CHAPITRE XXXII
Défaite de Chiari. — Le duc de Savoie perd le titre de généralissime des troupes françaises et espagnoles. — L'Angleterre, la Hollande et l'empereur déclarent la guerre au roi do France. — Louis XIV la leur déclare à son tour. — Prise de Crémone. — Combat nocturne dans les rues. — La place est conservée. — Villcroi fait prisonnier dans Crémone et chansonné à Paris.— Le cocher poète de M. de Verthamont fouette des deux mains.
— Mort de Guillaume III au milieu des préparatifs de guerre.
— Caractère de ce prince. — La reine Anne. — La porte interdite.— Repas à la clochette. — Forces effectives de la coalition.
— Coup d'œil militaire en Flandre, en Allemagne et en Italie.
— Athalie, tragédie de feu Racine, est jouée pour la première fois par les princes. — M. de Rourgognc,qui avait paru à la tête de l'armée de Flandre, revient à Versailles. — Marlborough. — Tendresse conjugale à Versailles. — Bataille de Fricdlinçjen gagnée par Villars. — Il est fait maréchal de France. — Échec du comte de Château-Renaud dans la Méditerranée. — Pour trente millions d'or au fond de la mer. — Philippe V cède au duc de Bavière la souveraineté des Pays-Bas espagnols. —
— Défection définitive du duc de Savoie. — Création de onze maréchaux de France. — Il est de mode à la cour que les dames paraissent grosses. — Marche triomphante en Allemagne. — Révolte des Camisards dans les Cévennes. — Le maréchal de Montrevel n'a pu les soumettre. — Défection du Portugal. — L'ordre de la Mouche. — Interprétations à perte de vu: sur cet ordre. — Vendôme est arrêté au moment de franchir le Tyrol et de menacer Vienne.— Marlborough s'empare de Broons et de Huy. — Mémoires de Gourville manuscrits. — Le pavillon des bois — Succès du duc de Bourgogne en Allemagne.— L'archiduc Charles est reconnu roi d'Espagne... par son père. — Victoire d'Hœchstrcdt remportée par Villars. — Il en rend compte au roi et lui fait concevoir des doutes sur l'électeur de Bavière. — Succès à Spire. — Autre succès en Flandre.— M. de Vendôme fait désarmer les troupes du duc de Savoie. — Mort de Saint- Évremond et de Charles Perrault.— Fin de l'homme au masque de fer. — Étranges précautions prises après sa mort. — Nouveaux détails.
Après la déplorable journée du 1er septembre dernier,où
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M. de Villeroi forci le maréchal Catinal da m faire battra .1 CShiari, Louis XIV ;i lait enfin juatiee an ôtant le titre
do généralissime des armées françaises et eapagnolea au dm- (li> Savoie dont la trahison était devenue manifeste, rhilippo Vdoit prendre ce commandement en personne ; mais quel tuteur dans les camps que M. le maréchal de Villeroi ! Reite toujoun à réparer l'injustice commise envers le plus honnête homme de la cour, et cela parce qu'il a su démasquer un traître. Catinat, après avoir servi avec autant de distinction que de modestie et de loyauté, vit dans sa terre de Saint-Gratien avec sagesse et résignation, ne plaignant que ceux qui se sont fait reprocher sa disgrâce. Il est vrai que c'est une faiblesse digne de quelque pitié. La duchesse de Bourgogne montre une contenance fort embarrassée depuis la défection de son père ; on écrit de Madrid que sa sœur a pris plus ouvertement son parti, et qu'elle blâme sans détour Victor-Amédée. Quant au duc de Bourgogne, quoiqu'on parle de lui pour le commandement de nos troupes en Flandre, il ne s'inquiète guère des affaires de l'Etat; ce prince joue tant que son argent et son crédit durent; si l'un et l'autre cessent, Son Altesse Royale, docile à la recommandation du roi, lui demande de nouvelles ressources ; Sa Majesté en donne, et le jeu reprend.
La Hollande, l'Angleterre et l'empereur, ne se méprenant point au titre d'auxiliaires donné à nos troupes, ont déclaré la guerre à Louis XIV, qui, courrier par courrier, leur a fait parvenir son manifeste dès longtemps préparé. Le duc de Modène a, de son côté, fait acte d'alliance avec la coalition en ouvrant aux troupes de l'empereur les forteresses de Berselle et de la Mirandole.
Une nouvelle plus importante que celle de l'occupation de ces deux places est venue la semaine passée d'Italie : Crémone, la puissante Crémone a été un jour au pouvoir du prince Eugène ; M. de Villeroi s'y est fait prendre lui-même. Mais la trahison du prêtre Bazzoli, qui avait livré une porte aux Impériaux, fut promptement subjuguée par la valeur de nos troupes, que le hasard aida toutefois
à reprendre cette place avant la fin de la journée. C'était pendant l'obscurité d'une froide nuit d'hiver; le brillant maréchal dormait dans Crémone du sommeil d'un pacha voluptueux plutôt que de celui d'un général actif... Tout à coup il s'éveille au bruit d'une assez forte mousqueterie ; il court sur le point où l'on combat, lieu seulement éclairé par la lueur rapide que produit le salpêtre en s'embrasant. A peine Villeroi a-t-il tiré l'épée qu'un escadron ennemi l'environne; on l'emmène hors delà ville, vendue aux ennemis par un minisire de la religion catholique, apostolique et romaine. Cependant Eugène n'a pu introduire encore que quatre mille hommes ; la garnison se compose de cinq au moins, mais elle dort sur la foi de quelques postes déjà égorgés. La Providence qui veille toujours, a permis que ce matin même le colonel d'Entragues se dispose à passer en revue son régiment aux premiers rayons du jour; les soldats sont en armes sur la place. D'Entragues vole avec eux aux ennemis, et tandis qu'il combat dans les rues le reste de la garnison accourt. « Quel combat 1 quelle confusion ! a mandé après l'événe- « ment un officier dont j'ai vu la lettre: les soldats et leurs « chefs, presque nus, défendent chaque rue, chaque mai- « son, chaque pavé ; le sang inonde les ruisseaux, il coule « à grands flots dans les égouts, et cet horrible massacre « dure toute la journée. Enfin le soir, à la nuit tombante, « deux régiments irlandais dominent les efforts des Impé- « riaux au moment où le prince Eugène apprend qu'un « secours qu'il attend vient d'être arrêté par la rupture « d'un pont que le marquis de Praslin a fait incendier. « Eugène, resté maître de la porte par laquelle il s'est « introduit, se retire en bon ordre, et Crémone nous reste.» Voilà un beau fait d'armes auquel Villeroi n'a pu contribuer en rien ; aussi les fabricants de couplets et d'épigrammes s'occupent-ils de préparer une nouvelle broderie pour le bel habit de velours bleu du favori, qui décidément n'est pas celui du dieu des armées. La critique songe à tout : les malins, en comptant par leurs doigts les innombrables amants qu'eut jadis la comtesse de Sois-
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un t • d'Bugèae, an appliquas! <lcs datai nn <véinMiiciils ei ;iu\ résultats, ont découvert que ce prince est incontestablement la fila de M. de Villeroi, ce qui d'ailleurs parait d'autant plus probable que le comte de S sons déclara plus d'une fois qu'en fait de paternité il avait dans sou ménage fort peu de chose à se reprocher. Celte remarque chronologique fait aujourd'hui fortune dam les salons de l'aris. et l'on ne peut aborder un de nos eleganil du beau monde sans lui entendre fredonner à demi-voix :
Le prince Iiugène est surpris D'apprendre que sa mère Dit que l'on chanto à Paris Que dans Crémone il a pris Son père, son père, son père !
Ou le prince est moins surpris que ne le suppose l'auteur de ce couplet, ou la conduite du général ennemi envers les ofiieiers français est bien changée depuis peu, car au commencement de la guerre il traitait avec beaucoup de hauteur et de dureté ceux qui tombaient en son pouvoir, et l'on apprit hier qu'Eugène a renvoyé M. de Villeroi sans rançon... Est-ce générosité ou bien amour iilial? Quoi qu'il en soit, le cocher de M. de Verthamont, habile à marner le fouet de la satire comme à faire claquer celui dont il se sert pour faire trotter ses chevaux, décoche chaque matin un nouveau vaudeville contre le pauvre prisonnier de Crémone. Le maître de ce phaéton en livrée a voulu lui représenter qu'il ne l'avait pas pris à son service pour conduire le char d'Apollon, mais pour mener son carrosse, et qu'il le chasserait s'il continuait à rimer des malices. « Monsieur le comte est bien le maître, a « répondu notre Juvénal de carrefour ; mais s'il m'ôte un « de mes deux fouets, j'en serai quitte pour rendre l'autre « plus piquant ; je fais aujourd'hui des couplets malins « pour me divertir ; une fois descendu de mon siège, j'en « ferai pour vivre, et le métier ne sera pas mauvais. » M. de Verthamont a senti que les gens chansonnés par
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son cocher ne gagneraient rien à ce qu'il le renvoyât : le drôle continue de fouetter des deux mains.
La mort vient d'enlever Guillaume III, le plus redoutable des ennemis de Louis XIV ; les suites d'une chute de cheval ont achevé d'éteindre le reste de vie qui languissait dans ce corps affaibli, et que soutenaient uniquement la haine et l'activité guerrière. Le roi d'Angleterre devait se mettre au printemps à la tête des armées de la coalition ; sa première démarche eût été de jeter l'archiduc Charles en Espagne, et d'élever ainsi trône contre trône, parti contre parti, au sein du royaume en litige. La nature ne lui en a pas laissé le temps ; Guillaume expira le 19 mars, à l'âge de cinquante-deux ans, au milieu des préparatifs dont il hâtait la conclusion. Ce prince était chéri des Hollandais, détesté des Anglais, qui l'appelaient le stathouder de l'Angleterre et le roi de la Hollande. Sa préférence pour cette dernière nation était en effet évidente ; elle perçait dans toutes ses actions, dans tous les actes de son gouvernement, et le parlement de la Grande-Bretagne avait motivé sur cette inquiétante prédilection des défiances qui portèrent ce corps à disputer souvent au monarque d'importantes prérogatives de la couronne. Guillaume d'Orange fut un grand homme, mais sa grandeur n'eut point d'éclat : sur le champ de bataille ce prince faisait admirer la valeur calme, le mépris du danger et l'audace sans calcul qui distinguent un soldat, plutôt que la présence d'esprit, la réflexion et la grandeur de vues qui honorent un général. Sa réputation militaire fut moins fondée sur des succès que sur la constance avec laquelle il sut sauver sa gloire pendant une longue suite d'échecs : Guillaume sera toujours cité comme un héros, mais un héros privé du secours de la fortune. Ce souverain régna en sage politique: modéré dans l'exercice du pouvoir, tolérant en matière de religion, mesuré lorsqu'il s'agissait d'imposer ses peuples, il rendit le sceptre plus léger que ses prédécesseurs, supporta la guerre sans la rendre ruineuse, et ne porta du moins jamais ses pré-
féreneei pourb HoJhmdejuKjn'àPeiampter d'une charge que la neoesaité raitail peser sur la Grande-Bretagne. Il était donc juste, mais de cette justice sùvèrequi fait estimer les hommes sans les faire aimer. Dans son intérieur, le conquérant de L'Angleterre M montrait sombre, mélancolique, taciturne; on eût dit qu'il supportait la vie. C'est à tort cependant qu'on a prétendu que ce Hollandais haïssait les femmes, il éprouva pour la princesse d'Orkonéi une aiïection durable et qui parut sincère ; je ne dirai pas qu'elle ait été tendre, l'humeur de Guillaume s'y opposait.
A la mort du roi d'Angleterre, la tolérance religieuse qu'il avait professée pendant sa vie devint une froide indifférence pour sa propre religion : il paraissait écouter avec distraction ce que les ministres anglicans lui disaient de l'excellence du protestantisme ; les guerres de la succession d'Espagne furent l'objet de ses dernières inquiétudes...Son dernier soupir s'exhala dans une exclamation contre les vues ambitieuses de Louis XIV.
Le diadème des Royaumes-Unis repose aujourd'hui sur la tête d'une femme; Anne, fille de Jacques II. succède à Guillaume III, et continue sa politique. Son mari, le prince de Danemark, debout près de son trône, lui rend les hommages d'un premier sujet, et n'entre dans sa couche que pour lui offrir à titre de servage, le tribut de l'amour.
Un trait du caractère altier de madame la duchesse fait en ce moment le sujet de tous les entretiens ; il faut bien qu'un tel bruit soit basé sur une vérité: le mensonge n'a pas autant d'échos. On sait que madame la duchesse n'aime ni ne craint Mme de Maintenon ; elle saisit plus d'une occasion de l'humilier et paraît disposée à n'en laisser échapper aucune. Un Suisse est toujours placé en sentinelle à l'extrémité nord de la terrasse de Versailles • souvent Louis .XIV lui-même donne la consigne à cet étranger de ne livrer à personne l'entrée de la porte qui de ce côté communique au château, et Sa Majesté avait
prononcé l'un de ces jours cette interdiction, lorsque madame la duchesse, que la pluie chassait du parc, se présenta pour rentrer par la porte interdite. Le Suisse allègue sa consigne et refuse le passage. La princesse insiste, mais l'IIelvétien persiste.
Du côté de la barbe est la toute-puissance ;
le rang doit céder à l'autorité du pouvoir effectif. En ce moment Mra* de Bourbon vit approcher Mma de Maintenon que la pluie forçait aussi de regagner son appartement. « Voici la p du roi, reprit la petite obsti-
« née ; sans doute elle n'est pas comprise dans l'ordre, « et j'entrerai avec elle. Arrivez, madame, poursuivit la « fdle de Mme de Montespan en s'adressant à la marquise, « cet homme me barre le passage et j'attends votre pro- « tection. » Mm* de Maintenon se présente ; même refus, même échec. « Sentinelle, dit alors la puissante dame « d'un ton rempli de fierté, savez-vous qui je suis ? — « Oui ta, répond le soldat dans son patois, matame me
« l'afoir dit, vous être la p du roi ; mais vous n'entre
« pas. » Madame la duchesse part d'un grand éclat de rire, tourne sur le talon et s'éloigne. Cependant Mme de Maintenon, ayant gagné en toute hâte une autre porte, courut se plaindre au roi. « La sentinelle, répondit Sa « Majesté, a fait son devoir, et madame la duchesse a « manqué à ce qu'elle me doit ; je saurai l'en punir. » La punition se fait encore attendre.
Il s'est introduit depuis quelques jours dans le beau monde une innovation digne de remarque : on dîne et l'on soupe à la clochette : c'est-à-dire qu'une fois le service posé sur la table les gens disparaissent, et attendent pour rentrer le tin tin d'une clochette placée près du maître ou de la maîtresse du logis. Cet usage, inventé par Mme la princesse de Conti, achève de dispenser les convives de toute réserve.... Ah ! la civilisation marche à grands pas.
Au moment où la guerre éclate de toutes parts, il n'est pas inutile d'énumérer les forces que Louis XIV et Phi-
( iiKoMun:- M !.'<iur.-i>i:-iiM i i
lippe V voirnt se réunir contre MX. I 4 Hollande, compagnie marchanda reléguée sur m ml qpaa les mers semblent lui abandonner à regret, cette république que le roi de France om iu i t presque entiers an n»"2 nani paco de quelque* aemainee, p> omet aujouraYhnî cent mille hommes à la coalition, indépendamment des vaisseaux qu'elle joint à ceux de l'Angleterre. Telle est la puissance de ce COmmeree -i dêdlàgné par les monarchies orgueilleuaei : c'est lui qui crée l'opulence ; et l'opulence produit la force réelle des nations, parce que la population abonde toujours là où l'attendent les prospérités. L'Angleterre donne quarante mille hommes de troupes de terre ; plus de soixante mille seront embarqués sur ses lïottes. Léopold fournit quatre-vingt-dix mille combattants, non compris les contingents du Danemark et des princes de l'Empire, non compris encore les troupes que pourront joindre à la grande coalition européenne les souverains qui déjà chancellent dans l'alliance des Bourbons.
Tels sont les ennemis dont les rangs se pressent non loin de nos frontières, qui menacent nos ports, et que les mers portent dans les États de Philippe V. Quels généraux opposent cependant la France et l'Espagne à ces armements redoutables ? Sur le Rhin, personne encore qui mérite d'être cité ; en Italie, Vendôme, que ses précédents ont reudu digne de se mesurer avec Eugène ; en Flandre, le maréchal de Boufflers, plus le jeune duc de Bourgogne pour le décorum. De ce côté, les débuts de la campagne, favorisés par l'électeur de Bavière, ont répandu quelque éclat sur nos armes : le petit-fils de France a poussé les Impériaux jusque sous les murs de Nimègue. Moins heureux en Allemagne, M. de Blainville, qui avait iéfendu vaillamment Kayserverd dans l'électorat de Pologne, l'a rendu après cinquante-neuf jours de tranchée, lies opérations de Vendôme au delà des Alpes font espérer des succès : le prince Eugène, forcé, le l8' août, de ever le siège de Mantoue, a vu joindre cet échec personlel à la défaite d'un de ses généraux, M. de Visconti, que
M. de Vendôme a battu le 16 juillet au delà du Grostolo. Enfin la bataille de Luzzara, où Philippe V se trouvait en personne, a préparé au général français la conquête de Luzzara et de Guastalla, avantage trop léger pour motiver le Te Deum qui a été chanté à Paris, et que du reste on chantait en même temps à Vienne. Ce sont des événements qui avancent peu les affaires des souverains, que les combats où l'orgueil des deux rivaux peut s'attribuer également la victoire.
Un beau laurier vient de croître sur la tombe de Racine: sa tragédie d'Athalie, si peu appréciée du public léger, cette tragédie à l'occasion de laquelle un homme d'esprit abusé ou jaloux ' osa dire du grand poète :
Pour avoir fait pis qu'Esther, Gomment diable a-l-il pu faire ?
cette tragédie enfin que Boileau seul qualifiait de chefd'œuvre contre l'avis de la multitude, a été jouée à Versailles cette année, non par des comédiens, mais par des acteurs titrés. Mm9 la duchesse de Bourgogne jouait le rôle de Josabeth ; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas et de Zacharie étaient remplis par M. le duc d'Orléans, Mm9 la prési-
1. Fontenelle. C'est ici le cas de dire que ce chef-d'œuvre ne fut point représenté à Saint-Cyr, comme quelques historiens l'ont prétendu. 11 estvrai qu'on devait le jouer sur le théûtrede ce couvent ; mais la représentation d'Esther, malgré tous les soins de M°" de Maintenon, avait paru mondaine, et la marquise se détermina à éviter de nouvelles réflexions du même genre. Athalie fut seulement jouée dans les appartements de Versailles : les jeunes élèves récitèrent leurs rôles avec l'habit de leur communauté sans décorations, en plein jour. La tragédie produisit peu d'effet, et l'impression ne révéla pas ses beautés. Mais un incident singulier fit, quelques années plus tard, tirer de la poudre une des plus sublimes conceptions de l'esprit humain. Un gentilhomme, en jouant à de petits jeux, avait mérité une pénitence: on le condamna à lire chez lui le premier acte d'Athalie. Le pénitent,ayant rempli cette condition, déclara le lendemain qu1 A thalie était un chef-d'œuvre. Vint ensuite la représentation dont il est fait mention ici : mais la plus parfaite production de Racine ne fut mise au théâtre qu'en 1746.
CHRONIQUES DE L*01 [L-DK-BCI I I
dente de Chailly, M. le comte d'Espar el M. de Chtmperon; Baron pèro avait été chargé du rôle do Joad. La cour, enchantée do la grandeur du sujet, de la force des caractères et de l'admirable poésie qu'offre Athalie, l'a redemandée à l'illustre troupe, qui a défiguré trois foie ce bel ouvrage avec une rare complaisance. Le mérite si longtemps ignoré de cette œuvre a été généralement mm à la grande satisfaction de Boileau, mais à l'indicible confusion de Fontenelle.
Pour acquérir la gloire aux armées, il faut savoir la chercher ou l'attendre, elle n'obéit pas toujours au premier commandement des princes : c'est quelquefois un assez mauvais courtisan. M. le duc de Bourgogne n'a pas voulu rechercher plus longtemps en Flandre cette divinité un peu absolue que le duc de Marlborough, général anglais, apprit jadis à courtisera l'école du grand Turenne. On se rappelle ce Churchill qui dans les campagnes de 1674 et 1675 annonçait déjà un officier destiné à commander en chef: c'est ce même homme, qui, mûr d'études et d'expérience, vient de se mettre aux Pays-Bas à la tète des troupes de la coalition. Le mouvement offensif du maréchal de Boufflers a cessé. Marlborough a dit que son armée ne reculerait plus et M. de Bourgogne a repris la route de Versailles. Il y arriva le 8 septembre à m/nuit et alla d'abord voir le roi à son grand coucher. Après avoir embrassé son petit-fils, Louis XIV lui dit : « Allez vite <. chez la duchesse qui vous attend avec beaucoup d'im- « patience. » En effet cette impatience était telle qu'au moment où Sa Majesté parlait, les courtisans virent entrer la princesse en très grand désordre dans la chambre du roi sans s'inquiéter de la demi-nudité où elle se trouvait et se rappelant sans- doute que le grand-papa avait tout examiné à Monlargis. La première entrevue des époux fut douce et expansive. Je ne me propose pas d'en rapporter jusqu'au bout les détails, mais je dirai encore que le prince se hâta de suivre sa femme chez elle, que les dames delà princesse lui servirent à souper, qu'il mangea vite, se
déshabilla lestement et... que je dois tirer ses rideaux.
Le sort des armes fut quelque temps partagé sur le Rhin. : si le duc de Bavière, notre allié, surprit Ulm le 8 septembre, M. de Mélac, après avoir défendu Landau quatre mois, fut obligé de rendre cette place le 11, et trente-trois jours se passèrent ensuite sans affaire importante. Mais le 14 octobre, M. de Villars, envoyé récemment de l'Italie en Allemagne, défit le prince Louis de Bade dans une grande bataille qui a reçu le nom du fort de Friedlingen, que la victoire nous livra le lendemain. Le soldat français, charmé d'obéir à un général qu'il estime, marcha à l'ennemi dès le commencement de cette journée avec une telle impétuosité, que les rangs impériaux furent aussitôt rompus aux cris de Vive le maréchal de Villars! et nos troupes se conduisirent de telle sorte, que leur général ne pouvait manquer de mériter le titre brillant qu'elles lui donnaient par anticipation. Cependant, à l'heure où M. de Magnac, en tête de la cavalerie française, plus faible de deux mille chevaux que celle des Impériaux, allait achever de nettoyer le champ de bataille, l'excès d'ardeur de l'infanterie faillit rappeler la victoire sous les drapeaux allemands. Quelques fourrageurs ayant poursuivi trop loin les masses vaincues, celles-ci se retournèrent, et poursuivirent à leur tour ces faibles détachements jusque dans le camp français. L'alerte fut vive, mais elle fut courte : le marquis de Villars, un drapeau à la main, se remit à la tête de quelques bataillons en criant Vive le roi ! la bataille est à nous ! et l'avantage lui demeura sans qu'il eût perdu un seul canon, un seul drapeau, un seul prisonnier. Le duc de Bade laissa trois mille morts sur le champ de bataille, avec le général Stauffenberg; nous eûmes à regretter moins de quinze cents soldats.
La nouvelle de ce beau succès a été apportée à la cour par M. de Ghoiseul, qui a remporté pour Villars le bâton de maréchal décerné d'avance par l'armée. Il était aussi porteur d'une lettre de la main du roi, sur le couvert de laquelle il n'y avait que ces mots : Au marquis de Vil-
CHftOIfl l 1 531
l.trs: mais C8 général, avant mivci'l la dépêche, lut en
trtc : l mon cousin le maréchal de Viltmrt. Après ! coup de félicitations, Louis \i\' disait dam o i écrif : « Je
« suis autant Français que roi; ce qui ternirait la gloire «de la nation me serait plus sensible que toute autre « chose. » On a chante un Te Denrn à Paris; mais cette fois on n'en chantera point à Vienne.
Quelques engagements par terre et par mer, qui ne fermont pas la campagne à notre avantage, méritent d'être cités : le plus important eut lieu dans la Méditerranée, où la flotte du comte de Château-Renaud, défaite par le duc d'Ormond, dut se réfugier, le 22 octobre, dans le port de Vigo. Le comte escortait les galions venant du Mexique; ils furent ou pris, ou brûlés, ou coulés. Ceux que la mer engloutit renfermaient pour trente millions de cet or, objet de tant de vœux, principe de tant de séductions, cause de tant de déshonneur, et sur lequel, dans la baie de Vigo, vont rouler avec mépris les flots amers. A peu près à la même époque, Marlborough se saisissait en Flandre de Venloo, de Ruremonde et de la citadelle de Liège, tandis que le comte de Tallart balançait a peine ces pertes sur le Rhin par la prise de Trêves et de Trarbach.
Louis XIV, au nom de Philippe V, transporta, le 7 novembre, au duc de Bavière, la souveraineté des Pays-Bas espagnols, dont cet électeur était gouverneur pour Sa Majesté Catholique. En supposant quelque réalité effective à cette cession, faite au moment où le pays court le risque d'être occupé par las ennemis, convenons que c'est accorder prématurément le prix d'une alliance utile sans doute, mais qu'il eût été prudent d'éprouver plus longtemps avant de la récompenser.
Nos troupes sont entrées à Nancy le 3 décembre. Pauvres ducs de Lorraine 1 ils ressemblent aux petits poissons qui vivent parmi les gros brochets : leur sort est d'être dévorés.
Après avoir été surpris à Versailles en apprenant la nouvelle d'une prochaine défection du duc de Savoie, on était
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depuis quelque temps étonné qu'elle ne fût pas encore consommée : les courtisans simples et crédules comptaient sur des réflexions honnêtes de la part de Victor-Amédée, ils se persuadaient que ce prince resterait dans l'alliance de Sa Majesté; le marquis de Dangeau allait jusqu'à dire qu'on verrait, au premier jour, « le père de Mmede Bour- « gogne sollicitant, aux pieds du roi, le pardon de sa faute. » La vérité vient de paraître au grand jour : le duc de Savoie n'hésitait pas, il marchandait. Il est enfin d'accord (5 janvier) avec Léopold, qui lui promet le Montferrat,le Mantouan, Alexandrie et les pays entre le Pô et le Tanaro ; plus, de fortes sommes d'argent que l'Angleterre doit fournir. Ainsi l'empereur abandonne à Victor-Amédée des possessions territoriales à conquérir, et de l'or dont une autre nation dispose. Voilà pour le nouvel allié d'excellentes garanties, Il gagne donc, à tout prendre, ce que l'Autriche lui donne de plus que nous en promesses, et perd ce que nous lui donnions en effet. Je ne sais pas apprécier au juste l'avantage que les alliés peuvent recueillir de la coopération du duc de Savoie qu'ils promettent de payer si largement; mais il est aisé de prévoir ce qu'ils peuvent perdre en n'employant point cette année Eugène en Italie : c'est le comte de Staremberg qui remplace cet habile général.
Sa Majesté a nommé, le 14 janvier, onze maréchaux de France. On n'avait pas vu depuis longtemps une aussi forte promotion de cousins du roi. Les élus sont : le comte de Chamilly, homme bienfaisant, honorable, mais d'un esprit inférieur; Rose, Livonien, excellent officier de cavalerie, militaire doué d'un jugement sain; le marquis d'Uxelles, homme de plaisir qui refusa le cordon bleu parce qu'on lui assura qu'il ne pourrait plus aller au cabaret s'il devenait chevalier de l'ordre ; Tallart, officier instruit, esprit fin, homme ambitieux et inquiet: il ne voit que de fort près avec les yeux, mais ses vues morales sont étendues; ce général a d'ailleurs la garantie de toutes les qualités : il est courtisan; d'Harcourt, bon général, fin politique, excellent citoyen; de Château-Renaud, esprit
CHRONIQUE! Dl L'flBU - 533
médiocre, mai» soldai courageux, entreprenant et heureux; d*Estrée$j officier de martnfl d'une haute distinction, digne de succéder à Tourville que la mort enleva trop tôt, il y a deux ans ; de Vauban, il reçoit aujourd'hui une récompense qu'il avait méritée il y a trente ans, et qu'il mérita soixante fois depuis ; de Tessé, gentilhomme aimable, courtisan empressé: la mesure de son esprit est dans l'aventure du chapeau gris; de Montrevel, général trèspoli, très galant, très protégé, mais dont les affaires sont eu mauvais état : il voudrait bien qu'on lui eût donné, comme à d'Aubigné, un bâton de maréchal en or; enfin lf.de Martin clôt la liste : c'est un homme généreux, doué de vertus solides, plus ardent qu'heureux à la guerre, et qui, comme M. de Montrevel, a besoin delà faire avec profit. Ayons maintenant de nombreuses armées, nous ne manquerons pas de maréchaux pour les commander; mais, dans cette nouvelle monnaie de Turenne, il y a plus de valeur nominale que de valeur intrinsèque.
Au moment où Louis XIV grossit le nombre des princes de nos troupes, on acquiert la certitude que Mme la duchesse de Bourgogne se dispose à augmenter celui des princes de l'État. Depuis que cette heureuse nouvelle est sue, il est du meilleur ton à la cour de paraître grosse. Beaucoup de femmes s'aident de toute leur bonne volonté afin de se mettre à la mode; il en est même qui s'y mettent sans avoir encore mission légale pour cela.
Le maréchal de Villars et le duc de Bavière obtiennent en Allemagne des avantages soutenus : le premier, s'étant rendu maître en peu de temps d'Offenbourg, de Rastadt et de diverses redoutes sur la Quinche, a enlevé le fort important de Kehl. « Par cette conquête, écrivait le ma- « réchal au roi en la lui apprenant, Votre Majesté est « maîtresse de la guerre. » L'électeur, de son côté, prenait Neubourgsur le Danube, battait les ennemis à Passau, à Burglengenfeld, s'emparait de Ratisbonne, et rejoignait à Dusslingen le maréchal de Villars, qui avait traversé la forêt Noire.
Empressons-nous de marquer la carrière du maréchal
de Villeroi d'une belle croix blanche; il força Tongres le 10 mai, et cela non loin du duc de Marlborough.
Le Midi nous offre un aspect moins consolant : les protestants^ qui la guerre extérieure laisse quelque relâche, n'en ont point du ressentiment qui fermente dans leurs coeurs ulcérés. Voyant Louis XIV, dont ils ne connurent le pouvoir que par les persécutions exercées contre eux, occupé loin de ses États, ils écoutent la vengeance et se livrent à la sédition, seule ressource des sujets auxquels le souverain refuse la justice. Ces religionnaires, sous le nom de camisards, couvrent les Cévennes d'hommes en armes, tenant d'une main le pacifique Evangile et plongeant de l'autre l'épée dans la gorge des catholiques. C'est ainsi que toutes les religions, fondées sur des principes de concorde et de fraternité, traînent à leur suite les divisions et les cruautés. Le maréchal de Montrevel, malgré beaucoup de soins et de prudence, que suivirent des exemples de sévères châtiments, n'a pu calmer les troubles des Cévennes; ils durent encore.
Au delà des Pyrénées, Pierre TI, roi de Portugal, allié sur lequel la France avait peu compté, vient de justifier ses craintes en reconnaissant l'archiduc Charles pour roi d'Espagne et en se réunissant à la grande coalition. Cette défection, apprise à Versailles, n'y troubla nullement la joie qu'autorisaient nos succès en Allemagne, et que vint augmenter l'avis qu'on eut de la prise de quatre vaisseaux de guerre anglais par M. de Coëtlogon. Dans le même temps le roi apprit avec satisfaction que M. Ducasse rapportait trois millions de la Havane, somme plus importante qu'on ne se l'imagine à une époque où M. de Chamillart ne réussit pas toujours à la réaliser promptement.
Pendant que l'Europe est en feu, Mm9 la duchesse du Maine qui ne connaît en fait de guerres que celles de l'esprit, a créé le 11 juin Yordre de la Mouche, dont elle s'est nommée grande maîtresse, à l'exemple de tous les fondateurs d'ordres, et en vertu du primo mihi. Cette association, où la fondatrice se propose d'admettre les per-
sonnes les plus célèbre* par leur critique savant-, m.ais
surtout fine et spirituelle, eel le bel vers lequel N-ndenl
tons les aiïlOUre-prepeei <lu bon Ion; les insignes rie l'ordre de la Mouche sont une marque que nos beaux esprits seraient presque huilleu 'le M pas avoir. La décoration est une médaille d'or offrant sur une face la tête de la duchesse du Maine entourée de cette légende : « Anne- € Marie-Louise, baronne de Sceaux, directrice perpétuelle « de Tordre de la Mouche. » Au revers et dans le champ une abeille paraît voler vers une ruche; au-dessous on lit celte devise italienne : « Pieeeil si, fa ma pur tjravi le « ferite (Je suis petite, il est vrai, mais je fais de profon- « des blessures). » Voici le serment des chevaliers de la Mouche :« Je jure par les abeilles du mont Hymette fidé- « lilé et obéissance à la directrice perpétuelle de l'ordre, « de porter toute ma vie la médaille de la Mouche, d'ac- « complir tant que je vivrai les statuts de l'ordre; et si je « fausse mon serment, je consens que le miel se change «c pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties, et «que les guêpes et les frelons me percent de leurs aiguil- « Ions vengeurs. »
Il y a des gens qui voient dans tout ceci des mystères politiques se rattachant aux plus grands intérêts de la couronne, de l'État, de l'Europe même. Brodant à loisir sur cette donnée, ces observateurs percent d'un œil curieux les conciliabules nocturnes qu'ils disent avoir lieu à Sceaux, dans lesquels ils découvrent des épreuves dignes des chevaliers rose-croix, et où ils font signer aux élus, et de leur sang, un pacte bien autrement sérieux que le serment avéré. Toutes ces terribles choses, selon ces rêveurs, sont sorties une belle nuit de la petite tête de la duchesse du Maine, qui peut-être ne conçut jamais une idée réellement solide. Tout cela n'est en effet que pures subtilités, émanations du bel esprit de l'hôtel de Rambouillet, et matière nouvelle à cette enfilade de mots qu'on débite gravement à la cour de Sceaux, sans qu'ils laissent plus de trace dans la pensée que les bulles de savon n'en laissent dans l'espace quand elles sont évanouies.
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Continuant sa marche victorieuse en Allemagne, l'électeur de Bavière a pris Kufstein le 18 juin et Inspruck le 26. Le temps était arrivé où les succès de ce prince pouvaient devenir funestes à l'empereur, menacé dans Vienne même, et cela par une combinaison d'opérations avec le duc de Vendôme qui avait forcé le passage des montagnes du Tyrol à l'entrée du Trentschin. Mais M. de Staremberg, sentant toute l'importance de ce mouvement combiné, avait fait occuper les gorges et châteaux du pays de Trente; Vendôme dut renoncer à son projet d'invasion en Autriche et retourner en Italie, où l'on devait craindre d'ailleurs les suites de la défection du prince de Savoie.
Marlborough, qui jusqu'alors n'avait agi que par ses lieutenants, s'est emparé en personne des villes de Broons et Huy. Guillaume III est remplacé dans la confiance des Hollandais par le duc de Marlborough. Ajoutons que ses talents et la grandeur de son génie le placent au-dessus de ce souverain.
On m'a fait hier la plus jolie surprise du monde en me prêtant les Mémoires manuscrits de mon vieil ami Gourville, parti depuis un mois pour le rendez-vous général, où l'attendaient la Rochefoucauld et Gondé, qui tous les deux furent assez grands pour aimer ce roturier et le dire hautement. L'ouvrage de Gourville est délicieux, jamais autant de naïveté ne découvrit aussi bien le dessous de cartes des brigues du monde et ne montra mieux de combien de petitesses sont tissues les grandeurs. Rien de curieux comme la narration de l'auteur touchant l'épisode de sa vie durant lequel on filait à l'Arsenal une corde pour le pendre, tandis que, les ordres du roi en poche, lui, pendu en perspective, filait des intrigues en Allemagne, en Hollande, dans les Pays-Bas, pour faire des alliés à Louis le Grand. Le neveu de Gourville, possesseur du précieux écrit, me l'a prêté parce qu'il sait que son oncle ne m'avait point caché sa naissance obscure; mais la manière tout unie dont le défunt en parle empêchera sans doute la publication du livre : l'illustration du Gourville
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vivant n'est pas, comme celle de la Rochefoucauld et de Condé, à l'abri du mépris des petits-grands l.
Je ne sais en vérité que penser de la faveur toute particulière dont jouit à la cour la comtesse de Grammont, petite Ninon, à l'esprit près, sur laquelle les ans glissent comme la boule d'ivoire sur le billard. Sa Majesté donna dernièrement à cette mûre beauté une jolie petite maison dans le parc de Versailles, que Mansard a bâtie d'un coup de baguette. Le bel air du moment est d'aller au pavillon des bois dîner chez la comtesse, ce qui fait que l'on trouve tous les jours cent personnes dans cette charmante soli- Inde. Le pèlerinage de la cour sur ce point est devenu tellement de mode que c'est une honte de ne l'avoir pas fait. Le comte trouve que les pèlerins dîneurs le jettent dans une dépense effroyable; que ce sont autant de ressources perdues pour le pharaon, le brelan ou le lansquenet, et qu'aucune des femmes qui le visitent n'a pour lui les charmes de la dame de carreau. Le vieux courtisan veut, dit-il, se mettre sur le pied de tenir note des repas qu'il donne; il présentera ses mémoires au roi, et priera Sa Majesté de trouver bon qu'à l'avenir il ne soit plus que son maître d'hôtel.
M. le duc de Bourgogne, qui commande cette année en Allemagne, ayant sous lui les maréchaux de Tallart et de Vauban, s'est emparé de Vieux-Brisach après quatorze jours de siège; il est aisé de deviner auquel des trois généraux cette conquête est due. L'empereur a reçu la nouvelle de cet échec au moment où lui et l'archiduc Joseph, son fils aîné, élu roi des Romains dès 1690, venaient de signer (12 septembre) leur renonciation authentique à la monarchie d'Espagne en faveur de l'archiduc Charles, auquel il ne manque plus pour être un grand souverain que de posséder des États.
1. Les Mémoires de Gourville ne furent en effet imprimés qu'en 1724, et sans doute à la mort de son neveu. Ils forment deux volumes in-12.
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Pendant que le duc de Bourgogne prenait des villes sur le Rhin, Villars entraînait l'électeur de Bavière au delà du Danube. Le maréchal ayant appris que le prince Louis de Bade se disposait à détacher un corps pour surprendre Augsbourg, donna l'ordre à M. de Légal de marcher à ce détachement. Le général français rencontra les ennemis plus tôt qu'il ne pensait; mais, quoique pris à l'improviste, il les battit après quelques heures d'engagement. Ce succès n'était pas assez décisif pour empêcher le mouvement sur Augsbourg; la place fut occupée le 5 septembre parles Impériaux. M. de Villars déclara alors à l'électeur de Bavière qu'il fallait passer le fleuve. Le duc, dont les États pouvaient au moindre échec se trouver à découvert, hésitait à suivre le maréchal : il voulait auparavant consulter ses ministres, en référer à ses généraux. « La guerre, « répondit l'ardent Villars, ne peut s'accommoder de ces « lenteurs ; Votre Altesse Électorale ne voit-elle pas que « le comte de Styrum s'avance avec vingt mille hommes c pour se joindre au prince de Bade près de Donawert? « C'est là qu'il faut franchir le Danube, afin de prévenir « cette jonction. Croyez-moi, prince, tombons sur Sty- « rum... Marchons tout à l'heure. » L'électeur balançait encore. « Ne me parlez plus de vos ministres ni de vos « généraux, reprit le marquis avec chaleur ; ici, c'est moi « qui suis votre ministre et votre général... Il ne faut pas « d'autre conseil quand il s'agit de livrer bataille. » Subjugué plutôt que décidé par ce discours, l'électeur laissa derrière lui en soupirant, et sa capitale qu'il avait embellie, et des sujets qui le chérissaient. Mais ses hésitations se reproduisirent quand le maréchal eut fixé le moment d'attaquer: Son Altesse Électorale voyait avec raison toute sa fortune engagée dans un combat; un souffle d'une destinée contraire pouvait livrer ses États à l'Empereur.* Eh « bien ! lui dit Villars, si Votre Altesse me refuse le se- « cours de ses Bavarois, je vais combattre avec mes Français. » Et le maréchal donna le signal de l'attaque à Hœchtœdt. L'électeur de Bavière combattit, mais avec la rage dans le cœur; ses troupes montrèrent de la mollesse,
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do l'indécision; elles savaient que l'engagement de la jourdéplaisait à leur souverain ; et, chez, les Allemands, la râleur, c'eal l'obéasaoct ft la volonté du maître. Il est arrivé à rloBchaifledl ce qu'on ne vit peut-être jamais: les deux armées so croyant défaites en même temps, prirent la fuite chacune de son côté ; un instant Villars se vit seul debout sur un champ de bataille abandonné. Mais les Fiançais ne tardèrent pas de reconnaître leur honteuse erreur; le maréchal les rallia sans peine et recueillit à leur tète les trophées du jour. Ils consistaient en trente- Irois pièces de canon, une multitude de drapeaux, d'étendards, de timbales, etc. Tous les bagages de Styrum furent ramassés au milieu de trois mille Impériaux privés de vie, et que le vainqueur eut le triste soin de faire enterrer sur la rive du Danube. M. de Villars lui-même rendit compte au roi du résultat de cette bataille : « Votre Mu- « jesté, lui écrivait- il, vient de remporter la victoire la « plus complète sur l'armée de l'empereur ; les ennemis « n'ont pas conservé un drapeau pour se rallier lorsqu'ils « auront cessé de fuir. J'envoie à Votre Majesté ceux que « nous lui avons pris, ils couvriront quelques pierres des « voûtes de Notre-Dame. Je voudrais, sire, avoir à me « louer de l'électeur de Bavière; mais, j'oserai le dire à « Votre Majesté, la conduite de ce prince ne paraît pas « être franche; je sais de bonne part que la victoire d'Hce- « chstajdt a peut-être plus affligé l'électrice et la cour de « Munich que Léopold lui-même. Je ne puis donc cacher « à Votre Majesté que mon armée se trouve placée dans « une position difficile malgré ses succès, et que ceux-ci « pourraient bien avoir seulement ralenti le cours des né- « gociations secrètes que j'ai lieu de soupçonner entre le « duc de Bavière et l'empereur. »
Il y avait de la réalité dans les craintes du maréchal ; cependant l'électeur se rendit maître d'Augsbourg, le chemin de Vienne fut ouvert, et Léopold songea à quitter sa capitale qu'un Sobieski ne défendait plus. Ce n'est pas seulement sur le Danube que la fortune des armes ourit à Louis XIV : le maréchal de Tallart, qui faisait le
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siège de Landau, en ayant confié la suite à M. de Laubanie, a défait le prince de Hesse dans les plaines de Spire, où la baïonnette, arme encore nouvelle pour les Allemands, paraît avoir décidé de la victoire. Elle était toutefois un peu outrée dans cette phrase d'une lettre de Tallartau roi: « Sire, votre armée a pris plus d'étendards « et de drapeaux qu'elle n'a perdu de simples soldats. » Si le vainqueur de Spire n'est pas Gascon, il mériterait de l'être. La prise de Landau a été la suite immédiate de ce succès : Laubanie en est gouverneur.
Nos troupes ne sont pas oisives en Flandre ; mais elles y combattent avec moins d'éclat que sur le Danube et sur le Rhin. Le comte de Lamothe, officier médiocre, ayant été forcé dans ses lignes au pays de Vaas, par le baron de Spaart, le baron d'Obdam espéra pouvoir enlever aussi celles d'Anvers; mais il y trouva le maréchal de Boufflers qui, après une succession de combats livrés entre des digues et des canaux, finit par détruire en grande partie le corps assaillant, et l'obligea à fuir jusque sous le canon de Lille.
En éloignant la question morale dans l'examen de la défection du duc de Savoie, il demeure encore indécis s'il a commis une faute politique eu égard à son intérêt particulier; mais il en a fait une bien caractérisée en laissant ses troupes dans nos rangs. Le duc de Vendôme, profitant de cette circonstance, les a fait désarmer et arrêter. Pendant qu'il prenait cette prudente mesure, et qu'il dispersait quinze cents cavaliers envoyés à Victor-Amédée, M. de Staremberg, trompant la vigilance de son ennemi, parvint à conduire au prince un secours beaucoup plus considérable que les troupes qu'on lui avait enlevées.
Passons à cette liste funéraire où je verrai bientôt inscrits tous les contemporains de mes jeunes ans, excepté ceux qui doivent y lire mon nom. Il faut y écrire en attendant celui de Saint-Evremond, voluptueux aimable et spirituel, qui eût été un écrivain supérieur s'il eût voulu se donner la peine de le devenir 5 mais le travail lui faisait
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pour, et la raiion l'effrayait, Un prêtre lui demanda, quet quea heures avant sa mort, s'il voulait va réconcilier ? « Vo- « lontiers, répondit l'épicurien moribond, réconciliez- moi, « je vous prie, avec l'appétit. » Saint-Kvremond mourut à Londres peu av. ml l'expiration de sa quarantième année (1 exil ; il repose à Westminsterprès des rois de la Grande- Bretagne : les Anglais ont, en cela, porté trop loin l'hospitalité. Charles Perrault laisse cette année une place va- Mnte aux académies de peinture et de sculpture, dont il fut le régulateur. On lui a reproché d'avoir critiqué les écrivains de l'antiquité; c'était bien à tort. Notre défaut, à nous autres Français, est de vouloir tout admirer sur l'autorité de la réputation et tout décrier à son défaut. Il serait temps en vérité que nous prissions la peine déjuger les hommes et les choses pour ce qu'ils sont. Je connais un lapidaire qui n'a jamais vu de diamants sans taches, et qui soutient qu'il n'en existe point où l'on n'en puisse découvrir avec une bonne loupe... Qu'on nous laisse donc aussi porter la loupe sur les écrits d'Homère; la nature mit en nous un conseiller plus sûr qu'Aristote, c'est notre sens intime, et ce conseiller nous défendd'admirerlechantre de Ylliade sans restriction.
Un infortuné que ses malheurs ont rendu célèbre, l'homme au masque de fer, vit enlin terminer, le 19 novembre, sa captivité avec sa vie. Dès qu'il eut fermé les yeux on le défigura, on mutila son corps de peur que quelques traits, quelques signes ne pussent servir à le faire reconnaître si la curiosité songeait à fouiller sa tombe qui fut creusée la nuit au cimetière de Saint-Paul. Le jour même où ce personnage mystérieux avait rendu ' 3 dernier soupir, ses meubles, son linge, ses habits, sa guitare furent brûlés; on dépava sa chambre, on en démolit le plafoad, les murs furent décrépits, visités, sondés. L'argenterie qui avait servi au masque de fer passa au creuset. De nouvelles portes, de nouvelles fenêtres remplacèrent celles qui servaient de son vivant; et, comme si l'air même qu'il a respiré pouvait révéler son origine, la prison qu'il habita doit rester vacante.
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J'ai recueilli quelques nouveaux détails sur le captif qui fut pendant sa vie et après sa mort l'objet de tant de précautions. Chaque fois qu'il se rendait à la messe, le gouverneur lui renouvelait la défense de montrer sa figure et de parler, ne lui cachant point qu'il y allait de sa tête. En effet l'ordre était donné aux invalides de tirer sur le prisonnier au moindre mot, au moindre geste de sa part qui tendît à le faire remarquer ; les fusils de ces soldats étaient en conséquence chargés à balle au moment de l'office. On lit dans quelques mémoires manuscrits, dont il faut se défier, que le personnage appelé l'homme au masque de fer vécut libre jusqu'à l'âge de vingt ans sous la surveillance d'un gouverneur, mais qu'étant parvenu à ouvrir secrètement la cassette de ce gouverneur, ily avait découvert des lettres de Louis XIV et du cardinal Mazarin qui l'éclairèrent sur sa condition. Une autre fois, s'étant procuré un portrait du roi, il dit en le montrant au gentilhomme placé près de lui : Voilà mon frère, puis, tirant de son sein une lettre du cardinal, dans laquelle il croyait voir la confirmation de cette idée, il ajouta: Voilà qui je suis. Le soir même, disent toujours les manuscrits, le jeune inconnu fut arrêté et conduit aux îles Sainte-Marguerite. La captivité de l'homme au masque de fer a duré quarante-deux ans.