CHAPITRE XXXVII
Masques que les femmes portent dans la rue. — Leur description. — Les Folies amoureuses de Regnard. — Les Infiniment Petits, livre du marquis de l'Hôpital. — Villars est remplacé sur le Danube par Marsin. — Situation critique de l'empereur. — Marlborough et Eugène volent à son secours. — L'archiduc Charles débarque en Portugal. — Craintes de Philippe V. — Disgrâce de la princesse des Ursins. — Philippe V et le duc de Berwick arrêtent la marche de Charles. — La Feuillade a des succès en
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Bovoie. — Naissance du duc de Bretagne) Bis du duo d<; Boi ,.,,,., Mariborough défait l'électeur à Donawert. — lmp< de Villeroi. —Seconde beteille d'Hœchstssdt; l'année française
i ptèoea. — BQ lieues do payssont perdu. •> en trois semaine». — Désespoir de toute II Fiance. — Colonne d'Hoeohstssdl Injurieuse pour Louis XIV. — Le roi vent envoyer un cartel èLeopold, — Honneur* rendue à Mariborough eu Angleterre < it en Allemagne. — Surprise de Gibraltar par les Anglais.
— Mariborough passe le Rhin et prend Landau. — Changement de face de l'Europe. — IfoH de Bossuct et de Bourdaloue. — Catinat refuse le cordon bleu. — L'électeur de Cologne, trait de folie de sa part. — La Fouilladc prend Nice. — Tentative malheureuse pour reprendre Gibraltar. — M. de Laubamc. — Un bâton pour ce pauvre aveugle. — L'empereur Léopold;coup d'oeil sur son règne... sa mort. — Villars opposé à Mariborough.
— Il lo force à la retraite. — Jdoménée, première tragédie de Crébillon. — Les Ménechmes, comédie de Regnard. — Unirait du caractère de Louis XIV. — L'étoile de Villeroi nous attire un nouvel échec aux Pays-Bas. — Premier bataillon carre. — Victoire de Cassano. — Conquête de Barcelone par lord Pcterborough. — Beau trait de cet Anglais. — L'Avocat Patelin de Bruéis. — Réunion définitive de l'Ecosse à l'Angleterre. — Les électeurs do Bavière et de Cologne au ban de l'Empire. — Victoire de Cassinato. — Philippe V veut en vain reprendre Barcelone. — Son armée est mise en fuite. — Villeroi perd la bataille de Ramillies et toute la Flandre. — Louis XIV rappelle ce maréchal, mais sans lui faire aucun reproche. — Siège de Turin par la Feuilladc. — Vendôme passe de l'Italie aux Pays-Bas. — Préparatifs immenses pour le siège de Turin. — Le duc d'Orléans remplace Vendôme en Italie. — Eugène s'avance pour débloquer Turin. — Le duc d'Orléans contrarié dans ses projets parle maréchal Marsin porteur d'un ordre de la cour. — Les lignes de l'armée française sont forcées. — Déroute ; l'Italie est perdue en quatre heures. — Le duc d'Orléans est blessé ; Marsin meurt de ses blessures. — La duchesse d'Orléans met ses pierreries en gage. — Mm• de Maintenon donne à l'Etat son argenterie. — Aventures conjugales de la Feuillade. — Cinquante mille francs pour une nuit. — Rencontre du roi et de Mme de Montespan. — Le bandeau du duc d'Orléans. — Voltaire chez Ninon. — Mort de cette célèbre courtisane. — Ses archives. — L'archiduc Charles est couronné à Madrid— Le marquis de Ribas. — Philippe V prêt à partir pour l'Amérique. — Sa Majesté Catholique, aidée du maréchal de Berwick,rentre dans sa capitale. — Le diable de luxure dans un corps de quatre-vingts ans.
Quelques dames s'étant montrées cet hiver au cours
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avec des masques pareils à ceux que les femmes portaient le siècle dernier lorsqu'elles sortaient de leurs maisons leur exemple a suffi, et les masques ont reparu partout. Je ne sais si cette mode renouvelée semble ridicule à Mme de Maintenon, et si la dévote marquise ne veut pas que les courtisans masquent leur visage quand il lui plaît tant qu'ils masquent leur âme, mais Louis XIV fait un très mauvais accueil aux dames qui paraissent au château avec des masques, et leur dit qu'il n'y a que pendant le carnaval des bals masqués à la cour. La mode aura donc tort pour cette fois à Versailles, mais non pas dans les promenades où elle a complètement raison. Les masques de ville sont de velours noir doublé de taffetas blanc, aucune ligature ne sert à les fixer sur le visage ; mais du bord de l'ouverture pratiquée vis-à-vis la bouche, part en dedans une petite tige de fil d'argent que termine une boule de verre grosse comme une noisette. Cette tige, introduite dans la bouche, suffit pour soutenir le masque et déguise légèrement la voix. J'ai porté autrefois des masques, je les ai toujours trouvés fort incommodes; feu la maréchale de la Ferté, qui dans sa jeunesse courait masquée dans les rues où l'on rencontrait le soir bon nombre de mauvais garçons,se louait beaucoup de cet usage et lui avait, disait-elle, les plus grandes obligations.
Nous avons eu, cet hiver, sur le Théâtre-Français, une nouveauté fort agréable : ce sont les Folies amoureuses, comédie en trois actes et en vers, de Regnard. Intrigue, caractères, incidents, poésie, dénoûment, tout, dans cette pièce, est ingénieux, gai, spirituel et du meilleur comique. Comme il faut parler de guerre partout au temps où nous vivons, l'auteur brûle un grain d'encens pour nos guerriers, en faisant terminer l'éloge que Crispin fait sans façon de lui-même par ce vers :
Savez-vous bien, monsieur, que j'étais dans Crémone...
« M. de ViHeroi aurait bien voulu n'y pas êtrel » s'est écriée à ce vers une forte voix du parterre; et les applau-
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'inouïs nul interrompu les acteurs pendant un quart d'heure. Lo succès des Folies Btnonrèusei I brillant : cette pièce, /(■ Dislr.tit et le Joueur resteront
On trouve, «1 ms notre bon pays, le moyen de rire des événements los plus tristes: lo marquis de l'Hôpital, savant distingué, qui le premier en France écrivit sur le calcul du grand Newton, vient de mourir dans un âge encore peu avancé. « Le livre intitulé les Infiniment Petit* « fait honneur à cet écrivain, me disait hier l'éternel plai- « sant de Grammont, et la perte de l'auteur doitêtre sen- « sible à l'Académie. Quant à M"10 de l'Hôpital, ajouta le « comte, elle reste avec quarante mille livres de rente; « cela change sa position, carie marquis était fort éco- < nome, et la marquise était, dit-on, depuis longtemps au « régime des infiniment petits. »
Le roi avait été satisfait de la conduite de Villars à Hœchst.vdt, mais les réflexions sur l'électeur de Bavière, qui terminaient le rapport du maréchal, avaient déplu au monarque. Louis XIV, tout en faisant cas des talents militaires et de la valeur, ne les mit jamais au niveau de la grandeur attachée, par la grâce de Dieu, au titre du plus petit prince régnant. Que le duc de Bavière fût faux ou sincère dans son alliance, il n'appartenait pas, selon Sa Majesté, à une tête sans couronne de ternir la gloire d'une tête couronnée. L'expérience de M. Gatinat était récente, elle devait éclairer M. de Villars. Mais les hommes qui veulent à tout prix sauver l'État sont d'une franchise incorrigible ; et cette franchise leur est funeste, si les moyens de salut ne sont pas d'accord avec les opinions du prince. Or, malgré la marche savante de Villars, malgré la victoire d'IIœchstaïdt, malgré la perspective de nouveaux succès qui s'ouvrait devant lui, le rappel de ce maréchal était décidé, quand le duc de Bavière lui-même demanda un autre général. L'électeur motivait sa demande sur la précipitation de vues, sur l'impétuosité dangereuse d'exécution auxquelles se livrait trop exclusivement le marquis. L'étranger eut complètement raison dans l'esprit du roi ; l'inepte Ghamillart, qui ne jugeait de la guerre que par
les rapports qu'il avait cru apercevoir de loin entre ce grand art et le jeu d'échecs, fut chargé d'écrire à Villars des lettres raisonnées et critiques sur ses manœuvres: le maréchal comprit les projets de la cour ; il sollicita sa retraite. C'était où Mm* de Maintenon l'attendait (car malheureusement il faut voir l'influence de cette femme partout); le vainqueur d'Hœchstœdt ne fut pas congédié, mais on l'envoya contre les rebelles des Gévennes, ce qui lui sembla pis ; et le maréchal de Marsin le remplaça. Ainsi l'armée qui ne possédait que deux hommes ayant toute la confiance du soldat, Villars et Vendôme, se vit privée de l'un d'eux, au moment où la France avait le plus grand besoin de sa tête et de son bras.
Cependant Léopold tremblait toujours dans Vienne : l'électeur de Bavière, maître de Passau, couvrait chaque jour de coureurs les campagnes de l'Autriche; le prince de Ragotski, à la tête des révoltés hongrois soudoyés par la France, menaçait d'un autre côté la capitale de l'Empire, et Marsin, successeur de Villars, commandait au delà du Danube trente mille hommes dont aucun ennemi ne paraissait devoir empêcher le mouvement sur le cœur des Etats autrichiens. Mais le duc de Marlborough, arrêté dans les Pays-Bas devant un adversaire indigne de lui. l'élégant Villeroi, Marlborough, à qui des talents supérieurs comme général, une profonde sagesse dans le conseil et la plus subtile politique dans les traités, avaient acquis la confiance sans bornes de sa souveraine, Marlborough, dis-je, vit le danger de l'empereur et courut à son secours, tandis que le prince Eugène, quittant précipitamment l'Italie, s'élançait vers l'Allemagne dans le même dessein.
Au moment où l'empereur chancelait sur son trône à Vienne, son fils Charles, dans l'espoir de fonder le sien à Madrid, implorait à Londres des secours de la reine Anne, et en obtenait trente vaisseaux de guerre, deux cents navi • res de transport, dix mille hommes commandés par le duc de Schomberg et de l'argent pour les frais d'une expédition en Espagne. Muni de ces ressources, l'archiduc débar-
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qua le '.» mus à Lisbonne, où, pour premier soin, il fit frapper une médaille avec cette devise dérisoire : Hliar- Ics ///, par l.t gràcê det hérétique* Roi Catholique. Mais il faut plus que de l'ironie pour conquérir un royaume ; aussi lu prince autrichien, qui ne possédait pas encore une seule pierre en Kspagne,s'occupa-t-il sérieusement de préparer sa conquête, de concert avec le roi de Portugal et le général anglais. 11 n'est pas inutile de dire que dans les lettres do remerciement^ que l'empereur écrivit à la reine Anne, bienfaitrice de l'archiduc, ce monarque, toujours plus docile à l'étiquette qu'à la reconnaissance, refusa à cette souveraine le titre de Majesté, et ne lui donna que celui de Sérénité. Léopold est un de ces hommes toujours prêts à dire: « Périssent tous les sentiments plutôt qu'une seule parcelle de ma grandeur... » Combien de siècles encore ces misères humaines auront-elles cours ?
La cour de Madrid ne vit pas sans une sorte de terreur les préparatifs du prétendant autrichien; les forces de la monarchie espagnole, alors affaiblies par les envois successifs de troupes en Italie, n'étaient pas de nature à rassurer Philippe V ; il lit part de ses justes appréhensions à Louis XIV, et le supplia de presser l'arrivée des troupes qu'il lui avait promises. Les craintes engagent souvent des discussions entre ceux qu'elles agitent ; les discussions enfantent la mésintelligence, et de celle-ci naît ordinairement la disgrâce des dissidents qui n'ont pas autant de pouvoir que d'opiniâtreté. C'est ce qui arriva pour la princesse des Ursins: habituée à dominer le roi et la reine d'Espagne, elle émit des avis tranchants, impérieux, en un mot, des avis trop évidemment empreints de la suprématie de Versailles. La reine fut conseillée, éclairée peut-être par ses confesseurs sur les intelligences secrètes de l'adroite Française avec Philippe V, et sur les raisons qu'elle pouvait avoir eues de mettre fin au petit manège conjugal du lit à roulettes. La princesse de Savoie éleva la voix contre Mme de Bracciano, le roi n'osa la défendre... Elle est de retour en France, d'où sans doute elle ne repartira pour
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Madrid que bien nantie de crédit contre les petits airs souverains de la reine.
Louis XIV a répondu au cri d'alarme de son petit-fils, des troupes françaises ont été envoyées en Espagne ; leur commandant est M. de Berwick, fils naturel de Jacques II, officier qui promet un rival à Vendôme et à Villars. Philippe V, s'étant mis à la tête d'une armée espagnole et française que M. de Berwick dirigeait sous lui, a successivement pris plusieurs places portugaises, s'est emparé du port d'Alègre, et a suspendu le mouvement offensif que Pierre II et l'archiduc Charles avaient commencé. On ne peut se dispenser de remarquer dans cette guerre que le fils d'un maréchal de France, M. de Schomberg, commande contre les Français, et qu'un seigneur né en Angleterre M. de Berwick l, est opposé à des Anglais. Voilà les effets de la politique; avec elle, les hommes ne sont jamais sûrs de conserver une patrie.
En Italie, la situation de nos affaires est heureuse : à la fin de la dernière campagne, M. de la Feuillade s'est rendu maître de presque toute la Savoie; il a pris, au mois de juin de cette année, Suse et Pignerol. C'est ainsi que le duc de Savoie perd ses Etats, tandis que sa fille donne un héritier à la couronne de France : Mme la duchesse de Bourgogne accoucha le 25 juin d'un fils qu'on a nommé le duc de Bretagne.
Que dire encore des réjouissances auxquelles on se livre pour la naissance des princes: c'est une effusion par ordre d'hilarité et de vin, une explosion de boîtes, de pétards, de mille pièces d'artifice, image fidèle de la joie publique qui réside tout entière dans le bruit et l'éclat.
En passant des bords de l'Escaut aux rives du Danube» Marlborough, dont aucune autorité ne gênait la conduite, avait pris avec lui dix mille fantassins anglais et vingttrois escadrons. Le duc avait vu à Heilbronn le prince