‹ Chroniques de l'oeil-de-boeufChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Law contrôleor général. — Portrait de cet Écossais. -— Copidité des grands. — Le miaislre pissant en pleioe audience. — L*or et Targent deveuus , sans figure, de vils métaux. — Le Boancier joué par le robin. -* Uo opéra de U le duc d'Orléans. — Grécourt; ses contes, son épiraphe. — Mise en liberté du duc et de la duchesse du Maine. — La cour de Sceaux; sa composition, ses plaisirs. — Assassinat commis par le comte de Hom. — Son supplice. — Les Algonquins; leur arrivée, leur réception. — Villeroi Algonquin. — Mort du marquis de Dangeau. — Ses Mémoires. — Le duc de Richelieu le remplace à l'Académie. — Fragments de son discours de réception. •— La Bourse et las agioteurs. — Harangue malheureuse du maréchal de Villars. — Recherches Inquisitoriales sur l'argent. — Anecdotes. — Décadence rapide du papier. — - Mouvements séditieux. — Danger de Law. -* Dubois demande un archevêché. — Scène dans le cabinet du régent. — Le mmistre des plaisirs du régent est archevêque de Cambrai. -»- Sacre de Dubois. '— Madame Tarchevéquô de Cambrai. — Singulière demande de la Fillon. — L'archevêque Dubois apprend a dire la messe. — Peste de Marseille; Beisunce. -^ Paix avec l'Espagne; conditions; le jésuite Daubenton. --Ce qu'il faut h Philippe V le matin; ce qu'il lui faut le soir. — Suite de la décadence du système Law. — Nouvelle émeute populaire dont cet étranger est le sujet — Refrain de vaudeville improvisé par le premier président du parlement. — Projet mystérieux de cette compagnie. — Rappel du chancelier d'Aguesseau. -* Les billets aoat mis hrs de circulation — Le parlement est exilé à Pontoise; pourquoi. — Souveraineté du premier président à Pontoise. •— Dubois est jeté aux jambes du parlement — Ce que n'a pu faire Louis XIV , Dubois l'accomplit. — La^iv se démet de ses charges. — Pelletier de la Houssaie contrôleur général. — Évasion de l'aventurier. — Vive discussion dans le conseil de régence. — Résumé du système de Law. — > Opinion sur ce financier.

Law est contrôleur général ; un arrêt du conseil, en date du 5 janvier, Pa revêtu de cette charge : ce qui ne Tempèche pas de conser^ ver remploi de directeur de la compagnie des Indes. Ainsi cet Ecos-r

njf obtient an privilège dont personne encore n'a joui en France s edoi d'être tout k la fois adminiatratettr et administré ; si, dans cette daplicité d'attributions, la Banque a besoin du secrétaire d'Etat dea iaaoces, il eat probable qu'elle le trouvera bien disposé à ftiire tout tt qui pourra lui convenir. Au reste» on a du plaisir à voir M. Law émanant set audiences ministérielles; nul ministre ne représente aieui t grand, bien fait, doué d'une figure agréable et noble, il est, ^ tt personne , séduisant comme son système financier. De plus , Mire contrôleur général a de l'esprit, de la politesse, de la noblesse lus fierté. En un mot , T Angleterre nous a cédé un fonctionnaire charmant..» ai aon air, son affabilité, ses action» et ses billets n« lont pas des menteurs.

Jamais peut-^tre aucun homme d'Etat n'eut autant de courtisans puni les plus grands personnages du royaume : les princesses lui Wiseat la main ; les princes le saluent jusqu'à terre et s'bonorent i'ivoir k échanger avec lui le titre de monseigneur. Mais cette coartoisie oit l'orgueil s'humilie par calcul est bien payée : le faste des hauts et puissants seigneurs est le gouffre sans fond dans lequel t'engloutit une forte partie des richesses numéraires de la France, CB Inversant ce tonneau des Danaïdes qu'on appelle Banque royale. Deaiandes à M» le duc, au prince de Gonti, aux favoris du régent, à tant d'autres , combien ils se sont procuré de rames de billets dont ils envoient journellement recevoir en espèces le montant au bureau âe la rue Vivienne ! Ils seraient bien en peine de dire en quelle ■annaic ils ont acheté ce papier... On le leur a donné; c'est le prix 4e leurs complaisances pour l'Ecossais Law, c'est le salaire des opinions favorables au système émises dans le conseil de régence : ttr le régent , tout seul peut-être , y est animé par une conviction d^Dtéressée , fruit de son amour pour les innovations. Parmi ces Magsoes avides , il en est d'insatiables : le prince de Conti nommé* Aeal. A la fin de l'année dernière , cette Altesse cupide s'était fait prodiguer à tel point les actions et les billets, dont elle exigeait près- ^ aussitôt le payement à la Banque, qu'un jour son intendant en nmena trois fourgons chargés d'argent. Law , effrayé , prévint le ré- (eot, et lui dit que si l'exemple de M. de Gonti était suivi, il en rénltérait la ruine prochaine du système. Philippe ordonna au prince de se modérer.

BcvcBOBs au contrôleur général. Ce personnage est devenu si im-

portant, on a tellement exalté son mérite, qu'il a fini par se croire d'une nature supérieure. Il se permet avec ses clients, de quelque ranfjr qu'ils soient , des hardiesses étranges : en voici une que l'on croira difficilement, et qui cependant m'a été affirmée la main sur la conscience. Pressé , à l'une de ses dernières audiences, par un grand concours de solliciteurs , I^w laissait apercevoir l'intention de se retirer un instant pour satisfaire à une nécessité impérieuse. Los dames, craifj^nant sans doute que l'absence du contrôleur général ne te prolongeât , lui dirent : « Eh! monseigneur, si vous n'avez pas • d'autre besoin que celui de pisser , ne vous en allez pas ; pisses a ici, et écoutez-nous. » Le ministre, usant de la permission, fit apporter ce qu'il fallait pour se satisfaire, et, se détournant un peu, se soulagea en pleine assemblée.

L'éloquence de Law est si insinuante , si persuasive, qu'il est parvenu à convaincre la masse des spéculateurs que l'or et l'argent sont inutiles, embarrassants; que nous touchons au jour oii la force des choses va déprécier entièrement ces métaux, et qu'ils se vendront au poids du cuivre et du fer. Je suis quelquefois tentée de croire que le financier écossais a la conviction intime de ce qu'il avance : le fait suivant tendrait à le prouver. Déjà possesseur de quinze ou vingt belles terres, Law voulut dernièrement acheter un superbe domaine que vendait le président de Novion. Le prix de cette propriété était de cinq cent mille livres, que le vendeur exigeait en espèces. « Mon a Dieu ! qu'à cela ne tienne , répondit l'acheteur, vous allez me dé- » livrer d'un métal qui ne me cause que de l'embarras. » Deux heures plus tard, les cinq cent mille livres étaient chez M. de Novion. Ce n'est pas tout; à peine l'acquisition venait-elle d'être consommée, que le fils du président fit assigner Law eu nullité de la vente : le père n'ayant pas eu le droit de l'efTectuer. On offrit de rembourser en papier; soit confiance, soit politique, l'Ecossais accepta de bonne grâce, et l'homme à la protestation, qui avait, lui, peu de confiance dans les billets , se frotta les mains. Peut-être y avait-il accord entre le père et le fils ; s'il en fut ainsi , la ruse de ces robins était digne de deux procureurs.

Les capSces du régent furent tournés à la musique pendant les derniers mois de i719; il en résulta un opéra de Panihée^ que Son Altesse Royale composa sur des paroles du marquis de la Fare» La

BSGENCE. . 185

pièce fnt représentée il y a trois jours dans les appartements du Palais- Roya] ; le prince n'y admit que des courtisans , et cet ouvrage eut, comme on le pense bien , un succès prodigieux. « Comment trouvez-

* TOUS cela? demanda Philippe au compositeur Gampra. — La mu- » siqae est excellente , répondit Tartiste informé qu'il s'adressait à

> un amour-propre d'auteur tout-puissant ; mais le poème n'est pas

> aossi bon. » Le duc appela alors la Farc , et lui dit : « Gampra

> trouve tes vers mauvais et ma musique bonne. Parle-lui en parti-

• coller, ce sera le revers de la médaille : il trouvera la* poésie dé- » licieuse et la musique détestable. — Non pas, monseigneur, répH-

• qoa la Fare, à moins que Votre Altesse Royale ne me cède sa

> dignité de régent. »

L'ibbé Grécourt ïk'est pas régent, ce n'est qu'un chanoine fort ii^ relier du chapitre de Saint-Martin à Tours, et pourtant on aime l>eaQcoup ses vers , qui sont tout à ta^it à la hauteur des mœurs du joar. Grécourt a pris pour devise : Courte messe et long repas; ou pense bien , d'après cela , que son bréviaire l'occupe infiniment moins ^csa cave. Cet ecclésiastique, beaucoup plus disposé à se séculai^rqae les canons ne le comportent, passe sa vie au joli château de Veret-sur-Cher dans une vie dissipée au moins. C'est de là qu'il

* lancé dans le monde littéraire des contes en vers que la Fontaine a'eàt pas désavoués et que Boccacc n'eût pas composés plus égrillards. Lav, qui s'y connaît bien , voulant tenir compte à Grécourt de ce petit chef-d'œuvre erotique, lui a fait oiTrir un emploi; mais notre cbanoine, non moins paresseux que libertin, a refusé poétiquement par l'envoi au contrôleur général d'une fable philosophique intitulée li Solitaire et la Fortune. Grécourt m'a tout l'air d'être bien vivant, on trouve pourtant son épitaphe dans le recueil qu'il vient de publier. Il est de mode aujourd'hui de s'enterrer par métaphore. Cette épitapbe, oîi le poète dit qu'il s'est fait un caractère d'après Verville et Rabelais , ne fera croire à personne que la pierre sur laquelle on la gravera recouvre un candidat à la sainteté.

Après une assez longue détention de M. le duc et de madame la duchesse du Afaine , le conseil de r<^ence , au vu des interrogatoires qu'ils ont subis, vient de les déclarer non coupables au sujet de la conspiration deCellamare. La princesse est retournée à Sceaux et son mari s'est rendu à Clagny jiour y demeurer jusqu'à nouvel ordre. Le

iM CHRONIQUES DE L*Œ1L-DE-BŒUF.

prince de Dombes, le comte d'Eu et mademoiselle da Maine sont de retour chez leur mère.

Je profite de l'occasion pour jeter un coup d*œil sur cette société papillonnante, sur cette distillerie d^csprit qu'on appelle la cour de Sceaux. Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Gondé, ne possède ni beauté ni grâces eitérieures; sa physionomie n'est que fine, spirituelle, un peu fausse, et madame du Maine a le malheur de porter une bosse qu'elle n'esquive qu'imparùiitement. Mais cette* princesse possède une heureuse compensation intellectuelle de tant de défauts corporels. Son esprit est orné, délicat, subtil ; Ânne-Louise-Bénédicte serait une femme d'un grand mérite, si l'ordre qui manque à ses idées les rendait aussi claires qu'elles sont vives et saillantes. On regrette, en entendant parler cette dame, qu'elle n'ait pas une opinion arrêtée; ses paroles ont toujours Pair de courir après la pensée ; nul plan ne se laisse remarquer dans ses discours, et le moindre examen fait reconnaître que son caractère est incapable d'asseoir un projet solide. Cette irrésolution de facultés morales sert ordinairement mal les pensées de madame du Maine, qui sont la vanité, l'intrigue, l'ambition. Tel que je viens de lepein* dre , le caractère de la princesse est bien supérieur à celui de son mari, auquel madame de Maintcnon ne parvint à donner que l'adresse de l'hypocrisie, parce que la nature n'avait pas mis en lui les ressources puissantes de Pesprit. L'habitude des subtilités eût pu tenir lieu à ce seigneur de finesse et d'imagination; mais le courage lai manqua toujours pour soutenir ses entreprises: la peur le domina au milieu des intrigues comme sur le champ de bataille. Tant que 1a favorite de Louis XIV agit pour lui , le grand maître de l'artillerie s'enivra du règne de la souveraine puissance ; il se laissa aller au désir d'être un grand prince ; mais aujourd'hui qu'il est abandonné à ses propres forces, il n'aspire plus qu'à n'être rien; et peu s'en faut qu'il ne soit disposé à s'abandonner réellement à rhumilité qu'il affiche.

Cependant à peine mademoiselle de Bourbon eut-elle épousé le duc du Maine, que, fatiguée du bigotisme et de l'assommante représentation de la cour du vieux roi, elle se retira à Sceaux, où bientôt elle sut se former une société plus conforme à ses goftts , k son hu«meur, au besoin qu'elle avait sans cesse de faire du bel esprit* On vit se presser dans les salons de Sceaux : Chaulieu, poète sourd ,

iveugle et vieux, mais dont la grâce, toujours jeune, savait se passet de vue et d'ouïe pour charmer; le marquis de Lassay, répertoire vi« vant, plus riche d'anecdotes que les volumineux in-folio; la Grange- Chancel, qui, pour quelques applaudissements que les Philtppiqueê reçurent chez madame du Maine , épuise aujourd'hui la coupe amère de l'eill ; le cardinal de Polignac , que son esprit aimable rendit, plus intimement que personne , le courtisan de la duchesse ; Pabbé Genest, ecclésiastique du monde , dont l'imagination est un foyer pétillant de saillies toujours gracieuses et décentes; le duc de Brancas, roué dtl Palais-Royal et familier de Sceaux, qui, de l'un et de l'autre côté, adressait plus de compliments aux pages qu'aux dames réunies dans les salons; enfin les poètes Voltaire, Fontenelle, la Motte, Saint* Aolairc, et quelques autres. Parmi les femmes, on distingua la prétidente Dreuillet, mademoiselle Delaunay, madame Lambert et la narquise de Simiane ; toiites spirituelles , toutes nourries des riens BOttsseux de l'hôtel de Rambouillet.

Au retour de madame du Maine, cette volée de beaux esprits , dispersée par la disgrâce de la princesse, revint à tlre-d'âile k ses ?i^ds, et les niaiseries ctiarmantes recommencèrent à la cour de Sceaui. Les bals, les jeux, la comédie, s'y succèdent sans disconti» nuité; et pour que l'originalité, que la duchesse recherche en toutes clioses, préside à ses fêtes, elles ont toutes lieu du soir au matin, ce qui leur a fait donner le nom de nuits blanches. Un nouveau genre d'amusement excite au plus haut point l'émulation des courtisans de nadamc du Maine : on s'est imaginé de faire une loterie des vingtquatre lettres de l'alphabet , dont chacune doit servir d'initiale att nom d'une pénitence que la dame du lieu indique. Par exemple, celui qui tire un C donne une comédie; le B commande pour l'ordinaire UDballet; l'O annonce un opéra. On a remarqué que lorsqu'à ce jett le cardinal de Polignac prenait un A la pénitence lui était demandée * l'oreille, quoique, depuis bien longtemps déjà, il n'y ait plus rien de mystérieux dans les obligations de ce prince de l'Église à l'égard de la duchesse.

M. de .Saint- Aulaire, que la dame de Sceaux appelle- alternative* nent son 6ef ^er et son Apollon, lui représentait dernièrement que sà conipagnie devenait bien nombreuse et par trop mélangée de gens obKur». «Que prétendez-vous faire , demanda-t-il à la duchesse, de •tautde gens qui vous couvieuueut si peu? — Que veux-tu, mon

» berger, répondît-elle, j*ai le malheur de ne pouvoir me pasier des » choses dont je n*ai que faire. »

Ce même Saint-Aulaire, poëtc à l'eau de rose , sentit un beau matin sa muse ëclore avec sa soixantième année. Il devint académicien, parce que l'Académie tient à se recruter de marquis , attendu qu'il n'est pas toujours possible de trouver parmi les ducs de beaux esprits qui sachent lire. Je vais citer les quatre plus jolis vers de Saint- Aulaire. La duchesse du Maine, au jeu du, secret, ayant demandé à ion Apollon de lui dire le sien, il répondit k l'instant:

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret , Si j'étais Apollon ne serait pas ma muse, Elle serait Thétis et le jour finirait.

Mais l'auteur de ce joli quatrain est trop vieux pour être le blond Phébus de madame du Maine, et c'est d'un autre flambeau que le

sien qu'elle se plait à faire jaillir des étincelles.

Jamais la fortune ne fut plus rapide qu'aujourd'hui , soit pour arriver, soit pour fuir. Eh bien! il est des gens qui la trouvent encore trop lente, témoin un jeune gentilhomme, qui, le 22 mars, voulut s'enrichir tout d'un coup par un assassinat. 11 n'est bruit à Paris que du meurtre commis par le comte de Horn , capitaine réformé, appartenant à l'une des premières familles du Piémont. Cet officier, âgé d'environ vingt-deux ans, voulant, disait-il, acheter pour cent mille écus d'actions, donne rendez-vous, rue Quincampolx, à un riche agioteur, qui arrive muni de son portefeuille, renfermant plus que la somme demandée. Horn, qui s'est fait accompagner de M. Laurent de Mille, autre Piémontais, et du nommé Dutenie, entraîne le négociateur dans un cabaret de la rue de Venise, oii les quatre personnes se renferment dans un cabinet au premier étage. A peine la porte est-elle fermée, que les scélérats frappent le porteur des actions de plusieurs coups de poignard , s'emparent de son portefeuille et cherchent à prendre la fuite. Mais en se drhallant Tinfortunc a fait du bruit, un garçon trouvant à la porte la clef, que les assassins ont oublié de retirer, se dispose à entrer dans le cabinet; mais apercevant un homme noyé dans son sang, ce garçon referme aussitôt la porte à double tour et crie au meurtre. On accourt avec main-forte, on entre précipitamment, ou s'empare de llorn et de Mille, taudis

qne leur complice se mêlant aa\ curieux qui remplissent la maison fend la foule en disant qu'il va chercher le commissaire et disparait*

Le comte de Hom, avant ce dernier crime, avait la réputation d'un escroc; sa conduite était d'ailleurs celle d'un libertin, d'un mauvais sujet* Sa mère est fille du prince de Ligne, duc d'Arembeig, grand d'Espagne et chevalier de la Toison d'or ; son frère aîné est Maximilien-Emmanuel, prince de Hom. Ce dernier, instruit des déporteraents de son cadet, avait envoyé à Paris un gentilhomme chargé de payer ses dettes et de le remmener en Piémont, après iToir obtenu du régent la permission d'enlever le comte de vive force. Par malheur pour la famille , l'exprès n'arriva que le lende- Bain de l'assassinat.

Tandis que Hom et Laurent Mille reçoivent la question, qui déjà leurs fait avouer d'autres crimes et déclarer des complices, la fanille du premier s'agite fort auprès du régent pour obtenir la grâce de cet assassin, allié d'une foule de gens illustres; mais le prince se montre inflexible.

« Monseigneur, disait à Son Altesse Royale une proche parente du criminel, qu'on le traite comme fou et qu'on l'enferme aux Petites- Maisons.

— Non, madame, répondit le duc, ce n'est pas assez d'enfermer les fous qui tuent leurs semblables, on ne saurait trop tôt s'en défaire.

—Que Votre Altesse Royale daigne donc considérer quelle infamie ce serait pour une famille illustre et qui appartient à tant de souverains de l'Europe de voir un de ses membres périr sur Téchafaud.

— Détrompez-vous , l'infamie est dans le crime et non dans le supplice.

— Enfin , monseigneur, s'écria la dame, faut-il vous le rappeler, le coupable a l'air de vous appartenir à vous-même!

— Eh bien! madame, je partagerai la honte avec vous. » Avant- hier 96 mars, sur les quatre heures du soir, le comte

de Hom et son complice furent roués vifs en place de Grève, aux acclamations unanimes de la multitude, qui loua beaucoup M. le duc d'Orléans de sa juste sévérité. Il est probable que le noble piémontais était le premier auteur du complot : car pendant l'exécution, et tandis que ses bras et ses jambes brisés pendaient sur la roue, il demanda pardon à son complice, qui respirait encore. On rapporte que le matin du supplice Hom s'étant entretenu avec M. Guéret , curé

de Saint-Paul ', venu pour le confesser, lui dit : « Je mérite la roae; » mais j'espérais qu'en considération de mon rang on m'accorderait » la faveur d'èlre décapité. Au surplus, je me résigne à tout pour

» obtenir de Dieu le pardon de mon crime » Puis il ajouta :

« SoufTre-t-on beaucoup quand on est roué? » On ne m'a pas dit

quel genre de locution employa le confesseur pour répondre qu'il n'en savait rien.

L'impression de cette catastrophe n'était pas encore effacée, quand les Parisiens se portèrent en foule sur les bords de la Seine pour voir arriver un petit canot de forme bizarre qui la remonta jusqa*aa Pont-Royal. Ce batelet, fait de l'écorce d'un tronc d'arbre, pesait environ cinquante livres , et j*appris qu'il avait été apporté jusqu'à Chaillot sur l'impériale d'une voilure publique. Mais, à la hauteur des Bons-Hommes, deux Canadiens et un petit sauvage de la Californie montèrent ce frêle esquif pour avoir l'air d'arriver par mer devant le château de Sa Majesté, qui d*un balcon jouit du coup d*€eil de cette arrivée. M. de Breslay, prêtre missionnaire conducteur de ces sauvages, qu'on appelait des Algonquins, les alla prendre sur la plage et les présenta au roi. Ce missionnaire, pour rendre le jeu plus amusant, prononça au nom des Américains la harangue siyvante en style approprié à la circonstance : « ^otre pcre, la cour de Népissin- » gués et des Algonquins, tes enfants aînés de ceux qui sont au delà » du grand lac, s'est beaucoup réjoule d'abord que ses yeux ont vu » ton portrait, que tu as eu la bonté de lui envoyer (1717) en l'assu- » rant, comme notre grand-père ton bisaïeul, de ta puissante protec- » tion. Les Algonquins ne sauraient se rassasier de le regarder, de » l'admirer, et leur joie devient d'autant plus grande qu'Us entre- » voient que tu seras homme vaillant et généreux. Nous avons chargé » notre père de la robe noire d'un collier de porcelaine pour t'en re- » mercier et pour te supplier, maintenant que tu croîs en esprit s» plus qu'en âge, le bruit s'en étant répandu jusqu'à nous, de te sou- » venir de ta parole et de ne point oublier tes enfants, qui veulent » toujours être attîtclu's aux Franrais tes sujets et nos alliés. »

Après ce discours, pendant lequel les Algonquins avaient émis un assortiment de grimaces fort variées dont Louis XV s'était singulièrement amusé, ils se mirent à danser devant Sa Majesté une danse

' Ce fut ce même ecolésiastique qui depuis confessa le régicide Damiens,

issez grotesque pour des ambassadeurs, mais qui ne refait pas beaucoup plus que la harangue de M. de Breslay, et ce fut encore une matinée royale de passée gaiement.

Tandis que les sauvages s'éloignaient à travers la foule qui remplissait te jardin des Tuileries, M. de Villeroi s'écriait avec emphase en montrant au roi cette affluence de spectateurs : « Voyez , mon ■ maître , voyez ce peuple ! eh bien , tout cela est à vous , tout vous » appartient, vous en êtes le maître. » En vérité, le gouverneur de Louis XY est plus Algonquin que personne au monde.

Le marquis de Dangeau, ce prototype de tous les courtisans, ce modèle de tous les joueurs, vient de mourir dans un âge avancé. D laisse pour bagage académique un volumineux fatras de Mémoires qui lui ont acquis le titre on ne peut plus juste à* historiographe de la garde-robe. Ouvrez ces in-folio de niaiseries , vous y verrez que Louis XIV chassa le lundi en casaque bleue ; que ce prince donna à manger à ses chiens le mardi, une demi-heure plus tôt que la veille; qu'il fit trente pas pour traverser son cabinet le mercredi, et n'en fit que vingt-cinq le jeudi; que Sa Majesté éternua quatre fois dans la matinée du vendredi ; enfin qu'elle prit une médecine samedi, à huit heures dix minutes du matin , laquelle détermina trois déjections de plus que la précédente. Voilà, ou du moins à peu près, ce qui, dans les Mémoires du marquis de Dangeau, s'appelle une semaine d'ob-servations à la cour. Que nos neveux seront heureux de trouver sous leur mains ces documents historiques! et qu'ils auront bien raison de vanter Vauthenticité d'un tel ouvrage !

On m'avait donné huit jours pour deviner quel était le candidat porté à TAcadémie en remplacement de Dangeau; eh bien ! je l'ai nommé tout de suite... C'est Richelieu; Richelieu, qui n'a pas encore vingt-quatre ans , et dont les titres académiques se composent d'environ deux mille billets doux épars dans les ruelles de Paris et remplis de fautes d*orthographe. Du reste, on ne peut pas dire que les ouvrages de cet immortel manquent de sentiment... L'auteur de ces œuvres amoureuses a été élu à l'unanimité , et soudain trois de tes nouveaux collègues, Fontenelle, Destouches etCampistron, lui ont proposé de composer son discours de réception. Richelieu s'est empressé d'accepter des trois côtés ; mais il a fait des fragments empruntés de chaque harangue un tout auquel il a mis aussi du sien.

J'ai pu me procurer quelques plirases du discours de Richelieu, je les transcris ici avec le français du nouvel académicien, et II était bien «juste*, dit-il en parlant de Louis XIV, qu'un prince sous le ret^fie

• duquel les arts et les belles-lettres ont eu tant d'éclat, fût le chef » d'un corps qui doit et mérite d'en être juge. Louis le Grand voulait N Vétre partout, et faire triompher l'esprit et le goust dans le seint

• de son royaume. Sa court, ajoute plus loin l'éloquent orateur, a été » l'asile des malheureux. Pront a répandre ses bienfaits, il savait les

» accompagner des grAces qui en doublent le pris

» Il est mort avec un courage héroïque et crétien, regretté de tout » son royaume, et admiré de l'Europe antière. »

Je ne sais pas ce qu*il y a de Fontenelle, de Destouches et deCsmpistron dans ces fragments; mais ccu\ qui les ont lus auraient pu dire à Richelieu, avec une légère variante, ce qu'il disait un jour à ma* dame de Gœbrillant : « Restez dans la cour des Cuisines, vous n'êtes y» bonne qu'à écrire pour les marmitons. »

L'espace était devenu trop étroit rue Quincampoix pour l'alQuence d'agioteurs de tous les rangs qui s'y portait : on ne vit jamais ailleurs aussi confusément mêlées toutes les classes de la société ; jamais l'œil observateur ne saisit un tel mélange d'uniformes, de manteaux d'abbés, de tabliers d'artisans, de cordons bleus et de livrées : les plus vils coquins et les plus grands seigneurs, devenus égaux par l'avidité, se confondaient dans un ruisseau fangeux ; c'était une vallée de Jo* saphat financière. Aussi compte-t-on à Paris les personnes que n*a pas atteintes l'enivrement général; à la cour, M. de Yilleroi, le maréchal de Villars, le duc de Saint-Simon et le duc de la Rochefoucauld seuls se sont tenus éloignés de la foule agiotante. Pour éviter du moins que les spéculateurs ne s'écrasassent entre eux, le régent a permis que la bourse s'établit à la place Vendôme ; et c'est là qu'eut lieu, dès le lendemain de ce transport, l'aventure que je vais rapporter. Le maréchal de Villars, pur, comme je l'ai dit, de la manie du jour, mais toujours assez maladroit pour diminuer son mérite en se livrant à la fanfaronnade, traversait le nouveau théâtre de Tagio, lorsque son carrosse fut arrêté par la foule. Le vainqueur de Denain crut l'occasion favorable à sa vanité; il mit la tête à la portière et déclama contre le système, « opprobre, disait-il^ de tous ceux qui s'y

> fiyreiit, et qui fera succéder leur ruine à la honte dont il les cou- » Tre. Pour moi, ajouta-t-il, je suis, Dieu merci, bien intact sur Par- ■ gent » A peine Torateur avait-il lâché ce dernier mot, qu'il partit de la multitude une huée générale... « Et les sauvegardes, et les «sauvegardes! » criait-on de toutes parts, pour rappeler au maréchal qu'il en avait tiré grand parti quand il commandait les armées... Bientôt les cris, se répétant par échos d'un bout à l'autre de la place, irent entendre à M. de Villars un tonnerre de sauvegardes accusatrices, qui l'obligèrent à se renfermer dans son carrosse. Il passa comme il put , et promit bien de ne plus faire de harangues sur les places publiques.

Cependant le chancelier , fatigué de voir sous ses croisées onduler des milliers de tètes et d'entendre un murmure continuel semblable an bruit lointain d'une tempête, représenta au régent que la présence des agioteurs devant la chancellerie en troublait les travaux importants, et que ses commis se plaignaient de ne pouvoir travailler, t Mais oii voulez-vous que je mette ces gens-là? demanda Philippe. » — Monseigneur, répondit le prince de Carignan, qui se trouvait au » palais, je leur offre l'hôtel de Soissons. — L'emplacement est très-

> convenable , reprit M. le duc d'Orléans ; je ferai donner Tordre B d'effectuer ce nouveau transport. » Le prince, dont la proposition était basée sur une spéculation , fit construire en peu de jours dans le jardin de l'hôtel proposé une grande quantité de petites baraques, la location en fut fixée à cinq cents livres par mois; ce qui assura tout d'un coup à Son Altesse un revenu d'un demi-million. Les agioteurs, après un séjour d'un mois au plus sur la place Vendôme, prirent possession du local disposé pour eux, où ils crièrent tant qu'ils voulurent sans que personne s'en plaignit.

Mais la spéculation ne fut pas aussi bonne que M. de Carignan s'en était flatté ; on verra bientôt pourquoi.

Dès le 37 février dernier, un arrêt du conseil, rendu sur la supposition que douze cents millions d'espèces d'or et d'argent étaient en stagnation par le resserrement des bourses, défendit à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles fussent, de garder dans leurs maisons plus de cinq cents livres en monnaie métallique à peine de dix mille livres d'amende et de la confiscation des espèces, dont moitié serait au profit des dénonciateurs. Cette mesure fut exécutée à la rigueur : les officiers de justice eurent l'injonction âc faire des

visites dans tous les endroits qui leur seraient désignés par les directeurs de la compagnie. Cet acte d'une tyrannie encore sans exemple répandit l'alarme dans toute la France; mais elle ne fut ressentie que par une partie de ses habitants ^ parce que les partisans du système étaient au moins aussi nombreux que ses détracteurs. Le coup était néanmoins suffisant pour ébranler le crédit du papier, et cet ébranlement eut lieu. Beaucoup de capitalistes, craignant d'être dénoncés par des domestiques ou des proches, portèrent leur or à la banque; mais un plus grand nombre l'enfouit... Partout la terre reçut le dépôt des trésors qu'on craignait de perdre, et qui seron perdus également pour la famille de ceux que la mort enlèvera avec leur secret. *

L'arrêt du 27 février fit naître des incidents variés qui occupèrent l'attention du public, et l'étourdirent sur le danger même qui le menaçait. M. de Pontchartrain, soit par obéissance, soit par crainte, envoya à la Banque en un seul jour cinquante-sept mille louis d*or. Le président Lambert de Yermont, déterminé par un autre motif , se présenta un matin au Palais-Royal :

« Monseigneur, dit-il au régent, je viens, en conformité de Parrèt du conseil, vous dénoncer un homme qui possède cinq cent mille livres eu or.

— Ah! monsieur le président, s'écria Philippe, quel f.... métier vous faites là !

— Comment donc! j'obéis à la loi, et c^est eUe que Votre Altesse Royale accuse en ce moment!

— En réclamez-vous aussi le bénéfice ?

— Pourquoi pas, monseigneur? deux cent cinquante mille livres sont bonnes à gagner.

— Ah ! monsieur le président, monsieur le président!

^— Que la conscience de Votre Altesse Royale se rassure, le détenteur des cinq cent mille livres, 'c'est moi-même, et je viens me dénoncer dans Tespoir de conserver au moins partie de cette somme. Je supplie Votre Altesse Royale de me pardonner d'en faire plus de cas que de tout le papier créé par la Banque.

— Vous êtes, monsieur le président, un fin renard; mais la loi est là, vos deux cent cinquante mille livres vous resteront.

— Je souhaite, monseigneur, que le surplus fasse grand bien à la compagnie , et je vais le lui faire porter.

Le premier président de la chambre des comptes ne se montra pas d'aussi bonne composition : « Je vous déclare , dit-il aux inquisiteurs,

> que j'ai là dans mon cabinet cinq cent mille livres en or; vous ■ pouves le dire à ceux qu! vous envoient. Ajoutez que je réserve

> cette somme pour le service du roi , mais que je ne crois avoir de

> compte à rendre qu'à Sa Majesté quand eUe sera majeure. »

Un agioteur désenchanté , nommé Yernesabre , agissant moins ouvertement que le président, réalisa trente miUions d'espèces, et, craignant de se les voir enlever , quitta la France avec cet énorme capitaL

Le discrédit du papier croissant toujours dans une partie de la nation, quoique l'engouement du surplus continuât, les gens de mauvaise foi payèrent leurs dettes avec des billets , ce qui , vu leur défaveur toivjonrs croissante, n'était qu'une banqueroute légale, dont le gouvernement avait donné l'exemple par le remboursement des rentiers de l'Etat Ceux qui ne devaient rien ne pouvant , sans être inquiétés, convertir leur papier en argent, achetèrent des bijoux, des pierreries , de la vaisselle plate à tout prix ; d'autres entassèrent chez eux des meubles, du linge, des habits dont ils n'avaient nul besoin ; d'autres payèrent des biens fonciers trois ou quatre fois leur valeur. En un mot, tous les Français qui ne s'étaient point laissé entraîner sar le char de Law échangèrent les valeurs conventionnelles dont il a inondé la France contre des objets qui pourront conserver une valeur réelle après la chute possible du système... Tout devint d'une cherté extrême ; il fallut des liasses de billets pour se procurer un habit ou nn chapeau. Le* gouvernement poussa alors la tyrannie prohibitive jusqu'à défendre les pierreries, les bijoux , et même les couverts d'argent. Toute la population de Paris et des principales villes du royaume se divisa en deux partis : les espions, amis du système, et les gens espionnés, qui s'en étaient déclarés les adversaires. « On ne » saurait douter de la catholicité de Law, disait à cet égard lord » Stair, ambassadeur d'Angleterre, il établit Vù^quisition après avoir » réalisé la transsi^staniiathn par le changement des espèces en pa- » pier. »

Malgré tout ce que je viens de dire, on croyait, même parmi les détracteurs du papier, que le gouvernement, après les actes tyranniques auxquels il s'était livré pour faire triompher le système Law, serait à même de le soutenir, et qu'il en trouverait les moyens dans

le résultat des mesures prohibitives qu'il avait employées. Quelle An la stupeur universelle , lorsqu'un édit en date du ? 1 mai ordonna la réduction graduelle , de raois.en mois , des billets et des actions jusqu'au taux de la moitié de leur valeur , laquelle réduction devait être opérée au 1«' janvier I7Î1 ! Ce coup terrible jeta la consternation et le désespoir dans toutes les familles; toutes, de force ou de gré, avaient été bourrées du fatal papier. Mais l'édit était publié par l'ordre personnel du régent, sans avqir été communiqué au conseil. Le duc de Bourbon, le prince de Conti, le maréchal de Yilleroi et quelques autres seigneurs coururent au Palais-Royal ; ils peignirent avec de vives couleurs le désespoir du peuple, qui, lui direntrils, remplissait les cours du palais. En effet un mélange confus de cris d'alarme, de murmures, de vociférations, de menaces, s'élevait de ces court; Ips gardes contenaient avec peine ces bandes désolées ou furieuses. Bientôt le parlement envoya les gens du roi joindre les remontrances de cette compagnie à celles des membres du conseil de régence ; le premier président lui-même, traversant la foule séditieuse, se rendît auprès du régent. Celui-ci fit un prompt retour sur lui-même : Philippe est léger, mais il possède une certaine puissance de jugement capable de le bien conseiller lorsqu'il la consulte. Ce prince sentit qu'au lieu de gouverner la machine compliquée du système , il avait été entraîné dans son mouvement rapide et s'était laissé gouverner par elle, r Monsieur le premier président, dit Son Altesse Royale à » M. de Mcsmes, je suis bien aise que cette occasion serve à me rap- » procher du parlement; je vais suivre aujourd'hui son avis, et déa- » ormais je le suivrai en tout. »

Le soir même (27 mai), Tédit du SI fut rapporté. Law alla en personne dans ses bureaux annoncer que les billets de la Banque étaient rétablis dans leur valeur; en conséquence, il ordonna à ses commis de les payer intégralement. Mais le coup porté à la Banque par redit du 21 était mortel; tout le monde courait au remboursement des billets; personne n'en voulait plus recevoir ; il ne se trouvait que des vendeurs à l'hôtel de Soissons... Tous les yeux étaient ouverts; on comprenait enfin généralement que ces richesses de papier, toujours fondées sur des paroles d'espérance, jamais sur des résultats obtenus, n'étaient qu'une belle chimère, qui, en s'évanouiasant, laissait voir la ruine de cinq cent mille dupes et la fortune colossale de quelques centaines d'intrigants. On reconnut que, quanl

mèmtle système eût été bon en soi, Tabiis devait finir par en détruire le principe, et la confiance ne put se rétablir un seul instant. On doit regarder comme une sorte de prodige que du sein d'une aisodation aussi générale une révolution menaçante ne se soit pas âaneée contre le chef du gouvernement, que le peuple a pris en «version. Mais, énervée par le malheur, la nation se livre à un désespoir sombre , à une consternation stupide qui gronde en murmures lourds; on dirait que les cœurs sont trop avilis pour exercer une ▼engeance. Cependant le 29 mai M. Law lut sur le point d*ètrc déchiré par la populace, il ne dut la vie qu'à l'adresse de son cocher et à la viteMC de ses chevaui. Effrayé, hors de lui, cet Ecossais courut au Palaift-Royal remettre entre les mains du régent la charge de contrâlenr gënéral. k Nous verrons , lui répondit Son Altesse Royale; > je vais d'abord faire gérer les finances par Pelletier des Forts, on » prendra plus tard conseil des événements. » M. le duc d'Orléans donna ensnke à Law un major des gardes suisses chargé de le suivre partout et de le protéger. Cette précaution, sur laquelle le peuple se méprit, sauva ce financier, on crut qu'on ne le faisait accompagner qo'afin d'empêcher qu'il ne s'enfuît; la foule s'ouvrit pour le laisser passer, persuadée que cette victime était ménagée à sa fureur : comme ces infortunés que les sauvages engraissent avec soin avant de les dévorer. Ajoutons que, nonobstant ces événements, Law eonserve la direction générale de la compagnie.

Donnez des spectacles aux Parisiens et vous leur ferez oublier leurs calamités, au moins tant que cette distraction durera. Les spectacles comiques sont ceux qu'ils préfèrent ; bien différents en cela dcsAnglais, qui ne s'amusent jamais mieux que lorsqu'ils pleurent. Or il était difficile qu'il pût se rencontrer une farce plus plaisante que l'élévation de Dubois à la dignité d'archevêque , il y avait de quoi faire rire Heraclite lui-même. Racontons.

Le cardinal de la Trémouille étant mort à Rome à la fin de mai , l'archevêché de Cambrai restait vacant. Dubois informé de cette mort par la correspondance diplomatique, entra chez le rcgent.

• Monseigneur, lui dit-il, j'ai rêvé que j'étais archevêque de Cambrai.

— Tu fais des rêves bien impertinents, répondit Son Altesse Royale avec un sourire de mépris.

— Pas fti impertinents ! pourquoi Votre Altesse Royale ne me donnerai l-c1ie pas cet archevôché ?

-» A toi, le sîi'gc de Fthielonl... Ccst maintenant que tu rêves.

— Je vous tiendrais la matinée entière si je nommais tous les mauvais, plats ou ignorants sujets qui ont été mitres par Votre Al* tcsse Royale.

— Soit; mais songe donc qu'il n*y en a pas un seul dans le nombre qui ne vaille mieux que toi... Dubois mitre!... bon Dieu!... fiasse pour crosse, et j*ai bonne envie de Raccorder cet honneur très-effcclivcmcnt...

— Ce n'est pas le plus pressé.

— • Tu réunis en toi les vices de tous ces indignes prélats ensemble* -^ C'est possible monseigneur ; mais peut-être n*ont-il8 pas à eux tous une seule de mes qualités.

— Eh! qui diable voudrait être assez osé pour te sacrer?

— Ah ! s'il ne tient qu'à cela, mon affaire est bonne ; j'ai mon consécrateur tout prêt.

•— Je serais bien curieux de le connaître.

— Votre Altesse Royale le connaît à merveille , c'est son aumônier, M. de Tressan, évêque de Nantes.

— Tu mens, je le parie.

— Parbleu, ce prélat est dans votre antichambre, je vais vous l'amener, il sera charmé de la préférence que Votre Altesse Royale lui donne... Car elle m'a promis l'archevêché... c'est convenu... Aussi ma reconnaissance, mon respect, ma vénération...

-» Moi , je n'ai rien promis...

— - L'attachement, le dévouement sans bornes...

— Tout le monde me jetterait la pierre.

-*- Et l'empressement de servir Votre Altesse Royale, seront jusqu'à la mort mes lois suprêmes...

— Tu perds réellement l'esprit, et je ne veux pas t'imiter...

— La politique, la science du gouvernement sont arides , et mes soins empressés...

^- N'es-tu pas comblé de mes bienfaits , maraud ?

— Les femmes jolies et encore innocentes deviennent d'une extrême rareté, et mon zèle... Ah! monseigneur, ce n'est pas trop d'un archevêché... Je fais entrer M. de Tressan. »

Dubois dit hardiment à cet évêque qu'il vient d'obtenir l'arche-

Téché de Cambrai, et que le régent veut que lui, Tressan, soit chargé du sacre. Le prélat , qui sait que Pabbé est tout-puissant , n*a garde de refuser ; il se laisse conduire par la main devant le prince , lequel , rendu muet par la surprise que lui cause Taudace de son fa- Tori y ne répond rieç au compliment du consécrateur. Dubois prend dans son acception la plus forcée le fameux Qui ne dit mot consent; il sort, et répand dans tout Paris la nouvelle de sa nomination. Les roaés trouvent la chose délicieuse , les libertins applaudissent. Le régent, revenu à lui, soutient pourtant qu'il n'a pas promis; mais le ioir une dépèche de Londres se trouve sur son bureau quand il revient de rOpéra... « Ah! par ma foi, s'écrie Son Altesse Royale » après l'avoir lue, Dubois sera archevêque de Cambrai. » Expliquons cet incident. Aussitôt qu'il sut la mort de M. de la Trémouille, i'am- Mtieux abbé écrivit à son ami Destouches, resté à la cour de Saint- James comme chargé d'affaires de la France , et l'on va voir quel était l'objet de sa lettre, A la première. audience que le diplomate eut de Georges I*' il le pria d'écrire au régent pour l'engager à donner à Dubois le siège de Cambrai. « Eh ! comment voulez-vous , répondit > ce monarque, qu'un prince protestant se mêle de faire un arche- » vèque de France? le régent en rira*, et sûrement n'en fera rien. — » — Pardonnez-moi , sire , reprit Destouches , il rira , mais il fera » ce que vous voudrez. » Et sur-le-champ il présenta une lettre prête à signer, n Je le veux donc bien , » dit Georges en signant. Oa connaît le résultat.

L'inimitié trouve partout son aliment; le cardinal de Rohan ennemi juré du cardinal de Noailles, par suite des querelles du jansénisme, voulut être le consécrateur du nouvel archevêque, se persuAdant que M. de Paris sérail humilié de voir un abbé à qui il avait refusé les ordres sacré par un cardinal prince de l'Empire. Le régent, dont ce procédé excusait un peu le choix , exprima sa satisfaction à M. de Roluin, et Dubois lui témoigna vivement sa reconnaissance. Il demeura donc convenu que l'évêque de Nantes serait le premier aide-consécrateur; Philippe choisit pour le second Massillon , qu'il avait fait évêque de Clermont. L'orateur sacré ne fut pas très-satisfait de cette mission, qui excédait de beaucoup la latitude philosophique qu'il donnait à ses devoirs religieux ; mais Massillon devait au régent un siège auquel il ne serait jamais parvenu avec le secours d'an grand mérite, qui n'est point une condition épiscopale. De plus,

comme révoque de Clermont ne possédait poui toute fortune que son talent, il avait fallu que M. le duc d'Orléans payât ses balles et et lui avançât de quoi meubler son palais et acheter un carrosse. Sans ce secours , Massillon risquait fort de ressembler un peu trop aux évèqucs de l'Eglise primitive : humilité qui l'eût couvert de ridicule. Par tous ces motifs, il accepta d'être le second assistant du consécrateur de Dubois. Les rigoristes le blâmèrent; mais il fut excusé par les gens raisonnables , qui se rendirent compte de sa position*

Avant de faire un prélat de l'abbé Dubois , il fallait d'abord en faire un prêtre; ce fut M. de Tressanqui se chargea de ce soin quelques jours avant la grande cérémonie. On improvisa pour lui, comme jadis on le fit pour l'ablîé de Choisy , tous les degrés des ordres : on lui donna le même jour la tonsure, les quatre mineurs, le sons-diaconat, le diaconat et la prêtrise... On dit que le célébrant, impatienté, s'écria : « Ne vous faudra-t-il pas aussi le baptême ? »

Le sacre de Dubois fut fix<f au dimanche 9 juin ; et toute la cour était invitée à se rendre au Yal-de-Grâce, oii il devait avoir lieu. Le duc de Saint-Simon, qui ne manque jamais l'occasion de se vanter, et qui trouve en cela peu d'échos , prétend qu'il eut seul parmi les courtisans Yhonneur d'être excepté dans les invitations du favori; qu'il offrit pourtant au régent d'aller à la cérémonie si Son Altesse Royale voulait s'abstenir d'y paraître, et qu'elle y consentit. Il y a dans cçtte assertion beaucoup trop d'invraisemblance pour qu'on puisse y croire : d'abord on ne voit pas pourquoi Dubois, par respect pour M. de Saint-Simon , comme celui-ci l'a avancé, se serait dispensé de l'inviter, à moins que l'abbé ne partageât avec ce seigneur l'opinion qu'il est l'homme le plus respectable de la cour. Ensuite par quelle considération le régent se serait-il cru remplacé à la cérémonie par M. de Saint-Simon , qui offrait de s'y rendre pourvu que Son Altesse Royale n'y allât pas? Le duc se regarde-t-il donc comme le lieutenant général du régent de France? En vérité de telles prétentions sont aussi trop ridicules, trop empreintes d'un amour-propre qui veut se produire à tout prix. 11 faut, en général, écouter avec une certaine réserve tout ce que prétend M. de Saint- Simon , et je dois dans la circonstance dont il s'agit dire que M. le duc d'Orléans avait résolu de ne point se montrer au sacre de Dubois. Ce fut madame de Parabèrc qui le matin même, au lit.

régp:xci:. 201

Tobligea à clianger d'avis. « Je sais, lui dit-elle, que c'est un scan- >dale, mais Dubois saura que nous avons passe la nuit ensemble,

> il m'accusera de vous avoir détourné , et, avec l'ascendant qu'il a • pris sur vous , il ânira par nous brouiller. » Le régent essaya de Il rassurer, et lui dit qu'elle était folle d'avoir l'idée qu'il pdt se détacher d'elle. « Folle tant que vous voudrez, répondit la favo-

> rite ; mais vous irez au Yal-de-^râce , ou je romps avec vous: » ne fût-ce que pour ôter à l'abbé l'bonueur de nous désunir lui* ■ même. » Le régent, subjugué, passa du lit de sa. maîtresse au ncre de l'abbé Dubois, afin que toute la journée se soutint sur le même ton.

La cérémonie fut d'une éclatante magnificence, toute la cour avait été invitée, et personne n'y manqua. Princes et princesses du sang, seigneurs, ministres, ambassadeurs, remplissaient des tribunes richement ornées. Les grands officiers du régent faisaient les honneurs, ses gardes occupaient les avenues du temple, le parlement avait envoyé une députation au Val-de-Grftce. En un mot, rien ne fut omis pour faire du plus grand scandale qu'on eût vu de mémoire d'homme le spectacle le plus brillant.

Dubois, pour devenir archevêque et même prêtre, avait eu à vaincre une petite difficulté qu'il s'était bien gardé de divulguer : il s'était marié jeune , dans un village du Limousin , avec une paysanne fort jolie. La misère avait bientôt forcé les époux de se séparer pour chercher fortune chacun de son côté. Madame Dubois vit , dit-on, encore; mais son indiscrétion a dès longtemps reçu un frein doré. L'abbé redoutait davantage les traces de la célébration matrimoniale, qui eussent convaincu monseigneur d'une incohérence de sacrements eicédant les libertés de VEglhe gallicane. S'il était passablement scandaleux d'être devenu prince de l'Ëglise après avoir été pourvoyeur des plais|rs du régent, il l'eût été bien plus encore de laisser constater l'existence de madame l'archevêque de Cambrai. Duliois fit la confidence de son embarras à M. de Breteuil, intendant de Limoges. Cet administrateur se mit à la recherche des titres rc irutables, les trouva, et parvint à les faire disparaître des registres s'ir lescfuels ils étaient inscrits. L'archevêque a promis à M. de Bret<'uil le prii de cette complaisance, il ne tardera pas sans doute de t Olive r l'occasion de le lui donner.

Déjà y dit-on, le nouveau prélat songe au chapeau de cardinal ^ il

ne cache point cette prétention, qui est venue aux oreilles du régent. « Si le coquin, disait l'autre soir ce prince à ses roués, était assex • osé pour penser au cardinalat, je le ferais jeter par les fenêtres. » Le favori ne fit que rire de ce propos quand on le lui répéta : « Lais» 1» sez donc, dit-il. Son Altesse Royale me sollicitera de me faire faire » cardinal. »

Il s'est passé dernièrement au Palais-Royal une scène des plus grotesques, mon mari riait encore ce matin en me la racontant. La Fillon a toujours ses entrées à toute beure chez le régent; elle arriva, le jour dont il s'agit, dans le cabinet de ce prince au moment ob iï travaillait avec Dubois.

« Monseigneur, dit-elle avec un air de componction qui ne lui est nullement familier, je viens demander à Votre Altesse Royale une grâce qui ferait le bonheur de ma vie.

— Parle, répondit Philippe, tu sais que je te veux du bien, et si ce que tu désires est à ma disposition je promets de te l'accorder.

— Oui, monseigneur, reprit la prostituée, ce que je désire dépend de vous.

— Et tu veux avoir?

— L'abbaye de Montmartre, dit la Fillon du ton le plus sérieux. -*- L'abbaye de Montmartre ! répétèrent ensemble le régent et Dubois en partant d'un éclat de rire.

•— Pourquoi ris-tu de ma demande? poursuivit la courtisane en s'adressant au prélat*

•» Ne veui-tu pas que je la prenne sérieusement? répliqua Sa Grandeur...

— Rien ne s'oppose à ce que je sois abbesse, toute p que je

suis, puisque te voilà bien archevêque, toi qui n'es qu'un maq

— Ecoute donc, Dubois, dit Philippe , je suis obligé de convenir qu'elle a raison. » «

Ce n'est pas le seul brocard que le nouveau prince de TEglise se soit attiré; on ne l'appelle que i/. Varchevéque comme cela, parce que c'est le terme dont il se sert pour indiquer, à l'aide d'un signe , les ornements de la prélature dont il ignore le nom. U y a bientôt un mois que Dubois est sacré, et il ne s'est encore pourvu ni de la crosse, ni de la mitre, ni de l'anneau, ni d'une chapelle; du reste Sa Gran* deur apprend d'un pauvre chapelain à dire la messe , mais elle est

eueore fort peu avancée dans cette étude... Tout cela me paraît bleu plaisant*

Pendant que la ruine publique marche à grands pas grâce au papier, dont la décadence est aussi rapide que le fut sa prodigieuse fovear, la peste désole plusieurs villes du Midi, et parliculicrement Marseille* Une affreuse mortalité frappe de son glaive invisible les liabitants de cette malheureuse cité. Le citoyen se lève fort en apparence contre la contagion; à midi sa paupière s'appesantit , sa vue devient terne, son visage pâlit, d'affreux vertiges lui prennent; une benre après ses lèvres tremblent, ses muscles se contractent, il chancelle, il tournoie sur lui-même, il tombe... il est mort. Les médecins ont employé avec succès un vomitif; mais le fléau est devenu proupiement supérieur à ce remède , et les pestiférés privés de vie s'amoncellent dans les malsons , dans les rues , sur les places publiqucs... D'autres, emportés par le délire précurseur de la mort, couitnt au-devant d'elle en se précipitant au milieu des flots qui leur apportèrent l'horrible épidémie a.

Cependant, au milieu de ces mortels livides, plus semblables k des ombres qu'à des êtres appartenant encore au monde, un homme dont le fléau semble respecter la vie porte en même temps les se- Mars -de la terre et les consolations du ciel ; quelquefois il parvient à sauver une victime ; plus souvent, hélas! sa noble mission se borne à puri&er une âme fugitive. J'ai désigné Belsunce. Ce vertueux prélat, interprétant la piété comme les apdtres, dont il est le digne suoectseur, confond dans sa pensée, ainsi que dans ses actions, la blenliisance effective avec les devoirs spirituels; il se montre ainsi le digne ministre d'une religion miséricordieuse et charitable, qu'un trop grand nombre d'insensés croient servir par des rigueurs.

Parlons d'un autre fléau, la guerre, dont les ravages viennent de cesser en Espagne. Le maréchal de Berwick, maître de plusieurs placea et d'une partie de la Catalogne, avait mis le siège devant Roses, lorsque des négociations furent ouvertes entre les cours des Tuileries et de Madrid. Philippe Y n'était pas éloigné d'accéder k la quadruple alliance ; mais le régent exigeait qu'il renvoyât son premier ministre , le cardinal Alberoni. Cette condition devait souffrir

* On pense géDéralcment que la peste fut apportée par un navire do Levao^ al qn'uns balte da coton en renfermait le principe.

204 CHRONIQLKS DE L*ŒIL-D£-fiŒtT.

peu de difficultés : Alberoni avait échoué dans ses grands projets; c'était un intriguant abandonné de la fortune , et de telles gens sont promptement sacrifiés dans les cours, oii l'on fait moins de cas qu'ailleurs des vases brisés. De plus, le duc d'Orléans, qui, en ramenant Sa Majesté Catholique au pacte de famille, cimenté jadis par tant de sang, voulait le consolider encore, faisait une seconde condition du mariage de don Louis, prince royal d'Espagne, avec mademoiselU de MonipensieTy sa quatrième fille, et de l'infante, fille de Philippe Y, avec Louis XV. Le monarque castillan paraissait peu disposé à la première de ces deux unions , son éloîgnenient pour la maison d*Or> léans dominant les nécessités de sa politique ; mais Sa Majesté était gouvernée par son confesseur le jésuite Daubcnion. Dubois, chargé de gagner ce moine, réussit du moins à négocier avec lui : il promit de déterminer le roi d'Espagne au double mariage, si le régent s'engageait à protéger les jésuites et à faire enregistrer la constitution^ Philippe d'Orléans y consentit; la paix fut conclue sur la parole de ce prince, Alberoni eut ordre de sortir des terres d'Espagne. Le roi vit partir d'un œil sec un ministre qui avait toute sa confiance, et dont le génie, tout en s*égarant sur plusieurs points, avait cependant relevé la dignité espagnole. Dubois, sous prétexte de veiller à la sûreté du ministre disgracié , envoya un officier à Antibes , oii il devait s'embarquer; mais le cardinal, aussi fin que son rival ,* reconnut aisément un espion dans ce prétendu protecteur. Il ne s'en gêna pas plus dans ses propos sur la cour de Madrid. « La reine, dit-il à » dessein devant l'envoyé de l'archevêque de Cambrai , la reine a le > diable au corps; si elle trouve un général, on la verra troubler » l'Europe. Il lui sera si facile de gouverner son mari ! Dès qu'il a » dit bien bas : Je veux être le mailre chez moi, on peut faire tout » ce qu'on veut pour qu'il ne le soit pas... Il ne lui faut qu'un prie- » Dieu le matin et une femme le soir. »

Malgré le discrédit toujours croissant des billets, croirait-on qu'il en fut encore fabriqué le 2G juin pour cent millions? Mais le talisman était détruit; l'idole du dieu Papier était brisée; personne ne voulait plus de cette monnaie décriée ; on donnait cent livres en billets pour un louis d'or. Law ne dirigeait plus ouvertement les finances; mais il conservait toujours la direction de la Banque, et c'était surtout à ce titre que le peuple lui en voulait. Poursuivi le 15 juillet par uae

RKGKSCE. 205

ibale irritée, cet Ecossais entra dans la cour du rëgent au moment où les mutins allaient le saisir et le décliirer. Au défaut de sa personne, la populace, au pied même du palais d'Orléans, se jeta sur son carrosse et le mit en pièces. Après cette eipédition , mille cris s'élevèrent pour demander avec menaces le supplice de l'imposteur qai, disait-on, avait ruiné la France. Plusieurs personnes furent étouffées dans la foule; quand elle fut écoulée, huit ou dix cadavres, longtemps foulés aux pieds , furent tirés des cours du Palais-Royal. Cest il l'occasion de cette catastrophe que le premier président du parlement, le sourire sur les lèvres, improvisa fort mal à propos ces deux vers détestables :

Messieurs, messiears, bonne nouvellOi Le carrosse de Law est réduit en cannelle I

Mais on ne se bornait pas dans le parlement à improviser des refrains de vaudeville sur la situation la plus grave et la plus triste, celte compagnie se proposait d'instruire secrètement contre l'aventarier qui dirigeait encore les affaires. Des commissaires nommés d'office avaient déjà entendu des témoins; on ne songeait à rien moins qu'à s'emparer du coupable, pour terminer son procès en deux lieures. On devait le faire pendre ensuite dans la cour du palais, dont les portes auraient été fermées pendant l'exécution; après quoi elles eussent été ouvertes pour livrer au public le cadavre de Law* Mais cet étranger fut mieux servi que le parlement; il échappa à ses projets, qui, parvenus aux oreilles du régent, l'irritèrent contre cette compagnie. Mais Philippe la ménageait ; il sentait que l'accomplisse- ■lentdes promesses faites à l'Espagne nécessitait l'intervention de la cour suprême; Son Altesse Royale comprima son mécontentement; elle voulut même se ménager des intelligences dans un corps dont elle avait si grand besoin. Le chancelier d'Aguesseau exerçait sur la robe une influence très-puissante, il fut rappelé de son exil ; et il fit plier sa gloire à des menées peu dignes de lui, qui tendaient à circonvenir le parlement.

Les espèces d'or et d'argent avaient été remises en circulation par la force des circonstances, plus impérieuses que les lois. Le 30 juillet, le marc d'argent fut porté à cent vingt livres, le marc d'or à dix-huit cents livres : étrange augmentation, contre-partie bizarre de la dépré* cUtion idétle qu'on avait imprimée précédemment à ces deux

tièreft.^ En ce moment, les billeu perdaient plus de soixante et dix pour cent. Enfin, et pour dénoùment du drame, tantôt grave, tantôt rîsihle, mais toujours ridicule, dont le système de Lav fut le sujet, deux arrêts du conseil mettent bors de circulation les gros billets k dater du i*' octobre prochain, et les petits à partir du l<^novembre«

Sans doute le parlement , toujours opposé au système de Law, dut faire de vives remontrances au régent, lorsqu'une triste extrémité vint réaliser aux yeux de toute la France ruinée les prudentes prévi* sions de cette compa(]^ic; mais ces remontrances étaient trop justes pour que le chef du conseil pût les condamner ouvertement. Le par^ lement donna à Philippe un autre sujet de mécontentement, et celui* là fut puni. La bulle Unigeniius, dont l'adoption légale était Tune des conditions de la paix avec TEspagne, n'avait été enregistrée encore que par le grand conseil , en présence des princes et des pairs ; reuregistrement au parlement devait être Tindispensable complément des promesses faites à cet égard à la cour de Madrid: cet enregistrement fut refusé, et le parlement exilé à Pontoise.

Après cet acte d'autorité, qui eût pu soulever la population de Paris, si elle n'eût pas été absorbée par le sentiment de ses pertes, le régent démentit la fermeté qu'il venait de déployer. Dès le soir, il fît porter chez le procureur général cent mille livres en argent, et la même somme en billets, pour aider les membres du parlement qui en auraient besoin. Il fut en même temps accordé une allocation considérable au premier président, pour subvenir aux frais de sa maison. Ce magistrat tint tahle ouverte h Pontoise; 'non-seulement la chère y était exquise, mais tout le monde y était bien venu: ce qui mit M. de Mesmc duus la prétendue nécessité de tirer plus de cinq cent mille livres du régent au delà de la somme allouée. Après dîner, des tables de jeu étaient disposées dans les appartements de la première présidence: tandis que des calèches attelées attendaient dans la cour les convives qui préféraient la promenade au jeu. Quand le premier président montait en voiture, il désignait , parmi la compagnie rangée sur son passage , les personnes qui devaient l'accompagner. A neuf heures, un souper somptueux et délicat était ser\'i aux joueurs et aux promeneurs; presque toujours des dames et des hommes du bel air, attirés de Paris par les délices de la cour en robe, contribuaient à rendre ces repas du soir charmants. Les fêtes, les apectades, les concerts se succécUiient à Pontoise avec une mervcii*

leose rapidité; la route de cette ville à Paris était aussi suivie, aussi bnijante, aussi lumineuse que le fut celle de Versailles aux beaux joars du rè(;nc de Louis XIV. Un jour, le duc d^Orléans délibéra avec lui-m^me s'il n'irait pas contribuer à divertir le parlement qu'il avait exilé. Tandis que ces robins en goguettes semblaient se moquer du régent, les affaires portées au parlement demeuraient en souffrance; messieurs buvaient, chantaient, dansaient, se promenaient, courtisaient les dames, mais ils jugeaient très-peu, et les plaideurs seuls étaient punis. Pour achever de narguer le chef du {ouveniemcnt, la chambre des comptes et la cour des aides envoyèrent des députés à Pontoise complimenter la cour eiilée ; enfin ces deux corps à la procession du vœu de Louis XTII affectèrent de laisser vide la place du parlement.

Ce dernier trait ouvrit les yeux de Philippe : « Ah! dit-il à Du- • bois, tous ces robins orgueilleux prétendent me braver; parbleu! » nous verrons. » De ce jour, les frais extraordinaires alloués au premier président cessèrent; Son Altesse Royale déclara qu'elle aurait à l'avenir pour désagréable le pèlerinage des courtisans à Pontoise; et le parlement fut menacé d'un exil à Blois, s'il ne s'occupait pas davantage de ses devoirs. Dans le même temps, l'archevêque de Cambrai revint à la charge auprès de cette compagnie pour l'enregistrenent de la bulle : déclarant que si messieurs persistaient dans leur obstination, la régence prendrait le parti de ne faire enregistrer les édits qu'au gradd conseil ; mesure qui proclamerait bientôt l'inutilité du parlement, et ne manquerait pas de ruiner son crédit. Dubois ajoutait que l'exil à Blois était prochain, en cas que la constitution ne fût pas sanctionnée : elle le fut, et le parlement revint à Paris. Bien plus, ce que n'avaient pu obtenir ni les menaces de le Tellier, ni les prières de madame de Maintenon , ni la volonté de Louis XIV, un prélat la honte de l'Eglise et de l'épiscopat l'obtint : M. le cardinal de Mouilles révoqua son appel de la bulle Unigenitus, il s'y rallia, au moins par soumission. Rome et Madrid furent satisfaites, et le double Aariage stipulé dans le traité de paix avec l'Espagne fut décidé.

Cependant il n'était plus possible que le régent laissât le maniement des affaires à l'Ecossais Law; la sûreté de Son Altesse Royale ellemême exigeait qu'un homme contre lequel s'élevaient des clameurs de plus eu plus fortes, de plus en plus séditieuses, disparût enfin du

208 CHRONIQUES DE f/ŒIL-DKRŒUF.

théâtre qu'il avait couvert des ruines do tant de fortunes. Cet étranger lui-même sentit qu'il ne pouvait continuer de Taire tcle à Torage; il se démit volontairement de ses charges le lO décembre, et Philippe lui permit de se retirer dans son marquisat d'Effiat en Auvergne. Le jugement porté sur la carrière financière de Law était unanimement défavorable; mais la même unanimité n'accueillit point la nouvelle de sa retraite : si les uns se félicitèrent d'être délivrés delà cupidité industrieuse de cet aventurier, les autres regrettèrent que la France fût privé de l'adresse d'un homme qui seul pouvait démêler le fil des affaires qu'il avait brouillées.

Le 1 1 décembre, M. Pelletier de la lloussaie, conseiller d'Etat, fut nommé contrôleur générai des finances; M. Pelletier des Forts lui remit tout ce qui concernait l'emploi de commissaire généra], qu'il avait paru exercer depuis le mois de juin.

Le parlement étant rappelé, Law, qui n'avait point oublié les vues judiciaires de cette compagnie, pensa qu'il ne serait nullement en sûreté dans sa terre d*EfBat ; il se décida à quitter secrètement la France. Il partit donc le 19 du présent mois de décembre dans une chaise aux armes de M, le duc , et suivi de domestiques portant la Ii-> vrée de ce prince. Son Altesse ne devait pas moins à un homme qui rétablit ses affaires à tel point que ce seigneur naguère encore le plus pauvre des membres de la famille royale, en est aujourd'hui le plus riche. L'évasion de Law causa une grande rumeur à Paris, le peuple demandait la tête de cet étranger, auquel on prêtait tous les crimes qu'un homme peut commettre, ainsi que cela ne manque point d'arriver à l'égard de ceux que poursuit la vindicte publique.

Une vive discussion s'éleva hier dans le conseil de régence relativement au système de Law; tous les membres, même ceux que ce financier gorgcait de richesses, dirent qu'ils avaient eu constamment la main forcée par M. le régent lors de la signature des arrêts favorables à la banque , et que c'était bien contre leur gré qu'il s'était trouvé en circulation pour deux milliards sept cents millions de billets. Philippe, poussé à bout, fut contraint d'avouer que Law en avait émis pour douze cents millions au delà des fixations déterminées, et que, la chose une fois faite, il était devenu indispensable, dans l'intérêt même de l'Etat, de couvrir cette irrégularité par des arrêts souvent antidates. A§, k ihic demanda alors comment étant instruite d'un tel attentat Sou Altesse Royale avait laissé sortir Law du royaume.

t Voas >•▼«, répondit Philippe, que je voulais le faire arrêter, c'est

* TOUS qui m'en avez empêché et lui avez envoyé des passe-port^ponr

> la Flandre. — >D est vrai, reprit M, le duc, que je n'ai pas cni qu'il

> fût de votre gloire de laisser pendre un homme dont vous vous

> étiez servi; mais , outre que je n'étais pas instruit de la fabrication

* frauduleuse que vous venez de révéler , je n'ai demandé ni son

* évasion ni ses passe-ports, c'est vous qui me les avez envoyés pour

* loi... Je déclare ici devant le conseil que j'aurais été d'avis de le

> retenir. — Et moi, répliqua le rëgent, je proteste que si je n'ai pas » (lût mettre Law en prison , c'est que vous m'en avez dissuadé , et

> que je l'ai ensuite laissé partir parce que je craignais que sa pré- » sence ne nuisit au crédit public. »

Ainsi finit le système qui séduisit presque toute la France, mais Bon pas nne partie de l'Europe, comme l'ont prétendu quelques écrivains; on verra bientôt de quelle manière les étrangers y accédèrent. Disons d'abord que ce système , dans la situation affligeante oii nos finances se trouvaient , pouvait avoir une An heureuse si la Banque n'eut émis que pour douze cents millions de billets et n'eût créé que pour une somme égale d'actions, sans les faire monter, par le charlatanisme, an double de leur valeur nominale. Dans cet état de choses, le papier-monnaie n'eût pas excédé les espèces en circulation, et les bénéfices réels des compagnies eussent pu profiter aux porteurs. Mais de quelle importance pouvaient être ces produits, quand même ils ne le fussent pas évanouis au sein des malversations, lorsqu'ils devaient être répartis sur huit ou neuf milliards de valeurs nominales ou cou** ventionnelles? Expliquons un vice plus grand, le vice capital du système, celui que les hommes d'Etat n'eussent pas manqué d'apercevoir s'ils n'avaient pas été, ainsi que la multitude, sous le charme de l'enchanteur Law. Une affluencc prodigieuse d'étrangers, particulièrement d'Anglais et de Hollandais, vinrent à Paris échanger avantageusement de l'or, des diamants et d'autres matières précieuses eontre des billets aussitôt qu'ils virent le crédit de ceux-ci baisser; et dès qu'ils étaient en possession de ce papier payable à vue , ils couraient à la Banque se faire compter le montant en espèces. Ainsi ces étrangers emportèrent dans leurs pays plusieurs centaines de millions d'or dont le royaume fut pour jamais appauvri <• Car si daiu

* 1} D*est aocno d^ dos lecteurs qui n*aît été rrap|ié de la ressemblance ils

leurs relations avec nous ces voisins cupides devaient ùirt des paye» ments dans nos comptoirs, ils avaient bien soin de ne les effectuer qu'en papier. Telle est la principale cause de la disparition de tons nos trésors réels , que nous avions follement échangés contre du pa«pier qui seul nous reste avec la profonde misère qu'il a fait naître*

Maintenant faut-il, à l'exemple de la multitude, demander des potences et des roues pour l'auteur du système? le parlement eùtrtl agi sagement en le jugeant et en le faisant exécuter entre deux guichets? Je ne le pense pas. Je le répète, il est reconnu, par des caleulateurs réfléchis, que les opérations de la Banque eussent été salutaires renfermées dans de justes limites , ce n'est donc que l'abus qu'il faut condamner. Or , cet abus , démontré par les plus tristes conséquences , ne laisse apercevoir que le charlatanisme de Law ; on ne peut en rien le convaincre de mauvaise foi ni de spoliation. Il enfla les avantages futurs de l'iustitution qu'il avait fondée; il berça 1a nation d'espérances chimériques, et, sur la foi de ses rêves brillants, sollicita de Philippe, séduit lui-même, toutes les mesures législatives qui pouvaient servir ses vues. Mais il ne 6t en cela qu'imiter tous les novateurs, dont Timagination est toujours montée au delà du positif lorsqu'il s'agit de leurs projets. Le grand crime de (aw aux yeux du public est d'avoir fait une fortune colossale : oui , cet aventurier posséda vingt terres, plusieurs hôtels, les meubles d'un souverain. Mais il eût été bien plus surprenant que lorsqu'un laquais gagnait, rue Quincampoix, des millions, un hôtel, un équipage, le créateur du système eût oublié de profiter pour lui-même des bénéfices qu'il jetait k la tête des spéculateurs. £t d'ailleurs ces domaines, ces châteaux, ces palais, a-t-ou vu Law en réaliser la valeur en espèces lorsque le crédit des billets et des actions commençait à fléchir? a-t-il placé d'énormes capitaux sur les banques étrangères? emportet-il des trésors avec lui? Trois fois non! Le financier écossais, visité

système de Lsw stco celui des aaiigncUê créés dans la révolution : sous plusieurs rapports, ces deux fondations soutiennent la comparaison; mais si radjonciion des compagnies à la Banque donnait Tavantogc aux billets sur les assignats, ceux-ci en présentaient an beaucoup plus grand en ce que, n'étant pas payables à vue, las étrangers ne pouvaient s'en servir pour enlever les espèces de la France. Nos voisins trouvèrent pourtant le moyen de faire tourner à leur profit le système des assignats^ ils en Isbriquërent de faux, parlicuUèrement les Anglais , en inondèrent le commerce français , et ce papier tomba dans le mépris.

i la frontière par l'ordre de M. d'Argenson l'atntf, hitetidant de Maubeuge, a ëté trouvé nanti de mille louis seulement.

Tout se réunit donc pour démontrer que l'Eeossals Law fht la première dupe de ses calculs exaltés ; que d'abord sage directeur de ton système, il devint ensuite charlatan, parce qu'il ne lui était plus possible de remonter le cours du torrent qui Ten traînait, qu'enfin il Alt lui-même écrasé sous l'édifice qu'il avait élevé, et se trouve suflksamment puni d'une tentative qui fut une folie, une déplorable folle» nais non pas on crime que le supplice doive racheter.

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