CHAPITRE VIL
Mode des ponifri ; leur description. — Les bacchantes. — Liquidation des billets de la Banque. — Poursuites exercées contre diverses personnes à roccasion do système. — Exécution mystérieuse. — Mademoiselle Delaunay détenue baronne de Stadl. — L'ambassadeur turc — Mort da d'Argenson. — Madama do Trainel lai avait donné un tombeau pour sa fête. •— Madame d'Aveme. — Dubois cardinal. -^ Sarcasmes et propos singuliers sur la pourpre de Dubois.
— La messe de ce cardinal. — Le régent émule des habitués de Vaugirard.
— Maladie de Louis XV. — Nouvelles calomnies contre le duc d'Orléans. — Réjouissances universelles pour le rétablissement du roi. — Article secret do traité de Basta^t. -— Fin de la peste de Marseille. -^ Engloutissement de la ville de Tamis. — Premiers essais de VHioeulalion en Angleterre. «• Eithtr est jouée par les comédiens. — Lê$ Mfaehabétê , tragédie de la Motte. -^ Pr^ liaiûMirea du mariage de Louis XV avec l'infante d'Espagne, et de mademoiselle de Montpcnsier avec don Louis. — Le roi mauvais coucheur.
Pendant la funeste idolâtrie des Parisiens pour le dieu Papier, leur idole ordinaire, la mode, a vn ses autels déserts; jamais la parure ne Alt plus négli^^éc; les hommes ne songeaient qu'à spéculer, et les femmes spéculaient sur les spéculations de leurs amants ou de leurs maris; maintenant qu'il ne reste du système de Law que des regrets amert et des monceaux de papier à mettre au poivre, nous revenons à nos goûts coutumiers. La frivolité reprend ses droits : plût k Dieu qu'elle ne les eût jamais perdus! Nous avons calculé h perte de vue, et les folies graves sont les pires. Ce n'est pas au nombre de ces dernières que l'on comptera la vogue des paniers que les gens du bel air, iiommes et femmes , portent depuis quelques mois. Ces paniers consistent dans une carcasse de baleine , quelquefois d'osier, recouverte
lit CHRONIQUES DE LXEIL-DE-BŒUF.
d*iine toile, et que les femmes introduisent sous leurs jupes et les hommes dans les basques de leurs habits, pour les tenir roides et étendues. Cette machine se développe considérablement de chaque côté de la personne, mais très-peu de la partie antérieure à la partie postérieure; de sorte qu'une dame, avec sa taille mince et ses énormes paniers, ressemble à un battoir de blanchisseuse. Bien d'amusant comme les manœuvres que cet étrange usage nécessite : il n'est pas de porte assez grande dans nos salons pour qu'une femme puisse entrer de face , ce n'est que la hanche en avant qu'elle peut se présenter en société ; et s'il j a seulement quatre ou cinq élégantes dans une chambre , elle se trouve complètement remplie quelque grande qu'elle soit. En carrosse ou en chaise k porteurs , il faut de toute nécessité tenir les portières ouvertes pour laisser voyager en dehors les paniers de madame. A table, une dame ne saurait se trouver comcommodément assise qu'en suidant de toute la bonne volonté d« ses voisins : c*est-4-dire qu'elle doit obtenir des deux cavaliers dont elle est ordinairement flanquée la permission d'étendre sur leurs genoux les parties latérales de sa parure tandis qu'eux-mêmes relèguent derrière leurs sièges les basques de leurs habits , qui , par bonheur, peuvent se replier. C'est ainsi que, dans un repas, on n'aperçoit guère que la tète des hommes, enfouis pour ainsi dire sous les atours de leurs voisines... Du reste cela forme pour ces messieurs une espèce de chez-soi dont nos roués tirent, dit-on, quelquefois un grand parti, dans l'habitude où ils sont d'abuser de tout.
Ajoutons que les paniers ont envahi toutes les classes, tous les états : une lingère a les siens comme une princesse ; et la première, grâce à cet ample ajustement, ne tient pas moins de place dans le monde que la seconde. Une femme, de quelque rang qu'elle soit, qui sort de chez elle sans paniers , est considérée comme malade. Quant aux hommes, les basques de leurs habits, qui ne représentent pas mal deux vastes ailes de papillon, s'agitent à tel point pendant la marche, que chacun de leurs angles décrit un demi-cercle, et, frappant l'air environnant avec force, ils produisent sur les passants l'efTet d'un éventail, que l'on se prête ainsi mutuellement dans les rues. Mais, s'il fait du vent, il est imprudent de donner un rendezvous h heure précise , à moins qu'on ne soit favorisé d'un vent en poupe*
U y a longtemps que l'usage du rouge existe à la cour, mais 1^
RB6ENCE. 2il
fefflQes en mettaient avec asseï de mesure pour que ce pftt être réellement une addition à Tëclat naturel de leur teint ou bien une ha- Ule substitution au coloris qui leur manquait. Depuis quelques années elles se couvrent le visage d'une coucbe ëpaisse de ce fard, qui les fait ressembler à des bacchantes ivres de vin ou de luxure. Ce n'est pas tout : non contentes de simuler à Taide du rouge une fraîcheur qu'elles n'ont pas ou qu'elles n'ont plus, elles emploient encore le blanc et le bleu pour blanchir leur peau et dessiner sur cette couche de céruse des filets veineux que la nature a cachés sous un tissu trop épais. Jadis une femme qui se fût montrée ainsi peinte dans un autre temps que le carnaval , aurait passé pour folle; aujourd'hui c'est commettre une indécence que de sortir sans être plâtrée de couleurs ; et bientôt on ne trouvera plus les figures de femmes que dans les tableaux, qui sont beaucoup plus naturels en ce genre que la nature.
Cn traité d'alliance vient d'être conclu h Madrid entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Les puissances contractantes s'engagent à restituer tout ce qui a été pris durant la guerre. Les autres prétentions respectives seront discutées dans un congrès ouvert immédiatement.
Tandis que les intérêts généraux de la France et ses alliances politiques sont agités à Cambrai , on s'occupe à Paris de sauver quelques débris des fortunes particulières après le grand naufrage inaocier dont nous avons été témoins et victimes. U faut convenir que les funestes résultats du système Law ont été outrés; la valeur des billets ne se réduira pas précisément a rien, ils seront seulement liquidés dans une proportion combinée de leur valeur particulière et delà masse générale des actions. Pour parvenir à cette liquidation une opération telle que l'histoire de tous les peuples n'en fournit point d'exemple a été proposée au gouvernement, qui l'a acceptée* On fait un recensement de tout ce qu'il y a de la fortune dés citoyens d'engagé dans le système , c'est-à-dire de tous les billets émis. Un arrêt du 16 janvier ordonne en conséquence qu'ils seront assujettis à un visa y et que les porteurs devront déclarer authentiquement à queUe époque ils ont reçu ce papier, et le prix qu'ils l'ont payé. Cette étonnante révision, dont l'idée est due aux quatre frères Paris, financiers habiles , s'opère devant des bureaux composés de maîtres
314 CHRONIQUES DE L'ŒiL-DE-BŒUF.
des requêtes et de conseillers au grand conseil. Jamais peut-être mesure ne fut plus rapidement exécutée; déjà cinq cent mille particuliers ont produit ce qu'ils possédaient de billets ; le chaos est presque débrouillé ; encore un mois et la dette sera liquidée. On peut annoncer dès aujourd'hui que les billets de liquidation qu*on remet en échange de ceux de la Banque s'élèveront à dix-sept cents millions au plus, ce qui équivaut à peu près au quart de la valeur nominale des effets retirés; les nouveaux seront acquittés en valeurs numéraires au trésor royal ; on les recevra comme capitaux pour le payement de certains offices, lettres de maîtrises, surenchères des doinaines royaux; enfin ils serviront à l'achat des rentes perpétuelles ou viagères, tant sur les tailles que sur rhûlcl de ville de Paris. Les actions restent au compte de la compagnie des Indes; elles sont au nombre de cinqua nie-cinq mille quatre cent quatre-vingt-une, for* mant à peu près trois cents millions. Ce n'est point un acte injuste que de chai|;er cette association de ces valeurs : outre qu'elle seule peut encore en tirer parti , les pertes qu'elles pourront causer seront supportées avec plus d'équité par l'établissement qui mit ce papier en émission que par les porteurs dont la confiance fut trompée. D'ailleurs, si l'on examine la situation de la compagnie indépendamment du système, on verra que son commerce conserve des sources de prospérité qui pourront la dédommager de ses pertes. Au moment où j'écris, notre compagnie des Indes, fondée jadis par le grand Colbert, ruinée depuis par la perpétuité des guerres, relevée enfin par le système de Law, est encore rivale de celles de Londres et d'Amsterdam,
Au moment oii l'on s'occupait de la liquidation des billets , Tadmlnistration des revenus publics fut enlevée à la compagnie; le bénéfice des monnaies rentra dans les mains du roi. Les receveurs géuéraux des finances sont rétablis , mais les fermes générales étant trop délabrées pour être confiées k des traitants seront, au moins quelquetemps, régies au compte de l'Etat.
L'examen des archives de la Banque ayant fait soupçonner des mal-* versations de la part de plusieurs de ses gérants, la conduite des directeurs, caissiers et commis fut examinée par des membres du grand conseil assistés d'un procureur général. On constata qae M. Jean Law, fondateur, devait dix-huit millions. Guillaume Lscvr ^ frère du directeur général , et qui était également dclcutcur ilc
sommes considérables, avait été renfermé à ia Bastille; on Ta transr ttréà la G)nciergerie , oii il restera, dit-on, jusqu'à ce qu'il se soit aogaitté. Un des directeurs de la Banque, M. Right, aussi détenu au fort Saint- Antoine , a détourné sept millions , qu'on l'accuse d'avoir envoyés à l'étranger. En un mot, tous les jours on fait le procès de personnes ayant participé à la gestion de la trop fameuse Banque. Il y a trois jours , quelques habitants de la place de Grève, qui ne dormaient pas , entendirent à deux heures du matin le bruit inaccoi^ tamé d'une voiture et le piétinement d'un assez grand nombre de chevaux. An même instant, une grande lueur passa devant leurs croisas; ils se levèrent, et virent un carrosse escorté par trente ou quarante cavaliers portant des flambeaux. La place était silencieuse et déserte; mais un échafaud , dressé dans la nuit même, se trouvait au ■ûlieu. Un homme, tiré du carrosse qui venait de s'arrêter devant cet échafaud mystérieux, y monte d'un pas assuré* Cet individu est d'nne taille élevée, ses traits sont nobles; il abaisse un regard de népris sur ceux qui préparent son supplice. Un bourreau le saisit par sa noire chevelure; il tombe, et l'écho nocturne répète au loin le coup fatal de la hache... Personne ne sait ni le nom ni le crime de ce personnage, sans doute distingué... Est-ce une victime? est-ce un criminel? Je ne sais, mais la justice ne doit point frapper dans l'ombre.
J*ai laissé sortir mademoiselle Delaunay do la Bastille sans enregis* Irer sa mise en liber t(* , qui eut lieu peu de temps après le retour de la duchesse du Maine à Sceaux. Cette pauvre fille supporta plus de deux ans de captivité , parce qu'elle avait fait de l'éloquence pour le compte des princes légitimés. Selon l'usage du grand monde, ils ne l'occupèrent nullement d'elle quand elle fut en prison ; et le public, ftuquel le nom de mademoiselle Delaunay était parvenu lors de l'ap» parjtion du Mémoire, ne tarda pas de l'oublier aussi. Mais depuis que notre jolie plaideuse est rentrée dans le monde elle a donnée de l'ouvngeà la renommée. Madame la duchesse du Maine se disposait à reprendre avec sa femme de chambre ses anciennes habitudes , c'est-à-dire qu'elle se proposait de la faire lire ou écrire toute la nuit; mais celte demoiselle, qui tenait à réparer le temps perdu sous les Terrous, déclara à Son Altesse qu'elle voulait d'abord se marier. La daaw de Sceaux essaya de s'y opposer, prétendant qu'elle lui éuii
216 CHROMQUES DE L'ŒIL-DË-DŒUF.
néceisaire. Mademoiselle Delaunay répondit « qu'elle venait de faire » une station de deux années à la Bastille , pendant laquelle Son Al- » tesse n'avait pu trouver un seul moment à donner au souvenir de » sa très-humble servante ; qu'elle était sortie de prison parce qu'on » était las de l'y garder, et que, bien que Son Altesse lui eût dit » avec une grande bonté en la revoyant : Ah ! vous iX)ilà, j'en suis » bien aise, elle avait eu de la peine à couvrir, depuis, sa nudité » presque absolue. » I^ femme de chambre ajouta tout de suite « que » remplie de dévouement pour le service de Son Altesse , et ne vou- M lant y mettre aucune restriction , il lui paraissait au moins prudent » de s'assurer d'un protecteur pour le cas où ce même dévouement > la conduirait de nouveau à la Bastille, et que, dans cette nécessité, » un mari lui semblait être ce qu'il y aurait de plus convenable. »
La duchesse, passant sur le reproche assez clair que lui adressait mademoiselle Delaunay, promit de lui trouver un époux, puisqu'il entrait dans ses vues d'eu prendre un. Les recherches furent assez longtemps infructueuses vu le défaut de naissance et de fortune de la demoiselle à marier, défaut que ne compensait point , aux yeux des épouseurs, un luxe de réputation peu recherché des maris. Eufin un vieux colonel suisse retiré , auquel on promit le brevet de maréchal de camp , consentit à admettre la compensation. Le baron de Slaêl épousa mademoiselle Delaunay ; mais elle ne tarda pas de s'apercevoir que son union avec l'honnètc Helvétien n'était absolument qu'un manteau conjugal , qui, par bonheur, lui sembla de nature à s'étendre complaisamment, et dont elle usa dans toute son ampleur. Je n'essayerai pas d'énumérer tous les amants que la baronne inscrivit en moins d'une année sur la liste de ses faiblesses, la mémoire la plus fidèle se brouillerait dans un tel calcul. L'abbé Yertot fat un des premiers adorateurs de madame de Staël , et , quoiqu'il eût beaucoup plus de la soixantaine , son amour alla jusqu'au délire. Elle refusa ses hommages en lui disant : « Mon cher historien , il faut renoncer à » cette passion-là; à votre âge, cela ressemble trop à un roman. » Chaulieu,plus vieux encore que son rival, mais aussi plus aimable, parvint à se faire écouter de cette dame , s'il faut s'en rapporter aux épithètes de coquette, de friponne , de libertine qu'il lui donne , non pas seulement dans ses vers, ce qui ne serait qu'une licence poétique, mais dans ses lettres , que l'on doit croire plus sérieuses. La baronne a br(Ué pour le marquis de Silly d'une flamme qu'elle n'a pu faire
|ttrta(;er. « Ceb , disait-elle À quelqu'un dans le temps qu'elle pous- » sait des soupirs malheureux , cela me garantira de toute autre >sédaction, et je m'en tiendrai à la pitié que quelques hommes ai* » mables pourront m'inspirer. » 31adame de Staël est excellente matkéffliticienne , et voici qui le prouve. Elle se plaignait un jour à une de set amies du refroidissement d'un jeune robin dont elle avait eu pitié: « Dans le commencement, disait-elle avec tristesse, il prenait, ' en me reconduisant chez moi, son chemin par les côtés d'une place ; « plus tard il la traversa par le milieu , d'où je jugeai que son amour * éuit diminué de la diiTércncc de la diagonale aux deux côtés du B carré. » Laissons madame de Suêl suivre le cours des rêveries de Budauic la duchesse du Maine, laissons-la démontrer, par des figures géométriques ik l'ingratitude de ses amants, et dire que, lorsqu'elle écrira ses Mémoires, elle ne s*y peindra qu*en buste; j'ai à tracer (i*autres détails.
Cn ambassadeur de la Porte, nommé Méhémet Effendi, et qui, cette fuis, n'était pas un diplomate pour rire comme le Persan Méhéact Rizabeg, a obtenu, le 30 mars, une audience du roi. Le but apparent de son ambassade paraissait être de déclarer à Louis X\' qaele sultan son niaitre prend sous sa protection les moines qui desicncnt le saint sépulcre à Jérusalem; mais le motif réel était la demande d'un traité de commerce. L'archevêque de Cambrai, avec lequel ce mahométan eut à s'entendre, parla de l'objet sacré avec toute la componction d'un Pierre l'Ermite et traita de l'affaire com- ■Krciale en homme qui avait étudié la matière, indépendamment des relations qu'il eut de tout temps avec les lingëres, les mercières et les marchandes de draps, pour d'autres articles encore que ceux Rnfermés dans leurs boutiques. L'envoyé turc est reparti satisfait.
Il y a dans la vie comme dans la mort d'étranges coïncidences; le même mois et presque le même jour virent périr, à Rome, Clé- Beat XI, connu par sa trop fameuse bulle Unigenitus, et, à Paris, M. d'Argenson, que les roués ont surnommé le pacha de .la Madeleine de Trainel. Et voyez la bizarrerie des destinées humaines! le toint pontife qui descend dans la tombe a jeté , d'un bout à l'autre de la chrétienté , des brandons de discorde , tandis que l'homme le plus immoral, le plus dissolu du monde civilisé , est parvenu à établir ane fort bonne police à Paris; et dans le peu de temps qu'il conserva T. 13
3fS CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
le:i sceaux et la cliancellerie , )a juitice fut religieusement observée tant qu'il pat en être le libre dispensateur.
L'abbesse de la Madeleine de Trainel avait fait présent à M. d'Argenson , pour sa fête, d'un joli tombeau élevé d'avance dans une chapelle de l'église de ce couvent ; c'était un bouquet d'un singulier genre; mais l'intention éuit excellente, et le garde des sceaux sut gré à la supérieure de sa prévoyante attention. Mais le cœur seul de Sa Grandeur est resté parmi les bonnes sœurs : vivant, il avait battu pour elles; mort, c'est une relique un peu probne déposée dans leur maison. Le corps de M. d'Argcnson est enterré à Saint-Nicolasp-du- Chardonnet. Les hommes qui l'y ont porté assurent qu'il ne pesait pas dix onces. D'Argenson a dû mourir bien dévot, si, durant son séjour au milieu des nonnes , le spirituel s'est enrichi de tout ce que l'état corporel perdait.
L'amour est, comme on sait, un tyran, et de plus un tyran capricieux, ce qui n'empêche p^s tous les humains de vouloir vivre sous ses lois; le bonheur qu'il procure est si séduisant, qu'on oublie à quel prix il faut l'acheter. Néanmoins quelque chose de plus sans doute retenait madame de Parabère dans les lacs amoureux du régent ; car, si cela put être jadis un bonheur pour la favorite , il était depuis longtemps si partagé , qu'il devait se réduire à un in/iniment petit de félicité. Disons donc que , selon toutes les probabilités , le quelque chose dont il s'agit se composait de bienfaits, souvent renouvelés, qui doraient et surdoraient la chaîne de madame de Parabère; que , cette chaîne étant bien dorée , la dame n'a pas été fâchée de la voir rompre pour en emporter les débris; et que lorsque, le 80 mai , un ordre de M. le duc d'Orléans a exilé sa maîtresse à sa terre du Blanc en Touraine, elle a fait un Ouf! très -significatif; on va jusqu'à dire que c'est madame de Parabère elle-même qui a fait con— naître au régent madame d'Averne, que Son Altesse Royale lui pré» fère aujourd'hui. Le 26 mai, Philippe vit à l'Opéra cette beauté remarquable qu'il n'avait encore rencontrée qu'au souper du Luxembourg le jour de la lanterne magique; rencontre oii la vue ne fut pas celle de leurs facultés que les convives exercèrent le plus. An sortir du spectacle, le prince, en cachant son cordon bleu, présentu la main à madame d'Averne; et comme Son Altesse Royale n'aime pas les intrigues qui languissent, elle lui fit offrir le lendemain matiim cent mille livres en espèces , une capitainerie des gardes pour son
RltCENCE. )19
■an, et pour elle le titre de favorite. Malgré ces brillanta avantages^ celle dame refusa d'abord; un second message, plus pressant encore ^e le premier, lui fut envoyé avec une offre additionnelle de c' liante mille livres. Madame d'Aveme répondit cette fois qu'il n'y tarait rien à frire tant que madame de Parabère et Noce seraient en bveur à la cour du Palais-Royal. Deux jours après l'ancienne favorite était exilée, Noce se rendait à son régiment , et la nouvelle maîtreise était frite, pour me servir de son expression. Cependant il est i présumer que les choses n'ont pas tourné tout à fait au go&t de udame d'Aveme, car elle s'est montrée peu satisfaite de sa première entrevue avec le régent; elle assurait hier à une de ses amies qu'elle Wèïi dit un marché de dupe. Mais M. d'Aveme , qui partage les avantages du traité , s'est rendu garant de son exécution auprès de I^ppe. « Votre Altesse Boyale, lui disait-il l'un de ces jours, m'a ■ doané le commandement d'une compagnie des gardes; je l'emploie-
• ni, s'il le faut, à garder ma femme, afin que Votre Altesse Royale
• leole puisse en approcher... 11 faut, dans tout engagement, de l'hon-
• near, beaucoup d'honneur. »
Malgré toute sa condescendance pour les volontés de madame f Averae, le régent lui a fait signifier de rester étrangère aux affaires piUiques. U lui refuse en cela le privilège accordé à la petite Emilie; il est vrai qu'eUe n'a pas été formée à l'école de la Fillon, qui est Me autorité dans l'Eut.
Dnbois n'en a pas eu le démenti, il est cardinal, et M. le duc d'Or^ UiQs ne l'a point fait jeter par les fenêtres. On devise diversement tvlcs causes de cette étrange fkveur romaine, mais il y a grande inbthilité que le principal motif est le don fait par l'aspirant à la coQr du Vatican, ou plutôt au pape Innocent XIII, d'une somme de ^*vx millions. Le souverain pontife a pourtant écrit à I^uis XV
• qa'il avait revêtu l'archevêque de Cambrai de la pourpre à cause
• des grands services qu'il a rendus à l'Eglise. » Quoi qu'en dise Sa SûBteté, l'enregistrement de la bulle Unigenitus, à laquelle cette H^raie fait allusion, est, je crois, pour fort peu de chose dans l'envoi da chapeau à Dubois ; la reconnaissance n'a jamais été une vertu tvèfr-papaltf; et dans les accommodements qu'Innocent XIII conclut Ml mm du ciel, on assure qu'il est fort sensible aux arguments qui w résument en rouleaux méuliiques. Du reste, je ne sais si le régent
Î20 CIIROMQUtS Dt L'ŒIL-DE-BŒUF.
a pouué la faible&se pour son favori jusqu'à le sdUciter de se faire nommer cardinal, comme Dubois l'avait annoncé, mais je tiens de bonne source que Son Altesse Royale le voit avec plaisir rcvôtu de cette nouvelle dignité. Philippe est maintenant accablé par le moindre travail; la plus lé(;ère contention d'esprit le fatigue et l'ennuie. Or Son Altesse Royale n'a rien tant à coeur que d'introduire Dubois diius le conseil de rcgencc, nou-sculcincnt pour s'cpai'gner le soin de lui rendre compte de ce qui s'y est passé aim d'aider au travail du cabinet, mais encore afin ilc s'alTranchir de la discussion même des aflaires de r£tat. Voilà ce que le ruse favori a prévu dès longtemps, il ne risquait pas de se tromper en disant que le rcgent, malgré les épithètes de coquin, de maqu , de yarnemml, prodiguées à monseigneur l'arcbevèque , et d'ailleurs très-méritces, serait toujours le premier à favoriser son élévation.
Mais voici bien une autre prétention, d'après laquelle ce ne serait ni la bulle UuigcnituSy ni la volonté du pape, ni les deux millions, ni Je motu proprio du régont, qui auraient fait Dubois cardinal, mai.^ bien les soins de la Fillon... La diicctrice d'une maison de prostitution faire un membre du sacré collège ! c'est neuf, mais ce n'est pas impossible au temps ou nous vivons. Toujours est-il que la belle courtisane répète à tout venant : a Personne ne saura jamais ce que » j'ai fait pour qu'il soit cardinal : tout ce que je puis dire, c*est
» que dans le fond tout a été affaire de p , car ce qu'il a négocié
» à Rome, à Vienne, à Madrid, n'a été que pour la forme ; la
» grande difficulté était au Palais-Royal. »
Quoi qu'il eu soit, le jour où Dubois reçut le cbapeau des mains du roi , il détacba sa croix épiscopale , et la présentant à Fleury, il lui dit : « Prenez-la, elle porte bonbeur. » Le confesseur du roi, eu courtisan consommé, se décora de l'insigue, mais non pas sans rou« gir. A peine la nouvelle Emincucc fut-elle sortie du château, que les courtisans donnèrent carrière ii leur malignité. « On connaissait » bien le rouget, disaient-ils en pirouctlaut sur le talon, mais on » n'avait pas encore vu de maquereaux rouges. » Les lazzis iiassèrent bientôt de la cour à la ville et des salons aux balles. Les dames n^appellent plus les maquereaux qu'elles vendent que des cambrais, \i n'y a pas jusqu'aux laquais qui cgayent leurs soirées d'antichambre aux dépens du nouveau cardinal. Les domestiques de Dubois, habitués à reulcndre jurer comme un corsaire, disputaient plaisammeoi
ron de ces soirs avec ceax de Tarchevéque de Reims et du cardinal de Rohan sur la prééminence entre ces trois dig^nitaires de l*£glise* « Mon maître, dit un valet de M. de Rohan, sacre les évèques et ar- Bchevéqnes. — Le mien, répondit un des Qcns de M. de Reims, » sacre les rois... — Belle aflairc que cela ! ajouta un Jaquais de B Dubois, mon maître sacre Dieu cent fois par jour. » Il faut convenir que sous ce rapport jamais conversation ecclésiastique ne fut plus que celle du cardinal archevêque de Cambrai ornée de fleurs cmprontée de la rhétorique des soldats nux (gardes. Avant-hier, Dubois, ennuyé des obsessions de la princesse d*Auvci^ne, oublia la dij^nitë de sa pourpre et le rang^ de sa cliente jusqu'à envoyer cette dame
ûire Elle courut se plaindre au ré(]^ent de cet cxcrs d'irrévérence,
mais le prince lui répondit : « Eh ! madame, ce cardinal est quelque* B fois de bon conseil. »
Le cardinal , devant officier pontificalement le jour de PAssomplion, avait recommandé la veille à son valet de chambre de réveiller de bonne heure, ce que ce domestique oublia. Dubois débuta, dès qu'il fut levé, par un déluge de jurons ronflants adressés au pauvre valet qui l'avait laissé dormir si tard un jour oîi il allait dire la messe. On s'empressa de rhabiller, toujours jurant et frappant du pied. Quand il fut revêtu de ses habits pontificaux , il se rappela une dépèche dont l'eipédition pressait ; un secrétaire fut appelé , et nonleulement Dubois ne songea plus à dire la messe, mais il oublia ■ème d'aller Tentendre. •
Le cardinal sait bien ce qu'il fait en se montrant par-dessus toute chose assidu dans les affaires de l'Etat : personne n'ig^nore plus qu'il s'achemine à grands pas vers le ministère ; et pour accoutumer le publie à ridée de lui voir enfin diriger le timon de la monarchie, Philippe donna dernièrement à ce favori la surintendance des postes, ealevée à M. de Torcy, qui néanmoins conserve sur cette charge une pension de quarante-cinq mille livres.
Il arriva la semaine dernière au régent une aventure qui prouve fie si l'opinion peut se révolter contre le choix de l'homme auquel il veut remettre la direction des affaires, ce prince a grandement raiton d'en vouloir déposer le fardeau. Ses passions effrénées dominent Umt à fait sa dignité; le sentiment de la gloire est désormais sans force cher lui. Son Altesse Royale revenait de Saint-Cloud après «ne orgie qui s'était prolongée jusqu'au milieu de la nuit -, tiré de sa
voiture au milieu du cheuûn pour obéir aux ftoiles eonyulftivet de son ivresse, il tomba par terre au pied de ses gardes et de ses valeta. Etendu sur la poussière, le duc ordonna à un écuyer de retourner à Saint-Cloud et d'amener en croupe, disait-il, madame d'Averoe pour le soigner. L*oi&cier, qui était parti en murmurant , revint au bout d'une demi-heure dire que la favorite, déjà oouehée, avait refusé de se lever... Enfin, las de se vautrer sur un grand chemin comme un savetier ivre revenant des guinguettes de Yaugirard , le régent de France consentit à ce qu'on le remît dans son carrosse , et rentra au Palais-Royal souillé des résultats de sa débauche.
Le lendemain, l'évèque de Troyes, révolté d'un tel scandale, réprimanda fortement madame du Deffant sa nièce de ce qu'elle fréquentait une mauvaise compagnie comme madame d'Aveme et le régent. Informé de ce propos du prélat, Philippe pria d'abord la duchesse douairière de lui exprimer son mécontentement; ce qu'elle fit en présence de la maréchale de Rochefort. Mais soit que M. le duc d'Orléans pensât que sa mère n'avait pas assez morigéné M« de Troyes, soit qu'il voulût, comme il le disait, laver lui-même cette tète épi«scopale, il se disposa à l'aborder au conseil de régence* Tons les membres présents furent alors témoins d'une partie fort récréative entre l'évèque et le prince du sang : le premier tournant autour de la table du conseil pour éviter Son Altesse Royale, et celle-ci circulant autour de la même table afin de joindre le prélat... Enfin Philippe saisit à bout de bras l'homme d'église, et force lui fut d'entendre une semonce qu'il promit de ne plus mériter. « De quoi vous mèles.- » vous? lui avait dit le régent, ma conduite n'est nullement assujettie 9 à vos censures, je ne suis pas de votre diocèse. •
Il est dans la destinée des nations des circonstances qui révëleiit sans réserve leurs affections ou leurs haines, et quelquefois les unes et les autres tout à la fois. Telle fut la maladie de Louis XY, qui se déclara le 1 3 juillet et jeta toute la France dans des alarmes fondées, disons-le, sur l'aversion que la nation a vouée au régent plus que sur l'amour qu'elle éprouve pour le jeune roi. Une fièvre violente se déclara dès le premier jour de la maladie; le lendemain, des symptômes sinistres survinrent , la tète s'embarrassa , et les médecins effrayés perdirent eux-mêmes le jugement. Le i^us jeune d'entre eux, Helvétius seul, conservant toute sa présence d'esprit , raisonna froi*
dément sur la nature du mal et proposa la saignée du pied comme nnique moyen de salut... « Entendez-vous bien, messieurs , rëpëta le
> docteur en élevant la voix, l'unique moyen de salut. » Ce ton d'as* unnce n'en imposa point aux consultants, tous se montrèrent oppo* i^ à l'avis d'HelvétiuB. « S'il n'y avait qu'une lancette en France»
* ajouta Maréchal , il faudrait la briser pour ne pas foire cette
• saignée. » La consultation avait lieu en présence du régent, de M» le duc, du marécbal de Yilleroi, de la duchesse de Yentadour, de la duchesse de la Ferté, marraine du çoi, et d'une foule d'officiers, <I«i tous étaient consternés de voir si peu d'unanimité dans une conférence de laquelle pouvait dépendre la vie du jeune monarque. Des médecins de la ville furent appelés à l'instant pour ajouter à ce fuyer de lumières trop divergentes. On vit aux Tuileries Dumoulin, Silva, Camille, Falconnet « Messieurs, dit Ilelvétius aux survenants, si
■ Ton ne saigne pas le roi , il est mort : c'est le seul remède décisif
■ et même ui^ent. Je sais qu'en pareille matière je ne puis démon«-
> trer la certitude du succès , je sais à quoi je m'expose s'il ne répond
> pas à mon avis ; mais je ne dois ici, d'après mes lumières, consulter *<pie ma conscience et la conservation du roi. » Les quatre médecins de la ville se rangèrent à l'avis d'Helvétius ; Louis XV fut saigné, et moins d'une heure après les symptômes effrayants avaient disparu. Le second jour tout danger était passé, le roi n'avait presque plus de fièvre; le cinquième. Sa Majesté entrait en convalescence. Helvélius eut tous les honneurs de cette guérison, mais on ne le aomma pas premier médecin : à la cour, rendre un grand service et obtenir une grâce sont rarement deux choses qui se suivent... Ou aime mieux y accorder des faveurs gratuites, cela exprime mieux le lion plaisir du maître ^
Des transports de joie éclatèrent dans toute la France quand on y apprit la convalescence du roi ; ils furent unanimes comme l'avait été la consternation. Je l'ai dit, cette double explosion de douleur el d'tllégresse signala surtout la crainte d'avoir le régent pour maître « et ensuite le plaisir de ne l'avoir pas. Aux prières douloureuses qu'on avait entendu psalmodier tristement dans toutes les églises accédèrent d'imposants Te Deum, Des fêtes publiques furent plutdt
' B«l?étiiia ne fat même Jamais premier médocin du roi , oe fut la roinc Marie Leainska qui essaya plos tard de le récompenser en le nommant ion premier ■édecia.
réglées qu'ordonnées : la joie universelle était un besoin et non nu témoignage d'obéissance ; on ne se réjouit point par ordonnance de police, mais par un épanchement spontané. On dansait sur toutes les places, on chantait le long de toutes les rues* Le soir, favorisés par une belle saison, les bourgeois faisaient servir leur souper devant leur porte; ils invitaient les passants à venir y prendre part : on eût dit que Paris donnait chaque jour un repas de famille... Il y a déjà trois semaines que ces réjouissances durent ; elles dureront deux, trois mois , peut-être, si le beau temps se prolonge.
Ces transports seraient louables s'ils n'étaient en même temps les élans du plaisir et de la haine; et cette haine, pendant la maladie du roi, fut pousst-e jusqu'à la plus révoltante injustice. A peine Sa Majesté a-t-elle été alitée, que des soupçons d'empoisonnement, sou})çons accrédités par la cour, ont de nouveau plané sur le duc d'Orléans : cette fois le peuple a fait entendre un concert unanime de vociférations malveillantes, et cela parce que le régent a compromis beaucoup de fortunes par l'adoption aveugle du système de Law. Ce gouvernant s'est trompé dans ses calculs financiers : cela suffit pour que la vindicte publique le charge de tous les crimes... Voilà le peuple. La duchesse de la Ferté, ennemie du régent, sans autre motif peut-être que les vains efforts qu'elle a faits pour fixer l'attention de ce prince sur les vestiges de ses charmes, la duchesse de la Ferté répétait à toute heure pendant la maladie de Louis XV : « Hélas! • tout ce qu'on fait est bien inutile, le pauvre enfant est empoisonné. « Croirait-oif que telle était la prévention de la cour et de la ville k cet égard, que ni les symptômes du mal , ni les moyens cura tifs , ni même la guérison de Sa Majesté n'ont pu détruire les injustes soii]>çons qui planaient sur Philippe ? Les ennemis du duc avaient eu soin de les fortifier encore en faisant remarquer qu'il venait de faire revivre pour le duc d'Orléans son fils la charge de colonel général de l'infanterie, dont les prérogatives pourraient, disait-on, devenir fort dangereuses sous la main d'un premier prince du sang. Il est vrai que M. le duc d'Orléans, dont le plus grand défaut peut-être est la confiance, s'est trop facilement conformé au conseil que le maréchal de Villeroi lui donnait de rétablir ce grand office; comment Son Altesse Royale n'a-t-elle pas vu qu'on lui tendait un piège ]>our la rendre de plus en plus suspecte d'aspirer à la couronne? Totilefois ce piège était tout aussi maladroit qu*il était perfide; car Villeroi
RËGENCE. 335
derait bien penser qa'une fois maître de Tinfiinterie ptr rautorifé de ton fils, Philippe saurait, en cas d'entreprise ambitieuse, se servir mieux que personne d'un secours si puissant.
Mais ces vues sont bien loin de la pensée de Philippe, prince aussi las du gouvernement et du pouvoir qu'on le croit désireux de les retenir dans ses mains. Le régent se montra plus aflSîgé que personne pendant la maladie du roi, et Son Altesse Royale témoigna plus franchement que qui que ce fût la joie qu'inspirait le rétablissement de Sa l^lajesté.
Les souverains étrangers firent exprimer par leurs ambassadeurs la satisfaction que leur causa cet heureux événement. « Louis XV, dit ■ Tempereur h ses courtisans, Louis XV est l'enfant de l'Europe, » elle pouvait être plongée dans une nouvelle guerre si la France eut » en le malheur de le perdre. » A l'occasion de ces paroles de Charles VI, dont on cherchait l'interprétation au cabinet du Palais-Royal, on a découvert que par un article verbal des conventions de Rastadt l'empereur s'est engagé sur l'honneur à n'eptrer ni directement ni indirectement dans aucune guerre contre la France pendant la minorité du jeune roi. M. de Villars avait tu au régent cette circonstance importante, que le hasard seul lui a fait apprendre d'une bouche autrichienne. « Monsieur, dit Son Altesse Royale au maré- » chai quand ce secret lui fut révélé , je ne puis m'cxpliquer le motif »de votre silence envers moi sur un point de politique aussi capital. «Dans Taifreuse extrémité oii j'ai trouvé la France j'ai dû fjrmcr > une alliance avec l'Angleterre, qui ne peut jamais être notre alliée
• naturelle; mais je n'aurais point couru au-devant de ce traité si «j'eusse su que je n'avais rien à craindre de l'empereur, sur lequel
• je devais, à cause de ses prétentions subsistantes à la couronne
• d'Espagne', tenir encore ouvert un œil de défiance. Alors, au lieu » de me livrer en quelque sorte aux Anglais comme je l'ai fait pour » éviter une nouvelle guerre maritime qui eût achevé de ruiner notre » commerce, je me serais fait acheter mol-mèmc par cette puissance, B qu'agitaient encore des troubles intérieurs ; l'alliance eût été faite » également, mais avec des conditions plus avantageuses pour nous,
• fondées sur notre sécurité du côté de l'Allemagne. J'ignore, mon- » sieur le maréchal, ce qui vous a décidé à me taire la convention » secrète de Rastadt; mais, comme il y allait de la gloire du trône, je » vous le dis tout net, les raisons de cet étrange mystère ne peuvent
f M CHRONIQUES DK L'ŒIL-DE-BŒUP.
» que diufniier mon cttime pour iroos* » El aaiis alteiidre b r^onae de M. de Yillân Philippe s'éloigna bniaquemenl Ae loi.
Il y a plus d'un an que la peste moissonne en Provenoe'; des populations presque entières ont été enlevées par ce fléau ; les Tilles sont désertes ; dans les campagnes de rares laboureurs se truinent, lirides et chancelants, derrière la charrue, qui les soutient plutôt qu'ils ne la dirigent* Partout dans les maisons règne le silence de lu mort. Marseille est veuve des deux tiers de sa population... Quatrevingt mille Marseillais ont passé de la surface de U terre dans son sein. Avignon, oU Ton comptait cent mille âmes, en renferme aujourd'hui moins de trente mille; Toulon , de vingt cinq mille babilants, n'en conserve que cinq mille; et Arles, la spacieuse Arles, ofFre à Tceil attristé du voyageur l'herbe croissant de toutes parts entre les pavés , que ne presse plus une foule ambulante ; l'ortie envahit le seuil des magasins, des hôtels, des temples même, oii lu voix suppliante des victimes ne put désarmer le courroux céleste.,. Enfin l'horrible épidémie a cessé ; mais réternelle Providence u voulu nous prouver en y mettant un terme qu'on doit toujours la remercier, si ce n'est du mal qu'elle nous fait dans la répartition mystérieuse des destinées de l'univers, du moins de celui qu'elle nous épargne en adoucissant ses coups.. • Tandis que nous pleurions deux cent mille Français enlevés par la peste dans le cours de quelques mois, un navire nous apportait la nouvelle qu'un tremblement de terre engloutit en un seul jour, au commencement de Tannée, deux cent cinquante mille Persans sous les ruines de Tauris. « Ah ! que les recherches de la science pour la conservation de l'espèce humaine semblent marcher lentement après de tels désastres ! Consignons cependant une découverte faite récemment en Angleterre. L'esprit observateur des Anglais avait dès longtemps remarqué qae la petite vérole est rarement dans son état de simplicité une maladie mortelle, mais qu'elle le devient en se combinant avec d'autres principes morbifiqucs qu'elle rencontre chex le sujet attaqué. Dans cet état de complication , l'épidémie fait naître dans un corps sain des accidents fUnestcs que son virus seul n'y eût point déterminés, et de là l'affreuse mortalité qu'elle entraine. Cette circonstance étant constatée , Tidée naissait naturellement de prévenir l'invasion pour en tempérer la rigueur en insinuant sous la peau du
TÎnis prit sur on sujet tain... Mais la petite Tërole n'attetntpas tout le monde : on dixième à pea près des populations meurt sans l'avoir eae. Les spëeulations médicales furent donc longtemps arrêtées, d'abord par la crainte de communiquer à l'individu une maladie qu'il n'aurait jamais eue, ensuite par une appréhension plus sérieuse encore, celle dHnooukr une vérole compliquée d'un principe délétère caché et de donner ainsi la mort en voulant prévenir un danger incertain* Cependant les présomptions favorables ont dominé : on a bit depuis l'année dernière une foule d'expériences de l'tnocu/atton (c'est le mot consacré) sur des criminels condamnés, et les plus habiles médecins de la Grande-Bretagne viennent de constater (août) que tous ces hommes ont échappé aux graves accidents de la petite vérole.
Les comédiens français ont donné cette année la belle ode dial(H goée à'Esther; mais le public l'a accueillie froidement. Il n'y a plus à k cour d*a]tière Vasthi dont les courtisans aiment à voir humilier la fierté ; plus à*Aman dont on oublie les grands services pour ne se rappeler que ses dédains ; plus d'Assuérus dont les vices soient des vertus et les attentats contre la nation des traits de grandeur ; enfin plus de courtisane assise au rang des reines, aux genoux de laquelle les grands de l'Etat veuillent acheter des faveurs au prix de toute leur dignité. Le public n'a vu dans Esther qu'une fable sublime dé*sormais sans allégorie.
niais, comme on admirera toujours la versification de cette tragédie, l'honnête la Motte a été bien mal inspiré de donner presque en même temps ses Maehabées, et plus mal inspiré encore de laisser croire que cette insipide production était une œuvre posthume du grand Racine. « Ceci, a dit un habitué du parterre en entendant les «premiers vers, ressemble à la poésie de l'auteur à'Andromaqw » comme un brin de laine ressemble à un fil de laiton. » Deux vers ont failli renverser l'édifice poétique de la Motte. Antiochus, en or» donnant d'arrêter Antigone et Misaêl, qui s'aiment, dit :
Gardes, coaduisexples daos eet appartement, Et qu'ils f soieat gardés tous deux séparément.
La précaution décente a paru si drôle, que la plus grande hilarité a éclaté dans toute la salle, et c'est un triste avantage pour un tragique que de Caire rire les spectateurs. Baron reparaissant à l'âge de
soixante et dii ans dans le rôle du jeune Machabëe, a contribué aussi à entretenir la bonne humeur du public. On a beau dire, à la scène le talent ne peut pas être jeune quand le corps ne l'est plus.
Les mariages de Louis XV avec Tinfante d'Espagne et de mademoiselle de Montpensier avec don Louis ayant été arrêtés par le traité de paix conclu en 1720, le marquis de Maulevrier avait été charjjpé de suivre à Madrid les détails préalables de cette double union. Philippe y étant d*accord avec cet ambassadeur sur tous les points , il ne resta plus qu'à faire consentir le jeune roi à Thymen projeté. Ce prince fut amené à cet effet au conseil de régence le 24 septembre dernier. On y lut une lettre de Sa Majesté Catholique, par laquelle ce monarque accordait sa fille au roi son neveu. Philippe V, dans le même écrit, demandait la main de mademoiselle de Montpensier pour le prince des Aslurics, son fils aîné. Apres celte lecture le réj;cnt debout et découvert devant Louis XV, le pria d'exprimer son vœu quant à ralliance qui le concernait. Sa Majesté répondit* qu'elle » était tr^s-satisfaite de Thonneur que lui faisait le roi son oncle et M qu'elle acccptnit avec joie la main de l'infante sa cousine. »
Après ces dispositions le conseil désigna M. le duc de Saint-Simon pour aller à la cour d'Espagne faire la demande solennelle de la princesse. Le marquis de la Fare reçut aussi la mission de se rendre à Madrid pour complimenter le roi et la reine au nom du régent. Le duc d'Ossone porteur de la dépèche de Philippe Y, avait déjà complimenté de sa part Louis XV et le duc d'Orléans.
Il y eut le soir de cette séance un incident inattendu au coucher du roi. Sa Majesté s'étant mise à pleurer après avoir fait sa prière, M. de Yilleroi , son gouverneur, lui demanda avec empressement la cause de ses larmes.
A Mon Dieu ! mon bon ami , répondit ce prince , il faudra donc que je me couche dans le même lit que ma cousine quand elle sera ma femme ?... L'abbé de Fieury m'a dit que c'était indispensable.
— 11 a raison, sire, il ne peut en être autrement.
— Eh bien! c'est pour cela que je pleure, car je suis sûr que là princesse ne m'aimera plus dès que j'aurai couché avec elle.
—Qui peut avoir donné une semblable idée à Votre Majesté? —* Personne, bon ami, elle m'est venue d'elle-même... J'ai le malheur do remuer beaucoup au lit... je donnerai des coups de pied à
ma cousine et elle ne m'aimera plus... c'est bien sûr, elle ne m'ainen plus... » Et le roi de pleurer encore.
« De grAce, calmez-vous, sire ! la princesse, au moment où elle aara l'honneur de partager la couche de Votre Majesté, aura l'esprit trop bien fait pour se fâcher de quelques petits coups de pied donnes en dormant.
— Vous croyez, maréchal... Eh! mais, dites-moi, ma cousine scrut plus k son aise si elle couchait seule, et moi je serais plus tranquille... Tenez, j'en suis certain, je serai mauvais coucheur...
— Sire, répondit en riant le vieux (j^uvemeur, il n'en peut être ainsi... la reine doit donner à la France de nouveaux rejetons de rillustre race de Votre Majesté.
— Cela n'en empêchera pas ; je lui dirai que je veux qu'elle me donne des princes, des princesses... Je serai toujours le maître, ainsi...
— Nous reparlerons de cela dans quelques années, sire ; ce n'est pas de longtemps que Votre Majesté doit reposer auprès de la reine... Alors vos idées seront dilTérentes, et je vous assure, moi, que vous ne vous croirez plus un mauvais coucheur.
— Ah ! voilà qui me console ; mais je suis bien aise d'avoir du temps devant moi pour me déshabituer de ces vilains coups de pied. »
Le contrat de mariage de mademoiselle de Montpensier avec don Louis a été signé le 1 6 novembre au Palais-Royal par le roi, la maison d'Orléans et le duc d'Ossone représentant la cour de Madrid. Le lendemain la fiancée est partie sous la conduite de la princesse de Soubise et de la duchesse de Ventadour ; le voyage durera quannte^uit jours, et Son Altesse aura juste douze ans quand elle entrera dans le palais de Philippe V. Les deux conductrices de mademoiselle de Montpensier doivent ramener l'infante, future reine de France. Cette princesse est âgée de quatre ans ; elle doit habiter un pavillon du Louvre du côté de la rivière ; sa maison sera partie francise, partie espagnole ; on lui donnera pour compagne d'étude et de jeu la fille de madame de Soubise, qui est du même âge qu^clle. 11 faut convenir que si l'on ne veut pas croire cette fois aux elTorts que fait le régent pour maintenir le pacte de famille, ce sera bien mauvaise volonté toute pare. Aller prendre en Espagne une reine de
qvmtrt un et relever en France à U brochette... ymlà de la pré- Toyance, ou je ne m*j connais pas.