‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Attitude militaire de la France. — Délices de la cour. — Jeu de piquet vivant. — Le lard dans la souricière. — Elle est salée

CHRONIQUE! DE l/oBL-DB-BOnJV

dans la folle. — Duqueena al Ruyter. — Ca dernier csi bail lu,-. — Loula XIV lui donna dea regrala. — Vieite aui carméli- — Loteries d'objeta aaoréa. — HumlUallon da M"" da Mon-

tespan. — Les (mis Madeleines. — Se; vilité inlér'essée. Atyt dfl QuintoU et Lolll, — SoOCèa à l'armée. — Mot du brave Calvo. — La Brinvilliera ; ses mœurs, ses crimes, son supplice — Une journée à la cour. — M11* de Thianges. — Conseil du OOmta de Cii-ainmunf . — 'l'.tnirrl.in de Pradon. — Conversions a six livres par této. — M'u Trou ; ses idées solides. — Querelles écrite! de Ménago et du père Bouhours. — Présent allégorique à la favorite. — Coup d'œil sur la campagne d'Alsace. — Le jeune duc de Lorraine ; sa devise. — Le roi de Suède. — Les deux Phèdre.— Pradon et la coterie de l'hôtel de Rambouillet-

— Explication de la haine que cette coterie porte à Racine. — Chute do Racine et succès de Pradon payés quinze mille livres.

— Trois sonnets. — Prose du grand Condé. — Mm* de Mazarin et M™" de Courcclles. — Espiègleries imitées des pages. — Une demi-lieue, proximité conjugale. — La comédie do société. — Le théûtre abattu. — Fugue de la duchesse de Mazarin. — La beauté à franc étrier. — Les belles aventurières. — Le trou de la serrure. — Point de Mazarin. — Victoires en Flandre. — Racine et Despréaux historiens du roi. — Fureurs amoureuses de la favorite. — Son opinion sur Louvois. — Intrigue Soubise. — Mari résigné. — Les boucles d'oreilles. — Surdité volontaire. — Le poète Dufresny. — Arrivée de M11* de Blois deuxième. — Nouveaux succès en Alsace. — Le maréchal de Créqui bat le duc de Lorraine. — Apparition de Villars.

Dans le cours de l'année dernière, les chances de nos armes ont été un mélange de succès et de revers : les pertes de la France ont prévalu, car elle a été privée de Turenne, mort en la servant, et a vu tomber l'épée de la main redoutable de Condé, que l'âge n'avait point encore glacée. Louis XIV montre néanmoins une attitude imposante à ses ennemis : quatre armées se forment à sa voix. Dans la Flandre, les troupes que Sa Majesté doit commander en personne s'ébranlent déjà sous les ordres des maréchaux d'Humières, de Schomberg, de la Feuillade et de Lorges \ M. de Créqui commande sur ce point un corps séparé. En Allemagne, M. de Luxembourg est à la tête de

1. Le comte de Lorges obtint le bâton de maréchal de France au commencement de cette année 1676.

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la seconde armée ; la troisième se rassemble, entre la Sambre et la Meuse, sous le commandement du maréchal de Rochefort ; M. de Navailles, qui a remplacé M. de Schomberg en Catalogne et en Roussillon, forme la quatrième sous les murs de Bellegarde, que son prédécesseur prit en juillet dernier.

Tandis que nos généraux ébauchent les plans de campagne, commencent les marches, essayent les campements, le roi, au sein de sa cour brillante et voluptueuse, jouit des charmes de l'amour et des éloges de l'admiration : compensation délicieuse des travaux guerriers. Les gens de lettres, que Sa Majesté récompense magnifiquement ; les artistes, dont elle paye avec générosité les efforts ingénieux, s'évertuent à l'envi pour varier ses jouissances et retarder la satiété, qui les suivra tôt ou tard. Dans une comédie de Thomas Corneille intitulée le Triomphe des dames et qu'on joua lundi à Saint-Germain, il y eut un ballet où l'on avait eu la singulière idée de représenter le jeu de piquet mis en action. D'abord les quatre valets, armés de leur hallebarde, parurent pour disposer la place; puis les quatre rois se montrèrent donnant la main aux dames, dont la queue était portée par les jeux personnifiés de la paume, du billard, des dés et du trictrac. Les figures, exactement habillées comme elles le sont sur les cartes, formèrent en dansant des tierces, des quatorzes avec une grâce toute particulière. Les rouges et les noires se rangèrent ensuite sur deux lignes ; enfin une contredanse où toutes les couleurs se mêlèrent termina le ballet, à la grande satisfaction des spectateurs. Le roi trouva cette idée ingénieuse ; mais il dit qu'une autre fois il faudrait combiner la danse de manière à figurer tous les coups du piquet à l'aide des as et de toutes les basses cartes. Il est probable que cette fantaisie de Sa Majesté occupera gravement nos maîtres de ballet et qu'ils ne consacreront pas moins de veilles à cette grande affaire que les maréchaux de Luxembourg, de Créqui, de Navailles et de Rochefort n'en consacrent à préparer la campagne qui va s'ouvrir.

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En sortant du spectacle do la cour, M1"*' do Lionne et de Fiesque, toutes les doux sur le retour, se trouvèrent pour leur malheur sous la main de M™8 de Gornuel.

« Oh 1 les beaux di miants que vous avez aux oreilles, « dit la maligne vieille à la veuve du ministre ; ces bril- « luuls-là sont du lard dans la souricière. »

Puis, se retournant vers quelqu'un qui s'étonnait que Mmt de Fiesque eût conservé sa beauté, Mm* de Gornuel ajouta :

« Je crois bien, elle est salée dans la folie. >

Le maréchal de Vivonne avec quelques troupes fut conduit l'année dernière en Sicile par le marin Duquesne ; il y a même obtenu quelques succès sur les Espagnols, que les Hollandais ont voulu protéger cette année en Italie. Ruyter, parti des cotes de la Hollande pour s'opposer au débarquement d'un nouveau corps que Duquesne portait à Messine, a été attaqué et battu par ce dernier. La flotte hollandaise avait éprouvé de grandes pertes, mais le prince d'Orange n'en a pas moins ordonné à Ruyter de tenir la mer. Duquesne, profitant de l'affaiblissement de son adversaire, lui a bientôt livré un nouveau combat où le brave Hollandais a été tué. La république perd en lui son plus ferme soutien. Louis XIV, qui sait apprécier le mérite partout où il se trouve, a donné des regrets à ce grand homme, le plus redoutable de ses ennemis.

Après le départ du roi, qui s'est mis le 28 février à la tête de son armée de Flandre, la cour est redevenue fort triste, et voilà Paris encore une fois un désert. La reine ne cherche ses plaisirs que dans le cercle d'action très resserré que lui permet son confesseur : elle eut l'un de ces matins la fantaisie de faire une visite aux carmélites du faubourg Saint-Jacques. Mma de Richelieu la suivit. Quand toutes les prières du rituel furent épuisées, la reine s'assit au milieu des religieuses et, selon son habitude, se mit à bâiller. Mais la dame d'honneur, qui avait prévu le cas, fit apporter une foule d'objets pouvant convenir à des religieuses et dont elle proposa de faire une loterie pour

tuer le temps. Ce jeu, où tout le monde gagna, fît beaucoup de plaisir aux jeunes nonnes et dissipa un moment les bâillements de Marie-Thérèse. Mme de Richelieu entretint longtemps sœur Louise de la Miséricorde.

— Est- il vrai, madame, lui dit-elle, que vous soyez aussi aise qu'on le rapporte ?

— Je ne suis point aise, répondit-elle, mais je suis contente.

— Dieu vous a fait une grâce bien grande.

— Il ne la refuse jamais aux pécheurs qui se réfugient sincèrement dans son sein.

— Et le frère de Monsieur, n'avez-vous rien à lui mander, ne me chargez-vous pas de lui dire quelques mots de votre part à son retour de l'armée ?

— Je prie Dieu pour la prospérité de ses armes... Du reste, madame, vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez... Je laisse à votre esprit le soin d'imaginer tout ce qui pourra attirer un sourire sur les lèvres du roi et le porter à vous savoir gré de votre attention...

Et sœur de la Miséricorde quitta Mme de Richelieu. Mm0 de Montespan est un enfant auquel tout fait envie: elle ne sut pas plutôt que la reine avait fait une visite aux carmélites, qu'elle voulut y aller aussi. Mœe de Maintenon l'y accompagna. La loterie ne fut point oubliée ; elle devint même pour la favorite le sujet d'une vive humiliation. Les bonnes religieuses avaient bien consenti à ce que Mm» de Montespan payât les agnus, les crucifix, les guimpes, les chapelets ; mais ces objets leur parurent tenir quelque chose d'impur de la main qui les offrait. Sans toutefois exprimer leur pensée, elles prièrent Mm0 de Maintenon de distribuer les lots... Les excellentes nonnes n'avaient pas bonne mémoire. Louise de la Miséricorde gagna une Madeleine. Mm0 de Montespan en la lui voyant donner tomba dans une profonde rêverie... Cette image de la pécheresse repentante que le sort capricieux envoyait à la pénitente pleine de vie, ces yeux épuisés de larmes, ce teint pâli par les mortifications, la confusion du passé, l'espérance de l'avenir, tous ces caractères enfin imprimés

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;'i l.i copie comme à l'original, qui toua les deiu excitaient les réflexions d'Àthénata, avaient communiqué à ses traits une teinte de mélancolie. Le repentir effleura sa consciencet une lueur de grâce lui apparut ; on la vit faire un effort violent pour surmonter par une feinte gaieté le trouble dont elle était remplie.

— Il est donc bien vrai, ma sœur, que vous avez trouvé lo repos dans ces murs ? dit la marquise ù celle dont elle avait surpassé les erreurs.

— Oui, madame ; et vous ?

— Moi, ma soeur, je ne suis point tranquille et je ne suis pas plus heureuse...

— Voilà, interrompit Mm9 de Maintenon, la différence entre Madeleine repentante et Madeleine pécheresse.

— Je me trouve pourtant plus avancée, répliqua sèchement la marquise, que Madeleine aspirant à pécher encore après s'être repentie.

La favorite en expectative se tut, et un léger sourire profane passa sur les lèvres de la favorite déchue.

Si Mme de Maintenon aspire à pécher, ou plutôt si elle convoite la faveur qui doit être pour elle le salaire du péché, on juge par l'asservissement de tout ce qui l'entoure qu'elle est près de toucher le but de ses désirs ambitieux. La marquise voit à ses pieds toutes les dames de la reine ; Mm9 de Richelieu elle-même l'accable de prévenances et d'attentions. Lorsque la servilité d'une femme de ce rang va jusqu'à cette extrémité, que dirai-je des autres ? L'une peigne Mme de Maintenon. l'autre tient le pot à pâte en se mettant à genoux devant elle ; celle-ci meurt d'envie de baiser ses belles mains, celle-là délace son corset et propose de frotter ses épaules, sa gorge, la chute de ses reins afin de lui procurer une douce sensation... Toutes, en un mot, s'évertuent pour inventer des complaisances dont elles espèrent recueillir le prix en grâces de la cour.

J'ai vu l'opéra d'Atys, cet ouvrage qui fait tourner toutes les têtes de la cour et de la ville ; ce chef-d'œuvre de

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Quinault, dont on ne pourrait dire un seul mot critique sans risquer d'être lapidé... Eh bien 1 je suis tout à fait de l'avis de Despréaux, et j'écris en termes très exprès dans le silence de mon cabinet qu'il est fort inutile de chanter aux oreilles attentives de nos jeunes demoiselles :

II faut souvent pour devenir heureux Qu'il en coûte un peu d'innocence.

Ce sont de ces choses qu'on apprend assez vite par le temps qui court, sans se l'entendre répéter avec accompagnement de basses et de violons. Si j'étais roi, j'interdirais de telles saillies,

Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.

quand même cela devrait déplaire un peu à Mm" de Grignan, de Goulanges, d'Hudicourt, et à MM. de Coulanges et Corbinelli, qui, serrés hier comme des harengs dans une loge auprès de la mienne, applaudissaient à faire crouler la salle les vers graveleux à'Atys.

Préparez vos clairons, poètes flatteurs, panégyristes à gages, historiens pensionnés; ouvrez aussi vos coffres pour recevoir la pluie d'or qui va tomber des mains victorieuses du roi; la fortune des armes commence à lui sourire de nouveau. Sa Majesté a fait sauter le château de Liège et a reçu les clefs de Condé, tandis que Monsieur recevait celles de Bouchain, et que le maréchal d'Humières entrait de vive force à Aire. D'un autre côté Maëstricht, confiée à la foi du brave Calvo, pendant que le maréchal d'Estrades négocie à Nimègue, Maëstricht a résisté à tous les efforts du prince d'Orange, qui en a levé le siège après quarante jours de blocus. « Messieurs, avait dit Calvo aux c ingénieurs, je n'entends rien à la défense des places ; « tout ce que je sais, c'est que je ne veux pas me rendre. » Et il ne s'est pas rendu.

en: t'a n.-i>r.-i:oi Hl

La marquise de Brinvilliori fut longtempi jolie ; tant que sa béante dura, >lle eul des amants ; elle en eul < ncore lorsqu'elle allait o r d'être belle ; mais ses galanterie*; devinront sccrr(<-~ ta officier gascon, nommé Sainte- Croix, passait toute les nuits avec la marquise, qui, tant que le jour durait, faisait retentir les églises des rudes nie.) Offfjpl dont elle I ippaitsa poitrine abandonnée quelques heures plus*tar I uix moins brusques attouchements des amours. Du reste M1"8 de Brinvilliers faisait des charités, visitait les hôpitaux, et chacun de dire : C'est une sainte..., elle sera c in misée après sa mort.

Cependant Sainte-Croix, chevalier d'industrie qu'on avait dû envoyer deu \ ou trois fois à la Bastille, s'y était fait enseigner par l'Italien Exili la composition de certains poisons subtils Henduà la liberté, il les vendit très secrètement pour d.' pêcher les maris importuns, ou seconder l'impatience des héritiers de bonne maison. Un jour que ce scélérat travaillait à un poison violent, le masque de verre qui le garantissait de la malignité du venin tomba tout à coup ; Saint --Croix mourut subitement. Après sa mort, la marquise reclama avec instance une cassette que, disait-elle, on avait dû trouver chez lui en posant les scellés, et qu'elle dépeignit. Cette dame réitéra sa demande tant de fois, et d'une manière si chaleureuse, qu'elle excita enfin des soupçons. Un commissaire de police ouvrit le colFr • réclamé ; il renfermait une grande quantité de poisons étiquetés, avec l'indication de l'effet que chacun d'eux devait produire. Informée à temps de cette perquisition, M u0 de Brinvilliers se sauva en Angleterre, puis à Liège, où elle fut arrêtée par l'exempt Desgrais. Son procès n'a pas été long : convaincue d'avoir empoisonné successivement sa sœur, ses frères, son père et plusieurs pauvres des hôpitaux sur lesquels cette malheureuse faisait des essais, elle fut condamnée il y a trois jours à être décapitée et brûlée ; cet arrêt reçut le lendemain, aux flambeaux, sa terrible exécution.

J'ai vu cette femme, encore belle, marcher à la mort ; elle était pâle, mais non pas abattue ; ses longs cheveux,

agités par la brise du soir, retombaient sur sa robe blanche ; deux ou trois fois la lumière d'une torche, en éclairant ses traits, m'a fait frissonner à l'idée du torrent de sang- qui sous quelques minutes allait inonder ces restes de beauté. Mon œil a suivi la marquise jusque sur l'échafaud... Je l'ai vue s'élever comme un spectre au-dessus de la foule ; elle regardait fièrement ce public avide de son supplice... Enfin elle tombe sous l'effort d'un bras nerveux ; la hache, dont le poli brillant réfléchit l'éclat des flambeaux, est levée sur sa tête coupable... J'ai détourné les yeux... mais un bruit sinistre a frappé mon oreille. C'est l'impulsion qui vient de lancer une âme dans l'espace infini... inconnu.

Pendant le procès de la Brinvilliers, deux confesseurs l'assistaient dans sa prison : l'un d'eux voulut qu'elle fît un aveu complet à la justice ; l'autre lui conseillait certaines restrictions. « De cette manière, dit-elle en sou- « riant, je puis faire en conscience tout ce qui me plaira.»

Au moment où l'on vint prendre cette femme pour la conduire au supplice, elle essayait d'échapper à l'infamie en s'enfonçant avec force un bâton dans un lieu que je ne saurais désigner.

A l'arrivée du roi, qui revint le mois dernier de l'armée, la cour s'est établie à Versailles pour le reste de la belle saison; soudain les plaisirs, la comédie, les musiques du soirs, les soupers galants, les feux d'artifice sur l'eau ont recommencé Samedi je passai la journée entière au château. A l'issue du dîner de Leurs Majestés, le roi, la reine Madame, Monsieur, Mademoiselle, Mme de Montespan et toute cette foule parée qu'on appelle la cour se précipita, je dirais presque s'abattit, comme une nuée de perdreaux, dans les appartements, dont trois cents robes essuyèrent le parquet de leurs plis soyeux. Mais il y a tant de salons, de galeries, de cabinets, que la foule, quoique considérable, ne forma presse nulle part. Bientôt le roi se mit avec Mm8 de Montespan à une table de reversi ; Monsieur et Mm* de Soubise se placèrent à une autre ; Madame et le

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marquis de Dangcau s'assirent à une troisième. Partout mille louis au moins furent étalés sur le tapis; il n'y avait point d'autres jetooa. Malheur à qui fait la parti'- de Dan-

geau ; jamais il ne perd, rarement il gagne peu. (^e joueur, exempt de distractions, ne se détourne pas l'espace d'une seconde de son affaire : ses oreilles, se- yeux profilent de tout; et l'on peut au jeu de la cour profil ir beaucoup, car il y a bien des attentions distraites, sans compter les pieds pressés, les genoux caressants et les billets l,'1i>sùs pendant qu'on bat les cartes.

Les parties durèrent jusqu'à six heures. Le roi se leva alors, et se retira dans son cabinet pour lire ses dépêches. Durant son absence on fit les comptes, très faciles à régler puisqu'il n'y avait point de jetons. Il s'agissait seulement de partager plusieurs poules qui restaient sur le tapis : j'en vis une de quinze cents louis à la table du marquis de Dangeau ; il voulait qu'on jouât encore pour la retirer : c'était assurément trente-six mille livres de plus dans sa poche; mais Sa Majesté étant rentrée, il fallut lever le siège. Le roi monta en calèche l avec Mme de Montespan, Monsieur et MmB de Thianges. La reine avait auprès d'elle, dans une autre calèche, Madame, Mademoiselle et Mma de Maintenon. D'autres voitures étaient là ; on s'y fourra comme on put, et le hasard seul présida à la formation des sociétés roulantes... Je ne fus pas trop mal partagée ; deux beaux officiers des gardes avec une seule femme... de soixante ans.

Toutes nos jeunes beautés avaient des robes de point ; elles étaient coiffées à mille boucles, qui descendaient sur les joues, et des rubans se mêlaient aux cheveux sur le sommet de la tête. M1U de Thianges m'a paru charmante ainsi. « Elle a, disait sa mère au comte de Gramont, tout « ce qui compose une grande fille... — Dépêchez-vous de

1. Ces calèches dont on se servait ordinairement à la chasse, étaient disposées à peu près comme nos chars à bancs. Toutes les personnes qui s'y trouvaient assises avaient le visage tourné du côté des chevaux : on y plaçait jusqu'à trois sièges.

« la marier, répondit ce fou, car bientôt elle n'aurait plus « ce qui distingue une petite. »

Rendue dans le parc, la cour se divisa, partie sur les tapis de gazon, partie sous l'ombrage des bosquets, partie dans de jolies gondoles qui sillonnèrent en tous sens le canal, dont les eaux tranquilles réfléchirent les attraits et les riches toilettes des dames... Et partout de la musique; c'était un séjour enchanté. A dix heures commença la comédie, à minuit on faisait la média noche dans les appartements, à trois heures du matin une longue file de carrosses roulait sur la route de Versailles à Paris.

On parle de beaucoup de choses à la fois dans nos salons ■de Paris : ici le Tamerlan de Pradon égayé l'entretien S là les rires sont excités par le convertisseur Pélisson, qu1 fait des catholiques romains à six livres par tête *. Plus loin les causeries ont pour sujet MUe Tron, parente de Bontems, qui ne fit que glisser presque incognito sur les affections du roi. Cette jeune personne veut, dit-elle, continuer Ninon ; mais elle se propose d'être galante avec plus de fruit, prétendant qu'il vaut mieux, comme Laïs, offrir aux dieux des statues d'or que de demander un lit à l'hôpital pour la beauté désintéressée. Enfin les querelles écrites du père Bouhours et de Ménage occupent les amis de la controverse; cela peut être fort beau pour ceux qui le comprennent. Le critique ingénieux qui a surnommé Bouhours Y empeseur des Muses aurait pu, tandis qu'il était en train, surnommerMénage le distillateur d'Apollon.

Mais voici quelque chose de plus curieux : le marquis de Dangeau est très galant lorsqu'il ne joue pas; il envoya

1. On rapporte que le prince de Conti, sortant de la première représentation de Tamerlan, dit à Pradon qu'il avait transporté en Europe une ville qui se trouve en Asie. « Je prie Votre € Altesse de m'excuser, répondit le poète ; mais je ne sais pas la < chronologie. »

2. Pélisson, converti depuis quelques années, fut chargé, en 1676, d'une caisse destinée à récompenser les conversions; le prix moyen, par chaque tête, était de six livres.

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l'autre jour à MM dfl Montaaptiij pour sa ménagerie do Clagny, les tourterellei les plus passionnées, les truies les plus grasses, les vaches les plus pleines, les moutons les plus Irisés qu'il eût pu recueillir ; il y en a, dit-on, pour doux mille écus. Tout cela fera dans deux ou trois ans une innombrable population chez la marquise, si la fécondité do toutes les femelles égale celle de la dame du lieu.

M. le maréchal de Luxembourg justifie de plus en plus l'opinion favorable que M. le prince son maître a fait concevoir de ses talents. Après s'être emparé de Montbéliard, ce général dont l'armée s'est concentrée sous Brissac, a empêché le duc de Lorraine de passer le Rhin et de se porter, comme il en avait le dessein, sur la Lorraine et la Franche-Comté. Le jeune Charles V, nommé généralissime des troupes impériales après la mort de son père, se berce toujours de l'espoir de reconquérir ses États ; il fit écrire au commencement de la campagne sur les étendards : Aut nunc aut nunquam : Ou maintenant ou jamais. Reste à savoir à quelle époque Son Altesse a fixé le terme de maintenant.

Le roi de Suède n'est pas plus heureux dans notre cause que le duc de Lorraine dans celle de l'empereur: ce jeune monarque, qui se déclara l'année dernière, a vu se liguer contre lui Allemands, Espagnols, Hollandais ; à peine était-il entré en campagne, que l'électeur de Brandebourg l'avait déjà dessaisi de la Poméranie. Cette année le roi de Danemark pénétra dans le cœur de la Suède, il y a remporté de grands avantages... Les alliances avec les monarques puissants sont fort honorables ; mais il faut avoir, pour se défendre de leurs ennemis, un peu plus que leurs grands noms.

Les événements de la guerre, les négociations du congrès de Nimègue, les amours du roi, et tant d'autres faits importants, curieux ou scandaleux, sont éclipsés par l'apparition des deux Phèdre. L'une de ces tragédies n'étincelle cependant que de ridicule ; mais Pradon, son

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auteur, est soutenu par les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet, qui se déclarent pour lui moins à cause de son mérite qu'en haine de Racine. Comment ce poète admirable a-t-il mérité l'inimitié de Mm0 Deshoulières, de la duchesse de Bouillon, de la marquise de Sévigné, du duc de Nevers ? Rien de plus facile à expliquer : tous ces illustres ont des prétentions au génie; ils ne sauraient pardonnera Racine de le posséder sans avoir jamais eu l'air d'y prétendre. C'est ainsi que l'espèce humaine est organisée ; il est rare qu'on veuille apercevoir dans autrui les qualités dont on se croit pourvu. Quant à Pradon, que la coterie jalouse élève sur un pavois, c'est un pauvre poète connu par quelques essais tragiques malheureux, et qui s'est laissé persuader qu'il pouvait descendre dans la lice avec l'auteur à'Andromaque, de Mithridate, d'Iphigénie, de Britannicus... Rien n'est aveugle comme la vanité, et l'on sait ce que c'est que la vanité d'un poète. Pradon s'est donc mis un beau matin à brocher une Phèdre de commande, pour la faire jouer, l'hôtel de Rambouillet aidant, en concurrence avec la pièce que Racine composait sur le même sujet. Les deux ouvrages ont été représentés le même jour : celui du grand poète, joué dans le désert ou devant des spectateurs apostés pour siffler, n'a obtenu qu'un succès équivoque, tandis que le galimatias de Pradon allait aux nues. Ce double résultat coûte quinze mille livres à la duchesse de Bouillon ; quand on a tort, il faut toujours payer cher une apparence de raison. MmB Deshoulières, qui avait assisté à la première représentation du chef-d'œuvre tombé de Racine, composa le même soir, en soupant avec Pradon, un sonnet critique où l'on trouve ce point de censure judicieuse :

Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds, N'est là que pour montrer deux énormes tétons Que malgré sa froideur Hippolyte idolâtre.

L'amour du prince est en effet le défaut capital, peutêtre le défaut unique de cette grande composition. Je sais que cet épisode noue fortement l'action, et prépare un

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dénoûtténf naturel ou l'innocence «lu (ils de Thésée p dam tout son jour. Mail le oaractère d ■ ce bér >s, m tel que Racine l'a fait, n'admettait pas une il mime amoureuse; l'hôte des forêts, l'élève du soucieux Neptune, eût été plus beau à la scène avec toute son indifférence! toute sa fierté sauvage, que soupirant aux pieds d'une beauté qui, disons-le sans détour, n'a rien de séduisant.

Le sonnet de Mm0 Deshoulières a fait du bruit. Racine et Despréaux ont cru devoir y répondre par un autre sonnet qui ne le cède pas en méchanceté à celui de la dame ; aux letons d'Aricie ils ont opposé :

Une sœur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds, Va par tout l'univers promener deux tétons Dont malgré son pays Damon est idolâtre .

L'Italien Mancini, qui s'est reconnu dans cette pièce de vers, a répliqué par un troisième sonnet, mais c'est de la poésie de cour; les rieurs sont restés du côté des poètes de profession. M. de Nevers finissait sa réplique en rimant la promesse d'une volée de coups de bâton aux deux plus grands génies du siècle : Racine et Dsspréaux n'étaient pas hommes à se mettre au-dessus de la crainte que ce vers menaçant leur inspirait; les beaux esprits ne sont pour l'ordinaire vaillants que dans leurs écrits. Mais il intervint dans cette discussion un cinquième écrivain qui signifia en prose, très vile peut être mais très énergique, à M. de Nevers : « Qu'il vengerait comme faites à « lui-même les injures qu'on s'aviserait de faire à des « hommes supérieurs qu'il aimait, et qu'il prenait sous sa « protection... » Ce prosateur était le grand Condé...; la querelle en resta là.

Depuis ce moment les choses ont repris le cours naturel dont elles avaient été détournées par la cabale : la Phèdre de Racine, où MUe Champmeslé est admirable, attire la foule à l'hôtel de Bourgogne, et la Phèdre de Pradon tombe dans le mépris auquel elle ne fut un moment soustraite que par les cinq mille écus de Mm* de Bouillon.

Puisque j'ai trouvé l'occasion de revenir aux Mancini, j'en vais profiter pour dire un mot de la belle duchesse de Mazarin, qui ne veut pas aimer son mari, même par arrêt du parlement. Cette charmante iemme, échappée à la tyrannie conjugale, s'est retirée en Angleterre, d'où elle nous envoya l'année dernière de très jolis mémoires que l'on attribue à Saint-Réal, compagnon d'exil de la fugitive duchesse. Dans ce livre, Laure Mancini fait assez ingénument l'aveu d'une multitude de petites étourderies que Mme de Courcelles partagea quelquefois, et qui font présumer qu'il n'y avait pas que ce goût de commun entre ces deux dames. Nous les voyons, renfermées ensemble au couvent de Sainte-Marie de la Bastille, occuper leurs loisirs à faire de malins tours aux religieuses après en avoir joué de plus noirs à leurs maris. Un jour nos espiègles mettent de l'encre dans un bénitier à l'heure des matines, et les bonnes sœurs assistent à cet office matinal marquées au front, mais non pas à la manière de MM. de Courcelles et de Mazarin. Le lendemain, les recluses sans vocation parcourent les dortoirs à minuit en criant taïaut à une meute de petits chiens qu'elles nourrissent au grand scandale de la communauté. Une autre fois, les nonnes ayant refusé à ces dames ce qu'il leur fallait pour se laver les pieds, elles font remplir d'eau de grands coffres de bois, qui, ne contenant pas ce liquide, le laissent échapper à torrents et inondent à travers le plancher mal joint les lits des religieuses qui couchent au-dessous. Pendant que Mm0 de Mazarin se livrait à ces récréations de page, un arrêt du parlement dont elle se montra très reconnaissante l'envoya résider au palais Mazarin, tandis que le duc demeurait à l'Arsenal. Cette proximité d'une demi-lieue entre Laure et son époux était un rapprochement très conforme aux vœux de la dame. « Ce jugement, dit-elle dans ses Mémoires, avait été rendu < par une chambre composée de jeunes gens fort raison- « nables. » Mais le mari en appela, et sa turbulente moitié fut condamnée ou peut-être se résigna par accommodement à demeurer avec lui. Il n'y eut pas moyen d'y

tenir. Le duc n'entendait pas lo moins du monde la plai- ••Ittorto. La duchesse avait attiré chez elle quelques jeunes gens pour jouer la comédie : il n'y en avait pas plus de trois ou quatre qui adressassent des hommages à l'adorablo Laure.. .Fh bien 1 ne voilà-l-il pas que le malappris, sans égard aux préparatifs d'une superbe représentation, fait abattre le théâtre pendant que les acteurs et une partie des spectateurs dînaient chez la directrice.

Indignée d'un procédé si brutal, Laure quitta secrètement l'hôtel Mazarin après cette incivile exécution, aidée dans sa fuite par le duc de Nevers. La belle aventurière, ayant pour toute compagne une de ses filles nommée Nanon, se mit à courir les champs sous la protection d'un gentilhomme que lui avait donné son frère et qu'elle ne connaissait point. Il faut suivre dans les Mémoires le voyage de Mmï de Mazarin, tantôt en carrosse, tantôt en chaise, enfin à franc étrier, ce qui n'était pas une manière fort commode de voyager, quoique les belles fugitives eussent pris la précaution de se déguiser en cavaliers. Nanon laissait échapper par-ci par-là quelques madame: c'était fort malheureux, car le soir dans les hôtelleries, des curieux, jaloux d'acquérir une certitude, observaient le couple travesti à travers la serrure et voyaient s'échapper leurs longs cheveux de la coiffure masculine qui les tenait captifs ; heureux encore si ces indiscrets ne voyaient que cela.

Au milieu de tant de vicissitudes, la duchesse arriva en Suisse, puis en Italie, puis en Allemagne, puis en Flandre, d'où elle passa, vers la fin de 1675, en Angleterre. C'est là qu'une des femmes les plus belles, les plus spirituelles de la cour de France vit entourée d'une société illustre, que Saint-Evremont épure de temps en temps et que Saint-Réal voit, dit-on, s'écouler chaque soir sans être obligé de la suivre. Vainement le duc a-t-il fait d'innombrables démarches pour déterminer sa Laure à revenir près de lui : elle ne veut point de ce béat personnage pour son Pétrarque, et le cri journalier de la belle est, comme celui de la Fronde : Point de Mazarin ! point de Mazarin !

Le maréchal de Luxembourg avait investi Valenciennes et ouvert la tranchée devant cette place, quand le roi y arriva avec une partie de sa maison. Le siège ne fut pas long : Valenciennes se rendit le 17 mars après un coup de main audacieux des mousquetaires, qui s'étaient emparés de la contrescarpe. Mais le plus beau fait de cette campagne est la victoire de Gassel, remportée par Monsieur sur le prince d'Orange, et qui facilita la prise de Saint- Omer. Quoique le duc d'Orléans eût vaincu dans cette occasion à la manière de son frère, c'est-à-dire grâce à l'expérience des maréchaux de Luxembourg et d'Humières, Louis XIV apprit cet avantage avec un frontsoucieux: il quitta sur-le-champ l'armée et ramena Monsieur à Versailles de peur qu'il ne prît trop de goût à ces jeux guerriers.

« Je suis fâché que vous ne soyez pas venus à cette der- « nière campagne, dit le roi à Racine et Despréaux quel- « que temps après son retour de Flandre, vous auriez vu « la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. — Sire, < répondit Racine en homme de cour bien stylé, Votre « Majesté ne nous a pas donné le temps de faire faire nos « habits. — Oh bien, reprit le monarque, afin que la pro- « chaine fois vous soyez en mesure, je vous désigne tous « les deux dès aujourd'hui pour écrire l'histoire de mon « règne, et je vous donne à chacun mille écus de pension. >

Cette année, comme les années précédentes, les galanteries succèdent à la guerre, qui dans quelques mois leur succédera à son tour. Mais le bonheur de la favorite est désormais mêlé de beaucoup d'amertume: il ne lui est plus possible de se dissimuler non seulement l'empire que Mma de Maintenon obtient sur le cœur du roi, maisla diminution de sa propre influence sur les sens de ce prince. Dans cette anxiété, la marquise se livre à toute la fougue de son tempérament pour enlever au roi le goût des plaisirs : elle s'efforce d'en tarir la source, craignant qu'il ne cherche à l'épuiser chez ses rivales. On dirait qu'elle prétend arracher cet amant à toutes les femmes en lui pro-

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diguanl ce quo toutes ensemble pourrai mt à peine lui donner.

Ce n'est plus une maîtrossc tendre, délicate, voluptueuse,

C'est Vénus tout onticro & sa proie attachée.

Malgré des soins si ingénieur, si brûlants, Mme de Montespan n'obtient du roi que les hommages d'une tendresse languissante et qui a besoin d'une image étrangère pour se ranimer. Je l'ai déjà dit, à la cour le secret est impossible : on sait des confidents indiscrets du roi que dans ses entretiens avec Athénaïs, Sa Majesté, trompant son imagination par une erreur volontaire, aime à se croire avec cette veuve sur laquelle se concentrent presque tous ses désirs. Mm9 deMontespanest le temple, MmB de Maintenon reçoit le sacrifice. Mais quelle idée doit-on se faire de cette lubrique beauté quand on songe qu'en sortant des bras de Louis XIV, elle retrouve assez d'ardeur pour justifier par une laborieuse expérience cet éloge qu'on lui entendit faire un jour de Louvois : « Il remplit toutes les « idées que j'ai du grand homme 1 »

Une des inclinations du roi dont la vivacité se soit soutenue le plus longtemps, c'est celle qu'il conserve encore pour la princesse de Soubise. Indépendamment des caprices de cette dame, qui piquent les désirs de Sa Majesté en les rebutant quelquefois, les difficultés dont cette intrigue est entourée doivent contribuer encore à la perpétuer. Ce n'est qu'avec une grande circonspection que les entrevues ont lieu. Appelée à toute heure à la cour par sa naissance, la princesse assiste au dîner, aux conversations, aux promenades sans que le roi ait l'air de l'apercevoir : c'est la maréchale de Rochefort qui ménage de tendres rendezvous à ces amants, et toutes les précautions sont prises pour que le mystère en soit impénétrable. Le prince de Soubise, d'abord extrêmement jaloux, s'est mis à le devenir moins, ensuite point du tout, et cela à une époque où une grêle bienfaisante de titres, de pansions, de dignités honorables et lucratives tombait sur sa maison. Il pensa

que si la trahison de sa femme pouvait avoir quelque chose d'amer, la fortune immense qu'il avait faite depuis quelques années était un formidable dédommagement. L'honnête seigneur jouit donc en paix des effets sans s'inquiéter davantage des causes. De son côté Louis XIV, en bienfaiteur délicat, a soin de colorer par des motifs spécieux les grâces qu'il répand sur la famille de Soubise :il / allègue une fois la nécessité de soutenir cette maison illustre ; une autre fois Sa Majesté récompense des services distingués. Quelques robustes esprits se laissent prendre à ces prétextes ; mais la gaze est trop claire pour que les courtisans ne la percent pas de leurs regards. Mm,de Montespan, après avoir cherché longtemps en vain à se convaincre des amours du roi et de Mae de Soubise, est maintenant bien fixée à cet égard. Elle avait cru voir que la princesse mettait toujours une certaine paire de boucles d'oreilles quand le prince allait à Paris : sur cet indice elle fit suivre un jour le roi ; la favorite ne s'était point trompée, les boucles d'oreilles servaient en effet de signal au rendez-vous. Le lendemain de cette découverte elle aborda M. de Soubise dans la galerie et essaya de lui faire comprendre assez clairement ce qui se passait. Le prince fit semblant de ne pas saisir le sens de ce que la marquise voulait lui dire : il lui tourna le dos et la laissa persuadée que, même en déchirant tout à fait la gaze, elle ne parviendrait pas à faire entendre à ce mari des détails sur lesquels il voulait apparemment rester sourd.

Le roi ayant appris que le poète Dufresny, auteur de quelques comédies, était fort peu accommodé, et que cet arrière-petit-fils de Henri IV l courait le risque de mourir de faim, le fit venir un de ces matins à Versailles. « Mon < pauvre Dufresny, lui dit-il, j'ai tâché de vous soustraire

1. Le grand-père de Dufresny était fils d'une jardinière d'Anet» que l'on nommait la belle jardinière, et que Henri le Grand eut pour maîtresse. L'aïeul du poète naquit de ce commerce ; jamais il ne s'en prévalut, non plus que son fils et son petit-fils. Mais Louis XIV ne doutait pas de cette origine.

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«; plusieurs fois à la misère et de vous mettre dans un c autre équipage que celui où vous voilà ; mail vous aimez c le vin, le jeu et 1 > femmes, ventre-saint gris!... Il fau- 4 dra pourtant vous amender. Voici un bon de mille pisto- 4 les ; tachez donc quo les comédiennes, la bassetteet le 4 cabaret n'en aient pas trop. » Dufrcsny jura qu'il allait devenir sage comme un anachorète ; mais, si l'on doit peu compter sur un serment d'ivrogne, que doit-on penser de celui d'un homme qui est tout à la fois, ivrogne, joueur, galant... et poète !

Louis XIV s'est livré à ce mouvement de générosité envers un descendant en ligne oblique de son aïeul le grand Béarnais pour célébrer l'arrivée de Françoise-Marie \ troisième fille de Mmo deMontespan, que la féconde favorite vient de mettre au monde. Sa Majesté a voulu que la naissance d'une bâtarde profitât au petit-fils d'un bâtard : il faut être conséquent en tout.

La reine, qui touche à l'accomplissement de sa trenteneuvième année, portait il y a peu de jours des rubans roses ou bleu tendre ou jaunes, parce que les dames ne quittent jamais ces couleurs en Espagne. Le roi lui conseilla assez brusquement hier matin de renoncer à ces nuances qui ne conviennent qu'aux jeunes femmes, et qu'elle ne peut conserver, ajouta-t-il, sans se faire moquer d'elle. « Je croyais, sire, répondit Marie-Thérèse, que je 4 pouvais rester encore ainsi quatre ou cinq ans sans être 4 ridicule. — Et moi, répliqua Sa Majesté, je vous dirai « qu'il y en a quatre ou cinq que vous devez le paraître... » Dès le soir même la reine quitta les couleurs tendres, et depuis cet instant elle ne met plus de rouge.

La campagne se termine encore cette année par des succès en Alsace, et le maréchal de Gréqui s'inscrit décidément parmi les grands généraux. Le jeune duc de Lor-

1. Françoise-Marie de Bourbon, depuis M11" de Blois; elle épousa Philippe II, duc d'Orléans, qui fut régent après la mort de Louis XIV. Les deux autres filles du roi et de Mm* de Moutespan étaient Louise-Françoise, M'1* de Nantes, qui épousa Louis III, duc de Bourbon-Condé, et Louise-Marie, M118 de Tours, morte en 1681.

94 CHRONIQUES DE l'ŒIL-DE-BOEUF

raine voulutau mois de novembre faire une nouvelle pointe sur la Lorraine, où il espère toujours rétablir la domination de ses pères. Il passa la Sarre et s'avança jusqu'à Metz ; mais M. de Créqui ayant marché jour par jour sur ses flancs finit par lui couper les vivres et le passage. Contraint alors de se rejeter sur la Meuse, Charles y retrouva le maréchal, qui, comme son ombre, le suivait partout. Il fallut retourner en Alsace. Le général français l'y devança et l'obligea à recevoir le combat près de Cokesberg, où le duc de Lorraine fut battu. M. de Créqui a couronné ce succès par la prise de Fribourg: Le jeune de Villars s'y est distingué.

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