurer un nez affreux. Les traits du prince reçoivent une expression de niaiserie d'une bouche toujours ouverte que déparent encore des dents malsaines et inégales. Eugène a les cheveux gras, plats, toujours en désordre ; ni sa taille ni sa tournure n'ont rien d'élégant. Mais cet homme si peu favorisé au physique possède toutes les qualités qui font le héros; son jugement est droit, rapide, précis; son esprit est vaste; il est généreux, brave et grand... Si la fortune le seconde ce sera un illustre général.

Pendant que les hostilités se préparent en Italie, le duc de Bavière, gouverneur des Pays-Bas au nom de Philippe V, reçoit des troupes françaises à Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Gharleroi, Namur, Luxembourg, etc. Je dois citer ici un trait digne du grand cœurde LouisXIV. 11 y avait dans ces diverses places vingt-deux bataillons

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hollandais. Le roi, quoique bien inl dispositions

secrètes de Guillaume III, les renvoya chez eu\. < > trait est généreux et mérite qu'on oublie qu'il était défendu par la prudent

(Quoique les circonstances soient graves, nous laissons de temps en temps détourner notre attention du théâtre de ia guerre pour la porter vers les théâtres de Paris. On donna le mois dernier sur celui de l'Opéra un ballet mêlé de chants intitulé Arcthuse : les vers sont de Danchet, la musique est de Campra. Comme la pièce menaçait chute dès la première représentation, les auteurs cherchaient quelques m nvns de la soutenir. « Je n'en connais qu'un, « dit un plaisant qui les écoutait, c'est d'allonger les dan- « ses et de raccourcir les jupes des actrices... » Ce bon mot sera dans quinze jours l'unique témoignage du passage d'Arclhuse sur la scène. La tragédie d'Amutis, par La Grange-Chancel, n'a pas été mieux accueillie à la comédie française. C'est un ouvrage où l'on remarque toute l'inexpérience dont le grand Racine avait fait disparaître les traces dans les autres productions de l'auteur. L'aigle est mort avant que l'aiglon pût voler de ses propres ailes. Esope à ht cour, de feu Boursault l, ne ressemble guère à une comédie que par une suite de fables récitées par Esope et qui donnent lieu à autant de scènes fort spirituelles. Du reste nul plan, nulle action, nul intérêt, l'ouvrage est une satire dialoguée dont toute la morale pourrait se réduire à ces quatre vers retranchés à la représentation :

Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne, Qu'on encense la place autant que la personne ; Que c'est au diadème un tribut que l'on rend, Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.

Chez nous l'esprit n'a jamais tort : malgré de grands défauts Esope n la cour a réussi... Ce sont quelques lau-

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