‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Succès sur le Rhin. — Le roi fait des vers. — Le courtisan en défaut. — Faux pas de l'abbesse de Fontevrault. — Odalisques en faveur. — C'est l'affaire de Mm0 de Montespan. — Ressemblance expliquée. — Mm0 de Soubisc. — Sa lierté ; ses caprices ; le soufflet. — Cette dame calcule. — L'hydre de galanterie. — La comtesse de Grammont ; M11» Guedami. — Coup d'œil rétrograde sur Mme de Chatillon. — La minorité. — Allusion. — La reine obéit à la favorite. — Mme9 de Montespan et de Maintenon en présence. — Négociations pacifiques. — Confesseurs du roi.

Les pères Annat et Ferrier. — La feuille des bénéfices. —

Apparition du père de la Chaise. — Tactique des jésuites. — Le cabinet des médailles. — Le diable ermite. — Vœux de la sœur de la Miséricorde. — Coup d'œil en Flandre.— Mort de Turenne.

DP

Mc.i lublitna de Salnt-Hilalre. - ncei remarquées la

veille de i;< morl du béroe. — Louroii ae réjouit. — Congrès da Nimètçuc. — Création de maréchaux. — La ohaiaa longue, — Monnaie «le Turenna, — Evénement tragique. — » de

Tarenne à Saint-Denis. — Tableau. — Opérations de l'armée après la morl de Turenna. — M. lo prince succède à ce héros. — Le grand Condé dépose l'épéc. — Montecuculli l'imite. — Mort du vieux duo de Lorraine. — Les quulre plus grands généraux de l'Europe disparaissent ainsi de la carrière. — La duchesse de Luda. — Ahail.nil an petit OoUet. — Le cofTrct des reliques. — — Un saint (Hponna au ,j<'ii. — Échec en Flandre. — Boisjourdon. — Troubles en Bretagne. — Moyens cruels pour les n'pri. mer. — L'histoire les taira.

Le maréchal de Turenne vient de clore la campagne par an coup d'éclat; il a attaqué les Impériaux sur le Turkeim, près de Golmar, et les a battus. Le duc de Lorraine l'électeur de Brandebourg et le duc de Bournonville ont été forcés de repasser précipitamment ce Rhin qui depuis vingt siècles fut traversé par tant d'armées triomphantes ou fugitives. Les trois généraux ennemis s'accusent réciproquement d'être cause de la défaite commune, sans accorder aucune influence au mérite de leur vainqueur. 11 est bien vrai que les succès du grand homme sont dus principalement aux fautes de ses ennemis, mais s'il en sut profiter, il avait fait plus en les prévoyant et en mettant les généraux allemands dans l'obligation de les commettre.

Pendant que nos troupes prennent leurs quartiers d'hiver, les amours et les plaisirs entrent en campagne. Jaloux de figurer avec une distinction toujours croissante dans cette guerre comme dans l'autre, Louis XIV s'est mis à faire des vers, qui, en fait de galanterie, sont les munitions d'avant-garde. MM. de Saint-Aignan et de Dangeau ont juré à Sa Majesté qu'elle pouvait rimer aussi bien qu'un autre et même mieux qu'un autre, parce que les rois ont le privilège de tout savoir à ravir sans avoir pris la peine d'apprendre. Ils se trouvent être éloquents, spirituels, érudits. comme ils sont puissants, par la grâce de Dieu. Cependant, pour qu'on les admire, ces savants cou-

ronn.es ont coutume de prévenir les gens. Louis XIV, qui apparemment tient encore un peu à sa réputation de poète, s'est plu, l'un de ces matins, à négliger cette formalité, en montrant un madrigal au maréchal de Grammontsans lui en nommer l'auteur.

— Lisez, je vous prie, ces vers, lui a-t-il dit ; on sait que j'aime les poésies, et l'on m'en présente de toutes les couleurs.

— Sire, répondit le vieux général, qui jamais ne déguise sa pensée, voilà un madrigal bien impertinent.

— C'est ce que j'ai trouvé.

— Et Votre Majesté avait jugé divinement; ce sont bien les rimes les plus plates, les plus sottes, les plus ridicules que j'aie jamais lues.

— N'est-il pas vrai que celui qui les a faites est un grand fat ?

— Il n'y a pas moyen, sire, de lui donner un autre nom.

— M'autorisez-vous, maréchal, à le lui dire de votre part ?

i — Je le lui dirais moi-même si je le connaissais ; ses vers sont à mettre dans l'endroit où le misanthrope de Molière envoie le fameux sonnet.

— Oh bien, dit Louis XIV en riant, je suis fort aise que vous m'ayez parlé si franchement... le madrigal est de moi.

— Ah ! sire, quelle trahison I que Votre Majesté me le rende... Je l'ai lu trop précipitamment.

— Non, non, monsieur le maréchal, le premier sentiment est toujours le plus naturel.

— Mon Dieu I mon Dieu 1 je me donnerais volontiers au diable...

— Ne vous désolez donc pas, la vérité est toujours bonne à savoir ; et quand je voudrai que vous admiriez mes vers, je prendrai la précaution de les signer.

L'exemple finit toujours par être contagieux; c'est une épidémie à laquelle personne n'échappe. La guimpe, le fichu, la lourde jupe de l'abbesse de Fontevrault ne passent plus pour être des remparts inattaquables : c'était hier la nouvelle des petits appartements de Versailles.

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Cette religieuse, qui au milieu dei témpétei croyait loujoun gouverner sa nef loin des écueils, a succombé, dit-on, là où les plus inhabiles auraient triomphé, L'abbé Testu est nommé comme l'heureui vainqueur, et si la chute de Mmo do Fontevrault est constante, l'abbé doit reconnaître que cette Grâce embéguinée agit tout aussi efficacement qu'elle />;irlc el qu'elle ficusc. Voilà, pour l'une des plus jolies femmes que je connaisse, un singulier goût; l'abbé Testu est laid à repousser; sur sa figure, qui ne ressemble pas mal à celle d'un écureuil, dans ses manières, dans son geste, dans toute sa personne, il n'y a que de l'esprit, et l'esprit ne sert pas à tout.

Jamais Louis XIV n'eut d'amours plus morcelées que cette année : il n'y a pas sur les rangs moins de huit ou dix maîtresses; j'en connais pour ma part six. Mme de Ludre est décidément en tête de la liste, et la belle avoue naïvement ses prétentions exclusives sur le cœur de Sa Majesté. Madame lui disait il y a quelques jours en appuyant sa main sur ses yeux : « Ces fripons-là ont fait bien du mal! — Pas autant que je le voudrais, répondit l'audacieuse beauté, car je connais quelqu'un qui se défend encore trop contre leurs coups. » Mme de Maintenon ne croit pas cependant que le roi éprouve une véritable passion pour Mma du Ludre parce qu'elle bégaye. « Raison de plus, lui dit quelqu'un devant qui elle objectait ce léger défaut, le roi n'aime peut-être le duc du Maine plus que ses autres enfants que parce qu'il boite. »

Au bal que M. de Vivonne donnait lundi à sa sœur et auquel Louis XIV et la reine assistaient incognito, une des dames de Marie-Thérèse osa lui dire que le roi adressait des hommages à Mma du Ludre et qu'il était de la gloire de Sa Majesté de rompre cette nouvelle intrigue de son auguste époux. « Gela ne me regarde pas, répondit la « reine, c'est l'affaire de Mma de Montespan. »

On a maintenant des renseignements circonstanciés sur le jeu de lanature qui fait que le petit garçon de M. le prince de Soubise ressemble beaucoup au roi. L'attachement de Sa Majesté pour la princesse date déjà de deux ou trois

ans; mais, chose fort extraordinaire à la cour, leur intelligence n'avait point encore été divulguée. C'est la faveur de Mm9 du Ludre qui a tout découvert. L'amour heureux peut demeurer secret, rien de difficile à cacher comme l'amour jaloux. Mm0 de Soubise est fière, impérieuse; elle a déclaré au roi qu'une femme de sa naissance en descendant aux faiblesses vulgaires devait trouver la compensation d'une telle condescendance dans la possession sans partage du cœur de son amant. Or une chose digne de la plus grande attention, c'est qu'aux pieds de Mm8 de Soubise Louis XIV perd toute sa hauteur, toute l'inflexibilité de son vouloir ; le roi de France reste à la porte du boudoir où elle reçoit Louis. L'heure des entrevues secrètes, le lieu du rendez-vous, la durée même du plaisir, elle veut tout fixer. Cette maîtresse aux airs souverains impose ou refuse ses faveurs avec un égal emportement : il faut, selon son caprice, que le roi ait ou n'ait pas de désirs. Un jour Sa Majesté ayant voulu redevenir un instant le maître et soulever trop vite ce qu'on voulait tenir en ce moment baissé, un vigoureux soufflet appliqué sur la royale joue prouva au téméraire que le sceptre de la beauté n'est pas toujours léger.,. Louis XIV, quoique docile auprès de Mmo de Soubise, ne prit pas au mieux la chose; mais l'heure de la condescendance étant venue, le soufflet fut oublié, et le roi convint qu'il se l'était attiré. Une femme d'un tel caractère s'accommode mal de la rivalité que tant d'autres supportent patiemment. Mme de Soubise dédaigne l'empire de Mme de Montespan, qu'elle voit décliner de plus en plus ;mais elle n'aurait pu souffrir un seul jour le roucoulement de cet essaim de tourterelles qui voltige autour du roi si des considérations d'un poids majeur n'eussent fait taire sa jalousie. La dame est encore plus intéressée qu'orgueilleuse. Le roi sait qu'elle s'applique à faire tourner sa faveur au profit de sa fortune : il l'a comblée de dignités, a donné des emplois nouveaux à son mari ; l'un et l'autre ont obtenu des pensions sans les avoir demandées. Le prince s'est mis alors à bénir la Providence, la princesse a fermé les yeux sur le battement

I I d'ailai des colombes qui roucoulent autour du roi...

M"' de Soubisc c-l une t. ■ m me qui pens.- solidement.

M"10 do Montespan croyait avoir fait ua coup <le maître

en IV r in ml la chambre des filles, et l'hydre aux cent t< !■ qu'elle a détruite de ce côté se reproduit ailleurs. Tous les MM!* la favorite doit se creuser la tête pour dégoûter le roi de ses affections auxiliaires.LacomtesM.se de Grammonl commençai à plaire, son règne pouvait se consolider : mais la belle ayant été convaincue de jansénisme par Mme de Montespan, Louis XIV a cessé de la voir : on ne peut être belle aux yeux de Sa Majesté quand on est hérétique. A peine cette dame venait-elle d'être éconduite, qu'on vit paraître à la cour M"e de Guedami, fille naturelle du duc d'Eughien et de Mm* de Marans. La petite est vive, douce, complaisante, folle. Le roi paraît s'en amuser; et quand la marquise se plaint des sourires obligeants qu'il adresse à cette jeune fille, Sa Majesté répond: « Eh ! madame, ce n'est qu'une enfant. — Ah ! sire, réplique alors la favorite, ce sont précisément les enfants que je crains, et surtout ceux de l'amour. » Mais; en supposant que Mmo de Montespan parvienne à ruiner la faveur de M'10 de Guedami avec celle de beaucoup d'autres beautés encore, elle ne parviendra jamais à prévenir le mal qu'elle redoute tant que l'âge n'en aura pas tari la source, et Louis XIV n'a que trente-sept ans. Madame a raison de le dire, tout est bon au roi : paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre, bourgeoises et princesses lui conviennent également, pourvu qu'elles fassent semblant de l'aimer. Les appétits de ce prince sont tellement impérieux, qu'il veut trouver à toute main quelqu'un qui les satisfasse. Nous sommes loin du temps où Mrae de Ghàtillon ayant offert ses bonnes grâces au jeune Louis, qui ne put en profiter, Benserade fit cette épigramme sur le monarque défaillant :

Chatillon, gardez vos appas Pour une autre conquête , Si vous êtes prête, Le roi ne l'est pas.

Avec vous il cause ; Mais, en vérité, Pour votre beauté Il faut autre chose Qu'une minorité.

Le prince est devenu complètement majeur aujourd'hui, et sa majorité déborde sur tout ce qui se rencontre à proximité. La Fontaine, dans ses Amours de Psyché, qui ne sont point restés à la scène peut-être à cause de ce passage, fait dire par Psyché à sa sœur : « Si votre « époux a une douzaine de médecins autour de lui, je « puis dire que le mien a deux fois autant de maîtresses, « qui toutes, grâce à Lucine, ont le don de fécondité; et « la famille royale est tantôt si ample qu'il y aurait de « quoi former une colonie considérable. » Il est difficile de faire une allusion plus claire aux goûts du roi. C'est par de telles allégories que notre bon fablier se brouille avec la fortune et se met à dos l'Académie, qui, dans son enceinte, n'aura jamais de siège pour la vérité.

Il n'y a pas jusqu'à la reine que Mme de Montespan ne parvienne à éloigner quand elle la gêne: il suffit qu'elle jette un coup d'oeil sur Mma de Richelieu, qui emmène aussitôt Marie-Thérèse. Mais il s'en faut que la favorite ait aussi bon marché de Mma de Maintenon: celle-là, loin de lui céder en rien, agrandit tous les jours son crédit aux dépens du sien. Dans l'une des discussions qui se renouvellent souvent entre les deux marquises, Mme de Montespan disait dernièrement à Mme de Maintenon : « Sied-il à une petite gouvernante de mes enfants de me « contredire ? — S'il est honteux d'être leur gouvernante, « répondit la dame méprisée, que sera-ce d'être leur « mère ? »

Souvent Louvois, ambassadeur officieux, est député auprès de ces dames pour les engager à s'aimer; quelquefois Louis XIV lui-même les conjure au moins de ne point se haïr, ajoutant qu'il lui serait plus facile de donner la paix à l'Europe que de l'établir entre deux femmes.

CHRONIQUES DB i.'oi 3L-DK*»BOEUF

L'occasion de parier dea oo&feeaeuri du r<>i ne m'a p encore été offerte ; jusqu'à ce jour ils ont exercé bien peu d'iaflaence sur L'esprtI e( lei habitai dea du roi, La tenta-

tive malheureux f.iit ■ par fa pète Annal à la naissance de l'amour de Sa Majesté puni- M11» de la Vallière n'avait pàl eneooragé fa cèle convertisseur de ce bon prêtre. Heureux d'être rentré c tprda avoir clé boudé quel-

ques jours par son illustre pénitent, il 9e garda bien dans la suite de hasarder de nouvelles remontrances, et se contenta d'être confesseur honoraire de Louis XIV. Le père Ferrier succéda en 1670 au père Annal, mort dans le facile exercice de sa charge. Le roi, voulant prévenir les entreprises que ce nouveau directeur, pour signaler son zèle, voudrait peut-être tenter sur sa conscience, le prévint obligeamment qu'il devait s'abstenir d'un tel soin.* .Mais, « ajouta ce prince, je vous remets la feuille des bénéfices « qu'à tenue jusqu'à présent le premier valet de chambre « en quartier ; cela, mon père, suffira bien pour vous « occuper. » Le bonhomme Ferrier se crut secrétaire d'Etat, laissa le roi vivre à sa guise, et mourut l'an dernier sans l'avoir confessé une seule fois pendant cinq ans d'exercice. Il disait quelque temps avant sa mort à un de ses amis:« J'aimerai mieux au roi cent la Vallière qu'une « Montespan. »

Le père de la Chaise, qui vient de succéder à Ferrier devra, comme ses prédécesseurs, accepter les fonctions de confesseur ad honores: il se soumettra d'autant plus aisément à ce régime qu'il est jésuite et que sa compagnie ne reconnut jamais la nécessité d'agir de vive force. C'est par les insinuations, les détours, la ruse, l'adresse, avec assaisonnement de flatterie et de servilité, que ces habiles sectaires assurent leur pouvoir ; et lorsqu'ils sont sûrs de dominer leurs adversaires, quand ils sentent plier sous le poids de leur autorité les obstacles opposés à leur ambition, ils lèvent le masque et disent, comme Tartufe, c'est à vous de sortir. Le père de la Chaise a déjà prouvé qu'il était pénétré des principes de son ordre. Le roi ayant été retenu quelques jours dans ses appartements par une

tumeur à la cuisse, eut la fantaisie de se renfermer les après-dînées dans son cabinet des médailles. Le confesseur, qui paraît avoir étudié cette espèce de monuments, offrit alors ses services à Sa Majesté, qui les accepta plus volontiers qu'un rendez-vous au confessionnal. Je ne saurais dire comment à propos de médailles le père de la Chaise parvint à exclure l'archevêque de Paris de la confirmation des bénéfices qu'il avait conservée jusqu'à ce moment ; mais toute transition est aisée aux jésuites : leur souplesse explique les résultats "les plus difficiles à concevoir. Je dirai seulement que les bénéfices se distribuent maintenant sans l'agrément de M. de Harlay et que la feuille n'est plus communiquée qu'au roi seul.

Deux événements ont fait la semaine dernière le sujet de toutes les conversations pendant quarante-huit heures: le cardinal de Retz a renvoyé sa barrette au pape, et la sœur Louise de la Miséricorde a prononcé ses vœux» Le cardinal se retire dans son abbaye de Saint-Miel, où Son Éminence se propose, dit-on, de vivre en véritable cénobite, ce dont il est permis de douter un peu. Il ne veut, assure-t-il, garder ses autres abbayes que le temps nécessaire pour que leur revenu achève d'acquitter ses dettes. Ce patrimoine doit être ensuite consacré à des charités. Nous avons encore le temps de féliciter les pauvres sur cet héritage : les dettes de M. de Retz sont une mine qu'il n'est pas facile d'épuiser.

On a vu se rouvrir mercredi la source des larmes que les premiers vœux de la duchesse de la Vallière ont fait répandre. La reine et toute la cour ont assisté à l'imposante cérémonie de la dernière prise d'habit de cette pécheresse convertie. M. de Gondom a prêché; jamais il ne fut plus sublime, plus éloquent, et, disons tout, jamais il ne fut, au nom du ciel, plus habile courtisan... La pauvre pénitente a reçu tout le faix du péché : elle n'eut pourtant que la moitié du plaisir qu'il procura jadis.

Les armées du roi ont ressaisi l'offensive en Flandre ; Sa Majesté, ayant auprès d'elle le maréchal de Créqui, a repris Dinan ; le marquis de Rochefort s'est emparé de

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lluy. Au moment où l'on commençai! L'attaqne du châle,m do cette dernière |)lace,M.deCalvimonta été emporté par un boulet, qui, lui ayant brisé les os, blessa de l'un de leurs éclats M. de Chasseron, maréchal de camp. M. de li.u'hefort lui-même fut couvert du sang de ces deux braves officiers. Ce n'est pal suis peine que nos troupes obtiennent des succès sur le prince d'Orange, dont l'activité et la sévérité sont extrêmes :ses colonels ne peuvent dormir qu'habillés, leurs chevaux doivent être toujours sellés, bridés et un domestique veille dans la tente de chaque officier supérieur. Les tentes trouvées debout après le réveil sonné sont aussitôt brûlées. Toutes ces précautions n'ont pas empêché les nouveaux succès de nos troupes, auxquels il faut ajouter la prise de Limbourg par M. le duc d'Enghien.

Mais de quels torrents de pleurs ces faibles lauriers ne sont-ils pas trempés 1 la France est veuve de Turenne... Ce grand homme voulait se reposer après tant de travaux glorieux : il en exprima le désir au roi, lorsqu'il eut fait repasser le Rhin aux Impériaux. Mais Léopold, au commencement de cette campagne, ayant remis à la tête de ses troupes le fameux Montecuculli, Louis XIV envoya chercher le héros dans sa retraite. « Souffrirez-vous,mon- « sieur le maréchal, lui dit-il, que la gloire de mes armes <e et de mon nom soit confiée à des généraux sans expé- « rience, quand Turenne vit encore? Allez, monsieur, allez « en Allemagne prouver à Montecuculli qu'il est trop fier « de sa renommée.» Le maréchal général n'osa répliquer; il partit.

Turenne, après avoir manœuvré quelque temps entre Schelestadt, Benfeld et Strasbourg, pour maintenir cette dernière ville dans la neutralité, passa le Rhin au village d'Achenheim. Deux grands généraux étaient en présence ; la réputation de l'un ou de l'autre devait recevoir un échec du résultat de la campagne, peut-être même de celui d'une seule bataille. Turenne et Montecuculli sentirent que dans une telle occurrence ils devaient donner le moins possible au hasard. Deux mois s'écoulèrent

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en marches, contre-marches, campements vrais ou simulés : manœuvres dont les tacticiens admirèrent l'habileté. Enfin Turenne ayant trouvé l'occasion d'attaquer avec une grande probabilité d'avantage, auprès du village de Saltzbach, marquait la place d'une batterie, lorsqu'un coup de canon enleva cet illustre guerrier à la France. Le même boulet qui l'avait frappé mortellement emporta le bras de M. de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie. Gomme le fds de cet officier versait des larmes sur ce malheur, Saint-Hilaire s'écria, avec un héroïsme digne des beaux jours de l'antiquité : « Ce n'est pas moi, mon « fils, qu'il faut pleurer, c'est ce grand homme. »

Le secret de la bataille mourait avec Turenne ; seulement on lui avait entendu dire, le matin de l'événement, que ce serait un combat général ; et en regardant le soleil qui se levait, il avait ajouté : « Ce sera peut-être le plus grand jour de ma vie... » La veille, le maréchal était rêveur, il ne répondait qu'avec distraction et paraissait absorbé par un grand projet... C'est tout ce qu'on a su de ses vues, qu'il ne confiait pas volontiers, car plusieurs fois, dans le cours de cette campagne, le roi avait répété à des officiers envoyés de l'armée :« Dites donc à M. de Turenne « que je voudrais pourtant savoir quelquefois ce qu'il veut « faire. » Après avoir reçu le coup fatal, ce héros eut encore le courage de marcher deux ou trois pas ; mais il tomba sans avoir pu articuler un seul mot.

Il est affligeant de voir un seul homme opposé au sentiment de tout un empire ; tandis que la France entière donne des regrets à Turenne, M. de Louvois reste insensible à cette grande perte, dont il doit sentir l'importance plus que personne : on va même jusqu'à dire, et j'hésite à le consigner ici, que ce ministre s'est réjoui de la mort du grand homme... Détournons les yeux de cet effet hideux de la haine, afin d'avoir occasion d'en douter.

Un congrès s'est ouvert à Nimègue la veille du jour où la France perdait Turenne ; la paix nous eût conservé peut-être longtemps encore cette grande illustration, si la

QHRONIi ' 9

Parque cruelle se fût moini bâtée. L'h plénipotenti

de Sa Majesté sont le maréchalfeVEstrad -..M. Colbert, de

Croissy et le comte d'Avaux.

Le roi vient de faire maréchaux de France le duc de Navailles, le comte de Schomberg, leduc de Duras, le duc de la Feuillade, le duc de Luxembourg, le marquis de Rochefort et le duc de Vivonne. La nomination du frère do M'"9 de Montespan, qui certes n'était ni le plus intrépide, ni le plus actif, ni le plus expérimenté de nos 1 eu tenants généraux, est une preuve que la favorite ne tombe pas encore dans un discrédit absolu. On rapporte à cet égard que l'audacieuse marquise, informée que M. de Vivonne était omis sur la liste des maréchaux à nommer, renversa le roi sur une chaise longue pour la prendre dans sa poche, et qu'elle obligea Sa Majesté à écrire le nom de son frère sur cette liste, après avoir mis le galant monarque dans la pressante nécessité de solliciter service pour service. Ce fait rappelle le bâton de maréchal obtenu en 1668 pour le marquis d'Humières par sa jeune et jolie épouse :1e roi venait de l'accorder, lorsque, ayant rencontré le comte de Grammont, il lui dit : « Savez-vous qui je « viens de nommer maréchal? — Oui, sire, répondit le « jovial seigneur, c'est Mm* d'Humières. » La vieille Mmt de Cornuel, célèbre depuis quarante ans par ses bons mots, en apprenant hier la création de cette nuée de maréchaux, s'est écriée : « Hélas ! le roi vient de changer son louis « d'or en pièces de cinq sous; tous ces messieurs ne sont « que la petite monnaie de Turenne. »

Les fêtes se succèdent avec rapidité à Versailles *, à Saint-Germain, le roi, la reine, la favorite et jusqu'au jeune Dauphin jouent gros jeu ; les cadeaux du plus grand prix tombent avec une aisance remplie de grâce des mains généreuses de Louis XIV. . . Il n'est pas sans intérêt de

1. La cour n'était point encore établie à Versailles, mais elle y faisait de fréquents voyages. Go vaste édifice ne fut à peu près terminé qu'en 1683, époque à laquelle le roi s'y fixa. La comtesse de B"* décrit dans cette année le nouveau palais.

savoir à quel prix se remplissent les coffres qui fournissent à tant de prodigalités. Un petit passementier de la rue Saint-Victor, taxé à un impôt de maîtrise de dix écus, était hors d'état de le payer. Soudain la meute des sergents et des recors harcela le pauvre artisan ; il n'avait pu donner dix écus, on lui en demanda bientôt vingt, y compris les frais et les exactions impunies des gens de basse justice. Gomment eût-il acquitté sa taxe quand elle était doublée ? Mais le fisc n'a jamais tort... La table, le lit, et jusqu'aux hardes du pauvre homme sont traînés sur la place, il n'a plus rien que son désespoir : ce sera son recours.

Ce malheureux rentre un soir chez lui avec un visage sombre. « Qu'as-tu donc, mon ami ? lui demande tendrement sa femme. — « Ce que j'ai 1 tu vas le savoir », répond-il d'une voix terrible... Et sautant sur trois de ses quatre enfants groupés dans un coin de la chambre, il les égorge... Le furieux allait se jeter sur le quatrième, lorsque la malheureuse mère parvient à l'enlever, et se sauve avec lui... Le coupable passementier, arrêté par des voisins, fut pendu hier en place de Grève. . . Voilà, grands de la terre, voilà ce que peuvent coûter vos plaisirs 1

J'ai vu ce matin la cérémonie la plus grande, la plus touchante. Le corps de Turenne, apporté dans la vieille église de Saint-Denis, y reposait depuis deux jours, entouré des soldats, ou plutôt des enfants de ce grand homme, qui, la tête baissée, le crêpe au bras, la pertuisane sur l'épaule, veillaient silencieusement près du corps de leur général, tandis que le vent balançait au-dessus de son catafalque les drapeaux ennemis qu'il appendit aux murs noircis de l'édifice... C'était un spectacle imposant que les honneurs rendus à Turenne sur les tombeaux des rois dont il défendit les Etats 1 II a bien mérité que l'on presse leurs cercueils pour faire une place au sien... Peut-être un jour nos derniers neveux, à qui la grandeur personnelle de Louis XIV n'aura pu parvenir, saluerontils à peine en passant la tombe de ce monarque puissant>

cniiOMMi i:s DE l.'oiii. m 71

pour l'agenouiller devant oelle de Turenne, donl cevronl mieux la gloire. L'éclat d'un règne s'évanouit

d.iiis la nuit des lièclea ; m;iis l'éclat de la vcilu r

c'est un phare lumineux que le temps no peut éteindre.

L'oraison funèbre du héros a été prononcée p;ir Fléchier, orateur bien digne d'un tel homme et d'un tel sujet... Jamais les gothiques arceau* de Saint-Deni purent être frappés d'accents aussi nobles, aussi pathétiques; jamais autant de force, de grâce, de persuasion ne célébrèrent les services rendus à l'Etat et n'excitèrent la reconnaissance du souverain : l'attendrissement était irai. Après l'office, les restes héroïques ont été descendus dans un caveau placé au-dessous du grand autel; des prières et des pleurs ont encore été donnés au maréchal dans cet asile de la mort ; on s'est enfin séparé de lui, et la dalle pesante, en retombant avec un bruit sourd sur l'ouverture du souterrain, a fermé pour jamais à Turenne le domaine des vivants.

Après la mort du grand général, l'armée, loin de songer à continuer l'offensive, se mit en retraite sous le commandement du comte de Lorges, retraite habile qui permit à nos troupes de soutenir sans désavantage le combat d'Altenheim. Elles repassèrent ensuite le Rhin et se rallièrent sous le commandement de M. le prince, seul successeur que le roi pût donner à Turenne. Le grand Gondé ne démentit point en cette occasion sa grande renommée : opposé à son tour à Montecuculli, il eut la gloire de le contraindre à rétrograder. Ce fameux général, après avoir forcément levé le siège d'Haguenau et de Saverne, repassa le Rhin près de Strasbourg.

M. le prince venait d'ajouter une belle tige à ses lauriers ; ce fut ce trophée à la main qu'il voulut clore sa glorieuse carrière : dévoré de goutte, accablé d'autres infirmités, et privé d'une partie de son activité par les souffrances, il vient d'obtenir du roi la permission de se retirer. En apprenant la nouvelle de cette retraite, Montecuculli a voulu déposer aussi Tépée. « Sire, a-t-il dit à « Léopold, après avoir combattu Mahomet Coprogli,

« Turenne et Condé, je ne dois pas compromettre ma « réputation avec des gens qui commencent à commander « des armées. »

Dans le même temps, peut-être le même jour, le vieux duc de Lorraine mourait à l'âge de soixante-douze ans, après une vie inquiète, aventureuse, peu régulière, mais qu'ont illustrée de beaux faits d'armes. Ainsi, par un singulier rapport, on voit disparaître en même temps des armées les quatre plus grands généraux de l'Europe: Turenne, Condé, Montecuculli et Charles de Lorraine.

Il y avait plus de quinze jours que Chapelle n'était venu chez moi, quand il est entré ce matin au moment où je terminais ma toilette pour aller au cours. « Arrivez, mon cher poète, lui ai-je dit, je n'ai pas ri depuis longtemps, vous me manquiez. — Ma foi, madame la comtesse, a répondu le spirituel auteur, je ne sais jusqu'à quel point je vais vous faire rire; toutes les girouettes sont tournées au pathétique, et ce que j'ai de plus plaisanta vous raconter est une catastrophe tragique. .. Vous savez bien, Abailard, Fulbert, son petitcouteauetTopération... — Après, moncher Chapelle, après... — C'est tout juste le pendant de ce tableau que je viens vous offrir, avec cette différence que l'opérateur barbare est une femme. Vous avez vu peutêtre à la cour la duchesse de Lude, qui vit toujours dans ses terres et ne se plaît qu'avec ses chevaux qu'elle monte quelquefois à cru comme un palefrenier, chasseuse à outrance qui ne se mire qu'en déjeunant au bord d'une claire fontaine et fait pour l'ordinaire sa toilette dans son écurie. Cette amazone donc avait chez elle une demoiselle fort jolie, à la vertu de laquelle la dame tenait sans doute plus que la jeune personne elle-même, car cette dernière, sans trop de façons, abandonna l'un de ces matins ce trésor à un jeune abbé, et la duchesse punit cruellement celui-ci d'avoir pris ce qu'on avait si mal défendu. Mme de Lude, certaine du crime, saisit le petit collet de sa main plus que féminine, appelle le frater du village, et, crac, voilà le péché coupé dans sa racine... Sa vengeance une

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fois latif faite, La duchesse prend soin clos jours du p mvre abbé, lo fait guérir radicalement, puis cllo le chasse un beau matin emportant dans une boîte ce qu'on lui avait ôté. — Oh 1 monsieur, me suis-je écriée, vous brodez le dénoûmeut, la boîte est de votre invention. — Je vous jure que non, madame, a répondu Chapelle, attendez-moi seulement une heure, et je vous apporte ce cofFrel, je le dépose là sur votre toilette près delà boîte aux mouches... » Je n'ai pas voulu de cette preuve démonstrative, et j'ai prié le conteur de passer au numéro deux.

« Ceci est tout à fait gai, a-t-il poursuivi. Vous avez connu l'abbé de Cosnac, ce prélat martial qui formait en 1668 l'éducation militaire de Monsieur sous les murs de Lille. Devenu archevêque et vieux, il n'en est pas moins plaisant, pas moins disposé à s'amuser de tout. On lui parlait dernièrement, à l'issue de son dîner, de la canonisation récente de saint François de Sales. « Quoi ! s'écria- « t.— il, M. de Genève, mon ancien ami, canonisé I je suis « charmé de la fortune qu'il vient de faire ; c'était un « galant homme, un aimable homme et même un honnête c homme, quoiqu'il trichât au piquet, que nous avons « souvent joué ensemble. — Mais, monseigneur, répondit- « on à Sa Grandeur, est-il possible qu'un saint friponne « au jeu ? — Ah ! répliqua l'archevêque, il disait pour ses € raisons que ce qu'il gagnait était le patrimoine des pau- « vres. »

La fortune de nos armes en Flandre ne se soutient pas : le maréchal de Créqui vient d'être battu àConsarbrick par le duc Georges-Guillaume de Brunswick, en voulant jeter des secours dans Trêves, qu'assiège le duc de Lunebourg. Après cette défaite, le maréchal est parvenu à pénétrer dans la ville, lui quatrième ; mais il y a été fait prisonnier, le nommé Boisjourdon ayant conclu une capitulation à l'insu du général. Ce traître, déjà coupable d'un assassinat commis autrefois dans la forêt de Senlis, a eu la tête tranchée.

Des troubles fort graves désolent la Bretagne depuis

plus de trois mois : la gabelle, d'autres impôts exorbitants et surtout les formes brutales qu'on emploie pour hâter leur payement, telles sont les causes qui ont révolté les Bretons, peuple honnête, mais indocile au frein quand il le blesse. Au lieu d'apporter quelque adoucissement aux maux dont la Bretagne souffrait réellement, M. de Chaulnes, gouverneur de ce pays, obéissant aux ordres de l'inflexible Louvois, a opposé des mousquets, du canon, des roues et des gibets à une sédition dont il eût fallu d'abord détruire les causes : on n'a cherché qu'à rétablir la soumission quand il y avait nécessité non moins pressante de rendre la justice. En octobre, vingt-cinq ou trente personnes ont été pendues à Rennes ; dix ont été rouées dans la même ville en novembre. On chassait dans le même temps une partie de la population de ses foyers. Une soldatesque froidement barbare dispersait ces malheureux, tandis qu'une taxe énorme était frappée sur le surplus des habitants. Des voyageurs arrivant de la Bretagne ont vu des centaines de vieillards, de femmes nouvellement accouchées, d'enfants en bas âge, bannis de leurs maisons et se traînant sur les chemins sans oser demander du pain à leurs compatriotes, auxquels il est défendu, sous peine de la vie, de les recevoir et même de les nourrir. Les faits que je viens de retracer seront tus par les historiens, toujours enlacés dans les réseaux d'or des gouvernants, toujours disposés, grâce à leurs bienfaits, à supprimer les détails honteux de leur carrière. Ce n'est que par contrebande qu'il est possible de transmettre la vérité à nos descendants ; je me permets ce genre de fraude et je ne me le reprocherai jamais.

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