CHAPITRE YIII
L*l1e des ViiitSDs. — Échange de mademoiselle de Montpensier et de risfente d'Espagne. — Mariage effectif de mademoiselle d'Orlésna et de don Louis. — Mario-Aono-Tiotoiro d^Espagne à Paria. ^ Son mari et sa poopée. — MadomoiaeUe de Beanjolaia, cinquième fille du régent, fiancée à don Carlos. — Admission du oardiaal Dubois au oonseâl de régence. — locidenU qui s'ensuivent. ^ Deux faveurs pour un éclat de rire moqueur. — Les fêtes d'Adam. — Les flsgellants. — Les flagellatiooa nocturnes à Saint^Cloud. — Démarcation entre les hommes de plaisir et les hommes d'affaires. — Rofunluif tragédie de la Motte. — Louis XT s*éUbUt à TersalUes. — Singulière scène faite par Villeroi à Dubois. — Exil du maréchal de Villeroi. — Disparition de l'abbé de Fleory. * OonTontion secrète entre Villeroi et Fleury. — Dubois premier ministre. •*- Les jésuites donnent de nouvesu on confesseur au roi. — Doboia et les gueux de THèteUDieu. — Sscre de Louis XV à Reims. — Quelques réflexions sur cette solennité. — Fantasmagorie de souvenirs. — Le sacre do roi proprement dit. — Escapade des otages de la sainte ampoule. — Mort d*Anne de la Trémouille , princesse des Ursins. — Encore un mot sur eette femme célèbre. — Moft du marquis de la Pare.
La princesse de Soubise et madame de Y entadour, qui conduisaient à Madrid la âancëe de don Louis, se sont arrêtées aux frontières , où l'échange de l'iniànte et de mademoiselle de Montpensier devait aroir lieu dans Tile des Faisans, lieu célèbre par tous les traités dont il fut le théâtre. L'inlknte fut remise à la France par le marquis de Sainte-Croix et mademoiselle d'Orléans à l'Espagne par le prince de Rohan ; mais de part et d'autre les dames conductrices continuèrent d'accompagner les princesses jusqu'à leur destination. Mesdames de Soubise et de Yentadour assistèrent même au mariage de don Louis, qnt fut célébré à Lerma le S I janvier, tandis que Marie-Aiine-Ylotoire d'Espagne ne prenait possession à Paris que d'une grande quantité de beaux joujoux, auxquels Son Altesse Royale ût un accueil beaucoup plus empressé qu'au roi son futur époux.
11 faut tout dire, Louis XY, qui avait été au-devant de l'infante jusqu'à fiourg-la-Reine, l'embrassa sans lui dire un mot. Sa Majesté conduisit sa fiancée au Louvre, oà il l'installa toujours en silence* Ce
BiaENCB. 111
^ il dire à oette firiiiceB^e « que le roi était lieeii» meig qu'il ne » fuiftit pes plvt qae aa poupée. » Abrie-Anne-YiclDire d'Etpayno Ml jolie et elle promet d'evoir beaucoup d'esprit* Le lendeuiain que^ qu'on oomplimentent le roi sur ton prochain mariage, Sa MajesliS r^endil ; « Oui , je lerai plus heoreoi qu'un autre, j'aurai tout à la • foie une femme et un entent. »
A peu prèa dans le mémo temps on aTait aussi expédié en Espagne ■adeuioiaeile de Beaujolais, cinquième fiUe du régent, fiancée le H novembre avec l'inAint don Carlos ; ce furent la duchesse de Dnns et le cheYsIier d'Orléans, fils naturel de Philippe, qui accompafièrent eelle princesse jusqu'à Madrid.
Pendant que l'on concluait ces mariages politiques, les oardinanx de Rohan et Dubois , admis au conseil de régence, y prenaient ^ee nnmédiatement après les princes du sang au-dessus du chancelier et des pairs. La haute naissance du cardinal de Rohan le rendait digne du lang oii il venait s'asseoir, mais un cri d'indignation s'éleva de toutes les parties de l'assemblée lorsqu'on vit Dubois, le roturier, Findigne Dubois, occuper une telle place; le maréchal de Yilleroi et le duc de Noailles, qui venaient d'accompagner le roi jusqu'à son làuteail, sortirent Càrieux; le chancelier s'éloigna de même; bîentdt les ducs , les maréchaux de France , tout ce qui devait s'asseoir aitdessous des cardinaux quitta également la salle du conseiL Le régent, indigne de l'injure qu'on Ikisait au roi et à lui, déclara n qu'il main- » tiendrait les deux cardinaux au rang que leur assignait la pourpre » romaine , nonobstant l'oigneilleuse opposition des pairs; et que
> pnar M. le chancelier il n'aurait plus à disputer sur ses droits de » préséance au conseil. » En effet les sceaux furont de nouvean enlevés à H. d'Aguessean, et remis à M. Fleurieu d'Armenonriile.
Ce même jour le cardinal Dubois rencontra M* de Noailles au Lonvre. c Cette journée, lui dit le duc, sera fiimeuse dans l'histoire, » monsieur; on n'oubliera pas d'y marquer que votro entrée dans le
> conseil en a fiait déserter tons les grands du royaume. — * La chose » est vnie, monsieur, répondit le favori du régent, mais personne
> ne pensera que les affaires en aient été moins bien ; car tout le
> monde sait que les grands n'y interviennent guère que pour en » profiter. » Cette réponse, dont le sens était une allusion claire et vraie à la conduite du duc, lui fit continuer son chemin sans répliquer unaMt.
Cependant le chancelier d'Aguesseau, qai s'eat retiré de loi^-mème à sa terre de Freane , est vivement regretté de toute la magistrature et du public. Un des roués du régent, ami de ce magistrat disgracié, se permit, à un souper du Palais-Royal, de plaisanter un peu sur les fréquentes transmissions des sceaux. « En vérité, disait-il, il n'y a » que la place du hoquêton qui soit à Tabri de ces vicissitudes , cet » honnête homme suit toujours les sceaux. Le même hoquêton a été » an service de MM. de Pontchartrain, Voisin, d'Aguesseau, d'Ar- • genson et d'Armenonville... C'est un fonctionnaire inamovible. — » Du tout, répondit le rëgent, car il me prend envie de vous nom- » mer hoquêton , vous qui trouvez le poste avantageux... » Tous les convives partirent d'un grand éclat de rire, et le plaisant convint que Son Altesse Royale lui avait damé le pion.
On a vu, par la réplique de Dubois au duc de Noailles, que l'impétuosité de son caractère domine quelquefois son adresse, même avec les personnes dont il redoute le crédit. Ainsi, quoique Son Ëminence craigne un peu M. de Saint-Simon sous ce rapport, il reçut fort mal un capitaine d*infanterie que ce seigneur avait expédié de Madrid pour apporter en France le contrat de mariage du roi. Le duc avait assuré à cet officier qu'à sa sollicitation Philippe lui accorderait de l'avancement et la croix de Saint-Louis; mais Philippe, pour l'expédition des affaires, c'est Dubois, et celui-ci fil venir un mois entier à son audience le protégé de M. de Saint-Simon sans même le regarder. Las de ces démarches vaincs, le capitaine s'adressa au secrétaire d'Etat de la guerre. Ce ministre consentit à parler an. cardinal; mais il en fut très- mal reçu, et ne voulut plus s'occuper de cette affaire. L'officier se remit bravement à meubler de son corps la salle d'audience du Palais-Royal. « A force de le harceler, dit-il, » il me satisfera peut-être, ne fût-ce que pour ne plus me voir. » Un jour que notre pauvre militaire était à son poste de solliciteur avec des ambassadeurs et beaucoup de personnages distingués, quelqu'un ayant impatienté l'irascible Dubois , il se mit à jurer de manière à faire reculer le soldat aux gardes le plus versé dans le dialecte des jurons. Le nonce du pape , présent, fit un bond d'un pied sur son fauteuil , tandis que mon capitaine , frappé du contraste de l'habit et de l'éloquence du cardinal, laissa échapper un éclat de rire vainqueur de toute sa prudence. Dubois se retourne brusquement , voit le rieur, et lui frappant sur l'épaule à le faire rentrer en terre : « Tu
*D*es pfts trop sot, lui dit-il, je dirai à Leblanc d'expédier ton affaire. » Le lendemain mon homme avait en poche sa commission de lieutenant-colonel et son brevet de chevalier de Saint-Louis.
Madame de Tencin, cette religieuse sécularisée dont j'ai déjà parlé, a pris beaucoup d'empire sur le cardinal Dubois; elle est le canal de ses grâces, s'en attribue souvent le prix, et fait les honneurs de sa maison. Son plus grand soin tontcfois est d'imaginer des divertissements nouveaux pour le régent, qui k quarante-huit ans n'est guère plus amusable que Louis XIY ne l'était à soixante et dix ; tant les sensations sont usées dans ce prince. M. le duc d'Orléans, eomme feu la duchesse de Longueviile, « n'aime pas les plaisirs in- » nocents, » et dès longtemps il a épuisé ceux qui ne le sont pas. Mais madame de Tencin a de l'érudition; on l'a vue feuilleter les livres grecs et latins pour demander des inspirations libertines à Laïs, Alcibiade , Cléopâtre, Messaline, Néron. Les annales, les médailles, les pierres gravées ont offert en ce genre des exemples précieux à la savante antiquaire. Elle emprunta des anciens, pour en orner les fêtes nocturnes de Saint-Cloud , des danses oit dépouillant toutes les pompes du monde les danseurs figuraient dans ce costume primitif dont la nature fait tous les frais. Ces ballets, que le régent faisait exécuter par quelques jeunes gens des deux sexes tirés de rOpéra, cessèrent bientôt d'amuser le pacha du Palais-Royal; il prescrivit au cardinal Dubois de lui chercher des récréations plus piquantes, et madame de Tencin se remit à compulser les fastes des vieux siècles. Elle n'avait consulté jusqu'alors que l'antiquité païenne; cette fois ce fut h l'histoire ecclésiastique qu'elle s'adressa, sans être pour cela forcée à une trop brusque transition. Les fêtes des /Zoj^eUanfs frappèrent notre érudite; les roués et les beautés com* plaisantes de la société secrète du régent étaient capables de se prêter au renouvellement de ces étranges divertissements , et les sens émonasés de Son Altesse Royale ne pourraient manquer d'être excités par un plaisir si vif, f^ découverte, d'abord communiquée au cardinal, lui parut plaisante ; il courut au Palais-Royal. Philippe, très-occupé quand Dubois demanda à l'entretenir, lui envoya dire de remettre l'affaire à un autre moment; mais le favori insista, en faisant répliquer à Son Altesse Royale que l'objet dont il voulait lui parler éuit trop imporUnt pour être reUrdé. Le cardinal fut intro-
dttit. Le Wgent était seul ; mdi Dubois vit en entrant dlipenîtve on coin de robe bleae dans une porte dérobée qoi se refermait.
« C*est donc une grande nouvelle que tu as à me oomaïunîquer? dit le duc.
— Très-grande , très-curieuse surtout*
— Venant de Londres, de Madrid peut-être ?
— Vous aurais-je dérangé, s'il ne s'était agi que de cela?
■^ Diable ! tu piques ma curiosité; parle vite, que viens-tu m*an* noncer?
• — • Un plaisir nouveau*
— Ah ! lu as raison, c'est bien plus important qu'une affaire*. » Ct ce plaisir, c'est**.
— La fête des flagellants, renouvelée avec des variantes de ma Ciçon.
— Bon ! ces fiinatiques qui se fouettaient jusqu'au sang en manière de récréation*..
«^ Et qui n'étaient jamais plus puissants que lorsqu'ils s'étaient mia de la sorte aux abois.
— L'idée n'est pas mauvaise*
— Tenez, monseigneur, dit le cardinal en tirant un martinet de dessous sa simarre, voici le modèle de l'instrument*
— Ah! morbleu! que ne m'apportais-tu cela un moment plus tôt!
— Oui, mais Yotre Altesse aurait moins goûté la fête que Broglie, madame de Tencin et moi préparons pour ce soir*
— Ah! madame de Tencin , je parie que c'est elle qui a renouTelé ridée des flagellations ?
— Précisément. Cette femme est pleine d'imagination*
— Et de science* Je veux la ftiire recevoir à l'Académie des belleslettres.
— - Votre Altesse Royale plaisante, mais elle en serait bien digne. Personne n'a porté plus loin qu'elle la connaissance des mcenrs...
— Qui ne sont pas morales..* Cest dommage que ce bel esprit soit une femme , on n*a pas encore vu d'académiciennes.
— Ma foi , monseigneur, si je suis bien informé des habitudes de madame de Tenein, on pourrait en faire un académicien.
— Gaudeant benè nati, mon cher Dubois* Revenons à la fête des flsgellants.
— Votre Altesse Royale y viendra*
RtoCIlCE. 2tS
-^ J*f consens à eondition que tu sens de It partie 9 et que nous fëeoreherons.
— Pourquoi ne m'amuserais-je pas comme un autre?
— Et les acteurs seront?
— Tous vos roues.
— Et parmi les femmes ?
-* Mesdames de Gèrres , d'Aveme , de Sabran , quelques autres dames de la cour, et quatre ou cinq jeunes personnes de bonne \o» lonté que la Fillon doit envoyer, les yeux bandés, à Saînt-Cloud«
-^J'aime assex cette confusion des rangs •• c'est dans le vice que ■e retrouve l'alité. Et tu crois que mesdames de Gèvres, d'Averne, de Sabran*. •
— Elles ont reçu ce matin , comme tous nos convives des petits loupers, les martinets que j'ai envoyés à chacun pour s'exercer à Vttm vanee, et ces dames n'ont pas réclamé contre l'envoi,
•^ A ce soir donc. »
Avant onze heures tous les invités , hommes et femmes , étaient rendus k Saintp-Qoud. Personne ne manquait... Je tire le rideau sur ane scène dont les détails ne peuvent découler d'une plume réser* vée... Le régent, retiré dans un coin avec une de ses favorites qu'il avait appelée d'un geste du milieu des flagellants, riait, applaudissait et caressait tour à tour... Le lendemain Philippe dit à Dubois : « Vraiment nous avons passé une nuit délicieuse , il faudra me don- » ner une seconde représentation de cet heureux divertissement. — •
• Je le veux bien, monseigneur, répondit le cardinal, nous recom*
• raencerons aussitôt que la peau de mes reins sera revenue. » Quelques jours après le ballet des flagellants la Fillon vint au P»*
hls-Roya]. Le régent lui demanda comment ses pensionnaires s'étaient trouvées de la fête, et si , malgré la précaution qu'on avait prise de bander les yeux à ces prostituées , elle n'avaient pas reconnu le lieu de la scène. « Non, monseigneur, répondit la courtisane, elles n'ont s pu deviner oh elles se trouvaient, mais toutes ont pensé qu'il n'y » avait que Votre Altesse Royale et le cardinal Dubois capables d'i- > auginer de pareils divertissements. »
Malgré cette vie si licencieuse, si dissolue, Philippe s'est pourtant corrigé d'un défliut qui au commencement de la régence a singulièrement nui aux intérêts de la couronne ; je veux dire cet abandon , cette l^èreté qui confondaient sans cesse dans l'esprit de ce prince les
devoirs de l*homme d'Etat et les plaisirs de l'homme da monde. Le refluent a tiré depuis quelque temps une ligne de séparation bien marquée entre les personnes qui sont en rapport avec lui pour les affaires et ccUcs qu'il admet dans son intimité. Aussi le duc de Brancas disait-il l'autre jour « qu'il jouissait d'une grande faveur, mais que M son crédit était nul. » Dans l'ivresse même oii, par malheur, nous voyons souvent le prince se plonger , sa réserve et sa discrétion avec les roués ou les favorites ne se dément point. A l'une des dernières orgies du Palais-Royal la comtesse de Sabran ayant voulu interroger Philippe sur les secrets de l'Etat , Son Altesse Royale conduisit en chancelant cette dame près d'une glace : ci Regarde-toi, lui dit-il , et » vois si c'est à un aussi joli visage qu'on doit parler d'affaires. »
Mais le duc d'Orléans lui-même n'est plus guère capable de s'en occuper, quoiqu'il soit encore dans la force de l'âge. La continuité des excès a détruit avant le temps cette constitution robuste qui eût pu résister aui fatigues, mais qu'ont usée les jouissances sans frein, plus préjudiciables à l'homme que la peine et le travail. Il reste chaque matin à Philippe un engourdissement, une sorte de torpeur, suite de l'orgie de la nuit. Peu à peu l'âme de ce prince perd de son énergie ; son esprit est moins vif , sa conception devient plus lente , et la moindre application l'énervé et le dégoûte. En un mot, les ressorts de la vie morale, comme ceux de l'existence physique, sont brisés dans le régent par les secousses violentes que les passions ont imprimées à l'une et à l'autre. Son Altesse Royale avoue que les vins exquis sont pour lui sans saveur, et que des femmes charmantes ont souvent à déplorer dans ses bras l'injure la plus grave qu'on puisse faire à leurs attraits. Les hommes raisonnables qui approchent le régent ont essayé plus d'une fois de profiter de sa vieillesse anticipée pour le ramener an sentiment exclusif des devoirs de son état et à la dignité de son rang, n Vous me la donnez bonne , messieurs, » a toujours réiM)ndu Son Altesse Royale, comment voulez-vous que
» la raison m'amuse quand les plaisirs les plus vifs m'ennuient?
9 C'est absolument comme si vous me conseilliez de prendre de l'ou pium pour m'évcillcr. »
En parlant d'un narcotique le régent aurait pu citer le RomultàS de M. de la Motte, que les comédiens jouèrent cette année pour la première fois. Ce poète a beau faire , il n'a pas plus que l'honnête Pradon , d'antitragiqne mémoire, la jambe taillée pour le cothurne de
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Helpomène. De» pointes, des pensées fleuries, de petites ftnesses d'esprit constituent la poésie de M. de la Motte. Des personnages froids et guindés, qui parient toujours de leurs passions que per^sonne n'aperçoit , tels sont les caractères tracés par cet auteur. Des événements vulgaires , sans nœud , sans couleur ; un dénoûment tombant des nues, quoiqu'au lever du ridcuu on puisse deviner cette catastrophe : voilà pour la marclie de Touvrage. L'effet du tout , c'est un orage qui depuis la première scène jusqu'à la dernière va toujours se grossissant au parterre de murmures , de lazzis , de rires moqueurs et de ces sons aigus qui font le désespoir des poètes... Cependant à la représentation de Romulus on a tant bâillé qu'il a été impossible de siffler, et M. de la Mutte a pris cela pour un brillant succès.
Avec toutes les qualités négatives que je viens d'énumérer dans la tragédie de M. de la Motte, cet écrivain méritait bien qu'on lui décernât un honneur particulier. En eflTet c'est de la présente année que datera l'usage adopté par les comédiens de donner une seconde pièce après un ouvrage nouveau, ce tfui n'avait eu lieu jusqu'à présent qu'à la dixième ou onzième représentation... Grâce à cette innovation. Je public , si bien, si dûment endormi l'an passé par les Machabées, est venu néanmoins à Romulus en disant : « 11 y aura quelque chose.
• après. »
MM. Lesage et Fuzelier ont fait une parodie intitulée Pierrot^R<h tnulus, elle a été jouée sur le théâtre des Marionnettes. « Ah ! dit à ce » sujet un plaisant du parterre, quel dommage que cette pièce soit
• représentée ici! Pierrot parle réellement en roi de Rome, taudis
• que le Romulus du Théâtre-Français s'exprime comme un Pierrot.
> H faut envoyer la parodie aux comédiens, et faire venir M» de la
> Motte aux Marionnettes. »
Tandis que M. Dodun , intendant des finances , prenait possession du contrôle général , charge dont M. Pelletier de la Houssaie n'a pu supporter le poids, le roi quittait Paris (le 16 juin) pour aller s'établir dans le château de Versailles. L'infante d'Espagne, fiancée de Sa Majesté, habitera aussi le vaste palais élevé par Louis XIV; elle occupera l'appartement de la duchesse de Bourgogne. « Ah ! l'abbé, que » c'est grand ! dit le jeune monarque à son précepteur en entrant
• dans la chambre du feu roi ; et ce château , c'est un monde ! — Le
9S8 CHRONIQUES DE LHEir-DK-BŒUF.
» roi voire bitaîettl remplissait tout cela, répondit Fleary; et ce » vaste édifice était loin de pouvoir contenir toute sa renommée. Si a» Votre Majesté veut lui ressembler, il est temps qu'elle consente à » se laisser instruire mieux qu'elle n'a fait jusqu'à présent. Qne di* » rait Votre Majesté si elle avait un jour nn Dauphin qui n'en tût pus » plus qu'elle? Elle pourrait fort bien le renvoyer avec une pension; » ce qu'on lit jadis à Childéric, quoiqu'il régnât déjà. — Quoi! répli- » qua Louis XV assez peu touché de la remontrance , on peut ren- » voyer ainsi les rois !... Eh ! dites-moi , l'abbé, la pension est-^e » forte?... M Fleury ne trouva pas de réponse à cette demande, nmia il dit tout bas : « Attendons. »
Cependant les grands , toujours outrés de l'admission du cardinal Dubois au conseil de régence et du rang qu'il y tient en tète des pairs , continuent de se déchaîner contre cette prodigieuse élévation du fils d'un apothicaire. Les plus obstinés s'abstiennent de prendre leur place dans ce conseil; les plus raisonnables, ouïes plus serviles, ou les plus ambitieux, se sont soumis à la nécessité. Mais le vieux maréchal de Villeroi n'est pas au nombre des seigneurs résignés. Dubois, qui, dit-on, sera premier ministre avant la fin du mois, fhit des efforts inouïs pour apaiser les mécontents, et particulièrement Villeroi. Le cardinal lui a souvent envoyé des messagers de paix chargés de rassurer que, malgré ses propos, ses injures et cet orage de mécontentement qu'il faisait gronder en tous lieux, lui, Dubois, était toujours le serviteur du maréchal ; « attribuant sa mauvaise humeur, ajoutait->il, » au désir qu'il avait de voir gouverner l'Etat d'une manière encore » plus parfaite. » Villeroi agréait ces soumissions du rusé cardinal : « C'était toujours, disait-il, autant de pris sur l'ennemi. » Le vieux gouverneur ne manquait jamais de rendre à Dubois les visites qu'il lui faisait , on l'a même vu lui serrer la main. Mais le feu couvait BOUS cette cendre en apparence refroidie : on va voir comment il éclata. Il est bon de remarquer que le favori donne depuis longtemps des audiences comme s'il était ministre, et même premier ministre, puisque les autres secrétaires d'Etat viennent recevoir ses ordres... Seulement le nom du régent jeté de temps en temps au travers des discours du cardinal rappelle que ce dernier représente Son Altesse Royale. Or Villeroi s'était rendu à l'audience de Dubois dans le bâtiment de l'intendance à Versailles. L'assemblée était nombreuse, 11-
lustre; ou y remarquait entre autres clients deux cardinaux. Le marëclial cause avec un grand nombre de personnes, se montre k tout le monde, expose enftn de son mieux la comédie qu'il se proposait de jouer. Abordant ensuite le cardinal d'un ton presque respectueux, notre vieux comédien commence par lui adresser les compliments d*usage. Passant ensuite aux affaires, Villeroi en parle avec un calme parfait ; quelques minutes après une petite pointe de critique se mêle aux félicitations sur les soins que Son Eminence donne au gouvernemeuL Bientôt la censure prend le ton du reproche amer... Enfin, montant par degrés de Tinsolence k Tinvective, de celle-ci aux sarcasmes sanglants et de ces derniers à l'outrage le plus emporté , le gouverneur de Louis XY, par un crescendo d'intonations approprié à sea vues, en vint à laisser échapper un torrent d'injures contre celui qui l'écoutait... « Vous êtes, lui dit-il, cardinal et mari en dépit » de tous les conciles : vainement vous flattez-vous que BreteuU, in- » tendant de Limoges, a enlevé les preuves de votre mariage ; la vé- » rite finit par se faire jour , ce qui n'empêchera pas que ce vil com» » plaisant ne soit ministre de votre façon... Et voilà cependant ce » qu'on souffre dans la première cour du monde ! poursuivit l'auda-
• deux orateur en s'adressant à l'assemblée. Il faut que nous n'ajont » plus de sang sous les ongles, pour plier ainsi le dos devant un in-
• Irigant obscur élevé par charité chez un vieux prêtre limousin dont » il était le domestique. Ses titres sont d'avoir perverti l'enfance du » duc d'Orléans, dont les qualités naturelles auraient fait un prince 9 accompli et religieux. » Puis, revenant k Dubois, qui , muet et immobile de surprise, ressemblait à une statue du dieu Terme, Vil* leroi continua : « Vous avez sacrifié toute la cour du feu roi , exilé
• les grands de l'Etat , bouleversé les fortunes du royaume et le dié- B partement des finances, tandis que le ftiste de votre maison était » le produit de vols scandaleux fkits impunément grâce au sy»- » tème... » Terminant sa harangue par l'affranchissement de toute bienséance, l'irascible maréchal ajouta : « Tu es un scélérat, l'horreur » de la France et de ceux-là même qui te font la cour; mais dans peu » le crime, qui circule avec ton sang , vengera le royaume des maux » que tu lui fais. En attendant sévis, si tu le peux, contre cette tête
f » forte qui te parle, et fais-moi exiler ou renfermer... » A ces mots Tillcroi sortit laissant les courtisans pétrifiés, d'une audace assurément tasi exemple. Personne ne savait après un tel style comment
ramener rcutretien au ton qui convieut pour demander des faveurs et des cfrâces. Les assistants n'osaient ni se parler entre eus, ni s'adresser à Dubois, ni le rcg^ardcr. Le cardinal, si emporté, si brutal de son naturel , et dont l'extrême irritabilité fait trembler tous ceux qui l'approchent, était lui-même atterré par l'étonnante sortie de Yilleroi. On assure que Son Eminence avait écouté son histoire avec une sorte d'attention, les yeux baissés et sans oser l'interrompre par un seul mot; seulement Dubois dit à l'assemblée quand le maréchal fut sorti : c( Il y a lonjjtemps que ce vieillard extravagant mérite de finir » ses jours aux Petites-Maisons; mais je veux dans cette circonstance i> prouver par ma modération que je sais au moins pardonner les » oITenses. »
Au premier moment, cette protestation de longanimité ne trouva que des incrédules ; il eût fallu plus qu'une grande vertu pour oublier l'injure que Dubois venait de recevoir, et ce favori n'avait que des vices. Cependant, plusieurs semaines s'étant passées sans qu'aucune mesure sévère fut prise contre Yilleroi, on commençait à croire que l'ofiensé pardonnait politiquement à son ennemi. Pendant ce temps, le maréchal, dont l'orgueil égale l'insolence et la nullité, disait hautement « que la vengeance du cardinal avait reculé devant » un homme aussi puissant que lui , et qu'un seigneur de sa naisu sance pouvait toujours humilier sans danger un malotru comme » Dubois. •
Cependant Philippe a depuis quelque temps déclaré dans le conseil que, le roi approchant de sa majorité, il allait, lui régent , commencer à travailler avec Sa Majesté, pour l'instruire dans les maximes de gouvernemeut, l'initier progressivement au secret des affaires, et lui faire connaître les hommes dont elle devra s'environner. En conséquence, le régent se présenta, le lundi lO août, au lever de Louis XV, pour commencer l'exécution de ce projet. Le duc de Bourbon , le comte de Clcrmont, le maréchal de Yilleroi et l'abbé de Fleury se trouvaient alors dans l'appartement du roi. «Sire, dit » Philippe, je prie Yotre Majesté de passer dans son cabinet, j'ai à lui » communiquer des choses qui exigent que je sois seul avec elle. » A ces mots, M. le duc et les autres seigneurs se retirèrent; mais Yilleroi se disposa à suivce Louis XY dans son cabinet. « J'ai dit, > répéta le régent, que je désirais être seul avec Sa Majesté. — Mon- » scigueur, répondit le maréchal , eu qualité de gouverneur du roi
> je ne dois |Nks le perdre un seul instant de vue. Le testament de ^ Louis-XIV, reconnu par un arrêt du parlement et par la loi natio* a DiJe , m'a confié la garde de ce prince ; je réponds de sa vie, et je
t^ veux assister en personne aux (ravaux et aux conférences secrètes
> de Votre Altesse Royale avec Sa Majesté. — Si vous aviez tout » votre bon sens, monsieur, répondit Philippe, je vous dirais que la
> personne du roi est tout autant en sûreté avec moi qu'avec vous ; » que vous oubliez en ce moment que vos impertinentes difficultés
* s'adressent au régent du royaume, au premier prince du sang, qui ' pourrait sur l'heure vous en punir... Mais je veux bien considérer
> que votre conduite est un effet de folie, et vous recommander seu-
* lement de pourvoir à votre guérison. » Puis , se tournant vers Louis XV^, M. d'Orléans ajouta : « Sire, j'aurai l'honneur d'entretenir » Votre Majesté plus tard ; et il prit congé , laissant Villeroi se livrer à SCS réflexions, si l'orgueil lui permettait d'en faire.
Sur-le-champ Philippe tint un conseil extraordinaire, dans lequel , tprcs avoir démontré combien les prétentions de Yilleroi étaient de^ venues nuisibles aux intérêts de l'Etat et à la dignité du ministère, il établit lu nécessité de bannir de lu cour ce vieillard orgueilleux. Le maréchal a peu d'amis; il ne trouva pas dans le conseil un seul défenseur; son exil fut unanimement décidé; et ce qui prouve le peu d'iutérèt que les courtisans lui porlaient, c'est que personne ne daigna le prévenir du coup dont il allait être atteint. Le lendemain 1 1 août, an moment ou \ illcroi traversait la salle de VCEil-de-bœuf pour se rendre auprès du roi , une troupe de jeunes seigneurs l'environna : r'ctsiicnt les roués du régent, en habit de cour, et guidés par la Fare. Ils enlevèrent le vieux général par forme de partie de plaisir, sans qu'il sût lui-même si c'était un jeu ou une action sérieuse. Il ne lui resta plus de doute à cet égard lorsqu'il se vit jeté dans une chaise de poste, et quand le capitaine des gardes, en le confiant à une forte escorte , lui déclara qu'on allait le conduire à sa terre de Villeroi, oii Son Altesse Royale le priait de vouloir bien se tenir jusqu'à nouvel ordre. Villeroi se mit alors à crier , à jurer , à se répandre en vociférations ; mais le bruit des roues couvrit bientôt celui de ces vaines paroles. C'est ainsi que le gouverneur du roi fut enlevé, ou plutôt escamoté de la cour, sans que ni Sa Majesté, ni les princes, ni les ministres, ni les courtisans, ni même les gens de Villeroi , eussent eu le temps de voir comment cela s'était fuit.
24f CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
Mais le lendemain de cetle expédition uu événement tout à foit imprévu jeta le régent et Dubois dans un grand embarras. Fleury, ancien évèque de Fréjus et précepteur du roi , avait disparu de la cour, sans qu'on p6t avoir aucune idée de ce qu'il pouvait être devenu, ni du motif d'une aussi étrange disparition. Louis XV, déjà fort affligé de l'enlèvement de son gouverneur, qu'il aimait parce que ce seigneur ne lui parlait jamais d'études , le fut bien davantage quand il apprit qu'il était encore privé de Fleury , que Sa Majesté affectionnait, quoiqu'il lui parlât souvent de la nécesstlé de s'instruire. Le jeune monarque, qui commençait déjà à sentir qu'il était le mai» tre, montra du dépit au régent de l'exil de Yilleroi , et lui demanda •èchement si son précepteur était aussi exilé. « Non , sire , répondit » Philippe avec dignité , on ne l'aurait point caché à Votre Majesté. 9 Le régent de France est investi par les lois de l'Etat d'une auto- » rite entière jusqu'à votre majorité, et en l'exerçant il ne doit re* • douter ia censure de personne..'. Il ne pouvait donc y avoir aucune » raison pour que je fisse enlever mystérieusement l'abbé de Fleury. » Le roi, ne pouvant rien répliquer à cela , se mit à bouder, il refusa de prendre toute nourriture; il passa la nuit à sangloter, à pousser des cris aigus et des gémissements. Tous les grands officiers de la cour se désolaient, et le duc de Gharost, qui remplaçait M. de Villeroi comme gouverneur du prince, ne savait à quel saint se vouer. Le duc d'Orléans et Dubois, consternés, commençaient à se repentir d'avoir banni le maréchal; ils s'avouaient franchement qu'ils n'avaient ^as assez calculé les suites de cet événement. Trente courriers partiront pour chercher Fleury dans tous les coins de la France; mais les bruits calomnieux n'en allaient pas moins leur train : ici l'on disait que le gouverneur et l'évêque de Fréjus avaient été jetés dans un cul de basse-fosse pour laisser le roi abandonné à ses enne* mis; plus loin on poussait la noirceur jusqu'à dire que déjà le poison coulait dans les veines de Louis XV. Heureusement pour Sa Majesté, qui avait la fièvre; pour le régent, qu'on accusait, et pour Dubois, qu'on vouait à tous les feux de l'enfer , on découvrit Fleury ches
M. de Lamoignon , à Baville Moitié de force , moitié de gré , le
bonhomme fut ramené à Versailles, oii M. le duc d'Orléans se trouvait : « Monsieur, lui dit brusquement ce prince, quand je vous ai » placé près de Sa Majesté , je ne croyais pas avoir donné à cet » enfant un autre enfant capable de s'enfuir et de se faire cher-
a eber comme un écolier... Qu'one pareille chose n'arrive plut... • Allée. »
Cependant l'évasion de l'ancien évèqite de Fréjas n'était pas pré» dsément un enfantillage ; on a su depuis qu'il existait un compromis entre cet ecclésiastique et Yilleroi , portant que si l'abbé était disgracié le maréchal se retirerait dans ses terres, et qu'en cas de dis* grAce du dernier, Fleurj, qui n'avait pas de terres, s'enfermerait dans un couvent. Telle était la convention que le bonhomme com- Bençait à eiécuter quand on le découvrit à Ba ville. Mais , avant même qu'on l'eût trouvé, il regrettait d'avoir été si fidèle à ce traité, 01 l'on n'avait pas prévu la vive douleur qu'éprouverait le roi en se voyant privé à la fois de son gouverneur et de son confesseur. C'était d'après cette considération majeure que M. de Fleury avait cou* lenti, à peu près volontiers, à revenir auprès de son illustre' élève.
Malgré ces excellentes raisons , Yilleroi , qu'on venait de conduire tous bonne escorte dans son gouvernement du Lyonnais, jetait feu et flamme contre Fleury , prétendant qu'il avait manqué à sa parole écrite; ce qui, pour un prêtre surtout, était un cas essentiellement damnable. Le maréchal écrivit au précepteur une lettre remplie de reproches amers. L'ancien évéque de Fréjus la lui renvoya après avoir écrit ces mots au bas : « Je n'ai pu la lire. De grâce, que ce
• lecret reste entre nous... de peur que le public ne sache que le roi ■ a dans vous un gouverneur qui ne sait pas écrire et dans moi un
* précepteur qui ne sait pas lire. »
Un événement bien autrement curieux que la disgrâce de Yilleroi est depuis quelques jours le sujet de tous les entretiens. Jusqu'ici le cardinal Dubois n'avait dirigé les affaires que pour en épargner le ftrdeau an régent; mais à dater du S 2 août, à neuf heures du soir, U gouverne avee la qualité depremter mtntstrs^ que personne n'avait obtenue depuis la mort du cardinal Mazarin, comme si Ton eût attendu pour la rétablir qu'il parût un homme plus immoral encore fae cet Italien. Les compliments des plus grands seigneurs re man* ([ttèrent pas au fils de rapothicaire de Brive>-4a-4^aillarde ; tout le loade lui brûla de l'encens sous le nei. Un seul homme osa joindre m avis à ses félicitations, et ce fut le neveu de Son Eminence. « Ia, » nouvelle dignité dont vous êtes revêtu, lui écrivait l'abbé Dubois,
> ehamrfne de Saint-Honoré , vous oblige à redoubler vos prières à
> Dieu pour qu'il vous fasse la grâce de ne Caire servir le poavoir que
74\ CIlROMQUIiS DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
» le roi vient de vous confier qu'au bien de l'£ut et à celui de W » religion. — Mon pauvre neveu ! dit le cardinal après avoir lu, il y » a longtemps que j'ai prévu que ce ne serait jamais qu'un cerveau > étroit. »
Un des roués de Philippe parla sur un autre ton à ce prince de l'avènement de Dubois au premier ministère. « Votre Altesse Royale, 9 lui dit Noce, peut en faire tout ce qu'elle voudra, mais elle n'en » fera jamais un bonnôte homme. *~ C'est possible , répondit le n>- » gent piqué d'une critique aussi libre de son choix; mais, pour es* » sayerde faire un homme prudent de vous, dont je n'ai pu faire un » homme utile, je vous exile à vingt lieues de Versailles et de Paris. » Noce s'inclina et sortit, en reconnaissant trop tard le grave incon* vénient des incontinences de langue.
A peine Dubois eut-il la main au timon des affaires, qu'il songea à remplir la promesse qu'il avait faite à M. de Breteuil, intendant de Limoges, pour le service essentiel qu'il lui avait rendu lorsqu'il s'é* tait agi de faire disparaître les traces du mariage de monseigneur l'archevêque de Cambrai. Le cardinal lit d'abord attacher son protégé au conseil d'Etat, en attendant qu'il pût trouver un prétexte pour renvoyer un secrétaire d'Etat et lui donner sa place.
Le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe V, n'avait pas laisse échapper l'occasion du traité de paix avec la France sans en tirer tout le parti que les enfants de Saint-Ignace savent tirer de toutes les circonstances. Un des articles secrets de ce traité, dans la rédaction duquel Dubois avait semé des complaisances pour recueillir des dignités, portait que les jansénistes seraient tout doucement éloignés des emplois en France; que les molinistes y seraient rappelés, et que surtout il serait nommé, aussitôt que cela serait possible, un jésuite à la place de confesseur du roi. L'escapade du vieux Fleury panit à Dubois une occasion favorable pour effectuer cette clause secrète; sous prétexte que les fonctions de précepteur allaient devenir trop importantes pour que Fleury put en être distrait, on donna la direction de la conscience du jeune monarque au père de Lignières, jésuite par esprit comme par état, et sa compagnie rentra ainsi dans une charge qu'elle ne se consolait pas d'avoir perdue. Mais la cour et la ville murmurèrent de ce choix ; on n'a point encore oublié les fureurs du père le Tellier. Le nouveau confesseur fut accueilli partout avec froideur, quelquefois avecimpoli*
Le cardinal de Noallles lui déclara même en ftiee qu'il lui dé^ fendiit de confesser Sa Majesté. « Vous voulez des pouvoirs, lui dit » brusquement Son Eminence, eh bien ! vous n'en aurez pas, et je ne » vous dirai point les motifs de mon refus... Laissez-moi tranquille;
* j'ai la fièvre, je suis enrhumé. » Gomme la mauvaise humeur et le ihame de M. de Paris pouvaient durer longtemps le jésuite eut recours à l'évéque de Chartres pour être autorisé à entendre la confession du roi , qui fut obligé d'aller la lui dire à Saint-Cyr, et cela très-peu volontiers , parce que le père de Lignières ne lui convenait pas plus qu'au cardinal de Noailles. La semaine dernière, madame de Chelles lui fit ce singulier compliment en réponse au sien : « Mon >père, puisqu'il fallait qu'un jésuite fût confesseur du roi, j'aime
> autant que ce soit vous qu'un autre ; mais je ne puis vous dissi- » muler que je suis fâchée de voir un religieux de votre robe dans
• cette place , car vous devez savoir que je n'aime pas la compagnie
> de Jésus... En récompense, je la crains... Vous voyez que je suis » bonne Française. »
Tout principe a sa conséquence , et celle des excès manque rare- Bent d'être funeste. Dubois est attaqué d'une maladie grave qui l'obligea dernièrement à recourir à la chirurgie. Il manda Boudon, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu.
« J'espère au moins, dit-il en le voyant entrer, que vous ne me traiterez pas comme vos gueux de l'Uôtel-Dieu?
— Pourquoi donc, monseigneur?
— Belle demande! Je vous payerai, je crois, un peu mieux.
— Ah!«monsieur le cardinal! le payement ne fait rien à l'affaire, et tous ces gens- là sont des Eminenccs pour moi. De quoi s'agit-il?
— De conserver une partie de moi-même, qui, vous en convientirez, ne sert qu'à augmenter la misère de vos malades de l'hôpital.
— Je suis pourtant convaincu, monseigneur, qu'ils y tiennent tout autant que vous.
— Le mot est drôle... Mais parlons de ma maladie. »
J'arrive de Reims, où j'ai été témoin de la solennité la plus imponote de la carrière des rois; le sacre de Louis XV a eu lieu le J5 octobre.*
Le roi fit son entrée à Reims le 16 accompagné des princes du Mng, de M. le duc de Charost, son gouverneur, et des principaux
tH CHRONIQUES DE LtSIL-DE-BCEOF.
aeigtieuM de la coar. 8t Majetté dcaeenélt de earroiae nr le panrli de Tégliie mëtropoUlaine ; Tarchevéqne Vj attendait à la tète de aoA chapitre et entouré de dix ëvèques. Lonis XY fut reçu eona le dais, poil conduit au chœur, oti il fit sa prière, après laquelle Sa Majesté ■e rendit à Th^tel qu'on avait préparé pour la recevoir. Le SS, dès la pointe du jour, tontes les cloches de la viUe annoncèrent raugusle cérémonie qui se préparait; on vit accourir de toutes parts les habitants des catapagnes , revêtus de leurs plus beaui hahits ; tous voulaient voir leur jeune roi; mais les rues et les maisons étaient euvn^ hies par la fbule des courtisans, des soldau el des valets. A peine les hahitants avaient- ils obtenu la permission de rester chei eux, et beaucoup de Rémois vendirent chèrement à des étrangers le droit d'habiter leur toit et de se coucher dans leur lit.
U est au sacre des rois quelques usages qu'on voudrait n' j plus voir dans un siècle éclairé , parce qu'ils ne se justifient ni par la raison , toi par la dignité, ni par l'allégorie. Je ne comprends pas bien, par exemple, quel sens on attache à la course de l'archevêque consécr»teur de l'église au palais du roi ; si ce prince doit recevoir la couronne et le sceptre dans le temple du Soigneur par les mains de son mi- Bistre, c'est un sacrifice trop grand tkit à la puissance terrestre que la démarche de ce même ministre vers le monarque è sacrer... Celuici, au contraire, semblerait devoir se jeter spontanément dans le sein de Dieu pour lui demander le pouvoir. Si l'on examine ensuite le vide de grandeur qu'offrent ce clergé frappant è la porte de l'appartement royal, ce (.rand chambellan qui demande Qui $st là? ce roi qui est censé dormir encore , on ne voit dans tout cela que des détails indignes d'une solennité oii tout devrait être noble et grand. Il est rare aussi que ces oiseaux auxquels on donne, è certain passage du rituel, la volée dans l'église, et qu'on voit se jucher sur la tête des dames, ou s'accrocher à la perruque des magistrats , n'excitent pas qaelques traits d'hilarité aussi peu compatibles avec la ^circonstance qu'uYoe la sainteté du lieu. Je cherche vainement l'allégorie qu'on peut se proposer en cela : le sacre du roi le plus vertueux, le plus disposé à ftire le bonheur de ses sujets, ne saurait être cependant considéré comme un signal d'affranchissement; et le début du règne le plu paternel d'un prince que les peuples appellent leur maître serai mieux exprime^, quoi qu'on dise, par la mise en cage des oiseaux. Revenons au sacre spécial de Louis XV, en éloignant de mou récit