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CHAPITRE IX

jusqu'au Î2 rÉYKtEK.

Gotipe-gorgo entretenu par privilège de grandeur. — Aigle à deux t^tcs vivant. — Majorité de Louis XV. — Premier entretien de ce prince devenu maître absolu. — Lit de justice. — Dubois confirmé premier ministre. — Le régent fait rendre compte de son administration. — Coup d*œil sur l'éducation de Louis XV.

Le commencement de cette année fut marqué par une diacussion entre M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, et M. de Machault, lieutenant de police, dans laquelle on a vu la morale aui prises avec la faveur; il est presque superflu d'ajouter que la dernière a triom-> phé. Les jeux publics de hasard ont été dès longtemps défendus; maia il entre dans les préro(];Rtives du gouverneur d'autoriser un de ces coupe-gorge, moyennant une forte redevance : il faut bien que les privilèges de la grandeur soient respectés. M. de Macbault, à qui l'on rendait compte chaque jour de nouvelles catastrophes arrivées dans ce repaire, déclara au régent, vera la fin de l'année dernière, qu'i& était impossible de maintenir ouverte une maison où des fripons galonnés, brodés et même décorés de différents ordres attiraient do jeunes bourgeois pour les dépouiller de l'argent volé à leurs parenta ou à leurs patrons. Le lieutenant de police ajouta qu'il se passait pett de soirées où le tapis vert protégé par M. de Tresmes ne fût pas teint du sang de quelque victime de la friponnerie, de la passion ou dis désespoir, n En un mot, dit le magistrat en terminant sa remontrance, » ce lieu est un véritable séminaire de la Grève, et certes il doit réa pugner à un pair du royaume d'en tirer un lucre; car si, comme le «disait Yespasien, l'or n'a pas d'odeur, il me semble qu'on dmt » voir sur celui-ci l'empreinte de sa vile origine. » Malgré cette élo> quente péroraison, Philippe n'ordonna point la fermeture immédiate du tripot; il demanda quelque temps pour y réfléchir, racheta de M* de Tresmes par une pension de deux mille livres le droit attaché au gouvcmement de Paris, et, la maison de jeu ayant été close, o& eeasa

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de se ruiner et de s'égorger sous ja protection d'un bout fonclionnaire commis à la conservation de l'ordre pulilic.

La honnêtes gens applaudissaient à cette mesure ; mais tout n'était pts 6oi. M. le gouverneur de Paris ayant appris que la dévote princesse de Carignan tenait on tripot dans son hôtel même, rouvrit immédiatement le sien. M. de Machault, soutenu cette fois par le régent, fit signifier à M, de Tresmes qu'il e&t à fermer de nouveau ce jeu, déclarant que le privilège invoqué par le duc n'était consacré par aucune ordonnance, et que Sa Seigneurie serait condamnée si la qne»tbn était portée au parlement. L'affaire fut eu effet évoquée devant* cette compagnie; mais M. le lieutenant de police, n'étant ni pair, n| premier gentilhomme de la chambre, ni cordon bleu, eut tort, parce que M. le duc est tout cela. Le gouverneur de Paris conserve boutique ouverte de vice et de brigandage , ce qui ne l'empêche pas de garder la pension de deux mille livres. •• Oh! c'est une belle chose que le crédit !

On a vu dernièrement à Paris un animal que l'on croyait fabitkm : c'est cet aigle à deux tètes que les Romains avaient adopté pour ngne martial , et que les empereurs d'Allemagne admirent depuis dans leurs armoiries. Cet oiseau est de la grosseur d'un coq d'Inde, et de la couleur d'un aigle ordinaire. De sa poitrine s'élancent deux eotts assez minces de la longueur de sept à huit pouces, lesquels se terminent par des têtes offrant cette singularité que le bec de la têt« droite est plus fort, plus aigu que celui de la tête gauche. Quand on donne à manger à l'animal, l'une des têtes semble faire le guet pour la conservation de la proie qu'il dévore de l'autre. Ces deux fonc» tiens sont exercées alternativement par les deux chefs; on a mêm« remarqué que l'alternative est d'une régularité qui ne se dément jamais, et l'on n'a pas vu une seule fois dans l'espace d'un mois que la même tête ait mangé ou surveillé deux fois de suite. « L'allégorie de

• Taigle impériale s'interprète plus largement , disait à cet égard un «homme d'esprit; la puissance dont elle est l'emblème dévore à la

• fois de tous côtés. »

Le 16 février Louis XV était à peine éveillé, que M. le duc d'Orléans entra dans sa chambre , tira ses rideaux, mit uu genou en terre, et lui fit son respectueux compliment en lui déclarant « qu'il n'était

• plus qu'un sujet soumis atu ordres de 5» Majesté* » Le rai entrait

dans sa quatorzième atint^c ; Tborlogc du château venait de &onner l'heure de sa majorité. Le jeune souverain répondit avec affabilité à •on parent. « Je vous remercie, mon cousin, lui dit-il, des soins que vous avet donnés à mon royaume pendant plus de sept années, et je suis bien aise de prévenir îi cet égard ce que vous dira mon chancelier dans le lit de justice que je tiendrai.

— Sire, répliqua le prince, je sais tout ce qui a manqué à mon administration pour que j'aie mérité ce compliment... Mais la perfection n'est pas habitante de la terre, et, dans les affaires, agir pour le mieux c'est faire le moins mal possible. Quels ordres Votre Majesté a-t-elle à me donner ?

— Mats, mou cousin, je ne sais...

— Par exemple, relativement aux personnes exilées... <-« Mon cousin , je n'ai e\ilé personne.

— Je le sais, sire, et je désire que Votre Majesté ne croie jamais k la uécessfté de le faire.

— Ahl puisffoe me voilà tout à fait le maître, je veux que Ton ôte de ma chambre le lit de mon gouverneur.

— Votre iMajesté sera obéie.

— Cependant, ajouta Louis XV', je trouve bon que le duc de Charost ou mon sou.s-(;;oiiverucur couche encore près de moi pendant trois ans, mais sous un pavillon que l'on enlèvera le matin. Vous concevez, monsieur le duc, qu'il est important que je ne passe plus aux yeux de ma cour pour un enfant qui a peur la nuit.

— Votre Majesté, dit en riant le duc d'Orléans, ne m'a }ias encore parlé ce matin de Vhomme au masque de fer, dont elle me demandait le nom hier à son coucher. Alors encore j'aurais manqué à mon devoir cil révélant ce secret, puisque Votre Majesté n'en devait être instruite qu'à sa majorité... Me voilà prêt maintenant à répondre aux questions qu'elle daignera me faire sur ce captif mystérieux

-^ Parlez donc, mon cousin, racontez-moi les aventures du nuuque de fer,: Je vous écoute.

— Je vais obéir... Et Philippe raconta.

— Eh bien! dit Louis XV après avoir entendu ce récit jusqu'au bout, s'il vivait encore, je vous prierais à l'instant de courir lui rendre la liberté... Je suis fâché que le roi mon bisaïeul ue l'ait pas fait. »

Le 30 février le roi se rendit aux Tuileries, oU le surlendemain il

tint le lit de justice dans lequel sa majorité fut proclamée en présence des pairs, du parlement, des chevaliers de Tordre et du conseil d'Etat. Li séance fut ouverte par un discours du chancelier annonçant que, selon les lois de la monarchie , le roi prenait à dater de ce jour le gooTemement direct de ses Etats. Sa Grandeur remercia ensuite, au nom de Sa Majesté, M. le duc d'Orléans des services qu'il lui avait rendus pendant sa minorité, pria ce prince de les lui continuer, et de Taider de ses conseils dans l'administration du royaume. Louis XV oonfirma ensuite le choix fait par le régent de M. le cardinal Dubois pour la charge de premier ministre. Philippe fit rendre compte dans la même séance de son administration durant les sept années et demie de la régence. M. d'Armenonville, chargé de cette tâche délicate, •'en tira en homme habile. Avouant avec une sorte de franchise les erreurs financières qui ont découlé du système de Law et les malheurs qu'ils ont amenés, il prouva néanmoins que les finances étaient dans on état beaucoup plus florissant qu'à la mort de Louis XIV» Le contrôleur général fit voir d'ailleurs la France sur un pied glorieux dans <cs relations et ses alliances avec l'Europe. Enfin ce ministre montra l'Eglise française pacifiée et les ressentiments religieux à peu près éteints. Sans doute, en examinant de bien près ces divers points, on aurait pu trouver beaucoup de choses à contredire dans le rapporjt <le M. d'Armenonville; mais les affaires de l'Etat sont aux yeux des ttasses gouvernées comme ces tableaux qui pour offrir un point de ▼ne satisfaisant doivent être regardés d'un peu loin.

Terminons ici nos observations sur la régence par un rapide exaaen des soins donnés à l'éducation de Louis XV. Bien de ce qui peut contribuer à former un grand roi ne fit partie de l'instruction de ce prince, que la nature avait doué cependant d'une facilité de conception qu'il ne fallait qu'exciter en la dirigeant bien; mais la première de ces conditions ne fut remplie qu'en faveur d'une foule d'éléments ou secondaires, ou complètement inutiles. On éleva Louis XV de manière à en faire le roi de sa cour et de ses ministres plus que celui de la France. Villeroi ne savait rien que se faire valoir, que relever l'éclat de ce qui brille , et vanter cette chimère d'avantage qu'on appelle une grande naissance. Ce seigneur si fier et si nul n*élait bon qu'à mettre dans la tête du prince des idées de vanité. Fleury, trop peu instruit pour apprendre à Louis XV ces grandes choses que Fénelon apprit au duc de Bourgogne , les lui faisait cn^ V. 1&

trevoir par dés professeurs à gages, qui , occupés uniquement de se Aire une position, rendaient leur régime d'autant plus bénin qu'ils espéraient en tirer tin plus grand parti en flattant la paressé de leur iroyal disciple. CTest ainsi qu'ils lui montrèrent, au moyen de ce système à l'eatt de t'ose, un peu d'histoire faite eiprès pour lui; quel- ^uea notions de géographie, tendant surtout à lui prouver qu'il était lé nionarque le plus puissant de la terre; de faciles éléments de physique générale, afin qu'il e(it une faible teinture du rôle que jouent dans l'unirers la portion de globe qu'il gouverne et les vingt-cinq Élillions d'âmes qui lui obéissent.

Pendant que ces professeurs complaisants se ménageaient, à Faidé ÉHine tâche si fkcilè, des places d'académiciens et des pensiotis, Tatitien évéque de Fréjus éloignait soigneusement de Louis XV ces grandes catastrophes historiques qu'il serait si important de mettre, eomme leçons, sous les yeux des princes destinés au trône; il ne loi avait pas même laissé entrevoir les auteurs qui ont traité des hauts intérêts de la politique, de la diplomatie, du commerce, des finances, des arts. En récompense, au jour de sa majorité, le roi est déjà fort avancé dans la connaissance de sa généalogie; il connaît mieux que certains évèques' la coutume de Paris sur les offices divitis, tet ce prince en remontrerait à son grand chambellan sur la science de l'étiquette. Enfin Villerol, Fleury et les instituteurs parasites se kont parfliitement entendus pour faire de notre maître tin monarque vain, faible, complaisant, accessible aux grands, réservé et défiant avec le peuple, petit dans les exercices de la religion, et, par-dessus tout, un monarque chasseur, parce que avec le secours de cette pas«> aion les ministres ne laisseront à Sa Majesté de son pouvoir que ce qu'ils voudront qu'il en ait.

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