CHAPITRE XXII
Le diable s'en mêle. — Le comte d'Aubigné ; son mariage. — Le Comte d'Essex de Thomas Corneille. — Fables de la Fontaine. — Encore la cour voyageuse.— C'est une ruse de guerre. — La foire Saint-Germain.— Première pièce de théâtre qu'on y ait jouée.— Succès en Flandre. — Racine et Despréaux à l'armée. — Leur lunette grossit certains objets. — Naissance du comte de Toulouse. — Belle qui meurt littéralement d'amour. — Les cadenas.
— Traité de Nimègue. — Combat de Saint-Denis. — Mot de Gourville à cet égard.— Lettre du prince d'Orange à Louis XIV.
— Réponse du roi. — Avantages sur le Rhin. — Jalousie à l'italienne. — Ruse financière de Colbert. — Le Nôtre. — Sa visite au pape. — Mort de Claude le Lorrain. — Le Mercure galant de Boursault. — Germanicus du même auteur. — Anecdote à laquelle cet ouvrage donne lieu. — Paix entre la France et l'Empire. — Mme de Longueville, son caractère, sa vie, sa mort, son éloge funèbre. — Disgrâce de M. de Pomponne. — Rupture matérielle du roi et de Mm* de Montespan. — Les mousquetaires. — Remontrance de M"" de Maintenon au roi. — Son effet.
— Caution de Mme de Richelieu. — Censeurs et commission de librairie. — Leurs fonctions. — Mort de la duchesse de Chevreuse et du cardinal de Retz. — Portrait de ce cardinal. — Marie-Louise, fille de Monsieur, reine d'Espagne. — Mariage de M»1» de Blois, fille de Mœt de la Vallière, avec le prince de Conti.
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— Compliment burlesque da comto do Gramont. — Kxamen do la tactique do M"" de Maiutcnon. — Apparition de M'1» de lont.ui^s. — Son portrait. — La nouvolle favorite au bal de Villers-Gottcrcts. — Tout son crédit est compromis dans une courante. — Le jarret do M«» do Montcspan.
Mlle de Thianges, cette jeune beauté à qui, selon le dire de sa maman, il ne manque plus rien, pourrait bien, si l'on ne veille sur elle, offrir bientôt le mécompte prévu par le comte de Gramont. Il existe à la cour des dénicheurs d'innocence qui se lèvent de bon matin. La belle trouva le jour de l'an sur sa toilette un petit diable ayant à la main une souris fort bien imitée. M"8 de Thianges se plaignait à sa femme de chambre de ce que par l'envoi de ce joujou on la traitait encore en enfant, lorsque tout à coup la souris, pressée d'une certaine manière, s'ouvrit et laissa échapper une paire de bracelets du prix de deux mille louis avec un petit billet sur lequel on lisait ces mots: Le diable s'en- mêle. Jusqu'ici l'on s'est consumé en recherches sans avoir pu découvrir l'auteur de ce magnifique présent; mais s'il fallait se donner au diable pour le mériter, Mme de Thianges assure qu'en bonne mère elle se sacrifierait plutôt que de laisser damner sa fille.
Le comte d'Aubigné, frère de Mma de Maintenon, est un fort plaisant personnage dont je parlerai beaucoup par la suite. Je me borne en ce moment à dire qu'il vient d'épouser, sans en prévenir sa sœur, M11* Geneviève Piètre, fille d'un procureur du roi de la ville de Paris. Cette jeune personne est sans beauté, et, qui pis est, sans bien. Si Gramont est informé de cette union, il doit avoir déjà dit que le comte fait un piètre mariage.
Thomas Corneille a trouvé quelques étincelles du beau feu poétique de son frère dans la tragédie du Comte d'Essex, dont le succès a été complet. Boileau prétend qu'il n'est point mérité, et que l'on peut hardiment comprendre dans le galimatias double ce vers ronflant qui fait trépigner d'aise le parterre ébahi :
Le crime fait la honte et non pas l'cchafaud.
11 ne fallait pas, dit le savant critique, exhumer Tertullien de sa poudre pour en tirer une traduction amphibologique de ce passage : « Martyrem facit causa, nonpœna. »
En récompense, notre Juvénal ne tarit pas d'éloquence sur les fables de la Fontaine1, qui viennent de paraître en entier. « Ni Esope, ni Phèdre, dit Boileau, n'ont approché de cette perfection : ils avaient ouvert le sentier ; la Fontaine en a fait un chemin vaste, agréable, sûr, où toutes les générations voudront passer. »
A son départ pour l'armée, le roi est revenu au bagage de ses premières campagnes ; il se rend en Lorraine avec la reine et toute la cour. Les routes sont couvertes d'artillerie et de carrosses dorés ; on y rencontre force cha riots portant pêle-mêle des tentes et des toilettes, de la poudre à canon et des pots de pâte d'amande, du brandevin et de l'eau de la reine de Hongrie, des cuirasses et des dentelles, des mousquets d'infanterie et des mousquets d'apothicaire. Mais cette fois tout cet attirail, qui promet une campagne d'agrément, n'est, dit-on, qu'un simulacre imaginé pour donner le change aux ennemis, et leur laisser croire que Louis XIV s'amusera de fariboles sur la Moselle, tandis que, dans le plus grand secret, il se transportera rapidement aux bords de l'Escaut. Voilà donc la galanterie, qui depuis longtemps est un moyen de politique, devenue récemment une ruse de guerre.
Je suis restée à Paris, moi, avec mes trente-neuf ans, dont la marche, que je trouve de plus en plus rapide, ne me permettra bientôt plus d'être propre ni à la politique, ni à la guerre. Je promène dans notre triste capitale mes loisirs souvent chargés d'ennuis ; je les conduisis hier à la foire Saint-Germain, où les oisifs comme moi vont voir une nouveauté éclose cette année. On n'a offert longtemps dan3 ce lieu que des spectacles vulgaires, des marionnet-
1. Une portie de ces fables avait paru en 1668. Liauteur publia, en 1671 le reste de ses contes, dont les six premiers livres avaient été donnés au public en 1664.
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les, quoique» animaux sauvages, un géant, dos chata, des chiens, des singes siv.mls ; dans ces derniers temps, le public y a vu avec admiration des joueurs de gobelets, des sauteurs et des danseurs de corde. Mais, cette année, on donne au préau de la foire, sur un théâtre assez élégant, uno pièce intitulée les Farces de V Amour et de la Magie: c'est un divertissement en trois intermèdes, mélange bizarre de sauts, de récits, de danses, de lazzis et de machines ; les comédiens sont des sauteurs. Tout Paris court à ce spectacle bâtard.
Je reçois mon courrier de Flandre : ainsi qu'on l'avait prévu, le roi, après avoir donné l'ordre d'investir Charlemont, Namur et Luxembourg, s'est rendu de sa personne dans les Pays-Bas, et a fait son entrée à Gand, qui avait ouvertses portes le 9 mars au maréchal d'IIumières. Seize jours après, Ypres se rendit à Sa Majesté, c'est-à-dire au maréchal de Luxembourg. Racine et Despréaux, qui cette fois avaient eu le « temps de faire faire leurs habits, > observaient d'une hauteur voisine le siège de cette ville, qui ne dura qu'une semaine. M. de Saint-Aignan, que le roi avait chargé de conduire ses historiens à ce poste, écrit que nos Tacites modernes paraissaient un peu émus lorsque leur lunette était braquée sur les remparts delà place assiégée ; il est possible que l'émotion ne leur ait pas permis de juger sainement des choses, et c'est à cela sans doute qu'on doit attribuer le volume exorbitant qu'ils ont prêté à certaines actions, en taisant d'autres faits beaucoup plus remarquables.
Le roi revint hier à Saint-Germain et reprit le timon des affaires intérieures, qu'il avait confié à son départ au chancelier le Tellier «.La favorite n'attendait que le retour de Louis XIV pour lui donner un septième enfant d'origine Mortemart ; celui-ci s'appelle Louis-Alexandre 2...
1. M. d'Aligre avait succédé au chancelier Seguier deux mois après sa mort, et M. le Tellier succéda à M. d'Aligre décédé en 1677.